‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 17 sur 41 · Rambaud, l'Empire grec au X» siècle, p · texte numérisé non relu

Rambaud, l'Empire grec au X» siècle, p

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La grande cité militaire. — Depuis qu'au commencement du T« siècle, l'empereur Théodose II, étendant les Uniites de la ville de Constantin, avait, des rivages de Marmara au fond de la CÀ)me d'Or, fait construire l'admirable ligne de remparts qui subsiste encore aujourd'hui, Constantinople était devenue une grande ville militaire, une robuste et imprenable forteresse. Soigneusement entretenue au cours des siècles, restaurée, complétée, soit au temps d'fléraclius qui en mcdina le tracé pour comprendre dans la ville le quartier des Blachernes, soit au temps des Comnènes qui fortifièrent de tours magnifiques la région où s'élevait leur palais, la grande muraille de Byiance, avec sa triple ligne de défenses étagées les unes audessus des autres, demeure un des plus beaux monuments de l'architecture militaire de tous les temps. Du Coté de la mer et le long de la Corne d'Or, il reste peu de traces du mur unique qui défendait la cité. Mais, du côté de la terre, sur une longueur de près de sept kilomètres, subsiste toujours, si meurtrie qu'elle soit par le temps, la triple enceinte, d'une disposition si ingénieuse et si savante, qui, durant tant de siècles, protégea Constantinople. Lorsque, du haut du château des Sept-Tours. on regarde fuir à l'horizon la ligne puissante des murailles byzantines, peu de choses sont plus belles que ce rempart formidable qui, descendant les vallons, escaladant les collines, s'étend à perte de vue jusqu'aux ombrages d'Eyoub. De près, l'impression est plus émouvante encore. C'est un spectacle d'une incomparable grandeur que celui de ces murailles, de ces tours crénelées, dorées par les siècles, dont la silhouette robuste se détache en vigueur sur le ciel bleu, et sur lesquelles une végéta-

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tion luxuriante de lierre, de vigne sauvage, d'arbres de Judée, met des taclies lumineuses — manteau verdoyant qui recouvre les brèches et les ruines. Et peu de chemins sont d'une plus prenante beauté que cette route, dallée de pavés énormes, qui s'en va pendant des heures entre le rempart et les cimetières abrites dans son ombre, et où chaque pas évoque un souvenir

du passé.

Sur une des portes de l'enceinte, on ht cette inscription : « Christ notre Dieu, garde ta ville de tout trouble, de toute guerre. Brise victorieusement la force des ennemis. » Longtemps la pieuse prière a été exaucée. Contre cette muraille, en effet, sont venues se briser toutes les barbaries, les Huns et les Avars, les Bulgares, les Russes, les Petchenègues, les Arabes d'Orient et les Croisés d'Occident. Plus imposante que Carcassonne et Aigues-Mortes, plus poétique qu'Avignon, plus grandiose que Rome, la vieille muraille de Théodose II est une des merveilles de Constantinople, un des monuments les plus pleins d'histoire.

D'autres constructions encore faisaient de Constantinople une grande cité militaire. C'était, sur la Corne d'Or, au pied de l'Acropole, le grand arsenal des Manganes, où étaient déposées les machines de guerre, et dont la bibliothèque renfermait les livres relatifs à i'art de la balistique. C'était, à l'abri de la chaîne tendue, en cas de guerre, de la tour des Manganes à la pointe de Galata, le port de la Corne d'Or, où stationnait la flotte impériale et où se trouvaient, au Neorion, les chantiers de construction navale. C'étaient les casernes des régiments de la garde, des 24.000 hommes qui formaient la garnison ordinaire de Constantinople. A la veille même de la catastrophe suprême, on célébrait encore la puissance militaire de la grande capitale, et « cette couronne de remparts qui ne le cèdent point à ceux de Babylone. »

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La grande ville mondaine. — Derrière ces murailles puissantes, s'abritait une ville immense et magnifique.

