CHAPITRE IV
Les éléments de dissolution de l'empire. Le péril religieux.
La place de l'Eglise dans la société byzantine. — L'Eglise et l'Etat à Byzance. — Le monachisme et l'empire. — La querelle des images. — La décadence de l'institution monastique — Le patriarcat et l'empire. — Michel Geroularios.
La place de l'Eglise dans la société byzantine. — Le patriarcat. — Dans une société où la religion tenait toute la place qu'elle occupait dans le monde byzantin, l'Eglise, naturellement, possédait une puissance considérable. Le patriarche de Constantinopîe, son chef, était un très grand personnage, dont le vaste ressort ecclésiastique ne comprenait pas, au x^ siècle, moins de 57 métropoles, 49 archevêchés et 514 évêchés. Successivement il s'était élevé au-dessusdes autres patriarches orientaux ; le concile de Chalcédoine avait fait de lui l'égal du pontife romain; malgré les protestations des papes, il avait pris au vi« siècle le titre de patriarche œcuménique, et depuis que la conquête arabe avait, au vii« siècle' séparé de l'empire les patriarches d'Alexandrie, de Jérusalem, d'Antioche, il était devenu le chef unique de l'Eglise byzantine, le véritable pape de l'Orient. II ne tenait pas une moindre place dans TEtat que dans l'Eglise. C'est lui qui sacrait l'empereur, qui
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recevait le serment par lequel le prince s'engageait à défendre l'orthodoxie et à respecter les privilèges ecclésiastiques ; très riche par ailleurs, disposant en maître de cette fortune énorme de l'Eglise qui formait pour l'Etat comme un trésor de réserve aux heures graves, aussi puissant par l'autorité qu'il avait sur l'innombrable armée des moines de Constantinople que par l'influence qu'il exerçait sur la population de la capitale, le patriarche pouvait rendre au gouvernement des services importants; et inversement, pour les mêmes raisons, il pouvait, sans crainte, braver l'empereur, soit que, agitant sur sa tête les foudres de l'interdit et de l'excommunication, il lui imposât sa volonté au nom de Dieu, soit qu'il la fît prévaloir par des moyens plus humains, par l'émeute qu'il déchaînait ou réprimait, par la révolution par laquelle il faisait ou défaisait l'empereur. Le patriarche, a dit Montesquieu, « se trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de toutes les affaires publiques ». Avec le patriarche, chef de l'Eglise, le basileus, chef de l'Etat, traitait de puissance à puissance. Et ce n'était pas un des moindres soucis du prince que d'être sur de son patriarche.
Le monachisme. — A côté de l'Eglise séculière, l'Eglise régulière ne tenait pas moins de place dans le monde byzantin. De très bonne heure, la vie monastique avait été en grand honneur à Byzance. Le peuple professait un profond respect pour ces moines au visage austère, aux longs vêtements noirs, qui avaient renoncé au monde pour devenir « des citoyens du ciel ». Sur toutes les classes de la société, le cloître exerçait un puissant attrait; les uns y venaient par piété, par besoin d'humilité ou de pénitence, par découragement aussi et par lassitude du monde ; d'autres y cherchaient un refuge
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contre les disgrâces, un détour pour échapper au fardeau écrasant des services publics, un moyen de parvenir aux hautes dignités ecclésiastiques ; pour les plus indifférents même en apparence, l'idéal était de mourir dans la robe vénérée du moine, pour assurer ainsi son salut éternel. Naturellement aussi tous s'empressaient à fonder et à doter magnifiquement des monastères, et la loi encourageait, favorisait ces fondations pieuses, cet incessant accroissement de la richesse monastique. Aussi Constantinople était-elle pleine de couvents; en dehors de la capitale, en Egypte, en Syrie, en Palestine, en Mésopotamie, et jusque dans la lointaine péninsule du Sinaï, le v® et le vi^ siècle avaient fait éclore une merveilleuse floraison de monastères ; plus tard, l'Olympe de Bithynie, la montagneuse région du Latros, près de Milet, les solitudes de la Cappadoce, et surtout, à partir du x^ siècle, la Sainte-Montagne de l'Athos étaient devenus le centre d'immenses agglomérations monastiques. Une multitude de religieux se pressait dans ces établissements, une quantité énorme de terres s'accumulait entre les mains des moines.
