‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 29 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La décadence militaire et l'émiettement territorial de l'empire.

La diminution des effectifs. — La diminution de valeur de l'armée. — Le commandement de l'armée. — Les conséquences de la décadence militaire. — L'émiettement territorial de la monarchie. — La perte de l'Asie. — La décadence de l'empire au] xm« siècle. — La ruine de l'empire sous les Paléologues.

Si graves que fussent les causes de décadence qui viennent d'être analysées, l'empire byzantin cependant aurait pu durer sans doute, s'il avait conservé les fortes institutions sur lesquelles était fondée sa puissance militaire et cette armée qui tant de fois lui avait valu des triomphes éclatants. Une des causes principales de la ruine de la monarchie fut assurément la diminution progressive et l'épuisement final de sa force militaire. Il importe donc de préciser les multiples raisons de ce fait capital.

La diminution des effectifs. — Tout d'abord, à mesure que le temps marche, cette armée apparaît moins nombreuse. A mesure que se rétrécissait l'étendue de l'empire, le recrutement régional devait naturellement fournir moins de soldats. Or, au xi^ siècle, les Turcs conquièrent l'Asie Mineure, d'où

l'empire tirait ses meilleures troupes ; en 1204, la quatrième croisade amène la dislocation de la monarchie, que les Paléologues ne reconstitueront que d'une façon très incomplète et avec un territoire fort diminué; au xiv^ siècle enfin, les Ottomans et les Serbes s'emparent de la plus grande partie des provinces européennes, en particulier de la Thrace et de la Macédoine, qui pendant tant de siècles avaient apporté d'excellents contingents à l'armée. Si bien qu'en vérité le gouvernement impérial souvent ne savait plus où prendre les soldats dont il avait besoin.

L'institution des fiefs militaires avait pendant longtemps donné une base solide à ce recrutement régional ; et elle semble avoir subsisté jusqu'aux derniers temps de l'empire. Mais la perte des provinces asiatiques, où l'on évalue à 36.000 le nombre de ces feudataires, enlevait à l'armée une partie importante des éléments que lui fournissait ce système ; et d'autre part les usurpations des grands n'avaient pas plus épargné les terres militaires que la petite propriété des pauvres, de sorte que, malgré les efforts de la législation impériale, le nombre de ces fiefs avait, par là encore, inévitablement diminué. Or les conséquences de cette diminution étaient graves, puisque sur Tinstitution des fiefs militaires reposait essentiellement la défense des frontières.

Enfin les dangers que présentait le système de recrutement régional avaient, on le sait, déterminé d'assez bonne heure le gouvernement impérial à remplacer le service effectif des sujets par une taxe militaire, et de là était résultée une transformation profonde dans l'esprit public comme dans la constitution de l'armée. De plus en plus les populations avaient perdu le goût des armes ; de plus en plus les troupes byzantines avaient été pour la plus grande part composées de mercenaires. Assurément, jusqu'aux derniers temps de l'empire, on

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continua à lever des soldats dans les provinces. Mais ce sont de bien médiocres ressources qu'offre ce recrutement régional. Pachymère raconte qu'en 1302 tout ce qu'il y avait dans l'armée de troupes nationales, ayant su que leurs provinces natales étaient menacées par l'invasion, se débanda sans hésiter, et que les hommes retournèrent en hâte dans leur pays, pour veiller à leurs intérêts particuliers. Grégoras rapporte qu'en 1329 l'armée impériale, si l'on met à part 2.000 cavaliers d'élite, ne comprenait que des boutiquiers et des artisans, dont le seul souci était de savoir comment ils prendraient plus aisément la fuite. On conçoit que, dans ces conditions, le gouvernement eût renoncé presque complètement à tirer sérieusement parti de ces contingents « romains », sur lesquels, comme dit un historien, « s'acharnait visiblement la colère divine », et qu'il eût plus de confiance dans les services des mercenaires.

