‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 35 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La diffusion de la civilisation byzantine en Occident.

Les causes de l'influence byzantine. — Byzance et l'art occidental. — L'influence intellectuelle de Byzance sur l'Occident. — La Renaissance.

Les causes de l'influence byzantine. — A rOccident également, Byzance a apporté beaucoup, et de cette influence il est aisé de déterminer les multiples raisons.

Pendant des siècles, on le sait, l'empire grec a dominé des portions plus ou moins considérables de l'Italie. Depuis le vi* siècle, où les armées de Justinien reconquirent la péninsule, jusqu'au milieu du vni% où l'exarchat de Ravenne succomba sous les coups des Lombards, pendant deux cents ans la plus grande partie de l'Italie a été une province byzantine. Dans la seconde moitié du ix^ siècle, sous les souverains de la maison de Macédoine, de nouveau les ambitions grecques se sont tournées vers l'Occident ; et Byzance, durant deux siècles encore, a étendu son autorité ou son influence sur tout le sud de la péninsule et jusqu'aux portes mêmes de Rome. Or, pendant ces deux périodes de domination, un grand courant d'hellénisme a nécessairement traversé l'Italie. Le gouvernement impérial, toujours soucieux,

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on le sait, d'assimiler ses nouveaux sujets, s'est efforcé; par une active et curieuse propagande, d'absorber graduellement les éléments latins, de faire de la péninsule une annexe de l'empire, d'y créer comme une nouvelle Grande-Grèce. Entre le IX' et le XI* siècle, les empereurs macédoniens ont fait dans ce but un puissant effort, politique et religieux tout ensemble, et dont le succès fut assez grand pour que, même après la chute de la domination byzantine, l'influence grecque ait longuement subsisté sous les rois normands et angevins. Entre le vi* et le VIII* siècle, les empereurs poursuivirent un semblable dessein, dont les exarques de Ravenne eurent pour tâche d'assurer le triomphe. Assurément cette tentative s'est heurtée plus d'une fois à la tradition nationale romaine qu'incarnait la papauté et à l'opposition des populations italiennes. Cependant, partout où l'Etat pouvait directement intervenir, c'est-à-dire dans l'administration et dans l'Eglise, partout où il pouvait indirectement faire sentir son action, c'est-àdire dans la société et dans l'art, les exarques se sont efforcés — non sans succès — de propager les idées, la culture, la langue, les habitudes grecques ; et par eux, rhellénisme pénétra profondément en Italie, à ce point qu'au ti* et au vu* siècle, Ravenne tétait une ville tout orientale et que, vers le milieu du VII* siècle, Rome même, gouvernée par des papes grecs ou syriens, toute pleine de moines grecs et de colons orientaux, était une ville à moitié byzantine *. On sait d'autre part quel fut au moyen âge le prestige de la cité impériale en Occident. Pour toutes les œuvres d'art d'exécution difficile et de qualité rare, on s'adressait à Constantinople. C'est là qu'au XI* siècle, les Italiens commandaient les portes de

1. On me permettra de renvoyer pour ce point à mon livre sur l'Exarchat de Ravenne, p. 241-288, au chapitre sur l'hellé-^ nisme dans l'Italie byzantine.

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bronze niellées d'argent dont ils voulaient parer leurs églises, là que Didier, abbé du Mont-Cassin, faisait exécuter les pièces d'orfèvrerie, images en argent repoussé et doré, candélabres de bronze, devant d'autel émaillé, qui décoraient sa basilique, là que les doges de Venise demandaient le retable célèbre de la Pala d'Oro -, et c'est de là enfin que les marchands de Venise et d'Amalfî rapportaient les tissus merveilleux qui étaient la gloire de l'industrie de luxe byzantine. De même l'Occident prenait volontiers pour modèles de ses édifices les monuments les plus illustres de l'architecture orientale. L'église que Gharlemagne bâtit à Aix-la-Chapelle s'inspire visiblement de Saint- Vital de Ravenne ; Saint-Marc de Venise et Saint-Front de Périgueux sont des copies de l'église des Saints-Apôtres édifiée à Gonstantinople par Justinien. Enfin, c'est d'Orient qu'on appelait, dans toute l'Italie et jusqu'en Allemagne, les maîtres habiles capables d'exécuter les tâches difficiles, marbriers, mosaïstes, techniciens de l'émail et de la miniature, qui apportaient avec eux la révélation d'un art savant et raffiné, oublié en Occident depuis des siècles. On conçoit aisément tout ce que les Latins apprirent à leur école, et combien, dans ces conditions, dut être grande la part de Byzance dans l'épanouissement des arts en Occident.

Ce n'est pas tout. Entre le monde byzantin et l'Occident latin, les relations étaient bien plus actives et fréquentes qu'on ne pense. De bonne heure, on l'a vu, les commerçants de Syrie fréquentaient les ports de la Méditerranée occidentale et s'établissaient en Italie, en Afrique, jusqu'en Gaule. Les moines grecs remplissaient l'Occident de leurs pieuses fondations, soit qu'ils dussent au vu" siècle fuir devant l'invasion arabe ou au viii® devant la persécution iconoclaste, soit qu'entre le ix* et le xi^ siècle ils fussent encouragés par les empereurs à couvrir de leurs établisse-

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ments toute l'Italie méridionale. A ce courant qui venait de l'Orient, un autre correspondait qui entraînait les Latins vers Byzance. Pèlerins qui allaient à Jérusalem en passant par Constantinople, négociants de>Wenise, d'Amalfi ou de Pise qui trafiquaient dans les mers orientales et souvent s'établissaient dans la capitale grecque, diplomates de tous pays, aventuriers de toute race, voyageurs de toute nation, laïques et religieux, civils et militaires, une multitude d'étrangers s'en allaient vers la grande ville orientale, dont le moyen âge tout entier rêvait comme d'une cité de merveilles. Les Croisades augmentèrent encore cet afflux de visiteurs et multiplièrent le nombre de ceux qui s'installèrent en Orient. Enfin, à l'époque des Paléologues, entre la fin du xiii^ et le milieu du XV' siècle, les relations entre Byzance et l'Italie étaient plus actives que jamais. De ces rapports continuels, de ce va-et-vient incessant entre les deux mondes, il était impossible que rien ne résultât. Tous ces hommes qui venaient ou revenaient d'Orient apportaient avec eux des objets et des formes d'art ; non seulement ils faisaient connaître à l'Occident les épices et la pourpre, des cultures nouvelles ou des tissus inconnus ; mais ils lui révélaient les orfèvreries précieuses, les ivoires, les manuscrits enluminés, tout ce que créait l'art savant de Byzance, et encore les motifs décoratifs chers à l'Orient, les compositions célèbres qui paraient les sanctuaires illustres, et peut-être les plans mêmes des édifices fameux. Ils apportaient des idées aussi, l'écho du grand mouvement intellectuel, juridique ou philosophique, dont Constantinople était alors le foyer incomparable, l'écho des légendes et des contes populaires qui venaient du fond de l'Orient lointain. De tout cela, l'Occident devait tirer des enseignements infinis, et de ces échanges qui durèrent aussi longtemps que dura l'empire byzantin, ne pouvaient manquer de

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sortir pour l'histoire de la civilisation des conséquences d'une importance capitale.

