‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 15 sur 41 · Rambaud, l'Empire grec au X" siècle · texte numérisé non relu

Rambaud, l'Empire grec au X" siècle

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nommait, se rencontraient en Macédoine, sur le Strymon et aux portes de Thessalonique, en Thesgalie, en Grèce, et jusqu'à l'extrémité du Péloponèse. Dans la partie asiatique de l'empire, moins atteinte cependant par l'invasion, on rencontrait pareillement des éléments étrangers à l'hellénisme : Mardaïtes du Liban sur la côte sud d'Anatolie, Arabes faits prisonniers et cantonnés dens la région de l'Euphrate, Slaves en Bithynie, et surtout des Arméniens, très nombreux, et dont l'influence fut à certains moments prépondérante dans l'empire. Ce n'était point chose aisée de gouverner, d'uniûer ces éléments divers, longtemps réfractaires à l'autorité impériale et parfois encore prêts à se révolter contre elle. Ce fut la tâche glorieuse de l'administration impériale d'assimiler progressivement ces éléments étrangers et, à cet état sans nationalité, de donner une façon de cohésion et d'unité. Par là, l'administration byzantine a été vraiment la solide armature qui soutint la monarchie et fit sa force : et l'œuvre qu'elle accomplit est assurément un des aspects les plus originaux de l'histoire byzantine, une des meilleures preuves de la puissance d'expansion de la civilisation byzantine. Par quels moyens cette œuvre fut-elle accomplie? Ce fut, d'une part, en imprimant à tous ces éléraeats étrangers une marque commune, celle de l'hellénisme, en les unitlant d'autre part dans la profession commune de Torthodoxie.

L'union par l'hellénisme. — Celait un principe politique à Byzanee de ne peint, en général, brutaliser les vaincus : « Chaque peuple, dit un empereur du X' siècle, ayant des mœurs diverses et des lois différentes, doit rester en possession de ce qui lui est propre ». Assurément, il est arrivé parfois, contrairement à cette règle de tolérance, qu'on ait transporté de force des fractions de peuples d'une région dans

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une autre et qu'à leur place on ait établi des colonies de langue grecque destinées à assurer la prédominance de rhellénisme. En général, pourtant, on montra plus de douceur à ceux que la conquête annexait à l'empire ou qui n'étaient point encore fondus dans son unité. On respectait leurs coutumes locales, on leur faisait place dans les cadres de l'administration provinciale, on leur accordait un traitement d'exception, des réductions d'impôts, des faveurs, par où on tâchait de les concilier à la monarchie. Ainsi, peu à peu, on les gagnait aux habitudes, à la culture de l'empire hellénisé.

« A la fois langue administrative, langue d'Eglise, langue littéraire, le grec, comme le dit Rambaud, avait un faux air de langue nationale ». Progressivement, insensiblement, tous ces éléments étrangers apprenaient à parler cette langue. Et telle était la force de cette civilisation byzantine qu'elle assimilait et transformait sans trop de peine ces éléments d'apparence disparate et réfractaire. « Byzance, comme on l'a écrit, reçoit ces étrangers incultes ou sauvages, elle les rend à l'immense civilisation de l'empire lettrés, savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires ». Elle fait entrer dans son aristocratie, en les mariant à des femmes de noblesse grecque, l'élite des races qu'elle a soumises. Bulgares, Arabes, Arméniens, comme elle y fait entrer l'élite des étrangers. Italiens, Français, Espagnols, Scandinaves, qui viennent chercher fortune au service byzantin. Elle leur promet, elle leur distribue les grands commandements militaires, les hauts emplois administratifs. Byzance a eu des généraux d'origine arménienne, perse ou slave, des fonctionnaires italiens, bulgares, arméniens, des ministres qui étaient des Arabes ou des Turcs convertis. Dans l'empire cosmopolite, le grec était la langue commune où pouvaient s'entendre tous ces étrangers; et

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en parlant la même langue, insensiblement, tous prenaient des habitudes, des façons de vivre et dépenser communes et se marquaient d'une même empreinte.

Lunion par l'orthodoxie. — La profession d'une foi commune achevait de rapprocher les éléments discordants dont se composait l'empire. La propagande religieuse n'a pas été, en effet, moins active au dedans de l'empire qu'elle le fut au dehors, et son importance v était plus grande encore : « condition de suprématie hors des frontières, elle est, en deçà des frontières, une condition d'unité et presque d'existence >>. Sans doute, ici aussi, cette propagande a pris parfois la forme brutale de la persécution, contre les PauUciens au ix<^ siècle, contre les Arméniens au xi% contre les Bogomiles au xu% et 1 on a détruit par milliers les hérétiques par le fer et par le feu En général, pourtant, Byzance a fait preuve, pour gagner les âmes, d'une plus habile tolérance. Elle a évangélisé et conquis au christianisme les Slaves de Macédoine et du Péloponèse, les Turcs du Vardar, les Maïnotes païens, les Arabes de Crète et du Haut-Euphrate ; du fond de l'Anatolie à l'extrémité de l'Italie, elle a multiplié les évêchés de rite grec, dont les titulaires, soumis au patriarche de Constantinople, ont été les meilleurs et les plus fidèles agents pour la diffusion de l'orthodoxie. Tout le monde sait quelle est, jusqu'en notre temps, dans le monde oriental, l'importance du lien religieux et comment l'idée de religion se confond avec l'idée de nationalité Ce n'est là que l'héritage lointain de la tradition byzantine, de cet empire auquel l'orthodoxie tenait lieu d'unité nationale.

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L'assimilation des pays conquis. — Quelques exemples concrets éclaireront utilement les remarques générales qui viennent d'être faites: ils montreront à la fois l'extraordinaire puissance d'expansion, la force d'assimilation que possédait la monarchie byzantine, et feront saisir sur le vif la souple habileté, l'ingénieuse variété de ressources que l'administration impériale apporta à sa tâche.