Mais les empereurs se heurtaient ici à un autre embarras. Assurément, au xiii= et au xiv® siècle aussi bien qu'aux siècles antérieurs, il ne manquait pas d'aventuriers prêts à vendre leurs services à qui les payait bien. Alains, Serbes, Bulgares, Catalans, Turcs, Italiens, Allemands étaient tout disposés à Tenir par milliers combattre sous les drapeaux byzantins. Mais le basileus n'était plus maintenant aussi riche qu'autrefois, et les mercenaires se faisaient payer cher : si bien que les empereurs hésitaient souvent devant leurs exigences, « calculant, dit un historien, que la dépense serait grande et difficile à supporter pour le trésor public, plus en détresse que jamais ».

Il résulte de tout ceci que les effectifs des armées impériales n'étaient point en général fort considérables. On se tromperait gravement si l'on prenait à la lettre les affirmations des historiens byzantins du xiv^ siècle, lorsqu'ils parlent, en termes d'ailleurs

assez vagues, des troupes nombreuses, des forces importantes rassemblées par les empereurs, ou si l'on ajoutait foi aux gasconnades de Ramon Muntaner, lorsqu'il montre — sans doute pour rehausser leur gloire — ses compatriotes catalans aux prises avec des armées grecques de 50.000 à 100.000 combattants. Quand on considère les chiffres précis que fournissent les historiens, on s'aperçoit vite que quelques milliers d'hommes constituent en ce temps une force redoutable. Les expéditions les plus importantes sont entreprises avec 10 ou 12.000 hommes^ souvent avec un nombre encore moindre de soldats ; les 6 à 7.000 hommes de la Grande Compagnie catalane apparurent, au commencement du xiv^ siècle, dans le désarroi des forces impériales, comme des sauveurs qu'on ne pouvait payer trop magnifiquement; l'arrivée de 10.000 Alains demandant à servir le basileus sembla un événement de haute importance, « tant, dit un historien, l'empire était malade et réduit à l'extrémité » ; un renfort de 7.000 auxiliaires serbes, de 6.000 ou de 10.000 cavaliers turcs, paraît de nature à changer la face des choses et à assurer la victoire au parti qu'ils viennent soutenir. Les adversaires que l'on combattait n'étaient souvent au reste pas plus nombreux : en 1329, « l'innombrable armée » du sultan Orkhan se compose de 8.000 soldats à peine. De ces guerres incessantes, beaucoup — si l'on excepte les grands assauts turcs sur Constantinople — ne sont évidemment que de très petites guerres ; et en tout cas Byzance épuisée n'y peut plus mettre en ligne que de petites armées, auxquelles seuls ses mercenaires assurent encore quelque valeur et quelque solidité.

La diminution de valeur de l'armée. — Encore ces mercenaires eux-mêmes avaient-ils perdu quelques-unes de leurs qualités d'autrefois. A mesure

que le gouvernement impérial, plus faible et moins riche, tenait moins bien en main les auxiliaires qu'il employait, tous les défauts inhérents à une armée de mercenaires — et dont Byzance avait toujours souffert — s'accroissaient nécessairement et devenaient intolérables. Plus indisciplinées, plus exigeantes que jamais, ces redoutables bandes étaient maintenant plus dangereuses pour l'empire que pour l'ennemi. Vivant sur le pays, elles pillaient, dévastaient tout sur leur passage, et au jour de la bataille, elles n'hésitaient pas à abandonner la cause impériale, si pour quelque raison elles étaient mécontentes de leur chef ou si elles espéraient plus d'avantages de l'autre parti. Souvent, après quelques mois à peine de service, elles réclamaient leur congé, déclarant qu'elles ne pouvaient supporter les fatigues d'une longue campagne et qu'elles voulaient du repos pour jouir en paix du fruit de leurs victoires ; et quand on repoussait leurs demandes, elles refusaient tout net l'obéissance, se révoltaient et massacraient les généraux chargés de les ramener au devoir. Ce n'est pas tout. Entre les divers contingents de mercenaires, c'étaient des jalousies, des rivalités perpétuelles, selon que les uns étaient mieux payés ou plus honorés que les autres, et souvent cette animosité tournait entre eux en luttes ouvertes et en rixes sanglantes. Les généraux de l'empereur n'avaient sur ces hommes qu'une autorité fort incertaine. « Comme les auxiliaires turcs, écrit quelque part Cantacuzène, étaient trop nombreux pour que les Romains pussent les diriger, ils s'en allaient de leur propre initiative partout où ils trouvaient à gagner. » Ce n'est pas tout encore. Serviteurs peu fidèles et peu sûrs, les mercenaires devenaient souvent pour l'empire des adversaires, et d'autant plus redoutables que, sachant la faiblesse de la monarchie, ils l'exploitaient. Tous

