‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE V L'Impérialisme byzantin · texte numérisé non relu

CHAPITRE V L'Impérialisme byzantin

L'impérialisme byzantin en Occident. — La politique de Justinien. — La politique impérialiste des empereurs macédoniens. — La politique impérialiste des Comnènes. — L'impérialisme byzantin en Orient.

A toutes les époques de son histoire, Byzance s'est considérée comme la continuatrice et l'héritière de Rome, et l'empire byzantin n'a jamais abandonné l'idée de restaurer l'ancien empire romain. Depuis le temps de Justinien jusqu^à l'époque des Comnènes, toujours les basileis ont tenu pour des usurpateurs aussi bien les rois barbares qui s'étaient taillé des états dans les lambeaux de l'empire romain que les successeurs de Charlemagne régnant sur l'empire d'Occident reconstitué. Toujours ils ont vu en eux des inférieurs, occupant à titre provisoire, soit par une délégation toujours révocable des pouvoirs du souverain byzantin, soit par une usurpation plus contestable encore, des portions du domaine de l'empire; toujours ils leur ont refusé, et aux plus puissants niême, aux plus glorieux d'entre eux, le titre d'empereur; et ne leur accordant que l'appellation de rois (^riye;), ils ont revendiqué pour le souverain de Byzance la possession exclusive de la qualité impériale. En conséquence, toujours ils ont rêvé de reconquérir les territoires compris autrefois dans l'empire romain, de refaire de Rome une autre capitale de la monar-

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chie, et plus d'une fois au cours des siècles ils ont tenté de réaliser leur rêve. Ambitions magnifiques et grandioses, mais singulièrement disproportionnées aux ressources de Byzance, et dont l'effet le plus certain a été d'engager plus d'une fois la monarchie en des conflits redoutables, et toujours de l'affaiblir.

L'impérialisme byzantin en Occident. La politique de Justinien. — C'était un principe de la chancellerie byzantine de ne jamais reconnaître les pertes territoriales subies par l'empire. Sur la liste des gouvernements, Constantinople conservait volontiers des provinces complètement perdues ou qui n'étaient plus représentées que par quelques villes à peine ; et les basileis, ne tenant jamais ces aliénations pour définitives, orgueilleusement maintenaient sur ces territoires les droits historiques de la monarchie. Lorsque, dans la seconde moitié du v' siècle, l'empire romain s'écroula, Byzance ne voulut voir dans les rois barbares établis en Afrique, en Italie, en Gaule, que les représentants du basileus, ses délégués et ses serviteurs. Au temps de Justinien, on pensait de même à Byzance. Sur les royaumes barbares d'Occident, le droit impérial demeurait intact : le jour où le basileus jugeait à propos de revendiquer des pays qui de tout temps avaient appartenu à l'empire, ce n'était point une guerre de conquête qu'il entreprenait, mais une simple restitution qu'il réclamait. Son droit, ou plutôt son devoir, était de faire rentrer dans l'unité impériale ce monde conquis jadis par les anciens Romains, et perdu par la négligence de ses maîtres. Et aucun de ses contemporains n'eût compris qu'il pût, sans une véritable abdication, renoncera cet héritage. «C'est, écrit Pro-

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cope, le rôle naturel d'un empereur à l'âme haute de vouloir agrandir l'empire et le rendre plus glorieux. »

Chose plus remarquable, les barbares eux-mêmes acceptaient sans discuter les théories de l'ambition impériale. Empressés à solliciter les noms et les insignes des dignités romaines, fiers de gouverner leurs peuples comme des délégués de l'empereur, respectueusement ils s'inclinaient devant le « maître » , docilement ils recevaient ses ordres et ses remontrances, faisaient appel à lui comme au juge et à l'arbitre suprême, et éblouis par le prestige de la tradition romaine, ils comprenaient, ils admettaient presque la légitimité des revendications impériales. Les successeurs de Théodoric comme les successeurs de Genséric acceptent sans hésiter de devenir les tributaires et les vassaux de l'empereur; les rois des Burgondes et des Francs accueillent « avec dévotion » les instructions impériales et s'honorent d'appeler le basileus du nom de maître et de père. A tous ces souverains barbares Coostantinople apparaissait comme la capitale de l'univers, le souverain qui y régnait comme l'empereur universel, pour la grandeur duquel on priait jusque dans les plus lointaines églises de l'Occident. S'étonnera-t-on, dans ces conditions, des prétentions de l'impérittltsme byzantin, du ton de suzerain qu'emploie un Justinien, quand il notifie aux Ostrogoths « qu'il lui a paru convenable de les faire rentrer au sein de la monarchie et qu'il pense qu'ils en seront satisfaits » ?

On sait quels furent les résultats de la grande œuvre militaire que, conformément à ces principes, Justinien entreprit. La Dalmatie, Tltalie, une grande partie de l'Afrique du nord, le sud de l'Espagne, les îles du bassin occidental de la Méditerranée, Sicile, Corse, Sardaigne, Baléares, rentrèrent dans l'unité impériale ; par l'occupation de Septem, le pouvoir de l'empereur s'étendit jusqu'aux Colonnes d'Hercule, et la Méditer-

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ranée redevint un lac romain. Carthage, Rome, Ravenne furent replacées, la première pour plus d'un siècle, les autres pour plus de deux cents ans, sous l'autorité du basileus; et du fait de ces conquêtes l'étendue de la monarchie se trouva presque doublée. Orgueilleusement, Justinien put se parer des épithètes sonores de « très heureux, très illustre empereur, victorieux et triomphateur », et, comme aux plus beaux temps de l'empire romain, s'intituler magnifiquement l'Africain, le Vandalique, l'Alamanique, le Germanique, le Gothique, le Francique. Il put croire que, dans les provinces reconquises, il allait rétablir sans peine cet ordre parfait, cette paix parfaite qui étaient à ses yeux la marque d'un état vraiment civilisé, qu'il allait rendre aux populations, avec les institutions d'autrefois, l'exacte image de l'empire romain tel qu'elles l'avaient autrefois connu. Grisé par ces triomphes éclatants, où défilaient sous les yeux d'un peuple ébloui les richesses de Carthage et les trésors de Théodoric, tout fier de célébrer par des médailles commémoratives et de magnifiques tableaux de mosaïque « la gloire des Romains », il ne douta point « que Dieu lui accorderait de reprendre les autres pays que possédaient les anciens Romains jusqu'aux limites des deux Océans ». « Il aspirait, dit un de ses historiens, à conquérir le monde entier. »

On sait aussi ce que coûtèrent à l'empire ces rêves grandioses et ces ambitions démesurées, et de quel prix il paya en Orient les conquêtes faites en Occident. Les invasions des Perses, des Slaves, des Huns, les frontières sans cesse forcées, l'Illyricum, la Thrace, la Macédoine épouvantablement ravagées et dépeuplées furent la rançon des succès éclatants remportés sur les Vandales et les Ostrogoths. Surtout l'empire sortit épuisé, financièrement et militairement, de ce grand effort impérialiste. A la fin du règne de Justinien, le trésor, comme l'atteste un document officiel,