Telle qu'elle nous apparaît au x« siècle par exemple ou au xn®, — époques où de nombreux témoins oculaires nous en ont assez bien représenté l'aspect — Constantinople était essentiellement une grande cité d'Orient. Aux quartiers tumultueux, surpeuplés, où se pressait la foule, s'opposaient des quartiers tranquilles et solitaires où, dans l'ombre des jardins^ s'élevaient des monastères et des églises paisibles, des écoles et des hôpitaux, Auxpalais somptueux des grands seigneurs, aux larges voies bordées de longues galeries à arcades, s'opposaient des rues étroites, couvertes de voûtes, où le soleil ne pénétrait que rarement, où dans des maisons basses grouillait une population sordide et misérable. A côté des places décorées de monuments luxueux, de colonnes, de statues, on trouvait des chemins puants et sales, où la boue formait de telles fondrières que souvent bêtes et gens. s'y enlisaient. La nuit, aucune lumière n'éclairait les ténèbres, et la rue était livrée aux chiens errants et aux voleurs, dont il y avait « presque autant que de pauvres », et à qui la police laissait presque entière liberté. Un écrivain du xu* siècle a assez heureusement résumé ces contrastes : « Si Constantinople, dit-il, est supérieure à toutes les autres villes en richesse, elle leur est supérieure en vices aussi ». Mais telle qu'elle était, elle faisait, sur tous ceux qui la visitaient, une impression prodigieuse.

Les monuments de Constantinople. — Par la beauté extérieure du décor, par la splendeur de ses monuments publics, où survivait souvent encore le

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style classique, par la multitude des statues antiques qui peuplaient ses places spacieuses et ses rues, par le luxe de ses palais et la richesse de ses églises, Constantinople offrait aux yeux un spectacle incomparable. Un poète du x" siècle a célébré à juste titre « l'iliustre et vénérable cité, qui possède la domination du monde, et qui brille étrangement d'une multitude de merveilles, par la splendeur de ses hautes constructions, l'éclat de ses magnifiques églises, les galeries de ses longs portiques, la hauteur de ses colonnes dressées dans les airs. » A elle seule, elle offrait sept merveilles — autant que le monde antique tout entier en avait connues, — « dont elle se parait, selon le mot d'un écrivain, comme d'autant d'étoiles. » De la place de l'Augustéon, « la place Saint-?»Iarc de Constantinople », tout entourée de portiques et qu'encadraient Sainte-Sophie au nord, le palais impérial au sud, le palais du Sénat à l'est, la grande rue de la Mésè conduisait au forum de Constantin, l'un des plus beaux endroits de la ville, où s'élevaient des palais aux dômes gigantesques, aux murs décorés de mosaïques et de plaques de métaux précieux, où sous les portiques de marbre s'alignaient les chefsd'œuvre de la sculpture grecque. Plus loin, c'était la grande place du Tauros, où montait dans le ciel, devant le Capitole, la haute colonne de Théodose. Et c'étaient d'autres places, d'autres rues somptueuses, dont on retrouve encore le tracé dans les grandes voies de l'actuelle Constantinople, et des colonnes monumentales se dressant au-dessus de la mer des maisons et des palais, et des coupoles d'églises innombrables, et des statues qui faisaient de la ville le plus riche des musées.

Mais surtout les palais impériaux étaient d'une incomparable splendeur. Sur la pente des collines qui descendent de la place de l'Atméidan vers la mer de Marmara, s'élageaientles bâtiments innombrables qui