ces aventuriers ne songeaient qu'à travailler pour eux-mêmes, les hommes pour faire du butin et ramasser de l'argent, les chefs pour devenir de grands personnages, comblés d'or et de dignités et Dour se tailler dans l'empire des seigneuries et des principautés. Quant à la défense de la monarchie, c'était pour tous le moindre souci.

On le vit, dès la fin du xi^ siècle, par 1 étrange aventure de ces condottieri normands, les Hervé, les Robert Crépin, les Roussel de BaiUeul qui, dans l'anarchie de l'empire, tentèrent de faire fortune et faillirent fonder en Asie Mineure une Normandie, comme il s'en fondait vers le même temps en Angleterre et en Sicile. L'histoire de la Grande Com- Basnie catalane, au début du xiV siècle, fut plus caractéristique encore. En 1302, l'empereur Andronic II avait pris au service de l'empire 6 à 7.000 mercenaires espagnols, que la paix récemment conclue entre le roi d'Aragon et Charles d'Anjou laissait inoccupes en Occident. Pour s'assurer le concours de ces rudes et magnifiques soldats, le basileus leur avait promis une haute paie, double de celle que l'empire accordait d'ordinaire à ses auxiliaires, et a leur chef Roger de Flor la dignité de grand-duc et la main d'une princesse impériale. Byzance allait payer cher son imprudente libéralité. Dès le lendemain de eur arrivée en Orient, les Catalans troublaient Constant tinople par une sanglante échauiîourée, ou ils livraient bataille aux Génois de Galata dans les rues de la capitale. En Asie, où on les envoya ensuite ils se disputèrent avec les mercenaires alains qu on leur avait associés, et les deux troupes en vinrent a une îutte ouverte- en outre, installés à Cyzique, es Catalans vivaient sur le pays, commettaient tous les excès, « faisant pis, dit un chroniqueur que ne l'eussent fait les ennemis ». Ce fut bien autre chose quand on les ramena en Europe. Roger de Hor

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avait sans cesse des exigences nouvelles : pour ses hommes, il demandait et obtenait des sommes énormes — au total plus d'un million de besants — pour lui-même, la haute dignité de César et la promesse d'une principauté en Asie'. Ses soldats d'autre part se comportaient comme en pays conquis, enlevant les récoltes, tuant les animaux, s'emparant des chevaux et de l'argent, violant les femmes et massacrant quiconque osait leur résister. Quant aux chefs, leur insolence était sans égale. Bérenger d'Entença gardait la vaisselle d'argent et d'or dans laquelle l'empereur lui avait fait porter les mets de la cuisine impériale ; il faisait défiler ses vaisseaux devant le palais des Blachernes sans daigner saluer le basileus; il s'amusait, en présence des hauts dignitaires de la cour, à se servir du manteau de cérémonie, insigne de la dignité de grand-duc qu'il avait obtenue, comme d'un sac pour puiser de l'eau de mer. Les Byzantins finirent par perdre patience : Roger de Flor fut assassiné à Andrinople. Mais alors les Catalans furieux déclarèrent la guerre à l'empereur. Installés à Gallipoli, pendant deux années entières ils bloquèrent de là Constantinople, battant les troupes impériales chargées de les déloger, entraînant dans leur révolte les mercenaires turcs du basileus, pillant la Thrace épouvantablement, et poussant leurs chevauchées jusqu'aux portes de la capitale. Ne reconnaissant plus aucune autorité, ils se dénommaient « l'armée des Francs qui régnent sur le royaume de Macédoine », et fièrement leur chef s'intitulait « par la grâce de Dieu, grand-duc de Romanie, seigneur d'Anatolie et des îles de l'Archipel ». Et l'empereur assistait impuissant à ce lamentable spectacle, signe manifeste de la décadence de l'empire. Quand enfin la Thrace fu épuisée, la Compagnie partit pour la Macédoine, et pendant deux ans encore elle s'y installa, ravageant

