CHAPITRE III
Les éléments de dissolution de l'empipe. Le péril féodal et la lutte de classes.
Les origines de la féodalité en Orient. — La féodalité orientale au x« siècle. — Le pouvoir central et l'aristocratie féodale. — Les grandes insurrections féodales du x" siècle. — Le triomphe de la féodalité sur le pouvoir central au xi» siècle. — La féodalité orientale au xiii* et xiv« siècle.
Les origines de la féodalité en Orient. — Dans l'Orient byzantin comme dans l'Occident latin, de bonne heure on observe un double phénomène, d'où sortira le régime féodal. C'est d'une part la disparition des hommes libres, de l'autre la disparition de la petite propriété libre. Dans l'insécurité générale d'une époque troublée, les petites gens, les pauvres, les faibles, se mettent volontiers sous la protection d'un voisin puissant et riche; ils recherchent, comme on dit, son patronage (/^airocmfum), ils se « recommandent » à lui, comme on dit encore; et en échange des avantages que leur assure sa protection, ils aliènent leur liberté, ils deviennent les clients, les vassaux de ce protecteur, et souvent même ils lui reconnaissent un droit de propriété sur leurs terres. Par ailleurs, les grands propriétaires profitent de leur puissance pour arrondir leurs domaines aux dépens
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des petits tenanciers : par des moyens divers, par l'inlimidalion ou par la force, ils usurpent sur les terres de leurs voisins pauvres, ils obligent ceux-ci à leur vendre à vil prix leurs biens, ils s'annexent ou s'inféodent la petite propriété libre. Et ainsi, en même temps qu'entre les personnes se créent des liens d'étroite dépendance, d'énormes domaines se constituent au profit de seigneurs tout-puissants.
Dès les derniers temps de l'empire romain, et davantage encore à l'époque de Justinien, on constate en Orient ce double phénomène. Dans les Novelles impériales du vi* siècle, il est sans cesse question de ces grands propriétaires, de ces puissants seigneurs, véritables tyrans féodaux, dont les attentats sur les personnes et les terres troublent profondément, surtout dans les provinces asiatiques, le bon ordre de la monarchie. Maîtres de domaines immenses, entourés de clients innombrables, entretenant à leurs gages des troupes d'hommes d'armes, ces grands seigneurs, sans scrupules et sans crainte, ravageaient le pays, molestaient et opprimaient les particuliers, usurpaient à leur fantaisie sur les terres d'autrui, sans épargner celles de l'Eglise ni même celles de l'empereur, bravant audacieusement les iois et l'autorité impuissante des gouverneurs impériaux, faisant régner dans les provinces un désordre et une agitation perpétuels, créant pour la monarchie un danger redoutable. Ecrasées par ces pillages et ces usurpations — dont bien souvent les agents mêmes de l'administration prenaient leur part — les provinces se vidaient d'habitants, les campagnes étaient désertes, l'agriculture à l'abandon, l'impôt rentrait mal ; et sur. leurs domaines les grands seigneurs résistaient parfois ouvertement à l'autorité publique.
Vainement Justinien s'était efforcé de porter remède à ces misères et de conjurer ces périls : tous
ses efforts étaient demeurés impuissants. Vainement, après lui, les empereurs isauriens, dans la grande œuvre de réorganisation qu'ils entreprirent, s'appliquèrent à empêcher, comme le montre leur Code rural, les injustes usurpations des terres et interdirent le patronage. Rien n'y fit; les usurpations continuèrent, la puissance de la grande aristocratie foncière ne fit que s'accroître, la féodalité que se développer. Au ix^ siècle, la crise avait pris un caractère d'acuité particulière ; une véritable question sociale se posait, mettant en présence deux classes, les « puissants » et les « pauvres », et créant pour l'Etat un péril si grave que les empereurs du x' siècle durent, avec une énergie farouche, lutter contre les usurpations des grands barons.
