‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 22 sur 41 · Rambaud, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Rambaud, loc. cit., p

suprême, si assuré qu'il parût être, était toujours à la merci d'une révolution. On a compté que, de 395 à 1453, sur 107 souverains qui ont occupé le trône de Byzance, 34 seulement sont morts dans leur lit, 8 à la guerre ou par accident; les autres ont abdiqué de gré ou de force ou sont morts de mort violente, empoisonnés, étouffés, étranglés, poignardés, mutilés : ce qui fait au total, en 1058 ans, 65 révolutions de palais, de rue ou de caserne. Et alors même que l'entreprise des prétendants n'est point couronnée de succès (le nombre de ceux qui échouèrent est bien supérieur encore à ceux qui réussirent), il n'en résulte pas moins pour l'empire, par le fait de ces bouleversements incessants, une anarchie redoutable. Dès que le pouvoir est faible, dès que l'autorité impériale semble se relâcher entre les mains de ses détenteurs, de toute part les compétiteurs surgissent. De là l'anarchie qui, à la fin du vu® et au commencement du VIII® siècle, après la chute de la dynastie des Héraclides, fit en vingt années se succéder six ou sept empereurs, portés au trône par autant de révolutions. De là l'anarchie qui, au commencement du IX® siècle, après la fin de la dynastie isaurienne, imposa, en moins de vingt ans, trois ou quatre révolutions à la monarchie. De là l'anarchie qui, dans la seconde moitié du xi® siècle, après l'extinction de la dynastie de Macédoine, valut une fois encore vingt ans de troubles à l'empire, durant lesquels il n'est point rare qu'on rencontre simultanément trois ou quatre compétiteurs également empressés à détrôner le souverain légitime et à se disputer la pourpre. Même anarchie à la fin du xu® siècle, quand disparaît la famille des Comnènes; même anarchie au XIV® siècle, quand régnent les faibles princes de la maison des Paléologues. Et on devine aisément tout ce que coûta à l'empire une telle succession de bouleversements et de catastrophes.

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Les formes de l'anarchie politique. — Il faut étudier de plus près quelques-unes de ces révolutious. Elles affectent en effet des formes assez diverses, qui sont caractéristiques de la démoralisation de cette société.

Les révolutions populaires. — H y a d'abord les révolutions dont le peuple est l'auteur. On a indiqué déjà ce qu'est cette plèbe de la capitale, où se rencontre, comme dans toutes les grandes villes, un ramassis redoutable de gens sans aveu, d'aventuriers, de voleurs, de mendiants. Elle est crédule et mobile, agitée et frondeuse, impressionnable et bruyante, prête à toutes les paniques et prête à toutes les séditions. Comme toutes les foules, elle aime le sang répandu; le spectacle de la douleur l'attire; elle est turbulente et gouailleuse, et davantage encore passionnée, sanguinaire et féroce. Elle se prétend l'héritière de l'antique peuple romain ; et si, à la vérité, elle ne vote plus au Forum, si elle n'élit plus ni tribuns ni consuls, eUe garde du moins, à l'Hippodrome, la liberté de manifester, le droit d'invectiver ou d'applaudir, de huer ou d'acclamer ; si bien que le cirque apparaît vraiment comme « le dernier asile des libertés publiques ». Elle a des armes aussi : les célèbres factions des Verts et des Bleus ne sont pas seulement des sociétés de courses ; elles ont une organisation politique et militaire, qui groupe en une sorte de milice urbaine la population de Gonstantinople et lui donne le moyen d'intervenir dans les afîaires publiques, avec une ardeur où subsiste encore peut-être quelque chose du vieil esprit démocratique des cités grecques d'autrefois. Et elle ne s'en fait point faute — pour le plus grand péril de l'Etat.

La sédition Nika. — La formidable émeute, connue sous le nom de sédition Nika, qui, en janvier 532, faillit emporter le trône de Justinien, offre un significatif exemple de cette puissance populaire. Elle commence au cirque par un dialogue stupéfiant, où la plèbe interpelle directement l'empereur, le couvre de huées et d'outrages, où les plaintes se mêlent aux invectives, la colère à l'ironie. Elle s'étend bientôt à la ville entière, où, pendant six jours, l'incendie fait rage dans le plus beau quartier de la capitale, tandis que la multitude furieuse — les femmes elles-mêmes se mêlant à la bataille — met en déroute les soldats de l'empereur, proclame à l'Hippodrome un souverain nouveau et s'apprête à donner l'assaut au palais. « L'empire, dit un contemporain, semblait à la veille de sa chute, » On sait comment l'énergie de Théodora releva le courage de Justinien et de ses conseillers, comment Bélisaire, dans l'amphithéâtre, écrasa le peuple soulevé et joncha de plus de 30.000 cadavres le sol de l'Hippodrome. Cette sanglante exécution calma pour quelques années les passions populaires, encore que les luttes des factions aient, durant tout le cours du vi* siècle, bien des fois encore' gravement troublé la capitale. Mais cette terrible insurrection, qui avait rempli Byzance d'incendies et de ruines, montre abondamment de quoi était capable la bête populaire déchaînée.

La révolution de 1042. — L'émeute du 19 avril 1042 en peut fournir un autre exemple, d'autant plus intéressant que nous avons pour le raconter le récit d'un témoin oculaire, Psellos ; et il y a peu de pages dans l'histoire byzantine plus vivantes et plus colorées. On sait la cause du soulèvement : l'empereur Michel V venait de déposséder et de faire enfermer dans un monastère la vieille et populaire impératrice Zoé. Mais il est intéressant de suivre dans Psellos la

