JEAN LOMBARD
On peut dire de l'œuvre de Jean Lombard qu'elle avait sombré corps et biens ; à peine si quelques épaves flottaient de ci de là, un volume sali à une devanture de bouquiniste, un exemplaire pieusement conservé dans la bibliothèque d'un ami. Sur le plat ou le dos de la couverture ces mots : Byzance ou V Agonie rappelaient les fresques démesurées, les cauchemars des foules grouillantes ressuscitées par un ouvrier de lettres qui eut du génie. Et c'était une grande tristesse de penser qu'après la cruauté du sort qui avait précipité dans la fosse l'écrivain en pleine jeunesse, l'absurde misère des choses, la faillite d'un éditeur, engoutfraient dans l'oubli l'œuvre en pleine puissance.
Heureusement, cette œuvre reparaît, rajeunie, embellie; au linceul des pages blanches d'une édition nouvelle, la pensée de Lombard, cette jeune morte si touchante, va comme l'Alceste antique palpiter sous ses voiles; elle s'anime, elle se dresse, et la voilà qui s'avance constellée de joyaux, dans la raideur hiératique de sa robe incrustée d'émaux d'or, à travers ce b'vre étrange : Bj'zance.
a JEAN LOMBARD
Le souvenir de Jean Lombard, de ce petit homme au front bossue d'idées, comme éclairé d'âme, aux yeux noirs et brûlants, se lie indissolublement en mon souvenir à Marseille, la grande ville du soleil, du ciel bleu, des rues bourdonnantes, des ports brasillants, des voitures qui roulent, des vaisseaux qu'on décharge, à cette rumeur confuse de ruche en travail et en fête, à ces gesticulations vives, à tous ces visages parlants, à l'odeur de goémon, d'épicesdepays lointains qu'exhalent les bateaux à quai dans l'eau verte. C'est en contemplant du haut de son modeste logis, au flanc du mont de Notre-Dame de la Garde, Marseille avec ses toits, ses flèches, ses dômes, ses fumées, ses rues pareilles à des fourmilières, que Lombard certainement entrevit, de son ardent regard de visionnaire, les cités monstrueuses, les Babels du passé, mélanges tumultueux de civilisations et ruées voraces de peuples, Rome sous Héliogabale et Byzance sous Constantin V.
Marseille, ce jour-là, m'expliqua la prodigieuse vitalité créatrice de Jean Lombard ; et Jean Lombard que je voyais pour la première fois, de sa voix nette et chaude, qui développait en hâte les idées et faisait fulgurer les images, m'expliqua Marseille, et en elle la vie puissante d'une société en marche, le heurt des passions et le conflit des idées, le drame des existences obscures qui luttent pour le pain, le Cosmos en raccourci qu'est une cité d'hommes. Ce don de généraliser, de voir et de comprendre se retrouve, au suprême degré, dans ses livres, y domine, y triomphe, et leur donne une ampleur et une intensité de vie qu'on ne rencontre guère ailleurs.
JEAN I-OMBARD III
Je retrouvai Lombard, ensuite, à Paris; bravement, il se débattait contre les innombrables diflicultés qui assaillent le poète pauvre, surtout lorsqu'il n'est pas seul, mais que sa nichée Taccompa^^ne, la femme, les petits. Pauvre Lombard! je reverrai toujours ce visage tendu de volonté, et rayonnant d intelligence, ces yeux aigus, cette fièvre loquace. Il était plein de projets : Un Volontaire de g 2 allait paraître, il travaillait à son grand roman : Commune! Commune!
Puis tout à coup j'appris qu'il venait de mourir. Et au déchirement que j'éprouvais, je compris toute la profondeur de sympathie qui m'attachait à ce camarade de passage, à cet hôte intermittent, que j'avais rencontré quatre ou cinq fois peut-être, et que j'aimais comme un vieux et très tendre ami.
Alors je m'expliquai certaines particularités mystérieuses, certains signes que portait Jean Lombard, et que j'avais constatés chez ces avertis, comme les appelle Mœterlinck, chez ces prédestinés qui ne doivent point aller au bout de leur tâche : on ne sait quoi de rare, de pénétrant, de subtil qui se dégage de tout leur être mental, comme une lueur, ce signe d'annonciation qui brillait dans les yeux creux de Jules Tellier, dans le regard limpide de Paul Guigou, dans les prunelles de feu de Léon Vian, un autre disparu.
Quelle mélancolie de penser à ces êtres, des plus nobles et des plus beaux de la race, et à tant d'autres, germes magnifiques, forces perdues I
La vie de Jean Lombard se résume en un mot ; l'cfiort. Toute hi jeunesse aelive de Marseille se rappelle l'extraordinaire fougue d'rdéoe, de projets, d'entreprises qu'il dénlova à ses débuts.