‹ ByzanceChapitre 9 sur 11 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

L'épouse de l'anagnoste Scleros, Sclereno, ressortait gaiement d'un porche de porte ouverte sur une courte terrasse, un héliacon, bordée d'une muraille de briques solides, par laquelle s'entrevoyaient la Gorne-d'Or et la montée calme de la côte thracique aux monastères en blanches architectures de coupoles et d'absides comme frottées de jour. D'évasantes chaleurs flottaient; claquetaient des voiles, en |)lein golfe, et bruyaient des pas de Spathaires circulant autour des fortifications ou dans l'étroite aire des tours. S'ouïssaient également des battements de simandres, des croulements de foules, quelque chose d'une vie mi-apaisée, mi-laborieuse de faubourg, même des musiques de cordes pincées en les éloignements

là où les Barbares faisaient des colonies accrochant leurs cahutes aux murailles du dehors.

L'héliacon s'accotait à l'abside de la Sainte-Pureté, assez supérieurement pour que d'un de ses coins, par l'échappée d'un transept, on entrevît la Sainte-Sagesse, lointaine, les coupoles du Grand-Palais, le promenoir elliptique de l'Hippodrome dont les statues figées ponctuaient des taches blanches ou noires, suivant qu'elles étaient de bronze ou de marbre. Et ce coin était fleuri de plantes grimpant d'un fond de coffre disjoint : des courges étalaient des villosités larges de feuilles, échelaient jusqu'à des traverses de bois simulant une fenêtre avancée égayant ainsi cet héliacon, où asséchaient au soleil crayeux des vêtements d'enfants. A un de ces bouts une barrière s'élevait, plus haute qu'une stature d'homme, par-dessus le jardin d'où s'élevaient parfois une hymme au lézous, une supplication à la Panaghia, même, — et surtout! — des invectives en éclats de voix décelant manifestement loan :

— Toi que j'ai appelé l'Excrémentiel seras dénommé le Gavallin. Tais-toi, ou l'on verra en toi Constantin V, que le Théos confonde!

Répondait alors un formidable braiement, celui de l'âne que loan menait au jardin du Monastère pour l'y faire brouter. Mais alors une précipitation de coups de bâton sur une croupe rechignante suivait, et suivaient également ces paroles, en irritation de grosse voix de loan :

— Pourquoi braies-tu ? Pourquoi m'interromps-tu ? Toi que j'ai baptisé l'Excrémentiel, auras le surnom de Gavallin et prendras la forme de Constantin V, qui est celle de l'Hadès 1

Sclereno enlevait les vêtements, chauds et Mancs, au soleil ; elle les jetait à ses pieds à peine chaussés de sandales pointues, cannetillées d'ors faux sur un peu de cuir, 'teint en vert et mal tanné. Elle était très proprette, Sclereno; grasse, brune, avec un col solide, un front bas et une chevelure s'enfermant en une étoffe jaune qui flambait. Elle avait un nez court, un menton court et, chatoyants,

BTZANCB 181

gros et vivants, des yeux amicaux, rieurs et inviteurs d'honnête femme.

Apparut un enfant, deux ans, en ravissement de marche tremblotante, le bras avant, le torse et le ventre seulement recouverts d'une espèce de chemise, et pieds nus, et jambes nues. Puis un qui avait un peu plus de trois ans; un autre, de quatre à cinq ans; deux encore, des fillettes, de six à huit ans, dont flottaient les cheveux : de celle-ci roux, de celle-là noirs ; trois enfin, dont l'âge se graduait de neuf à quatorze ans. Et ces huit, graciles, charmeurs, presque adorables êtres, qui de l'enfance atteignaient l'adolescence, coururent autour de Sclereno ; le plus jeune s'agrippant à sa robe ample de Byzantine; les aînées, grandes fillettes, ramenant le linge, en faisant des monceaux blancs qu'allègrement emportaient les puînés. Et chacun riait, vivait de la bonne vie de jeunesse, pendant que la mère, les mains aux hanches, fortes, se tournait vers ceux-ci, vers ceux-là, avec des remontrances qui bien vite s'éteignaient en rondes amabilités :

— Doucement; pas de bruit. Ne troublez pas la sereine Viglinitza et n'effrayez point par vos jeux la pure Eustokkia. Qu'on ne vous entende pas, Zoziniùs, Acapios, Kyros, Danielis, Theophano, Nikolao, Anlhousa, Paraskevil

Alors tous : Zozimôs, le plus jeune; les garçons Acapios, Kyros et Nikolao ; les fillettes, dont les deux aînée déjà à demi femmes : Danielis, Theophano, Anthousa, et Paraskevi, marchaient sur la pointe en évidentes délicatesses, comiques cependant. Anthousa faisait signe, par de légers claquements de lèvres, à Zozimôs qui comprenait rudimentairement les sages recommandations de Sclereno; Danielis, amicalement, sympalhiquement, prenait ses deux frères Acapios et Kyros, — l'un trois, l'autre quatre ans — et Nikolao, — dix ans, — poussant par les épaules les fort gracieuses Theophano et Anlhousa, — onze et douze ans. Enfin, ils disparurent, derrière eux laissant comme une flambée de rires étouffés, de paroles légèrement dites, claiies et métalli(|ues doucement, en un enlèvement des vélemenls; ce qui fit que la terrasse laissa

mieux voir le dévalement de la Montagne, les murailles où des Spathaires soulignaient les éclairs blancs de leurs armes, la Corne-d'Or, toute bleue, et, plus au loin, au bout de Byzance, l'énorme, élancée Sainte-Sagesse, les coupoles du Grand-Palais, en architectures comme enveloppées de nues diffuses qui étaient toute une horizontalité du ciel et tout l'espace de cette horizontalité.

La rue de dessous cahotait, étroite et descendante, derrière la place dallée, jusqu'au bas, qu'une partie des murailles bordait. Des maisons basses et grivelées, au jour gardant de violentes taches égayées de plantes mordillant des toitures roses et grises, s'alignaient mal en cette rue traversée d'une inquiète population, en des rapidités d'individus se signant et s'inclinant devant la Sainte-Pureté, dont la dense ombre mangeait une partie. Par une porte du transept, des Orthodoxes rentraient puis sortaient; leur face résignée, presque pleurarde, décelait l'ébranlement de la guerre aux Eikônes, qui se poursuivait toujours. Toutes les Eikônes extérieures, les Pantokratôrs assis sur des trônes d'or, les Sôters debout une main en Tair, les Panaghias à la tête auréolée, les Apôtres aux gestes roides en leurs longs vêtements bleus et rouges, les Archanges et les Anges en des ciels extraordinaires s'envolant avec des palmes, les Elus ardemment se présentant à des martyres que figuraient de quelconques Démons, d'horribles hommes grouillant en de léchantes flammes, tout ce que les démocraties adoraient ou vénéraient, fixé et figé sur les dehors des Eglises, des Monastères et des Oratoires, avait été enlevé, gratté, détruit. Et depuis, Byzance n'avait plus sa beauté flambante ; la structure extérieure, le relief de ses Arts humains, continuation de la Vie; elle paraissait comme veuve, comme en deuil, privée du Bien et vilipendée profondément par le Mal. A peine la troublaient des chants religieux, mais ces chants, plaintifs et tristes, venaient, paraissait-il, de sépulcres ; n'exhalant plus d'allégresses, ne s'épandant plus en Allélouias ou en Hosannas, ils ressemblaient à des chants de mort. Une année s'était épuisée comme une semaine de Passion. Aux yeux des Orthodoxes,

BYZANCB 183

le lézous et la Panaghia s'offraient jourriellement à mille pointes d'épées, à mille crucifixions, par l'Impiété de Constantin V et du Patriarche à la voie aiguë, à la face molle de châtré.

Des Oints, maintenant, se déroulaient les panégyries en des chants victorieux, et leurs vêtements d'or, leurs croix d'or, le tout-puissant éploiement de leurs cérémonies se voyait partout; en exaltations du Décret qui avait aboli les Eikônes, en grossières et criardes acclamations saluant le Basileus, applaudissant au Basileus, pour qui l'Iconoclastie signifiait une politique de ntce, seulement. Mais l'affliction poignant lame byzantine d'irradiations de maux qui la rendaient lourde, expirait dans les Intérieurs sacrés, où la Puissance et la Force n'osaient encore pénétrer. Si le pouvoir impérial et patriarcal extirpait l'Art symbolique de la chrétienté, ce n'était qu'au dehors; mais au dedans, non! Là, toute liberté était laissée aux Orthodoxes de prier devant les Eikônes, de s'incliner devant elles, de baiser ces Etres peints, ces Etres de mosaïque. Aussi, c'était leur consolation au milieu de tant de tristesses, une consolation bue comme un vin doux et fort qui rassérénait, surtout après beaucoup de prières, de chants, de choses exquises dites en des confessions de Byzantines et de Byzantins.

De la Propontideà la Porte-Dorée, de cette Porte-Dorée à l'Hebdomon et aux Vlachernes, hormis les quartiers riches de la Sainte-Sagesse et du Grand-Palais, dans tous les monastères iconolâtres, à Callistrate et à Dexicrate ; à rilyperaghia et au Stoudion, si fameux ; em la Vierge-del'Aréobinde, de l'Octogone, de Sainte-Paraskevi, du Pantépopte, partout, les Orthodoxes se prêtaient aux mêmes conseils, se sollicitaient des mêmes visions. C'étaient sur un trône d'or, sous le ciborion rouge de ce trône li'or, l'Enfant Oupravda et la pure, la ciiaste Eustokkia, celle-ci du sang de Théodose, celui-ci du sang de lustinien, fiancés pour plus tard être unis au grand profit de la Foi qui ne serait plus |)ersécutée par leCavallin, le coprcnyme Isaurien si impieuscment soutenu par le haut clergé du Mal.

— Fils! Fils en lézous ! Membres souffrants de l'Eglise du Bien ! Non, vous ne laisserez pas plus longtemps, au Grand-Palais, ce vil Constantin V qui interdit l'adoration des Eikônes ; vous introniserez officiellement dans l'empire d'Orient régénéré, leSclavon Oupravdaetl'Helladique Eustokkia, petite-fille de Théodose par les Aveugles, ses aïeux 1

Et les Orthodoxes s'inclinaient, avec des faces enthousiastes, des fronts comme illuminés d'un grand contentement. Les mêmes voix confessorales reprenaient :

— La Panaghia et le lézous, les Elus et les Dominations, les Saints, les Saintes, les Apôtres nous suggèrent ceci : il est une race impie, venue de la Basse Asie, qui pèse de son talon sur Byzance. Mais cette race, étrangère à la nôtre qui, descendue de la Haute Asie, est d'origine aryaque, sera chassée par l'Enfant Oupravda et la Vierge Eustokkia, et ainsi les races helladique et sclavonne régneront au lieu de la race isaurienne, à laquelle appartient le copronyme Constantin V.

Comme les Orthodoxes, nombreux, étaient justement de la race blanche, européenne, aryaque, ils applaudissaient fort à ce langage et des affinités échappantes éclosaient en eux, rien qu'au songer de l'expansion helladique et sclavonne qui irradierait ses rameaux vitaux, où la Vie véritable pousserait, drue en Arts humains, en Symboles sociaux, en Actes divins, non plus froidement dépourvus d'Eikônes, mais au contraire d'Eikônes enveloppés. Une âme à la foi religieuse et ethnique apparaissait en chacun, et c'était bien ainsi que l'avait espéré Hybréas.

Sclereno voyait, dans la rue, également passer des Verts, hommes probables de coups de mains. Survenant de l'amont et de l'aval, ils rentraient dans la Sainte-Pureté le buste droit, ferme la tête, ronds les coudes, en avant le poitrail où flambait le sautoir de leur espérante couleur. Quelque chose de déterminé était dans leur attitude. En des fonds de rues, en des éclairs de forums, des Bleus vagues se montraient, pour disparaître quand les Verts fonçaient sur eux, quoique des Gardes ponctuassent tout à coup, de leur

casque conique, comme pour les protéger, les décors du quartier. Même s'effaçait en les perspectives un person nage ridicule et cruel, gras, cérumineux, à tête blette ef dodelinante sur un col tendineux : le Grand-Papias Digenis, que des Candidats suivaient. Quand sa voix grêle leur parvenait, aux Verts, ils l'accueillaient avec des lazzis, des rires, des menaces soulignées de gestes adressés à la Sainte-Sagesse, là-bas, là-bas élevant sa montueuse coupole centrale sous sa croix d'or reluisante et les huit autres l'encerclant en une ronde de dômes bardés d'argent et d'or.

Rentrait maintenant sur l'héliacon, à pas légers, à enjambées étroites et les petites mains en avant, Zozimôs, et aussi rentraient Acapios et Kyros tenus mutuellement par le pan d'une espèce de saie blanche couturée. Ils riaient doucement, et montraient des dents d'ivoire frais, en mastiquant quelque chose de bon, sans doute une friandise que leur avait donnée la sereine Viglinitza, la pure Euslokkia, car derrière eux Anthousa criait, suivie de Danielis, de Theophanô et de Paraskevi, escortées, en sauts, par Nikolao :

— Non, nous ne les avons pas troublées ; non, nous ne les avons pas effrayées. La sereine Viglinitza et la pure Eustokkia nous l'ont affirmé et elles prient notre mère Sclereno de les croire !

Ils s'appendaient à l'ample robe de Sclereno qui se vit entourée du très petit Zozimôs et de ces autres : Acapios, Kyros, Anthousa, Paraskevi, Nikolao, Danielis, Theophanô, au point qu'elle ne put ni avancer ni reculer. Zozimôs, Acapios et Kyros mangeaient délicieusement; Danielis prenait les mains à Sclereno, Theophanô dansait sur ses chevilles, minces et artistes, une sorte de pyrrhique helladique, alors que Paraskevi, le garçon Nikolao et Anthousa lui envoyaient des baisers, courts et fréquents, en rythmes clairs.

— Laissez! Laissez, ou je cerliliorai à votre père Scleros les grosses méchancetés que vous faites à votre mère Sclereno.

Alors ils s'enfuirent, même le tout bref Zozimôs qu'elle eût désiré garder. Il marchait comme en pataugeant, tel, au milieu de ses frères et de ses sœurs, à un canard balançant un buste court. Sclereno le regarda, heureuse, gaie, accorte, et l'accompagna de ses honnêtes yeux jusqu'à la porte voûtée d'où l'on pénétrait dans ses propres appartements, occupés par Viglinitza depuis que la Sainte-Pureté servait d'asile à l'enfant Oupravda. Celui-ci n'abandonnant plus le Monastère, dont une cellule le gardait, mitoyenne de celle d'Hybréas qui lui infusait son enseignement aryaque du Bien, Viglinitza recevait la visite d'Eustokkia, qui subissait toujours les infâmes recherches de Digenis. Aussi, en elle une tragique idée de dévouement pour Oupravda était née, mêlée à la compréhensivité ténue dW vivace patriotisme, qui débordait du siècle, touchait au devenir, pour elle certain, de la race sclavonne et de la race helladique qu'elle plaçait bien haut dans l'humanité. Viglinitza l'écoutait anxieusement, assise sur un simple escabeau de sa chambre, voisine de celle que s'étaient réservée modestement Scleros et Sclereno.

— Oui, sœur de mon fiancé qui sera bientôt mon époux I Ils ont beau, les Candidats de l'eunuque Digenis, martyriser mes aïeux et m'injurier, moi, dans l'espérance de me terrifier. Je ne renierai pas Oupravda; je ne livrerai pas Oupravda qui sera, ainsi que le dit Hybréas, la chair de ma chair et le sang de mon sang.

Elles parlaient du Grand-Palais et de la possibilité d'y atteindre pour saisir le sarikion de Constantin V afin qu'Oupravda fût non plus Basileus occulte, mais Autokratôr officiel ; Eustokkia, épouse de cet Autokratôr. Viglinitza, sœur d'un Autokratôr, Elles revenaient insensiblement, en femmes qu'une saisissante expérience instruisait, sur la prématurée tentative de l'Hippodrome qui s'acheva dans la défaite des Verts, la capture et la martyrisation de Sepeôs.

— La sédition était mal préparée. Constantin V en avait eu la confidence et Sepeôs, hélas! le vaillant Sepeôs a payé pour tous. Où est-il, le martyr? Sûrement, le tyran l'a jeté

auxNouméra, avec son œil crevé, son poignet et son pied coupés.

— S'il ne l'a tué, après l'avoir mutilé! gémissait Viglinilza que ce nom de Sepeôs attendrissait fort depuis Tannée écoulée du supplice.

Euslokkia se complaisait sur les moyens qui, les rendant vainqueurs, les poussant tous au Grand-Palais, amèneraient la fin de l'iconoclastie et le triomphe de l'Iconolàtrie. Elle parlait d'Hybréas, tissant à nouveau la Conjuration, mais cette fois-ci avec une habileté, une puissance, une ampleur surprenantes, et, du fond de sa cellule d'Hégoumène, poursuivant la recherche du feu détonant.

— Quand réduit en poudre, il éclatera, destructeur d'obstacles, nous aurons la Puissance et la Force et régénérerons pour le Bien l'Empire d'Orient. Cet Hybréas, son souffle a tout animé et anime tout encore ! Est-ce pas lui qui, me remettant le lis rouge, symbole de notre futur Empire du Bien, me suggéra d'unir mon sang à celui de ton frère? C'était un jour de confession, sais-tu, V(>ilà deux ans. Et justement Sepeôs vint avec Haraïvi et Solibasà l'assemblée des Verts, où les frères de mon aïeul Arghiras se disputaient le sarikion qu'ils n'auront jamais : il parla comme Hybréas. Haraïvi parla ainsi. Et Solibas également. Dès ce jour je compris ma mission, toute d'amour pour Oupravda et de foi pour l'Orthodoxie.

Alors Viglinitza fronçait les sourcils, lentement :

— Pourquoi tous les deux? N'ai-je pas du sang de luslinien, moi aussi, et, femme comme toi, ne puis-je aider à régénérer l'Empire d'Orient?

— Oui, mais il te faudrait succéder à ton frère ou aux enfants de ton frère, qui seront les miens, répondait Eustokkia qui raisonnait avec dos presciences admirablement levant en elle. Cet héritage, toi qui es de la lignée directe d'Oupravda, tu ne l'aurais que si notre union était stérile, et la descendance que te donnerait celle d'un homme que tu aimerais, l'aurait apiès toi.

— J'eusse aimé Sepeôs, exclamait rapidement Viglinitza, qui se levait, se rasseyait, frémissante, le poignet sous le

menton rond, gras et blanc, au bras replié sur le giron et une jambe en avant. Elle était, ainsi, d'une calme et solide splendeur, avec ses cheveux érugineux dont un bandeau roulait sur les reins, sa faceblanche aux points de rousseur,

son nez presque carré et ses barbares yeux, bleus, animaux. Mais Eustokkia, apitoyante doucement :

— Si Sepeôs n'avait été capturé, il eût été avec nous, et sans doute qu'en récompense de sa bravoure il pourrait être ton époux. Haraïvi, aussi, le deviendrait s'il n'était emprisonné pour le meurtre d'Héraïscos. Solibas, aussi, si le Tyran ne l'avait point privé de ses brasi

— Ah ! Haraïvi. — Ah ! Solibas.

Viglinitza redisait : Ah! Haraivi. — Ah I Solibas; et elle se taisait, mais pour se charmer encore de Sepeôs :

— Combien il a dû souffrir ! Je me le dis depuis son supplice et j'en ai des vertiges chaque jour.

Elles achevaient cet entretien par ceci, simultanément, comme si la même pensée marchait parallèlement en elles malgré les divergences de leur personnalité :

— Le couronnement occulte est utile ; mais sont nécessaires l'intronisation officielle à la Sainte-Sagesse, la prééminence au Grand-Palais, avec les Gardes et les attributs de la Puissance et de la Force, pour qu'Oupravda soit réellement Basileus et que triomphent la race helladique et la race sclavonne contemptrices du Mal, admiratrices du

Bien, et, suivant l'enseignement aryaque d'Hybréas, voulant la Vie par le culte des Eikônes et les Arts humains !

Elles ne cachaient pas leur spéciale ambition. Eustokkia gardant une supériorité d'intellect dont sourdement trépidait Viglinitza qui ne cachait nullement son désir d'être héritière directe d'un Basileus, par elle ou les enfants d'un hypothétique époux dont la lignée lui succéderait. Ces convoitises s'étaient peu à peu dévoilées en elle, et elle les avait accueillies avidement. Eustokkia s'avouait qu'Oupravda préférait au sarikion et au sagion l'enseignement d'Hybréas, pour la subjectivité seule qu'il y découvrait. Viglinitza s'animait alors :

— Un petit-fils d'Autokratôr devrait posséder du sang d'homme, tandis qu'il reste comme froid, comme s'il n'avait pas de virilité.

— Il est vrai, mais son âme se brûlera aux flammes de ma foi en l'Orthodoxie, qui est de l'amour pour lui !

Elle disait : de l'amour, Eustokkia, fort chastement, sans songer à la matérialité d'une union charnelle de laquelle naîtrait une génération qui rayonnerait pour le Bien, subjuguerait le Mal dans la personne des Infidèles, des Impies, des Hétérodoxes, des Apostats et rétablirait l'adoration des Eikônes, abolie par Constantin V et le Patriarche châtré. Puis, en patriote intrépide, désireuse d'agir pour la prééminence de sa race et de celle de son fiancé :

— Et puis, qu'importe! Ton frère Oupravda me laissera agir, au cathisma ou au Triclinion-d'Or ; et ses décrets, je les inspirerai, et ses actions, je les ferai naître rien qu'à force de vouloir, pour notre sang, le règne du Bien et l'adoration des Eikônes par ma foi en l'Orthodoxie qui sera de l'amour pour lui !