tout ; il s'en fallut de peu que Thessalonique ne tombât aux mains des Catalans; les couvents de TAthos reçurent leur sinistre visite; puis ils passèrent en Thessalie et fin.alement se mirent au service du duc franc d'Athènes. Mais ils se brouillèrent vite avec lui, et leur longue et pittoresque odyssée s'acheva, de façon assez inattendue, par la victoire où ils écrasèrent la chevalerie franque sur les bords du lac Copaïs et par l'établissement d'un duché catalan au pied de l'Acropole.

L'empire ne souffrit guère moins des mercenaires turcs, qu'employaient si volontiers les souverains du milieu du xiv* siècle. C'étaient, au témoignage de tous les contemporains, des soldats admirables. Mais c'étaient de terribles alliés. « Pour les Turcs, dit l'empereur Jean Cantacuzène, qui d'ailleurs fit sans cesse appel à leurs services, tuer est une joie, faife des prisonniers et les réduire en esclavage est un plaisir plus grand que n'importe quel butin. Ils n'ont aucune miséricorde, aucune pitié pour les mall^eureux, car ils sont les ennemis naturels des Romains, à cause de la profonde différence de la religion. » « Combien de pillages, dit Grégoras, combien d'esclavages les Turcs ont infligés aux chrétiens, combien d'insolentes agressions ils ont commises contre les lieux consacrés, il est impossible de le raconter. » Et ailleurs : « Du fait de la coutumière tyrannie des Turcs, l'empire romain était plus malade encore que d'ordinaire ». Tout cela n'empêchait point Jean Cantacuzène de demander au sultan Orkhan, son gendre — car l'empereur très chrétien n'avait pas rougi de marier sa fille à un infidèle — 10.000 cavaliers en 1348, et 20.000 en 1349, et 10.000 encore en 1353, ni l'impératrice Anne de s'en faire envoyer 6.000 par d'autres princes musulmans d'Asie. Sans pudeur, les deux partis employaient les infidèles et, dans le palais impérial même,

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les Turcs, traités en amis, se permettaient toutes les libertés. Au grand scandale des chrétiens, ils troublaient les saints offices par leurs danses et par leurs chants. Et aussi bien déjà ils se sentaient les maîtres de l'empire.

Le commandement de l'armée. — On imagine aisément que les généraux byzantins avaient quelque peine à tirer parti de soldats de cette sorte ; d'autant plus que les mercenaires, toujours commandés par des officiers de leur race, obéissaient plus volontiers à leurs chefs nationaux qu'aux représentants de l'empereur, et que par ailleurs les Grecs refusaient souvent de servir à côté des étrangers et menaçaient de déserter, si on prétendait leur imposer ce contact odieux. Pour tenir en main tant d'éléments disparates et indisciplinés, il eût fallu des chefs éminents. Or Byzance ne trouvait plus, pour les mettre à la tête de ses armées, des hommes tels que ceux dont jadis la personne et la gloire imposaient si fortement aux troupes qu'ils commandaient. Qu'il en faille chercher la cause dans l'affaiblissement incontestable de l'esprit militaire chez les Byzantins, ou bien dans l'impossibilité d'obtenir des victoires avec des armées peu nombreuses et mal disciphnées, il est certain qu'après les empereurs de la maison des Comnènes, on ne rencontre plus guère de grands chefs de guerre à la tête des armées impériales. Si l'on met à part Jean Vatatzés et Michel Paléologue au xni* siècle, Jean Cantacuzène au xiv«, et le dernier empereur de Byzance, Constantin Dragasès, qui sut en 1453 mourir en héros, aucun nom glorieux ne se trouve plus dans l'histoire militaire de la monarchie. Ce sont des Français, Boucicaut, Châteaumorand, qui assurent au commencement du xv^ siècle la défense de Constantinople et qui donnent une dernière illusion de gloire 1 l'empire mourant des Paléologues.