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marche progressive de l'insurrection. L'historien a peint en traits inoubliables l'orage grondant dans la ville, grossissant d'instant en instant, le mouvement j des affaires s'arrêtant subitement, les conciliabules se i formant dans la rue, la foule, de tout âge, de tout ' sexe, de toute classe, murmurant d'abord et bientôt menaçante, « un sombre voile de douleur et de colère s'étendant sur la cité, comme c'est le cas lors des grandes calamités publiques ». Sur les places, ce sont des pamphlets, des complaintes, ailleurs des vociférations. Les femmes surtout sont excitées. Les plus retenues, celles qui jusqu'alors n'étaient guère sorties du gynécée, se mêlent à la foule, visage découvert, « pareilles à des furies, groupées en une masse hurlante, proférant des imprécations terribles ». Bientôt cette foule s'organise et s'arme : chacun prend ce qui lui tombe sous la main, haches, épées, massues, pierres: on force les prisons, et le peuple en délire se rue vers le palais, comme « mù par une influence supérieure et mystérieuse ». « Tous ces milliers d'êtres humains couraient comme des fous furieux, sentant leurs forces comme décuplées. Leurs yeux jetaient des flammes à la fois de colère et d'enthousiasme. » Les maisons des parents de l'empereur sont pillées, ravagées, démolies. Le palais est envahi, mis au pillage, les objets précieux du trésor sont mis en pièces, les registres des impôts lacérés, l'argent volé. L'empereur s'enfuit en hâte. Et alors, c'est la joie délirante de cette populace victorieuse : tous dansent dans la rue, chantant, improvisant des refrains de circonstance. Et voici la fin du drame. Au couvent du Stoudion, où ils se sont réfugiés, l'empereur et son oncle, cernés par la foule, vainement s'accrochent désespérément à l'autel : « toutes ces bêtes fauves menaçaient de les mettre en pièces ». Agonisants, demimorts de terreur, les malheureux supplient, s'excusent. On les arrache du saint lieu, on les tire par les pieds

sur la place, au milieu des cris, des chansons injurieuses, des railleries. On les hisse sur une mule, et sous les lazzis on les conduit jusqu'à l'endroit où le bourreau leur crève les yeux. Les contemporains ont vivement senti l'atrocité puissante de cette journée révolutionnaire, de ce grand et mystérieux déchaînement de l'âme populaire, [xéya x«i Sviaoc'.coTaTOv (xua- TTjûiov, comme écrtt Psellos, et ils ont trouvé^ pour marquer la faiblesse de toute grandeur humaine, des expressions qui font penser à Bossuet. Et peu d'épisodes en effet attestent avec une réalité plus saisissante ce qu'était dans sa brutalité déchaînée la foule odieuse de la capitale byzantine.

Les révolutions par l'Eglise. — Le peuple n'agit pas toujours seul : pour le soutenir, il trouve tantôt l'appui de l'Eglise et tantôt le concours de l'armée.

L'événement de 983. — Au mois d'août 963, Nicéphore Phocas, le plus illustre général de l'empire, venait de se proclamer empereur à Césarée de Cappadoce. Ses troupes étaient aux portes de la capitale, et l'agitation était extrême dans la ville. Contre l'usurpateur, le premier ministre, le tout-puissant Bringas, essayait d'organiser la défense, et il avait mis hors la loi les parents et les partisans de Nicéphore. Bardas, le père du prétendant, n'avait pas eu le temps de fuir; il chercha asile à Sainte-Sophie, où le patriarche Polyeucte lui fit bon accueil. La foule prit parti pour lui, et se ruant vers la Grande-Eghse, elle couvrait de menaces et d'injures les soldats du régent, qui essayaient d'arracher par la force le fugitif hors du saint lieu. Vainement Bringas sommait le patriarche de lui livrer Bardas; vainement, « injurieux et hautain », il haranguait la foule, la menaçant, si elle ne cédait, de la faire mourir de faim en lui refusant le pain : vainement il obligeait Bardas à quitter Sainte-

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Sophie pour rentrer dans sa maison. Quand le peuple, à l'office de l'après-midi (c'était un dimanche), ne trouva plus le fugitif dans la Grande-Eglise, ce fut d'abord, contrôle patriarche et le clergé qui l'avaient laissé partir, un tel débordement d'insultes, que Polyeucte dut en toute hâte inviter Bardas à revenir dans le saint lieu pour calmer l'effervescence populaire : et comme celui-ci hésitait, le peuple s'en alla, pour le protéger, monter toute la nuit la garde autour de sa maison. Bientôt les émeutiers s'armaient, attaquaient les troupes du gouvernement, et dans cette guerre de rues les femmes n'étaient pas les moins ardentes à cribler du haut des terrasses les soldats de projectiles. Aussi bien l'insurrection avait trouvé un chef. C'était le parakimomène Basile, un fils bâtard de l'empereur Romain Lécapène, qui armant 1er gens de sa maison — il avait à ses ordres plus de 3.000 personnes, — s'était hardiment jeté dans la bataille. A son instigation, le peuple envahit les palais du premier ministre et de ses amis, pillant, saccageant tout, rasant les constructions jusqu'au sol. Pendant trois jours on se battit dans la ville; le peuple furieux arrêtait sous le moindre prétexte et emprisonnait les gens de qualité; le pillage et la destruction faisaient rage ; l'arsenal était pris d'assaut, la flotte livrée à Nicéphore; et tandis que Bringas, abandonné de tous, se réfugiait à son tour dans l'asile de Sainte-Sophie, Bardas, sa victime, prenait possession du palais impérial, en attendant que son fils victorieux fit dans Constantinople son entrée solennelle.

La révolution de 1057. — Plus actif encore fut en 1057 le rôle d'un autre patriarche dans la révolution ifdi porta au trône Isaac Comnène. Michel Ceroularios laissa d'abord complaisamment les généraux mécontents se concerter dans Sainte-Sophie ; il n'ignora

rien de leurs desseins, quand ils quittèrent la capitale pour proclamer Isaac empereur, et les gens avertis le considéraient dès ce moment comme le maître de la situation. En effet, pendant que les insurgés campaient aux portes de Constantinople, c'est lui qui mena tout dans la capitale et prépara l'insurrection. Le 31 août 1057, au matin, un rassemblement se formait devant Sainte-Sophie, réclamant à grand cris le patriarche. Après s'être fait prier un peu, Ceroularios parut, en grand habit sacerdotal, et dans Sainte-Sophie envahie par la foule il écouta les demandes des insurgés. Mais bientôt, sous les voûtes de la basilique, on se mit à acclamer Comnène, sans que le patriarche protestât. Bien plus, prenant ouvertement la tête du mouvement révolutionnaire, il imposa l'abdication à l'empereur déchu, institua un gouvernement provisoire dont il fut le chef, déchaîna l'émeute et la laissa ensanglanter Constantinople. Et maître de la ville, il la livra à Isaac Comnène. En ces jours de révolution, c'était le patriarche qui vraiment avait fait l'empereur.