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était « réduit au dernier degré de la pauvreté, » et « l'armée si complètement dissoute que l'Etat était exposé aux invasions incessantes et aux insultes des barbares ». Si grandiose et si haute que fût la pensée de reconstituer l'empire romain, si tenace qu'ait été l'efïort accompli pour la réaliser, la disproportion des moyens au but poursuivi pesa lourdement sur l'empire, et la liquidation de l'œuvre de Justinien imposa une dure tâche à ses successeurs. Les résultats obtenus, malgré leur apparente grandeur, furent singulièrement éphémères, et en détournant pour deux siècles l'attention du gouvernement impérial vers l'Occident reconquis, ils l'éloignèrent incontestablement de la direction naturelle qui s'imposait à sa politique. Par là ces desseins gigantesques et magnifiques, en tendant à l'excès les ressorts de l'empire, en l'écartant surtout de sa véritable voie, lui ont, en dernière analyse, malgré le regain de prestige et de gloire qu'ils valurent à la monarchie, fait plus de mal que de bien.

La politique impérialiste des empereurs macédoniens. — Cependant jamais Byzance ne renonça à ses grandioses et dangereuses ambitions. Quoique, à la lin du vui® siècle, elle ne conservât plus que quelques lambeaux des conquêtes de Justinien, quoique, en 812, elle ait dû reconnaître le nouvel ordre de choses établi en Occident et accorder officiellement à Charlemagne le titre d'empereur, toujours elle considéra ces concessions comme temporaires, et elle saisit avec empressement toutes les occasions d'affirmer et de faire revivre les droits historiques qu'elle s'attribuait. En face des faibles successeurs du grand empereur franc, les souverains de la maison de Macédoine retrouvèrent toutes les ambitions de Jus-

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linien. Basile I" reprochait vivement à Louis II, l'arrière-petit-llls de Charlemagne, de s'intituler auguste et empereur des Romains, et au nom des « principes éternels et des règles posées par les anciens empereurs V), il déclarait que celui-là seul avait droit à l'appellation de basileus qui régnait à Constantinople. Les autres souverains ne pouvaient prétendre qu'au titre de roi, et en particulier ces princes francs, absolument indignes de l'empire, auquel leur aïeul ne s'était haussé que par une véritable « usurpation ». Louis II avait beau répondre que les Grecs avaient depuis longtemps déserté la vieille capitale de l'empire, abandonné le peuple et oublié la langue des Romains ; Byzance ne renonçait à aucune de ses prétentions.

Elle les maintint non moins énergiquement en face des puissants empereurs germaniques du x^ siècle. Aux ambassadeurs d'Otton le Grand les représentants de Nicéphore Phocas affirmaient d'un ton indigné que leur maître ne méritait pas le titre d'empereur mais simplement celui de roi, que le pouvoir qu'il exerçait sur Rome n'était qu'un pouvoir tyrannique, fondé sur la force et sur la violence, que les territoires auxquels il prétendait en Italie étaient partie intégrante de l'empire byzantin, et en conséquence ils demandaient la restitution de Ravenne et de Rome, avec toutes les terres qui de ces villes s'étendaient jusqu'à la frontière grecque. Aussi bien, depuis le jour où Constantin avait transporté en Orient la capitale de l'empire, le Sénat, l'aristocratie romaine, il ne restait plus à Rome que des gens de rien, des plébéiens, des esclaves ; c'était donc un vrai « scandale » que le pape, se proclamant le chef de cette vile multitude, se permît de disposer de l'empire et qu'un roi de la Saxe barbare osât accepter de lui le titre impérial. En vertu de ces principes, hardiment les souverains de Byzance entreprenaient de reprendre

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pied en Italie. Depuis la fin du ix^ siècle jusqu'au commencement du xi«, Basile I*' aussi bien que Nicéphore Phocas, Jean Tzimiscès aussi bien que Basile II s'efforcèrent de rétablir dans la péninsule l'autorité impériale ; et si, dans la pratique, ils apportèrent dans leur politique occidentale une habile prudence et lui assignèrent des buts plus limités et plus réalisables, si par là les succès qu'ils remportèrent en Italie furent incontestables, assez pour que leur pouvoir et leur influence s'étendît de l'extrémité méridionale de la péninsule jusqu'aux portes mêmes de Rome, en théorie la hantise ambitieuse de l'Occident à reconquérir subsista toujours dans l'âme des basileis : chose grave, qui pouvait à la moindre occasion engager l'empire byzantin dans des conflits inquiétants et attirer sur lui des périls redoutables.

La poiitique impérialiste des Comnènes. — On le vit bien à l'époque des Croisades. Quand les grandes entreprises tentées pour la délivrance du Saint- Sépulcre mirent en contact direct les Grecs et les Latins, les théories de l'impérialisme byzantin ne contribuèrent pas peu à aigrir les rapports, à exciter les défiances et les haines entre les deux mondes qui se rencontraient. Dans les grands barons qui commandaient les armées de la croisade, Alexis Comnène ne voulut voir que des mercenaires prêts à se laisser acheter, que des vassaux disposés à lui prêter serment d'hommage et de fidélité. A l'égard des rois de France ou de Germanie, à l'égard de l'empereur Fré-* déric Barberousse, ses successeurs alTectèreut la même attitude dédaigneuse et hautaine, s'obstinant aies traiter en inférieurs et froissant cruellement par là leur orgueil. A l'égard des princes latins qui

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s'étaient taillé des états en Syrie, ils ne marquèrent pas moins d'intransigeance et n'épargnèrent rien pour leur imposer la suzeraineté byzantine. Mais surtout la politique impériale conserva sur l'Italie, sur Rome, sur l'Occident, toutes ses prétentions d'autrefois : ce fut la grande ambition — et la grande erreur — de Manuel Comnène de vouloir, en plein XII' siècle, refaire une réalité de ce passé oublié.

Un curieux passage de l'historien Cinnaraos, qui semble refléter assez exactement la pensée de l'empereur, montre quelles idées avaient cours à ce sujet dans la Byzance des Comnènes. Aux yeux de l'écrivain, les maîtres de l'Italie, depuis les temps lointains d'Odoacre et de Théodoric, n'ont jamais été que des délégués du basileus, de simples rois qui n'ont que par une usurpation pris le titre d'empereur, oubliant que depuis la ruine de l'empire romain la qualité impériale appartient au seul souverain de Byzance. Et raillant à la fois cet empereur illégitime et le pape qui prétend le consacrer, Cinnamos tourne en dérision ces étranges souverains, qui ne craignent pas d'humilier la majesté impériale en se faisant les écuyers du pontife romain, et ces papes qui, oubliant qu'ils doivent à Constantin tout ce qu'ils sont, se croient le droit de conférer la dignité impériale, alors que c'est à l'empereur seul qu'il appartient de créer le souverain pontife. « Votre pape est un empereur, et non pas un évêque », disait avec une indignation significative un ambassadeur byzantin du xii« siècle, montrant bien par là que Byzance refusait au pape tout autre pouvoir que le pouvoir religieux.