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Les conséquences de la décadence militaire. — On voit les inévitables et graves conséquences de cette décadence des institutions militaires. Cette armée numériquement faible, indisciplinée et mal tenue en main, médiocrement commandée en général, ne suffît plus comme autrefois à défendre l'empire. D'autre part, le robuste système de citadelles, qui jadis avait si longtemps protégé les frontières de la monarchie, a presque complètement disparu. Sans doute, il existe encore des places fortes nombreuses, qu'occupent des garnisons plus ou moins importantes ; mais ces places sont bien souvent,, comme Philadelphie ou Magnésie en Asie au commencement du xiv« siècle, comme Didymotique ou Thessalonique en Europe au courant du même siècle, absolument isolées au milieu d'un pays submergé par l'ennemi ; et si héroïque que puisse être la résistance locale des garnisons enfermées dans ces citadelles, leur effort, que ne dirige plus aucune vue d'ensemble, est insuffisant à défendre les frontières et à garantir la sécurité des campagnes : Serbes, Turcs, Bulgares pénètrent au cœur de l'empire, sans qu'aucun obstacle sérieux arrête leur marche. Et aussi bien les armées impériales, réfugiées derrière les murailles des villes, ne se risquent plus guère à affronter l'ennemi, et ces villes se défendent tant bien que mal, chacune pour son propre compte. « Lorsqu'on n'eut plus que de mauvaises armées, écrit Montesquieu, que souvent même on n'en eut plus du tout, la frontière ne défendant plus l'intérieur, il fallut le fortifier : et alors on eut plus de places et moins de force, plus de retraites et moins de sûreté. »

Vainement les empereurs s'efforcèrent parfois de reconstituer l'armée ou la flotte. Les événements semblent comme à plaisir déjouer leurs intentions. Au xiie siècle, les Comnènes avaient fait, pour restaurer la puissance militaire de Byzance, un grand et

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heureux effort : ils n'en obtinrent pas, du fait des Croisades, tous les effets qu'ils en pouvaient espérer. Obligés de surveiller les armées innombrables qui venaient d'Occident, de régler leur marche à travers les provinces, de défendre Constantinople contre leurs convoitises, les empereurs du xn« siècle durent plus d'une fois négliger l'ennemi qui menaçait les frontières, et la nécessité de garder des troupes pour combattre les adversaires éventuels que pouvaient être les Latins détourna trop souvent de son véritable rôle l'armée reconstituée par l'activité des souverains. Plus tard, les longues guerres civiles du xiv® siècle, en énervant la discipline, en faisant prendre aux soldats et aux chefs de déplorables habitudes de défection et de trahison, en introduisant en grand nombre de dangereux auxiliaires dans l'armée, en ouvrant la porte enfin aux adversaires de la monarchie, eurent de pires conséquences encore. Jean Cantacuzène s'efforça vainement de reconstruire la flotte, de renforcer l'armée, de renouveler les machines de guerre : il dut, devant les menaces des Génois, abandonner en grande partie ses projets. Un peu plus tard, le sultan Bajazet obligeait l'empereur Jean V à démolir les remparts qu'il faisait élever pour mieux protéger Constantinople. Et l'empire était enfermé dans un cercle vicieux lamentable : il était trop faible pour résister aux injonctions de ses ennemis, et ces injonctions lui étaient précisément le moyen de retrouver la force qui aurait pu le sauver. La monarchie s'en allait donc progressivement à la ruine et, impuissante à se défendre, elle voyait s'émietter lentement les territoires dont elle se composait.