La Bulgarie. — Lorsque, en 1018, Basile II eut achevé la soumission de la Bulgarie, il s'agit de réorganiser les vastes territoires que la protection de Dieu, comme disait l'empereur dans un acte officiel, venait de réunir à nouveau à l'empire des Romains. L'administration byzantine apporta dans cette œuvre un remarquable esprit de douceur et de tolérance. Par une habile distribution de titres, de faveurs et de dignités, le gouvernement impérial s'eflorça d'abord d'attirer à lui l'aristocratie bulgare. Les survivants de la famille royale de Bulgarie prirent rang dans la noblesse byzantine : la veuve du dernier tsar reçut un des titres les plus élevés de la hiérarchie aulique; ses fils, parés de dignités sonores, devaient faire une belle carrière dans l'administration impériale. On s'efforça, par des mariages, de rapprocher les deux peuples : une fille du tsar Samuel épousa un Comnène, qui devint plus tard empereur ;une autre grande dame bulgare épousa le premier gouverneur grec de la Bulgarie reconquise, le duc Constantin Diogène, et fut, elle aussi, mère d'empereur. En même temps, très adroitement, l'administration impériale s'appuyait sur l'Eglise. Du fait de la conquête, devait

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évidemment disparaître le patriarcat indépendant qu'avait eu le royaume bulgare. Mais, à sa place, ou créa un organisme autonome, qui permit à l'Eglise bulgare de conserver entière son indépendance à l'égard de Constantinople, et à la tête de cette Eglise, on plaça un Bulgare, qui ne fut autre que l'ancien patriarche confirmé dans une nouvelle dignité. On fît plus : on ne se contenta pas de conservera ce prélat toute l'étendue du ressort qu'il possédait au temps du dernier tsar ; on replaça sous son autorité tous les évèchés de la Bulgarie, telle qu'elle existait au moment de sa plus grande puissance, et on n'hésita pas, pour lui donner celte satisfaction, à détacher certains diocèses de la juridiction des métropolitains grecs qui les avaient usurpés. Le clergé bulgare garda tous ses privilèges, toutes ses immunités d'autrefois. Et de même, attentivement, l'administration byzantine se préoccupa de ne léser aucun droit ancien, de ne froisser aucune habitude ancienne, d'accorder à la Bulgarie une large autonomie. Sous le haut commissaire impérial, le pronoèté ou duc chargé d'administrer la province, le pays conserva ses fonctionnaires indigènes et ses usages locaux. Les Bulgares payaient l'impôt en nature, à raison d'une mesure de blé, d'une mesure de millet, d'une cruche de vin pour chaque propriétaire d'un attelage de bœufs. La savante administration byzantine consentit à s'accommoder de ce système primitif : tant elle avait souci de ne point blesser les vaincus. Ainsi l'avait voulu Basile II, quand il « avait ordonné que l'ancien ordre de choses serait partout maintenu-, » et peut-être, si ses successeurs avaient eu la mêm»:? sagesse, s'ils n'avaient pas voulu mettre des Grecs a, la tête de l'Eglise bulgare, et substitué l'impôt eu argent aux vieilles prestations en nature, la Bulgarie se fût-elle soumise avec moins de peine à l'autorité de ses vainqueurs.

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La région de l'Euphrate. — D'autres exemples sont plus caractéristiques encore des pratiques de l'administration byzantine.

En Asie Mineure, dans la partie orientale de la Cappadoce, aux frontières du monde arabe, se trouvait une région jadis prospère, que la guerre avait dévastée et dépeuplée. Au commencement du X' siècle, un aventurier arménien, un certain Mleh ou Mélias, venu au service de l'empire, réussit à reconquérir ce territoire et, pour en organiser la défense, il commença par remettre en état les vieilles forteresses qui s'y rencontraient, Lykandos, Tzamandos, Symposion : en récompense de ses services, il fut, avec le titre de patrice et de stratège, préposé au gouvernement de la nouvelle province. Mais la tâche de l'administration byzantine ne se borna pas à cette simple occupation du pays. Pour le mieux rattacher à l'empire, on y entreprit une véritable œuvre de colonisation. Mélias appela à lui, pour repeupler la contrée, une foule de ses compatriotes arméniens, et bientôt la région redevint prospère. La campagne était fertile et propre à l'élevage du bétail et des chevaux; les villes relevées de leurs ruines redevinrent florissantes. A cette œuvre de résurrection économique s'ajouta une œuvre fort curieuse de propagande religieuse . toute une série d'évêchés nouveaux, dépendant du métropolitain de Césarée, furent créés pour marquer le pays à l'empreinte de l'orthodoxie.

Partout la propagande religieuse et la colonisation marchaient d'accord pour attacher plus fortement à l'empire les pays qu'il annexait. Lorsque, au début du x° siècle, le gouvernement impérial créa sur le Ilaut-Euphrate le thème de Mésopotamie, dont le noyau fut formé de territoires cédés à l'empire par un prince arménien, tout aussitôt l'Eglise entra en scène pour assurer à la monarchie la possession

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morale du pays. Une métropole fut créée à Kamachos, unft des grandes villes de la province, et cinq évêchés en dépendirent. Semblablement, quand Tempire annexa Mélitène, le gouvernement impérial envoya dans le pays, pour le repeupler, des colonies nombreuses d'Arméniens, de Syriens, d'Ibères, et se hâta de créer, sous l'autorité du métropolitain de Mélitène, toute une série d'évêchés orthodoxes. Même dans les régions où la conquête byzantine fut le plus éphémère, on constate le même empressement à employer la puissance de l'Eglise dans l'intérêt de l'empire. Un métropolitain fut établi à Samosate en même temps que se constituait le gouvernement de ce nom ; un métropolitain fut installé dans le pays arménien de Taron, lorsque le souverain de cette principauté céda son petit état à Byzance. Et quand, au commencement du xi« siècle, l'Arménie entière tomba sous l'autorité directe de l'empire, le premier soin du gouvernement fut de la peupler d'évêchés orthodoxes qui, au milieu du xi« siècle, étaient au nombre de 2i, suffragants du métropolitain de Keltzène(Erzindjan).