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formaient le Palais-Sacré, véritable ville dans la ville, où, depuis Constantin jusqu'au xi^ siècle, presque chaque empereur avait mis son orgueil à embellir de quelque construction nouvelle la vaste résidence impériale. C'était un ensemble très compliqué de bâtiments de toutes sortes, appartements de réception et pavillons perdus dans la verdure, palais et casernes, bains et bibliothèques, églises et prisons, longues galeries et terrasses d'oîi la vue s'étendait au loin sur le Bosphore et la mer de Marmara, escaliers, tours et jardins, tout cela disposé sans symétrie, sans plan d'ensemble, mais d'une fantaisie charmante et d'une magnificence inouïe. On a souvent décrit, et il n'est point nécessaire de décrire à nouveau, le luxe éclatant des appartements tout resplendissants de marbres, de mosaïques et d'or, la splendeur des costumes, ,1a magnificence des processions, des cérémonies, des audiences solennelles, des dîners de parade, toute la pompe compliquée et fastueuse qui accompagnait chacun des actes de la vie impériale, toute l'ostentation que Byzance apportait, pour éblouir les visiteurs, à étaler sa richesse en des féeries dignes des Mille et une Nuits. Lorsque, à partir du xii« siècle, les Comnènes abandonnèrent l'antique demeure impériale pour habiter, au fond de la Corne d'Or, au quartier des Blachernes, une résidence nouvelle, la splendeur n'en fut pas moins admirable. Les étrangers admis à visiter ce palais en ont laissé des descriptions éblouies. Ce n'était partout qu'or et pierrreries, orfèvreries précieuses et mosaïques éclatantes, et on ne savait, dit un contemporain, « ce qui donnait aux choses plus de prix ou de beauté, la valeur de la matière ou l'habileté de l'art. » Là vivait une cour élégante et mondaine, éprise de fêtes, de musique, de tournois, pleine aussi d'intrigues et d'aventures. Et tout cela donnait à la ville un attrait singulier. Les voyageurs venus à Constantinople déclaraient « que

rien de pareil ne se peut trouver en un autre pays », et, à la vue des merveilles de Byzance, tout naturellement ils évoquaient le souvenir légendaire des merveilles « de Suseet d'Ecbatane. »

La grande ville religieuse. — Constantinople était une grande ville religieuse aussi. On y trouvait, écrit Benjamin de Tudèle, « autant d'églises que de jours dans l'année >>; des monastères innombrables, asiles de paix et de recueillement, y avaient été édifiés par la piété des princes et des riches particuliers; et les reliques, que les hommes du moyen âge jugeaient mille fois plus estimables que « l'or et les pierreries », y étaient conservées en si grande quantité, que « la latinité tout entière, a écrit un empereur du xni« siècle, n'en possède point autant. » La visite des sanctuaires de Constantinople était pour les pèlerins presque aussi précieuse et méritoire que la visite des Lieux-Saints; et une vie religieuse singulièrement active et puissante remplissait de ses manifestations la capitale byzantine.

Sainte-Sophie, laGrande-Eghse, comme on la nommait plus ordinairement, était la merveille de Constantinople, comme elle l'est encore aujourd'hui. Avec sa haute coupole, si aérienne, si légère, qu'elle semblait, selon l'expression de Procope, « être suspendue par une chaîne d'or du haut du ciel, » avec l'admirable ampleur de ses proportions harmonieuses, avec la splendeur de ses marbres, Téclat de ses mosaïques, la magnificence des orfèvreries qui paraient l'iconostase, l'ambon et l'autel, elle a excité durant des siècles l'admiration unanime des visiteurs. Les successeurs de Justinien ont mis leur gloire à l'entretenir et à l'embelfir, et à travers les siècles vole sur toutes les bouches l'écho de sa splendeur et de sa renommée. « On ne peut trouver, dira un homme du xiv* siècle, des mots dignes d'elle; et quand on a parlé d'elle, oq ne peut plus parler de nulle autre chose. »

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Gonstantinople cependant, était pleine d'autres églises fameuses. C'était l'église des'Saints-Apôtres, avec ses cinq coupoles, chef-d'œuvre de l'architecture du vi« siècle, que Saint-Marc de Venise, plus tard, imita, et où un artiste de génie avait représenté en mosaïque les épisodes de la vie du Christ, et où reposaient, dans leur sarcophages de porphyre et de marbre, dix générations d'empereurs. C'était la Nouvelle Eglise Basilique, bâtie au ix« siècle, et les belles églises qu'édifièrent les Comnènes, et dont la plus illustre était celle du Pantocrator, toute couronnée de coupoles et qui était devenue, depuis le xn* siècle, le Saint-Denis de la monarchie. C'étaient bien d'autres églises, dont quelques-unes subsistent, pittoresques et charmantes, sur la vaste surface de Stamboul : Sainte- Irène et la petite Sainte-Sophie, qui datent du Yi« siècle, l'église de la Théotokos (Kilissé-djami) qui semble du xi« et où l'architecture byzantine a réalisé avec une grâce incomparable le type classique de ses édifices religieux, et encore Fétijé-djami ou Kahriédjami, bâties au xn« et au xin« siècles, et dont la seconde conserve une des plus exquises décorations en mosaïque que nous ait laissées l'art byzantin.