Byzance et Tart occidental. — Ce fut d'abord — et essentiellement — dans le domaine d el'art.

Peu de problèmes dans l'histoire de l'art ont été plus discutés que celui des influences orientales sur l'art chrétien d'Occident : c'est ce qu'on nomme M la question byzantine ». On a, à ce propos, tour à tour exagéré et réduit outre mesure la part de Byzance. Des amours-propres chatouilleux se sont troissés, par une forme assez étrange du patriotisme, à la pensée que l'art national de l'Italie, de la France ou de l'Allemagne pût detoir quelque chose à une influence étrangère ; et inversement, avec la même absence d'esprit critique et un parti-pris non moins intransigeant, d'autres savants ont voulu à toute force retrouver partout la trace de l'Orient. Il faut, pour résoudre cette question délicate, procéder avec plus de précision scientifique, ne point aborder le problème en bloc, mais l'examiner suivant les différences d'époque et de pays. Toutefois, quelques réserves de détail qu'on doive faire dans cette étude, on peut, de façon générale, affirmer que, pendant des siècles, l'art byzantin fut vraiment, comme on l'a dit, « l'art régulateur de l'Europe », et qu'il eut pendant toute la première partie du moyen âge comme la direction générale de l'art dans tout l'Occident chrétien.

Dès le V* siècle, Tinfluence de l'Orient s'exerçait toute-puissante en Italie, en Afrique et jusque dans la Gaule. A Ravenne, les mosaïques du mausolée de Galla Placidia et du baptistère des orthodoxes, sont l'œuvre incontestable — et le chef-d'œuvre — d'artistes orientaux, formés peut-être à cette grande école d'art qui florissait alors à Antioche de Syrie. Dans

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l'Afrique du Nord, les édifices religieux s'inspirent des modèles que fournissaient la Syrie et l'Egypte. Et jusque dans les monuments de la région de Trêves, on rencontre la trace d'anciennes relations avec l'Orient. Mais lorsque, au vi' siècle, Byzance rétablit sa domination sur l'Italie, l'action de l'art byzantin s'y manifesta plus puissamment encore. Saint-Vital de Ravenne est une pure église byzantine, et les mosaïques qui la décorent, comme celles de Saint- Apollinaire-Neuf et de Saint-Apollinaire in Classe, comme celles encore de la basilique de Parenzo, comptent parmi les plus authentiques et les plus admirables créations de l'art gréco-orieptal. Les mosaïques des monuments romains du vn" siècle, de Sainte- Agnès, de l'oratoire de Saint- Venance, de la chapelle du pape Jean VII, procèdent des mêmes modèles, et les fresques de Santa Maria Antica, qui s'échelonnent de la fin du vii^ siècle au milieu du ix®, sont, dans l'ensemble, absolument byzantines par les compositions, les types et le style. La crise iconoclaste, en amenant en Occident les artistes chassés par les adversaires des images, ne fit que renforcer en Italie le courant oriental. A Rome, dans la basilique de Sainte-Praxède, qui date de la première moitié du ix^ siècle, la chapelle de Saint-Zénon, toute étincelante de marbres et de mosaïques d'or, est un pur joyau oriental. Et, par l'intermédiaire de l'Italie aussi bien que-' par des rapports plus directs avec l'Orient, la Renaissance carolingienne a dû infiniment à Byzance. Sans doute, d'autres apports vinrent se confondre dans ce mélange éminemment composite que fut l'art carolingien. Mais, dans des édifices tels que le dôme d'Aix-la-Chapelle ou l'église de Germigny-les-Prés, dans la décoration des beaux manuscrits carolingiens du ix^ siècle, l'ensemble a une couleur tout orientale. Pour la période qui va du vil* siècle au ix^, comme pour celle qui s'étend

du IV*' au Vie, la, question byzantine semble nettement se résoudre en faveur de Byzance.

Mais c'est surtout pendant la période où l'empire grec fut vraiment à l'apogée de sa grandeur, au moment de cette renaissance macédonienne qui, commencée vers le milieu du ix« siècle, se prolongea jusqu'au xii% que Byzance joua dans le développement de l'art occidental un rôle prépondérant. Partout alors on imite les modèles que fournissent les édifices de l'Orient chrétien, à Saint-Marc de Venise comme dans les églises à coupoles du Périgord^ comme dans les monuments romans de l'école rhénane. Partout, la décoration s'inspire des motifs chers à l'Orient, et l'art roman en particulier puisa largement dans ce trésor de formes et de compositions. Partout, l'intérieur des basiliques se pare, comme en Orient, de mosaïques étincelantes. Venise, largement ouverte à toutes les influences orientales, est presque une ville grecque, et c'est à des mosaïstes byzantins qu'elle demande la décoration de la basilique de Torcello et la plus belle partie de la parure de Saint-Marc. A l'autre extrémité de l'Italie, dans la Sicile normande, ce sont des mosaïstes byzantins encore qui travaillent à Cefalii, à la Martorana, à la Chapella palatine, de même que dans le palais ou dans les maisons de plaisance des rois. Entre ces deux provinces de l'art chrétien d'Orient, l'Italie méridionale ne doit pas moins à Byzance : la grande école du Mont-Cassin se forme aux leçons des maîtres appelés de Gonstantinople ; aux portes de Rome, des artistes grecs décorent l'église du monastère de Grotta-Ferrata; la Toscane même et l'Italie du Nord sont pleines d'artistes qui travaillent dans « la manière byzantine » ; et si, selon les régions, la portée de l'action exercée par les maîtres grecs et la durée de leur influence ont été différentes, il n'en demeure pas moins, que l'Italie a dû à Byzance l'art savant qui

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a produit la magnifique floraison de la fin du xi« et du xu* siècle, qu'elle lui a dû non seulement les modèles, portes de bronze, étoffes somptueuses, émaux précieux, manuscrits richement enluminés, ivoires ciselés, dont elle s'inspira, mais qu'elle lui a pris encore l'ordonnance symbolique de la décoration de ses églises et les traits essentiels de son iconographie.

