‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 34 sur 41 · Rambaud, loc. cit., p. X · texte numérisé non relu

Rambaud, loc. cit., p. X

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faisaient triompher le christianisme chez les Khazars, profondément pénétrés au vin* siècle par la propagande juive, et où au x* siècle encore le judaïsme était florissant. Pareillement on ne dira qu'un mot de cet apostolat glorieux que Cyrille et Méthode, pendant vingt années, poursuivirent en Moravie et dont le champ d'action s'étendit jusque chez les Slaves du Balaton et en Bohème. Dès la mort de Méthode (885), la retraite de ses disciples laissa désorganisée l'Eglise qu'il avait fondée ; et peu d'années après, l'invasion magyare ruinait à jamais l'éphémère empire morave. 11 y a dans l'œuvre de Byzance une partie plus essentielle, plus durable, et dont on ne saurait assez dire l'importance historique. En convertissant à l'orthodoxie les Bulgares, les Russes, les Serbes, Byzance avait sans doute pour principal souci de les soumettre à son influence; mais elle a en même temps fait quelque chose de plus, elle les a fait naître à l'histoire.

Byzance et la Bulgarie. — Dès le vm* siècle, l'influence byzantine avait commencé à pénétrer en Bulgarie. Pour prix de l'appui fourni à l'empereur Justinien II, le Khan Terbel avait reçu le titre de César, mis sur sa tête la couronne d'or, revêtu le manteau de pourpre broché d'or ; et à son exemple, dans le palais de leur vieille capitale de Pliska- Aboba, les Khans bulgares, conime hantés par le fantôme brillant de leur prédécesseur, s'étaient étudiés à jouer au basileus, et s'étaient proclamés, quoique païens, « souverains par la grâce de Dieu ». Le christianisme acheva de mettre sur eux l'empreinte de Byzance.

Vers l'an 864, Boris^ tsar de Bulgarie, se convertissait à la foi orthodoxe. La légende byzantine a paré cet événement de couleurs romanesques. On lit dans la continuation de Théophane que le prince

bulgare, grand chasseur, avait songé à faire représenter dans une de ses résidences quelques-uns des épisodes de son divertissement favori. Il s'adressa à cet effet à un moine byzantin nommé Méthode, mais au lieu de lui tracer un programme précis, il se contenta de lui ordonner de peindre « ce qu'il voudrait, pourvu que le sujet fût de nature à inspirer aux spectateurs de la crainte et de l'étonnement ». Poussé par quelque inspiration divine, le Grec eut l'idée de représenter la scène redoutable du Jugement dernier, telle que l'a imaginée l'iconographie byzantine. Et à cette vue, Boris fut si fort épouvanté que, pour éviter les supplices réservés aux damnés, il n'hésita pas à se faire baptiser.

La réalité est un peu différente, et il y eut dans les raisons qui décidèrent le barbare plus de politique que d'émotion religieuse. Placé entre l'empire byzantin et cette Grande Moravie où, à ce moment, pénétrait le christianisme, Boris, pratique, comprenait qu'il ne pouvait rester païen ; mais il cherchait de quel côté il trouverait plus d'avantage à demander le baptême ; et entre l'orthodoxie de Byzance voisine et la foi romaine que lui offrait l'Allemagne dont il était devenu l'allié, il hésitait. Conslantinople ne pouvait accepter que la Bulgarie entrât dans la sphère d'influence de l'Occident. Une démonstration militaire rappela le prince bulgare à la sagesse ; et comme on lui paya, en outre, sa conversion d'un agrandissement territorial, il se décida. Il demanda le baptême à Constantinople, reçut le nom chrétien de Michel, et le patriarche Photius, sentant bien toute l'importance de l'événement, salua avec complaisance dans le néophyte « le plus beau joyau de nos efforts ». Bientôt pourtant, mécontent des Grecs, le tsar bulgare se tournait vers Rome et demandait au pape Nicolas V d'établir dans son royaume le rite latin. Ce n'était pas le compte des Byzantins : le

gouvernement impérial n'entendait pas lâcher la Bulgarie. Devant les protestations grecques, Rome dut céder au concile de 869; le clergé orthodoxe se réinstalla en pays bulgare ; et lorsque, en 885, après la mort de Méthode, ses disciples durent quitter la Moravie, c'est en Bulgarie qu'ils trouvèrent asile, et ils achevèrent l'œuvre de la conversion du pays.