L'émiettement territorial de la monarchie. —

Malgré les pertes territoriales que l'empire avait plus

d'une fois subies au cours du vii« et du viii* siècle, pourtant, jusqu'au commencement du xi« siècle, il faisait dans le monde figure de très grande puissance. A la fin du règne de Basile II, la monarchie s'étendait du Danube à l'Euphrate, de la Syrie et de l'Arménie aux extrémités de l'Italie. A partir du mi4ieu du xi^ siècle, les choses allaient prendre un autre cours, et les pertes territoriales que fera l'empire ne seront désormais plus jamais réparées.

La perte de TAsie. — L'apparition des Turcs Seldjoucides en Asie Mineure porta le premier coup grave à l'empire. Conduits par trois hommes remarquables, Togrul-beg, Alp-Arslan, Malek-shah, progressivement les conquérants se rendent maîtres de presque toute l'AnatoIie. En 1054, ils franchissent l'Euphrate ; en 1064, ils prennent Ani, le dernier refuge de l'indépendance arménienne ; en 1069, ils s'emparent de Mélitène, arrivent à Césarée ; en 1070, ils atteignent Iconium. La grande défaite de Romain Diogène à Mantzikiert (1071) consomma la perte de l'Asie. Le sultanat de Roum se fonde au centre de l'AnatoIie, et les Turcs progressent dans toutes les directions, emportant Antioche au sud, Néo-Césarée, Sébaste au nord-est, Philadelphie et Smyrne vers l'ouest, Cyzique et Nicée au nord. A la fin du xp siècle, les Grecs ne possédaient plus en Asie que les pro- ■rinces septentrionales, Héraclée du Pont, la Paphla- .gO-riie, Trébizonde. Sans doute, les Comnènes, au :xrl® siècle^ réussirent à reprendre une partie de l'Asie, ;à reconquérir presque tout le littoral de l'AnatoIie, à reporter leurs armes à l'est jusqu'au delà de l'Halys, au sud jusqu'à la vallée de Méandre et à réduire le coin que les territoires musulmans formaient entre ce fleuve et la côte méridionale de l'Asie Mineure; ils ne purent empêcTier les sultans de Roum de s'agrandir, soit aux dépens de leurs voisins musulmans, soit

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de l'empire même; et la terrible défaite que Manuel Comnène éprouva à Myrioképhalon (1176) fit perdre en un jour tous les avantages obtenus, et ruina définitivement la domination byzantine en Anatolie. De cette Asie Mineure, qui si longtemps avait été le réservoir des forces de l'empire, Byzance, à la fin du XII* siècle, ne possédait plus qu'une étroite bande de territoire le long des côtes de la mer Noire et dans le nord-est de FAnatolie. Et par là l'empire grec, rejeté de plus en plus vers ses provinces européennes, perdait chaque jour davantage son équilibre et son plus solide appui.

La dislocation de l'empire au XIIP siècle. — La

prise de Constanlinople en 1204 par les Croisés et le partage de l'empire qui en fut la conséquence marquent la seconde étape de la dislocation de l'empire byzantin. Dès la fin du xii* siècle, la reconstitution par Etienne Némanya d'une Serbie indépendante et la fondation de l'empire vlaquo-bulgare sous la dynastie des Asanides avaient fait perdre à Byzance tout le nord de la péninsule balkanique. Peu après, la quatrième croisade fit naître sur les ruines de la monarchie toute une poussière d'États, grecs et latins : empire de Trébizonde et empire de Nicée, despotat d'Epire, principautés de Philadelphie et de Rhodes, pour les Grecs ; empire de Constanlinople et royaume de Thessalonique, duché d'Athènes et principauté d'Achaie, seigneuries vénitiennes de l'Archipel, pour les Latins. Et sans doute, de ces États, beaucoup furent éphémères: mais à vivre ainsi d'une existence propre, beaucoup des provinces qui composaient autrefois l'empire perdirent à jamais le souvenir de l'ancienne unité impériale. Quand, en 1261, les Paléologues rentrèrent à Constanlinople et reconstituèrent la monarchie, ils furent impuissants à réannexer ce qui jadis avait obéi aux Comnènes. Leur empire ne