Cette richesse prodigieuse créait pour l'Etat un double danger, politique et social. Outre que le développement de Tinstitution monastique enlevait des bras à l'agriculture, les biens des couvents échappaient en grande partie à l'impôt; la population des monastères et les tenanciers établis sur leurs terres étaient affranchis du service militaire; leur fortune surtout leur donnait une puissance et des moyens d'action redoutables. Les moines exerçaient d'autre part une influence profonde sur le peuple : les pouvoirs miraculeux, l'esprit prophétique qu'on leur attribuait, leur valaient un extraordinaire prestige : ils ne devaient pas moins de faveur aux reliques vénérables, aux saintes icônes dont leurs couvents étaient les pieux dépositaires. Par tout cela,
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et aussi par la direction qu'au grand dépit du clergé séculier ils exerçaient sur les consciences, et encore par les œuvres de bienfaisance groupées autour des monastères, les moines étaient populaires extrêmement; et par tout cela, et aussi parleur intolérance, par leur fanatisme, par leur esprit d'indépendance, ils étaient dans l'Etat un perpétuel élément de trouble. Avec eux, Tempereur devait compter aussi bien que le patriarche ; l'histoire byzantine est pleine de leurs manifestations, par où ils intervenaient tumultueusement dans les affaires politiques et religieuses de la monarchie; et devant leurs exigences, plus d'une fois l'Etat capitula.
L'Eglise et létat à Byzauce. — Assurément, la façon dont étaient réglés à Byzance les rapports de l'Etat et de TEglise semblait de nature à diminuer ces périls. On sait quelle était en matière de religion l'autorité de l'empereur, comment, en échange de la protection qu'il lui assurait, de l'ordre qu'il maintenait dans son sein, le prince entendait être le chef suprême et le maître de l'Eglise, lui dicter en toutes circonstances la discipline et le dogme et la réduire à sa toute-puissante volonté. Et on sait aussi avec quelle rigueur, avec quelle brutalité l'Etat byzantin savait briser les résistances et faire fléchir l'obstination des opposants. Pour avoir un patriarche à sa dévotion, l'empereur désigne aux électeurs le candidat qui a son agrément, « et les métropolites, dit un texte, s'inclinent, comme il est juste, devant l'ordre et le choix de l'empereur ». De même, si le patriarche a cessé de lui plaire, le prince le contraint à abdiquer ou oblige un synode à le déposer. A côté du patriarche, l'empereur préside les conciles; il dirige les débats, dicte les formules de foi, discute avec les évêques et avec les hérétiques, contre lesquels il a toujours en réserve le bûcher comme
argument suprême. Il confirme enfin et fait exécuter les canons des conciles, poursuivant dans ceux qui résistent à son autorité non seulement des criminels de lèse-majesté, mais des ennemis de la religion et de Dieu. Les têtes les plus hautes ne trouvent point grâce à ses yeux ; la déposition, la prison, l'exil, les châtiments corporels sont, contre les personnes ecclésiastiques, les moyens ordinaires de la politique impériale ; et les papes eux-mêmes, arrêtés, incarcérés, maltraités, exilés, n'ont pas échappé à la violence et à l'arbitraire de l'empereur.
L'Eglise orientale acceptait en général docilement cette intervention de l'autorité impériale. « Contre l'ordre et la volonté de l'empereur, disait un patriarche du VI* siècle, il ne se doit rien faire dans l'Eglise. » Et l'épiscopat de cour, souple, malléable, accessible aux distributions savantes de faveurs et aux adroites négociations, ne protestait pas d'ordinaire plus que son chef contre les manifestations de la toute-puissance impériale. Cependant — et surtout chez les moines, plus intransigeants et plus sûrs peut-être aussi de leur force — de sourdes résistances subsistaient, qui souvent se traduisaient en protestations ouvertes et en luttes déclarées. L'Eglise d'Orient, comme l'Eglise d'Occident, a tenté, — une fois au moins, quoique avec moins de succès — de s'affranchir de la pesante tutelle de TEtat : et ses moines, par l'ardeur fanatique de leurs convictions et l'énorme développement de leurs richesses, ses patriarches, par leurs ambitions démesurées, ont plus d'une fois gravement troublé la monarchie.