La féodalité orientale au X^ siècle. — Les documents de l'époque nous montrent bien ce qu'était alors cette aristocratie féodale. Elle se compose, dit un texte, de « ceux à qui Dieu a donné de commander, de ceux qui, par la renommée et la richesse, l'emportent sur le commun des humains ». Elle comprend, dit un autre passage, « ceux qui sont honorés de commandements et de stratégies, de dignités civiles et militaires ». Ainsi la puissance de cette aristocratie terrienne s'accroît de toute l'influence que lui donnent l'exercice des emplois publics, le prestige des hautes fonctions militaires, les appointements et les dotations s'ajoutant à la richesse qu'elle tire de ses vastes domaines. C'est dans les grandes familles féodales que l'empereur choisit le plus souvent ses fonctionnaires et ses généraux; et ainsi, doublement forts de l'importance de leur fortune territoriale et de la grandeur des charges publiques qu'ils occupent, ces grands seigneurs, qui se transmettent de génération en génération une puissance et une richesse perpétuellement accrues, sont des
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sujets singulièrement indisciplinés, des serviteurs étrangement indociles, qui n'hésitent point à s'imposer au gouvernement, qui prétendent tenir le pouvoir en tutelle, faire la loi à l'empereur, et qui se révoltent en de formidables insurrections, lorsque le prince entend se passer d'eux et de leurs conseils.
Au mépris des lois de l'empire, tous ces puissants seigneurs — les civils comme les militaires, les laïques aussi bien que les ecclésiastiques — s'efforcent par mille moyens d'agrandir aux dépens des pauvres leurs domaines. « Ils tiennent les pauvres pour une proie, ils supportent impatiemment de ne pas s'emparer de leurs biens. » lis s'acharnent à les dépouiller, s'abattant sur eux « comme une peste ». Ils « tyrannisent les populations », faisant peser « sur la nuque des sujets le joug pesant de l'oppression physique et morale ». Ainsi s'expriment sur le compte de ces grands barons les Novelles impériales du x^ siècle, et elles nous les montrent avides « d'engloutir les biens des pauvres », achetant à vil prix leurs terres, se les faisant léguer ou donner, ou bien les prenant en location sous promesse d'un beau fermage que jamais ils ne paieront, profitant de leurs fonctions publiques pour agrandir leurs domaines, de leur situation politique pour arracher au prince d'amples donations. « Et de là vient, dit un document de l'époque, la confusion de toutes choses, de là les injustices sans nombre, de là la grande et éternelle misère des pauvres et leur long gémissement dont l'écho réveille le Seigneur. » Et de là résulte aussi pour l'Etat un péril plus grave encore. « Pour tous ceux qui peuvent comprendre^ dit fortement une loi du x^ siècle, l'étendue de ce pouvoir -des puissants amènera la perte irréparable de la ■chose publique. »
C'est ce quexplique très clairement un autre texte.
Si le paysan libre disparaît, avec lui disparaît la matière imposable indispensable au bon état des finances. Si le paysan libre disparaît, si les fiefs militaires, base du recrutement, sont usurpés par les grands seigneurs, l'armée manquera de soldats : « tout s'écroule, dès que le grand nombre fait défaut ». Il y a plus. Ces puissants barons féodaux sont un perpétuel danger pour la monarchie. Non seulement ils possèdent d'immenses domaines, où ils vivent, retranchés dans leurs donjons imprenables, au milieu d'un cortège de fidèles et de vassaux, parmi des gens qui connaissent l'illustration de leur race, leur richesse, leurs exploits et qui apprécient leur libéralité et la valeur de leur protection. En outre, grâce au système de recrutement régional, ils ont, on l'a vu, l'armée entre leurs mains. Au prestige du commandement s'ajoutent les traitements et les dotations que leur valent les charges dont ils sont investis. Enfin une solidarité étroite, faite de la communauté des intérêts, renforcée par de nombreuses alliances de famille, entretenue par une vie commune d'exploits et de fatigues partagées, unit toute cette noblesse. Et par tout cela, fiers de leur richesse, de leur puissance, de leur popularité, chefs de l'armée, investis des hauts emplois de l'Etat et de la cour, tous ces orgueilleux léodaux — surtout dans cette Asie Mineure, berceau des plus illustres familles de la monarchie — sont pour l'empire les plus redoutables des sujets. Les empereurs de la dynastie macédonienne ont compris le péril, et énergiquement, âprement, ils ont lutté contre ces grandes familles — les Phocas, les Maléinos, bien d'autres — qui s'enrichissent de génération en génération et, sans que nul proteste, détiennent des biens immenses injustement acquis. « Et nous ne nous opposerions pas, écrit Basile II, aux entreprises de ces gens-là ? Nous laisserions entre leurs mains i% bien des pauvres,
qu'ils ont indignement volés et dépouillés? » Les empereurs ne le voulurent pas.