Redevenir, comme l'avaient été ses prédécesseurs, le protecteur de la papauté, rétablir l'unité impériale brisée jadis par l'usurpation de Charlemagne, refaire de Rome la capitale de la monarchie et ruiner en Occident l'empire de Frédéric Barberousse, telle fut pendant vingt-cinq ans l'ambition constante de Manuel

Comnène, le but persistant de la politique et de la diplomatie byzantines; et on put croire un moment, lorsque au temps d'Adrien IV ou d'Alexandre III la papauté était si gravement menacée par l'empereur germanique, que l'accord rêvé à Constantinople avait quelque chance de se réaliser. Les ambassadeurs pontificaux ne déclaraient-ils pas alors à la cour byzantine que les empereurs d'Occident n'étaient que des usurpateurs, des tyrans, des barbares, que le pape et le peuple romain seraient heureux de se soumettre corps et âme à l'autorité du basiieus? L'empereur semblait donc avoir beau jeu à revendiquer, comme au temps de Justinien, « la vieille Rome et l'Italie entière » et à proposer, pour faciliter la transaction, la fin du schisme et l'union des églises, pourvu que le pape en échange lui conférât la couronne impériale et proclamât le rétablissement de l'ancien et unique empire romain. Manuel pourtant ne réussit pas, et il ne pouvait réussir. On dit que le pape posa comme condition à l'empereur qu'il transporterait à Rome sa résidence; on voit par ailleurs qu'Alexandre III se retrancha derrière « les décisions des Pères » pour refuser de trancher « les questions si hautes et si complexes » que soulevait la demande impériale. En fait l'accord était impossible. Les Comnènes, aspirant à l'empire universel, eussent fait, s'ils étaient devenus les maîtres de Rome, de la papauté un simple évéché byzantin. A cela la papauté ne pouvait consentir. Elle aussi aspirait à l'empire du monde et ses prétentions théocratiques s'étendaient jusqu'au gouvernement de l'Eglise byzantine et de l'empire grec. Entre ces deux conceptions l'accord était irréalisable. L'hostilité de la papauté contre l'Allemagne pouvait bien amener un rapprochement passager : du jour où l'empereur grec prétendait se substituer à l'empereur allemand, la rupture était inévitable, — d'autant plus que le clergé orthodoxe,

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refusant d'accepter la primauté romaine, rendait plus malaisée encore toute tentative d'union.

L'empereur chercha par d'autres moyens à ébranler l'empire des Hohenstaufen. La diplomatie byzantine répandit un flot d'or sur l'Italie pour encourager les adversaires de Barberousse ou lui créer des ennemis nouveaux. Au moment même où Manuel demandait à Alexandre III de rétablir en sa faveur l'unité de l'empire, il aidait la ligue lombarde à se reconstituer, négociait avec Ancône et Pise, avec Gênes et Venise, et se préparait à soutenir en Italie une lutte ouverte contre le souverain allemand. Il est sans cesse question dans les documents du temps des « richesses infinies », des « largesses prodigieuses », que l'empereur grec, « le plus opulent des rois », dispense aux Etats de la péninsule. Mais ici encore, malgré l'habileté de ses diplomates, malgré les intrigues menées en Italie comme en Allemagne, malgré l'intervention de ses armes, Manuel échoua. Son ambition remuante, en même temps qu'elle exaspérait Barberousse, inquiétait les villes italiennes, et surtout Venise, comme elle avait inquiété la papauté. La rupture avec la République Sérénissime (1171), la paix conclue six ans plus tard (1177) sous la médiation de Venise entre le pape et l'empereur allemand marquent la fin des rêves ambitieux et des chimériques projets de Manuel sur l'Itahe. C'était l'Occident maintenant qui se coalisait contre Byzance, et Frédéric Barberousse qui prenait l'offensive sur le terrain même où il avait été provoqué. Dans une lettre curieuse qu'il adressait, non sans insolence, « au noble et illustre roi des Grecs », il déclarait que de ses prédécesseurs, les glorieux empereurs romains, il tenait le droit non seulement de gouverner l'empire romain, mais aussi d'administrer à sa volonté « le « royaume de Grèce ». Rome en effet était « la tête du monde », et en conséquence Byzance devait tout à

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la fois reconnaître au temporel l'autorité de l'empire romain d'Occident, et se soumettre au spirituel à celle de la papauté. Orgueilleusement, Barberousse traitait l'empereur grec en vassal et en sujet : c'était la plus rude humiliation que pût subir l'impérialisme byzantin.

Cette fois encore, l'effort tenté par l'empire byzantin était disproportionné aux ressources dont il disposait. L'idée était grandiose et hardie, la réalisation en était impossible; et peut-être aussi Manuel Comnène ne s'aperçut-il pas assez que sa politique, aux moyens trop divers, enfermait des contradictions dont devait sortir la ruine. En tout cas il ne réussit pas à se concilier les Latins, qu'il inquiéta par son ambition ou froissa par sa hauteur; et malgré toutes les divisions qu'il tenta de semer entre elles, les grandes puissances de l'Occident finirent par se coaliser contre lui. Il mécontenta d'autre part les Grecs, qu'irritaient à la fois la sympathie trop déclarée que leur souverain marquait aux Latins et la prodigalité avec laquelle il leur distribuait les trésors de l'empire. Enfin il épuisa les ressources de la monarchie par les énormes sacrifices qu'il lui demanda, et sa politique italienne compromit si gravement la situation de Byzance en Orient qu'à la fin du règne l'empire avait peine à se défendre en Asie Mineure contre les Musulmans et que son influence diminuait de jour en jour en Cilicie et en Syrie. Comme jadis Justinien, Manuel s'était complu, par une dérogation significative au protocole de son temps, à ajouter à son titre impérial une longue liste d'épithètes sonores, d'appellations empruntées aux noms des peuples qu'il avait vaincus; comme jadis Justinien, il s'était orgueilleusement proclamé « l'héritier de la couronne de Constantin le Grand », et il avait revendiqué « tous les droits qui lui appartenaient », encore que, ajoutait-il, « certains se soient depuis lors sous-

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traits à notre autorité ». Comme il était arrivé après la mort de Justinien, la liquidation de l'œuvre de Manuel fut difficile et désastreuse pour l'empire — et d'autant plus qu'à la fin du xii* siècle l'Occident était autrement organisé et fort qu'il n'était à la fin du vi*. Tous ceux qu'avait inquiétés l'impérialisme byzantin, tous ceux qu'avait blessés l'orgueil byzantin, le Saint- Empire comme la papauté, Venise comme le royaume normand de Sicile, ne devaient pas pardonner à Byzance. Dès le lendemain de la mort de Manuel, les Normands se jetaient sur l'Orient et dévastaient Thessalonique (1185). Un peu plus tard, Barberousse songeait sérieusement à prendre Constantinople (1190). Et la croisade de 1204, qui assit un empereur latin sur le trône des Comnènes, fut la revanche éclatante de l'Occident sur l'impérialisme byzantin.