Ce n'est point en Italie seulement que l'art byzantin a exercé cette profonde influence. En France, le problème des origines de l'art roman se lie étroitement à la question byzantine, et on peut croire que l'architecture romane dut à l'Orient plus qu'on ne pense, et que l'art décoratif du xi^ et du xii" siècle s'inspira longtemps de ses leçons. En Allemagne, depuis le x» jusqu'au xiii* siècle, on constate pareillement l'influence byzantine, à laquelle ne fut point étranger sans doute le mariage de la Grecque Théophano avec le fils d'Otton le Grand. On retrouve dans les monuments de l'architecture germanique bien des traces d'imitation byzantine, et davantage encore dans les manuscrits qu'illustrèrent au x' siècle les écoles de Reichenau et de Trêves, celle de Ratisbonne au xi*; et cette influence persista jusqu'au xiii" siècle même, bien au delà de la renaissance ottonienne. Sans doute il ne faut point exagérer les choses. « L'art d'Orient, on l'a dit justement, a plutôt contribué à éveiller chez les artistes d'Occident la conscience de leurs qualités propres »; et sous l'influence d'autres courants et d'autres traditions, beaucoup d'entre eux se sont assez vite émancipés de la tutelle de leurs maîtres grecs. Pourtant, en Italie surtout, le puissant courant byzantin n'a jamais cessé, malgré quelques temps d'arrêt, de reprendre sa marche, pour se répandre victorieusement sur l'Occident. Cette fois encore, du x^ au xn^ siècle, la question byzantine se résout en faveur de l'Orient.

Au XII!', au XIV® siècle, l'art byzantin continua à

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exercer une influence profonde sur l'Italie. Dans le sud de la péninsule, au xiv* siècle, les peintures qui décorent les églises sont, par le style comme par l'iconographie, absolument orientales, même quand elles sont l'œuvre d'artistes toscans. En Toscane, des maîtres tels que Giunta de Pise, Margaritone d'Arezzo, Guido de Sienne, sont des byzantinisants. Le mosaïste de la tribune du baptistère de Florence est un élève des Grecs, comme le peintre des fresques du baptistère de Parme. Jusqu'à la fin du xin* siècle et à l'aube du xiv®, l'art byzantin a transmis incessamment à l'Italie un trésor lentement accumulé de procédés, de formes, de conceptions du paysage, d'arrangement des architectures, d'ordonnance des compositions ; il lui a transmis aussi, par les icônes innombrables répandues dans toute l'Italie, cette iconographie nouvelle, plus complexe et plus riche, d'un caractère plus mystique et plus pathétique qui, vers ce temps, s'élaborait en Orient. C'est dans ce trésor qu'ont puisé à pleines mains les plus grands des primitifs, Gimabué, Duccio, Giotto même : et si parfois l'art byzantin du xiii® et du xiv® siècle a dû quelques rares inspirations à Part siennois ou vénitien, l'Italie du Trecento a dû bien davantage encore à Byzance, et les grands maîtres de la Toscane, à l'aube du xiv® siècle, n'ont été par bien des côtés que des Byzantins de génie.

L'influence intellectuelle de Byzance sur l'Occident. — L'Occident a dû à Byzance bien d'autres choses encore que des enseignements artistiques : elle lui a dû des idées, qui ont eu une longue fortune.

La conception du pouvoir impérial, tel que Byzance l'avait connu, tel que le Code Justinien l'avait défini,

était un modèle bien fait pour plaire à l'absolutisme de tous les souverains. Dès la fin du x« siècle, l'empereur Otton III, le fils de la Grecque Théophano, se plaisait, dans son palais de l'Aventin, à ressusciter autour de lui tout le cérémonial de Byzance, à distribuer aux grands dignitaires de sa cour les titres sonores empruntés à la hiérarchie du Palais-8acré, à revêtir le somptueux costume des basileis, et à se faire, comme eux, adorer à l'égal d'un Dieu. Et il se flattait ainsi, comme le déclare la légende inscrite sur son sceau, d'avoir fait revivre l'empire romain. Ce n'étaient là que les rêves magnifiques d'un jeune prince mystique et épris de grandeur. Byzance devait apporter un fondement plus solide aux théories sur lesquelles pouvait se fonder la royauté absolue.

De bonne heure, la connaissance du droit justinien passa en Italie : au milieu du xi* siècle, les écoles de droit de Rome, de Ravenne, de Bologne, étaient prospères, et les Institutes aussi bien que le Digeste y étaient connus. Mais lorsque, vers la fin du xi^ siècle, Irnérius introduisit à Bologne une méthode nouvelle, lorsqu'il entreprit, au lieu de la déformer comme faisaient ses prédécesseurs, d'étudier dans toute sa pureté originale la législation de Justinien, lorsque dans ses gloses il s'appliqua à en déduire les rigoureuses conséquences, l'Ecole de Bologne en prit vite une prodigieuse importance. Frédéric Barberousse, dans une constitution célèbre (1158), marqua sa bienveillance auxjuristes bolonais, parce que, dans leur enseignement, il trouvait le meilleur point d'appui pour les revendications du droit impérial. A la fin du xn« siècle, les étudiants affluaient par milliers à Bologne de tous les pays de l'Occident, et les glossateurs fameux du XIII* siècle, Accurse, Odofredus, Rolandino de Romanzi, dont les curieux tombeaux s'élèvent encore aujourd'hui à Bologne, en face de l'église de Saint- François, donnaient à l'Ecole une réputation univer-

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selle. Tandis que Paris représentait pour l'Europe entière la dialeclique, Bologjie était la grande Université de la jurisprudence. On y commentait les monuments authentiques du droit justinien, et la science qui s'y créait, protégée par les papes et par les empereurs, devait « régner sur toutes les directions de l'esprit, avec un empire semblable à celui de notre scolastique ».