Désormais, avec la foi chrétienne, l'influence et la civilisation byzantines pénétrèrent profondément la Bulgarie. Le successeur de Boris, son fils Syméon, avait passé plusieurs années de sa jeunesse comme otage dans la ville impériale et il avait pris une admiration profonde pour la supériorité intellectuelle des Grecs, chez qui il avait étudié « la rhétorique de Démosthène et les sjilogismes d'Aristote ». Monté sur le trône, ce « demi-Grec », comme l'appellent les contemporains, eut pour premier souci do modeler sa cour barbare de Prçslav la Grande sur la cour somptueuse du basileus. Les écrivains du temps parlent avec admiration des bâtiments splendides, des hauts palais, des églises qui s'élevaient dans la ville tsarienne, des peintures sans nombre qui les décoraient, du resplendissement d'argent et d'or qui les environnait. Le prince y trônait, « en vêtements brodés de perles, avec des colliers de monnaies à son cou, des bracelets aux poignets, ceint d'une ceinture de pourpre », dans le magnifique costunje des empereurs de Byzance. Autour de lui siégeaient ses boyards, « décorés de chaînes d'or, de ceintures et de bracelets précieux ».La garde du tsar avait des cuirasses d'airain éblouissantes, des lances d'argent et d'or. Une étiquette toute byzantine se mêlait à un luxe encore barbare, et Syméon se sentait assez proche du basileus pour rêver de conquérir l'hégémonie dans les Balkans, de faire de Gonstantinople sa capitale et de prendre le titre de « tsar des Bulgares et autocralor des Romains ».

Son rêve magnifique s'évanouit en 924 aux portes deBvzance. Mais, grâce à ^-^ l^By/S^"^,,^^.l^°^forma. Syméon avait le goût des lettres II aima t a «entourer d'une cour de beaux esprits. Il faisait traduire en bulgare les œuvres les plus fameuses de la mterature byzantine, les chroniques célèbres e les ouvra-es des Pères. Lui-même aspirait a la gloire Sïire, et il composait un recueil d'extraits de Jean Chrysostome. Ses flatteurs le comparaient a « une diligente abeille, qui empruntait le suc de toutes les fleurs pour le répandre sur ses boyards >>. Et sans doute, par bien des côtés, par ses accès de cruauté et de despotisme asiatique, Symeon demeurait effroyablement barbare : il n'en a pas moins commencé à faire de la Bulgarie un état civilisé. En men.e temps il empruntait à Byzance ses maximes politiques :' il imposait à l'aristocratie des boyards 1 autorité monarchique, il appuyait solidement la royauté sur l'Eglise, qu'il subordonnait d'ailleurs, comme faisait rempereur grec, à sa toute-puissante volonté. Quand il mourut, la Bulgarie était devenue, au contact de Byzance, une nation. o, t^- „ r.^

Les quarante années du règne de son fils Pierre ne firent que renforcer l'influence byzantine. Marie a une princesse grecque, le tsar était allié fidèle le fils spirituel, presque le vassal du basileus; entre les deux cours, les relations étaient fréquentes et cordiales, et on avait à Constantinople pour « les amis bulgares » des égards particuliers. La chancellerie impériale accordait même au tsar bulgare le titre de basileus et proclamait son peuple c< le peuple très chrétien ». A la faveur de ces relations, la littérature et Part byzantins pénétraient dans la Bulgarie et a transformaient. Le royaume slave devenait un satdlite de Pempire grec, qui devait «^««^^ vers la fm du x« siècle et au début du xi% le conquérir et 1 an-

nexer.