Dans toutes ces églises, la liturgie orthodoxe déployait le faste de ses cérémonies. C'étaient, dans Sainte-Sophie surtout, les processions solennelles où la splendeur des cortèges impériaux s'unissait à la gravité des évolutions sacrées ; c'étaient les pompes du concile et du couronnement; c'étaient, aux jours de fête, les offices de nuit, où, dans la magnifique illumination des lampadaires d'argent, des lanternes aériennes accrochées à la base de la coupole, des candélabres d'où la flamme jaillissait comme une fleur, la Grande-Eglise semblait flamber d'un splendide' incendie et où « la nuit lumineuse, selon l'expression d'un poète, prenait des colorations de rose ». Et c'était encore, sous la haute coupole, devant Ticono-

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Stase d'argent, parmi le flamboiement des cierges et les vapeurs odorantes de l'encens, parmi les chants harmonieux qu'accompagnaient les orgues d'argent, la féerie prestigieuse des cortèges rituels, les épisodes mystiques de la célébration du saint sacrifice, si émouvants et d'une si prenante beauté que les barbares éblouis croyaient voir, dans la Grande-Eglise, les anges eux-mêmes descendre du ciel pour officier avec les prêtres.

Ailleurs, dans les quartiers solitaires et tranquilles, qui avoisinaient les falaises du Pétrion, la verte vallée du Lycus ou qui s'étendaient au pied de la Grande Muraille, s'élevaient de nombreux monastères. C'étaient de véritables petites villes, cités de recueillement et de silence où, dans l'ombre de l'église conventuelle, à travers les cours verdoyantes et les grands jardins qui environnaient le couvent, circulait le peuple des moines aux longs cheveux, aux vêtements sombres, aux hauts bonnets noirs, le peuple des hommes pieux qui avaient renoncé au monde. Dans la vaste enceinte, les bâtiments succédaient aux bâtiments. C'étaient le réfectoire et le dortoir des moines, et l'habitation de l'higoumène, les greniers et les celliers, les ateliers pour les travaux manuels et la bibliothèque, l'hôtellerie pour les voyageurs et l'hôpital pour les malades, l'asile pour les vieillards et souvent les écoles, remplissant les alentours de l'église, selon l'expression d'un écrivain du xni^ siècle, « d'un murmure de voix enfantines, qui semblait un chant d'oiseaux. » Dans la vie sociale de la capitale, les monastères tenaient une très grande place. Moins strictement fermé aux bruits du monde que les monastères d'Occident, le couvent byzantin exerçait une grande action sur la société laïque. Les moines étaient les directeurs de conscience que recherchaient le plus volontiers les dames pieuses ; les saintes images, que beaucoup de couvents possédaient, entretenaient

autour d'eux une atmosphère de vénération et de miracles. Et la fanatique armée des moines, par ses manifestations tumultueuses, troublait plus d'une fois les rues de la capitale et allait porter ses représentations jusqu'au Palais-Sacré.