Dans cette grande œuvre de colonisation byzantine, les Arméniens semblent avoir tenu une place importante. C'est eux surtout qui ont peuplé ces districts reconquis sur les Arabes, et leur action, dès la fin du x« siècle, s'est étendue jusqu'à la Cilicie. Ainsi se préparait le terrain où devait naître plus tard le royaume de Petite-Arménie : et par là, l'œuvre qu'entreprirent au x« siècle, aux confins du monde arabe, les aventuriers arméniens au service de Byzance, prend dans l'histoire une portée inattendue.

L'Italie du Sud. — On pourrait, ailleurs encore, montrer comment l'Eglise orthodoxe travailla puissamment et utilement pour fempire. Quand on

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parcourt la liste des évêchés sufFragants des métropolitains de Thessalonique, Larissa, Dyrrachium, Naupacte, Philippopoli au x* siècle, on est frappé de la. masse de noms barbares qui y apparaissent. Ils attestent les progrès faits par l'orthodoxie parmi les populations slaves amenées à la foi chrétienne et l'assimilation progressive qui les fit entrer dans l'unité byzantine. Mais un autre exemple est plus intéressant encore et plus significatif pour montrer comment l'empire étendait son autorité et son influence : c'est celui de l'Italie du sud, dont Byzance, au x" et au xi" siècles, fit comme une nouvelle Grande-Grèce.

Lorsque, à partir de la fin du ix* siècle, Byzance reprit pied en Italie, le grand souci de l'administration impériale fut de rattacher du mieux qu'elle pourrait à l'empire ces pays essentiellement latins. Pour cela, très adroitement, elle s'adapta aux conditions de la vie locale, laissant à l'aristocratie indigène une part dans le gouvernement provincial, s'efforçant de la gagner d'autre part en lui prodiguant les titres pompeux de la hiérarchie aulique. Soucieuse de ne rien brusquer, respectant soigneusement les usages du pays, l'administration impériale sut se concilier ainsi les populations de la Calabre et de la Fouille, assez pour faire naître chez elles une inébranlable fidélité et un long attachement à Byzance, assez pour les assimiler rapidement à l'hellénisme. Ici encore ce résultat fut obtenu en partie par l'envoi en Italie de colonies orientales; il le fut surtout par une habile politique religieuse qui, dans ce pays latin, fit prédominer insensiblement l'Eglise, le rite et la liturgie orthodoxes. En Calabre, huit évêchés furent créés, dépendant d'une métropole nouvelle instituée à Santa-Severina. Dans la Terre d'Otrante, cinq évêchés nouveaux furent établis, dépendant de la métropole nouvelle d'Otrante. Sur

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tous ces sièges on installa des prélats grecs, soumis à l'autorité du patriarche de Constantinople. Quant aux prélats latins qui existaient dans le pays, on s'efforça de les attirer dans les cadres de la hiérarchie ecclésiastique byzantine, en leur offrant une situation plus indépendante et le titre d'archevêque : ce fut le cas pour Bari, Tarante, Trani; et par cette distribution de faveurs, on se flatta de les détacher de Rome et de faire d'eux de fidèles sujets de l'empire.

Mais les agents les plus actifs de l'hellénisation furent les moines. Dans toute l'Italie du Sud, se fondèrent une multitude d'établissements monastiques, peuplés de moines grecs, dont l'infatigable propagande s'étendit jusqu'en Campanie, et jusqu'aux portes de Rome même. Autour de leurs couvents, de leurs chapelles, de leurs ermitages, les populations se groupèrent, et à leur contact elles apprirent le grec. Aujourd'hui encore, l'Italie méridionale est pleine de leur souvenir : on y trouve par centaines des chapelles décorées de peintures et d'inscriptions, où les laïques s'expriment en grec aussi bien que les religieux. Par là, la langue, le rite, la civilisation de Byzance se sont répandus en Italie ; et de même, dans ce pays cjmplètement hellénisé, le droit byzantin a été la règle des contrats ; le grec a été la langue des actes publics comme des actes privés. Et l'empreinte hellénique a été si profonde que, même après la chute de la domination byzantine, au xii% au XIV' siècle encore, le pays était tout entier de langue et de rite grecs.

On voit avec quelle habileté l'administration byzantine gouverna l'empire. A toutes les époques de l'histoire, pour assurer l'autorité du hasileus, cette administration a su mettre en œuvre une variété de ressources inépuisable. Dans l'ombre tutélaire du

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pouvoir central, elle a laissé place aux autonomies locales, soucieuse de ne point froisser, de se concilier les sujets. Elle a, dans les pays soumis, ingénieusement mis au service de l'Etat l'influence de l'Eglise, et par elle, fait pénétrer tout ensemble le rite orthodoxe et la culture grecque. Et ainsi cette administration savante, bien organisée, fortement centralisée, obéissant à une direction précise et consciente de la grandeur de sa tâche, a rendu à l'empire ce service éminent:de donner à cet Etat, qui n'avait ni unité de race ni unité de langue, l'unité qui résulta de la pratique commune de l'hellénisme et de l'orihodoxie.

Les causes de la prospérité économique de ?'ei"P^r/- - J^^^ objets du commerce. - La politique économique de 1 empire. — L'agriculture.