L'impérialisme byzantin en Orient. — Héritiers des Césars, les empereurs byzantins avaient eu l'ambition de reconstituer l'antique empire romain. Le caractère chrétien de la monarchie leur imposait d'autres devoirs et leur inspirait d'autres ambitions.

On croyait fermement à Byzance que le basileus avait pour mission de répandre dans tout l'univers la connaissance de la vraie foi : or, comme le monde entier était par les prophéties promis au règne de Dieu, la terre entière en conséquence devait appartenir, par droit divin, au souverain de Byzance. « Un :-eul Dieu est annoncé à tous, écrivait Eusèbe dès le IV* siècle, un seul empire est debout pour les recevoir et les contenir, à savoir l'empire romain. Par la volonté céleste, deux germes ont grandi, se sont élancés de terre et ont couvert le monde de leur ombre, l'empire romain et la foi chrétienne, destinés

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à unir dans les liens d'une concorde éternelle le genre humain tout entier ». Faire entrer l'univers dans la grande unité impériale et chrétienne, telle était la perspective grandiose, illimitée, que la religion ouvrait aux ambitions impériales : et tous, princes et sujets, s'accordaient à croire à cette mission sacrée, à estimer que le basileus a pour devoir, comme dit un écrivain du vi® siècle, « de ne point laisser diminuer l'étendue du monde chrétien, mais de l'élargir indéfiniment ».

On sait comment les missions furent un des instruments les plus caractéristiques de la diplomatie byzantine et comment, avec le christianisme, elles répandirent à travers tout l'Orient la civilisation et l'influence de Byzance, « jusque dans les contrées dont, comme l'écrivait Justinien, personne auparavant ne connaissait même le nom ». Mais si par là Byzance fit entrer dans sa sphère d'action nombre de nations barbares, et en particulier les tribus slaves, Serbes, Croates, Bulgares, établies à partir du vn« siècle dans la péninsule balkanique, si souvent même elle réussit à en faire ses vassaux, par ailleurs ses prétentions à l'empire universel se heurtèrent violemment aux aspirations nationales de ces peuples, du jour où ils se furent constitués en États organisés. On sait comment, entre la fin du ix^ et le commencement du xi^ siècle, le premier empire bulgare se crut de taille à disputer à Byzance l'hégémonie des Balkans et quels flots de sang durent répandre les Romain Lécapène, les Jean Tzimiscès, les Basile II, pour détruire la monarchie des grands tsars Syméon et Samuel. On sait comment, à la fin du xu« siècle, la tenace nationalité bulgare se reconstitua en un empire nouveau, qui eut un siècle de gloire, et que ni les empereurs latins ni les empereurs grecs de Constantinople ne parvinrent à abattre. Il en fut de même pour les Croates et les Serbes,

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Eux aussi s'efforcèrent vite de rompre les liens qui les attachaient à Byzance. Dans la seconde moitié du xi^ siècle, l'état croate était à l'apogée de sa puissance, et son chef cherchait à Rome, auprès de Grégoire VII, la couronne royale qui l'affranchirait de Constantinople. La Serbie, longtemps, vassale, mais toujours frémissante et prête à l'insurrection, préparait de même dans la seconde moitié du xii^ siècle, sous le long règne d'Etienne Némanya, son indépendance complète et sa future grandeur. On sait ^comment l'état serbe prospéra au xiii^ siècle assez pour que lui aussi pût au xiv® disputer, avec Etienne Douchan, l'hégémonie des Balkans à Byzance : et si le tsar serbe ne réussit pas à s'emparer de Constantinople, l'empire byzantin en décadence ne put pas davantage dompter l'Etat puissant fondé par les Némanides.

Mais les ambitions byzantines s'étendaient bien au delà du Danube et en dehors de la péninsule balkanique. Depuis le x^ siècle, Byzance trouvait là pour voisins les Hongrois. Elle avait essayé vainement de les convertir à l'orthodoxie pour les soumettre à son influence ; elle n'avait pu les soustraire à la suprématie romaine. Pourtant la diplomatie grecque ne renonça pas à faire entrer la monarchie hongroise dans la sphère d'action byzantine. Les Comnènes saisirent toutes les occasions d'intervenir dans les affaires hongroises, de se créer un parti au royaume de Saint-Elienne, d'y placer sur le trône des princes de leur choix, qui fussent des vassaux de l'empire grec. Ce fut un moment le grand souci de la politique de Manuel Comnène; il se flatta de substituer en Hongrie l'influence grecque à l'influence allemande et de trouver dans cet état un allié de plus contre Barberousse. Il rêva davantage encore : en mariant sa ïîlle unique à l'héritier du trône de Hongrie, il semble avoir eu en vue l'annexion du royaume et la

réunion sur la tête de son gendre de la couronne impériale et de celle de Saint-Etienne. Tout au moins réussit-il à asseoir sur le trône de Hongrie son candidat qui, aussi longtemps que l'empereur vécut, resta pour Byzance un allié fidèle.

A la fin du x' siècle, Byzance avait converti les Russes à l'orthodoxie. Ici aussi la politique byzantine profita de la circonstance pour tâcher de maintenir sur les princes de Kief l'influence grecque. Manuel Comnène s'efforça de ce côté encore d'assurer le prestige de l'empire et d'empêcher les Slaves de Russie, comme ceux de Serbie, d'échanger la protection byzantine contre celle que leur offrait la Hongrie.

Ailleurs encore, en Arménie, en Cilicie, dans les états latins de Syrie, on constaterait les mêmes efforts pour établir la suzeraineté de l'empire très chrétien. Mais, malgré les succès remportés, Byzance s'épuisait dans ces luttes, et à la longue elle devait s'y briser. Elle avait par son impérialisme inquiété l'Occident; elle inquiéta de même les jeunes peuples balkaniques dont elle arrêtait le développement national. En cherchant à maintenir son hégémonie dans les Balkans, en s'efforçant d'établir sa prépondérance dans l'Orient européen et asiatique, partout elle se créa d'irréconciliables adversaires. Les ambitions formidables des empereurs byzantins les empêchèrent de s'entendre avec les autres états chrétiens nés dans la péninsule et qu'ils rêvèrent uniquement d'asservir : si bien que peu à peu l'empire byzantin, épuisé par ces luttes, trop faible pour maîtriser ses rivaux, se trouva, à l'heure du péril suprême, absolument seul contre ses ennemis. La prise de Constantinople par les Turcs ea 1453 acheva ce qu'avait commencé en 1204 la prise de Constantinople par les Latins.