Eustokkia repartait, sur son escabeau d'ivoire enlevée, bien recouverte de prestigieuses étoffes ne laissant voir

BTZANCB

que la face rose, fraîche, les yeux hyalins, francs et ardents, un peu des mains retenant des pans de robe sur la poitrine rebondie par le soulèvement de la prime jeunesse, et les chaussures rouges, où s'ébattaient les cigognes d'argent. Elle traversait le transept de la Sainte- Pureté, un morceau de son naos dont les quatre Anges des pendentifs sonnaient prodigieusement dans la lumière des vitraux, débusquait sur la place dallée, dans l'éblouissement du jour. A l'horizon, toujours la silhouettante Sainte-Sagesse s'ennimbait de quelque chose

d'énorme et de massit qui semblait peser sur Byzance comme un étouffement, et toujours, lourd et comme indestructible, s'affalait le Grand-Palais, avec son entourante muraille dont se dominait l'Hippodrome par sa partie orien*tale, ses coupoles multiples, ses jardins devinés k des épaississements sombres et verts. Bien dressée sur sa Montagne, la Sainte-Pureté les bravait, non par l'apparence de Force et de Violence de leur architecture, mais par une sveltesse de lignes, une hardiesse d'échappées, l'ensemble artiste des volées striées, roses et grises, de ses marbres, et surtout sa coupole, arrondie en ciel,

BTZÀNCB 191

OÙ autour c'était la panégyrie des fenêtres traversées de soleil blanc.

Eustokkia filait vers le Lychos, toujours portée sur son escabeau d'ivoire par les deux Serviteurs, sourds, muets, eunuques et à la robe verte. Constantin V ne la craignait sans doute pas, car jamais elle n'avait été inquiétée : seule, la tête balançante de Digenis apparaissait quelquefois, avec des Candidats aux haches et aux épées d'or derrière, mais pour s'atténuer aussitôt sur une présence inopinée de Verts, qui se montraient alors comme si, sur un ordre occulte qu'Eustokkia devinait d'Hybréas, elle fût protégée par eux.

Ces courses qui se faisaient chaque matin, la roidissaient, ossifiaient ses énergies pour la conquête de l'Empire d'Orient. Et, ces énergies, elle les voyait mieux existantes qu'en Oupravda qui en paraissait dépourvu. Du moins, pour les luttes, les batailles, les ensanglantements, la prise, de force, du sarikion officiel. Car, s'il s'en montrait peu soucieux, de ces violences armées, plus que par le passé il était attiré vers les sérénités liturgiques de l'Orthodoxie, les apaisantes grâces des Monastères, les vivaces resplendissements des Eglises dont les intérieurs illuminés de cierges offraient les adorantes Panaghias, les suaves lézous, avec les entourages de Figurations sur des fonds d'or, des fonds de chromes, des fonds de mosaïque sans fin. Et ainsi, comme d'un humus d'où lèvent des végétations pointantes, des puissances fortifiaient en lui, qui n'en étaient pas moins démesurées, quoique leur trajectoire prît un envol autre qu'en Eustokkia.

Elle rentrait au palais du Lychos, gravissait, sur l'immuable escabeau, l'escalier menant à la salle en conque, où les Aveugles recevaient jadis les Verts. Sur des invites pressantes, données à même avec force promesses à quelques-uns, ils étaient tous venus, ce jour-là, et le frémissant Solibas parmi eux, assis, sa grosse face rouge immuablement reposant sur cette assistance de Verts dont le nombre décidément croissait à Byzance, |)uisqu'on ne voyait qu'eux, dehors, dedans. Ils ne se cach»*«<»nt point : parlant

tout haut, tout haut lançant des injures aux Dignitaires de Constantin V, aux Gardes de Constantin V éployant, dans les aristocratiques quartiers, leurs piques en hétairies, leurs haches, leurs épées, leurs massues, leurs casques, leurs boucliers orbiculaires ou leurs clibanions écaillés. Les Verts faisaient maintenant un rideau espérant, sur l'horizon byzantin, d'adversaires difficiles à détruire, tant ils étaient bien agrégés, bien endoctrinés par Hybréas dont le rôle grandissait, quoiqu'on vît l'Hégoumène toujours en sa cellule, y préparant, avec l'enseignement aryaque du Bien infusé en Oupravda, le mystérieux feu qu'il cherchait à rendre détonant.

Eustokkia ne se lassait d'écouter les cinq Frères, d'être témoin de leurs luttes, de leurs jalousies souvent l'atteignant en plein. Elle s'en apitoyait, s'en émouvait plus pour eux que pour elle. Elle avait du sang helladique, eux aussi; par eux, elle descendait de Théodose, et c'en était assez, en attachement de sa race, pour les chérir encore, les supporter toujours, surtout son aïeul direct, Arghiras.

Celui-ci s'était levé, et, le coffret balancé en une main, le globe en l'autre, il oscillait de toute son ostéologie, la barbe longue, la bouche bée, les yeux crevés au trou noir bordé de sang. Et pitoyable, minable, le col long, la voix larmoyante :

— Verts, je vous en conjure; j'en appelle à votre droiture, me laisserez-vous supplicier par ce Digenis, l'infâme eunuque que m'envoie l'impie Constantin V pour m'arracher l'âme avec la vie?

Nul ne répondait; les Verts se regardaient, sérieux, les lèvres pincées, attendant peut-être qu'Eustokkia leur permît de parler. Alors Critolaos glapissait, érigé sur l'estrade, sa robe aux plis imagés retombant sur ses pieds, titubants :

— Arghiras se plaint. Mais vous dit-il, Verts, que moi aussi j'ai souffert de Digenis; qu'il m'a battu, qu'il m'a souffleté, qu'il m'a craché à ce visage que la pourpre du cathisma devrait illuminer, si vous le vouliez ?

BTZANCB 193

Silence! Eustokkia regardait les Verts et les Verts se regardaient, en cette salle en concjue, éclairée de haut. Mutisme, même, de l'orgue qu'habituellement louchait Mikaha, tué par les Candidats de Digenis!

— Il a souffert, hélas! Critolaos, et Arghiras, hélas! a souffert; mais que sont leurs ignominies supportées aux miennes comparées? Digenis m'a fait subir mille morts, rien que pour n'avoir pas avoué Oupravda, cet infâme enfant, cause de nos maux.

Nicomaches ainsi répliquait, mais, en furie de salive, en amertumes de hoquets ; Asbestas et loannikios, debout avec leur coffret et leur globe, disaient tout à coup :

— Cet Oupravda, Verts, dites-nous sa demeure, car car nous ne Tavons pas dans notre palais et nous serions maintenant bien heureux de le livrer aux Gardes de Constantin V, qui ne nous martyriseront plus!

Encore un silence, énigmatique et lourd, et les Aveugles s'affalant en les trônes au dossier hémicirculaire, dressés sur l'estrade d'où leur face sulfureuse dominait pauvrement les Verts. De l'invitation d'Asbestas et de loannikios, Eustokkia ne s'inquiétait point, sachant que les Verts, qui se remuaient en pencheinents de l'un vers l'autre, en ports de tête lents, en plissements d'yeux, lui étaient acquis, à elle qui les soudoyait depuis qu'elle avait mis la main sur les trésors de ses Aïeux évinces parla Conjuration si habilement tissée,

— Cet Oupravda, dites, dites-nous où est sa demeure!

Arghiras, Critolaos et Nicomaches, saisissant l'effrayante demande d'Asbestas et de loannikios, insistaient frénétiquement pour qu'on leur fît connaître cette demeure d'Oupravda, comme si, la connaissant, ils le pouvaient immédiatement livrer; comme si la Sainle-

y Fureté ne le gardait pas. lis oubliaient tout à fait le refus hér<)ï(|ue, à Digenis opposé, de le livrer, tant ils avaient souUert depuis, tant aussi le délaissement des Verts les poignait.

— Cet Oupravda, liilcs, dites-nous où est sa demeure ! Les cinq Frères reprenaient, sentant bien (pie si les

Verts ne voulaient rien avouer, eux qu'ils avaient nourris depuis si longtemps, ils étaient bien les complices d'Oupravda. Le remuement des Verts continuait; des chuchotements couraient, et toujours Solibas, assis, reposait sur eux sa calme face rouge, et toujours Eustokkia promenait sur eux ses vivants regards. Enfin l'hénioque se leva, frémissant, le buste gonflé sous sa casaque d'or maintenant un peu déteint, à couleur espérante en sautoir, les épaules rentrées et sans bras : ceux-ci lui ayant été coupés, voilà peu de temps, devant la même foule qui assista au supplice de Sepeôs, par les bourreaux de Constantin V, qui l'avait fait saisir et ainsi mutiler pour priver d'un énergique chef les Verts.

— J'ai à parler, vieillards ; j'ai à parler !

Silence à nouveau, et à nouveau affalement des Aveugles, anxieux que la parole de Solibas ne vînt irrémissiblement détruire leurs derniers espoirs, tellement, aspirés par une puissance très forte, ils se détachaient lentement d'eux.

— Byzance, tête de l'Empire d'Orient, qui a besoin d'un bras viril, d'un cœur jeune, d'un sang chaud, pour se régénérer par le Bien, vaincre les peuples, dominer les nations dans la gloire du Théos père, du lézous fils et de l'Immaculée Mère, la Panaghia, pour enfin écraser les Bleus qui font des étendards du Basileus Constantin V leur étendard de Puissance et de Force ! non, Byzance ne vous accepte point, vieillards. Les Verts, par ma bouche, déclarent se retirer de votre présence, se soustraire à vos appels. La pure, la chaste Eustokkia, votre héritière, qui sera unie à Oupravda, descendant de lustinien, dont en vain vous nous demandez la demeure, nous la soutiendrons de la muraille de nos poitrines et l'acclamerons, avec son époux, à l'Hippodrome, où je commanderai aux Verts, malgré le supplice qui m'a privé de mes deux vaillants bras.

— Non ! Non ! Non ! Verts I — Et les cinq Frères se levaient, livides; les cheveux aigus, la jaune barbe glaireuse, les bras tendus. Une charge de coups de pied roulait, furieuse, soulignée de coups de poing qu'ils se donnaient précipitamment à la poitrine et au dos, maigres.

BTZANCB

Et ils disparaissaient, et un écroulement de Verts se suivait. Eustokkia rentrait alors en ses appartements, sur son escabeau d'ivoire porté par les Serviteurs muets, sourds et châtrés, et disait tout haut, en entrebâillant une porte à la pesante draperie :

— Il le fallait déclarer, il le fallait ! Pourquoi les accoutumer à une espérance d'Empire qu'ils ne verront jamais se réaliser ? J'ai commandé à Solibas de leur dire cela, car il y avait nécessité à le leur dire. Au moins, maintenant, ils sauront qu'ils n'auront point d'appui, Onpravda est sûr de n'avoir pas de rivaux à la possession du Grand-Palais, et leur race n'est j)as frustrée de l'Empire, j)uisque unie à la sienne elle sera par moi et avec lui au cathisma I

Les huit enfants de Sclereno revenaient, conranî. tfrii elle encore en la terrasse où, à une encoignure qu'ouibrui

196 BYZANCB

le transept, elle cousait diligemment et chantait, à mi-voix, quelque chose de doux, peut-être un Psaume. Et Zozimôs, Acapios, Kyros, Danielis, Theophanô, Nikolao, Anthousa, Paraskevi, tous s'écriaient en une joyeuse et fraîche claironnée :

— Notre père Scleros 1 Voici notre père Scleros, mère Sclereno !

La barbe rouge de l'anagnoste se montrait, illuminant d'un étalement cru toute sa poitrine renflée sous l'humble robe. Presque avec des pleurs aux yeux il embrassait les chers êtres, en un enlèvement, jusqu'à ses lèvres, des plus jeunes dont les jambes frétillaient, dont les bras enlaçaient son cou. Et il riait, sa grande barbe tombait, comme décrochée d'un coup, pour remonter très vite dans le claquement des dents, très contentes. H baisotait les enfants à la joue, au front, au menton, pendant que la calme, accorte Sclereno continuait à coudre avec, de temps à autre^ des regards charmés sur lui :

— Tu sais, le Basileus occulte va être Basileus officiel, car l'Hégoumène a dit que sera bientôt son érection au Grand-Palais !

— Ah ! le Basileus occulte va être Basileus officiel ! Et, répétant, Sclereno songeait à part elle, mais avec une face grave, cette fois-ci, une face toute saisie.

— Au moins, toi, reste à l'Eglise et prie pour ceux que toucheront les haches, les piques, les épées et les massues des Gardes de Constantin V !

Elle disait cela à Scleros, Sclereno, et, tout émue d'une vision de massacres, elle s'en allait, suivie des huit enfaats dont la ronde allègre scandait :

— Notre mère Sclereno s'en va quand notre père Scleros reste. Emmenons notre père Scleros !

Ils emmenaient Scleros, l'un donnant la main à l'autre depuis la mère, ouvrant la marche, jusqu'au père, la fermant en des éclats de rire qui, sur sa poitrine, faisaient tomber et remonter sa barbe rouge et découvrir ses dents, gaiement claquetant. Mais pas assez fort pour que, d'en bas, du jardin monacal, ils n'entendissent le braiement de

l'Excrémentiel en réponse à la précipitation des coups de loan qui hurlait :

— Exulte comme j'exulte! Le Basileus du Bien, l'Enfant Oupravda que la Sainte-Pureté garde, sera bientôt l'Autokratôr d'Orient et ce sera fini de Constantin V, le cavallin, excrémentiel comme toi !

Le braiement s'allongeait, retentissant, comme un formidable dégorgement d'orgue, et parvenait à Scleros, Sclereno et les huit enfants, en leurs appartements, légère construction amorcée à l'héliacon et à l'Eglise, d'où ils |)énétraient par un couloir oblong atteint par un large escalier éclairé, très haut, d'un arceau blanc. Et continu, persistant en son animale grossièreté, il leur était lamentable, comme si l'Excrémentiel protestât contre la future prise d'armes qui, cette fois décisivement, allait mettre aux prises la Sainte-Pureté et la Sainte-Sagesse, le Basileus occulte Oupravda et le Basileus officiel Constantin V.

— Oui, prie pour ceux que tueront les Gardes de l'Impie; prie pour que le lézous et la Panaghia conservent la magnificence de notre Sainte-Pureté !

Et, reposée à un escabeau, au fond d'une étroite pièce où cuisaient des aliments en des récipients de terre vernissée, elle caressait les joues de Zozimôs, Acapios et Kyros, et anxieusement regardait les autres, prenant des victuailles quelconques : poissons séchés et piments secs, mangeant goulûment avec des sautillements sur leurs pieds impatientés. Scleros riait, la barbe rouge encore tombait, encore remontait, et le claquement des dents toujours restait joyeux.

— Pourquoi ce contentement? La Panaghia et le lézous peuvent nous en vouloir de rire quand Byzance est dans la tristesse; quand, pour empêcher les Verts de mettre Oupravda au Grand-Palais, les Bleus ensanglanlciont tout; quand l'Autokratôr officiel aveuglera ceux (jui seront tombés dans les mains de ses Gardes, les Spalhaires, les Scholaires, les Excubiteurs, les gens de l'Aritlunos, le Varange, les Myrlaîtes, les Buccélaires, les Maglabites, les Candidats I

Elle parlait de ces derniers en un grand effroi, entrevoyant même la silhouette, que tout Byzance connaissait, de Digenis :

— Les Candidats, commandés par ce Digenis, qu'on dit eunuque comme le Patriarche, — et c'est pourquoi tous deux n'aiment pas les Eikônes, — par ce Digenis qui supplicie les Orthodoxes, qui les enterre vifs, qui les décolle et les fait mourir mille fois comme ont dû mourir Sepeôs et Haraïvi I

Scleros faisait, en l'écoutant, de fréquents signes de croix avec son pouce et son index. Mais peut-être que la tragédie de ces images ne l'émouvait guère, car, lorsque l'un des enfants dansait autour de sa réplétion, il riait, et sa barbe rouge tombait encore, en éclairs de décrochement, pour remonter à nouveau dans le claquement des dents. Il fit :

— Le Théos a bâti la Sainte-Pureté sur les assises solides de la doctrine du Bien, et des Basileus mourront avant de les ébranler. L'Hégoumène Hybréas a avec lui la force du Très-Haut, surtout s'il peut rendre détonant son feu. S'il a décidé qu'Oupravda se montre dans Byzance, pour la conquête de l'Empire d'Orient, c'est qu'il est sûr de le faire vaincre par les Verts, maintenant nombreux, et par les Orthodoxes que la persécution iconoclastique n'effraie point.

Il s'en alla, d'un geste empêcha que les huit enfants ne le suivissent, leur envoyant même des baisers lorsqu'ils lui criaient : Reste, reste, père Scleros. — Comme son bonnet, de travers, faisait sous la face large et la barbe rouge un effet drôle, ils rirent tous à voix haute. Le timbre de Zozimôs surtout dominait, malgré Sclereno disant :

— Soyez tranquilles, ou bien je vous enlève piments secs et poissons secs; je les donne à l'Excrémentiel et j'appelle le Grand-Papias Digenis, qui passe avec des Candidats qui vous frapperont I

Seule, elle se rasseyait, avec toujours, en son intellectualité pas assez rudimentaire pour n'avoir conscience de ce qui adviendrait, l'aiguë aperception des dangers obscu-

rément latents pour Oupravda, pour Hybiéas, pour les Verts, pour la Sainte-Pureté, pour tous. Elle se disait, en une prescience nettement égoistique, que bien fort était Constantin V, bien solide le Grand-Palais, bien abrupt le cathisma, surtout bien assise, sur ses fondations élargies, la Sainte-Sagesse dont elle voyait l'éloignée coupole centrale et les huit autres accotées autour comme les rondes carapaces d'un animal monstrueux. Depuis des siècles, la Sainte-Pureté luttait contre elle, plus ou moins ostensiblement. Elle avait beau, dans la conscience divine, dans la suprême justice du Théos, de son Fils et de sa Mère assis sur des trônes d'or en des cieux fins de bleuité, tenir la première place : jamais elle n'avait vaincu. Depuis des siècles, des Hégoumènes aux yeux luisants, à la voix triste, à la parole courageusement séditieuse n'avaient craint, au nom de la doctrine du Bien ennemi du Mal, au nom de la Vie opposée à la Mort, de pousser les démocraties contre les Pouvoirs officiels, d'armer les Verts contre les Bleus, d'attiser en les Ames d'effroyables colères qui, plus d'une fois, firent extravaser des révoltes, et même de rechercher d'imprévus moyens de victoire, comme ce feu qu'Hybréas voulait détonant! Vaines et avortées tentatives! Les Basileus étaient restés impies; les patriarches, vicieux; les uns et les autres avaient planté au cœur meurtri de la Panaghia et du lézous toutes les flèches du Péché. Et ceux-là que la Sainte-Pureté avait poussés vers les murailles du Grand-Palais, sur les gradins de l'Hippodrome ou les resplendissantes nefs de la Sainte-Sagesse, pour que fût régénéré l'Empire d'Orient, ceux-là successivement avaient péri : décollés, mutilés, dépecés, écrasés sous des roues de chars, étouffés sous des pluies de cendres, émietlés, les yeux crevés, les mains coupées, les bras coupés, le nez et les oreilles coupés comme au martyr Sepeôs, comme à Solibas, comme à Ilaraïvi. Aie! Aïe! Elle acquiesçait bien à ce que la volonté du Pantokratôr- Sôter, du lézous miséricordieux exigeât ces souffrances, mais non de son époux Scleros, de ses enfants si purs, si chastes, si aimants, gais de jeunesse et de santé : Zoziraôs,

200 BYZANCB

Acapios, Kyros, Danielis, Theophanô, Nikolao, Anthousa, Paraskevi, maintenant jouant en l'ombre de cette divine Sainte- Pureté !

Inquiète, elle sortait, Sclereno, remontait l'escalier sous l'arceau blanc, traversait d'étroits couloirs coupant la modeste construction. Elle rentrait en la chambre de Viglinitza non sans s'être arrêtée en la sienne, où une grande Panaghia recouvrait un fond de muraille, rouge de sa robe, bleu de son pallium, jaune de son nimbe sur quoi s'enlevait crûment sa tête, rose clairement. Elle priait lorsque la sœur d'Oupravda lui faisait :

— Hybréas m'assure que ce sera pour bientôt. Est-il vrai ?

— EsT-iL-VRAi ? — Viglinitza ouvrait sur elle ses yeux barbarement beaux, et sa face s'émotionnait et elle se redressait, son poing de jeune titane vers le Grand-Palais qu'elle semblait voir en l'opacité de la chambre par où se tordait un grand morceau de soleil mordillant un peu de sa chevelure rouillée. Et c'étaient un extraordinaire contentement, une animation qui la fît circuler autour de Sclereno n'osant plus avouer ses vagues effrois de tout à l'heure.

— Oupravda est prêt, car son sang ne pouvait mentir. Mais j'attendais qu'Hybréas me Fapprît pour me livrer à ma joie!