Les révolutions militaires. — Mais l'armée surtout était la grande force ; dans toutes les circonstances graves, c'est d'elle essentiellement, de l'appel au soldat, que Byzance attendait le salut. Ce sont les pronunciamientos militaires qui ont élevé au trône plusieurs des plus glorieux empereurs de Byzance, Héraclius qui délivra la monarchie de la tyrannie de Phocas, Léon l'Isaurien qui mit fin à la terrible anarchie du début du viii^ siècle, et Nicéphore Phocas qui au x* siècle donna à l'empire une gloire incomparable, et Alexis Comnène qui le sauva de la crise où il s'abîmait vers la fin du xi^ siècle. Et je ne parle pas des prétendants innombrables, Georges Maniakès, Bardas Phocas, Bardas Skléros, tant d'autres, qui se sont crus assez sûrs de leurs soldats pour

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.ceindre la couronne impériale et chausser les bottines de pourpre, et qui, moins heureux, n'ont pas réussi à réaliser leur rêve. C'est dans les camps, au milieu des troupes qui leur étaient toutes dévouées, que tous les généraux mécontents et ambitieux, que tous ceux aussi qui, aux jours de crise, avaient le souci de la grandeur de l'empire, ont cherché et trouvé un appui. Et plus d'une fois les soldats eux-mêmes ont forcé la volonté encore hésitante de leurs chefs. C'est ainsi qu'au camp de Gésarée, en juillet 963, fut proclamé empereur Nicéphore Phocas. L'épée nue à la main, les principaux chefs de l'armée entourent la tente du général et, au milieu des acclamations, le saluent autocrator des Romains. Nicéphore proteste, refuse, rappelle ses deuils de famille qui ont brisé en lui toute ambition, déclare qu'il n'a qu'un devoir et qu'un souci, continuer la guerre contre les infidèles. On ne l'écoute pas, on l'entraîne hors de sa tente, on le hisse sur le pavois, et il se résigne — sans trop de peine. Et l'épée au côté s'appuyant sur sa lance, il fait du haut d'un tertre son premier discours aux soldats, à ces soldats qui, dit l'historien auquel nous devons ce récit, « l'aimaient merveilleusement (oatjxovi'wç) et dont chacun était fier de recevoir ses éloges ».

C'est dans les camps que cherchaient refuge, tout prêts à la révolte, tous ceux qui à Constantinople craignaient pour leur sécurité et pour leur vie. Quand en 1057 Michel VI, « le vieux », comme l'appelaient ses adversaires, fut assez maladroit pour mécontenter les grands chefs de l'armée et répondre à leurs représentations par de belles paroles et par des railleries, les généraux n'hésitèrent pas à conspirer, sûrs d'être suivis par l'armée tout entière ; et de leur complot sortit la proclamation d'Isaac Gomnène. Lorsque, en 1081, Alexis Comnène sut les mauvais desseins que formaient contre lui les ministres de

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Botaniate, il s'enfuit avec ses partisans au milieu des troupes dont il savait la fidélité, et résolument marcha sur Constantinople. II est rare que la capitale résistât longtemps à la puissance militaire des usurpateurs ; et aussi bien ceux-ci trouvaient-ils toujours, on l'a vu, un parti dans la ville tout prêt à les servir.

Les révolutions de palais. — La révolution à Byzance prenait parfois encore une autre forme. On sait quelle place importante le palais tenait dans la vie byzantine, quelle influence l'usage et la constitution même assuraient à l'impératrice aux côtés de Tempereur. Dans l'intimité de la résidence impériale, dans la réclusion du gynécée, au milieu des courtisans, des eunuques et des femmes, bien des intrigues se nouaient pour préparer la succession au trône, et bien des complots se tramaient pour la modifier. Le Palais-Sacré de Byzance est plein de lugubres histoires. C'est là que la très pieuse Irène fit impitoyablement aveugler, dans la chambre même où il était né, son fils Constantin VI. C'est là qu'en 820, dans la chapelle de Saint-Etienne, Léon V l'Arménien fut assassiné, un matin de Noël, tandis que, selon son habitude, il dirigeait le chant des hymnes, par des meurtriers qui s'étaient glissés parmi les chantres. C'est là que Basile le Macédonien et ses amis assassinèrent Michel III. Et c'est là encore que Théophano, par une nuit de décembre, fit assassiner son mari Nicéphore Phocas et que, par une fenêtre, on montra aux soldats des gardes la tête coupée et sanglante de leur maître.

Les conséquences de l'anarchie politique. — Il est aisé d'imaginer les conséquences de semblables mœurs politiques.

En face de cette constante naenace de révolution, en face de ces complots, de ces insurrections, de ces intrigues, le pouvoir impérial, si fort qu'il apparaisse, est peu solide en réalité. Sans doute le gouvernement a réussi à déjouer bien des conspirations, à écraser bien des émeutes, à triompher de bien des soulèvements, et il a, avec une cruauté impitoyable, puni les atteintes portées à son autorité. Mais à côté des, tentatives qui ont échoué, combien ont été heureuses. On a dit justement que la monarchie byzantine est un absolutisme tempéré par l'assassinat. Dans ces conditions, bien peu d'empereurs sont sûrs du lendemain, au moins pendant lalongue période des premiers siècles, où la légitimité dynastique n'était pour ainsi dire pas reconnue. Si Justinien a gouverné l'empire pendant près d'un demi-siècle, au nom de son oncle Justin d'abord et en son propre nom, c'est là un règne d'une durée exceptionnelle, dont on ne retrouve, entre le v^ et le ix° siècle, que bien rarement d'autres exemples, avec Héraclius (31 ans) et Constantin V (35 ans). Assurément Basile II a régné effectivement pendant 49 ans (c'est le plus long règne de l'histoire byzantine), et les empereurs Comnènes ont occupé le trône respectivement pendant 37, 25 et 37 ans. Mais à ce moment les progrès de la légitimité ont atténué quelque peu — non pas complètement — le danger des révolutions. Et malgré tout, ce péril menace toujours la solidité de l'édifice impérial.

