LE PÉRIL RELIGIEUX
ment de l'Eglise, devant les protestations du patriarche, le gouvernement céda et abrogea la loi. C'était en 988, vingt-quatre ans après l'édit de Nicéphore. L'empire traversait une crise grave : Phocas soulevé était aux portes de Constantinople ; il fallait s'assurer le concours de l'Eglise : Basile II n'hésita pas. «Notre Majesté, dit le préambule de l'édit qu'il promulgua, a entendu affirmer par beaucoup de vénérables religieux qui ont fait leurs preuves de piété et de vertu, et par d'autres personnages vénérables, que les lois édictées par notre prédécesseur le seigneur Nicéphore au sujet des saints monastères et des fondations pieuses, ont été Torigine et la cause des maux dont l'empire souffre actuellement, parce que ces lois étaient une offense non seulement pour ces très pieux monastères, mais pour Dieu même. Notre expérience particulière nous a pareillement convaincu de la vérité de ces affirmations ; car, à partir de l'époque où ces lois ont été mises en vigueur, nous n'avons plus jusqu'à ce jour éprouvé un seul moment de félicité. C'est pourquoi, par ce présent chrysobulle, signé de notre main, nous proclamons à partir d'aujourd'hui ces règlements abrogés et ordonnons qu'ils n'aient plus force de loi. »
C'était un grave échec pour le pouvoir impérial, et qui montre bien toute la puissance du parti monastique et tout ce qu'il pouvait imposer au gouvernement.
La décadence de rinstitution monastique. — Jusqu'aux derniers jours de l'empire byzantin, le monachisme fut une cause de trouble dans la monarchie. Les ouvrages de l'époque des Comnènes montrent en quel état de décadence morale et de corruption était tombée depuis la fin du xi« siècle l'institution monastique. Plus que jamais les moines étaient avides de richesses, d'argent, de propriétés, et les
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higoumènes étaient plus soucieux d'expliquer les méthodes d'une bonne exploitation rurale quede penser au salut des âmes. La vie mondaine envahissait les couvents : plus de clôture, plus de vie en commun, plus de discipline. Comme les grands barons laïques, les abbés montaient à cheval, allaient à la chasse, recevaient magnifiquement; l'empire était plein de bandes de moines vagabonds, qui infestaient les routes, ravageaient le pays, détroussaient les passants. De culture intellectuelle, plus de trace. « Le monastère, disait-on, n'a pas besoin de lettres » ; et on vendait les livres de la bibliothèque. Et pourvu qu'on portât l'habit monastique, un peu en haillons, la barbe longue et mal tenue, les cheveux tondus, qu'on eût les pieds nus et sales, la démarche lente et les yeux baissés, ces apparences édifiantes suffisaient à faire un moine excellent. Vainement, à la fin du xi" siècle, un Ghristodoulos de Patmos, à la fin du xii^ siècle, un Eustathe de Thessalonique s'efi"orcèrent d'introduire dans la vie monastique la réforme devenue nécessaire. Vainement, Manuel Comnène remettait en vigueur la Novelle de Nicéphore et, comme Ghristodoulos avait fait à Patmos, il fondait sur le Bosphore un monastère modèle. « Comprenant, dit Nicétas, que c'est par le fait de posséder des terres et de s'occuper d'affaires que les moines perdent leur tranquillité d'âme et oublient le souci de Dieu, » l'empereur n'attribuait à sa fondation aucune dotation en domaines, mais simplement l'argent nécessaire pour l'entretien de la communauté. Et il ordonnait que les couvents fussent établis loin du monde, dans les montagnes, dans les déserts, et que les moines évitassent Constantinopie, « comme Ulysse se garda du chant des sirènes ». Rien n'y fit. Quand ils n'affligeaient pas les âmes pieuses par leur démoralisation, les moines les troublaient par leur stérile agitation intellectuelle. La querelle hésychaste, née des rêveries
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mystiques des moines de l'Athos, a, au xiv» siècle, agité pendant près de quinze ans le monde byzantin : étrange affaire, où s'opposent en un conflit passionné la scolastique latine et la mystique orientale, mais qui montre surtout, par la répercussion qu'elle eut sur les luttes politiques de l'époque, combien les choses ecclésiastiques se mêlaient étroitement à Byzance aux affaires de l'Etat, et tout ce que le parti monastique pouvait causer de trouble dans l'empire.
Le patriarcat et l'empire. — L'Eglise séculière n'était pas une moindre cause d'agitation et de dangers.
Comme les abbés des monastères, les évêques étaient de ces « puissants » qui usurpaient le bien des pauvres, et un empereur du x® siècle leur reprochait sévèrement la mauvaise administration des revenus ecclésiastiques, « destinés aux pauvres, disait-il, et qui ne profitent qu'au clergé ». Mais plus encore que le danger social, le danger politique était redou" table. Sur le siège patriarcal de Constantinople, bien des fois en effet de grands ambitieux se sont assis qui, malgré leur dépendance apparente de l'autorité impériale, ont allumé la guerre entre l'Eglise et l'Etat, et qui, non contents de leur toute-puissance religieuse, ont prétendu jouer, parfois comme premiers ministres, parfois comme fauteurs de révolutions, un rôle politique éminent.
C'était déjà chose grave — et significative de la puissance patriarcale — quand on voyait le chef de l'Eglise interdire, pour une question de discipline ecclésiastique, l'entrée de Sainte-Sophie à l'empereur, comme fit Nicolas pour Léon VI ou Polyeucte pour Nicéphore Phocas, le condamner à une pénitence,
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«omme fît Cosmas pour Alexis Comnène, ou lui imposer, sous menace de l'excommunication, le retrait des mesures contraires aux privilèges ecclésiastiques, comme fit Polyeucte pour Jean Tzimiscès. C'était chose plus grave encore — et plus symptomatique — quand on voyait un patriarche traiter de haut l'autorité impériale et discuter les ordres qui venaient du basileus. « Si l'empereur, écrivait Nicolas, ordonne, sous rinspiration du diable, quelque chose de contraire à la loi de Dieu, on ne lui doit point obéissance ; on doit tenir pour nul un ordre impie venant d'un homme impie. » Et Michel Ceroularios déclarait: « Entre le patriarcat et l'empire, il n'y a aucune différence ou presque, et en ce qui concerne les honneurs qu'on leur doit, le patriarcat peut prétendre à davantage. » On devine ce que de tels personnages, très fiers de leur rang, de leur puissance, de ces énormes trésors de l'Eglise qu'ils pouvaient, comme Sergius fit pour Héraclius, mettre à la disposition de l'Etat, ce que ces prélats impérieux et hautains, qui souvent sentaient en eux l'étoffe d'un homme d'Etat, pouvaient oser en face de l'empereur — surtout quand l'empereur était faible.
Michel Ceroularios. — Le conflit qui, au commencement du x* siècle, mit aux prises le patriarche Nicolas 1 et l'empereur Léon VI suffirait à montrer le rôle que pouvait jouer dans l'Etat le chef de l'Eglise orientale et les ambitions qu'il pouvait concevoir. L'histoire de Michel Ceroularios, au xi- siècle, est peut-être plus caractéristique encore. Lui aussi, quand il parvint au patriarcat, y chercha surtout un moyen de monter plus haut; il s'y retrancha, selon le mot de Psellos, « comme dans une forteresse », pour de là conquérir dans l'Etat une situation toute-puissante.
1. Sur ce personnage, voir mes Figures byzantines, 2« série, chap. vni : Les quatre mariages de l'empereur Léon le Sage.