Me livrer a ma joieI — Et c'était pour que son frère, ce frêle enfant, s'exposât aux cruautés du Basileus officiel qui sûrement vaincrait, malgré le mystérieux feu d'Hybréas rendu détonant, — Sclereno en avait la prescience, — que Viglinitza lui disait cela. Une larme diamanta aux yeux de la bonne, accorte épouse de l'anagnoste. Viglinitza continuait :

— Si les Verts sont prudents et adroits, ils précipiteront sûrement Constantin V du cathisma, et à sa place mettront mon frère Oupravda : Eustokkia sera son épouse puisqu'elle désire unir son sang au nôtre, comme si notre sang demandait à être altéré. Et elle sera Augusta alors que, moi, Viglinitza, je resterai loin du trône loin des Dignitaires, parce que je n'aurai point d'époux.

Elle était fort injuste. Elle ajoutait :

— Sepeôs aurait pu l'être, et il aurait féconde ma race, et mes enfants seraient près du trône, pour saisir le sarikion, car uni ou non à Eustokkia, mon frère Oupravda est trop débile pour procréer une descendance indestructible, comme je la procréerais, moi !

Elle ne songeait point à ces aides qui, depuis leur arrivée à Byzance, s'étaient voués à leur fortune, souffraient encore ou pouvaient en souffrir, à Haraivi emprisonné, à Solibas sans bras, à ces vaillants Verts, prêts à tirer l'épée j)our elle et Oupravda, à ces Orthodoxes dispos aux coups. Cependant, au cas où l'Enfant deviendrait, d'occulte Basileus, Basileus officiel, ceux-là seraient de riches Dignitaires, de puissants chefs dont les titres rejailliraient sur elle qui pourrait s'unir à l'un d'eux; mais le souvenir de Sepeôs restait en elle, indécisément d'Ame quoique persistant en apparence de chair.

— Le martyr Sepeôs est mort; en tout cas, il reste mutilé pour la fin de ses jours. Que ferait l'Empire d'Orient de son bras coupé, de son pied coupé et de son œil crevé? Et de Solibas, qui n'a plus de bras, que ferait l'Empire? Et d'Haraïvi, peut-être comme eux privé de membres, qu'en ferait-il?

Sclereno repondait ainsi à Viglinitza, en ramenant les deux personnalités de Solibas et d'IIaraîvi, comme si elle eût voulu lui reprocher cet oubli. Elle reprenait, la jeune fille s'immobilisant en des pensées fort aiguës :

— Combien après eux seront mutilés ou tués si ton frère Oupravda est vaincu; si Ilybréas est vaincu malgré son feu détonant; si Solibas, qui n'a plus de bras et veu quand même combattre, est vaincu ! Et ton frère Oupravda, que ne subira-t-il ? Le Tyran lui fera certainement crever un œil, couper le poignet et le pied.

Viglinitza soubresautait sous l'horrible évocation de la bonne Sclereno qui ajoutait, complétant sa fixe idée en prématurées terreurs :

— Ce n'est même pas un œil qu'il lui crèvera, ni un pied et un poing qu'il lui coupera, mais il l'aveuglera de-

vant tous, et ton frère n'aura plus d'yeux, plus de jambes ni de bras. Sepeôs a subi la moitié du supplice; mais Oupravda, pour que davantage s'épuise le sang de lustinien qui court en lui et en toi, le subira entièrement, et il sera tout à fait mutilé, et tu n'auras plus, pour frère, qu'un corps incapable de se mouvoir, une face incapable de voir!

Viglinitza restait muette encore, mais un mouvement de ses seins, une fébrilité de ses doigts croisés sur ses genoux, ronds, puissants, certainement décelaient l'émotion des paroles de Sclereno. A la fin elle répondait lentement en un léger tremblement de voix :

— Tu considères le supplice et non le cathisma 1 Tu vois les yeux crevés et non l'aigle d'or des chaussures, les armes d'or des Gardes, les magnificences du Grand-Palais, la domination de l'officiel Basileus. Tu songes à ce que souffrirait Oupravda et non à ce qu'il ressentirait de joies si les triclinions du Grand-Palais le voyaient, si les Dignitaires du Grand-Palais se courbaient devant lui et aussi devant moi. Tu oublies que son triomphe manifestera celui du Bien, ainsi que le dit Hybréas; que le sagion à sa frêle corpulence et le sarikion à sa tête flave amèneront la fin des maux de Byzance, et pour les Eikônes le relèvement de leur culte. Et tu ne dis pas qu'étant Basileus officiel, Oupravda, je serai femme influente à qui pourront s'unir, puisque Sepeôs est mutilé et peut-être mort, les rois du dehors ou les chefs de l'Empire d'Orient. Pourquoi Eustokkia serait-elle femme d'un Autokratôr, et moi, ayant cùmme mon frère du sang de lustinien, ne serais-je rien? Enfin, tu oublies que notre race est née pour la possession de Byzance; que cette possession est dans l'ordre des choses divines et humaines; qu'elle peut bien partager sa domination avec la race helladique, par Eustokkia unie à Oupravda, mais non pas s'effacer entièrement devant. Or, ne serait-elle pas effacée si je ne donnais de mon sang à un vaillant Dignitaire, qui aurait pu être Sepeôs, même Haraïvi et Solibas, une fois mon frère au Grand-Palais. Mon frère est enfant faible, et il peut mourir sans rejetons, et l'Empire d'Orient, qu'il ne saurait alors régénérer, ne se-

BTZANCR

raît plus commandé par un fils de la race sclavonne qui le doit éternellement dominer.

Alors, elle quittait Viglinitza, Sclereno, avec un envahissement de mort la meurtrissant sans motif. Elle redescendait l'iescalier de cette construction amorr«'o à la Sainte-

Pureté, qui était sa demeure à elle, à son époux, à ses enfants, à la sœur d'Oupravda, traversait une cour étroite où, au milieu, c'était une phiale avec son bassin d eau, et pénétrait en une nef de l'Eglise. Vide, le mystérieux monument; [rien que Scleros le parcourait, éclairant avec une chandelette allumée de noml)reux lanipiers, par d(MMM«re des piliers, ou les lampes descendant des voûtes, qui liinulérent de douces lueurs d'or, balancées à des soufllcs Ib^ttant çà et là. Et les (juatre énormes Anges, là-baut, aux

I)cndentifs, s'illuminèrent aisément de ces lumières tendres et des clartés nageantes des vitraux, verts, jaunes, bleus, pourpres, violets, que baisait le jour du dehors, le blanc soleil du dehors. Ses pas, à Sclereno, à peine émouvaient les échos de la Sainte-Pureté, tant ils étaient traînassants. Elle coupa la nef, s'inclina devant la Panaghia enfoncée en sa conque, ouvrant ses bras, élevant le front en l'évasement gigantesque de son nimbe tout d'or sur un fond d'or, et sa robe aux lourdes perles, ses sandales aux pierres violacées, opalisées, bleutées, pesaient sur l'habituelle sphère le Monde figurant. Parfois elle entendait un bruit singulier comme un décrochement de mâchoires, et elle reconnaissait le rire solitaire de son époux Scleros, encore gai des bonnes caresses de leurs huit enfants. Il ne la voyait pas, tant il se distrayait ainsi à allumer des chandelettes et à rire seul, alors qu'elle l'apercevait à des clartés de lampiers, sa grande barbe rouge tombant tout à coup, tout d'un coup se relevant en un découvrement blanc de ses dents qui claquaient.

Elle gravissait l'escalier colimaçonnant du narthex intérieur menant à la galerie des catéchuménies, vides aussi, qui donnaient sur le naos et les transepts. De leur élévation, la mosaïque du pavement restait confuse; l'autel, sous le ciborion d'or, exigu; l'iconostasis, devant cet autel, se rapetissait, mais les Anges des pendentifs s'envolaient énormément. Leur trompette s'allongeait extrêmement : leur face ardente, le globe des yeux grandement bulbeux, la rondeur de leur menton chaste, la naissance de leur gorge éphébique, le gras des poignets, toute leur charnelle beauté prenait d'extraordinaires proportions mieux éclatant à l'avoisinement des vitraux. Sclereno montait plus haut encore, par le même escalier colimaçonnant, jusqu'au gynaiconitès. Par le treillis de bronze et d'argent, elle revoyait toute l'Eglise, et son intérieur s'amincissait, les lumières de ses lampes flottaient infiniment en étoilements rouges et jaunes, et elle écoutait, très affaibli, le solitaire rire de Scleros toujours circulant, dont le claquement joyeux des dents éclatait dans le décrochement de la barbe

au mécanique va-et-vient. Elle tournait le dos au treillis, regardait par une baie ronde au-dessus du narthex extérieur, aux vitraux pourpres, verts, violets, jaunes et bleus; au loin lui saillaient l'horizon du Grand-Palais, l'horizon de la Sainte-Sagesse dressant sa coupole dominante sur quoi l'immense croix d'or luisait. Les huit autres coupoles l'entouraient par dessous lesquelles c'étaient les murs droits de l'édifice vaniteux, du monument faussement religieux de la Force et de la Puissance que depuis des siècles bravait la Sainte-Pureté. Là-bas, là-bas, l'irradiation du jour le teignait d'or et tout un rayonnement de glaives s'élargissait à ses neuf sommets ; des nues roses, à saillissements jaunes, s'arrondissaient comme la revêtant de boucliers orbiculaires qu'auraient tenus des Gardes géants. Plus loin, la Propontide bleue, avec des taches de voiles; plus près, le promenoir de 1 Hippodrome et son peuplement bi-chromé de statues ; à gauche, le golfe de la profonde Corne-d'Or, fourmillant, remué de palandries, de triérès, de dromons, de monoxilones, et presque en contrebas de la Sainte-Pureté, les nmrailles tournant les Vlachernes vers la terre, vers le Camp des niilitaires, ou s'allongeant jusqu'à la pointe de Byzance qu'elle bordait jusqu'à la Porte-Dorée, sur cette Pixjpontide qui touchait à l'Asie par la côte d'IIyria. Sous ces murailles, à deux pas de la Porte Kharsias, elle distinguait nettement le marchand Sabattius, à leur ombre assis devant des pastèques, à qui maintenant causait un personnage très richement vêtu, un étranger, peut-être, dont la robe et le manteau traînaient des éblouissements de broderies, et qui s'en allait en lui jetant une menue monnaie, comme s'il lui avait demandé des renseignements, pour se diriger vers la Ville, et aussi en laissant tomber, sans y prendre garde, une bourse sans doute remplie d'or.

Elle redescendait, Sclereno, et maintenant plus n'entendait le décrochement des mâchoires de Scleros, n'entrevoyait plus son pan de barbe rouge tombant sur sa poitrine et remontant, mais deux ombres (jui s'allongeaient, minces et droites, d'un fond de porte par où venaient les kaloyers.

Deux voix lui parvenaient, claires, métalliquement. Et ces voix, elles les reconnut aussitôt : d'Hybréas et d'Oupravda qui apparurent en le rond clarteux d'un lampier, derrière un pilier brûlant avec de très légers grésillements.

— Tu l'as dit. Ma race et celle, helladique, d'Eustokkia, ont pour destinée commune l'Empire d'Orient régénéré par le culte des Eikônes et la doctrine du Bien. Dis 1 Que faut-il pour qu'elles triomphent à jamais ?

Oupravda s'exprimait ainsi, et Hybréas, la tête aux cheveux lamés inclinée en une tendresse de gestes, une amicale douceur de voix, répondait :

— Mon jeune fils ! Tu pressens bien que l'Orthodoxie n'a plus à souffrir du Basileus Constantin V que guide le Patriarche châtré. Il y a un an, le Synode de mort décrétait l'abolition du culte des Eikônes, et depuis, au dehors, les Eikônes ne se montrent plus. Elles ne tendent plus de secourables bras aux hommes; elles n'ouvrent plus, sur les hommes, leurs yeux pour les intercessions qui les guériraient du péché. Le lézous t'a suscité, toi qui as du sang d'ancien Basileus, pour en finir avec les persécuteurs, pour les arracher du Grand-Palais et de la Sainte-Sagesse oii le peuple nous mettra; où, sur des boucliers, les Gardes te porteront et sous un ciborion les Orthodoxes m'environneront.

Et Hybréas se retournait, et Sclereno voyait luire ses yeux, onder le lamellement de sa chevelure brune, sa blanche et étroite face barbue ; sa brève stature se torsionnait presque lorsque, en une tendresse plus grande, il prenait la taille de l'Enfant; Oupravda restait vêtu comme, un Sclavon, avec ses braies pincées à la cheville en plis doux, l'espèce de saie qu'une ceinture d'étoffe serrait mollement, et, recouvrant sa flave chevelure, la coiffure de laine de brebis à la peau en dehors. Vivaces étaient leurs deux silhouettes, et aussi mélancoliquement cheminantes en la paix de l'Eglise Monastique dont ils parcouraient les nefs, dont ils foulaient les mosaïques du pavement, aux hachures jaunes de rampantes lumières, aux illumina-

lions atténuées suivant le plus ou moins d'éclat des larapiers.

Au milieu du naos, devant l'iconostasis voilant le sanctuaire, voilant la base de la conque où l'immuable Panaghia se dressait en son fond d'or, ils s'inclinaient longuement, puis se dirigeaient vers un des transepts, et Sclereno écoutait Oupravda :

— Tu sais, j'eusse préféré rester encore avec toi, écouter encore tes enseignements, encore me ravir de tes paroles. Te le confesserai-je ? Quoique tu m'aies fiancé à Eustokkia, pour que sa race et la mienne régénèrent l'empire d'Orient, je sens n'être pas né pour le sarikion et le sagion et me voir porté comme Basileus officiel sur des boucliers, à l'ombre des étendards. Mais tu le veux; Eustokkia le désire, les Verts aussi, les Orthodoxes aussi. Je ferai ce que vous voulez tous, car mon ame est pure et aime à se vouer. Cependant, j'eusse aimé vivre ici, à donner de beaux enseignements au peuple qui apprendrait par moi à haïr les Forts, à détruire le Mal, à aimer les Faibles et à aider à l'accomplissement du Bien. Et peut-être que mes (laroles iraient plus loin que l'épée de Basileus dont tu me veux armer !

Hybréas, d'une voix chaude :

— Je remettrai aux mains des Verts un terrible moyen de triomphe. Ainsi, par moi, la doctrine aryaque du Bien ne craindra plus pour ses sectateurs, que les Basileus mauvais et les Patriarches pourris n'écorcheront pas vifs et dont ils ne bourreront pas de paille la peau, vide, comme à Manès. Et c en sera fini du Mal sur la terre, de la Mort sur la terre, puisque le Bien et la Vie resteront invulnérables, par mon feu détonant dont j'ai trouvé l'efficacité.

11 disait cela, comme si, pour la future bataille, il fût bien sûr de la mystérieuse découverte dont il allait armer les Verts. Oupravda soupirait et ses regaids, anxieux, en un retour doux de tête, se portaient vers la Panaghia, vers les Figurations des entablements, vers les quatre Anges des pendentifs sonnant, à toute volée, de leur énorme Irom-

pette d'or. Il ne disait plus rien et Hybréas ne lui disait plus rien. Et maintenant, c'était, pour Sclereno, comme s'ils écoutaient, chacun à part soi, la réitérée sonnerie des quatre Anges gigantesques dont les trompettes avaient des strideurs, des éclats, des violences, des ouragans de presque tuerie pour Hybréas; des frissonnements, des lamentations, des sanglots, des déchirements pour Oupravda. Peut-être était-ce bien ainsi, car l'Hégoumène avait maintenant des énervements de sa brève personne dont les gestes étaient fréquents, dont la marche battait une allure de guerre, pendant qu'Oupravda péniblement allait, avec, fréquemment, des implorements d'yeux vers la Panaghia le regardant, face bonne toute maternellement attristée en sa conque d'or.

Hybréas se rapprochait de l'Enfant :

— La prédestination de ta race exige d'inexorables combats. Rappelle-toi les vaillants qui se sont dévoués à ta fortune : Sepeôs mutilé ; Haraïvi, pour avoir noyé Héraïcos, emprisonné; Solibas sans bras; les Verts poursuivis, les Orthodoxes persécutés, et surtout les souffrances de ces mères, de ces pères dont l'Iconoclastie a supplicié les enfants ! Rappelle-toi, rappelle-toi ! Le jour où, échappé au palais de Lychos, des acclamations t'accueillirent; où tu fus couronné officieusement du sarikion ; où Eustokkia fut, comme une Augusta qu'elle sera, érigée à tes côtés, avec Viglinitza, à la Sainte-Pureté qui te protège Basileus occulte : ce jour-là, des Gardes frappaient les adorateurs des Eikônes, et celles-ci étaient badigeonnées, détruites et grattées. Parce que les Orthodoxes les défendirent, le sang coula à Byzance et d'innocentes âmes prirent leur vol au ciel où le Théos, le lézous et la Panaghia sûrement attendent par toi l'heure de son châtiment.

— Le Théos le veut; le Théos le veut! Il désire la fir des maux qui assiègent son Empire d'Orient. Aussi, je te suivrai, et, Basileus officiel, avec Eustokkia j'accomplirai la mission des deux races sclavonne et helladique qui implanteront sur la terre les beaux ceps du Bien pour la future vendange de la Vie, par les Arts humains continuée.

BTZANCE 209

.Sartoct, avec l'aide de ton feu délunanl qui nous VQTidr'j, fous forls contre le Mal.

C'était d'une exultante voix qu'Ou|)ravda répondaii à Hybréas qui lui prenait la main et, patei'nellenient, l'entraînait vers une obscurité de transept. Comme magnétiquement, Sclereno les suivait. Ils s'enfonçaient en une voûte. Se présentait un escalier. Ils le descendaient et bientôt, en un quiet resplendissement, s'offrait la crypte, D'^yée en des ombres d'arcbes basses coupées d'éparses ' imières, et s'offrait aussi, en un autre fond de conque, la Panaghia solitaire, nimbée, ouverts les bras, la face regardante, les yeux alangoris, le sein renflé sous une robe aux plis droits qui, ])ar en bas, lui baisait les pieds, chastes. Ils traversaient un mutisme de nef et bientôt Vêtait, devant eux, un grand trou de lumières bleues, une vision de la Corne-d'Or sur quoi la crypte donnait et où l'on accédait par l'ouverture d'une |)orte de fer barrée de barreaux de fer où s'amorçait une vitesse d'escalier abrupt qui baisait le golfe, au bas. Un plein jour 1 Une vie comme réduite, comme exiguë et mouvante, dansante de monoxilones sur des fiots, de sillements tranquilles de dromons et de trieras dont les proues fanfarantes, sous des bustes de matelots, coupaient des morceaux bleus et blancs de ciel et de mer, et, en un amont éloigné aux striures de vagues, la côte thracique ; des végétations, des luminosités, des huttes au bord de baies ouvertes en lèvres de sable, des apparences de riens, des flottements de choses invues, perdues à des sommets de collines, et cpii étaient des nues roses, des nues grises, des nues jaunes, d'opales nues I

— Quand tu seras Basileus officiel, tes triérès courront (.ans la Cornc-d'Or ; quand tu seras Basilous officiel, toutes les flottes de la Cornc-d'Or t'a|)parlien<lront. Kt la côte, en face, sera à toi ; et tu domineras l'Asie, de l'autre côté; et tu vaincras l'Isauiic, <|ui est on Asie et d'où Constantin V tire ses soldats pour le combat impie du Mal!

ardemment Hybréas soufflait ses espérances en Ou-

pravda qui, les bras croisés et cline sa flave chevelure, s'allégeait l'âme de cette vision de mer inopinément

ifêrocA

plaquée sous ses yeux. Les suivait toujours la dolente Sclereno. Us reraoniaieni par un escalier semblable, tra-

BYZAXCB 211

versaient un héliacon dont du soleil argentait crûment le dallage aux dessins verts et aux dessins roux, un héliacon d'où, par une porte, c'était un peu du Monastère accoté à l'Eglise. Et tant Hybréas, tant Oupravda subissaient de pensées absorbantes, qu'ils ne l'entendirent pas, qu'ils n'eurent sur la nuque, de son souflle approchant. Puis, c'étaient un coin du narthex intérieur, encore le naos avec la Panaghia emmi sa conque d'or, les quatre Anges des pendentifs, les nefs et les Figurations de leurs entablements ; enfin, par une poussée des trois portes, le narthex extérieur, la place dallée, l'infini de la Ville sous la Montagne des Vlachernes, des collines et des vallées, tapissées de maisons, d'Eglises et de monuments quelconques : nyraphées, horrées, bains, colonnes, oratoires, j)alais ; des arbc rescences sur des terrasses blanches et roses; des voies tortueusement vêtues de jour ; des places mangées de soleil blanc ; des morceaux de la Propontide, tout au fond, et des criques de la Corne-d'Or tout près ; des murailles et des fortifications avec beaucoup de Gardes qui les occupaient, et toujours immuable, menaçante, radieuse et odieuse, la Sainte-Sagesse dont les neuf coupoles resplendissaient comme sous un vêtement large de boucliers qu'on aurait dits teints de sang. Le soir y mettait maintenant des lèchements de massacre ; le rayonnement élargi des épées rougeoyait tout, comme une énorme rose qui s'effeuillerait : des morceaux pourpres s'en détachaient, ténébreusement, en larmes de sang dont quelques-unes pendaient aux bras de la luisante croix d'or qui en devenait de dessin cruel. Dessous, l'allongement du Grand-Palais boursouflait la bizarrerie de ses dûmes, et, de l'Hippodrome, l'attitude des statues du promenoir pointait des têtes de bronze et de marbre dans l'espace dévoré de vols de tournoyantes cigognes et de blanches colombes aux spires multipliées.