La décadence de l'agriculture- — La décadence du commerce. — La détresse financière de l'empire.

L'empire byzantin était riche et sa prospérité économique était grande. Cependant, même aux jours de sa plus brillante fortune, sa situation financière avait été souvent instable et difficile. Le poids des dépenses était lourd. La guerre et la diplomatie, les rouages compliqués et innombrables de l'administration publique, le luxe de la cour et des constructions, les fondations pieuses et hospitalières, toute cette tradition enfin de magnificence, aussi nécessaire pour satisfaire le peuple de Constantinople que pour imposer aux étrangers le prestige de Byzance, coûtaient extrêmement cher. Et les recettes, déjà insuffisantes souvent pour satisfaire à tant d'exigences, étaient encore diminuées par l'avidité et la corruption des fonctionnaires. Aussi, à toutes les époques de l'histoire de l'empire, le fardeau des impôts fut-il écrasant pour les sujets et l'équilibre du budget singulièrement malaisé à établir. Ce fut bien pis lorsque, du fait des circonstances, les ressources progressivement diminuèrent et finalement §e tarirent,

La décadence de l'agriculture. — L'agriculture, on l'a vu, était une des sources de la richesse de l'em-

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pire. Les causes qui préparaient sa décadence ne firent que s'accroître au cours des siècles. D'une part, la conquête turque enleva à Byzance, dès la fin du xie siècle, quelques-unes de ses plus riches provinces, en particulier la plus grande partie de cette Asie Mineure, qui était la force de la monarchie; et dans les territoires que conservèrent les empereurs, la guerre, les perpétuelles incursions des Ottomans, des Serbes, des Bulgares — sans parler des ravages de l'armée byzantine elle-même — entretinrent un état permanent d'insécurité et de misère : à ce point qu'au commencement du xiv® siècle, Constantinople était réduite pour vivre à compter sur les arrivr.ges de blé et de poisson de la mer Noire, les fertiles plaines de Thrace et de Macédoine ayant été complètement ravagées parles Catalans et les Turcs. D'autre part les mesures que le gouvernement avait prises pour empêcher les progrès de la grande propriété et les usurpations des puissants tombaient de plus en plus en oubli : au milieu du xiv* siècle, elles n'étaient qu'une vieillerie, dont nul ne prenait plus souci. Le paysan libre avait disparu en même temps que la petite propriété libre : la condition agricole la plus habituelle entre le xiii° et le xv^ siècle était celle de ffàpotxot, cultivateurs attachés à la terre du maître et ayant à acquitter envers lui de nombreuses redevances et prestations.

Dans les derniers temps de l'empire byzantin, les communautés de paysans libres apparaissent de plus en plus comme une rareté. Une grande partie des terres appartient à l'empereur ou au fisc, qui exploitent ces domaines par leurs Trâpotxoi ou les afferment moyennant une redevance. Les églises et les couvents possèdent également de très nombreuses propriétés, qui sont mises en valeur par les moines et par leurs Trâpotxot; et si, en principe, ces terres doivent à l'Etat l'impôt foncier, en fait elles en étaient sou-

rent exemptes, et en tout cas elles avaient l'immunilé de toutes les charges extraordinaires. Le surplus, qui constituait vraiment la propriété privée, se partageait en grands domaines appartenant à des propriétaires nobles, qui les faisaient cultiver par leurs itàpoixot ou en affermaient certaines portions ; en fiefs militaires, dont les possesseurs devaient uniquement le service de guerre; et enfin en communautés et propriétés rurales, les moins nombreuses et les plus chargées : car, outre les impôts innombrables qu'elles payaient au fisc, elles avaient d'autres obligations à l'égard du seigneur dont, plus ou moins volontairement, elles avaient accepté le patronage. On appelait ceux qui les occupaient « les pauvres » , et ils l'étaient en effet — lamentablement.

On voit les conséquences d'un tel état de choses. La prédominance des grands domaines et le régime d'exploitation rurale qui y est appliqué ont pour effet que la terre ne donne point autant qu'elle pourrait produire. La dureté de la condition à laquelle sont soumis les Trxpotxot entraîne la misère et l'abandon des campagnes et cause un mécontentement universel des classes inférieures, qui se traduit, au XIV* siècle par exemple, par une tension sociale de jour en jour plus aiguë. Les nombreuses immunités dont jouissent les grands propriétaires diminuent notablement les ressources que l'impôt foncier fournit au trésor et, en faisant retomber sur les pauvres la plus grande partie des charges, augmentent leur découragement et leur esprit de révolte : d'autant plus que le fisc, dans la détresse croissante, aggrave incessamment ses exigences et perçoit les impôts avec une effroyable dureté, faisant payer aux paysans six ou douze fois ce qui était dû. Dans l'agonie de Byzance, la population des campagnes n'avait plus d'autre perspective que de changer de maître : on conçoit que, comme aux derniers temps de l'empire

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romain, les paysans aient envisagé presque comme une délivrance la venue d'un nouveau maître. Au XI® siècle déjà, les provinciaux écrasés d'impôts appelaient plus d'une fois l'ennemi ou se joignaient aux révoltés insurgés contre l'empire; pour échappera la tyrannie fiscale, ils s'enfuyaient dans la montagne, ils passaient à l'étranger, et sur de vastes étendues le pays désert demeurait en friche. Ce fut bien pis aux siv° et XV® siècles : si bien que, la matière imposable manquant de plus en plus, la détresse financière, du fait de la ruine de l'agriculture, était profonde.

La décadence du commerce. — La ruine du commerce byzantin n'eut pas de moins graves conséquences.

L'empire grec s'était sans trop de peine relevé du coup que lui porta au vu* siècle la perte des riches provinces de Syrie et d'Egypte et des ports florissants que lui enleva la conquête arabe. Il supporta moins aisément au xi' siècle l'occupation par les Turcs de quelques-unes des régions les plus riches et les plus productrices de la monarchie. Pourtant, au xii* siècle, le commerce byzantin était florissant encore : il suffît de se rappeler quelle était à cette date la prospérité économique de Constantinople et de Thessalonique. Si, à partir de cette époque, cette prospérité déclina, c'est ailleurs qu'il en faut chercher les caufces essentielles, et surtout dans l'erreur de la politique économique des Byzantins, qui leur fit négliger leur marine et les amena à se laisser supplanter par d'autres sur les marchés de l'Orient.