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Assurément, sous l'empreinte byzantine, la Bulgarie garda sa nationalité et quelque chose aussi de sa rudesse barbare. Jamais elle ne se soumit que frémissante à l'autorité politique des empereurs ; sans cesse elle se révolta, et les Grecs que leur mauvaise fortune exilait en pays bulgare envoyaient volontiers au diable ces rustres mal odorants et sales, dont le caractère leur semblait « la source naturelle de toutes les méchancetés ». La Bulgarie n'en dut pas moins à l'influence byzantine d'entrer dans le cercle des états policés; et plus tard, au xiii* siècle, lorsque se constitua le second empire bulgare, les souverains de la nouvelle monarchie, de même que leurs prédécesseurs du X* siècle, eurent la hantise de Byzance et, comme eux, acceptèrent docilement son empreinte.

Byzance et la Russie. — Sur l'état russe qui, au ix° siècle, était né dans les plaines du Dnieper, la hantise de Tsarigrad n'était pas moins puissante. Dès le x® siècle, on Fa vu, les négociants russes venaient en grand nombre trafiquer à Byzance; les mercenaires russes servaient par milliers dans l'armée et la flotte impériales; et ainsi l'influence grecque commençait à pénétrer à Kief. Ici aussi, le christianisme acheva l'œuvre et introduisit en Russie la civilisation.

Dès la fin du ix* siècle, Basile P' avait rêvé de convertir les Russes, et un évèché de Russie avait été créé. Pourtant le christianisme n'avait pas fait encore dans le pays des progrès bien considérables, lorsque en 957 la grande-princesse Olga vint à Constantinople et y reçut le baptême. Quelque importance que la tradition russe postérieure ait attachée à cet événement, il n'en faudrait point exagérer la portée. Ce n'est que quarante ans plus tard, lorsque le petit-fils d'Olga, Vladimir, se convertit à l'orthodoxie, et avec lui tout son peuple, que le christianisme pénétra vraiment en Russie.

La vieille chronique russe qu'on appelle la chronique de Nestor a raconté de pittoresque manière les sollicitations dont le grand-prince fut l'objet de la part des représentants des différentes confessions, catholiques romains et catholiques orthodoxes, juifs et musulmans, et comment, avant de se décider, Vladimir voulut instituer une véritable enquête sur la meilleure des religions. Dans cette consultation, Byzance l'emporta. Les ambassadeurs russes revinrent de la grande ville du Bosphore, éblouis par les prestiges de la liturgie orthodoxe. « Nous avons vu à Rome, déclarèrent-ils, nous le reconnaissons, de grandes et belles choses. Mais ce que nous avons vu à Constantinople dépasse la compréhension humaine. » Vladimir se décida pour les Grecs. En 989, dans Cherson prise par ses armes, il reçut le baptême, en même temps qu'il épousait une princesse de la famille impériale. De retour à Kief, il ordonna la conversion en masse de son peuple. La Russie était chrétienne.

En recevant le christianisme, la Russie entrait dans la civilisation ; en le recevant par Bj^zance, elle se préparait à de plus hautes destinées encore. Pendant les soixante années qui suivirent la conversion de Vladimir, la Russie fut en étroite alliance avec l'empire grec, et pendant ce demi-siècle, au contact de Byzance, elle se transforma. Pour les prêtres orthodoxes que Vladimir avait ramenés à Kief avec lui, pour ses sujets nouvellement convertis, il fallait des églises : le prince en couvrit sa capitale et, pour les bâtir, il appela des architectes grecs, des peintres grecs pour les décorer. Il fonda des écoles, pour faire instruire les enfants dans la religion nouvelle, et ce furent des maîtres grecs qui dirigèrent ces écoles. C'est de Byzance que vint en 991 le premier métropolitain de Kief, et les clercs qui travaillèrent à répandre l'orthodoxie à travers le pays. Mais le chris-

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tianisme apporta à la Russie bien davantage encore. Dans l'ordre social, il eut pour effet de réformer la société, de resserrer les liens de la famille. Dans l'ordre politique, la révolution qu'il amena fut plus profonde et plus importante encore : une conception nouvelle de l'autorité souveraine apparut; le chef de bandes guerrières qu'avait été jusque-là le grandprince russe devint, à l'image de l'empereur byzantin, un souverain de droit divin; l'idée de TEtat naquit. Sur la législation aussi le christianisme exerça son influence, substituant la vindicte publique et le sentiment de la défense sociale au droit individuel et aux vengeances privées. Enfin la littérature byzantine, pénétrant en Russie, y apporta, avec les Livres Saints et les écrits des Pcrcs, les chroniques qui allaient servir de modèle aux chroniqueurs russes, les ouvrages philosophiques et scientifiques, les romans, bien d'autres choses, par lesquelles s'introduisirent une quantité d'idées, qui allaient transformer radicalement la vie morale et sociale de la Russie. L'art grec n'exerça pas une moindre influence : dans toutes les cités russes s'élevèrent de magnifiques églises, et « dans les villes aux remparts de boue, Vladimir fit surgir les églises aux coupoles d'or ».