Le^pouvoir central et raristocratie féodale. — La politique impériale. — Dès son avènement au trône, Basile I" commença la lutte. Il voulut que désormais « les pauvres ne fussent plus opprimés par les riches » ; il entendit mettre un terme aux usurpations de « ces mains avides, toujours tendues vers le bien d'autrui », il s'efforça de reconstituer la petite propriété et, selon le mot d'un historien du temps, « de rendre la vie au corps des pauvres gens, si lamentablement affaiblis avant lui ». Durant tout le x® siècle, ses successeurs, Romain Lécapène, Constantin VII, Niccphore Phocas, Basile II, continuèrent son œuvre, interdisant aux puissants d'acquérir, sous quelque prétexte que ce fût, les terres des pauvres, annulant les contrats de vente illégalement conclus et obligeant l'acheteur à la restitution, souvent même sans indemnité, abolissant la prescription qui, après quarante ans, couvrait les acquisitions frauduleuses, défendant le patronage, maintenant contre tout usurpateur les droits imprescriptibles de revendication de l'Etat. Il faut lire les Novelles impériales pour sentir l'âpreté farouche avec laquelle la lutte fut menée contre les féodaux, il faut voir avec quelle vigueur elles flétrissent ces gens qui, « au lieu d'avoir pour les pauvres pitié, humanité », spéculent sur leur gêne, « pour acheter à vil prix les biens des misérables, et qui ont fait de la misère des pauvres l'origine de leur opulence »; il faut voir quels accents de rancune et de haine on trouve dans la bouche d'un Tzimiscès, indigné de voir l'Etat se dépouiller de ses plus magnifiques domaines et les fatigues des armées
impériales touraer au profit de quelques particuliers, ou sous la plume d'un Basile II s'élevant amèrement, au nom du bien public et du salut de l'Etat, contre « ce mal terrible qu'est la cupidité ». Mais autre chose encore prouve la violence et la nécessité de la lutte, .<t le danger redoutable qui menaçait l'empire : ce (Sont les grandes insurrections féodales de la seconde moitié du x* siècle, toute cette Fronde asiatique qui troubla si gravement le règne de Tzimiscès et la minorité de Basile II, et oij apparaissent en un relief si pittoresque et si intense quelques-unes des puissantes et magnifiques figures de cette société aristocratique byzantine.
Les grandes insurrections féodales du X* siècle. — On a déjà raconté précédemment comment, en 971, autour de Bardas Phocas soulevé vint se grouper toute l'Anatolic féodale. L'insurrection de Bardas Skléros, quelques années plus tard, n'offre pas un spectacle moins caractéristique. Bardas Skléros, comme Phocas, et quoiqu'il l'eût combattu et vaincu, était un de ces féodaux en qui dormait toujours une àme de conspirateur. Prodigieusement riche, adoré des soldats, couvert d'honneurs et de gloire, il n'hésita pas, quand en 976 il fut' frappé d'une injuste disgrâce, à se jeter dans la révolte. Cette fois encore, comme à Phocas, l'Asie Mineure lui fournit les ressources nécessaires. 11 avait jadis commandé aux frontières de l'Euphrate et il s'y était illustré par ses exploits ; « toute l'armée l'aimait », dit un chroniqueur. Il lui suffit donc de paraître dans les camps pour surexciter les passions de cette multitude turbulente et l'entraîner dans son parti. Les chefs comme les soldats s'accordèrent à le proclamer empereur. Pour avoir de l'argent, il fit saisir chez les collecteurs impériaux le montant des impôts encaissés, il imposa de lourdes contributions aux grands propriétaires :
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mais surtout beaucoup de gens, confiants dans son étoile, lui apportèrent volontairement leur fortune, dans l'espoir d'être plus tard remboursés et récompensés au centuple. De toute part sa renommée lui amenait des partisans. Les émirs arabes d'Amida et de Mayferkat lui envoyaient de l'argent et des cavaliers; les petits princes d'Arménie faisaient de même. Et tous les mécontents, tous les aventuriers, tous ceux qui espéraient gagner quelque chose à une révolution se groupaient autour du prétendant. En quelques semaines Skléros était maître de l'Asie entière, et à mesure qu'il poussait sa marche victorieuse, les chefs de l'armée impériale, chargés de l'arrêter, mais secrètement favorables à la cause d'un féodal semblable à ce qu'ils étaient eux-mêmes, venaient grossir ses forces par d'incessantes défections. Vainement le gouvernement, se souvenant qu'ainsi il avait autrefois désorganisé les troupes de Phocas, tâchait par des promesses d'argent, de titres, de dignités, d'ébran- Içr la fidélité des amis de Skléros. Dans ces offres on ne voyait qu'une preuve de faiblesse, qui augmentait le prestige de l'usurpateur. Bientôt Skléros s'emparait de Nicée, il marchait sur Constantinople et sa flotte menaçait la capitale.