comprit plus que le nord-est de l'Asie, en Europe Constantiuople et la Thrace, une partie de la Macédoine avec Thessalonique, quelques îles dans le nord de l'Archipel et une portion de la Grèce continentale. A côté d'eux, il y eut un empire de Trébizonde occupant tout le littoral de la mer Noire, d'HéracIée au Caucase, un despotat d'Epire et, enThessalie, une principauté de Grande-Vlachie ; il y eut des possessions vénitiennes dans le Péloponèse, à Gorfou, à Gérigo, en Crète et des seigneuries vénitiennes dans toutes les îles de l'Archipel, des possessions génoises sur le littoral anatolien et dans les grandes îles qui le bordaient, à Chios, à Lesbos; il y eut un duché d'Athènes enfin dans la Grèce centrale et une principauté d'Achaïe dans le Péloponèse. Vingt dominations s'installèrent dans ce qui avait été l'empire grec, et ce qui maintenant s'appelait de ce nom était plus faible que jamais.

La ruine de l'empire sous les Paléologues. —

L'entrée en scène des Turcs Osmanlis au xiv^ siècle allait consommer sa ruine. Tandis qu'au nord les jeunes Etats balkaniques s'agrandissaient aux dépens de la vieille monarchie, qu'Etienne Douchan, au milieu du xiv* siècle, conquérait presque toute la Macédoine, et se proclamait « tsar des Serbes et des Romains », tandis que la Bulgarie s'étendait enThrace, les Ottomans achevaient la conquête de l'Asie. Ils prenaient Brousse, qui devenait, en 1326, la capitale des sultans, Nicomédie, Nicée;en 1340, de toute l'Asie, l'empire ne possédait plus guère que Philadelphie, qui demeura grecque jusqu'en 1391. En 1354, les Turcs passaient en Europe et s'installaient à Gallipoli. En 1360, ils prenaient Andrinople et y établissaient leur capitale. Bientôt la Thrace entière fut entre leurs mains. Constantiuople, isolée du reste de l'empire, ne formait plus, avec Selymbria, Rodosto^

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Héraclée, qu'une enclave au milieu de l'État turc, et elle avait grand' peine à communiquer par mer avec les territoires que les Byzantins conservaient encore, Thessalonique, la Thessalie, le despotat de Morée. L'empereur, cerné, bloqué dans sa capitale, était obligé de payer tribut au sultan et de lui fournir un contingent militaire. En 1397, Bajazet soumettait la Thessalie ; en 1430, les Turcs prenaient Thessalonique ; en 1446, Mourad II envahissait la Morée. Constantinople était maintenant à elle seule presque tout l'empire.

Pourtant elle résistait. En 1397, en 1422, elle repoussait avec succès l'assaut des Ottomans, illais la ville était à bout. Lorsque, en 1453, Mahomet II vint lui donner l'assaut suprême, à peine trouva-t-on 8.000 hommes pour la défendre ; et encore les meilleurs étaient-ils des étrangers. Sur 30 ou 35.000 habitants en état de porter les armes, il ne se rencontra pas 5.000 Grecs — exactement 4.973 — disposés à combattre pour leur patrie. Les 3.000 autres étaient des Génois et des Vénitiens, quelques Cretois et quelques Espagnols, auxquels on peut ajouter les 2.000 marins formant les équipages des navires entassés dans la Corne d'Or. C'était peu pour résister aux 160.000 hommes, à la formidable artillerie, à l'immense flotte du sultan ; ils tinrent pourtant pendant huit semaines — du 6 avril jusqu'au 29 mai 1453 — héroïquement, et cette défense glorieuse a mis une suprême beauté sur l'empire expirant. Mais, en fait, quand Constantinople tomba, il y avait presque un siècle déjà que la monarchie était morte, morte de la misère de ses finances et de l'épuisement de sa puissance militaire.

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