Des traditions impérialistes des glossateurs de Bologne s'inspirent les légistes de Frédéric II de Hohenstaufen, quand ils proclament que l'empereur est « la loi vivante sur la terre », et qu'ils lui attribuent le droit de disposer des choses ecclésiastiques aussi lilfi'ement que des intérêts séculiers de l'empire. C'est de Bologne que s'inspirent les écoles de droit romain d'Alais ou de Montpellier, oîi se sont formés les légistes de Philippe le Bel, Pierre Flote, Guillaume de Plaisians, Guillaume de Nogaret, tous ces hommes qui ont formulé et défendu en juristes savants et retors les droits et les prétentions de la monarchie absolue. Le roi de France, déclarent-ils, « est audessus des lois », et il peut révoquer sans scrupules dans l'intérêt public les constitutions de ses prédécesseurs. En face de la prétention pontificale de « commander aux rois et aux royaumes », ils proclament les droits et l'indépendance de la couronne ; et l'attentat d'Anagni, la violence faite à Boniface VIII par Nogaret et Colonna, a une couleur toute byzantine. C'est du droit justinien que procède la conception que les légistes se font du pouvoir royal ; c'est dans le droit justinien qu'ils puisent leurs arguments pour justifier l'omnipotence royale, En face de l'idée féodale que le moyen âge se faisait de la royauté, un esprit nouveau apparaît, d'où sortira l'Etat moderne dans sa forme absolue et centralisée. La monarchie de Louis XIV elle-même procède du droit justinien; le grand roi, comme le basileus, est investi d'une

autorité sans limites et de droit divin. Et par tout cela, Byzance lointaine a répandu et maintenu jusque dans le monde moderne bien des idées, dont parfois on ne reconnaît même plus l'origine véritable.

D'autres choses encore sont venues à l'Occident de Byzance. Si étrange que la chose puisse sembler, quand on pense à l'hostilité qui existait entre l'Eglise grecque et l'Eglise romaine, la supériorité incontestable que, jusqu'au xii® siècle, la théologie byzantine eut sur celle de l'Occident, a assuré à la première une influence certaine sur la seconde, depuis Scot Erigène qui, au ix* siècle, traduisait Denys l'Aréopagite et Maxime le confesseur jusqu'à Pierre Lombard et à saint Thomas d'Aquin qui s'inspiraient de JeanDamascène. La France du moyen âge doit semblablement à Byzance plus d'un de ces contes populaires qui, du fond de l'Orient lointain, sont venus, par l'intermédiaire du monde grec, fournir la matière de nos fabliaux; et elle lui a dû aussi plus d'une de ces pieuses et édifiantes légendes, dont ont tiré profit les hagiographes et les auteurs de romans d'aventures. Il y a dans la littérature française du moyen âge plus de choses qu'on ne pense qui viennent de l'Orient grec.

Mais c'est l'Italie du xv* siècle surtout qu'i a dû infiniment à Byzance. On sait commeht, tandis que les écoles d'Occident commentaient exclusivement la philosophie d'Aristote, l'Université de Gonstantinople, dès le xie siècle, avait, avec Psellos, remis en honneur les doctrines platoniciennes; c'est par Byzance, au XV* siècle, que l'Italie connut Platon, grâce aux Gémiste Pléthon et aux Bessarion, et on sait quelle fut, à Florence d'abord et puis dans tout l'Occident, la fortune du platonisme et l'influence profonde qu'il exerça. La connaissance de la langue grecque, que l'Italie rapprit au xiv' siècle, la connaissance des auteurs grecs, dont les lettrés byzantins apportèrent les manuscrits en Occident, n'eurent pas de moindres

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conséquences pour la rénovation intellectuelle. On sait quel puissant courant d'humanisme s'était, dès la fin du xin« et au commencement du xiv» siècle, manifesté dans la Byzance des Paléologues et comment les grands professeurs de l'Université de Constantinople, les Planude, les Moschopoulos, les Trikiinios, y furent alors les initiateurs du réveil des études classiques. C'est autour d'eux que se formèrent et c'est de leurs ouvrages que s'inspirèrent les hommes qui allaient apporter en Italie la tradition de Thellénisme. Dès la fin du xiv« siècle, Manuel Chrysoloras venait enseigner le grec à Florence, et après lui vinrent son parent Jean Chrysoloras et Georges de Trébizonde, qui professa à Venise. Quand la chute de Constantinople devint imminente, quand surtout la ville fut tombée aux mains des Turcs, l'exode des lettrés byzantins vers rOcciçlent ne fit que s'accroître. On y vit arriver, entre le milieu du xv^ et l'aube du xvi« siècle, Jean Argyropoulos et Théodore Gaza, Démétrios Chalcondyle et Andronic Callistos, Marc Musurus et les deux Lascaris, Jean et Constantin, et bien d'autres réfugiés, qui tous apportaient avec eux des manuscrits précieux, qui tous rapprenaient à l'Occident l'admiration des chefs-d'œuvre de la Grèce et les lui rendaient accessibles, à la fois par l'enseignement qu'ils donnaient du grec et par les traductions qu'ils faisaient de ces ouvrages fameux. Sans doute, parmi ces Byzantins, il y avait, à côté de ceux qu'on a nommés, d'assez pauvres gens, de culture médiocre et de caractère contestable, descendants lointains de ces Graeculi, que Rome antique avait accueillis et méprisés. Ils n'en ont pas moins tous contribué au grand mouvement de l'humanisme : et s'il est exagéré de dire, comme on l'a fait, que sans Byzance, l'humanité n'eût point été certaine de voir la Renaissance, à tout le moins est-il incontestable que Byzance a aidé à la produire — merveilleusement.

CONCLUSION L'héritage de Byzance.

Byzance et les Turcs. — Byzance et l'hellénisme. — Byzance et la Russie. — Byzance et les ambitions balkaniques.

Ce que fut Byzance au cours de sou existence millénaire, quelle place elle tint durant de longs siècles dans 'l'histoire de la civilisation, quels services enfin elle rendit au monde européen, on a tâché de le montrer dans les chapitres de ce livre. Dans l'ordre des faits politiques, Byzance a été longtemps le champion de la chrétienté contre l'Islam ; elle a, par sa tenace résistance, brisé entre le vni" et le xi« siècle l'assaut des Arabes ; plus tard, elle a retardé et affaibli celui des Turcs. Dans l'ordre des choses intellectuelles, Byzance a été longtemps le défenseur de la civilisation contre la barbarie. Dans les limites de l'empire grec se sont conservées et développées les traditions du monde antique, et une civilisation y a fleuri, qui fut peut-être la plus brillante et la plus raffinée que le moyen âge ait connue. Byzance a été l'éducatrice de l'Orient slave et arabe ; à son école l'Occident a appris infiniment, et c'est à son rayonnement que s'est, au xV siècle, allumé le flambeau de la Renaissance. Mais ce n'est pas tout. Alors même que Byzance fut tombée, alors même qu'elle eut cessé d'exister en tant qu'empire, elle continua à exercer dans le monde oriental une influence toute-puissante, et elle l'exerce encore aujourd'hui. Des extrémités de la Grèce au fond de

L HERITAGE DE BÎZANCE dZO

la Russie, tous les peuples de l'Europe orientale, Turcs et Grecs, Serbes et Bulgares, Roumains et Russes, ont conservé le vivant souvenir et recueilli les traditions de Byzance disparue. Et par là cette vieille histoire lointaine, assez mal connue, un peu oubliée, n'est point, comme on le croit trop volontiers, une chose morte : elle a laissé jusqu'en nbtre temps des traces profondes, incontestables, dans le mouvement des idées et dans les ambitions de la politique.