— Quand tu seras Basileus officiel, la Sainte-Sagesse nous verra, toi soutenu par moi qui en serai le Patriarche, non pas pour la vaine gloire de ce monde, mais pour le triomphe du Bien Quand tu seras P>asileus officiel, le

Grand-Palais nous verra : toi, répandant par touie la terre les doctrines de la vraie Foi, punissant l'Impie, poursuivant le Mal, mettant au cœur du Puissant la crainte du Théos, consolant le Faible et le soutenant; moi, instruisant par la spiritualité de l'Orthodoxie les nations que ton sceptre aura subjuguées, au delà de l'Asie, au delà de l'Afrique, au delà de l'Europe, dans les pays inconnus où sont des barbares étrangers à la croyance au Théos, à la juste adoration des Eikônes, à la vénération de la Panaghia, à la connaissance des Elus, des Dominations, des Apôtres, des Saints et des Saintes qui habitent les sphères du ciel sacré I

Il élevait les mains, mouvait ses épaules, violettes, où les croix d'argent s'étalaient, et sa fine tête, sa chevelure lamée sous la coiffure d'Hégoumène, violette comme violette sa robe, le quelque chose d'indicible et de magnétique de sa face prenaient une ampleur qui firent se taire l'enfant. Un soupir d'Oupravda ! Quelques pas discrets, coupant le narthex, de tous deux. De tous deux aussi une exclamation :

— Ah I Ah 1

Là-bas, vers la Sainte-Pureté, vers le Grand-Palais et vers l'Hippodrome, une légère nuée s'évasait, et bientôt c'étaient des frétillements d'armes, des têtes de Gardes massivement s'avançant, avec, au-dessus, l'oscillation de deux trônes dont des épaules d'hommes supportaient le ciborion en double sphéricité pourpre frangée d'or. Et cela s'avançait, en un serpentement interminable, plongeait en les vallées de la ville, reparaissait sinistrement; des boucliers orbiculaires sur une seule ligne, des verticalités de piques en profondeurs insondées, des pointes de casques qui toujours muaient avec des épées larges, des haches larges dont la clarté était d'or. Puis, comme le bec d'une formidable tenaille, un élargissement d'hétairies n'exhalant aucun cri dans la funèbre torpeur de Byzance subissant cet envahissement. Ensuite une marche qui toujours ruait des reliefs d'hommes armés, avec de superbes Dignitaires derrière, et, par-dessus, Constantin V sur son trône hissé

BYZANCR -213

et le Patriarche sous son dais juché. Et même, le grotesque mais effrayant balancement de la tcle de courge de Digenis sous son bonnet tubulaire à plume droite de héron, dont la clef d'argent délinéait comme un fil brillant, lin et cruel, en son entourage de Candidats aux haches d'or, et qui se portait aussi, en cette armée dévorant du sol sous ses milliers de jambes alternativement allant et venant. Au ciel, un croissant de lune, moins un nimbe qu'une grande arme arrondie, prête à écimer qui la Puissance et la Force lui désigneraient, un formidable engin de fauchaison porté par des mains qu'on ne voyait pas, semblait, tant cette poussée d'hommes était sinistre sous l'cfflorescence de choses métalliques mobilément l'écaillant, devancer le tout en vue de massacres définitifs.

— Ah ! oui. Ah ! oui.

Ilybréas faisait : ah! oui, ah! oui! et sa tête doucement branlait et ses yeux mieux s'ouvraient sur l'extraordinaire apparition dont il ne s'apeurait pas. Il entourait de son bras la taille de l'Enfant, l'enserrait frénétiquement.

— Il se doutent tous que, bientôt, par nous les Verts feront irruption au Grand-Palais, où ils te proclameront, et mettront tout nu au seuil de la Sainte-Sagesse, où je serai, ce prêtre sans sexe qui est Patriarche malgré l'Or'hodoxie !

Maintenant, en une barbare multiplication de reflets d'or d'acier blanc et de fer bleu, en une violente marée d'hétairies savamment marchant, les boucliers ronds ou les clibanions quadrangulaires, Tépée droite ou la lance droite, les haches inclinées ou les massues liées à de courts manches de bronze par des chaînes de métal, des Domestitjues, sur les flancs, gravissant la Montagne, l'émergeante armée se montrait mieux, et mieux se distinguaient les traits forts de Constantin V, son nez blanc sur son morceau de barbe noire, sa |)oitrine rouge aux parements de perles, et ses yeux terribles circulairement embrassant l'horizon de son trône pointant. Mieux également se distinguaient les traits du Patriarche, la rondeur de sa face, cireuse et blette, aussi dodelinante que celle de Digenis, une vraie face d'eunuque

gras sous sa tiare d'or. Et ce Digenis aussi s'apercevait avec des rictus férocement coupant ses bajoues d'homme mauvais, des rictus que d'autres mous et butyreux eunuques avaient ostensiblement. Plus ils avançaient, plus Hybréas se faisait un air triomphant jusqu'à ce que les premiers boucliers se présentassent à l'horizon de la place, avec leur convexité muette que, par-dessus, des têtes de Gardes soulignaient de leurs moustaches rudes, de leur chevelure évadée des casques pointus.

— Ne descends pas du narthex; ne mets pas le pied sur la place, ou bien l'asile de la Sainte-Pureté cesserait. Maintenant que j'ai découvert le feu détonant, qui sera projeté au moyen d'armes dont je médite la forme, les Verts vont se lever, sûrs de disperser celte armée-là, sur un de mes signes, comme un peu de poussière à un grand souffle de vent.

Alors il faisait un signe, et Sclereno qui, les ayant suivis, était à leur côté, avec derrière Scleros accourant, voyait cette chose extraordinaire. A des fonds d'horizons, où le soir plongeait d'intactiles bruines, à des milieux de places tout à coup se couvrant de Byzantins, entre les verticalités de leurs maisons, sur les marches des narthex de toutes les Églises, poussait une effroyable humanité, une confuse végétation de Verts se reconnaissant tous à des écharpes vertes au sautoir agité. Et ces Verts avançaient en un bloc d'hommes, de ci, de là, en un rayonnement colossal, en une approche, de très loin, de l'armée de Constantin V. Eux aussi portaient quelqu'un sur leurs épaules, qui était Solibas sans bras; par derrière, des mains tenaient sa couronne d'argent; par derrière des poings élevaient des poignards; par derrière des bras soutenaient sur des poitrines des bannières gonflantes sous des légèretés de vents, et c'était certainement une sédition gigantesque allumant de toutes parts des foyers qui d'euxmêmes s'attisaient. Hybréas faisait un signe au Nord, et le Nord se soulignait de Verts ; au Sud, et le Sud se soulignait de Verts. L'Est et l'Ouest dégorgeaient des Verts, et tous avançaient, en un énorme fourmillement aussi muet

BYZANCB 215

que l'armée de Constantin V, en une inondation sans bruit prête à étoufTer cette armée comme en des doigts de géant.

— Ah ! oui. Ah ! oui.

Il disait : Aii! oui, — Ah! oui, Ilybréas. Et son branlement de tête était comme un contentement qui enlevait de ses craintes à Sclereno, à laquelle ni lui, ni Oupravda ne faisaient attention, et même faisait rire Scleros dont la barbe rouge tombait, remontait en un fort claquement de ses dents amusées. Il disait : Ah oui, — Ah! oui, et une oscillation, sur un signe de Constantin V, désagrégeait Tarniée, qui reculait lentement, malgré le Patriarche dont le regard désappointé rencontra celui si luisant d'Hybréas enveloppé encore du fluide lumineux, bleui et fumant presque, sa Volonté même de lui se dégageant. L'Hëgoumène s'en illuminait des pieds, hiératiquement joints, à la tête qu'il se découvrait, et cette tête remuait des flammes vagues, comme magnétiques, en l'ondoyance des cheveux lamés tout éclairés du bleu et fumant fluide si singulièrement émané. Encore une fois, tous s'en retournaient, non cependant sans que les Verts, de toutes parts approchés, levés les poings, ne frappassent des individus dont le sautoir, sur la poitrine, d'une bande bleue, disait que c'étaient des Bleus. Partout, partout maintenant, des bras et des mains s'élevaient, descendaient; des têtes s'enfonçaient sous leurs violences, des faces s'ensanglantaient à subir leur heurt, sans que l'armée, qui s'évanouissait lentement dans la nuit flosculante, en reçût des atteintes comme si, non armés par Hybréas du feu détonant, les Verts avaient ordre de ne j)as s'attaquer directement encore au Pouvoir. Là-haut, le croissant de lune était grandissant, d'or sur le fond bleu sombre de ce soir, et tout un entourage d'étoiles naissait autour de la menace de sa forme écimantc, mais ]dus grandissant était le halo d'argent de la couronne de Solibas dominant cette bataille de Verts et do Bleus de la hauteur des épaules qui le portaient; immuablement confiant, lui sans bras, en la bonté de la cause d'Oupravda. Cette couronne virotanle était victorieuse, était

belle comme un symbole par sa blanche orbicuL. .ic doucement luisante dans l'accourante nuit. Et jusqu'à ce que cette nuit vînt tout à fait, comme mécaniquement, comme

méthodiquement , pareils à un mouvement de fléau fouettant du blé en l'aire, les bras des Verts retombaient sur des têtes de Bleus ; les poings des Veris s'enfonçaient en des poitrines de Bleus, et toujours le victorieux Solibas montrait sa face frémissante et barbue, son buste s^.ns bras sous la cayjque d'hénioque, toujours sa jouronne . d'argent virotait sur sa tète, au bout d une main quelconque, en un halo élargi ; les bannières recevaient des ioups de vent qui les gonfl aient toutes, pendant que les h é t a i r i e s disparaissaient : piques, glaives, boucliers, casques, haches, massues, muettement mangés par le Grand-Palais, tout là-bas s'éclairant faiblement, avec Constantin V et le Patriarche qui, se retournant, purent voir, en un frétillement

BYZANCP 217

de poignards brandis, l'cirroyable hachis des Bleus par les Verts, de la l^orte-Dorée au Cyclobion, des Vlachernes au Lychos, de la Proponlidc à la terre feiiiie, au Xord, au Sud, à l'Est et à l'Ouest.

Avec Oupravda, Hybréas rentrait à la Sainte-Pureté, et maintenant plus ne l'enveloppait le fluide lumineux, peu à peu éteint en crépitement doux. A voir le massacre des factions, Sclereno et Scleros étaient devenus tout pâles. Sur le pavement du narlhex, ils restèrent longtemps, effrayés et saisis, elle un bras sur l'épaule de son époux dont la barbe rouge, que de l'ombre noyait, resta suspendue au beau milieu de la poitrine, et la bouche toute ouverte laissa échapper un fort claquement de dents en un rire maintenant d'horreur.

La tête balançante et la clef d'argent reposée sur l'épaule, Digenis courait élastiquement, quatre cents Candidats le suivant avec une précij)itation devant laquelle des Byzantins s'effaçaient. En rangées de huit par huit, sur une longue colonne, leurs haches faisaient des taches d'or, et ils heurtaient cette hache à leur épée d'or suspendue à un baudrier d'or.

Ils suivaient les murailles bordant la Corne-d'Or, obliquaient par la Porte-des-Ioudalques, gravissaient la première Montagne d'où c'étaient toute la Proponlide, tout le Bospliore, toute la cote d'Asie, un bel étalement d'eaux océaniquement bleues, et filaient vers la Sainte- Sagesse, une vision rapide d'extériorités aux yeux : des jai'dins jetés jusqu'à la plage, des végétations que des flots baisolaient et, des lueurs roses, des lueurs gaies sur des terrasses de maisons, des coupoles d'édilices qui les voyaient passer. Plus ils approchaient, plus les saluaient les individus dont des écharpes bleues fendaient le poitrail,

alors que d'autres, aux écharpes vertes, leur faisaient des signes de mépris, surtout à Digenis qui se retournait, balançait sa tête de cucurbite, brandissait sa clef d'argent, pour ensuite continuer à courir.

Ils laissaient à leur gauche l'exonarthex de la Sainte- Sagesse, une grande place rectangulaire accédant aux neuf portes du narthex; ils débusquaient sur l'Augustéon, dont les portiques, aux quatre faces égales, se suivaient en colonnes doubles sur le sol de marbre pavé. Puis coupant, à son miReu, le peuplement de ses statues, laissant le Milliaire, haut, percé de quatre voûtes, ils entraient au Grand-Palais par la partie de la Chalcé dont ils ouvraient la première grille de fer, atteignaient le vestibule de cette Chalcé voûté en cul-de-four et par une galerie, le Ghytos, en avant de la coupole au milieu qui reposait sur quatre arches, pénétraient dans le Triclinion des Scholaires. Grande salle, ce triclinion, dont trois faces s'ouvraient sur un naos : celui des Saints-Apôtres ; sur un tribunal : celui des Lychnos, — et sur une galerie étroite qui les conduisait au Triclinion des Excubiteurs. Scholaires et Excubiteurs les regardaient passer. En les fonds de ces triclinions c'étaient, bellement éployantes, des mosaïques plurichromes : des lézous et des Pantokratôrs, assis ou debout, présentant une large face blonde, élargissant des bras; à leurs pieds, proLtrés, des Pécheurs; sur leur tête, des Archanges portant des palmes, ou bien des médaillons encadrant des têtes de Panaghias. Aux murailles, des miroitements de casques et de boucliers appendaient des lumières circulaires, comme autant d'yeux d'or ouverts. Des Gardes fourbissaient, avec une poudre aréneuse, leur hache ou leur pique, plane au bout comme une hallebarde où des damasquinures chatoyaient; d'autres se dressaient sur leurs pieds de fer, sur leurs jambières de bronze, en militaire salut que rendaient, de leur hache d'or et de sa clef d'argent, les Candidats toujours courant et Digenis toujours balançant sa tête grasse, sa tête à sphéricité de courge bien mûrie.

Les Candidats rentraient ensuite en leur triclinion, orne

d'un dôrae à huit colonnes, sous quoi une croix d'argent, que gardait un haut autel de marbre purpurin, alanguissail la merveille de ses verticalité et liorizontalité. Ils quittaient, en heurts simultanés, leurs armes; ils se décoiffaient de leur casque, et tout un tunmlte dhommes s'éparpillait en ce triclinion que des mosaïques, d'or avec des alternances vertes, rouges et bleues, enrichissaient d'une somptueuse décoration jusque par dessus l'entablement des arches, la pleine voûte de la salle, incurve infiniment. Par la porte d'une autre salle, le Grand-Gonsistorion, où l'Autokratôr recevait les Dignitaires et le Sénat byzantin, des Silenciaires apparaissaient qui frappaient d'une verge cette porte : alors les Candidats se taisaient, se débouclaient précipitamment; leurs Domestiques s'en allaient pendant que Digenis filait, seul, par une galerie dallée bordant le Grand-Consistorion.

Très féroce, Digenis : cela se voyait rien qu'à l'accentuation de sa tête pendulinante , au rictus épais de sa face qui, sous l'ombre en tube de sa coiffure à plume de héron, avait un air sinistreraent algide de bourreau!

11 traversait une vaste salle, que des lits meublaient, une salle à manger, vide maintenant. Parfois passaient des individus comme lui glabres et mous. Ils se saluaient en balancements de leur tête couenneuse, avec des yeux roulants, des torsions de bouche pulpeuse avouant la castration. Même ils avaient une inquiète allure d'hommes regrettant la perte de leur sexe; de vagues gestes presque salaces, coulant le long du corps, suggéraient des choses non-dites, car beaucoup étaient muets et sourds aussi bien que châtrés.

Il descendait quelques marches, s'enfonçait en la Thermastra, une longue, confuse, complexe dépendance touchant, à gauche, à Daphné, aulre |)arlie du (irand-P.ilais, et à droite une somptuosité de terrasse, la Phiale mystérieuse du Tricontpie, par une galerie au-dessous. La Thormastra rayonnait de coubouclions nombreux; de coubouclions de cuisines, de bains, de diverses officines où fourmillait la basse Domesticité. Par des couloirs assom-

nYZAXCF

bris, il pénétrait en une sorte de cave où , devant une table de dur bois, basse, chargée de fruits, de bulbes et de racines, un individu se tenait qu'il prit, d'une poigne moite, par sa chevelure qu'on aurait dit de bois. Et d'une sécheresse de coup de sa clef d'argent sur le crâne, il le faisait se retourner, lui criant :

— Palladas ! Palladas !

C'était le marchand d'anes, le mal famé et ambitieux

Palladas, vivant là, sorte de valet de cuisine, gras, boursouflé Comme, dans la Therraastra, il faisait très chaud, il s'était à demi dévêtu; le torse nu révélant les tétons poilus, les bras nus, son gros derrière et son gros ventre ceint d'une étoffe lui flottant sur la peau, qui puaient sans doute car le Grand-Papias se boucha le nez.

— Viens ! Marche !

Il le frappait sur le crâne de sa clef d'argent, et P.iIIadas, avec un sourire qu'il voulait gracieux, roulait, scnanl les fesses à des coups de pied reçus en sus, en un essai de ses

mains aux doigts écartés |)Our les prestement parer. La tubularité du honnet de Digenis faisait sur les murailles une ombre balançante, que mieux délinéait, comme une virgule renversée, la plume de héron, et cette ombre dominant celle, pitoyable, celle, pachydermienne de Palladas, avec une agréable bizarrerie.

Des couloirs sur lesquels s'ouvraient de noires salles, où des formes, en larves, de gens s'agitaient. Des galeries dallées. Là, les boulangeries du Grand-Palais; ici les boucheries et les porcheries du Grand-Palais, avoisinant les cuisines, gigantesquement grésillantes, où reflétaient leur cuivre poli des fourneaux très grands, allumés sous de nombreux ustensiles em|)lis de vivres se cuisant. Le Grand-Papias chassait toujours Paîladas devant lui et le faisait entrer en une autre cave qu'un individu occupait, assis sur le sol. Il leur tournait le dos, un dos maigre, un dos fait de nodosités; comme Paîladas il était à demi nu, sans doute pour la commodité du service auquel on l'avait assujetti. Digenis faisait tout à coup se retourner cet individu, qui brossait des brides et en faisait luire le cuir teint de pouri)re, ourlé de lamelles d ai-gent et d'or. C'était Pamprépios, alfecté au service des selleries du Grand-Palais.

— Viens, marche, et marchez tous deux!

Il les frappait, et Paîladas, et Pamprépios filaient rapidement, toujours, aux fesses, les coups de pied de Digenis ; toujours, sur le crâne, la ..lef d'argent de Digenis. Par derrière, les doigts écartés de leurs mains essayaient de parer aux coups du Grand-Papias, gla|)issant :

— Marchez tous deux, et vous m'écouterez dire à Sepeos, qui est vivant, et à Haraïvi, qui est vivant, que l'Autokratôr Constantin V donnera à Oupravda une moitié de sa Puissance, une province de son Km|)ire, une dignité de son armée, s'il veut bien sortir de la Sainte- Pureté et cesser ses entreprises contre la gloire de son Nom !

Paîladas et Pamprépios se retournaient, souriaient, avec des airs ravis de comprendre à demi-mol Digenis qui alors

appliquait son pied au ventre en douve de l'ex-marchand d'ânes et au ventre plat de l'ex-portefaix. La Therraastra se traversait toute ainsi par d'autres couloirs, où des portes de bronze, pleines ou grillagées, cachaient des coubouclions, qui étaient des salles, des macrons, qui étaient des vestibules, des péripatos, qui étaient des galeries, et où des serviteurs de la basse Domesticité recevaient des coups de la clef de Digenis à la face, sur les épaules, sur le crâne, au hasard.

— Vous direz à Haraïvi et à Sepeôs que votre sort est à envier; que le Basileus Constantin V sait tenir parole, car il vous a donné des dignités, et que mieux vaut, pour Oupravda, accepter ses offres que les refuser. Le Basileus Constantin V est décidé à détruire la Sainte-Pureté pour l'en faire sortir; à supplicier Hybréas, le fomenteur de la Conjuration; à lui crever les yeux, à lui, Oupravda; à tous ceux qui soutiennent son entreprise contre la gloire de son Nom !