Pendant trois années entières, ce redoutable soulèvement troubla la monarchie. Il fallut, pour l'abattre, faire appel au vaincu de 971, à Bardas Phocas, et pour vaincre un féodal s'appuyer sur un autre féodal, seul capable par l'illustration de son nom et de sa famille de retourner l'Asie. Le 24 mars 979. les deux adversaires s'affrontèrent en une tragique rencontre. La bataille était engagée dans la plaine de Pankalia ; les impériaux pliaient, quand Phocas s'élançant provoque Skléros en combat singulier. Subitement, le combat alors s'arrête : tant « c'était un beau et émouvant spectacle que le duel de ces deux hommes égaux en audace et en force d'âme. » D'un coup
d'épée, Skiéros abat l'oreille du cheval de Phocas; mais celui-ci, de sa formidable masse de fer, assène un coup sur la tête de Skiéros, qui tombe sur le cou de son cheval, abattu en même temps par la violence du choc. Pendant que Phocas, piquant des deux, rallie ses soldats, les écuyers de Skiéros relèvent leur maître évanoui, le portent près d'une fontaine voisine; mais, dans le désarroi, le cheval de Skiéros s'échappe, se met à galoper à travers le champ de bataille ; les soldats du prétendant le reconnaissent, et le voyant tout couvert de sang, ils croient Skiéros tué et se débandent. Le soulèvement était vaincu ; Skiéros eut pour seule ressource de s'enfuir chez les Arabes, où il fut pendant sept ans interné à Bagdad.
Huit ans plus tard, une fois encore, les deux adversaires de 971 et de 979 devaient se retrouver, mais unis cette fois pour lutter contre l'empereur. En 987, les grands chefs militaires étaient fort mécontents : Basile II s'émancipait de leur tutelle. A Charsian, sur les domaines d'un grand baron asiatique, les généraux proclamèrent un empereur de leur choix : c'était Bardas Phocas. Toute l'Asie prit parti pour lui. Sans peine il entraîna la Gappadoce, d'où sa famille était originaire, et les personnages les plus influents de l'aristocratie anatolienne ; Skiéros lui-même, échappé de Bagdad, vint rejoindre son rival d'autrefois, et les deux anciens adversaires s'accommodèrent pour se partager l'empire. Bientôt ConstanLinople fut bloquée par terre et par mer. Dans ces graves conjonctures, dans œtte situation presque désespérée, il fallut, pour sauver la monarchie, l'admirable énergie de Basile II. La bataille suprême se donna en 989 dans la plaine d'Abydos. De nouveau, comme à Pankalia, l'ardent Phocas vint provoquer l'empereur en combat singulier, « préférant une mort glorieuse à la honte d'une défaite ». Comme fou, il se lança au galop,
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d'une course « pareille à celle des nuées poussées par un vent d'orage », contre les lignes impériales, quand soudain on le vit tourner bride, pousser son cheval au haut d'une éminence, et là brusquement s'abattre sur le sol, frappé de congestion. C'était la fin de la révolte.