Son fils laroslav (1015-1054) continua et acheva son œuvre. On l'a appelé leCharlemagnedelaRussie, et en effet il rappelle le grand empereur franc par son activité législative, par son goût des bâtiments, par son amour des lettres et des arts. Par lui, la Russie du xi* siècle devint ce que n'était plus la Russie du XVI* siècle, un état européen. Il voulut que sa capitale de Kief fût la rivale de Constanlinople, qu'elle eût, comme Byzance, sa Sainte-Sophie et sa Porte d'Or. Il la couvrit d'églises et de couvents, dont le plus fameux fut, au flanc de la falaise qui domine le Dnieper, le célèbre monastère des Catacombes. Intermédiaire entre le monde grec et le nord de l'Europe,

Kief eut une prospérité commerciale prodigieuse Les écrivains d'Occident l'appellent « l'émule de Constantinople et le plus bel ornement de la Grèce ». Et aussi bien, pour la faire telle, laroslav, comme son père, demanda tout à Byzance. Ce furent des moines de l'Athos qui apportèrent à Kief les règles de la vie monastique, des chantres grecs qui instruisirent le clergé russe, des artistes grecs qui frappèrent les premières monnaies russes, des architectes et des mosaïstes qui bâtirent et décorèrent Sainte-Sophie et en fîrentune église purementbyzantine. Les mosaïques, toutes accompagnées d'inscriptions grecques, qui aujourd'hui encore mettent leur flamboiement d'or à la courbe de la coupole et sur « le mur indestructible » de l'abside, sont, par l'ordonnance comme par le style, une des plus belles œuvres de l'art grec du xi° siècle. Les curieuses fresques qui décorent l'escalier des tours montrent de façon plus significative encore la hantise qu'exerçait sur le monde russe la splendeur lointaine du palais de Byzance : toute la vie de cour byzantine y apparaît en effet, avec son cérémonial, ses fêtes, ses divertissements, les courses du cirque, les tours d'acrobates, les danses étranges qui amusaient l'empereur et son peuple, avec tout ce qui frappait d'admiration et d'étonnement les visiteurs barbares qui venaient à Constantinople. Comme son prince, la société russe se modelait à l'exemple de Byzance : elle en gardait, au xvi* siècle encore, l'étiquette somptueuse et compliquée, les mœurs orientales telles que le Domostro'i nous les fait connaître, les costumes, les plaisirs et les superstitions. Et la Russie des tsars, formée par Byzance, est demeurée jusqu'à l'aube du xx* siècle, par son despotisme autocratique et son orthodoxie ombrageuse, par sa souple diplomatie comme par la mission politique et religieuse qu'elle s'est attribuée, la continuatrice de l'empire grec et la plus fidèle image du monde byzantin disparu.

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Byzance et la Serbie. — Les Serbes également, établis au commencement du vu® siècle dans le nordouest de la péninsule balkanique et le long des rivages de l'Adriatique, avaient reçu, dès le temps d'Héraclius peut-être, mais surtout vers le milieu du ix' siècle, à l'époque de Basile I", le christianisme de Byzance et ils étaient entrés dans la sphère d'influence de l'empire grec, qui les protégea au x* siècle contre les Bulgares et les aida à se reconstituer. Plus tard, à la fin du xu' siècle, lorsque, sous Etienne Némanya, la Serbie conquit son indépendance, lorsque, sous les successeurs de ce prince, sous Etienne Douchan en particulier, elle devint au xiv^ siècle le grand état de la péninsule, elle fut profondément pénétrée par l'influence byzantine.