' La grande ville d'industrie et de commerce. —

Constantinople, on l'a vu déjà, était une grande ville aussi d'industrie et de commerce. Entre la place de l'Augustéon et celle du Tauros, le quartier des bazars s'étendait le long de la grande rue de la Mésè, et les boutiques disposées sous les portiques, les établis où travaillaient en plein vent les orfèvres, les comptoirs des changeurs tout couverts de pièces de monnaie, les étalages des épiciers qui vendaient dans la rue la viande et le poisson salé, la farine et le fromage, les légumes, l'huile, le beurre et le miel, et ceux des marchands de parfums installés sur la place du Palais, tout cela avait la couleur orientale qu'ofiYe encore le Stamboul d'aujourd'hui. Aux alentours du Long Portique, entre le forum de Constantin et le Tauros, les marchands de soies et de toiles avaient pour chaque spécialité leur quartier déterminé ; ailleurs, c'était la maison des lampes, assez analogue à ce qu'était le Bézestéin dans le grand bazar de l'actuelle Constantinople. Au Tauros, au Strategion, on vendait les moutons et les porcs, les chevaux à l'Amastrianon, les poissons sur les quais de la Corne d'Or. Et, sous la surveillance attentive de l'Etat, des corporations hermétiquement closes, minutieusement réglementées, fabriquaient ces produits de luxe qui faisaient la renommée et la gloire de Byzance.

L'activité des transactions commerciales ne mettait pas une moindre animation dans la grande cité. Sur le port, aussi bien du côté de la Corne d'Or qu'aux rivages de la Propontide, c'était tout le long du jour une foule cosmopolite — comme si le monde entier

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s'était donné rendez-vous à Byzance : Asiatiques au nez busqué, aux yeux en amande sous des sourcils épais, à la barbe pointue, aux longs cheveux noirs tombant sur les épaules, marchands enturbannés du pays de Babylone, de la Syrie, de l'Egypte ou de la Perse, Bulgares rasés, sales, portant autour de la taille une chaîne de fer en guise de ceinture. Russes aux longues moustaches tombantes, aux yeux glauques, au nez cajuus, et tout vêtus de fourrures, Khazars et Petchenègues, gens d'Espagne et de Lombardie, commerçants de Pise et d'Amalfi, de Gènes et de Venise, qui avaient, le long de la Corne d'Or, leur quartier, leurs quais, leurs entrepôts, leurs églises, toutes les races, toutes les langues, toutes les religions se mêlant et se confondant. Les entrepôts regorgeaient de marchandises précieuses, que l'univers y apportait-, les échanges étaient d'une activité prodigieuse; et les voyageurs éblouis constataient que « les marchands venaient à Constantinople de tous les pays du monde par terre et par mer. »

La grande ville intellectuelle et artistique. — Constantinople était encore une grande ville intellectuelle. L'Université, fondée au v- siècle par l'empereur Théodose II, reconstituée au ix^ siècle par le César Bardas, protégée avec une attentive sollicitude par les empereurs du x^ siècle, était une admirable école de philosophie et de science. Autour de maîtres fameux, d'un Léon de Thessalonique, d'un Psellos, d'un Jean Italos, et plus tard des grands professeurs de l'époque des Paléologues, les étudiants accouraient de toutes les parties de l'empire, et du monde arabe aussi bien que de l'Occident lointain. Comme dans les grandes universités occidentales, le trivium et le quadrivium formaient la matière essentielle de l'enseignement. Les « rhéteurs », qui étaient à la fois des grammairiens, des philologues et des humanistes, y

commentaient les textes des poètes, des historiens, des orateurs de la Grèce antique. Les « philosophes » étudiaient Aristote et Platon et, dès le xi^ siècle, préludaient à cette renaissance platonicienne qui sera la gloire du xv® siècle italien. Les hommes de science, mathématiciens, astronomes, naturalistes, rendaient, au témoignage d'un bon juge, des services comparables à ceux qu'un Roger Bacon rendit en Occident. L'Ecole de droit, florissante au temps de Justinien, était réorganisée au xi^ siècle. La médecine était l'objet de savantes recherches. Du ix^ au xiv« siècle, les écoles de Gonstantinople furent célèbres dans le monde entier, et leur influence s'exerçait sur l'Orient arabe comme sur l'Occident latin. Un écrivain du xin' siècle nous a laissé un croquis pittoresque de la vie ardente — toute semblable à celle des universités musulmanes d'aujourd'hui — qu'on y menait. Il a peint cette école des Saints-Apôtres où, sous les portiques, se pressait tout le long du jour une foule d'étudiants, grammairiens et dialecticiens disputant de subtils problèmes, m.édecins dissertant autour du grand bassin de l'atrium et piaillant <■<■ comme des moineaux doués de raison », mathématiciens et musiciens; et c'étaient, tout le long du jour, d'interminables discussions, où les arguments se mêlaient de cris et d'injures, où l'esprit philosophique était souvent absent et la connaissance des lois de la nature rare, et où le commissaire impérial, protecteur de l'Université, avait souvent bien de la peine à rétablir la paix.