De bonne heure les villes de commerce italiennes avaient compris le profit qu'elles pouvaient tirer de l'exploitation de l'empire byzantin, et elles avaient

saisi avec empressement toutes les occasions de s'y assurer une situation prépondérante. Dès le milieu du x^ siècle, Bari, Amalfî, Venise surtout entretenaient avec l'empire de fréquentes relations ; et à côté des opérations régulières et licites, elles n'hésitaient point à faire, sur les articles prohibés, une fort active contrebande. La politique vénitienne ne tarda pas à souhaiter davantage, et le besoin que le gouvernement grec eut souvent de l'alliance et des flottes de la République permit à celle-ci d'obtenir en Orient une foule d'immunités et de privilèges. Le traité de 992, le premier en date de cette série d'actes qui allaient faire la fortune de Venise en Orient, assurait à ses commerçants d'importantes réductions sur les droits de douane perçus à l'entrée et à la sortie des Dardanelles et des garanties contre les vexations des fonctionnaires byzantins. Le traité de 1082, renouvelé, confirmé, amplifié au cours du xii" siècle, ne fît qu'accroître cette situation privilégiée. Désormais les marchands vénitiens purent vendre et acheter sur tous les points de l'empire, sans être soumis à aucune taxe ni à aucune visite douanière. Toute une série de ports leur furent ouverts, oîi ils purent trafiquer en franchise; d'immenses territoires leur devinrent accessibles, où ils purent commercer sans entraves. C'était pour eux une situation incomparable, qui les mettait hors de pair dans les mers orientales. Sur la côte du Péloponèse et dans l'Archipel, le long des rivages de Thrace et dans la mer de Marmara, ils eurent toutes les stations intermédiaires dont leur commerce avait besoin pour atteindre l'Orient lointain. A Constantinople ils eurent un quartier à eux, situé au plus bel emplacement de la Corne d'Or. Au delà, leurs navires allèrent dans la mer Noire, en Crimée, et jusqu'au fond de la mer d'Azof, chercher les blés de la Russie du sud et les denrées précieuses qui y arrivaient par les routes de l'Asie centrale. Sur le littoral de l'Asie

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Mineure, toute une série de ports leur étaient ouverts; la Crète, Rhodes, Chypre leur étaient d'admirables escales sur le chemin de l'Orient de Syrie; leurs opérations enfin s'étendaient même à l'intérieur, en Europe jusqu'à Andrinople etPhilippopoli, en Asie jusqu'à Philadelphie. Ainsi, dans tout l'empire grec, Venise s'installait, prenait pied, jouissant partout d'un traitement de faveur ; elle devenait l'intermédiaire nécessaire de tout le trafic entre l'Orient et l'Occident; ses rivales italiennes, Bari, Amalfi, Pise, Gènes même, moins privilégiées qu'elle, lui faisaient difficilement concurrence, et la décadence de la marine byzantine achevait de lui assurer le monopole qu'elle avait conquis.

Durant tout le xn' siècle, cette mainmise de Venise sur l'Orient ne fit que s'accroître. Affranchis des impôts et des charges qui pesaient sur les autres classes sociales, les Vénitiens s'installaient en pays grec, ils y fondaient des établissements de plus en plus considérables — en 1171, leur colonie de Constantinople comptait plus de 10.000 personnes — à ce point qu'un empereur byzantin écrivait d'eux qu'il les considérait « non comme des étrangers, mais comme des Grecs de naissance », et que Nicétas disait d'eux qu'ils étaient devenus « les compatriotes et les meilleurs amis des Romains ». En effet, ils s'insinuaient partout, ils remplissaient de leurs marins jusqu'aux équipages des flottes impériales; et grisés par cette prodigieuse fortune, oubliant qu'ils n'étaient point dans leur patrie, ils se comportaient comme en pays conquis. Ils ne dissimulaient plus leur âpreté comïserciale et leur arrogance. Ils traitaient avec un insolent mépris non seulement les Byzantins de classe inférieure, mais les plus hauts personnages, et leurs insultes parfois n'épargnaient pas l'empereur luimême. « Ils traitaient, dit un chroniqueur grec du xii« siècle, les citoyens comme des esclaves. » « Avec

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leur richesse, écrit Nicétas, leur audace et leur impudence s'accrurent, à ce point que non seulement ils détestaient les Romains, mais qu'ils bravaient les menaces et les ordres impériaux. » Et par tout cela, de plus en plus, ils se rendaient intolérables.

Les Grecs d'autre part, légitimement inquiets de ces progrès trop rapides et de ces ambitions mal déguisées, s'efforçaient d'y mettre obstacle. En échange des privilèges dont ils jouissaient, l'empereur Manuel Comnène essayait de soumettre les Latins à une partie des obligations des sujets grecs, au service militaire, au paiement de certains impôts. D'autres fois, comme en 1122, les souverains de Byzance refusaient de renouveler les traités; ou, comme en 1171, plus brutalement encore, ils faisaient arrêter tous les Vénitiens établis en Orient, confisquer leurs biens, saisir leurs navires ; ou encore, comme en 1182, ils laissaient la population de la capitale se ruer sur le quartier latin et en massacrer les habitants. A ces vexations, à ces avanies, Venise répondait par la guerre ; et insensiblement, à la bonne volonté du début succédait une sourde hostilité. Et peu à peu l'idée s'imposait que, pour garder le monopole de son commerce oriental, pour continuer à exploiter fructueusement l'admirable marché que lui offrait l'empire grec, il ne restait qu'un moyen à la République : conquérir Byzance et fonder sur ses ruines l'empire colonial de Venise.

A côté des Vénitiens, les Pisans, les Génois s'étaient pareillement établis en Orient : « L'Italie maritime, comme dit Nicétas, pénétrait à pleines voiles dans la ville impériale ». Assurément les premiers traités conclus avec Pise et Gênes accordaient à ces cités de moins larges privilèges qu'aux Vénitiens; mais, au cours du xii^ siècle, pour faire échec aux ambitions de Venise, plus d'une fois les empereurs grecs avantagèrent ses concurrents. Eux aussi eurent à Gonstan-

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tinople leur quartier et leur colonie (en 1162, celle de Pise comprenait mille personnes), eux aussi bénéficièrent d'importantes réductions sur les droits de douane et obtinrent libre accès dans tous les ports de l'empire. Mais eux aussi inquiétèrent souvent le gouvernement impérial, qui parfois leur retira leurs établissements pour les installer en dehors de Constantinople, et parfois les laissa attaquer et piller par la populace. Cependant, le besoin que la politique grecque avait de leur alliance finit toujours par leur faire obtenir satisfaction, au grand mécontentement des Vénitiens, jaloux de toute concurrence, et au grand détriment de l'empire, qui augmentait ainsi le nombre de ses exploiteurs.