Le monachisme et l'empire. — La querelle des images et la lutte pour la liberté de l'Église. — Lorsque, au commencement du vni^ siècle, les empe-
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reurs iconoclastes entreprirent la grande œuvre de réforme religieuse et sociale, qu'on appelle, en en rapetissant étrangement la portée, la querelle des images, c'est parmi les moines, directement menacés dans leur influence, qu'ils trouvèrent leurs adversaires les plus farouches; et en effet, c'est bien le monachisme trop riche, trop puissant, et devenu par là un danger pour l'Etat, que les empereurs Isauriens tentaient d'atteindre en proscrivant les images qui étaient un des instruments les plus efficaces de l'influence monastique. Pendant plus d'un siècle, la lutte troubla profondément l'empire. Par ordre de l'empereur, les couvents furent fermés, sécularisés, transformés en casernes ou donnés en bénéfice à de grands seigneurs laïques ; les biens monastiques furent confisqués, les communautés religieuses dissoutes, les moines arrêtés, emprisonnés, exilés, battus de verges, parfois condamnés à mort, plus souvent encore ofl'erts en dérision ù la foule, comme en ce jour de 765 où on fit défiler dans l'Hippodrome, sous les huées, en usn cortège grotesque, une foule de religieux tenant chacun une religieuse par la main, ou bien comme en cette réunion d'Ephèse, où tous les moines et les religieuses de la province furent contraints de choisir sur l'heure entre le mariage et le supplice. Il semblait, comme le dit un contemporain, que « l'intention du gouvernement fût d'extirper complètement l'ordre monastique ».
A ces inqualifiables violences les moines répondirent par d'autres violences : non seulement — ce qui était légitime — ils défendirent l'orthodoxie avec un courage digne d'éloges, et s'enorgueillirent de « souffrir pour ia justice et pour la vérité » . Mais, dans l'ardeur de la lutte, dans Texaltation du triomphe que leur ménagea le gouvernement de l'impératrice Irène, le parti des moines et des dévots fanatisés qui les soutenaient dépassa souvent la mesure,
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indulgent à toutes les faiblesses, à tous les crim-s, pourvu qu'ils fussent le fait des orthodoxes, âpre* ment, systématiquement hostile à toutes les tentatives de conciliation qu'essayèrent des empereurs réformateurs ou des patriarches opportunistes. Ils saluèrent avec joie la mort de l'empereur Nicéphore, tué à l'ennemi en défendant la monarchie contre rinvasion bulgare, et ils se réjouirent farouchement, avec une absence de patriotisme lamentable, de voir abattu « le nouvel Achab » qui avait persécuté les fidèles. Contre l'autorité impériale, résolument ils cherchèrent appui à Rome, s'inclinant devant le pape comme devant « leur chef apostolique » et prêts à reconnaître la primauté romaine, le droit de l'Eglise romaine de juger en dernier ressort toutes les difficultés ecclésiastiques, pourvu qu'ils pussent à ce prix affranchir l'Eglise d'Orient de la tutelle impériale. Car c'est là la forme dernière — et la plus intéressante — que prit l'opposition monastique, d'un grand effort pour revendiquer l'indépendance de l'Eglise à l'égard du pouvoir laïque, pour fonder sur des bases nouvelles les rapports de l'Eglise et de l'Etat.