Il riait, de son rire crevé, quoique ne l'eût point commandé d'agir ainsi Constantin V désireux de désarmer les Verts et Oupravda par la libération de Sepeôs et d'Haraïvi. Cet acte d'abstruse diplomatie, Digenis l'exécutait grotesquement en y faisant intervenir Palladas et Pamprépios, qu'il voulait horrifier jusqu'au bout, en un mépris de châtré pour la Conjuration qu'il ne comprenait point. Avec eux, il courait sous la galerie de Daphné, presque au niveau de deux cours à portiques, forées de deux bassins que tranquillement hantaient des poissons rouges dont frétillaient les dos. Et, du pied et de la clef, faisant passer Pamprépios et Palladas de la Thermastra a un espace découvert, l'Hippodromios; de cet Hippodromios à une première cour de Daphné ; de cette première cour de Daphné à une galerie couverte, qu'ils gravissaient par un escalier, Digenis glapissait encore :

— Je dirai à Sepeôs et à Haraïvi, qui vous envieront alors, que Constantin V vous a faits premier des Ostiaires et premier des Hétaïres. Ce n'est pas que vous obtiendrez ces dignités, mais d'autres. Toi, Palladas, tu seras premier

narrai les hacheurs d'aulx et d'oignons du Grand-Palais; toi, Pamprépios, premier parmi les brosseurs de selles et de brides du Grand-Palais ! Aussi, Sepeôs et Haralvi, pour être comme vous, engageront Oupravda à cesser ses entreprises, car je vais les mettre en liberté pour qu'ils lui conseillent, eux heureusement mutilés mais vivants, de ne plus lutter contre la gloire de son Nom 1

Il les faisait traverser le Grand-Accoubiton des Dixneuf-lits et avec eux fendait une foule d'Hétaires, de Diétaires et d'Osliaires, gens de service fort amusés à voir leurs rires forcés sous les coups de Digcnis, tout en se rangeant eux-mêmes prestement, quoiqu'ils en reçussent, de ces coups, sur leurs épaules bien vêtues et leur tête coiffée d'espèces de toques carrées, ])ointues et soulignées de plumes en virgules roidies. Du Grand-Accoubiton, ils atteignaient le Triclinion des Dix-neuf-lits, où dix-neuf convives pouvaient prendre leurs repas à de certaines cérémonies, au pied de deux colonnes d'argent que voilait la longue draperie d'une salle servant de vestiaire au Basileus. Puis, c'était l'Exacron des Dix-neuf-lits, vaste cour; puis à nouveau le Triclinion des Candidats, le Triclinion des Excubiteurs, celui des Scholaires, le vestibule de la Clialcé, les NouMiéra, à l'angle du Grand-Palais, par devant les Bains de Xeutippe, sur le Forum Augustéon et derrière le cathisma, dont les coubouclions s'élevaient, dont les péripatos se suivaient, dont les dômes des triclinions montuaient au ciel sous des lamelles de plonîb ! Et toutes ces salles étaient richement ornées; coupées de draj)cries fixées à des tringles d'argent ou d'or; séparées de portes, de bronze, d'argent ou d'ivoire; recouvertes de mosaïques, quelques-unes anciennes, triomphantes de lustinicns et de Bélisaires, ou, plus récentes, dévotieuses de Figurations du culte byzantin, mal badigeonnées : des Evangiles, des DoRMiTiONS, des Assomptions, des lMMi:nsioNS en des Jourdains dont des jieuplades nues bordaient les collines mal dessinées des vagues fontis. En traversant le Triclinion des Candidats, Pamprépios et Pallndas avaient reçu des coups de Candidats; en traversant celui des Excubiteurs,

ils avaient reçu des coups d'Excubiteurs; et aussi de Scholaires dont ils coupèrent le triclinion, qui, pour les mieux voir passer, s'étaient hissés les uns sur les autres et, en une chute de mains ouvertes, les avaient frappés, rylhmiquement. Tous ces Gardes avaient ri à cela; leur face barbue et moustachue en parut certainement bien contentée.

Une haute grille, en un encastrement de briques, une épaisseur de voûte, derrière et à leurs pieds un escalier obscur où s'engagea le Grand-Papias que suivirent deux Maglabites dont une hétairie gardait les Nouméra et qui se levèrent d'un banc de pierre où ils étaient assis, bâillant. Un geôlier sortit d'un trou de porte, avec une lanterne de cuivre. Palladas et Pamprépios avaient moins chaud, car de la fraîcheur suintait des murailles, mais ils s'inquiétaient, chacun à part soi et sans s'avouer cette inquiétude. Leur conduite ambitieuse leur avait seulement mérité la Domesticité basse du Basileus, la Domesticité des cuisines et des écuries du Grand-Palais. Pis même ! Le Grand- Papias souvent s'égayait, en sa cruelle ame d'eunuque, à leur promettre des dignités dérisoires, comme celles de Premier-Hacheur-des-Oignons ou de Premier-Frotteurdes-Selles-et-des-Brides de l'Autokralôr Constantin V I Maintenant, rien que pour aiguiser sur eux sa verve bouffonne, l'acuité de ses railleries grotesques, il les conduisait au Nouméra, pour les faire assister à l'élargissement de Sepeôs et d'Haraîvi, bien inutilement.

— Rentrez et dites-leur d'engager Oupravda à ne rien tenter contre Constantin V, à ne rien entreprendre contre la gloire de son Nom I

C'était insensé, cela ne signmalt rien : l'ordre d'élargissement des deux mutilés n'exigeant nullement l'amusement que l'eunuque Digenis faisait de Pamprépios et de Palladas. Tous deux marchaient devant, très émus à des bruits de clefs grosses comme un bras, tournant avec des crissements en des serrures épaisses de portes dissimulées. Digenis les suivait, toujours leur donnant des coups de sa clef d'argent sur la nuque ou des coups de pied aux fesses;

BYZÀNCB 225

les deux Maglabites fermaient la marche en tendant une |)ique de fer ou la laissant retomber, sur le sol dallé, ep. bruit mat. Un couloir, noir, longuement piqué de lanternes espacées dans la rayure éclairante desquelles filaient des rats, se mouvaient de bas êtres visqueux, les parois coupées de nouvelles et aussi dissimulées portes d'où fuyaient des cris d'individus, peut-être torturés. Puis, une descente d'escalier, très étroit, où d'autres lanternes à peinejectaient de jaunissantes lumières; enfin, au bas, une salle ronde, voûtée, sur laquelle s'enfaciaient deux portes que heurta Digenis de sa clef d'argent.

— Vous leur direz que le Basileus tient ses promesses, car vous êtes, comme vous le désiriez, de hauts Dignitaires. Le Basileus les récompensera si, sur leurs instances, ils décident Oupravda à ne rien entreprendre contre la gloire de son Nom !

Le geôlier ouvrait les deux portes. Les Maglabites entraient et en rassortaient avec un homme maigre et blanchi, à l'œil crevé, au poing coupé et qui boitait, n'ayant qu'un pied. Sepens clignotait de son œil unique, sa jambe intacte traînassait. Il s'écria, ne reconnaissant que le geôlier et les Maglabites, se doutant de la dignité de Digenis rien qu'à son allure de commandement, et croyant voir en Palladas et en Pamprépios, résignés, des prisonniers destinés à être suj)pliciés comme il le fut.

— Miséricordieuse Panaghia ! Grand lézous! Vous aussi, hommes î

Et ces seules exclamations disaient tout ce qu'avait souiïcrtle téméraire Sepeôs. Il (''tendit son bras privé du poing :

— Vous aussi, hommes, à qui l'on coupera la main, à qui 1 on crèvera les yeux, à qui l'on tranchera le pied, comme à moi, car, sans doute, vous êtes des Orthodoxes vaincus ou des Verts qui n'avez pu faire triompher la cause d'Oupravda !

Mais les Maglabites le poussaient dans le carhot d'IIaraïvi qui se levait aussitôt, bégayait, fauve et terrible, avec le nez coupé et lesoreilles coupées; reconnaissant, lui, Pal-

ladas et Pamprépios dont les fesses avaient des tremblements :

— Traîtres! Vous êtes tous deux traîtres ; vous êtes vils, et quand Oupravda sera Basileus officiel, je vous noierai comme j'ai noyé Héraïscos !

En le grisoiement de son cachot carré, par un soupirail pas grand mal éclairé, Sepeôs se montrait. Il restait alors tout saisi, car depuis son emprisonnement et son supplice, le Spathaire, dont le cachot était en face du sien, ne lui fut jamais montré, et personnene lui avait dit qu'il étaitlà.

— Ahl toi, toi icil

Il retombait sur une grosse pierre servant d'escabeau, et par-dessus sa grosse tête que son couffieh de nabathéen à peine ceignait, tant il était élimé d'humidité et de moisissure, la lueur grise du soupirail, au haut de son cachot carré, juste assez capace pour sa taille, vannait, diffuse, et sa face mutilée avait un air ténébreux, une hideur de bête torturée. Il regardait Sepeôs qui ne comprenait plus, portait son unique main au cœur, arrêtait son œil unique sur Palladas et Pamprépios, toujours tremblant fort. Mais le Grand-Papias glapissait :

— Pourquoi te plains-tu? Le Basileus vous met en li berté. Vous êtes bien heureux tous deux qu'il ne vous ail mutilés davantage, comme Solibas qui a eu les bras coupés. J'ai emmené auprès de vous Palladas et Pamprépios qui vont témoigner combien l'Autokratôr tient ses promesses, si on le sait bien servir, car ils sont riches de dignités pour lui avoir fait connaître jadis la Conjuration d'Oupravda !

Sa cruauté grotesque se complaisait à raviver la plaie de la délation; au lieu de libérer simplement les deux captifs, comme il en avait l'ordre, il s'amusait, il leur voulait faire accroire que, cette liberté, ils la rachèteraient par des services que mal récompenserait Constantin V. C'était chez lui un mépris énorme de leurs souffrances avec un insouci des terreurs de Palladas et de Pamprépios qu'il frappa de sa clef d'argent, sèchement. Ils tressautèrent alors, hésitèrent, co-^uiques et bredouillants :

— Sans doute : je suis des Dignitaires de Constantin V, le premier parmi les Ostiairesl

— Je suis le premier parmi les Ilétaircs!

Sepeôs ouvrait son seul œil, sa main unique ompoignail le bout de son poing coupé, nerveusement; Haraïvi se redressa, toujours furieux :

— Vous venez nous corrompre! Non, non, non! Qu'Oupravda soit Basileus et je vous noie, comme j'ai noyé Hér aï SCO s!

Mais le Grand-Papias les faisait pousser par les Maglabites. Ils sortaient; Sepeôs, satisfait sans le dire de sa délivrance, Haraivi, enragé de ne pouvoir noyer Palladas et Pamprépios qui voulaient au plus vite s'en aller. Alors Digenis parla aux Maglabites, qui les prirent par le col, d'une large poigne, les intégrèrent, Palladas dans le cachot de Sepeôs, Pamprépios dans celui d Haraïvi. Ils hurlaient. Le geôlier ferma sur eux les portes et l'eunuque, qui bedonnait, qui riait, qui suait, absurde, s'égailla :

— Dites à Ou|)ravda que l'Autokratôr lui donnera une moitié de sa puissance, une province de son Empire, une dignité de son armée, s'il veut sortir de la Sainte- Pureté, Vous: aussi, quoique mutilés, serez des Dignitaires, comme Pampr('j)ios qui est premier parmi les Ostiaires, et Palladas premici- parmi les Diétaires. De toi, Sepeôs, le Basileus fera un Grand-Domestique; de toi, Haraivi, il fera un Grand-Drungaire; de Solihas, qui a les bras coupés, il fera un Grand-LogothMe si Solibas veut, avec vous, engager Oupravda à abandonner l'asile de la Sainte-Pureté, à répudier Hybréas, à renoncer au culte des Eikôncs, à ne pas vouloir, pour sa race sclavonne, d'Eustokkia qui témoigne de la race helladique désireuse d'Arts humains que je ne comprends j>as, moi, eunucjuc mais Grand-Papias. Qu'Oupravda cesse ses entreprises contre la gloire du Basileus, et vous aurez tout et vous serez tout dans l'Empire d'Orient que les Iconoclastes veulent régénérer par le Mal, puis(pie les Orthodoxes, unis aux Verts, le veulent hiirc déchoir par le Bien!

La voix grêle du Grand-Papias s'atténuait : le geôlier à la lanterne de cuivre rentrait en un allongement de couloir, les deux Maglabites déposaient leur pique à l'entrée des Nouméra, Sepeôs et Haraîvi se virent libres sur le Forum Augustéon. Vêtus de dalmatiques, de robes larges, de chlamydes blanches, de dibétésions rouges, de talaires bleues aux variées tapisseries, des gens pénétraient au Grand-Palais par les grilles de la Chalcé. Au grand jour, Sepeôs clignota de son œil unique et Haraîvi porta sa main aux deux trous de son nez coupé. Sepeôs se faisait l'âme, jusqu'à présent recroquevillée en le puant cachot, au songer du passé; Haraîvi se retraçait les jours qui précédèrent son arrestation. Il avait noyé Héraïscos, comme un chien dangereux; puis emmené, avec Solibas, Oupravda à la Sainte-Pureté où Hybréas l'intronisait officieusement Basileus et le fiançait à Eustokkia, consacrée Augusta. Viglinitza assistait à ces fiançailles et à cette intronisation. Ensuite, un bruit avait couru, désignant Harîiîvi, qui en avait parlé à tous, meurtrier d'Héraïscos, ce dont Constantin V s'irrita, car s'il laissait tranquillement se massacrer Verts et Bleus, il ne voulait point qu'on touchât à sa Domesticité, petite et grande. Aussi, un matin, des Spathaires et des Buccélaires l'empoignèrent. Il s'était défendu, vaillant; il avait assommé deux Gardes; il avait repoussé une tourbe accourue de Bleus; mais, saisi, loin des Verts qui ne savaient pas, il était emprisonné aux Nouméra où un bourreau lui avait coupé les oreilles et le nez, d'un seul coup de poignard. Et depuis une année, il îvait vécu en son cachot, à peine éclairé par le soupirail gris, par où descendaient chaque jour une jarre d'eau et un pain moisi.

C'avait été pareillement pour Sepeôs. Après sa mutilation à riiebdomon, les Gardes le plongeaient en son

BYZA>CE

cachot, où, chaque jour, il recevait un morceau de pain et la descente d'une jarre d'eau par un serviteur des Xouinéra dont, de son œil intact, il voyait à peine les hésitations de la main. Une grosse pierre, sur quoi s'asseoir, sur quoi dormir, en des nuits plus [)énihles et lourties que les jours, et c'était tout. Enfin, un trou infect à un coin de leur cachot nullement pavé, un trou où quel(|ue chose sinistremenlgluait, qu'ils n'osèrent sonder, pour le soulagement de leur minable matérialité. Maintenant libérés, ils sou-

gèrent longtemps aux très belles extériorités byzantines, aux frémissants, blancs et éclairés décors des Eglises et des palais ; aux roses, éclatantes terrasses de la Ville, et surtout à la Sainte-Sagesse, et surtout à la Sainte-Pureté. Maintenant, ils revoyaient tout cela. Là-bas, berçait la Gorne-d'Or des raonoxilones et de filantes palandries, ou gonflait ses seins la Propontide, ses seins bleus, ses seins blancs, ses seins d'or, suivant les alternances du ciel, brochant des aigrettes d'azur, d'argent ou d'or sur leurs pointes dressées. Partout mu'iit la vie, colossale; mais également partout, ils le senta; ent, le conflit entre le Bien et le Ma], la Vie et la Mort, l'Iconolâtrie et l'Iconoclastie, les Verts et les Bleus, par Hybréas suscité, agrandissait des plaies en l'âme des races, inspirait des méfiances, faisait esquivantes les allures, isolait mieux, des démocraties et de l'Orthodoxie, le Grand-Palais et la Sainte- Sagesse qui en paraissaient énigmatiques, redoutablement. Alors, ils avaient la déflagrante vision des choses très anciennes qui les virent, lui, Sepeôs, en sa cotte de fer imbriquée, sa témérité de Spathaire au casque conique, et, en leur intégralité, ses deux yeux, ses deux poings, ses deux pieds; lui, Haraïvi, venu, en sa glorieuse dalmatique qui tant plaisait au dément Sabattius, de pays très lointains, pour échouer à Byzance où il exerça l'état de batelier. Quelle récolte maigre de leurs ambitions! Sepeôs avait perdu un œil, un poing et un pied; Haraïvi, son nez et ses oreilles. Ils étaient difformes, ils étaient laids, ils étaient impotents. Maintenant dolents, maintenant amers, en le jour saillant de lumières incendiantes, ils descendaient la première Montagne, remontaient la seconde oii c'était l'Église des Saints-Apôtres dont la façade, jadis étalante d'Eikônes, avait été badigeonnée. Eblouissante en sa crudité blanche, cette façade s'enlevait sur le pur bleu du ciel, avec ses cintres ronds, ses coupoles de plomb pardessus et son narthex vide dont l'entrebâillement des portes offrait des agenouillements d'Orthodoxes, des afTalements d'Orthodoxes devant des Panaghias et des lézous faiblement éclairés. Sepeôs s'appuyait à l'épaule d'Haraîvi,

BYZANCB 331

boitait sur l'horrible moignon île son pied, gardait, sous sa maigre casaque dévorée de trous, l'autre moignon de son poing et regardait confus, colère et aigri, tout son entour. Haraïvi ne cachait jjIus à présent les deux trous de son nez coupé et son essorillement.

Ils couraient, et des préoccupations leur survenaient, attendrissantes curieusement, pour On|)ravda et Eustokkia, surtout Viglinitza, revoyant de celle-ci la forte face, la corpulence saine, le bel étalement, et la respectant infiniment.

— J'ai hâte de revoir Oupravda qui, me dis-tu, avec Viglinitza est réfugié à la Sainte-Purelé, non pour l'engager à en sortir, comme le voudrait l'eunuque Digenis, mais pour lutter encore, pour être Autokratôr. Et Viglinitza sera contente; elle deviendra épouse d'un haut Dignitaire qui ne sera ni toi, ni Solibas, ni moi, qui sommes mutilés.

Il restait humble en la croyance que sa mutilation ne siérait à Viglinitza. Haraïvi répondait :

— Le Grand-Papias nous a mis en liberté, je devine, afin que notre mutilation épouvante les Verts et les Orthodoxes et non pour qu'Oupravda abandonne la lutte du Bien. Mais Viglinitza ne voudra jamais que l'Enfant se fie aux promesses de Constantin V, et d'ailleurs ce n'est pas une dignité, une armée ou la moitié de sa puissance, qu il lui faut, mais tout l'Empire d'Orient. Quant à elle, ah! quant à elle! Nous la servirons sans époux et, lorsqu'elle en aura un, moi, Haraïvi, reprendrai ma barque et m'en irai, ne tenant pas à lui savoir un époux (jui ne serait pas moi.

Il faisait cet aveu à Sepeôs, sans plus celer le sentiment le poignant depuis qu'il avait connu Viglinitza, voilà plus de deux ans. Depuis, en la solitude du cachot, ce sentiment s'était fortifié j)ar des racines nombreuses, buvant aux sauvages virtualités de sa fruste âme. Il l'étouffait maintenant, le rendait terrible, dur et tendu à d'intimes et violentes jalousies.

— Non I Elle n'épouserait pas un autre que moi, quoi<|uc je n'aie ni oreilles ni nez !

— Moi, Sepeôs, (jui n'ai qu'un pied, qu'une main et

232 BYZAXCB

qu'un œil, je m'effacerai, je ne voudrai pas de Viglinilza qui te sied tant !

Le Spathaire lui répondait ainsi, sans plus sa taquinerie douce de jadis et ses habituelles jactances. Comme miné de phtisie, il paraissait affaissé, moins téméraire, moins, surtout, juvénile. En tous deux s'était fait un grand travail, donnant à l'un des énergies, à l'autre les enlevant.

Ils descendaient la Montagne des Marchés, toujours emplis d'une foule contorsionnante sous des têtes de chameaux qui oscillaient. Les dalraatiques syriennes, aux rayures brunes et rouges, coupaient les robes cyrénéennes en filaments d'aloès, serrées à des ventres par du crin tressé; le justaucorps des Persiques et leur braie pincée à la cheville se mouvaient à côté d'extraordinaires vêtements byzantins, violets presque tous, où des zoologies d'or et de perles frétillaient à de clairs rayons tombant des voûtes de ces Marchés. Des kaloyers comme loan invectivaient des ânes chargés de légumes, de viandes et de poissons élargissant sur leur échine des tons verts, des saignements rouges, des couleurs de gorges et de squalides d'os. De loin, en l'engouffrement des foules, c'étaient des diffusions de faces sous des coiffures de toutes races, des sillements d'épaules sur lesquelles, toujours, pointaient les têtes questionnantes des chameaux.

Il n'y avait pas de Verts, car les Verts étaient plus au loin, dans les Faubourgs, aux Vlachernes, à l'Hebdomon, près des murailles. Par contre, c'étaient beaucoup de Bleus, des Bleus gras, et contents qui les voyaient avec des mépris souverains ; quelques-uns reconnaissant Sepeôs pouf l'avoir vu à l'Hippodrome, deux ans auparavant. Des Dignitaires filaient; des eunuques à la tête balançante regardaient ; des Spathaires circulaient, qui, pour ne se compromettre avec un rebelle, ne saluaient point Sepeôs dont la face maiffre s'allongeait. Haraîvi lui disait alors :

— Tu n'as pas à te soucier d'eux. Quand Oupravda vaincra, ces Gardes te porteront tous, de joie, sur leurs boucliers, et ils te salueront, mais tu ne les salueras pas! 11 lui donnait courage, le soutenant toujours, cherchant

BYZANCB

même un bâton où il pût nppuyer sa claiidiciition. Sepeôs le regardait, triste, infiniment :

— J'ai dû maigrir, car tu as mnigri ?

Effectivement, le Nabatliéen était osseux et sec, la face ravagée sous le mauvais couffieh ombrant mal la suj^jiression des oreilles et du nez, le corps serré en la dalinatique dont les ajouts ne se distinguaient plus. Sepeôs n'avait plus sa moustache victorieuse, mais retombante sur une barbe d'homme vieilli; son ostéologie telle d'un poitrinaire qu'un souffle secoue. Et leurs vêlements étaient crasseux et effi- Ic.hés lamentablement par leur séjour aux Noumera.