Byzance et les Turcs. — Quand les Turcs, par la prise de Constantinople, eurent détruit l'empire byzantin, ils n'héritèrent ^as seulement des territoires sur lesquels avaient régné les basileis et de la puissance politique qu'ils avaient exercée. Ces rudes soldats empruntèrent bien d'autres choses à la monarchie qu'ils semblaient avoir anéantie.

Les Turcs n'étaient ni des administrateurs ni des juristes; ils entendaient peu de chose à la science politique. Ils modelèrent donc en grande partie leurs institutions d'Etat et leur organisation administrative sur ce que leur offrait Byzance. L'étiquette pompeuse dont s'entourèrent les souverains turcs du xvi^ et du XVII* siècle a toute la complication minutieuse du cérémonial byzantin, et le sultan, comme on l'a dit justement, ne fut « qu'un basileus musulman. « Autour de lui, la hiérarchie des fonctionnaires, tels que Mahomet II la constitua dans le Kanoun-Nameb . rappelle curieusement les usages de l'empire grec : M rien ne ressemble plus, dit A. Rambaud, aux deux domestiques des scholes d'Orient et d'Occident que les deux beylerbegs d'Anatolie et de Roumélie ; au grand domestique que le grand-vizir ; au mégaduc que le capitan-pacha ; au grand logothète que le réïs-

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effendi ; aux autres logothètes que les defterdars », au secrétaire impérial {kni t6u xavtxXet'ou), que le nichandji. Il y a tout lieu de croire que, dans les provinces, les sandjaks ottomans correspondirent assez exactement aux anciens thèmes byzantins, le beg du sandjak au stratège du thème, et que les Ottomans conservèrent les cadres que leur léguait l'administration impériale. On peut se demander dans quelle mesure les Turcs s'inspirèrent de l'institution des fiefs militaires, sur lesquels Byzance fondait son armée : il est certain du moins que ces fiefs ont leur analogue dans les timars et les ziams, fiefs des spahis. Comme l'a dit très bien Zachariae de Lingenthal, « ce serait une erreur complète de considérer les conditions juridiques officielles qui se rencontrent dans l'empiro ottoman comme le produit de créations spécifiquement turques ; » il est incontestable qu'il subsista longtemps, dans les institutions et les usages de l'Islam, beaucoup plus qu'on ne pense des traditions byzantines.

Les Turcs avaient besoin d'autre part d'administrateurs et de diplomates. Ils les trouvèrent en grand nom.bre parmi les vaincus. Non sans doute que les chrétiens, tant qu'ils restaient chrétiens, pussent avoir aucune part aux 'affaires et au gouvernement ; mais, s'ils se convertissaient à l'Islam, leur fortune était assurée. Le sultan par ailleurs choisissait volontiers ses hauts fonctionnaires parmi les jeunes gens de naissance chrétienne, convertis de force à l'islamisme et entrés dans la domesticité du palais. « C'était, a dit Hammer, une maxime d'État chez les Osmanlis, qu'il fallait être fils de chrétien pour parvenir aux plus hautes dignités de l'empire. » On a remarqué que sur 48 grands-vizirs, 12 seulement étaient des fils de musulmans; les autres furent des Albanais, des Bosniaques, des Dalmates, des Croates, des Grecs; et en ceci encore les Turcs conti-

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nuaient la tradilion de Byzance, si empressée à convertir, à assimiler et à employer les vaincus. Bientôt Tadminislration ottomane* s'ouvrit même, pour quelques emplois, aux chrétiens. Les sultans demandèrent à ce qui restait des anciennes familles de noblesse byzantine, à cette adroite et souple aristocratie phanariote, de lui fournir ces grands drogmans, qui eurent presque rang de ministres, qui souvent dirigèrent en maîtres la diplomatie ottomane et dont l'influence fut parfois toute-puissante au palais, et plus tard ces hospodars chargés de gouverner la Valachie et la Moldavie et qui conservèrent autour d'eux, dans les cérémonies de leur investiture comme dans les actes de leur gouvernement, tout le rituel compliqué de l'ancienne étiquette byzantine.

Byzance et l'hellénisme. — Ainsi Byzance vaincue garda sou influence sur ses vainqueurs. Elle la garda bien davantage encore — et le fait est lourd de conséquences — sur les peuples balkaniques qui jadis avaient été ses sujets et qui maintenant étaient soumis à l'Islam. Si, dans l'Orient conquis par les Turcs, se sont conservées la langue et la culture helléniques, si les chrétiens de la péninsule des Balkans ont gardé la conscience de leur nationalité, le 'mérite en appartient tout entier à l'Eglise orthodoxe, héritière et continuatrice des traditions de Byzance.