Les causes de la prospérité de l'empire. - Les routes du commerce. — Par sa situation géographique, 1 empire byzantin était destiné à une grande prospérité commerciale. Placé au point de jonction de l'Asie et de 1 Lurope intermédiaire naturel entre le monde asiatique et l'Occident il se trouvait au point où venaient aboutir et se joindre toutes les grandes voies commerciales alors fréquentées et connues. Dans la péninsule des Balkans, il était au point de départ des routes qui, de Constantinople ou de Thessalonique, s'en allaient le Ion'' des fleuves de Thrace et de Macédoine vers la vallée°du Danube et les peuples qui l'habitaient, et au delà vers la Hongrie et vers l'Europe centrale ; pareillement il possédait la grande voie transversale aui, suivant le tracé de l'antique Via Egnatia traversait la péninsule d'ouest en est, de Dyrrachmm a Constantinople, et reliait l'Adriatique au Bosphore, chemin magnifique ouvert vers l'Italie et vers l Occident. Dans la mer Noire, par les ports de Crimée, U était à portée des routes fluviales du Dnieper et du Don, qui pénétraient profondément dans la Russie méridionale; d'autre part, au fond de la mer

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Noire, dans le pays des Lazes, l'antique Colchide, et plus tard à Trébizonde, il tenait les chemins qui, par le Caucase et les rivages de la Caspienne, atteignaient les oasis du Turkestan, Boukhara, Samarcande, l'Asie centrale, la Chine lointaine. En Syrie, débouchaient les routes des caravanes qui, à travers la Perse, reliaient l'Extrême-Orient à la vallée de l'Euphrate et au monde byzantin, celles aussi qui, venant du golfe Persique, apportaient les produits de Geyian, de l'Inde, de l'Indochine, de la Chine. Alexandrie enfin et les ports de la mer Rouge étaient à la tête des routes maritimes qui conduisaient d'une part vers l'Ethiopie, vers ce grand port d'Adoulis où les caravanes d'Aksoum déversaient tous les produits de l'intérieur de l'Afrique, et d'autre part, le long des rivages d'Arabie, vers Ceylan, où venaient se rassembler les richesses de l'Inde et de l'Extrême-Orient. Sans doute, une partie de ces grandes routes de commerce était entre les mains des Perses et, plus tard, des Arabes ; et par là, Byzance, qui n'allait que rarement chercher les denrées exotiques aux pays producteurs, se trouvait dans la dépendance d'intermédiaires qui souvent étaient des ennemis. C'est pour cela qu'au vi* siècle Justinien s'était efforcé d'ouvrir avec l'Extrême- Orient des relations directes, afin d'affranchir les négociants byzantins de la sujétion onéreuse et gênante que créait le monopole perse. C'est pour cela qu'au vi' siècle encore Byzance s'était efforcée d'entrer en rapports avec les Turcs qui occupaient les oasis du Turkestan. Ces tentatives n'avaient point réussi. Mais, malgré ces obstacles, la prospérité du commerce byzantin demeurait incomparable. L'empire tenait en effet tous les rivages où venaient aboutir les routes du grand commerce mondial, et ainsi il C9ntralisait, pour le répandre ensuite à travers le monde méditerranéen, tout ce que ces routes apportaient.

Les ports. — Sur tout le pourtour de la Méditerranée orientale, l'empire possédait d'autre part des ports magnifiques, centres actifs pour les échanges, où affluaient les marchandises et les négociants du monde entier. Ce fut, jusqu'au vn* siècle, Alexandrie d'Egypte, qui exportait à Gonstantinople aussi bien qu'en Arabie les riches moissons de la vallée du Nil, et qui recevait par la mer Rouge les produits de l'Ethiopie, de l'Afrique, de l'Arabie heureuse, de l'Inde et de la Chine, les épiées, les parfums, les pierres précieuses et les métaux rares. Ce furent, jusqu'au vu' siècle aussi, les ports de Syrie, où les caravanes apportaient la soie brute de la Chine et les richesses de l'Orient, emportant en échange les produits des manufactures syriennes, verreries émaillées, fines étoffes, broderies, bijoux, et le corail et i'ambre, et le jade et les vins, qui s'en allaient jusqu'aux extrémités de l'Orient. C'étaient les ports de la côte d'Anatolie, Tarse. Attalia, Ephèse, Smyrne, Phocée, et dans la mer Noire, Trébizonde au sud, où se tenaient des foires importantes, Cherson au nord, le grand entrepôt du commerce avec les Petchenègues, les Khazars, les Russes, qui y apportaient les pelleteries et les fourrures du Nord, le caviar et le blé, et y achetaient les produits de l'industrie byzantine, bijoux précieux et riches étoffes. C'étaient, sur la côte de Grèce, Nauplie, Corinthe, Patras, Athènes, Négrepont, où l'on venait acheter les soieries fabriquées dans les ateliers du Péloponèse, de Corinthe et de Thèbes ; c'étaient Durazzo, Avlona, Corfou sur la mer Ionienne ; c'était T hessalonique surtout, le centre économique le plus important d'Europe après Constantinople, le point de passage nécessaire de tout le commerce qui allait de l'Adriatique au Bosphore, le débouché naturel de l'exportation pour les peuples slaves des Balkans. Chaque année, à la fin d'octobre, au moment de la

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fête de saint Démétrius, une foire célèbre se tenait dans la plaine du Vardar. Dans la ville de toile et de bois qui naissait alors pour quelques jours au bord du fleuve, Grecs et Slaves se rencontraient, Italiens et Espagnols, et des « Celtes d'au delà des Alpes », et des gens qui venaient desbordslointains del'Océan. Les boutiques regorgeaient de marchandises précieuses, tissus de Béotie et du Péloponèse, produits de l'Egypte et de la Phénicie, tout ce qu'apportaient les vaisseaux d'Occident, étoffes et vins d'Italie, tapis brodés d'Espagne, tout ce qui, par Constantinople, arrivait de la mer Noire lointaine, poissons salés, fourrures, cire, caviar, esclaves même. C'étaient encore, sur la côte de Tlirace, Héraclée, Sélymbrie, Rodosto. Et c'était surtout Constantinople.