Déjà, au vui^ siècle, Grégoire II et Jean Damascène, et avant eux les Pères du vu' siècle même, avaient contesté à l'empereur le droit d'intervenir dans les choses de l'Eglise. Les moines du ix® siècle posèrent la doctrine plus fermement encore. « Les affaires ecclésiastiques, déclarait Théodore de Stoudion à l'empereur Léon V, sont du ressort des prêtres et des docteurs: à Tempereur appartient l'administration des choses extérieures. C'est aux premiers que revient le droit de prendre des décisions touchant les dogmes et la foi; pour vous, votre devoir est de leur obéir et de ne point usurper leur place. » En des paroles plus lourdes de portée encore, — car il y contestait le principe fameux : Princeps legibus solutus est. — Théodore
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de Stoudion écrivait : « Si l'empereur n'est pas soumis à la loi, il n'y a que deux hypothèses possibles : ou bien l'empereur est Dieu, car la divinité seule n'est pas soumise à la loi, ou bien il n'y a plus qu'anarchie ou révolution «.C'étaient là de grandes nouveautés. Les moines du couvent de Saint-Jean de Stoudion les défendirent avec une énergie inflexible. Ni la persécution, ni l'exil ne purent les décider à « tenir leur langue captive, à garder le silence sur la vérité » ; pendant vingt ans, obstinément, ils déclarèrent que, si les rois « ont pouvoir de juger des choses humaines et temporelles », quand il s'agit des « dogmes divins et célestes », « leur rôle est de donner leur concours et leur approbation à ce qui a été décrété » par les prêtres. « Aucun pouvoir ne leur a été accordé sur les dogmes divins ; et s'ils l'exercent, il ne subsistera pas. » Par cette fermeté dans la foi, par cette hauteur morale dans la doctrine, les Stoudites n'ont pas peu contribué à préparer la victoire définitive du parti des images : mais si, dans la lutte séculaire que l'Eglise byzantine soutint contre l'Etat, elle a été victorieuse en ce qui concerne le culte des icônes, dans la bataille engagée pour assurer sa liberté, elle n'a pu triompher de la vieille tradition qui fondait l'autorité impériale en matière de religion. La fin de la querelle des images a fait l'Eglise byzantine plus dépendante que jamais du pouvoir impérial, et le seul résultat de ces luttes stériles poursuivies par les moines a été une longue agitation.
Le développement de la propriété monastique. — Ce n'est point par là seulement que le monachisme a troublé l'empire. Par la quantité prodigieuse de terres qui s'accumulaient entre leurs mains, par l'âpre avidité qu'ils apportaient à s'enrichir, par la façon dont ils usurpaient sur les petites propriétés de leur voisinage, les moines eux aussi étaient parmi
ces « puissants », que les empereurs du x^ siècle ont combattus comme un redoutable danger social. Il faut ''voir avec quelle vigueur Nicéphore Phocas — un empereur très pieux cependant, fondateur de couvents, et nullement suspect d'hostilité à l'égard de l'ordre monastique — a dépeint les pratiques des moines de son temps. « Les moines, dit-il, ne possèdent aucune des vertus évangéliques, ils ne songent à chaque minute de leur existence qu'à acquérir de nouveaux biens terrestres, qu'à élever d'immenses constructions, qu'à acheter en quantités innombrables chevaux, bœufs, chameaux, toutes sortes de bêtes de somme ; ils consacrent à s'enrichir de cette manière toutes leurs forces, toute leur énergie, si bien que la vie qu'ils mènent en réalité ne diffère plus en rien de celle des gen» qui vivent le plus dans le siècle. » Et rappelant la vie des cénobites d'autrefois « Quel contraste cette existence toute frivole n'offre-t-elle pas avec la vie des saints religieux qui, aux siècles passés, ont vécu en Egypte, en Palestine, à Alexandrie, eux dont toute l'existence quasi immatérielle tenait plus de celle des anges que de celle des humains ». L'empereur ordonne en conséquence que les moines mènent désormais une vie plus détachée des choses du monde : et pour les y contraindre, il prend des mesures tout à fait radicales. Défense de faire aucune fondation nouvelle; défense de faire aux monastères existants aucune libéralité nouvelle ; interdiction de toute acquisition quelconque aux dépens d'un pauvre. C'est que Nicéphore, bon administrateur et soldat, comprenait tout ce que le développement des monastères coûtait au fisc et à l'armée, et il n'hésitait pas à frapper.
On voit le danger que causait le monachisme, féodalité religieuse non moins envahissante ni moins puissante que la féodalité laïque. Pas plus que vis-à-vis de celle-ci, l'empire ne réussit. Devant le mécontente-