La quatrième croisade, résultat des ambitions de Venise et du désir d'assurer contre tous son monopole du commerce oriental, porta un coup décisif à la prospérité économique de l'empire grec. Dans le partage des possessions byzantines, la République s'attribua la meilleure part, les territoires fertiles, les côtes, les ports les plus utiles, les points stratégiques les plus importants ; dans les îles de l'Archipel, se» patriciens s'établirent, et leurs seigneuries furent pour Venise autant de pays amis, ouverts à un trafic rémunérateur. Et si la chute de l'éphémère empire latin et la rentrée des Grecs à Constantinople porta momentanément un rude coup à la prospérité vénitienne, l'empire byzantin n'y gagna rien. Pour faire échec aux Vénitiens, les Paléologues accordèrent aux Génois leur faveur, leur concédant l'exemption complète des droits de douane, leur abandonnant pour leur colonie l'importante position de Galata, les laissant s'installer sur la côte d'Asie Mineure, dans la mer Noire s'établir à Gaffa, et prétendre au monopole du commerce du Pont-Euxin. Ce n'était que changer de maîtres. Les Génois, dit l'historien Pachymère, « ont fermé aux Romains toutes les routes du com-

merce maritime ». Et comme Venise d'autre part, toujours maîtresse des îles de l'Archipel, fortement installée en Eubée et en Crète, ne consentait nullement à se laisser déposséder, Byzance se trouva un peu plus encore à la merci des étrangers qui l'exploitaient : d'autant plus que Michel Paléologue ne tarda pas à accorder aux Vénitiens et aux Pisans les immunités et les privilèges qu'il avait réservés d'abord aux Génois.

Au commencement du xiv^ siècle, toutes les mers orientales étaient pleines de colonies latines. Les Génois étaient maîtres de Phocée, de Chios, de Lesbos, d'iEnos sur la côte de Thrace ; leurs colons étaient établis à Gaffa, à Tana, à Trébizonde; ils étaient maîtres de Galata, et ils poussaient l'audace en 1348 jusqu'à installer, en plein Bosphore, une station navale, qui devait interdire à tout navire, vénitien et même grec, l'accès de la mer Noire, à moins d'une permission spéciale. Les Vénitiens, de leur côté, tenaient les îles de l'Archipel, Naxos, Andros, Paros, Tinos, Santorin, Cérigo, Coron et Modon en Morée, et Négrepont et la Crète, et leurs colons étaient vite rentrés à Constantinople et à Thessalonique, malgré les vexations que ne leur ménageaient pas le gouvernement impérial et l'hostilité des Grecs. Entre les deux villes la rivalité était âpre et, dès la fm du XIII* siècle et durant tout le cours du xiv«, plus d'une fois elle aboutissait à la guerre déclarée. Mais de cette guerre l'empire byzantin était le théâtre et la victime.

Pour protéger sa capitale, Michel Paléologue avait essayé de neutraliser les eaux comprises entre l'entrée des Dardanelles et la sortie du Bosphore, et il y avait interdit tout engagement naval. Au mépris des accords, les flottes de Venise et de Gênes se livraient bataille dans le Bosphore, devant Constantinople, dans la Corne d'Or même; les colons des deux cités en

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venaient aux mains dans les rues de la capitale ; et les faibles souverains de la dynastie des Paléologues n'étaient qu'un jouet entre les mains des Latins. En 1292, Roger Morosini, avec une flotte de 75 vaisseaux, paraissait devant Constantinople et venait, jusque dans la Corne d'Or, braver la majesté impériale. En 1305, une flotte vénitienne pillait les îles des Princes et obligeait l'empereur par la force à renouveler les traités avec la République. En 1351, une escadre vénitienne contraignit le basileus à sortir de la neutralité pour prendre parti contre Gènes. En 1375, Venise se faisait céder par les Byzantins l'importante position de Ténédos, qui commandait les Dardanelles : à quoi les Génois ripostaient en provoquant une révolution de palais à Constantinople et en renversant Jean V Paléologue. Ce n'étaient que violences, coups de force, insolences grandes et petites. C'était l'usage par exemple que tout navire latin passant devant Constantinople s'arrêtât devant le palais impérial pour saluer et acclamer l'empereur : sans cesse Génois et Vénitiens se dispensaient de cet hommage, auquel la vanité byzantine tenait énormément. Ils avaient bien d'autreé prétentions. Lorsque, en 1348, Jean Cantacuzène pensa à remettre en état la flotte byzantine et, pour rendre son activité au port de Constantinople déchu, songea à abaisser les droits de douane qui y étaient perçus, les Génois, pour marquer le mécontentement que leur causaient ces mesures inquiétantes pour leur commerce, n'hésitèrent pas à attaquer Constantinople, à détruire les navires en construction ou en réparation, à brûler les vaisseaux marchands stationnés dans la Corne d'Or. Les Grecs se plaignaient vivement de « l'orgueil et de l'arrogance italiennes », du mépris que marquaient les Latins au basileus des Romains. Mais les empereurs, faisant bonne mine à mauvais jeu, acceptaient le plus souvent ces insolences avec un sourire, se

bornant à de respectueuses représentations; ou, s'ils se risquaient à quelque velléité de résistance ou de représailles, toujours ils finissaient par s'incliner, dans ia conscience de leur irrémédiable faiblesse. «Depuis longtemps, dit un historien grec de la fin duxiii* siècle, la puissance navale de Byzance s'était évanouie. » L'entretien de la flotte semblait aux Grecs une dépense inutile; en dehors de quelques rares navires mouillés dans la Corne d'Or, tous les vaisseaux, qui jadis faisaient la force et la richesse de Byzance, étaient vides, désemparés, ou pourrissaient au fond de l'eau. Et tandis que, comme l'écrit au xiv^ siècle Nicéphore Grégoras, « les Latins augmentaient sans cesse sur mer leurs profits et leur puissance, les Grecs progressivement s'aiïaiblissaient, et chaque jour ajoutait un malheur de plus aux calamités des jours précédents ». De cette situation, Génois et Vénitiens profitaient pour exploiter l'empire. Gênes créait la puissante société commerciale connue sous le nom de « Mahone de Chios », qui de la mise en valeur de l'île et du rendement des mines d'alun de Phocée, tirait un revenu annuel de 60 à 80.000 florins, c'est-à-dire de 720.000 à 900.000 francs. En face de Constantinople en décadence, le port génois de Péra était un centre d'affaires d'une activité prodigieuse. Et tandis que, au xiv* siècle, la douane de Constantinople ne rapportait plus que 30.000 hyperpres par an, celle de Galata en laissait annuellement aux Génois plus de 200.000. Les quelques restrictions même qu'imposait pour certains articles la politique économique des empereurs étaient sans effet; une habile et active contrebande les tournait incessamment et ainsi diminuait encore ce qui restait de ressources fiscales à l'empire. Venise, de son côté, faisait dans tout l'Orient, de la mer Noire à l'Egypte, de la Syrie à la mer- Ionienne, des affaires merveilleusement rémunératrices. Au commencement du xv'^ siècle, le moment

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semblait proche où, selon le mot du doge Mocenigo, elle deviendrait « maîtresse de l'or de toute la chrétienté ». Les temps étaient bien changés depuis le jour où Robert de Glari déclarait « que les deux tiers de l'avoir du monde étaient en Constantinople ».