Quand l'empire disparut, les Turcs ne se préoccupèrent guère de se rapprocher de leurs sujets chrétiens. Mahomet II leur promit le libre exercice de leur culte et la conservation de leurs biens, mais il les exclut de toute participation aux fonctions et à la vie publique; et pourvu qu'ils payassent les impôts fort lourds auxquels il les soumit, pour le reste il se désintéressa d'eux à peu près complètement. Les chrétiens, dans l'état musulman, demeurèrent donc comme des étrangers ; ils formèrent ce que l'admi-

nistration turque appela le roum-milletti, la nation byzantine, et de cette nation le sultan confia le gouvernement au patriarche œcuménique. Par le lirman donné au patriarche Gennadios, Mahomet II accorda à l'Eglise orthodoxe le maintien de sa hiérarchie et des privilèges que lui avaient concédés jadis les empereurs byzantins ; et de la sorte, en réorganisant son Eglise sur les bases de l'ancien droit byzantin, le patriarche devint tout à la fois le chef religieux et le chef politique de son peuple. L'Eglise eut ses tribunaux à elle, qui ne tardèrent pas à juger tous les procès entre chrétiens. L'Eglise eut ses écoles à elle que, d'après la loi ottomane, le patriarche et ses évêques eurent seuls le droit d'ouvrir et de gouverner. Et quoique le patriarche, en fait, se trouvât presque entièrement dans la main du sultan et que l'autorité turque traitât souvent les chrétiens sans ménagement, ce n'en fut pas moins une chose d'une importance capitale que l'organisation des chétiens en une vaste communauté qui, grâce à l'Eglise, garda sa cohésion et ses traditions anciennes, et dont le chef, le patriarche œcuménique, apparaît vraiment comme le successeur de l'empereur disparu. II hérita de lui, avec le prestige extérieur, une partie tout au moins de la puissance réelle, et de son palais du Phanar, il gouverna l'ensemble des Eglises chrétiennes, grecques ou slaves, qui existaient dans l'empire ottoman.

Ainsi, dans le monde chrétien soumis à l'Islam, l'Eglise joua un rôle essentiel : elle fut l'arche sainte où se conservèrent, avec la foi chrétienne, la langue, la tradition et la nationalité helléniques. Dans les écoles qu'elle ouvrit, dans cette « grande école de la nation », que le patriarche Gennadios s'empressa, au lendemain môme de la conquête, de reconstituer au Phanar, dans les écoles que, peu à peu, sur Finvitatiqn du Saint Synode, les évêques instituèrent dans

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leurs diocèses, si élémentaire et si pauvre qu'y semble parfois l'enseignemeRt, ce fat une chose grosse de conséquences que toujours cet enseignement ait été donné en grec : et lorsque, progressivement, au x\n% au xvin« siècle, cette admirable œuvre scolaire se développa et se fortifia, l'Eglise orthodoxe y trouva un instrument incomparable pour maintenir l'hellénisme dans l'empire des sultans et pour conserver aux Grecs la conscience de leur nationalité.

Mais ce n'est pas aux Grecs seulement que l'Eglise orthodoxe rendit ce service. Aux Serbes, aux Bulgares, aux Roumains, placés de même sous son autorité, elle offrit pareillement dans la communauté religieuse l'asile où se garda leur nationalité. Sans doute, les prélats phanariotes, placés à la tête de ces Eglises, ont eu souvent des défauts qu'on ne saurait nier : ils furent intrigants, oppresseurs, avides et corrompus ; ils administrèrent souvent avec une singulière maladresse les populations non grecques qui leur étaient confiées, et l'ignorance extrême du bas clergé indigène aggrava encore les ioconvénients de cette conduite du haut clergé. Pourtant, malgré les haines légitimes qu'ont soulevées souvent les évêques phanariotes, malgré les tendances trop exclusivement helléniques qu'au xvii^ et au xvni^ siècle surtout ils ont apportées dans leur gouvernement, il n'en demeure pas moins que l'Eglise orthodoxe a rendu d'immences services aux nations chétiennes des Balkans. Elle a maintenu pour elles les cadres où elles ont pu continuer à vivre, elle leur a donné en face du maître turc une sorte de cohésion, elle leur a permis surtout de garder le souvenir de leurs origines et le sentiment de leur nationalité. Pendant quatre siècles, dans l'Orient balkanique, l'Eghse orthodoxe a entretenu le patriotisme chrétien, et dans son ombre s'est préparé, au courant du xvni« siècle, le grand mouvement d'où sont, à l'aube du xix% sortis

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le réveil des nationalités opprimées et leur indépendance. Le 4 avril 1821, c'est l'archevêque de Fatras Germanos qui proclamait l'insurrection contre les Turcs et faisait jurer au peuple assemblé de combattre pour la patrie et pour la religion. Et le gouvernement ottoman sentait si bien tout ce que devait à l'Eglise orthodoxe le réveil inattendu des nationalités chrétiennes, que les premières victimes que frappa sa vengeance furent le patriarche de Constantinople, pendu le 22 avril 1821 à la porte de sa cathédrale, et plusieurs de ses métropolitains.

Jadis les peuples balkaniques étaient nés à la vie politique sous l'influence de Byzance. C'est à Byzance aussi qu'ils doivent leur résurrection, à cette Eglise orthodoxe, héritière des traditions de l'empire grec et qui, plus préoccupée encore de servir la cause nationale que la foi, a associé étroitement dans les âmes et fait fructifier l'idée de religion et l'idée de nationalité.

Byzance et la Russie. — Mais ce n'est point dans les Balkans seulement que subsista, durant les siècles qui suivirent la conquête turque, l'influence de Byzance. Elle s'est conservée, et plus puissante encore peut-être, en dehors des limites de l'empire des basileis, dans cette Russie dont Byzance avait été au xi' siècle l'éducatrice, et oii la tradition byzantine a été vraiment le fondement de l'Etat et de la vie nationale.

Quand l'empire byzantin s'écroula, les Grecs affluèrent à Moscou comme ils affluaient en Italie. Ivan III ouvrit la Russie à tous les émigrés qui venaient du monde grec: ils lui fournirent des hommes d'Etat et des diplomates, des ingénieurs, des artistes, des théologiens. Ils apportèrent également avec eux les

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manuscrits grecs, héritage précieux de la civilisation antique ; et par là, parallèlement à la grande Renaissance occidentale, une autr& Renaissance fleurit dans le Nord, Mais c'est surtout par le mariage d'Ivan III avec Sophie, la dernière des Paléologues (1472), que la Russie devint l'héritière politique de Byzance. En faisant de l'aigle à deux têtes byzantine les armes nouvelles de son royaume, le grand-prince de Moscou se proclama clairement l'héritier des empereurs grecs et marqua^ l'intention que sa capitale succédât à Byzance, comme celle-ci avait succédé à Rome. Et aussi bien, dans l'enceinte du Kremlin comme dans celle du Palais-Sacré, les églises et les monastères s'élevèrent à côté des casernes et des palais, et ce qui reste de l'habitation princière bâtie en 1487 rappelle étrangement l'aspect et la décoration de la résidence impériale byzantine. De même, le curieux livre appelé le Ihmostroï, composé vers la fin XV' siècle, montre une société toute semblable à la société byzantine et professe une sagesse assez analogue à la sagesse de Cecaumenos. Un siècle plus tard enfin, quand en 1589 Boris Godounof créa le patriarcat de Moscou, la Russie par ce nouvel acte sembla revendiquer aussi l'héritage religieux de Byzance et aspirer à prendre à la tête de l'orthodoxie la place de Constantinople profanée par les musulmans. Jamais depuis lors la Russie des tsars n'a oublié les ambitions que lui imposait cet héritage ni' laissé s'altérer l'empreinte que lui avait donnée son éducation byzantine. En ces dernières années encore, si l'on voulait prendre quelque idée der ce que fut le monde byzantin, c'est vers la cour de Saint-Pétersbourg et vers le Kremlin de Moscou qu'il fallait tourner les yeux. Nulle part, mieux que dans la Russie tsarienne, ne s'était conservée la vivante image de Byzance disparue. La conception du pouvoir impérial y procédait