De toutes les parties du monde on affluait dans la capitale de l'empire. Un poète du vp siècle montre joliment les vaisseaux de commerce de l'univers voguant pleins d'espérance vers la cité reine et les vents eux-mêmes conspirant pour y amener les marchandises dont s'enrichissent ses citoyens. Telle elle fut à toutes les époques, le grand emporion où se centralisait le commerce du monde. Les bazars de Byzance, le long de la grande rue de la Mésè, étaient une chose incomparable, où s'entassaient les produits des industries de luxe, étoffes somptueuses aux couleurs éclatantes, aux riches broderies d'or, orfèvreries merveilleuses, bijoux étincelants, et les ivoires aux délicates sculptures, et les bronzes niellés d'argent, et les émaux cloisonnés d'or, où, sous les portiques et sur les places, travaillant et vendant en plein vent, se succédaient les innombrables corps de métier de l'industrie byzantine, orfèvres, peaussiers, ciriers, boulangers, marchands d'étoffes de soie et de lin, marchands de porcs et de moutons, de chevaux ou de poisson, parfumeurs qui avaient leurs étalages sur la place môme du palais impérial, afin que

la bonne odeur de leurs marchandises montât, comme un encens, vers l'image du Christ qui dominait l'entrée de la demeure impériale. Une foule animée, bruyante, cosmopolite, remplissait la grande cité, Syriens, Arabes, Asiatiques du Pont et de Cérasonte qui y apportaient leurs toiles, de Ghaldée et de Trébizonde, qui y apportaient leurs épices et leurs parfums, Russes qui y venaient vendre du poisson, du sel, des fourrures. Bulgares qui y débitaient du lin et du miel, gens d'Arménie et gens d'Occident, d'Amalfi, de Venise, de Gênes, de Pise, dont certains possédaient même au bord de la Corne d'Or un quartier spécialement réservé à leurs entrepôts et à leurs colonies. Les Russes qui, sur leurs longs monoxyles, descendaient chaque année le Dnieper, étaient établis à Saint-Mamas, l'actuel Béchiktach ; les Vénitiens étaient installés au plus bel endroit de la Corne d'Or, depuis les environs du Grand Pont jusqu'au-dessous de la mosquée de Soliman ; les Génois, d'abord logés à côté de leurs concurrents, recevaient plus tard l'importante position de Galata ; les Bulgares aussi avaient leurs entrepôts.

A tous ces étrangers, Constantinople apparaissait comme une merveille de richesse, de splendeur et de prospérité, a C'est la gloire de la Grèce, dit un Français du xii* siècle ; sa richesse est fameuse, et elle est plus riche encore que sa renommée. » « C'est une grande ville d'affaires, dit le juif Benjamin de Tudèle ; les marchands y viennent de tous les pays du monde, et il n'y a pas, à l'exception de Bagdad, de ville qui lui soit comparable dans l'univers. » On disait, au rapport de Robert de Clari, « que les deux parts de l'avoir du monde étaient en Constantinople, et la tierce était éparse par le monde » ; et tout le monde connaît le passage célèbre oîi Villehardouin affirme qu'on ne « pouvait croire que si riche ville pût être en tout le monde » et, à la vue de « ces riches tours »,

de ces « riches palais » — le mot riche revient sans cesse sous sa plume — se déclare absolument ébloui devant la cité « qui de toutes les autres était souveraine ».

La marine et l'expansion économique. — Enfin — et c'est une autre raison de cette prospérité — la marine byzantine fut pendant de longs siècles la maîtresse incontestée de la Méditerranée, et la police vigilante qu'elle y fit y entretenait une absolue sécurité, dont profitaient, pour leur commerce, les populations industrieuses et actives de la monarchie. Les négociants d'Egypte, de Syrie, d'Arménie étendaient jusqu'aux extrémités de la Méditerranée le champ de leurs opérations commerciales; on les rencontre, au vi° et au vil* siècles, en Afrique, en Sicile, en Italie, jusqu'au fond de l'Adriatique, à Ravenne; on les trouve en Espagne et en Gaule, à Marseille, à Bordeaux, à Narbonne, jusqu'à Tours, à Orléans et à Paris. Ces « Syriens », comme on les appelait, formaient même dans certaines villes d'Occident des colonies assez importantes; ils y apportaient les étoiles, les cuirs travaillés, les vins de Syrie, les papyrus d'Egypte. Dans la Méditerranée, devenue une mer byzantine, les Grecs avaient une supériorité incontestable, que nul ne songeait à leur disputer; et telle était la place que tenait Byzance dans le monde économique du vi* siècle que ses monnaies étaient universellement acceptées sur tout les marchés de l'univers. Longtemps, la pièce d'or byzantine garda ce privilège : à l'époque des Croisades encore, le « besant », — nom caractéristique du sou d'or byzantin — était, dans tout l'Orient méditerranéen, la monnaie la plus répandue et la plus estimée.

Sans doute, la conquête de l'Egypte et de la Syrie par les Arabes fut, au vu» siècle, un grave désastre pour le commerce byzantin. L'empire perdit de ce '

fait le grenier inépuisable qu'était la vallée du Nil, les richesses de l'industrie syrienne, qui avait depuis le VI' siècle conquis presque le monopole de la fabrication des soieries, et tant de ports admirables, centres d'une activité merveilleuse. Pourtant, la prospérité économique de l'empire n'en demeura pas longtemps sérieusement interrompue. Sans doute, au ix' et au X* siècles, le redoutable développement de la piraterie musulmane, en faisant disparaître toute sécurité dans les mers orientales, porta au commerce de Byzance un coup assez rude. Cette fois encore, on réussit à conjurer le péril. La décadence de la marine byzantine eut des résultats plus fâcheux. A partir du xu® siècle, le pavillon grec disparaît de plus en plus en Méditerranée, et les flottes des grandes villes commerçantes d'Italie, Pise, Venise, Gênes, s'assurent de plus en plus le monopole des transports et des échanges. Malgré cela, jusqu'au dernier jour de l'empire byzantin, Constantinople, par sa situation merveilleuse, demeura un des grands entrepôts du commerce mondial, un des grands marchés où se rencontraient les peuples de l'univers. Et si, de cette prospérité économique persistante, l'empire byzantin décrépit ne profitait plus guère — les bénéfices en allant à d'autres — elle n'en atteste pas moins, de façon significative, tout ce que, au temps de sa grandeur, l'empire dut à la position géographique de sa capitale, qui fit d'elle, durant des siècles, le centre économique du monde oriental.