— A nous voir, Viglinitza s'effraierait et ne voudrait plus de nous pour ses défenseurs!

Le souvenir respectueux de la Sclavonne revenait au Spalhaire. Ilaraïvi répondait :

— Nous avons souffert j)Our elle et son frère; elle et son frère ne répugneront point à notre mutilation, qui ne tiiminue pas notre sentiment pour eux !

Les arches de raipieduc de Valens s'orbiculaient, énormes, des j)opulations dessous. Ils se rapprochaient de la Byzance démocrati(jue, car des Verts se montraient, (|ui ne les reconnaissaient plus, grâce à leurs mutilations.

Gomrae ils s'immobilisaient pour un Instant se reposer, une voix leur cria, alerte 1

— Sainte-Mère-de-Dieu, c'est bien lui 1 Grand Pantocratôr, c'est Haraîvi !

C'était Sabattius qui reculait aussitôt à voir les deux trous du nez coupé du Nabathéen, la plaie noire de ses oreilles rasées. Il reconnaissait également Sepeôs, pour l'avoir vu avec Haraîvi le jour oii celui-ci l'emmena dans sa barque, vers la Porte-Dorée :

— Je te l'avais dit. Tu voulais bouleverser Byzance, et le Basileus t'a puni. N'est-ce point pour avoir noyé Héraïscos que ton nez a été coupé et, coupées, tes oreilles? Ce n'est pas comme moi qui ne vends que des pastèques et vais m'enrichir à cela.

Et il tournait, avec une pastèque sous le bras, regardait de ses yeux déments le dos d'Haraïvi :

— Ton dos n'est plus admirable; ta dalmatique n'a plus de beaux morceaux ajustés. C'est comme le Spathaire, qui avait ses deux yeux, ses deux pieds et ses deux poings. Lui aussi a voulu bouleverser Byzance et le Basileus l'a puni.

Il les laissa tous deux, sa pastèque sous le bras, sans que sa démence douce les frappât davantage. Il leur était moins que rien; ils ne s'occupaient pas de lui, il ne comptait pas dans leurs visées, dans leurs pensées. Aussi, le laissèrent-ils s'en aller, sans lui parler, sans le saluer.

Encore une Montagne gravie, puis descendue. Devant eux, la Corne-d'Or, les faubourgs de l'Hebdomon et des Vlachernes. Sur une parallèle hauteur, la Sainte-Pureté : blanche, avec ses alternances grises et roses; le porche de son narthex devant la place dallée ; la baie ronde de sa façade, au-dessus; la légèreté belle de ses deux transepts; les fenêtres de sa coupole centrale, cintrées, de colonnettes jumelées ; les vitraux de partout où du jour clairoyait ; la rotondité pure de son abside à l'incurvité enfermant la vivifiante Panaghia.

Ils voyaient un peu de l'héliacon par où Sclereno se penchait, avec une bande d'enfants dansottant autour, ten-

BTZANCB

dues leurs raains en avidités de caresses; par où Scleros riait, offrant en la viduité atmosphérique sa barbe qui tout à coup tombait, se relevait en le découvrernent des dents dont ils n'entendaient point le claquement. Ils voyaient tout cela, ne songeant plus à leurs mutilations, l'âme pleine d'Oupravda, l'âme de Viglinitza pleine!...

Un instant ils se retournaient. Alors c'était un bondisseraent d'édifices, de palais, d'Eglises, de Monastères, d'oratoires, de maisons, de bains, d'arcs et de colonnes ; l'aqueduc de Valens, les Marchés, et, vers la Porte-Dorée, à un amorcement de la Voie Triomphale des Autokratôrs, le Lychos sinuant, vêtu un peu de végétations à la ligne verte traversant Byzance. Au loin, un infini miroitement : la Propontide ; de luisantes eaux, de transparentes eaux, erratiques d'ombres, d'oiseaux et de nues insaisics, horizonnant au ciel évidé en intérieur de coupole. Et, à la naissance de la Corne-d'Or, la Byzance autocratique, murée, feuillue d'arborescences l'ornant toute depuis Saint- Demetèr jusqu'au Boucoléon, jusqu'aux ports de Théodosc et de lulien, en un rubannement de rivages richement l'ourlant; — la Sainte-Sagesse, prodigieusement solennelle, ses neuf coupoles dont la centrale dominait, la multiplicité de ses croix d'or renvoyant des miroitements de leurs bras; — le Grand-Palais, ses triclinions et ses galeries, l'ignoble cube des Noumera, le Forum Augustéon, et la statue du vieux lustinien dont, sûrement, un petit-fils serait comme lui Basileus ; — l'Hippodrome, enfin, où Sepeôs avait si follement lutté ; tous monuments de la Force et de la Puissance, apparaissant inébranlables, inébranlés. Toujours ce triomphe des Races, des Idées, des Symboles, des Cultes faux, stérileFuent opposés au Bien, aux Arts humains surélevant le lézous, la Paiiaghia et les Eikônes ; toujours ces ossatures morbides du Mal, couvant le Mal, lâchant le mal j)ar l'Iconodastic que voulait risaurie imj)lanter en terre d'iùiiope, si bien enfei'mante d'Ames helladi(|ues et sdavonnes suggéreuses d'exorable Orthodoxie! Gomme le disait Ilybréas, dont l'aryaque enseignement leur revenait, pénétrant, c'étaient là des

236 BYZAXCE

architectures consacrées aux Forts et aux Puissants, écras'iurs des Faibles et des Pauvres. Mais aussi, suprême espérance goûtée sans se parler, tant commune leur émotion, en face s'érigeait la Sainte-Pureté, que maintenant du soleil enflambait de la base au faîte comme d'un vêtement de pourpre orgueil, de sereine vie ; comme, tant l'irradiation de ce soleil était fastueuse, d'un élargissement de gigantesques épées à la pointe tournée vers le ciel. Elle se dégageait de ce rayonnement, telle une femme nue devant une panoplie d'acier et d'or, et elle était belle ainsi, chaste de grâce d'âme et de santé de corps. Elle leur donnait de nouvelles énergies, des réconforts nouveaux, à eux mutilés d'un œil, d'un pied, d'une main, du nez, des oreilles, pour avoir un instant rêvé la victoire de cette Église monastique par celui d'Oupravda, d'Eustokkia et de Viglinilza, la Sclavonne aux yeux animalement beaux.

Sabattius avait enfin satisfait ses désirs de richesse, depuis qu'un étranger, — celui-là même qu'aperçut Sclereno — laissa tomber sur la rive de la Gorne-d'Or, à quelques mètres des murailles, une longue bourse de cuir ouvré qui renfermait des pièces d'or et même des joyaux : bagues, médaillons gemmés, fibules à émaux cloisonnés. Même une croix champlevée, à la vérité très grande, gonfla cette bourse dont un cordon s'était rompu sous le vêtement de cet Étranger, un voyageur venu de fort loin qui, sans s'apercevoir de celte perte, s'était enfoncé en la Ville pendant que Sabattius s'élançait, ramassait et enfermait précipitamment le tout dans sa pauvre robe de marchand de pastèques.

Le lendemain, il se présentait chez un des changeurs de l'Argyropatria, établi en une espèce de loge profonde où miroitaientdcs joyaux de gi-and prix, des diamants roséeux,

■TZANCB

des sapliirs bleus et des rubis rouges, rt, en des plais d'or repoussé, des pièces de tous pays. Sabaiiius relira de ce change, contre la croix, les médaillons, les rd)ules et les bagues, des sous d'or portant 1 Eikône du lézous et les sigles des Basileus, quelques-uns frappés par Constantin V : simplement une main bénissante. A ces nomismas, s'ajoutèrent des zmismions et des trismizions ou kokkos, demi-sous et tiers de sous d'or; puis beaucoup de kéi\'t' JS d'argent et de follis de cuivre. Chargé à ployer, ses yeux do

dément disant sa fortune inespérée, il rêva une vente de |)aslèques, non plus réduite à quelques-unes difficilement débitées, mais étendue en proportions extraordinaires, en proportions telles (|ue tout Byzance bientôt ne verrait que ses pastèques, ne mangerait que ses pastèques. Il avait par avance supputé le rendement de cette cond>inaison : il était énorme. Il était tel ([u'en (juebiues jours, la vente des pastè(jues lui permettrait rachat d une rue de Byzance, avec des maisons, des palais et d<s portiques en des forums tout ennués de soleil.

Il eut une activité, une fébrilité de folle entreprise et de vastes desseins. Il courut partout; partout il demanda qu'on lui envoyât des pastèques, des îles lielladiques, du Pont, de la Cappadoce, de l'Arménie, de la Taurique, de la Sclavonie. Gomme ce fruit, pas cher, pourrissait généralement sur place, on commença à lui rire au nez ; il paya d'avance, pas beaucoup mais assez pour que des barques pleines ou des caravanes lui en apportassent de toutes parts.

Un matin, Byzance voyait s'engager dans la Gorne-d'Or, s'abriter en ses criques, siller pesamment en son fuseau des barques plates et des navires relevés à la proue et à la poupe. Sous voile carrée, grise, rouge ou orangée, étalée à des souffles calmes, avec des banderoles sommant de leurs mâts où, en une espèce de balconneraent rond, un matelot surveillait l'horizon, ces barques et ces navires faisaient une belle animation de marine légèrement balancée, une gaie vie d'hommes et de choses de mer. Chaque barque, chaque navire débarquait bientôt des pastèques de toutes grosseurs. Il y en avait de naines, d'un beau vert de sapin, et de géantes, comme d'énormes citrouilles, d'un faible vert tirant au jaune. Quelques-unes, entr'ouvertes, montraient une chair saine, rouge, de graines ponctuée. Celles-là avaient un air joli et vivant, tandis que d'autres, renfermées en leur écorce d'un vert pâle, étaient comme chlorotiques, mélancoliques, sous le soleil qui les voulait vivifier. On les tirait de fonds de cales; on les déposait sur le rivage et des ânes venaient, qu'on chargeait d'elles pour les Marchés. Quand une barque avait épuisé son chargement, elle s'en allait, allégée, sa ligne de flottaison remontant toute; une autre venait, quittait là ses pastèques et partait également. Et c'était un va-et-vient d'embarcations, dont les voiles flottaient allègrement à des chants de matelots, à des exclamations de foule n'en pouvant croire ses yeux. Sur le rivage, les pastèques s'élevaient; il y en avait des monceaux déjà, et des montagnes de pastèques menaçaient d'un vert rempart la Ville, comme si ses bonnes murailles de pierres ne suffisaient pas.

nvzANCH 239

Déjà les pastèques alteignaienl, des Vlachernes à l'Heb domon et à la pointe du golfe, une hauteur d'homme, et les arrivages ne cessaient pas. Jus([u'à cette heure de la journée, dont c'était la moitié, elles étaient venues en des barques ou en des navires de la côte, pas encore de bien loin. Mais d'autres navires approchaient, hauts et solides comme de guerre, des dromons monumentaux pointant leur foc, fendant l'eau bleue du golfe où des pastèques nageaient, en saignements de leur ventre ouvert! Alors les Byzantins s'effrayèrent : les pastèques les envahissaient. Celles-là venaient de l'Egypte, de la Lybie et de la Syrie; d'autres témoignaient du Pont, de la Cappadoce et de l'Arménie, sans compter celles des îles helladiques, glorieuses en des triérès rapides aux voiles pointues pendoulant sur les mers étalées. Quand on les débarqua, ce fut une effrayante rumeur de foule, dont ne s'épouvanta point Sabattius. Jetées des accastillages, elles fendaient l'air, retombaient, roulaient sur des tas et l'on ne voyait que le mouvement des portefaix, les ramassant au fond des cales et les lançant par-dessus bord, l'alternance des bras et les têtes de matelots qui riaient à voir cette invasion. Les pastèques luisaient au jour, rondes et fermes, en talus verts sur lesquels des enfants glissaient; ou bien, avec le rouge de leur pulpe, l'éclatant purpurin de leur chair piquée de graines, elles présentaient des choses sanglantes, comme des cœurs apportés, tout frais, d'énigmatiques contrées. Quand le soir arriva, on ne vit qu'elles le long de la Gorne-d'Or soulignée du vert sombre et du vert clair de leur sphéricité. Tant leur accumulation fut énorme qu'elles cachèrent presque tout l'horizon thracique, les collines du fond, les extrêmes lointains.

Le lendemain, ce fut une autre invasion, mais du côté de la terre, par la Porte-Dorée, la Porte Saint-Romain, la Porte des Vlachernes, la Porte de Silistrie et la Porte d'Andrinople. Des files d'ànes et de chameaux, des convois de chars bas sur roues pleines, à jxMne bâchés do p«^aux de bœufs grossièrement tannées, pénétrèrent en chargements de pastèques. Les ânes trottaient péniblement avec ce

poids, alors que les chameaux, sous des couifes bien fixées à leur échine pointue, les balançaient en un roulis qui les portait à droite, à gauche, exactement. Les conducteurs couraient, en répétitions de coups sur la croupe des animaux, pour qu'ils ne s'égarassent point; pour que les pastèques arrivassent, intactes, car de nombreux enfants s'essayaient déjà à en dérober. Quant aux chars, ils avançaient vaillamment, trouant des foules accourantes, qui riaient fort à voir en si grand nombre les pastèques étaler leurs rondeurs [)areilles à des seins qui auraient été verts. Les pastèques, enfin, atteignirent les Marchés et bientôt en murailles allongées et hautes, en cubes et en cônes, emplirent les voûtes ou les forums blancs de jour jusqu'à mordre les avancements de maisons, sous les yeux à la fois amusés et effrayés de Byzantins.

Mais celles, débarquées la veille sur la Corne-d'Or, triomphales, arrivaient sur des ânes loués par Sabattius. Nombreuses, leurs caravanes s'allongèrent du rivage aux Marchés en une procession d'ânes aux cloches sonnantes, aux oi'eilles inquiétantes et à la marche cahotée. Beaucoup de pastèques s'évadaient durant le voyage, roulaient et s'entr'ouvraient; alors, c'étaient des batailles d'enfants et même d'hommes, autour. Quelquefois un Byzantin hilarement en dérobait une, la lançait sur un Byzantin autre, qui la recevait sur le crâne ou à la face, immédiatement suintant de la chair rose du fruit. Plusieurs exécutaient des tours d'adresse avec; correspondaient par dessous la jambe avec des pastèques, reçues sur le nez très adroitement, ou bien les fléchaient en des trous de fenêtres ouvertes, qui se fermaient précipitamment sous des malédictions de gens atteints. A une de ces fenêtres, un Byzantin regardait, et sa barbe noire retombait sur une robe talaire^ jaune comme un tournesol. Il avait l'air sérieux, un œil fermé, un autre ouvert, très méditatif, peut-être de philosophe livré tout vivant à d'obscures spéculations. Or, une pastèque fit une trajectoire qui s'arrêta à cet oeil ouvert lequel disparut sous du rose éclatant, du rose rubéfiant, du rose vespéral, et l'œil femé, horrifié, resta fermé; la

l)ar])e frémit à peine, l'air sérieux devint fort lugubre, pendant que de la chair de pastèque s'égoultclait, rouge, sur le jaune du tournesol de la talaire de ce Byzantin tout à fait abruti en la ligne de son buste qui ne remuait point.

Quelqu'un surprit deux pastèques, les porta sur les mains étendues parmi d'effroyables poussées, et (it mieux : il s'en posa une sur l'occiput et ainsi courut jusqu'aux Marchés. C'était partout une énorme gaîté, faisant se distraire beaucoup de gens; un tumulte de joies aux insolites proportions éclatant en rires et en rumeurs, en paroles exhalées colossalement dans le matin chaud, en mouvements de mains tenant les pastèques ravies à Sabattius dont les gestes devenaient furieux. Enfin, les pastèques arrivées par mer furent également déposées dans les Marchés où, en d'inouïes hauteurs et largeurs, elles posèrent leur conquête sur des tas de marchandises; du Marché-aux-Légumes invasionnèrent, roulantes et bombées, en le Marché-aux-Poissons, le Marché-aux-Viandes, en tous les autres, jusqu'à faire reculer des populations par leur présence attirées là. Elles montaient en obstructions de maisons basses que les habitants ne retrouvaient plus; bouchaient des ruesoù des gens attendaient, impatientés; coulaient en des profondeurs de voies, comme un fleuve où l'on s'empêtrait ferme. Surtout c'était terrible lorsque, plongeantes de divers points, en un carrefour quelconque elles se réunissaient autour d'un individu : comme suggestionnées, comme intelligemment obéissant à un désir que leur obésité de grasses pastèques ne laissait point deviner, elles l'enveloppaient [des pieds au col, frénétiquement, silencieusement, et l'on ne voyait plus, au-dessus de leur cône vert, que les mains, en signaux de détresse, de l'enlisé qui disparaissait.

La nuit qui suivit, les paslècjues firent sinistres les Marchés où elles campèrent en ténébreux amoncellements. Sabattius circula autour. 11 n'avait la moindre crainte que Byzance, alléchée par la modicité de leur prix, n'achetât de ses fruits; il ne songeait pas à de décevants i-ésuliats. Par avance radieux, il vagua, à l'ombre des pastètjues dont

l'effroyable moutonnement faisait l'invectiver par des Byzantins ne se retrouvant plus en leurs quartiers qu'elles a 'aient tout à fait conquis.

Le lendemain, l'ordinaire foule se précipita aux Marchés . A la rose aube, levant des pans clairs, quelquefois hyalins, de cieux légèrement épingles d'étoiles fuyantes, les pastèques étaient comme glacées de blondeurs, comme toutes baignées de lumineuses fraîcheurs et telles que de gros fruits d'or. A des fonds de rues où les maisons avançaient, comme des faces leurs mentons, des fenêtres ou des porches grillagés, apparaissaient des arrivages sur des chameaux, des ânes, des bœufs attelés à des chars massivement bas, de beaucoup de viandes et de beaucoup de poissons, de légumes aux verdures sur des épaules d'hommes qui les portaient, suants et grinçants. Les viandes mettaient des pourpres, des cinabres, des choses de sang sur des ventres et des dos de poissons adorablement arcsen-ciéleux, magnifiques avec les stries d'argent et les stries d'or de leur gluante squalidité. Et c'étaient une joie de couleurs, une vivacité de choses muantes, de marchandises animées sous cette naissance de jour qui peu à peu blanchoyait, faisait mieux saillir les pastèques formant de véritables collines avec des vallées qu'avec peine on traversait. Ce même jour éclaira le Marché des Armureries dont se dressèrent les belles, les frigides armes : épées, lances, cuirasses de cuir et aux lamelles de cuir, haches, poignards, massues, casques, cottes, brassards et cuissards ; — celui des Bourrelleries, qui présentèrent des élévations de selles et de harnachements bordés de laines chromées, avec de flambants pompons, des garnitures de coquillages, des sonnettes qui se plaçaient au poitrail des animaux, ainsi gais en leur marche rythmée; — celui des

nvzANCE 243

Tapisseiies, phénoménales, appcndant, violets et bleus, 72cts et jaunes, des ornements et des figures aux multiples combinaisons : griffons au milieu d'immobiles roues; paons montés sur des épaules d'individus que suivaient des canards et des éléphants, des tigres et des faisans, en fouillis de roses grandes brochées à des arbustes allongés en bras minces, sans feuillages, ou avec des feuillages larges, aquatiques et palmés! Puis celui des Bijouteries, gardées par des bijoutiers accroupis en des boutiques noires et dont s'illuminaient les gemmes et les cannetilles entortillées à des regards de soleil trouant tout. Ainsi des autres Marchés : des Tailleurs, exposant des chlamydes blanches aux bordures de soie rouge, des dibétésions bien plissés, des sagions dont les broderies flamboyaient d'Evangiles tramés, des scararaangionset des braies de laine, pour le peuple, des robes talaires d'une seule pièce; des Cordonniers vendant toutes les chaussures : de belles sandales nouées par des rubans de couleur montant haut sur la jambe découverte, et des bottes d'épais cuir, au bout fortement pointu; des Emailleurs, émaillant devant tous des médaillons, des agrafes et des croix; des Marchands de meubles, beaucoup de ces meubles faits avec des liens de palmiers; des P'abricants delam|)es et de jarres de cuivres; des Charbonniers, des Chaudronniers, des Maréchaux-Ferrants frappant fort le sabot des chevaux, des mules et des ânes, dont la corne fumait; enfin les Marchés de toutes les industries où Byzance approvisionnait ses faims et satisfaisait ses luxes, journellement. Juché sur un tas de pastèques, Sabattius criait sans souci du soleil qui ardait fort. La vue des pastèques fut si attirante que les Byzantins coururent goulûment pour en emporter en leur robe repliée ou à chacpie main, par le pédoncule court. D'autres, fonçant de la poitrine, les mangèrent 8ur place, la face en leur chair, comme en un bain frais. Ceux-là jetèrent les ëcorces, auxquelles adhérait de la pulpe, et bientôt une mare de débris fit patiner des gens, dont le désespoir des mains chercha des appuis; des surprises de gestes s'accrochèrent à des avoi.sinemenls de dos

2 '4 4 nyzANCR

qui se retournèrent, vexés. En une jatte de bois, Sabattius recevait de la menue monnaie pour chaque pastèque, et il triomphait ainsi ; il se voyait possesseur de sacs d'or et de coffres de joyaux, toute une tintante fortune qui le rendrait très riche. Une effroyable mastication lui parvenait en forts va-et-vient de dents, en détonantes éructations. L'engloutissement des pastèques ne cessait plus.