Pourtant Skléros restait : écarté par Phocas, qui l'avait fait emprisonner, alors il rentra en scène, et pendant des mois il conduisit une longue et tenace guerre de guérilla, interceptant les convois, arrêtant les navires, détruisant tout trafic en Anatolie, affamant Constantinople, sans qu'aucun de ses soldats pensât jamais à lui être infidèle. « Jamais, dit Psellos, il n'y eut de déserteurs parmi eux, tant il s'entendait à les séduire par sa rude et active bonté, à les retenir par ses largesses, à les maintenir tous en parfaite harmonie, vivant avec eux en camarade, prenant ses repas avec eux, buvant au même verre, sachant les interpeller chacun par son nom, ne leur parlant jamais qu'avec bienveillance, » Basile II, pour en finir, se décida à la clémence. Il fit offrir à Skléros son pardon, le titre sonore de curopalate, la restitution pour lui et ses partisans de tous leurs biens et de tous leurs honneurs. L'entrevue qui mit en présence l'empereur et le grand baron féodal fut singulièrement dramatique. Vieilli, très gros, presque impotent, presque aveugle, le rebelle péniblement s'avançait à pied vers la tente impériale, et Basile exultait de joie. « Voilà, s'exclamait-il, celui que j'ai tant redouté, qui nous a fait tous trembler. 11 vient à moi en suppliant, on le conduit par la main. » Il fit pourtant bon accueil au vaincu, et la conversation fut longue entre les deux adversaires, Skléros expliquant les causes de sa révolte, Basile l'écoutant avec déférence et lui demandant des conseils. Et voici, au rapport de Psellos, ce que Skléros dit au souverain : « Il lui conseilla de ne tolérer à aucun prix des fonction-
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naires trop puissants dans l'empire, de ne permettre à aucun des grands chefs militaires de posséder de grandes richesses, de les accabler tous incessamment des exactions les plus arbitraires, de les contraindre de la sorte à consacrer tout leur temps et toute leur attention à leurs affaires privées et de les empêcher ainsi de devenir puissants ou dangereux »• ^^f «Ji« devait point oublier ces conseils. La Novelle de 996, où l'on reconnaît en maints passages la main même de l'empereur, et le long souvenir et 1 âpre ressentiment qu'il avait gardés des soulèvements féodaux, est la plus terrible des ordonnances édictées par le gouvernement impérial contre les usurpations f coda es. C-était la revanche de la couronne sur les révoltés d'Anatolie. Désormais l'avidité des grands seigneurs semblait à jamais domptée; non seu ement toute acquisition leur était interdite pour l avenir, mais une enquête sévère remettait en question tout ce qu ils avaient usurpé dans le passé ; leurs titres de proprie e étaient soumis à une révision attentive, sans que la prescription couvrît aucune de leurs injustices, et de celte révision, l'empereur n'exceptait même pas les concessions indûment faites en son nom. Le pouvoir central semblait avoir vaincu.
Le triomphe de la féodalité sur le pouvoir central au xi« siècle, - En réalité, sa victoire devait être de
courte durée. . •.„„„♦<,
Pour dompter ces grands aventuriers, ces puissants seigneurs féodaux qui, dans leur lutte audacieuse contre la couronne, ne se laissèrent jamais abattre par l'infortune et trouvèrent jusqu'à la fin pour es soutenir des dévouements immuablement fidèles, il avait fallu toute l'énergie d'un Basile II. Pendant les années qui
suivirent, sans merci il les écrasa d'impôts ; au cours de ses voyages à travers l'empire, sans hésitation il frappa tous ceux qui lui parurent trop puissants et trop riches, cet Eustathe Maléinos en particulier, sur les domaines duquel Bardas Phocas avait été, en 987, proclamé empereur, et dont l'hospitalité trop magnifique inquiéta et blessa le souverain. De même il avait auparavant confisqué la fortune scandaleuse accumulée, aux dépens de l'État comme des particuliers, par le tout-puissant ministre que fut le parakimomène Basile. Mais l'aristocratie féodale était trop puissante pour être ainsi abattue: on le vit bien quand des mains plus faibles recueillirent, après la mort du grand empereur, le pouvoir.
On eut beau, après lui, continuer et même aggraver sa politique. Pour enlever aux féodaux l'influence qu'ils exerçaient sur les soldats, on eut beau, au xi« siècle, supprimer le recrutement régional, substituer au service personnel une taxe militaire, remplacer l'armée nationale par des mercenaires, dont on attendait plus de fidélité. Pour éviter le danger des pronunciamientos, on eut beau désorganiser l'armée, rogner le budget militaire, tenir en suspicion et destituer les généraux, suivre une politique résolument pacifique. Pour diminuer le rôle que la grande aristocratie jouait dans l'état, on eut beau donner à la bureaucratie, aux gens du palais, une place prépondérante, recruter les fonctionnaires parmi les civils, démocratiser le Sénat, faire comprendre que le temps était venu où, suivant le mot d'un historien du temps, « les soldats devaient mettre les armes de côté et devenir avocats ou juristes ». On n'arriva par ces mesures qu'à froisser les généraux, qu'à exciter le mécontentement des troupes et leur jalousie contre l'élément civil et qu'à provoquer de nouveaux soulèvements.