C'est sur le modèle de Byzance qu'Etienne Némanya organisa l'état serbe et que son fils saint Sava constitua pour la Serbie une Eglise nationale, avec la liturgie slave et un chef indépendant. C'est vers le monde grec, vers la Sainte-Montagne de l'Athos, que le père et le fils tournèrent pareillement leurs regards pieux, quand saint Sava, plein d'une ferveur mystique, se retira à Vatopédi, quand Etienne Némanya, après son abdication, fonda le monastère de Chilandari pour y mourir en odeur de sainteté. Au xiii^ siècle et au XIV*, cette influence ne fit que s'accroître. Les Némanides épousent des princesses byzantines, ils entretiennent avec le monde byzantin des relations actives, ils ihterviennent fréquemment dans les aff'aires intérieures même de l'empire grec. Etienne Douchan rêva de conquérir l'hégémonie dans les Balkans et il se fit en 1346 couronner à Uskub comme basileus et autocrator des Serbes et des Romains. Le pouvoir royal devint alors en Serbie aussi absolu qu'à Byzance ; le roi, « autocrate par la grâce de Dieu », eut tout pouvoir et toute autorité dans l'Etat; il fut la source de la loi; il trôna, en-

touré d'une étiquette toute byzantine, dans le magnifique costume des souverains de Gonstantinople. Les hauts dignitaires qui l'environnaient, les ministres qui l'assistaient portèrent les titres sonores de la cour de Byzance ; ils furent césars, despotes, sébastocrators, logothètes, vestiaires, stratèges. Le droit s'inspira de la législation byzantine : dès lafînduxii^ siècle, on traduisait en serbe le Nomokanon de Photius et le Prochiron de Basile I". Etienne Douchan fit traduire de même les travaux des jurisconsultes byzantins, et le code fameux qu'il promulgua en 1349 est tout pénétré des principes du droit byzantin. L'orthodoxie grecque en particulier y est consacrée comme religion d'Etat ; l'Eglise y apparaît toute-puissante, à côté de l'Etat qui la protège et qu'elle soutient.

Dans la littérature, dans l'art, la même influence se manifeste. Les princes de la famille des Némanides ont tous été de grands constructeurs ; la Serbie, la Macédoine sont aujourd'hui encore toutes pleines de leurs monuments. Assurément, dans certains de ces édifices, on rencontre, dans l'architecture et dans la décoration sculptée, des influences occidentales et des motifs aussi qui viennent de l'Orient géorgien ou Arabe. Mais l'empreinte byzantine y est la plus forte, surtout dans les fondations des derniers Némanides, ceux du xiv® siècle et du commencement du xv^. Les plans en forme de croix grecque ou de trèfle y portent la marque de l'art oriental ; les peintures, dont plusieurs sont l'œuvre certaine de maîtres grecs, y ont tous les caractères de l'art nouveau que fit éclore la renaissance byzantine du xiv* siècle. On y trouve le même goût réaliste, le même style pittoresque et libre, la même iconographie plus complexe et plus riche, la même science aussi de la composition, la même recherche du mouvement, du détail piquant, de la grâce. Les portraits s'y rencontrent nombreux, traités avec un sens remarquable de la vérité et de

l'expression. L'école macédonienne, qui a couvert îe royaume serbe de ses ouvrages, procède directement de l'art byzantin.