Et Gonstantinople était aussi une ville d'art admirable. Ses places, ses palais, ses églises étaient pleins des chefs-d'œuvre de l'art antique et de l'art byzantin. On sait — et on devra y revenir plus tard — l'influence profonde que la grande capitale a exercée sur le développement des arts dans le monde slave et jusque dans le monde occidental. Ses églises ont servi de modèles en Russie comme en Italie; son

iconographie a inspiré l'art serbe aussi bien que l'art toscan. Le moyen âge tout entier lui a demandé des maîtres et des œuvres précieuses, portes de bronze, émaux cloisonnés, ivoires, étoffes, manuscrits enluminés. L'art byzantin a été pendant des siècles « l'art régulateur de l'Europe » : et, seul au moyen âge, l'art gothique a été capable d'une si vaste et si féconde expansion.

La ville de plaisir. — Constantinople enfin, était la ville du divertissement, du plaisir. A côté du Palais- Sacré et de Sainte-Sophie, l'Hippodrome était un des centres de la vie byzantine, et jusqu'au xii® siècle, les courses et les spectacles du cirque furent un des plaisirs les plus goûtés qu'offrait la capitale aux sujets de l'empire comme aux étrangers. On trouvait dans la grande cité « tous les spectacles qui peuvent réjouir les oreilles et les yeux », et les empereurs, soucieux « d'amuser le peuple », n'épargnaient rien pour en accroître la variété et la magnificence. Courses de chars, chasses d'animaux, combats de bêtes féroces, pantomimes et exercices d'acrobates, représentations théâtrales — surtout les comiques et les bouffonnes — exhibitions de phénomènes, plus tard les tournois et les mystères, c'étaient autant de choses nécessaires aux Byzantins, et sans lesquelles, selon le mot d'un historien grave, « la vie eût été proprement sans joie », Et dans l'admirable décor qu'offrait la cité, à côté du luxe de ses palais et de la splendeur de ses églises, de sa richesse prodigieuse et de son activité intellectuelle, c'était un attrait de plus que Constantinople présentait au monde et par où vraiment elle achevait d'être, comme dit Villehardouin, « la ville qui de toutes les autres était souveraine »,

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La population de Constantinople et l'aspect des rues. — Dans cett-e ville immense vivait une population énorme. Pour leurs affaires, pour leurs procès, pour leurs plaisirs, de toutes les provinces de la monarchie, de tous les pays de l'univers, les hommes affluaient vers Byzance. Dans les rues, sur les places, du matin au soir, se pressait une foule bariolée et cosmopolite. Quiconque a visité Constantinople se souvient de l'aspect qu'offre le Grand Pont de Stamboul. Byzance montrait la même variété de types, de costumes, de métiers, de conditions. Aux marchands de tous les pays du monde se mêlaient les gens de la cité, magnifiquement vêtus de soieries brodées d'or, montant de beaux chevaux, et qui en cet appareil « avaient l'air d'autant de princes «. Dans la cohue se heurtaient les aventuriers slaves, arméniens ou Scandinaves, venus pour chercher fortune dans la grande ville, les soldats aux uniformes éclatants, Varègues de la garde « hauts comme des palmiers », Khazars, Russes, soldats de la garde nègre, mercenaires latins portant la longue épée, et « qui semblaient des figures de bronze » ; et les femmes, élégantes, fardées, parées, passaient à pied ou en litière ; et les marchands ambulants remplissaient l'air des cris de leurs métiers. Tout cela faisait la rue vivante, animée, pittoresque, et toujours pleine de spectacles nouveaux. C'étaient les grands cortèges impériaux où le basileus, en somptueux costume, et accompagné d'une magnifique escorte, traversait la ville à cheval pour se rendre du palais à quelqu'une des églises célèbres. C'étaient les entrées triomphales où les rues étaient tendues de tapisseries, étincelantes de lumières et jonchées de fleurs, où l'éclat des uniformes et des