Les objets du commerce. — Quels étaient les objets principaux qui formaient la matière de ce commerce?

Un petit livre de x« siècle, découvert il y a environ vingt-cinq ans, nous laisse assez bien entrevoir quel-

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ques-nns des traits caractéristiques de l'industrie byzantine. Dans i'énumération, d'ailleurs incomplète, qu'on y trouve des corporations industrielles de la capitale, un faitest significatif: la place essentielle qu'y tiennent les industries de luxe. A côté des corps de métier — épiciers, bouchers, boulangers, marchands de marée, charcutiers, marchands de vin — à qui incombe la lourde charge de faire vivre la capitale, à côté des industries du bâtiment — menuisiers, serruriers, peintres, marbriers — dont l'importance est toute naturelle dans une ville où toujours on construisit beaucoup, à côté des banquiers dont le nombre atteste l'importance qu'avait le commerce de l'argent, un autre groupe de corporations, le plus riche, le plus florissant peut-être, est conslitué par les fabricants de ces objets de luxe qui assuraient dans le monde entier le prestige de Byzance. Ce sont les orfèvres, qui font le commerce de l'or, de l'argent, des perles et des pierres précieuses. Ce sont les fabricants et les importateurs de soieries, dont les uns font le commerce de la soie grège, dont les autres fabriquent les tissus de soie, tandis que d'autres ont le monopole de la vente des étoffes byzantines et d'autres la spécialité des soieries et des vêtements importés de Bagdad ou de Syrie. Ce sont les marchands d'étoffe de lin, qui viennent du Strymon, du Pont, de Gérasonte. Ce sont les parfumeurs qui vendent les épices et les aromates, si chers à la société du moyen âge, et qui arrivaient dans la capitale par Trébizonde et la Chaldée. Et ces indications résument assez bien ce que Byzance offrait à l'exportation. C'étaient les magnifiques étoffes de soie, teintes en pourpre éclatante, en violet sombre, en couleur fleur de pêcher, et tout historiées de broderies, de figures d'animaux, de sujets sacrés ou profanes, qui étaient le monopole et la gloire des ateliers byzantins : à côté de Constantinople, Thessalonique, Thèbes, Corinthe, Patras étaient célèbres par la place qu'elles

faisaient à cette industrie. C'étaient les merveilleuses orfèvreries, les bijoux étinceiants de pierreries et de perles, les plaques d'émail cloisonné qui servaient aussi bien à la décoration des reliquaires et des icônes qu'à la splendeur des habillements, les bronzes niellés d'argent, tous les arts du feu et du métal, où Thessalonique, après Constanlinople, était la grande productrice. C'étaient les lourds brocarts d'or et les fines toiles, les verreries élégantes, les ouvrages d'ivoire, les peaux de bêtes teintes en couleur de pourpre, bref tout ce que le moyen âge a connu en fait de luxe précieux et raffiné.

L'empire byzantin importait d'autre part, de toutes les régions du monde oriental, les denrées précieuses qui, de ses marchés, se répandaient ensuite à travers l'Occident et les matières premières que ses artisans transformaient. De l'Extrême-Orient, par l'intermédiaire des Arabes, lui arrivaient la soie de Chine, les pierres précieuses et les perles de l'Inde, les épices et les aromates. De Bagdad et de Syrie lui venaient les vêtements de soie, les vins précieux, les tapis magnifiquement brodés. Damas, Alep, Antioche étaient les centres principaux de ces échanges avec le monde arabe. Les routes de caravanes qui traversaient l'Asie centrale aboutissaient d'autre part en Arménie, où la grande ville d'Arzen était un centre actif de transactions et où le port de Trébizonde offrait aux marchandises leur débouché vers Constantinople. Des riches régions de la Russie méridionale, l'empire recevait le blé, les poissons salés, le sel, le miel, la cire, le caviar, les fourrures et les pelleteries du Nord, l'ambre et les esclaves. Cherson était le grand entrepôt de ce commerce, et davantage encore Constantinople, où les marchands russes fréquentaient en grand nombre. Du Balkan slave arrivaient, principalement à Thessalonique, le lin et le miel, les poissons salés et les produits variés de l'agriculture serbe et bulgare.

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Toutes ces marchandises qu'elle importait, Byzance les répandait, avec les produits de sa propre industrie, à travers l'Occident. L'empire faisait un commerce actif avec les villes maritimes d'Italie, Bari, Amalfi, Pise, Gênes, Florence et surtout Venise. Il recevait par leur intermédiaire les marchandises d'Italie et d'Allemagne, métaux bruts et ouvrés, toiles de chanvre et de lin, laines brutes et étoffes de laine, tapis brodés d'Espagne, vins et salaisons.

D'assez bonne heure, des traités de commerce conclus avec les nations étrangères avaient réglé les modalités de ces relations. Dès le x^ siècle, Byzance avait signé des conventions de cette sorte avec les Arabes, avec les Russes, avec les Vénitiens. Ces actes, qui nous ont été en partie conservés, sont fort curieux à étudier. Ils sont pleins de restrictions, de mesures d'exception et de privilège, de surveillance étroite et d'exigences assez vexatoires ; et ils permettent de se rendre compte, assez exactement, de ce qu'était la politique économique de l'empire.