Voici une autre conséquence. Du fait de ces incessants bouleversements, la guerre civile trouble presque constamment l'empire, et le plus souvent au moment précis où le péril du dehors est le plus redoutable. La faiblesse du gouvernement, qui encourage les soulèvements intérieurs, s'accompagne en effet presque toujours de désastres extérieurs, et souvent elle en est le résultat. Mais au lieu de faire front contre l'ennemi national, les fauteurs de révo-

lutions ne se font guère scrupule de profiter des circonstances pour assurer le succès de leurs ambitions. Sans doute, il est arrivé plus d'une fois que, dans ces crises où l'empire semblait devoir périr, de l'excès même du mal et de l'anarchie un sauveur soit sorti ; c'est le cas de Léon l'isaurien, de Basile I", d'Alexis Gomnène. Mais un fait n'en demeure pas moins d'une singulière gravité pour la monarchie : la guerre civile ouvre la porte à l'ennemi, auquel chacun des partis fait appel — pour le plus grand détriment de l'empire. Dans la seconde moitié du xi« siècle, Petchenègues et Turcs interviennent dans les querelles intestines de Byzance et soutiennent contre le souverain légitime tous les prétendants au trône. C'est bien pis au ïiv^ siècle. Dans la guerre interminable qu'Andronic le jeune fit à son grandpère Andronic II, dans le conflit qui mit aux prises durant tant d'années Jean Cantacuzène et Jean Paléologue, les adversaires font semblablement appel aux Bulgares, aux Serbes, aux Turcs, à tous les ennemis de l'empire. Byzance a étrangement souffert de ces pratiques. Le pouvoir impérial sans cesse ébranlé par la révolution, la monarchie sans cesse troublée par la guerre civile, l'empire livré par ceux qui auraient dû le défendre à ceux-là mêmes qui rêvaient et préparaient sa ruine : tels ont été quelquesuns des effets de cette démoralisation politique profonde, cause permanente, essentielle, de la faiblesse de Byzance.

Les goûts dominants de la société byzantine. — , Le caractère byzantin. — L'empreinte orientale. — La marque hellénique. — Michel Psellos. — Jean Cantacuzène. — Cecaumenos.

Plus grave encore que la démoralisation politique, la démoralisation sociale a été une des causes principales de la décadence et de la ruine de Byzance. Assurément, pendant les onze siècles que l'empire a duré, on y rencontre bien des caractères divers, et des âmes honnêtes et fières à côté des âmes médiocres et viles d'intrigants et de valets. Et souvent aussi on y rencontre dans la même âme un mélange contradictoire et pittoresque de qualités séduisantes, d'originalité puissante et hardie et de bassesse incommensurable, l'esprit le plus admirable s'unissant au caractère le plus méprisable. De tant de figures compliquées et complexes, il n'est donc point aisé de dégager les traits généraux de l'âme byzantine. Pour y parvenir, pour arriver à expliquer ce que fut la mentalité des Grecs du moyen âge, il faut essayer d'abord de définir les goûts dominants de cette société, de marquer ensuite les conséquences qui en découlèrent.

Les goûts dominants de la société byzantine. — Sans prétendre, comme on l'a dit longtemps, que l'histoire entière de Byzance se résume dans les querelles des Verts et des Bleus, il est certain que

jusqu'au xii' siècle les jeux du-eirque furent un des plaisir favoris du monde byzantin ; si bien qu'on a pu dire justement de l'Hippodrome qu'il semble vraiment « le miroir de la société grecque au moyen âge ». Depuis l'empereur jusqu'au dernier de ses sujets, Byzance apporte à tout ce qui touche le cirque une attention passionnée, et les femmes ne sont pas moins ardentes que les hommes à s'intéresser aux spectacles de l'Hippodrome, aux succès des cochers à la mode et aux luttes des factions. « C'est une chose prodigieuse, dit un écrivain du vi* siècle, que l'ardeur qui, au cirque, enflamme les âmes d'une passion inouïe. Le cocher vert prend-il la tête, une partie du peuple est dans la désolation ; le bleu dépasse-il son concurrent, aussitôt la moitié de la cité est en deuil. Des gens qui n'ont nul intérêt dans l'affaire profèrent de frénétiques outrages; des gens qui n'ont éprouvé aucun mal se sentent lésés gravement, et pour un rien on en vient à des batailles, comme s'il s'agissait de sauver la patrie en danger. » Les hommes les plus graves déclarent que, sans le théâtre ou l'Hippodrome, « la vie est proprement sans joie », et un empereur a écrit : « Il faut des spectacles pour amuser le peuple ».

Mais comme par là l'éclat des pompes et des fêtes devient un moyen de gouvernement, et comme l'empereur lui-même prend parti aussi passionnément que ses sujets entre les factions adverses, les rivalités du cirque prennent bien souvent une couleur politique. Le peuple ne se contente pas d'admirer à l'Hippodrome les mille spectacles, courses de chars, chasses d'animaux, combats d'hommes et de bêtes féroces, exercices d'acrobates, bouffonneries de clov^ms, que lui distribue, avec un art savant de varier et de graduer les plaisirs, la libéralité impériale ; le peuple ne se contente pas, dans l'Hippodrome, de contempler les triomphes solennels où

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défilent dans l'arène, à la suite des généraux victorieux, les richesses conquises sur l'univers vaincu, ou de se réjouir à la vue des exécutions capitales qui satisfont son goût de la cruauté et du sang. Le cirque remplace l'antique Forum, il est un des foyers de la vie publique, le dernier endroit où le peuple manifeste ses sentiments, son esprit d'opposition et de fronde. C'est au cirque que, pour la première fois, le nouvel empereur prend contact avec ses sujets et trace, selon le rite, le Signe de la croix au-dessus de la foule assemblée ; c'est au cirque aussi que se jouent, on l'a vu, entre le souverain et son peuple, des scènes plus tragiques, prélude de l'émeute et de la révolution ; et c'est au cirque parfois que s'achève, sous les huées de la populace, l'existence de l'empereur détrôné et torturé.