En 1057, l'aristocratie féodale et militaire prenait sa revanche des injures et des mauvais procédés
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infligés à ses chefs. Au jour de Pâques 1057, les principaux généraux, ayant à leur tête Isaac Gomnène et Cecaumenos Catacalon, avaient essayé de faire entendre leurs représentations à l'empereur Michel VI. Gelui-ci ne leur répondit qu'en insultant Cecaumenos, lui reprochant de n'avoir pensé qu'à s'enrichir, et brutalement il ferma la bouche aux autres chefs qui voulaient défendre leur camarade. La riposte fut telle qu'on pouvait Tattendre. Les généraux se concertèrent pour une insurrection. Bientôt, à leur appel, l'armée d'Asie se souleva pour mettre fin au régime civil, et la proclamation d'Isaac Gomnène marqua la victoire de l'élément militaire et féodal. Sans doute Isaac ne fit que passer sur le trône. Mais après lui, sous ses faibles successeurs, les progrès des Turcs et des Normands, l'anarchie lamentable de l'empire démontrèrent de façon plus éclatante encore quels services rendaient à l'empire ces grands seigneurs féodaux, chefs de l'armée et artisans de victoire. Et dans le désarroi général, c'est à eux qu'on fit appel en 1081, et c'est d'eux que vint le salut. L'avènement d'Alexis Gomnène, comme celui des Gapétiens en France, marqua le triomphe de la grande aristocratie féodale; ce fut la victoire de l'armée sur Télément civil, de la province sur la capitale ; et ce fut, bien davantage encore, la preuve que, malgré les efforts du pouvoir impérial, la féodalité demeurait toute puissante dans la monarchie.
La féodalité orientale au XIIP et XIV^ siècle. —
Assurément, entre la féodalité d'Occident et cette féodalité byzantine, il existait au x« siècle et il subsista toujours de grandes différences. En Orient ne s'établit jamais cette stricte hiérarchie, qui fait de la société féodale d'Occident une longue chaîne de
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suzerains et de vassaux. Mais l'existence de cette puissante aristocratie provinciale a eu dans l'empire byzantin les mêmes conséquences que dans les états du moyen âge occidental; elle a été en particulier, chaque fois que le pouvoir central a faibli, un élément redoutable de trouble et de dissolution. On le voit bien dans l'anarchie qui suit la fin de la dynastie des Comnènes — l'avènement des Anges est la revanche de l'aristocratie sur le pouvoir impérial — comme dans la dislocation de l'empire qui résulte de la quatrième croisade. Partout l'aristocratie relève la tète. Trébizonde, à la fin du xu* siècle, s'organise, sous la famille aristocratique des Gabras, en une principauté féodale indépendante. Léon Sgouros, au commencement du xiii* siècle, règne en véritable seigneur féodal sur Nauplie, Argos, Corinthe, et un moment sur Athènes même. Partout on trouve de vastes domaines dont les maîtres agissent en véritables seigneurs, appuyés sur une armée qui leur appartient en propre, sur une autorité territoriale que nul ne leur conteste plus. L'analogie était si grande qu'elle a profondément frappé les Latins, qui au xiu" siècle conquirent l'empire byzantin. « Les barons français trouvèrent en Morée une organisation semblable à celle qu'ils avaient laissée en Occident, en bas de l'échelle sociale, des paysans, des serfs, auxquels ils appliquèrent tout naturellement la dénomination de vilains, en haut, des nobles et des militaires, des grands propriétaires et des possesseurs de fiefs, auxquels ils appliquèrent tout aussi naturellement la dénomination de gentilshommes^. » Avec eux, avec ces archontes, ils n'eurent aucune peine à s'entendre ; ils leur conservèrent volontiers leurs privilèges et leur firent place dans les rangs de la noblesse latine. Les Villehardouin te