Vers le milieu de la journée, ce fut aux Byzantines à survenir. Nombreuses, elles paraissaient en marches lentes, avec des suites d'eunuques — quelques-uns noirs — portant des paniers en sparterie ou en fibres de palmier. Les unes avaient des robes toutes bleues aux ornements rouges ou verts, des coiffures carrées avec une longue tresse lamellant le dos jusqu'à la croupe, grosse; d'autres, qui étaient des Arméniques, étaient barrées d'un masque de crin noir, où seulement luisait une flamme d'yeux noirs. Des Tauriques, des Thraciques, des Siciliaques déliées, avec des tuniques de drap rouge sur de flottantes robes serrées à la hauteur des seins, en corselets d'énormes sauterelles, les bras en des cordons de bourre de chanvre, les cheveux en des sacs oblongs retombant sur la nuque où, plate, s'étalait une étolfe verte; des Dalmates, blanches, allaient avec des Macédoniennes chaussées d'opanckés, le justaucorps court médaillé de pièces d'argent, la chevelure en un dôme d'étoffe semblable à une mitre 1 Bien d'autres encore : au hasard des races; des Hunniques, des Phéniciennes, des Gappadociennes, des Phrygiennes, des Cyrénéennes, tatouées au front, ou les joues marquées d'une sanglante raie ; des Helladiques ou des Sclavonnes pauvres, toutes fleurant une forte sexualité, flottante, jusqu'à des nez mâles les reniflant et, d'impressivité, en éternuant. Elles arrivaient les bras chargés ou bien la tête sous des provisions, avec des avancements de poitrines, des coups d'yeux sur les marchandises criées à tue-tête, pendant que, sinuants en l'air supérieur, des chameaux ricanaient toujours muettement.

Sabattius leur vendit beaucoup de pastèques qu'elles emportèrent, le vert de leur sphéricité sur \o ^-^in ou sous

le bras. Elles en mangèrent en chemin, le rose de leurs gencives confondu en le rose de la chair du fruit. Il était joyeux. Sa spéculation réussissait et même des dédains couraient sur sa face démente quand un Vei't, un Bleu, un Garde, un Dignitaire sillait, du Marché-aux-Viandes ou du Marché-aux-Poissons. Qu'était-ce un Vert; qu'était-ce un Bleu? Moins que rien; des êtres imparfaits, des créatures mal animées d'une haine qui ne les faisait pas atteindre à la fortune, comme lui, par ses pastèques. Et les Gardes de Constantin V, les Dignitaires de Constantin V, beaucoup eunuques, qu'étaient-ce ? sinon des Serviteurs peu gagés, des esclaves sous la verge d'un maître toujours sur le quivive des conjurations ! Lui riche, lui quiet, vivrait mieux, serait mieux vêtu, aurait une dalmatique merveilleuse, plus que celle d'Haraïvi avant son nez et ses oreilles coupés. Certes, il se souciait peu de la guerre aux Eikônes, de la lutte entre la Sainte-Pureté et la Sainte-Sagesse, maintenant à son acuité. Sabattius ne s'embarrassait point de cela, se sentant supérieur à tous en sa mentalité df dément au crâne pointu pour, à son tour, dominer, jouir, bâfrer et se bien vêtir.

Sans doute que l'auréolemenl de sa personnalité, haussée immensément sur les montagnes de ses pastèques, dut lui être aveuglante, car il ferma les yeux, les rouvrit, et se mit à dire tout haut, — sur lui, de très loin, des regards de foule, des attentions de faces, des arrêts d'épaules, une immobilité de peuple achetant de ses fruits :

— Moi, Sabattius, je me soucie peu de vous tous, ô Verts et Bleus, comme je me soucie peu du Basileus et d'Oupravda, du Patriarche et d'Hvbréas, de Sepcôs et d'Haraïvi que j'ai vus mutilés, de riiénioque Solibas (|ui est sans bras, de tous ceux enfin qui veulent bouleverser Byzance, m'empêcherde vendre des pastèques cl vous d'en acheter. Avant peu je serai riche et peu m'importent tous!

Une grosse voix, une énorme voix par-dessus un âne qui se mit à braire :

— Le lézous ne veut point que l'orgueil s'insinue en l'âme des Orthodoxes. C'est bon, ce que tu dis là, pour le

ne

BYZANGE

Basileus mauvais et le Patriarche châtré. Moi, loan, kaloyer quêteur de la Sainte-Pureté, je déclare que tu vaux moins que l'Excrémentiel si tu continues à parler ainsi I

Et loan bénit devant et derrière lui, à sa droite et à sa gauche, son crâne hispide découvert sous un rayonnement solaire crevant de la voûte d'un Marché. Sur l'Excrémentiel dont les braicmcnts continuaient, ses bénédictions,

DYZANCE 1^1

agiles, se mulli[)liaieiit, et maintenant, de vénération pour la Sainte-Pureté, des fronts se découvraient, des agenouillements faisaient s'accabler des femmes sur des écorces de pastèques. Sabatlius voulut alors revenir à la vente, quand une voix insista :

— Moi, je suis Bleu, je vénère le décret du Synode- Saint et j'applaudis à Constantin V qui ne veut pas des Orthodoxes, adorateurs d'Eikônes que nous briserons.

— Moi, je suis Vert!

— Ici, il y a des Verts qui ne veulent pas des Bleus!

— Pas plus que les Bleus ne veulent des Verts !

El des V^erts, et des Bleus, agitant leur couleur en sautoir, élevaient des poings autour de Sabattius. L'Excrémentiel ne cessait de braire; des femmes s'en allaient, des hommes partaient, en emportant des pastèques, plusieurs sans les payer. Prévoyant une bataille entre les factions, des Gardes disparaissaient, même la tête balançante, coiffée du bonnet tubulaire à plume de héron, de Digenis, venu ino|)inément avec une suite de Candidats dont les haches d'or luirent. P2t bientôt il ne resta que des Verts et des Bleus, nombreux. Verts, ils dévalaient des faubourgs démocratiques; Bleus, ils accouraient des quartiers aristocratiques. Leurs alliés, les Rouges et les Blancs, survenaient également, faisant flotter des écharpes et s invectivant avant d'en venir aux mains.

Peut-être qu'une inspiration traversa l'esprit de l'un d'eux, car un Vert |)rit une pastèque, qu'il lança juste à la face d'un Bleu, laquelle ruissela, rose. Le Bleu, furieux, répondit alors par l'envol de deux pastèques qui, en trajectoire rigide, s'aplatirent sur la tête du Vert, crevées. Plusieurs Verts dirigèrent des pastèques vers les Bleus, et bientôt Bleus et Verts s'écartaient, s'alignaient et en une accélérante furie, une presque tragique malgré grotesque colère, s'envoyaient des ])astèques en un eHbndremenl de Sabattius qui disparut, les mains brandissant son plat de bois, vide des pièces de monnaie jetées par les acheteurs.

Maintenant Verts et Bleus, Rouges et Blancs, ondoyaient jusqu'aux extrémités des Marchés. Les pastèques volaient

croisées et choquées, rencontraient des poitrines, des épaules et des mains qui les empoignaient triomphalement pour les renvoyer vivement. Toute leur chair rouge coulait, plaquée à des auvents de boutiques, ou saignait au long de ligures, comme pour un massacre réel. Elles éclataient sur quelque chose de dur, l'encoignure d'une maison ou le crâne d'un Bleu, — d'un Vert aussi! — et des débris atteignaient des combattants qui répondaient par l'envoi d'autres pastèques. Descendu de l'Excrémentiel, loan jeta des pastèques fort adroitement sur les Bleus et les Blancs, au moyen d'une ceinture d'étoffe large, ramassée dans la bataille dont i fit une fronde. Imperturblable' avec son ventre en avant qui recevait, à la hauteur du nombril, des pastèques ennemies, les manches de sa robe brune relevées, sa tête hispide découverte, rapidement il se baissait, prenait une pastèque, l'enfermait en le pli de la ceinture. Celleci tournoyait, et formidablement, la pastèque éclatait sur un Bleu qui chancelait, portait vivement ses mains à l'endroit atteint, quelquefois la mâchoire tout de suite claquetant. loan était bientôt imité, car nombre de Verts et de Bleus faisaient une fronde de leur ceinture parant leur saie, se lançaient, de loin, des pastèques, pendant que les Rouges et les Blancs, voyant sérieuse la lutte, tant les combattants y mettaient de l'acharnement s'esquivaient peu à peu non sans, fallacieusemcnt, s'injurier.

Maintenant, voici ce qui arrivait. Comme poussés du so', comme obéissant à un magique signe en vue d'une inopinée occasion, d'autres Verts obstruaient les Marchés, et ce n'était plus à coups de pastèques qu'ils allaient lutter, mais avec de belles, rapides, enfonçantes armes de cuivre, de bronze et de fer. Il en venait du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest ; de la Porte-Dorée, du Cyné-

nvzANCE 249

gion, du Cyclobion, de Saint-Demelôr, des Vlachernes, de l'Aréobinde, de l'Argyropatria, du Lychos. Ils couraient la tête baissée, le front féroce, les yeux sanglants, les coudes en arrière, quelques-uns ayant un mystérieux ol)jet en main, un tube long où brûlait, au bout, un feu doux appendu aune mince chaînette comme une cassolette exiguë. Ils dévalaient des Montagnes ; ils remontaient leurs pentes, tombaient, se ramassaient, ébrouaient, viraient, sautaient, coulaient, galopaient. Ils hurlaient des apj)els d'une grande sauvagerie, d'une intense barbarie où se devinaient des désirs de supplices des Bleus, de l'Autokratôr, du Patriarche, des Dignitaires. Ils grossissaient et c'étaient, en les fonds de rues, l'accentuation de leurs flots enverdoyés de sautoirs à espérante couleur, des bannières de leurs dêmes, ponctuant la multiplicité des têtes, l'effrayante armée des épaules, l'entrecroisement des jambes, sous des attitudes d'enseignes dirigées vers les batailles sans fin. Les Byzantins iconoclastes, ou simplement indifférents, fuyaient; beaucoup fermant leurs boutiques ; beaucoup s'enfermant en des maisons dont, avec éclat, ils poussaient les portes de bois ; beaucoup, en leurs mains, dérobant leurs faces. Et rien, pour les arrêter, en l'effrî^yée Ville! Là-bas, vers le Grand-Palais, les Gardes de Constantin V n'apparaissaient point ; les Spalhaires des murailles n'ombraient la finesse du ciel ; les Oints de la Sainte-Sagesse, en panégyries de croix sur des hampes, de cihorions magnifiant la Puissance et la Force, de chandelettes allumées pi(|uetant le clair horizon et en des hymnes avilissant la Religion du lézous par des bouches de Prêtres vendus au Pouvoir, les Oints étaient comme s'ils n'existaient pas! Devant les Verts, reculaient des bandes de Bleus, qui n'osaient plus les combattre, — même à coups de pastèques ! — les Byzantins, (]ui ne pouvaient s'en aller au plus vite, se contentaient de prestement gravir des escaliers extérieurs conduisant à des étages supérieurs de maisons, où ils faisaient des gradations de blêmes têtes ; ou bien, par les poignets, se soulevaient h des sommets d'auvents qui gémissaient.

Les terrasses se couvrant de populations appétentes d'airs calmes, les terrasses se dégarnissaient de femmes et d'hommes, dont, en les élévations, les robes corpulentes fondaient, grêles ; et bientôt, c'étaient une grande atonie en Byzance, un atroce effroi d'assister à une violente lutte entre les factions, prodrome du détrônement de Constantin V, par les partisans d'Oupravda !

Voici ce qui encore arrivait. Partout où c'étaient des Monastères ayant désobéi au Synode-Saint ; partout où c'étaient des Églises, des Naos, des Euctérions, — chapelles et oratoires; — pointant la croix de leurs faîtes sur coupoles , immuablement ; partout où permanait l'Orthodoxie, enfin, de secs, aigres et comme métalliques coups de simandres claquetaient, en tocsins non dissimulés. Saint-Mamas précipitait, à tour de bras de son kaloyer frappeur, sa révolte dominante, et Callistrate lui répondait, intrépidement. Dexicrate balançait, à toute volée, sa simandre suspendue aux ais d'un échafaudage en guillotine, et le Pantépopte, durement, applaudissait en multiplication de coups donnés à l'aide d'un solide marteau de fer. Les Églises, surtout, étaient imperturbables. A leur entrée où les anagnostes riaient de contentement presque autant que Scleros, les simandres, vivaces et orgueilleuses, appelaient des Orthodoxes qui accouraient alors, s'inclinaient devant les Panaghias des conques, les lézous des galeries, les Figurations de partout, écoutaient ensuite d'ardentes, de victorieuses homélies d'Hégoumènes prêchant en des ambons couronnés de ciborions. La Vierge de l'Octogone et la Vierge d'Aréobinde s'emplissaient d'adorateurs d'Eikônes ; le fameux Stoudion en recevait autant que Saint-Tryphon, dans la rue de la Cigogne ; Sainte-Paraskevi ne les refusait pas ; non plus ne les refusaient les Saints-Apôtres et l'Archange Saint- Michel ; Saint-Pantaléon et le Verbe-Divin en engloutissaient goulûment pour ne les rendre point. Et toujours les simandres s'ouïssaient, les simandres répercutaient leurs coups, en écartements d'échos jusqu'aux extrémités de Byzance, par dessus des maisons, des palais, des édifices,

ryzancr 251

des bains, des foruras, des galeries aux colonnes et aux arches torses ou droites, pour courir très au loin, vers la Proj)ontide, vers le Bosj>hore, corarne en vue de secouer par delà tout l'Empire d'Orient. Des orchestres, à la fin, s'évadaient d'elles, avec des rythmes bas et des rythmes élevés, des troml)es d'hommes, des ouragans de peuple en mouvement, (ies esj)érances d'âmes, des délires de cœurs, par avance heureux de la révolte, définitive, cette fois, qui arracherait Constantin V du Grand-Palais, le jetterait du cathisma et introniserait Oupravda Basileus officiel à la Sainte-Sagesse, muette, à la Sainte-Sagesse débarrassée enfin de ses Oints pourris et de son Patriarche châtré.

Voici ce qui ensuite arrivait. Du Lychos, par-dessus ses vallées verdissantes, par-dessus les végétations traînant leurs ombres qui transparaienit de lumières adoucies, par dessus les voies blanches où la virent siller les Byzantins, c'était Eustokkia, en son escabeau d'ivoire élastiquement portée par les habituels serviteurs. I^lle avait, reposé noblement, le lis rouge, et ce lis rouge (lamboyait comme un cœur ouvert : il saignait divinement, il palpitait adorablemcnt en l'évasement délicat de sa forme, et son symbole de Grâce et de Faiblesse, à la veille de remplacer la dure verge, l'épée rigide de Constantin V, était largement rayonnant. Toujours coiffée de pierreries occellanles, toujours vêtue de draperies aurifiantes, les pieds poussant leur pointe rouge où s'ébattait la cigogne d'argent, elle avait un immuable regard; les yeux globuleux, la pulpe rose et |)leine, le trait d'antimoine des cils, le fin, le frêle lobe des oreilles, le tout enfin de sa face vivait chastement. Elle aussi, Eustokkia! s'en allait du palais du Lychos, comme obéissant au mot d'ordre qui faisait se rebeller les Verts et bruire les simandres ; elle aussi courait vers la lutte entre les deux factions, entre les deux l-.,lises, entre les deux Pouvoirs. Et, en le sillonnement de la course, audessus des foules l'applaudissant, elle regarilait par delà les montagnes de Byzance. Entre des parois de voies, où des orgueils d'édifices mettaient des |)âleurs de marbre blanc et des rosoiemcnts de porphyres, la S.iinle-Sa;;es>c

252 BVZANCE

s'immobilisait, solide sous ses neuf coupoles, et solide, et immobile sa croix d'or s'érigeait, et par derrière sa masse que du lointain ductilisait, bleue, tout du ciel s'élargissait, violent et blôme, presque verdâtre, avec des épées régulièrement divergentes. Ces épées touchaient de leur pointe le zénith ; la réunion de leurs poignées partait du bas de l'Eglise, et c'était, leur dessin prodigieux, une colossale irradiation de lames d'or, allongeant plusieurs lieues. Au-dessous du Forum Augustéon, l'Hippodrome étendait, coupé à une extrémité par la rectitude du cathisma, son promenoir elliptique seulement peuplé de statues. Du Grand-Palais s'étalaient les triclinions et les galeries; des héliacons neigeaient de lumières planes, des jardins enverdoyaient avec, minuscules, des silhouettes de Dignitaires dont les robes et les bonnets scintillaient vaguement. Eustokkia allait toujours. Des Verts lui montraient les mystérieux tubes, la flamme discrète qui brûlait au bout, comme si l'espérance de vaincre résidât en ces engins où, découvert par Hybréas, s'enfermait curieusement le feu détonant.

Voici ce qui enfin arrivait. La Sainte-Pureté semblait tout à coup s'animer, en l'éloigneraent de sa Montagne, avec ses alternances roses et grises, le porche de son narthex, la baie ronde de sa façade, ses deux transepts, les fenêlres cintrées de sa coupole centrale, la ronde abside et l'héliacon où Sclereno penchait son buste replet, avec ses huit enfants autour, où Scleros riait, sa barbe rouge tombant, remontant, en un claquement de dents qu'elle n'entendait pas. Ses portes s'ouvraient alors : un flot s'évadait d'Orthodoxes dont les bras, au ciel, exprimait des allégresses, et ce flot sans fin s'annelait de femmes et d'hommes en les dévalantes rues. Toute une armée de Verts, porteurs de tubes mystérieux, l'encadrait de poitrines solides, de bras hardis, de têtes prêtes à irruer; un buste sans bras, une face barbue, frémissante, la dominait : en halo, la couronne d'argent de Solibas s'agrandissait sur le fond paludéen du ciel. Puis apparaissait suprêmement Oupravda. Il avait en mains la croix d'argent et le globe de

BYZANCB 253

vermeil de Instinîcn; il élait ceint d'une cpcc de cuivre qui battait ses braies Meues de soie bleue; il était couronné d'un bandeau d'or. Il portait une chlamydc de Basileus, pourpre; iî se revêtait d'un sagion bleu qui se voyait par i'écartement de la chlamyde. Sa chevelure flave flottait doucement et sa face blanche extrêmement resplendissait. Ensuite, c'était Viglinitza portée comme lui sur un trône, en le giron l'évangéliaire aux lettres cinabres, objet de Puissance et de Force donné par lustinien à leur aïeule Bietcha. Et plus elle approchait, Eustokkia! mieux elle distinguait le port solide de Viglinitza et l'ouverture, sur le giron, de l'évangéliaire; la face blanche et la blondeur des cheveux de son fiancé, le buste sans bras de Solibas, et les Verts, et les Orthodoxes. La rigidité du lis rouge sur l'épaule, la pleine pulpe des joues, l'hyalinité des yeux, le fort resplendissement des étoffes et des gemmes, les cigognes d'argent des chaussures, toute sa personne était bientôt avec eux, pendant qu'un orgue, de l'intérieur de l'Eglise, bramait une épouvante, ronflait une hymne, un supérieur chant.

Bientôt Hybréas imposa sa croix d'IIcgoumène sur le seuil du narthex; la tête haute, les yeux luisants l'enveloppant à nouveau le feu fluidique, bleu et doux, l'entourant des kaloyers de robes brunes et de coiffures carrées, sur lesquelles piquaient leurs lumières les chandelettes portées. En l'intérieur, la gigantesque Panaghia mieux ouvrit ses bras et mieux soufflèrent en leur tromj)ette d'or les Anges des pendentifs. Et lui, Hybréas, bénit les démocraties qui dévalaient, Oupravda, Viglinitza et Eustokkia en la haie des Verts que surmontait le buste sans bras de Solibas sous le halo de sa couronne d'argent. Il bénit formerneiil, en mouvements de ses é|)aulcs semées de croix d'argent, en trcmulations de sa barbe et de ses cheveux lamés ; surtout il jeta à la Sainte-Sagesse de longs, profonds regards. Les têtes du peuj)le foncèrent en la Ville; les rangs des Verts, avec l'éclair des tubes mystérieux, torsionnèrcnt ; le triomphe du Bien maintenant assaillant s'atténua, qu'il bénissait encore avec toujours des regards pour cette

BTZANCE

Eglise du Mal que l'ysscmblage des épées, cxlrcmcnicnt allongées, immensément radiantes, cuirassait maintenant d'une clarté blanche d'où, en sa vêture de marbre et de pierre, elle ressortait non chaste et saine, avec un port de Grâce et de Beauté, mais bestiale, prostituante, comme une femme qui se va dégrafer, mettre la main au sexe, étaler la croupe, s'étirer les cuisses en d'ignobles nudités.

Sepeôs et Haraïvi suivaient, l'un sans nez et sans oreilles soutenant l'autre qui boitait, mutilé, sur le moignon de son pied. Et sur l'héliacon de la Sainte-Pureté, la bonne Sclereno retenait ses huit enfants et posait sa main courte sur la bouche de son époux Scleros, dont riait encore, le fort décrochement de la barbe rouge, et les dents claquaient, de joie mal contenue.