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armes se mêlait à l'ébîouissement de la pourpre et de l'or. Quand un fils naît à l'empereur, pendant sept jours la ville est en liesse : sur toutes les places on mange et on boit aux frais du souverain. Quand l'empereur se marie, quand il est couronné, ce sont d'autres magnifiques spectacles. Quand il meurt, ses funérailles remplissent la cité d'une merveilleuse procession. D'un bout à l'autre de l'année, la ville était pleine de pompes, de curiosités, de visions splendides. Et les voyageurs qui visitaient Constantinople ont rapporté de la rue byzantine une image éblouie. Sans doute, cette population innombrable donnait de lourds soucis au gouvernement. Ce n'était pas une petite affaire de maintenir en tranquillité cette foule impressionnable, agitée, turbulente et frondeuse, qui passait avec une égale facilité des acclamations aux injures, du plaisir à l'émeute, de l'enthousiasme au désespoir. Dans celte multitude de badauds oisifs, dont tout piquait également la curiosité, les nouvellistes avaient beau jeu pour répandre leurs commérages. Au VI* siècle, leur quartier-général était sous les galeries du Portique Royal : assis sous les arcades des libraires, ils dissertaient de tout, philosophie, politique, médecine, religion, avec de grands airs de suffisance qui en imposaient au vulgaire, tout émerveillé des belles relations dont ils faisaient parade et de l'autorité avec laquelle ils proclamaient leurs nouvelles et leurs opinions. Constantinople était aussi le pays d'élection des faiseurs de prédictions et des diseurs de bonne aventure : crédule, nerveuse, superstitieuse, la foule acceptait tout naturellement le merveilleux, et souvent elle s'affolait en des paniques incompréhensibles. La multitude alors se ruait aux églises, croyant venu le dernier jour du monde ; elle remplissait les rues et les places de prières, de chants pieux et de lamentations. Il n'est pas nécessaire de parler des vices dont la grande ville était infectée,

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maisons louches s'installant jusque dans l'ombre des églises, impiété des blasphèmes, fureur du jeu, cabarets que la police ordonnait de fermer à sept heures du soir, pour empêcher ceux qui y avaient passé la journée d'y revenir passer la nuit « et de se livrer, sous l'influence de la boisson, à des rixes, des violences et des disputes ». On a vu quelle était la nuit l'insécurité des rues de Constantinople et comment les voleurs s'y donnaient libre carrière. C'était un lourd souci de maintenir l'ordre dans cette foule toujours prête à faire remonter jusqu'au souverain son mécontentement et sa colère, toujours prête à l'émeute et à la révolution, et qu'il fallait tout ensemble nourrir, amuser et mater.

Mais malgré cela, Constantinople faisait, sur tous ceux qui la visitaient, une impression prodigieuse de beauté, de richesse, de puissance, et son prestige était éblouissant dans tout le monde alors connu. Le moyen âge entier a rêvé de Constantinople comme d'une ville de merveilles, entrevue dans un miroitement d'or. On y rêvait sous les froids brouillards de la Norvège et le long des fleuves russes, par où les aventuriers du nord descendaient vers l'incomparable Tsarigrad. On y rêvait dans les châteaux d'Occident, où les trouvères disaient les merveilles du palais impérial, les enfants de bronze sonnant du cor, et la salle tournante que la brise de mer faisait mouvoir, et l'escarboucle éblouissante qui éclairait les appartements pendant la nuit. On y rêvait dans les banques de Venise, en calculant les revenus magnifiques que les empereurs tiraient annuellement de leur capitale. Jusqu'à son dernier jour, malgré ses ruines, Constantinople est demeurée une des plus belles, une des plus illustres cités de l'univers. Et parce qu'elle était telle, centre éclatant et parure de l'empire, foyer de richesse et de culture incomparables, gloire prestigieuse de la monarchie, elle a été, pour l'empire byzantin, un de ses principaux éléments de force et de grandeur.

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