La politique économique de Fempire. — Un trait assez remarquable est à noter tout d'abord. Après avoir, dans les premiers siècles, volontiers encouragé le trafic de ses nationaux avec les pays étrangers, après avoir, au vni^ siècle encore, par la publication du Code nautique, favorisé de son mieux Je développement de la marine marchande, l'empire semble en être venu insensiblement à une autre conception des relations commerciales. Au lieu d'importer lui-même les marchandises du dehors, il laissa volontiers aux étrangers le soin de les lui apporter; au lieu d'exporter lui-même les produits de son industrie, il encouragea les étrangers à venir les cher-

cher sur les marchés byzantins. Il ne déplaisait pas à l'orgueil grec de faire apparaître ainsi Constantinople comme le centre du commerce du monde, de montrer aux peuples de l'univers, qui se donnaient rendez-vous aux rivages du Bosphore, la richesse de la capitale, l'étendue de ses relations, la quantité prodigieuse de marchandises précieuses qu'y déversait la terre entière ; le gouvernement impérial voyait là un accroissement de sa puissance et de son prestige. Il méprisait trop d'autre part — au moins jusqu'au X* ou XI' siècle — l'Occident encore barbare pour redouter beaucoup sa concurrence, etil jugeait naturel que le monde vînt chercher chez lui les objets que fabriquait son industrie et dont il se réservait jalousement le monopole. Au lieu de s'ouvrir des débouchés commerciaux, Byzanco, orgueilleusement, attendait qu'on vint à elle ; elle jugeait qu'ainsi, avec moins d'efforts, elle ne gagnait pas moins d'argent. Erreur économique qui devait avoir de graves conséquences, le jour où des peuples plus actifs, plus jeunes, tenteraient de supplanter le commerce byzantin et d'exploiter pour leur propre compte le riche marché de l'Orient, dont Byzance s'était constituée le gardien jaloux et le courtier complaisant.

La politique économique de Byzance se réglait tout entière d'après ces principes. On a dit justement que la Constantinople du moyen âge « était le paradis du monopole, du privilège et du protectionnisme ». L'industrie y était minutieusement réglementée, étroitement surveillée par l'Etat. Ainsi que dans toute la société du moyen âge, l'organisation des corporations, dont chacune avait sa spécialité strictement déterminée, ne laissait aucune place au travail libre ni à l'initiative individuelle. L'Etat fixait la quantité des achats, la qualité de la fabrication, les prix de vente et le taux des salaires. Il exerçait sur l'industrie une tutelle constante, perquisitionnant dans les maga-

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sins, inspectant les livres Je comptes, interdisant l'exportation de certains produits, appliquant partout un régime redoutable de protectionnisme et d'inquisition. Sa politique n'était pas moins rigoureuse à l'égard des négociants étrangers. On surveiiait fort exactement les marchands qui venaient à Byzance; on leur défendait d'importer certaines marchandises — le savon de Marseille par exemple — qui pouvaient concurrencer l'industrie nationale ; on leur défendait l'exportation de certaines marchandises, en particulier des soieries teintes en pourpre violette, qui étaient réservées à l'usage exclusif de la cour impériale. Il y avait toute une série d'étoffes appelées « les articles prohibés » (xà xey.coXùfi.eva), et qui ne pouvaient, sous aucun prétexte, être vendus à des étrangers. La douane impériale surveillait attentivement à la sortie l'exécution de ces prescriptions ; il fallait, pour que l'exportation des étoffes fût permise, qu'elles eussent été au préalable marquées du sceau du préfet de la ville : et le vendeur comme l'acheteur, qui n'observaient pas ces règlements, étaient passibles de peines sévères, de l'amende, du fouet et de la confiscation des marchandises. Toute fraude, toute contrebande étaient sévèrement punies. Des droits forts lourds frappaient en outre les transactions, taxes à l'entrée sur les importations, taxes à la sortie sur les exportations, taxes sur l'achat et sur la vente. Une administration tatillonne et tracassière veillait à l'observation stricte de toutes ces mesures passablement vexatoires. Dans les ports, au passage des Détroits, les commer claires examinaient les cargaisons et fouillaient les bagages des voyageurs avec une rigueur déplaisante, qui soulevait l'indignation de l'évêque Luitprand de Crémone, dont les douaniers impériaux respectaient insuffisamment le caractère diplomatique. Des tribunaux maritimes, que présidait le parathalassite, appliquaient durement les sanctions contre les

contrevenants. Tout cela était l'occasion de vexations nombreuses, auxquelles correspondait par ailleurs un régime de privilèges et d'exceptions accordés, selon les besoins de la politique générale, à certaines nations plus favorisées. Venise, en particulier, en obtint de bonne heure de considérables, qui lui firent, peu à peu, dans l'Orient byzantin, une situation hors de pair.

Mais, malgré les erreurs de ce système peu libéral, il est certain que l'empire en tirait des ressources financières appréciables. On a pu calculer qu'au xii^ siècle, les empereurs percevaient, dans la seule ville de Constantinople, pour les loyers des boutiques, pour les droits de marché et de douane, un revenu annuel de 7.300.000 sous d'or, plus de 500 millions d'aujourd'hui. On voit, par ce seul chilTre, quelle importance avait pour la grandeur de l'empire et pour sa situation financière la prospérité économique de la monarchie, et pourquoi le développement du commerce était un des soucis constants du gouvernement impérial. Aussi bien le soin d'alimenter la capitale, de ne point mécontenter la turbulente population de Constantinople eût-il suffi à imposer au gouvernement cette préoccupation des choses économiques : une des attributions essentielles du préfet de la ville était de fixer, selon la quantité des importations, le prix du pain, du vin, du poisson et de la viande.

L'agriculture. — Une autre source de la richesse publique était l'agriculture. « Deux choses, écrit un empereur du x^ siècle, sont nécessaires à la conservation de l'Etat : l'agriculture, qui nourrit les soldats et l'art militaire, qui protège les agriculteurs. Toutes

les autres professions sont inférieures à ces deux-là » ; et il recommandait en conséquence aux gouverneurs des provinces de veiller attentivement à ce que les laboureurs ne subissent ni vexations ni dommages.