La religion. — La religion d'autre part tenait dans le monde byzantin une place essentielle. Non seulement ce peuple, passionné de spectacles, goûtait avidement la magnificence éclatante des offices liturgiques, non seulement la crédulité publique attribuait aux icônes saintes, aux images « non faites de main d'homme « de miraculeuses vertus, non seulement la superstitieuse populace cherchait dans tout événement un signe de la volonté divine et attachait à tout monument quelque signification merveilleuse et prophétique : si bien que ce peuple dévot, crédule, impressionnable, vivait dans un constant état d'exaltation mystique, qui le rendait plus sensible encore à l'influence toute-puissante de l'Eglise. Il y a plus. Depuis l'empereur jusqu'au dernier de ses sujets, Byzance aimait à la folie les querelles théologiques. Assurément il serait puéril de penser que ces disputes interminables sur le dogme, dont l'histoire byzantine est pleine, que les troubles profonds qui en résultèrent ont eu pour unique cause, chez la masse, le goût de

la controverse, la manie raisonneuse et la subtilité de "esprit hellénique et, chez les hommes d Etat le pw'stérile de dogmatiser. Bien -uve.t es héré- Ls ont recouvert et dissimule des idées e, des oppositions politiques, et la raison d Etat plus que le désir d'innover en matière de foi, a onjent ms pire a conduite des empereurs. Mais il y a autre ?hose encore dans ce goût exalté des questions religieuses, dans l'attrait mystique qui 7 /^traîne îant d'ânes. Beaucoup de gens y trouvent comme une illasbn d'intellectualité qui flatte leur orgueil, comme lamarque d'aptitudes plus hautes, comme le s'^^e d'un», culture plus profonde. Et ce sentiment n'est pointsans noblesse. Il explique aussi l'attiran e qu'exerçait'e cloître sur tant d'âmes byzantines la lassitude di monde, le besoin de renoncement et de paix quiconduisait au monastère tant de gens déçus ou meurtris; il explique le respect profond Gu'avait cett société pour les moines, pour ces hommes qui .valent quitté le siècle P^^^ d^T^^J^ « des citoyen&du ciel » et qui assuraient par leurs prières, parleirs pénitences, le salut de 1 empire e de l'humanité, et il explique l'influence que ces moines exerçaiet sur les consciences, et sur celles des femmes en ^rticulier. Dans l'éducation de tout Bvzantin, l'étudedes choses religieuses tenait une place importante,et ici encore les empereurs donnaient l'exemple. ■)ans les habitudes sociales enhn, la dévotion s'allia, étroitement à la vie mondaine. L'église, comme o l'a ingénieusement remarque, était avec l'Hippoc-ome le seul lieu de réunion publique que possédait cette société. Dans l existence de l'empereu, les fêtes de la religion se mêlaient aux pompe du palais assez pour en faire une vie proprementgacerdotale. Enfin une piete réelle et sincère enKmmait bien des âmes, et l'orthodoxie était pour P.mpire un si puissant soutien,

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que ceux-là mêmes dont la foi était plus tiède se risquaient rarement à rejeter le masque que l?ur imposaient l'usage universel et l'intolérance du gouvernement.

L'esprit d'intrigue et la vie dé cour. — Le crque et la religion étaient deux préoccupations essentielles de tout Byzantin. Le goût de Tintrigue ne tenait pas moins de place dans son âme. On sait quel'e importance capitale avaient dans le monde byzantin le palais impérial et la vie de cour. Dans une nonarchie absolue, où tout dépendait de la faveur di prince, le palais était le centre de tout; et tout naUrellement, pour conquérir ou conserver cette fa^ur, c'était autour du prince un régime de perpétuelfes intrigues. Dans cette cour pleine d'eunuques, defemmes, de hauts dignitaires oisifs, on intrigue sanjcesse et partout, au gynécée et dans les casernes de la garde; chacun se pousse et cherche à renversr le favori du moment, et tous les moyens sont b^ns, la flatterie et la calomnie, l'argent et l'assassint. On prépare dans l'ombre la chute du ministre drigeant, parfois la chute de l'empereur même. Et dns cette atmosphère de cour il y a naturellement >lace pour toutes les bassesses, pour toutes les vilenis, pour toutes les capitulations de conscience, pourtoutes les palinodies, pour toutes les trahisons. Enn, dans cette cour élégante, fastueuse, éprise de plai&'s et de fêtes, où les femmes jouent un rôle import?it, la moralité est médiocre, la corruption est grane, et le palais impérial a gardé la mémoire de Jèaucoup d'aventures retentissantes et de scandales -latants. Et du palais mpérial, ce goût de l'intrigue nécessaire pour parvenir, cette corruption ouver'ment étalée se propagent dans toutes les classes c' la société.

L'Hippodrome, Sainte-SoMÎe, le Palais-Sacré, ce sont vraiment les pôles aut-ir desquels gravite toute

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la vie byzantine. Et de là on peut déduire peut-être quelques-uns des traits essentiels du caractère byzantin.