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directement de la conception byzantine. « Le tsar,

dit A. Leroy-Beauiieu, est l'oint du Seigneur, préposé par la main divine à la garde et à la direction du peuple chrétien ^ ». Il est aux yeux du peuple le lieutenant de Dieu sur la terre ; et quand, au Kremlin, dans Ouspenski Sobor, il reçoit par les soins de l'Eglise, et selon le rite emprunté à Byzance, l'onction sainte, il devient par là à la fois le maître absolu et le suprême représentant de l'orthodoxie. Autour de l'autocrate, une étiquette, compliquée rappelle toutes les habitudes et toutes les pompes du cérémonial byzantin. Dans la Russie du xvi« et du XVII* siècle, les réceptions solennelles, les audiences des ambassadeurs évoquaient, au Palais des facettes, toutes les splendeurs du luxe byzantin et montraient le même étalage de tapisseries et d'orfèvreries précieuses, le même déploiement d'uniformes autour du trône tsarien, et jusqu'aux lions mécaniques qui rugissaient formidablement, et aussi les mêmes formules serviles de soumission et les mêmes prosternements devant le maître. Jusqu'au xx* siècle, la cour russe gardait beaucoup de cette étiquette, et ses fêtes, dans le décor du Kremlin, conservaient la marque nettement byzantine. Et surtout, comme à Byzance, dans un état où tout dépendait delà faveur du prince, la cour avait pris et gardé une place prépondérante et exerçait un impérieux attrait sur tous ceux qui cherchaient les, emplois, la richesse ou l'infiuence.

Semblablement, comme à Byzance, l'Eglise russe est placée dans une étroite dépendance de l'Etat. Non sans doute que le tsar fût, comme on le pense parfois, une sorte de pape national. Les tsars furent rarement des théologiens comme l'étaient les basileis,

1. CeUe citation et les suivantes sont empruntées au beau livre d'A. Leroj-Beauiieu, l'Empire des Tsars, t. I et III.

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et ils ne se sont point en général ingérés dans les questions de dogme et de discipline. Cependant, « placée à côté d'un tsar omnipotent, grandie à l'ombre d'un pouvoir illimité » l'Eglise russe n'a pu être autre chose « qu'une Eglise d'Etat, et d'un Etat autocratique » ; et « heureuse d'être honorée par le tsar orthodoxe», elle a accepté avec joie cette subordination ; « loin de se révolter contre le pouvoir suprême, elle s'est fait un mérite de se montrer humble et soumise ». L'autorité du tsar sur elle a grandi encore le jour où Pierre le Grand supprima le patriarcat. Le peuple, écrivait le tsar, s'était habitué « à considérer, en toutes choses, moins l'autocrate que le pasteur suprême, jusqu'à prendre parti pour le second contre le premier, se figurant ainsi embrasser la cause même de Dieu ». De cela, Pierre ne voulut point : « à côté du trône impérial, il n'y avait pas de place pour le trône patriarcal » ; et en conséquence, « sur ce point, le tsar renchérit sur l'autocrator byzantin ».

Ce n'est point seulement par son étroite dépendance à l'égard de l'Etat que l'Eglise russe fait penser à Byzance. Cette Eglise, comme l'Eglise byzantine, attache une importance extrême aux rites et au cérémonial; sur ce point, « le Russe a encore renchéri sur le formalisme byzantin ». Cette Eglise aime et vénère les icônes miraculeuses, auxquelles elle attribue de prodigieuses vertus. « La Ptussie en est peut-être plus riche que l'Italie ou l'Espagne ». Dans cette Eglise aussi, comme dans le monde grec, on peut remarquer la grande place faite aux moines, le nombre et la richesse des monastères, et la supériorité du clergé noir, seul qualifié pour parvenir à l'épiscopat. Cette Eglise enfin a été, comme l'Eglise byzantine, une ardente propagatrice de l'orthodoxie. Elle a, dans ce vaste empire des tsars, réunissant tant de nationalités diverses, converti bien des dissidents, en Sibérie les

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peuples d'origine turque ou mongole, en Russie les tribus finnoises et bien d'autres, et elle a lait des prosélytes de la mer Noire jusqu'au Pacifique. Comme l'Eglise byzantine, l'orthodoxie russe « ne s'est pas plus confinée dans une race que dans un état » ; et elle aussi, dans la monarchie tsarienne, a aidé puissamment, par la profession d'une même foi, à établir une manière d'unité.

L'administration impériale a travaillé à la même tâche par les mêmes procédés que jadis Byzance employa. Comme à Byzance, la noblesse russe s'est largement ouverte aux familles d'origine étrangère, et le gouvernement des tsars s'est empressé à gagner et à employer les hommes les plus considérables des peuples qu'il avait soumis. Comme jadis les basileis, les tsars ont eu à leur service des Géorgiens et des Arméniens, des Baltes et des Polonais, des Turcomans dont les noms à peine russifiés attestaient clairement l'origine. Ils ont eu le même souci que Byzance avait eu d'assimiler les vaincus et la même habileté à y parvenir. Et par ailleurs, dans cette monarchie où, comme dans l'empire grec, la bureaucratie tenait si grande place, l'organisation de l'administration semble calquée sur le modèle byzantin. Les quatorze degrés du tcliin, où Pierre le Grand rangea tout le monde officiel russe, rappellent à s'y méprendre le classement des dignités du Palais-Sacré. C'est le même système de hiérarchie sociale établi d'après la fonction, le service, le grade, et c'est le même principe d'avancement dépendant de la volonté du maître.