Byzance et la Roumanie. — Ailleurs encore, dans le monde de l'Europe orientale, Byzance a fait sentir son influence. Si la Croatie s'est d'assez bonne heure orientée vers l'Occident latin et vers Rome, c'est de Byzance cependant qu'elle a reçu les pr/;miers enseignements de la foi chrétienne. Si la Hongrie au contraire a été convertie par l'Eglise romaine, elle n'en a pas moins entretenu d'activés relations avec le monde byzantin et lui a dû beaucoup. Et si c'est surtout par l'intermédiaire de la Bulgarie que la Roumanie a connu Byzance, elle aussi cependant a, à partir du x!v° siècle, calqué sur les modèles byzantins son organisation religieuse et politique, sa législation ecclésiastique, sa liturgie, sa conception de l'autorité souveraine. Elle a emprunté à Byzance les titres que portaient les hauts dignitaires de cour, et ses mœurs juridiques, et ses habitudes sociales. Ce sont des prélats grecs qui ont été les premiers métropolites de Valachie et de Moldavie. Et alors même que Byzance lut tombée, son influence persista. C'est un ancien patriarche de Constantinople qui, au commencement du XVI* siècle, réorganisa l'Eglise valaque. C'est d'après le cérémonial byzantin qu'étaient intronisés les princes, aussi bien ceux du xv* siècle que ceux du temps des Ottomans; et c'est en véritables successeurs des empereurs, dans le somptueux costume des basileis qu'ils se faisaient représenter et qu'ils étaient, quand ils venaient à Constantinople, reçus par le patriarche, au milieu des acclamations et des poly--chronia jadis réservés aux maîtres de Byzance. C'est sur le modèle des chroniques byzantines qu'ont été écrites les plus anciennes chroniques roumaines. C'est sur des plans et selon les formes byzantines

qu'ont été construits les plus anciens monuments de l'architecture roumaine. Au xvi% au xvu'' siècle encore, l'influence grecque était toute-puissante dans les provinces danubiennes. Les princes épousaient des Grecques, mariaient leurs filles à des Grecs, parlaient la langue grecque, s'entouraient de fonctionnaires grecs, et plaçaient des prélats grecs à la tète des églises. On traduisait les livres grecs, on enseignait le grec dans les écoles; et si cette influence assurément n'atteignait point le fond de la nation, si elle se heurta souvent à une hostilité ardente, elle n'en était pas moins puissante sur la cour et sur le monde. De ce grand réveil de l'hellénisme qui se manifesta après la chute de Byzance, la cour de Valachie, au xvii* siècle, ofl're un des témoignages les plus remarquables.

Byzance et l'Orient asiatique. — En dehors du monde balkanique, dans l'Orient asiatique même-, il serait aisé de retrouver les traces de l'influence de Byzance.

Par sa position géographique entre le monde oriental, perse ou arabe, et le monde byzantin, l'Arménie se trouvait soumise à une double influence : et en effet, pendant les longues années qui précédèrent la conquête musulmane du xi^ siècle, toujours elle flotta, politiquement, intellectuellement, artistiquement, entre ses deux puissants voisins. Cependant les rapports politiques étroits qu'elle entretenait avec Byzance ne pouvaient manquer de la mettre assez fortement dans la dépendance hellénique. Une partie des provinces arméniennes faisait partie de l'empire grec; les régions qui conservaient leur indépendance acceptaient plus ou moins docilement la suzeraineté du basileus. De bonne heure, entre l'Arménie et

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Byzance,ce fut un incessant va-et-vient de diplomates, de généraux, de négociants; sans cesse, les souverains arméniens étaient en visite à Constantinople, sollicitant les pensions et les titres; les aventuriers arméniens venaient par milliers chercher fortune dans la capitale byzantine ; ils y parvenaient aux plus hauts emplois, et plus d'une fois au trône; les jeunes gens venaient à Constantinople faire leurs études; plusieurs des patriarches qui, entre le V et le vu® siècle, gouvernèrent l'Eglise arménienne, avaient été élevés en pays byzantin. Les Arméniens, et les plus hostiles même à Byzance, sentaient profondément la grandeur, la majesté, la sainteté de l'empire. Qu'ils le voulussent ou non, ils subissaient à un haut degré l'influence byzantine.

« Les princes de l'Arménie, écrit Rambaud, s'appliquaient à imiter, dans leurs petites cours d'Ani, de Van, de Mouch, les magnificences du Palais- Sacré » ; il n'est question dans les historiens arméniens que de diadèmes, de vêtements brochés d'or, d'eunuques entourant les rois, de cérémonial compliqué et pompeux, grâce auquel le souverain « paraît plus qu'un mortel ». Tous sont fiers de la bienveillance que leur marque l'empereur, des titres auliques qu'il leur confère; le roi pagratide d'Arménie est le fils spirituel du basileus ; le roi d'Ibérie est à titre héréditaire curopalate; d'autres s'enorgueillissent des appellations de magistros, de patrice, de protospathaire. Surtout, étant pauvres et de caractère positif, ils reçoivent avec joie l'argent que leur distribue l'empire. Sans doute, et malgré tout cela, les Arméniens demeurèrent longtemps assez jaloux de leur indépendance, et l'antagonisme religieux aussi les mit souvent en conflit avec Byzance. Ils ont cependant beaucoup appris au contact des Grecs; et si leur civilisation, leur art, ont conservé assurément une forme originale, si on peut admettre