Le caractère byzantidi. L'empreinte orientale. — A i^el^ue catégorie sociale qu'il appartienne, le Byzantin apparaît en général nerveux, impressionnable, pieux, supertitieux et passionné. Il a le goût du plaisir, des spectacles magnifiques, qu'il les trouve dans les jeux du cirque dans la pompe des cérémonies auliques ou dans la spendeur des fêtes ecclésiastiques; et il ne lui déplaît pai que ces spectacles soient sanguinaires et féroces. Ex oriental qu'il est, le Byzantin a un fond d'âme cruele, dont l'émotion est comme fouettée par les supplices, la souffrance et la vue du sang répandu. Ot sait l'atrocité des châtiments byzantins, les nei coupés, les yeux crevés, les oreilles arrachées, e les lentes agonies avant la peine • suprême. On -.ait les raffinements de tortures avec "lesquels le peuple s'acharne sur ses victimes; et je n'en veux rappîer qu'un exemple, la fin épouvantable de l'empereur vudronic Gomnène, un spectacle qui, dit un contemporain, « aurait dû tirer des flots de larmes de tout osl humain ». Le souverain déchu fut abandonné à tou^s les insultes de la populace. On lui brisa les dents,3n lui arracha la barbe et les cheveux, et les femms en particulier s'acharnaient à coups de poings st le misérable. Puis on lui creva un œil et, presque n, on le promena sur un chameau galeux à travers les rues de Constanlinople. « Les uns, dit Nicétas, lui dnnaient des coups de bâton sur la tête; d'autres luimettaient du fumier sous les narines; d'autres au loyen d'épongés lui versaient des excréments sur la tce. Il y en avait qui, avec des broches, lui tâtaient le côtes; d'autres lui jetaient des pierres, et une co\itisane, ayant pris dans une

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cuisine un vase plein d'eau bouillante, lui en versa le contenu au visage. » Finalement, dans l'Hippjdrome, on l'attache par les pieds, la tête en bas, à un linteau placé sur deux colonnes. Un spectateur lui entre son épée dans la bouche, et d'un grand effort la pousse jusqu'au fond des entrailles. Des soldats latins s'amusent à essayer sur le moribond le tranchant de leurs glaives et à voir qui frappera les plus beaux coups. On s'acharna même sur son cadavre mutilé. Et cela se passait au xii^ siècle, dans la Byzance élégante et raffinée des Gomnènes.

Il serait aisé — et il est inutile — de miltiplier de semblables exemples. Ce peuple aime tou- ensemble le sang, la volupté et la mort; il est sans ntié comme il est sans scrupules, dès que ses passiojs sont excitées, dès que ses colères s'allument, dès que sa haine se déchaîne contre ses adversairespoliliques ou religieux. En cela il ressemble fort au '"urc d'aujourd'hui et, comme lui, le Byzantin est ca'able, lorsqu'il est de sang-froid, de fortes qualités et de réelles vertus. On trouve dans la bourgeoisie byzantine, et dans l'aristocratie même, des types charmants de vie familiale étroitement unie, le père actif, laborieux, honnête, simple, la mère se consacant tout entière à l'éducation des enfants, ordonné^, rangée, point coquette, charitable et pieuse sincfement. Mais dans ces âmes mêmes, qui sont exquies, il y a parfois une étrange dureté de cœur, et emprise religieuse toute puissante entretient en «les un manque de pondération et d'équilibre, unf exaltation mystique qui les rend un peu inquiétante^.

La marque hellénique. —Mais s'ils touchent à rOrient, ces Byzantins sont cs Grecs aussi, épris de toutes les choses de l'espr, curieux de toutes les recherches et de toutes le subtilités, et généralement intelligents à un degr éminent. C'est pour cela

qu'ils se plaisent aux raffinements de la discussion, qu'ils appliquent avec une passion ardente aux choses religieuses les procédés de la sophistique ancienne. La controverse les attire, les exalte ; l'éloquence est toujours à leurs yeux la suprême vertu. Ils se plaisert, en bons Grecs qu'ils sont, aux paroles, aux commérages, et aussi aux railleries, aux injures, grossières ou spirituelles. Mais s'ils sont par là les héritiers des Athéniens d'Aristophane, le christianisme a donné à ces traits de caractère une autre direction. Le Byzantin est pieux, dévot même, et très superstitieux; il croit aux miracles, aux devins, à la magie, à l'astrologie; il se passionne pour les querelles religieuses; il vit dans une atmosphère de mysticité exaltée, et il sacrifie toutes choses, et la patrie même, au désir d'avoir raison et de triompher dans la dispute.

Les contrastes du caractère byzantin. — Ce qui d'ailleurs ne l'empêche nullement d'avoir une moralité médiocre et douteuse. Le Byzantin aime le luxe, luxe du costume, luxe des bijoux, luxe de la maison, luxe de la table, luxe des chevaux et des attelages. Il aime le plaisir; et malgré la clôture assez sévère en apparence de la vie féminine, la corruption est grande dans cette société. Il aime l'argent aussi. L'administration — et ici encore on pense à la Turquie d'aujourd'hui — est gangrenée de vices, malgré les grands services qu'elle rend à l'Etat. Comme elle achète ses places, elle vend ses faveurs, sa protection, ses jugements. Pour faire fortune et avancer dans la vie, elle compte moins sur le mérite que sur l'intrigue, l'habileté, les conspirations ou l'insurrection. Ambitieux ou valets, également sans scrupules, également prêts à toutes les bassesses et à toutes les trahisons, tels nous apparaissent, sauf exception, les gens de la classe dirigeante. Et l'on conçoit que de tout cela se dégage une image un peu trouble de Byzance,

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image de luxe éclatant, de raffinement prodigieux, de raffinement aussi dans le vice, et, dans un merveilleux décor de féerie, des âmes médiocres et veules, que dominent quelques puissants génies du mal.

Pourtant ces Byzantins sont à leurs heures — et ces heures sont fréquentes — capables de bravoure, de délicatesse, de dévouement même. II y a, jusque dans la haute aristocratie byzantine, des qualités robustes et de chevaleresques vertus. Mais chez tous le fond du tempérament apparaît étrangement passionné, pour le bien comme pour le mal; et si l'intelligence est certaine et souvent admirable, le caractère généralement n'est point à la hauteur de l'esprit. Peu de morale, peu de scrupules, une âpre poursuite du but égoïste, que ce soit le plaisir, l'aventure, la richesse ou le pouvoir. Peu de sûreté dans les rapports sociaux : le Byzantin habile et souple aime trop, pour n'en point user sans cesse, les réussites de la ruse et les perfidies joliment calculées. Et ceci explique pourquoi, malgré d'incontestables qualités, ce monde byzantin a souffert d'une démoralisation sociale rapide, pourquoi, malgré leurs réelles vertus, ces Grecs subtils ont toujours inquiété la rudesse franche et droite des Latins, et pourquoi enfin, malgré la grandeur de l'empire et tout ce qu'elle implique d'efforts et de mérite, un si fâcheux renom s'attache toujours à l'épithète de byzantin.