Le régime de la terre. — L'empire byzantin, comme l'empire romain, était essentiellement fondé sur des bases agricoles. La grande majorité des populations des provinces se consacrait au travail de la terre ; l'impôt qui frappait la propriété foncière était une des meilleures recettes du trésor. Pourtant, il est assez, difficile de déterminer avec précision quelle était dans l'empire byzantin la situation de l'agriculture, quel était le régime de la terre et la condition des classes rurales. On constate en Orient, comme dans tous les états du moyen âge, une double évolution assez inquiétante : l'une, qui tend à faire disparaître la petite propriété libre, progressivement absorbée par les usurpations des possesseurs de grands domaines ; l'autre, qui tend à assimiler les paysans libres, organisés en communautés agricoles, aux colons qui travaillaient sur la terre du maître et qui étaient attachéshéréditairement au sol qu'ils cultivaient. On constate, par ailleurs, ia préoccupation constante du gouvernement impérial de s'opposer à ce double courant, soit en protégeant, comme firent les empereurs du vi% du VIII*, du x^ siècles, la petite propriété agricole des « pauvres » contre les usurpations des « puissants », soit en tâchant, comme l'essayèrent au vin* siècle les empereurs iconoclastes par la publication de leur Code rural, d'améliorer la condition des travailleurs agricoles en transformant le colonat et en développant les communautés de villages dotées de plus de liberté. Mais ces efforts ne furent que partiellement couronnés de- succès. Les usurpations des grands ne firent que s'accroître, le lien qui attachait l'homme à la terre que se renforcer, et le nombre des serfs de la

glèbe ou xàçotxoL qu'augmenter. La question sociale, on le verra, se posa dans l'empire byzantin avec une acuité extrême, souvent dangereuse pour la tranquillité et la prospérité de l'Etat.

La politique fiscale du gouvernement fut d'autre part assez fâcheuse pour l'agriculture. « Le grand nombre des paysans, écrivait un empereur du x^ siècle, est le signe que les besoins publics sont satisfaits, par le versement exact des impôts, par l'accomplissement des devoirs militaires : toutes choses qui viendraient à manquer, si venait à disparaître la grande quantité d'habitants des campagnes. » Pour assurer le recrutement de l'armée, pour maintenir l'équilibre du budget, le gouvernement impérial s'appliqua de son mieux à conserver cette « grande quantité d'habitants des campagnes ». Mais la diminution croissante delà matière imposable, la crainte de voir fléchir à l'excès les ressources que l'impôt foncier fournissait au trésor, amenèrent l'administration impériale à preudre souvent des mesures regrettables, comme fut par exemple ce système assez vexatoire de responsabilité collective qu'elle imagina pour la levée des impôts. Sans cesse partagé entre le désir louable de ne point écraser outre mesure le petit contribuable et l'impérieux besoin d'argent, le gouvernement byzantin pratiqua toujours une politique financière assez incertaine, dont l'agriculture devait lourdement pâtir.

La condition de l'agriculture. — On imagine aisément les conséquences de cet état de choses, auquel s'ajoutaient les misères de la guerre, l'insécurité des campagnes et les vexations de l'administration. Au vi^ siècle déjà, les campagnes se dépeuplaient, l'agriculture était à l'abandon, les provinces étaient « proprement inhabitables », et la population refluait vers les grandes villes, si bien que, selon le mot d'un historien, « les collecteurs ne trouvaient plus d'argent à

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rapporter, parce qu'il n'y avait plus de gens pour payer l'impôt ». Au x^ siècle, les textes officiels parlent sans cesse de la détresse des pauvres, de Tinsatiable cupidité des grands qui, « comme la gangrène, s'attache au corps des agglomérations villageoises pour consommer leur ruine ». Au xn« siècle, les paysans délaissaient leurs champs pour se réfugier dans les villes; pour fuir la tyrannie fiscale, beaucoup de gens passaient à l'étranger; et la liste est en effet interminable — on le voit par les exemptions dont bénéficia le couvent de Patmos — de toutes les charges, de toutes les corvées, de toutes les exactions, qui pouvaient s'abattre sur le malheureux paysan. Et comme par ailleurs les grands domaines étaient souvent fort médiocrement cultivés et contenaient beaucoup de parties stériles, les ressources qu'on pouvait attendre de la terre s'en trouvaient encore davantage diminuées.

Il est malaisé dans ces conditions d'apprécier exactement quel élément de puissance l'agriculture apportait à l'empire. Il y a lieu de croire, cependant, qu'il existait des régions de riche production agricole ; les plaines de Thrace produisaient en abondance les blés qui servaient en partie à l'alimentation de Constantinople ; l'Asie Mineure paraît avoir été, en beaucoup de ses provinces, une région fertile : il est question dans les textes des magnifiques domaines qui remplissent la plaine de Cilicie ou le thème des Thracésiens; la €appadoce, oîi l'on rencontre de grands propriétaires de vignobles, de grands éleveurs de bétail, était, à ce qu'il semble, un pays non moins riche. Mais il faut se résigner à ignorer le détail des choses. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, lorsque le gouvernement était aux mains d'un prince énergique, assez fort pour protéger les petits, assez habile pour bien administrer l'empire, la situation économique de la monarchie, fondée sur le double développement du

commerce et de l'agriculture, apparaissait satisfaisante en somme. Au xi^ siècle, l'ensemble des revenus de l'empire s'élevait, on Ta vu, à 650 millions, qui équivaudraient aujourd'hui à plus de trois milliards^, et à la mort de Basile II, il y avait en caisse une réserve de 220 millions, plus d'un milliard de notre monnaie. Il faut donc admettre que, malgré le poids des dépenses, les ressources de l'empire étaient énormes, sa prospérité économique réelle, et qu'il y trouva longtemps un élément de puissance incontestable. Les moments où l'empire a été le plus puissant correspondent assez exactement — et cela prouve l'importance de l'agriculture — aux époques ou le gouvernement a pris souci de protéger la petite propriété.

1. D'autres chiffres ne sont pas moins significatifs : au commencement du vi» siècle, l'empereur Anastase avait pu mettre en réserve une somme de 335 millions, qui vaudraient aujourd'hui de un milliard et demi à deux milliards; au milieu du IX* siècle, Théophile et Théodora laissaient un trésor de 140 millions, qui ea vaudraient 700 aujourd'hui.

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