même que les Arméniens répandus à travers tout le monde oriental ont exercé en dehors de TArménie une large influence, s'ils n'ont point été étrangers enfin à l'éclat intellectuel et artistique de l'empire grec, ils ont reçu de lui plus encore qu'ils n'ont donné.

Les ouvrages de la littérature byzantine ont été fréquemment traduits en arménien. L'âge d'or de la littérature arménienne, au v® siècle, est caractérisé par le groupe des « premiers traducteurs », ainsi nommés parce que, à l'exemple de Sahak et Mesrob, ils ont traduit en arménien les Livres Saints et donné au pays, avec le concours de Byzance, sa langue littéraire. Plus tard, la longue série des historiens arméniens s'inspire bien souvent des chroniques byzantines, et l'art arménien pareillement, malgré l'empreinte orientale qu'il a gardée, a été à bien des reprises pénétré par Byzance. Les architectes de Justinien ont bâti en Arménie d'assez nombreuses églises de type byzantin ; au vu' siècle, les patriarches arméniens ont employé plus d'une fois des artistes grecs; dans les édifices arméniens du x' et du xi^ siècles, apparaissent, à côté des traditions orientales, bien des traits byzantins. On ne saurait nier que la civilisation et l'art de l'Arménie aient un caractère propre qui en fait l'originalité et l'intérêt : il n'en demeure pas moins que c'est Byzance qui, au v* siècle, a fait entrer l'Arménie dans le cercle des peuples civilisés, et que, par la prépondérance politique qu'elle exerça dans le pays, elle la, sur bien des points, modelé à son image.

Enfin les Arabes eux-mêmes ont dû beaucoup à Byzance.

Quand les Musulmans au vu» siècle firent la conquête de la Syrie et de la Mésopotomie, de grandes écoles y étaient florissantes, à Antioche, à Edesse, à Nisibe, à Harran, et les maîtres qui y enseignaient étaient

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tout pénétrés de la culture grecque, de la philosophie d'Aristote, des sciences et de la médecine antiques. Les khalifes ommiades s'adressèrent à eux pour traduire en syriaque et en arabe les œuvres les plus importantes de la littérature grecque et byzantine ; et après eux, les Abbassides eurent le même souci de rassembler des manuscrits grecs et de faire traduire en arabe les ouvrages les plus fameux de la science, de la médecine et de la philosophie helléniques. Durant tout le cours du ix* siècle, on s'appliqua à Bagdad à traduire Euclide et Archimède, Ptolémée et Dioscoride, Hippocrate et Galien, Aristote et Théophraste ; et on a pu dire justement que, sans Byzance, sans les traditions byzantines que leur transmirent les écoles de Syrie, les Arabes, malgré leurs brillantes aptitudes, seraient restés ce qu'ils étaient au temps de Mahomet, des demi-barbares. C'est par l'inter-t médiaire des traducteurs syriens qu'ils ont connu la science et la philosophie de la Grèce, et c'est grâce à. eux que s'est éveillé dans l'Islam, depuis l'Espagne jusqu'à l'Inde, un grand et fécond mouvement intellectuel. C'est par les écoles arabes de Cordoue enfla que l'Occident chrétien lui-même a connu Aristote^ et par ce détour la scolastique doit un peu sa naissance à Byzance.

Aiasi tout l'Orient a reçu les bienfaits intellectuels de Byzance : les Slaves, qui par elle sont nés à la vie historique, aussi bien que les Arabes qui lui ont dû la splendeur intellectuelle de Bagdad et de Cordoue. Sur tous, elle a régné plus ou moins, par sa littérature, par son art, par ses lois, par sa religion. Et par là, dans l'histoire de la civilisation, elle a accompli unfj très grande œuvre.

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