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Quelques exemples permettront de mieux saisir, et dans une réalité plus vivante, ce que furent ces âmes byzantines, si complexes, si malaisées à comprendre, et de sentir tout ce qui s'y rencontre, en un mélange souvent contradictoire et parfois déconcertant, de hautes qualités et de vices.

LA DÉMORALISATION SOCIALE i59

Michel Fsellos. - Michel Psellos, qui vivait au XI" siècle, est un des hommes les plus remarquables que Byzance ait produits. Par l'intelligence il est tout à fait supérieur, et aussi par l'ampleur de 1 érudition par la souplesse et la variété du talent. Il avait tout appris, il a écrit sur tout, avec une curiosité universelle, avec une compétence universelle ; par son savoir encyclopédique il rappelle les homnies de la Renaissance, et il les rappelle aussi par sa forte culture classique, par l'amour passionné qu il eut pour Platon. Il a été un écrivain de premier ordre, plein d'humour, de verve, et un professeur merveilleux ; c'était un causeur exquis, un orateur mgenieux et facile un esprit aussi très ouvert et très libre; et si la destinée lui avait accordé de vivre en un emploi tranquille, loin de la cour, uniquement pour la science, c'eût été un homme déUcieux et parfait. La politique le perdit. Ce savant, cet homme de tettres éminent manquait de caractère, et on trouve en lui quelques-uns des côtés les plus médiocres de l'âme byzantine. Fort content de lui-même, très fier de devoir à son seul mérite toute sa carrière, d'une infatuation naïve et d une ambition sans limites, très soucieux aussi de son avancement et très préoccupé de ne pas se compromettre, ce professeur, lorsque les circonstances le menèrent à la cour et au pouvoir, y fut lamentable. Il fut, pendant vingt ans, le ministre de quatre empereurs; et dans ses hautes fonctions, il se montra prêt à toutes les tâches, à toutes les palinodies, à toutes les intrigues, à toutes les trahisons. II savait faire de beaux discours, écrire des lettres éloquentes, mais il manquait de courage, de fond moral, et il jugeait plus utile et plus sa'^e de s'accommoder aux événements. Grisé par la fréquentation de la cour, grisé par l'exercice du pouvoir, ne pouvant se résoudre à le quitter et s'y jugeant indispensable, il a été le courtisan de tous les régimes ; et, jeté dans un monde d'intrigues, il y a intrigue

vilainement. On a dit de lui qu'il était « un journaliste d'affaires, qui sait que sa plume est une arme et qui la vend ». Il est certain qu'il a écrit sur commande des réquisitoires contre d'anciens amis, qu'il s'est incliné docilement devant la révolution qui dépouillait son élève, qu'après avoir flatté Romain Diogène, il a été du parti qui le renversa, et qu'il a eu l'impudeur d'écrire des lettres de consolation à celui qu'il avait lâchement trahi. Il a été le courtisan par excellence, intrigant, lâche, vil et bas, et il demeure pour nous le type achevé de l'homme de cour à Byzance, chez qui la bassesse du caractère s'unit à l'esprit le plus éminent.

JeanCantacuzène. — Jean Cantacuzène, au xiv« siècle, offre — en un rang social un peu différent — un semblable exemple de l'intelligence la plus haute unie à la plus complète absence de scrupules, un manque total de sens moral s'accordant avec un goût mystique du cloître et un amour passionné de la théologie. Issu d'une grande famille aristocratique, admirablement élevé par une mère remarquable, très instruit de toutes choses, fin politique et excellent soldat, bon orateur et habile diplomate, écrivain de talent enfin, Cantacuzène avait tout ce qu'il fallait pour réussir, et d'autant mieux que, pour servir son ambition, il était capable de tout. Pour monter sur le trône, il n'hésita pas à déchaîner la guerre civile qui, pendant cinq ans et demi, mit l'empire en feu ; pour assurer son triomphe, il n'hésita pas à faire appel à l'étranger et à distribuer à ses alliés turcs les trésors des églises chrétiennes. D'ailleurs il gouverna bien la monarchie, en administrateur consciencieux, en politique énergique et habile, et avec le désir sincère de relever l'empire qu'il avait troublé. Nature pleine de contrastes, unissant à des ambitions ardentes un mépris un peu aftecté des grandeurs, à une absence absolue

de scrupules un souci véritable des choses religieuses, et à un désir mystique de renoncement, qui le mena au cloître, une préoccupation de se peindre en beauté, dans ses mémoires, pour la postérité, Jean Cantacuzène est bien une de ces âmes byzantines pas- «sionnées et mystiques, où tout est poussé à l'extrême, mais où, une fois encore, le caractère n est point à la hauteur de Tesprit.

La famille des Comnènes. — On retrouverait des aspects assez analogues chez les membres de la grande famille des Comnènes. Tous offrent un trait commun : ce sont des gens de grande race, intelligents, aventureux, passionnés, qui portent en toutes choses une ardeur singulière et chez qui tout est poussé à l'extrême, l'ambition comme la ferveur religieuse, le goût du plaisir comme le goût de l'mtrigue et de l'aventure. Le frère de l'empereur Jean Comnene, Isaac, intrigant, agité, toujours prêt à conspirer n'hésite pas à passer chez les Turcs, quand il s est brouillé avec son frère : ce qui ne l'empêche point d'être un fondateur d'hôpitaux et de monastères, uffi protecteur des lettres et un écrivain de quelque mérite, et encore un soldat admirable. Son fils est le fameux Andronic Comnène, type achevé du Byzantm, avec toutes ses qualités et tous ses vices. Gavaher accompli, d'une élégance incomparable et d'une merveilleuse bravoure, il était supérieusement intelligent, instruit, enjoué, spirituel et prodigieusement séduisant. Mais à ces hautes qualités, il joignait une ame inquiétante et trouble, violente et passionnée. Il n'avait ni principes ni scrupules. Quand il avait quelque désir, quelque ambition, quelque caprice en tête, rien ne le retenait, ni le souci de la morale commune, ni le sentiment du devoir ou de la reconnaissance. Conspirer, trahir, se parjurer, lui étaient un jeu. Pour servir ses ambitions, tous les moyens lui