Sans doute Constantinople demeurait toujours le plus admirable et le plus fréquenté des marchés de l'Orient. A côté des Vénitiens et des Génois, Pise, Florence, Ancône, Raguse, Barcelone, Marseille, Montpellier, Narbonne y avaient au xiv^ siècle de florissantes colonies; les marchands y venaient de Cadix et de Séville, de Bruges même et de Londres. Et pareillement les ports de l'empire grec, débouchés des grandes roules de commerce, étaient toujours le centre d'une prodigieuse activité. Mais de cet énorme mouvement d'affaires, d'autres retiraient les profits. « Les Latins, écrit au xiv® siècle Nicéphore Orégoras, se sont emparés non seulement de toutes les richesses des Byzantins et de presque tous les revenus ds la mer, mais encore de toutes les ressources qui enrichissent les trésors du prince. » Sur les rivaux habiles, Vénitiens et Génois, qui l'avaient supplantée, Byzance ne percevait même plus l'argent qu'auraient pu lui fournir les droits de ports, de marchés, de douanes, et auxquels depuis longtemps «lie avait renoncé en leur faveur.

La détresse financière de l'empire. — Dès lors la ruine des finances byzantines était inévitable. Les deux sources principales des revenus de l'empire étaient l'impôt foncier et les douanes. Or, malgré les «xigences du fisc, le premier rentrait fort mal et ne rapportait plus au trésor que des ressources insuffisantes; les secondes diminuaient avec une rapidité

croissante. Et comme d'autre part le gouvernement byzantin s'obstinait dans ces traditions de magnilicence qui avaient été si longtemps le fondement de sa politique, comme son amour-propre s'entêtait à sauver les apparences et à vouloir faire figure, l'équilibre des recettes et des dépenses était de plus en plus difficile à établir. On cherchait en conséquence à faire des économies, sans s'inquiéter si ces économies n'étaient pas singulièrement dangereuses pour l'empire. Ainsi, dès la fin du xiii« siècle, on négligeait la flotte, que Michel Paléologue encore s'était efforcé de tenir en bon état, sous le prétexte que c'était une dépense inutile, et « qui grevait plus lourdement que toutes les autres le trésor impérial ». On rognait semblablement sur d'autres choses essentielles, sur les forteresses, sur l'armement. On réduisait le budget de l'armée, sans s'apercevoir que par là, par le champ laissé libre aux invasions des ennemis, aux pirateries des corsaires, par les tributs dont il fallait acheter la retraite des Serbes ou la bonne grâce des Turcs, on aggravait encore la détresse économique et ruinait plus complètement la monarchie.

Mais, à ce prix, le gouvernement impérial gardait quelque argent pour l'entretien de la cour, pour ces dépenses d'ostentation vaine auxquelles il tenait tant, et par lesquelles il se flattait de faire illusion encore et d'éblouir le monde comme autrefois. Rien n'est à cet égard plus lamentable que ce traité du cérémonial, composé vers le milieu du xiv« siècle, et où sont longuement décrits les, uniformes pompeux des dignitaires auliques, les chapeaux de couleurs diverses dont ils se coiffaient, les souliers variés dont ils étaient chaussés, les insignes qui désignaient leurs charges et le rang hiérarchique que leur attribuait le cérémonial. A lire ce petit livre, Byzance semble toujours resplendissante de pourpre, de pierreries et d'or, et plus soucieuse que jamais de luxe, de fêtes

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magnifiques et d'étiquette cérémonieuse. Mais que l'on considère la réalité. Au milieu du xiv* siècle, l'empereur Jean Cantacuzène déclare : « Il n'y a plus d'argent nulle part. Les réserves ont été dépensées, les joyaux impériaux vendus, et les impôts ne rentrent plus, le pays étant complètement ruiné ». La femme du même souverain constate que l'empire est réduit à rien, qu'il est tombé au dernier degré de la pauvreté, « à ce point, dit-elle, que je n'ose en parler, pour ne pas rougir devant ceux qui m'écoutent ». Et voici un autre fait, plus significatif encore. Cette cour elle-même, à laquelle la vanité byzantine voulait conserver à tout prix une apparence de splendeur, était impuissante désormais à cacher sa détresse. Lors du mariage de l'empereur Jean V Paléologue, en 1347, le festin de noces fut servi dans de la vaisselle de terre et d'étain, et pas une pièce d'or ou d'argent ne parut sur la table. Les costumes, les diadèmes impériaux étaient ornés de verroteries de couleur en place de pierres précieuses, de cuir doré au lieu d'or. Et Nicéphore Grégoras, qui rapporte cette histoire, remarque justement : «Quiconque est un peu au courant des usages comprendra par là, ainsi que par les autres détails qui ne furent pas conformes à l'étiquette, quelle détresse pesait impérieusement sur toutes choses »; et tristement il conclut : « Ainsi étaient ruinées et évanouies l'antique prospérité et la splendeur ancienne de l'empire romain. Et ce n'est point sans honte que j'en fais le récit ». Pour que la cour byzantine consentît à une ie\\e humiliation, il fallait que la misère financière fût profonde. C'est qu'en effet le trésor était absolument vide : « On n'y trouvait, dit encore Grégoras, que de l'air et de la poussière ».

Aussi les derniers des Paléologues étaient-ils réduits aux pires expédients. Pour trouver de l'argent, Jean V donnait en gage les joyaux de la cou-

renne ou abandonnait un territoire en échange de nudques milliers de ducats. Le basUeus devenait la ^roie des usuriers et, chose étrangemen hum,i ^ il était au cours d'un voyage en Occident, arrête nour dettes à Venise, et on l'y retenait aussi long- [emps qu'il n'aurait pas remboursé ses créanciers Quand on se rappelle quel très grand personnage Kcfis l'empe'r'eur dl Byzance, on sent toute la

détresse qu'atteste cette l-^^^^^^^^^f ^^^^^|- ,,^p,re Tout montrait la même misère. En ^^f ' ^^î^^^^^^^^ en était à ce point qu'il vendait pour 50.000 duca s aux Vénitiens Thessalonique, la seconde ville de la monarchie. Au commencement du xvj -ècle, a Cons^ tantinople, le plus ^eau quartier de la ville eta^^^^^^^ ruines; et, pour l'entretien même ^e Sainte-Sop^ e on ne trouvait pas toujours l'argent nécessaire. Déchue de son ancienne splendeur, fort dépeuplée ï. « on y trouve, dit un voyageur du x^^ siècle, beaucoup plus de vide que de plein », - la capita e bvzanUne mourante semblait porter le deuil de la anarchie ruinée; et si elle continuait encore a f-r figure dans le monde, à attirer en foule les voyageurs et les commerçants, d'autres que ses habitants profita eut de la situation merveilleuse q-'e^e occupait et tiraient avantage de ce qui longtemps avait fait sa

richesse.

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