On pourrait aisément multiplier ces exemples. Mais il est un point surtout où l'héritage de Byzance a exercé sur la Russie une profonde influence. En se proclamant les héritiers des basileis, les tsars 'avaient accepté une double tâche, celle de protéger dans l'Orient tout entier les chrétiens, celle de préparer

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contre l'Islam la revanche de 1453. Ils n'ont point manqué à ce double devoir. Comme Tsarigrad jadis attirait les Varègues de Kîef, Constantinople depuis le xvni° siècle est devenu l'objet constant des ambitions des tsars. Le testament fameux de Pierre le Grand est un document certainement apocryphe : il n'en indique pas moins nettement les tendances de la politique russe. Anna Ivanovna comme Catherine II, Alexandre I" comme Nicolas I" ou Alexandre If ont rêvé de restaurer l'empire de Byzance et de ceindre la couronne impériale dans Sainte-Sophie rendue à l'orthodoxie. « Depuis l'aube de l'histoire russe, dit un écrivain russe, l'idéal de la Russie, sa grandeur et sa gloire ont été à Constantinople ». « La cathédrale de Sainte-Sophie, écrit un autre, donne à notre vie nationale son véritable sens. » Remplacer sur la coupole de la Grande Eglise le croissant par la croix d'or, rallumer dans la basilique profanée les cierges éteints par les Turcs, tel a été le but idéal que, depuis des siècles, la Russie s'est proposé, et tout ensemble elle a rêvé d'affranchir les peuples chrétiens du joug ottoman et de mettre la main sur Tsarigrad, « indissolublement liée à l'idée du tsarisme chrétien ». Le jour où Moscou devint l'héritière de Byzance a fixé pour des siècles la politique de l'empire des tsars.

Byzance et les ambitions balkaniques. — Mais ce n'est point sur la Russie seule que Sainte-Sophie exerce son attraction puissante. Tous les peuples que le XIX* siècle a fait renaître dans la péninsule des Balkans, Grecs, Serbes, Bulgares, Roumains même, tournent les yeux vers la Grande Eglise comme vers la métropole de l'orthodoxie. Les jeunes nations balkaniques, elles aussi, prétendent à l'héritage de

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Byzance et elles trouvent dans l'histoire de l'empire grec les titres de légitimité qui justiiient leurs ambitions.

Durant tout le moyen âge, on le sait, les états qui successivement grandirent à côté de Byzance dans la péninsule des Balkans ont rêvé tour à tour d'y conquérir l'hégémonie et, dans ce but, de s'assurer la possession de Constautinople. Ce fut l'ambition du premier empire bulgare qui, au x' siècle, entre les mains puissantes des tsars Syméon et Samuel, s'étendit des bords du Danube aux rivages de l'Adriatique et jusqu'à l'Èpire et à la Thessalie : et il s'en fallut de peu en 924 que Byzance n'en devînt la capitale. Ce fut, au xiii^ siècle, l'ambition du second empire b*j!gare qui, sous les Asen, s'étendit de la mer Noire à l'Adriatique et à la mer Egée : et il s'en fallut de peu en 1228 qu'un tsar bulgare ne régnât sur Constantinople. Et ce fut aussi au xiV siècle l'ambition du grand empire serbe que fonda Etienne Douchan, de cette Grande-Serbie qui posséda un moment toute la Macédoine occidentale, l'Albanie, l'Epire, la Thessalie, la Bosnie, le littoral de l'Adriatique : et il s'en fallut de peu en 1355 qu'un tsar serbe n'entrât en vainqueur à Bj'zance.

De tant de rêves caressés, de tant d'ambitions presque réalisées, le souvenir ne s'est point effacé. Si la Serbie a renoncé à toute prétention sur Constantinople et ne revendique guère que la moitié occidentale de la péninsule balkanique, la Bulgarie en revanche a, depuis sa résurrection, toujours orienté secrètement vers le Bosphore les âpres convoitises de sa politique. Le tsar Ferdinand a rêvé bien souvent de poser sur sa tête, sous les voûtes de Sainte-Sophie, la couronne impériale, de se faire proclamer, comme le fît autrefois Syméon, son lointain prédécesseur, « tsar et autocrate des Bulgares et des Grecs ». Dans la guerre balkanique de 1912-1913, Constautinople fut

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certainement l'objet précis des ambitions de la Bulgarie : et si la menace russe arrêta alors devant les lignes de Tchataldja ses armées victorieuses et leur interdit Constantinople, on peut croire — et les événements de 1915 l'ont suffisamment montré — que l'âme rancunière du tsar Ferdinand n'a point oublié cette déception ni pardonné à cevx qui la lui infligèrent.

La Grèce enfm, elle aussi, se proclame volontiers l'héritière de Byzance, et elle se considère même comme uoe héritière plus légitime que ne sauraient l'être les peuples slaves. Déjà elle occupe Salonique qui fut, aux temps byzantins, la seconde ville de la monarchie ; elle rêve — qu'on se souvienne des mémoires présentés à la fin de 1914 au roi Constantin par M. Venizelos — de vastes agrandissements dans cette Asie Mineure qui fut autrefois la force de l'empire byzantin. Et elle n'a pas oublié la légende fameuse, d'après laquelle un jour viendra où, dans Sainte-Sophie délivrée, le prêtre grec achèvera sur l'autel de la Grande Eglise la messe tragiquement interrompue par les Turcs en 1453.

Pour tous ces rêves, pour toutes ces espérances, pour toutes ces ambitions, l'histoire byzantine fournit des titres, des droits, des promesses. Et par là, dans tout cet Orient de l'Europe, cette histoire est demeurée étrangement vivante. Chez nous, Constantin Dragasès, qui tomba en héros sur la brèche de sa capitale, Syméon et Samuel, qui faillirent établir dans les Balkans l'hégémonie bulgare, et le grand tsar serbe Etienne Douchan ne sont guère autre chose que des noms — pas bien connus — inscrits dans les livres d'histoire. A Athènes, à Sofia, à Belgrade, ce sont des ancêtres glorieux, dont la mémoire reste vivante dans le peuple, dont il faut venger la mort ou reprendre l'œuvre pour l'achever. C'est parce qu'ilfi ont existé que leurs descendants ont sur l'héritage de Byzance

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des droits imprescriptibles et qu'autour de la coupole de Sainte-Sophie flottent tant d'infinies et magnifiques espérances. Depuis quatre siècles et demi, l'empire byzantin a disparu ; mais son souvenir subsiste ineffaçable et fort et, pour les peuples divers qui ont recueilli son héritage, son histoire — cette histoire qui nous sembler morte — contient toujours des promesses et des «âges d'avenir.

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