étaient bons, l'épée et le poison, l'intrigue et la violence ; de même que, pour satisfaire ses passions amoureuses, rien ne l'arrêtait, ni la préoccupation de l'opinion publique, ni le respect des conventions sociales. Pendant trente ans il remplit le monde byzantin de l'éclat et du scandale de ses aventures, admirable comédien, capable de jouer en perfection tous les rôles, volage et trompeur, perfide et cruel; et cependant, quand il devint empereur il sut, de Taveu de ses ennemis mêmes, être « égal aux plus grands », et jusque dans la débauche et le crime il garda une sombre grandeur. Nature géniale et tyran abominable, il aurait pu être le sauveur de l'empire; il n'employa ses hautes qualités qu'à satisfaire ses passions, ses ambitions, ses vices. Et en lui aussi se révèle cette tare de l'âme byzantine : le caractère qui ne correspond point à l'esprit.

Il s'entend bien que ces exemples ne prétendent pas à représenter la forme nécessaire, universelle, du caractère byzantin. Il s'est rencontré dans celte société de fort honnêtes gens — tels un Nicétas Acominate, un Eustathe de Thessalonique, et bien d'autres — et, dans l'aristocratie comme dans la bourgeoisie byzantine, tout un trésor s'est accumulé, on le sait, de fortes qualités et de solides vertus. Pourtant, chez les meilleurs de ces Byzantins même, certains traits caractéristiques se retrouvent, ardeur impulsive et passionnée, impressionnabilité nerveuse, ambitions démesurées, un manque fréquent de pondération et d'équilibre, le goût de la complication, de la subtilité, de l'intrigue, une façon d'aborder et de conduire la vie qui laisse trop souvent soupçonner un peu de ruse et pas beaucoup de scrupules, et surtout un affaissement du caractère qui fait contraste avec la supériorité de l'intelligence. On sent que toute cette race porte le poids d'un trop lourd passé, que ses énergies s'usent vite, que le fond moral lui

manque. Et on conçoit alors que la vie de cour ait produit bien des hommes qui, au génie près, ressemblent étrangement à Psellos, que la politique et le monde aient fait naître bien des hommes qui, de façon moins grandiose seulement et moins surhumaine, répètent les traits essentiels qui caractérisent un Andronic Comnène ou un Jean Gantacuzène, — qu'on songe à ce que furent des hommes, d'ailleurs éminents, comme unPhotius ou un Michel Ceroularios — et que, dans les âmes provinciales même, ces traits se rencontrent, plus enveloppés sans doute et comme estompés, mais toujours visibles.

Gecaumenos. — Je n'en veux pour exemple que le curieux petit livre — document unique pour la connaissance du caractère byzantin — où ce grand seigneur thessalien du xi« siècle, Gecaumenos, dont il a déjà été question précédemment, a résumé les leçons de son expérience et tracé pour ses enfants les meilleures règles de la conduite de la vie. Le trait dominant en est un bon sens un peu terre à terre, une prudence toujours soucieuse de ne point, . se compromettre, un esprit pratique, méfiant et sceptique, et passablement désabusé. Gecaumenos a connu le monde glissant de la cour, les perpétuelles intrigues du palais, il sait comment il faut y surveiller chacun de ses pas, chacune de ses paroles, si on ne veut pas compromettre sa fortune ; il sait les humiliations, les calomnies, les disgrâces dont sont constamment menacés ceux qui fréquentent la capitale. «Si tu sers l'empereur, dit-ii, prends bien garde: aie toujours devant les yeux l'image de ta chute : tu ne sais pas tout ce qu'on trame derrière ton dos. » Gecaumenos a connu de même l'administration impériale, et il sait tout le danger qu'il y a à se trouver en rapport avec elle; il sait la place que tient l'argent dans les résolutions qu'elle prend, il sait quand il en

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faut donner ou accepter, et s'il conclut en somme qu'il faut ne rien recevoir, c'est bien moins parce que c'est immoral que parce que c'est périlleux. De même, dans la vie privée, il sait qu'il ne faut pas se faire d'affaires, qu'il faut se bien tenir avec ses voisins puissants, sans se familiariser avec eux ni se compromettre; il sait surtout qu'il faut être économe, bon ménager de son bien, âpre à s'enrichir, aussi attentif à ne point emprunter aux autres qu'à ne leur point prêter d'argent, et enfin qu'un homme avisé ne doit mettre sa confiance en personne, ni dans ses amis, qui ne sont jamais bien sûrs, et qui peuvent être fâcheux ou indiscrets, ni dans les femmes en général, qui lui semblent étrangement inquiétantes, ni dans la sienne en particulier, qu'il recommande de tenir sous clé soigneusement. Cecaumenos a bien d'autres préjugés ; il n'aime pas les médecins, ni les comédiens, ni les flatteurs, ni les paresseux, bref tous les gens qu'il juge inutiles : et la sagesse de ce grand propriétaire provincial, économe, prudent, méfiant, avisé, sceptique, n'est point évidemment fort attrayante. Elle est instructive pourtant, par ce qu'elle révèle de l'esprit et du caractère byzantin : on y voit ce qu'étaient les mœurs provinciales, moins élégantes, moins raffinées que celles de Constantinople, moins perverties aussi, mais où se rencontrent, comme à Constantinople, certains traits éternels de l'âme byzantine, l'habileté prudente qui ne s'embarrasse point d'inutiles scrupules, la méfiance avisée qui incline à la ruse, l'intelligence déliée qui ne s'appuie point sur le fond moral du caractère. Et on comprend — si on songe que c'est dans les classes dirigeantes que se manifestent principalement ces tares — que, malgré les rudes vertus et les fortes qualités qui ont fait la grandeur de l'empire, la démoralisation sociale y ait été rapide et qu'elle ait, plus que toute autre cause, précipité la ruine de la monarchie.

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