Mais alors, des colonnes, évasantes, de rose poussière mamelonnèrent du Grand-Palais; un fort tintement de simandre fugua de la Sainte-Sagesse. Isolé dans celui, multiplié, des autres simandres, il était sinistre, ce tintement, il était cruel, et par avance mauvais. Ce fut ensuite un énorme frétillement d'armes, une violente, barbare et cependant méthodique apparition de Gardes par le Grand- Palais dégorgé. On les voyait, de toutes les hauteurs, en un éclatant fourmillement, couler par l'ouverture des grilles de la Chalcé sur le Forum Augustéon, se glisser de la porte du Grand-Palais enfaciant la Porte-de-la- Mort, de l'Hippodrome, disparaître emmi les parois des deux monuments et ressurgir, s'allonger. Même des cavaleries se montrèrent, en de beaux virotements de croupes et de cols fanfarant de caparaçons. Des piques levaient leurs forêts approfondies ; des haches faisaient des éclairs de croissants de lune ; d'orbiculaires boucliers sur une seule ligne s'ouvraient en yeux jaunes d'océléides rampants; des ^pées tendaient leur lamellement achevé par

. DYZANCB 255

une pointe coupante; des massues flollaiont le hérissement de leurs boules attachées à des chaînettes ; des arcs sinuaient la grêleur de leur ligne aux deux extrémités retenues par la corde bien tendue ; des javelots et des flèches se réunissaient en des mains gantelées de bronze ; des machines de bataille échafaudaient leur lourdeur sur des chariots bas qui trouaient des tas d'hommes évitant leur massivité. Enfin, l'animation confuse des longes tournoyantes, cinglantes et enlaçantes des fouets, des fouets et des fouets mettait sur le ciel, pers maintenant, une inextricabilité de lianes par un vent furieux secouées. Constantin V avançait sur un cheval presque géant, caparaçonné d'or et armure d'or, avec, au poitrail, un revêtement d'acier en rostre pour fendre des niasses attaquantes d'individus ; avec, à la tête, une grande corne de cuivre qui en faisait un fantastique animal. Et avec lui, tous les Dignitaires, comme lui tenant une épée large; comme lui levant une lance posée sur l'étrier de leur cheval, casqués de casques pointus, la visière sur les yeux et la jugulaire sous le nez : le Grand- Domestique, le Grand -Logothèle, le Grand-Drungaire, le Prolostator et le Protovestiaire; le Grand-Stratopédarque et le Grand-Carlulaire ; le Primicier des Chantres et le Prolocynège ; le Protoiéracaire et le Grand-Dioicèle : le Protoproèdre, le Proèdre, le Grand-Myrtaîte, le Canicléios, le Cétonite, le Curopalate, enfin le Grand-Papias nui, en l'écaillement de l'armure où fondaient ses chairs eunucisées, avait le sourire féroce et la tête balançante plus que jamais. Puis la Domesticité haute du Grand-Palais : le Premier des Hélaires, le Premier des Cubiculaires, le Premier des Ostiaires, sous les ordres de Praiposites, suivis de leurs gens également armés et de la Domesticité basse, aux apparences poltronnes de pauvres individus.

Un déploiement d'hétairies, en colonnes hérissées, fnManl les façades des voies! D abord, les simples Mnglabites et les Spathaires légers, avec des arcs et des épécs, précédés de leurs Domosli<|ucs, au sec commandement; puis les Myrtailca à la lance et au casque sans l'ornemcnl paisible

du myrte ; puis les Buccélaires et la ^Cohorte de l'Arithmos, aux solides massues; puis, en un carré enfermant Constantin V et les Dignitaires, les Scholaires aux boucliers orbiculaires, les Excubiteurs aux épées élargies, les Candidats aux haches d'or, les suprêmes Spatharocandidats qui réunissaient la légèreté des Spathaires à l'imperturbable vaillance des Candidats. Sur les ailes, les cavaleries caparaçonnées : des barbares russiens ou tauriques coiffés de bonnets fourrés, surtout beaucoup d'Isauriens au profil rai-touranien, mi-sémite, au nez busqué et aux maxillaires épaissis. Courant à droite, vers la Sainte-Sagesse, siljant h gauche, vers l'Hippodrome, cela déferla avec des orchestres bramant des marches, en heurts de cymbales de bronze et de fer, en percussions de nacaires arabes, en acuités de balaleikas, d'éouds et d'orientales karamandjas, pendant qu'aux Vlachernes, au Cynégion, au Lychos, à la Porte-Dorée, les portes des murailles suspendaient leur herse et que d'autres Gardes couraient derrière la révolte, pour la couper.

— Voici le jour où, dans la mer, vont se précipiter chevaux et cavaliers, où nous foulerons tout ennemi, tout adversaire! — Haraîvî, sur qui s'appuyait Sepeôs, paraphrasait ainsi un verset de Psaume, joyeux de se battre pour Oupravda dont le triomphe serait celui du Bien qu'en son âme de sémite, déviée vers les Arts humains, il voyait bientôt vainqueur du Mal. Mais Sepeôs répondait, faiblement :

— Quoique je sois vaillant, ce jour ne me paraît point un jour de victoire. Si le feu détonant n'a point de force nous serons vaincus comme à l'Hippodrome, jadis.

Haraîvi ne l'écoutait point. Les tortures passées lui revenaient, dont il tenait à se venger, à venger Sepeôs :

— Tu es faible parce que les Noumera t'ont gardé deux années, avec tes mutilations. Mais je ferai payer cher à Constantin V, à ses Gardes, à ses Dignitaires ta santé perdue, ton ceil crevé et nos membres tranchés d'un coup. Moi, je veux me battre, car les Noumera ne m'ont poin affaibli.

Il brandissait un poing, il hoquetait de vengeance, n'écoutant pas davantage la religiosité d'un chant, — l'hymne Acalhistos — que Verts et Orthodoxes exhalaient saintement.

— Sans moi, Ilybréas ne donnait point le signal. Quand je sus que, |)our des pastèques, les Verts elles Bleus troublaient la Ville, je le pressai, je lui dis qu'à la faveur de ces discordes la cause du Bien pouvait triompher. Constantin V n'est point prêt à recevoir notre choc, surtout à subir le pouvoir du feu détonant. Il a cru nous désarmer en nous ouvrant les Nouméra; il a désiré qu'Oupravda n'entreprît rien contre la gloire de son Nom, comme le disait cet eunuque qui nous a libérés en emprisonnant à notre |)lace Palladas et Pamprépios, mais non ! Nos âmes sont inébranlables. La race helladique et la race sclavonne régneront, dans l'Orient régénéré, et Ou[)ravda sera Basileus, et Viglinitza, ah! Viglinitza!...

Il s'arrêta, ce nom suspendu à ses lèvres, le mufle mieux raviné par l'ablation du nez. L'hymne Acathistos grandissait, em gravités d'ensemble, en puissances de chœurs. Devant eux, mais fort loin, le buste de Solibas pointait sous le virotement du halo d'argent; et c'étaient, plus loin encore, Oupravda dont flottait la chlamyde pourpre; Viglinitza dont les épaules carrées, des épaules de Cércs blanche, s'ennimbaient de l'érugineuse chevelure; Eustokkia, enfin, dont le lis rouge évasait mieux sa délicate orlcvrerie, tous quatre enfin, au-dessus de la révolte, balançant leur silhouette portée. Haraïvi pressa alors son compagnon qui leva son œil uni(jue, sans impatience comme sans chaleur.

— Tu vas ouïi* le feu détonant, comme je l'ouïs un jour qu'Hybréas l'alluma devant moi. Mais plus fortement ce sera. Pendant que nous pourrissions dans les Nouméra, riIégoum«'ne de la Sainte-Pureté, le prêtre de la doctri.ie aryaque, faisait battre au marteau les tubes de cuivre que portent les Verts, et préparait la sédition. Il amoncelait sa j)ou(lre qui détonera quand le feu appiorhera des tubes où il en a fait enfeiinei un peu. Maintenant le lîien n'a

plus rien à craindre : il possède une arme contre le Mal ! Effectivement, c'est par le Nabathéen que la sédition éclatait. L'abstruse diplomatie de Constantin V, habituellement indulgent, quoique terrible homme de guerre loin de Byzance et des factions, s'était retournée contre lui. En sa superstition de voir punie sur sa propre génération la persécution des races, il avait voulu désarmer les revendications des Verts par la libération de Sepeôs et d'Haraïvi, avec l'espoir qu'ils amèneraient Oupravda à ne rien entreprendre contre son pouvoir, à n'écouter plus Hybréas, à renoncer à la lutte, enfin. Mais en vain ! Si Sepeôs avait penché pour qu'il ne se tentât plus rien, en une sorte d'impuissance touchant à du presque scepticisme, Haraïvi, par contre, était sorti des Noumera plus dispos, plus furieux. Il avait aiguillonné tous les Verts ; il avait aigri tous les Orthodoxes ; il avait mis en l'âme de Viglinitza un feu dévorant d'ambition, en Eustokkia imprimé des secousses de fièvres et de conflits. Même, il avait poussé Hybréas qui voulait attendre encore, laisser pourrir l'Iconoclastie sur sa tige de Néant. Alors, les Verts réclamant le combat, les Orthodoxes s'apprêtant à la rébellion, l'Hégoumène avait préparé le singulier feu détonant dont, grâce à de longues études, la documentation d'antiques procédés, poursuivie en la lecture de livres aryaques, il possédait le secret. C'était une pulvérisation de trois substances, blanche^ noire et jaune, écrasées à même en le mortidi de bronze par l'Ioan et l'anagnoste Scleros, qui rit fort à cela, sa barbe rouge tombant, remontant en un claquement des dents, joyeux de l'écrabouillement des Bleus, des Iconoclastes, du Patriarche, des Oints, des Dignitaires, des Gardes et de Constantin V. Puis, Hybréas avait fait œuvrer, par des chaudronniers et des forgerons de l'Orthodoxie, saints, purs travailleurs des quartiers démocratiques, des tubes de cuivre et de fer, d'une hauteur d'homme et d'une grosseur de bras d'homme, clos à un bout, forés d'un trou oii passait une mèche de lin huilé. Chaque tube portait une sorte de cassolette, enferrviant du feu, apuendue par trois chaînettes, pour être approchée de

la mèche de lin huilé. Le tout extraordinaireraent fabriqué, sans que la Puissance et la Force s'en fussent encore douté, en les ateliers de ces chaudronniers et de ces forgerons, qui battirent le cuivre, frappèrent le fer, sur des enclumes au ras du sol où ils s'accroupissaient.

Ce matin-là, les pastèques ayant fait se battre les Verts et les Bleus, Ilaraivi avait vivement prié Hybréas de donner le suprême signal, et Hybréas l'avait donné. Il était apparu au seuil du narthex de la Sainte-Pureté, et sa main, élevée à plusieurs reprises, bizarrement, avait fait des signes, au Nord, au Sud, à l'Est, à l'Ouest. Même l'enveloppa le fluide lumineux des pieds à la tête, bleu, crépitant et doux. Alors, les Verts qui ne se battaient point dans les Marchés, les Verts devant se servir de l'engin mystérieux avaient couru chez les chaudronniers et les forgerons, puis empoigné les tubes d'Hybréas que, suivant ses instructions transmises en des confessions cachées, ils emplirent d'un tiers du mélange détonant, recouvert de légères balles de plomb hâtivement fondues en des moules d'argile. Et c'est ainsi qu'ils se précipitaient sur la Puissance et la Force, en un grand allégement, un espoir vivace de vaincre, car le Bien était maintenant armé contre le Mal d'une arme foudroyante, d'un supérieur outil de victoire.

Ilaraivi hâtait le pas, pressait son compagnon à qui l'horrible claudication faisait pousser de sourds geignements. Il voulait se rapprocher d'Oupravda, de Viglinitza et d'Eustokkia pour mieux se battre, à leur côté. L'hymne Acalhistos éclatait en vives bouffées; le bruissement des simandres, éveillées au signal d'Hybréas, témoignait que la Sainte-Pureté ne se rebellait pas seule, mais aussi les Monastères et les Eglises Iconolâtres désireuses d'un Oint qui adorât et laissât adorer les Eikônes, d'un Basileus qui ne se servît pas de l'Isaurie pour écraser les races religieuses de l'Empire, les races rêveuses d'Arts humains ! Maintenant les Marchés ouvraient leur seuil et l'énorme armée des Verts et des Orthodoxes s'enfon(;ail en leur irradiation, patinant sur les pastè(|uos dont la chair rubéfiante rigolait d'ondes rosées. Toutes avaient fondu en les mains

empoignantes des combattants de tout à l'heure, et c'étaient partout, pareils à des blessés au soleil exposés, des débris nombreux, aux colorations de sang. Un individu fugua à l'approche des Iconolûtres : Sabattius navré, les yeux roulants, le crâne pointu, serrant en un pan de sa robe un peu de son gain dont la presque totalité avait été perdue dans le heurt des factions.

Les Marelles dépassés, c'était la vallée menant à la Sainte- Sagesse, au Grand-Palais et à THippodrome. Des voies longues et des voies tortueusement coupées par la Voie Triomphale, beaucoup achevées en exigus forums, l'occupaient, cette vallée où débusqua tout à coup l'armée de Constantin V. Alors, à l'hymne Acathistos des Orthodoxes et des Verts, une autre hymne Acathistos jaillit de milliers de bouches, lourdement et grossièrement en présages de Mort, de Défaite et de Deuil. Les Verts et les Orthodoxes couraient toujours. Les premiers s'alignèrent tous ; les tubes d'Hybréas luirent au premier rang de la révolte, droits, tels que de minces tuyaux d'orgues, avec la légère cassolette où brûlait le feu porté. Simultanément, ils s'abattirent en lignes horizontales, présentèrent leur vague ouverture de métal à Tarmée de Constantin V, qui se trouva bien en face, hésitante devant le singulier spectacle de ces tubes couchés.

Sans bien savoir comment les combattre, derrière un front épais de Maglabites et de Spathaires dont les pas vacillaient de terreur, le carré enfermant Constantin V évolua, déformé en géométries imprévues; des stratégies savantes, d'enlaçantes et délaçantes complications enveloppèrent la révolte au hasard des rues, en inondations de Scholaires, d'Excubiteurs et de Candidats. L'inébranlée Aymétrie des Spatharocandidats battait le sol, flanquée des cavaleries caparaçonnées qui hennirent, comme si les chevaux s'inquiétaient des trois substances jetées au fond des tubes par Hybréas. Justement, le Pouvoir, croyant jusqu'à présent en posséder seul le secret, ne se doutant surtout d'une découverte pire, ne s'était point armé du légendaire feu médique, du feu énergique, liquide et maritime jadis

BVZAXCB 261

par lui employé pour l'incendie de vaisseaux ; au feu détonant d'Iiybéréas, qui en était la superfétation, il ne pouvait opposer que les armes d'or des Gardes, les poitrails en rostre des cavaleries, leurs pics, leurs arcs, leurs javelots, leurs épées, leurs massues, leurs haches, leurs boucliers orbiculaires et leurs clibanions écaillés, la vision enfin des fouets, des fouets et des fouets brandis en les mains inlassées. Pour n'être vaincu, il poussait sur les Orthodoxes et les Verts sa massive armée, les enserrait, violemment et vaillamment, en un désir fou de les écraser, quoi qu'ils pussent faire, et de les rendre impuissants à tout jamais.

Les piques des Myrtaîtes touchèrent les poitrines des Verts; des javelots de Buccélaires s'épointèrent à des fouillis d'Orthodoxe?. Et, de loin, les fouets claquèrent, en crépitement précipité. Les Verts porteurs de tubes se serrèrent, firent un mouvement. D'une main, ils approchaient la cassolette de la mèche de lin huilé, qui flamba. Quehjues secondes, anxieuses de silences durant lesquelles ceux qui n'avaient pas de tubes se poussaient derrière, leurs rapides et enfonçantes armes élevées au-dessus des têtes, en menaces aiguës. Puis ce furent des détonations sourdes, qnel(|ues-uncs éclatantes, d'autres très longues ; d'eflroyables bruits qui pétaradèrent de ci, de là, avec de légères fumées échappées des tubes d'Hybréas. ^L'lis, chose cnigmatique, des Verts loiiibaicnt, on grappécs ; des projections de tubes les frappaient singulièrement eux-mêmes, au lieu que ce fût l'armée du Basiieus, toute saisie à voir cela. Les tubes se fendaient; des morceaux sautaient dans les mains des Verts et ces morceaux écrabouillaient leur face, fendaient leur crâne, comme des pastèques mûres. Les débris à peine allaient au delà comme si la force pulvérisée des trois substances eût été fort amoindrie ; les balles de plomb, fondues en les moules d'argile, chutaient faiblement sur le sol. Soit qu il se fût troj) hâté à en combiner les parties, peut-être mal proportionnées, ou bien que les tubes ne les eussent point enfermées exactement, le feu détonant d'Hybréas fusait, mouillé et éventé, misérablement avorté

262 BYZANCfc

en les mains des Verts presque tous frappés. Alors, il y eut un ébranlement de la révolte. Ceux qui n'avaient point ou de tubes, ruèrent, de désespoir, sans comprendre pourquoi cette inefficacité du feu détonant, en laquelle ils avaient tous eu foi et, sans comprendre davantage pourquoi les Orthodoxes et les Verts s'étaient servis d'armes qui les tuaient eux-mêmes avec des éclats et des bruits jusqu'alors inconnus, l'armée de Constantin V les voulut hacher tous. Et voici un furieux lacis de combattants, en luttes courtes, en chutes de corps; l'hymne Acathistos cessant dès l'entrecroisement des lourdes massues, des poignards simples, des haches d'or, de toutes les armes enfin par lesquelles on se tue. Puis un déplacement d'hétairies, fonçant, en triangles, sur les Verts encore vivants qui, terriblement, répondent, et alors de beaux, de colossaux Gardes tombent, d'un bloc, le casque écrasé sous le clibanion aplati. Des cerv^les giclent de crânes ouverts et des flots de sang s'évadent des gorges d'un seul revers île lame. Des vols de javelots qui fendent, en ténues vibration. , de courts espaces, pénètrent en des chairs; des horizontalités de piques, en faisceaux, vers des abdomens où des poignards lestes les détournent et coupent le bois ! Bientôt, le refoulement des Verts et des Orthodoxes fluc désordonnément, aminci jusqu'à Oupravda, Viglinitza et Eustokkia, toujours portés, autour desquels des bras, des poitrines et des faces agglomèrent des remparts par d'incessants chocs peu à peu écrêtés. Le buste de Solibas disparaît de très haut, en grand plongeon de barbe; Sepeôs est renversé et par des centaines de pieds écrasé. Haraïvi, qui s'est battu juste sous Viglinitza dont l'évangéliaire reste immuablement ouvert, Haraïvi suit Sepeôs, en une fraternisation de défaite oii ils ne voient plus rien. Enfin, la déroute, accompagnée d'une hoquetante clameur, fusèle dans le soir que c'est maintenant, un soir triste, un soir blême où du jaune soleil fait se gonfler des nuages, tels que d'orbiculaires boucliers, les uns sur les autres élevés en resplendissement de triomphe, en vanité d'armes ayant bu du sang et s*en revêtant sur la Ville, toute incendiée.

264 BYZANCB

Des Bleus revenaient sur les Verts qui s'en allaient, les égorgillant en des coins, en des trous, sur des seuils de boutiques et de maisons où ils se défendaient désespérément. Partout la tuerie, l'assassinat morne, le massacre isolé! Blets de coups et tout aveuglés, Sepeôs et Haraïvi ne virent pas des milliers de mains s'abattre sur Oupravda, l'arracher de son trône qui s'enfonça en des corps mous, le séparer de Viglinitza et d'Eustokkia que des Verts et des Orthodoxes, affolés, emportèrent en une vision de gens se battant, l'une gardant toujours l'évangéliaire, l'autre le lis rouge dont l'orfèvrerie flamba doucement dans l'approchante nuit.

A peine au-dessus de leurs sauveurs courant vers le Lychos désert purent-elles voir les faibles lumières étoilant Byzance; à peine le Bosphore, élalé d'une hauteur, souleva ses dessous phosphorescents, comme éparsement frétilla la Propontide, au ventre labié d'étoiles. La Sainte-Sagesse continuait à frapper de sa simandre, mais les Monastères et les Eglises de l'Orthodoxie avaient fait taire les leurs. Seulement, la Sainte-Pureté bruyait de la sienne, mais d'un glas fin, d'un glas lent, pendant qu'Hybréas au seuil d'un narthex bénissait tristement, en gestes doux, en branlements attristés de tête, toute sa personne saillant extraordinairement de l'enveloppement du lumineux fluide, par la nuit transmuté en de l'or vaporisé. Les deux Eglises dressaient, en l'éloignement noyant les neuf coupoles de Tune, la coupole centrale de l'autre, leur immutabilité que la croix dominante rayait de deux traits, vertical et horizontal. Vers la Sainte-Sagesse, en ordres d'hommes et de chevi.x, fîliiit l'armée de Constantin V dense; vers la Sainte-Pureté remontaient des Orthodoxes et des Verts, débandés; vers le Grand-Palais, sur un verdissement de ciel, les fouets, les fouets et les fouets, brandis en joies de balaille gagnée, secouaient leurs longes telles, toujours, que des lianes poussées par un vent très fort ; vers les Vlachernes, sur un violacement de ciel, un halo, la couronne d'argent de Solibas virotait mal, esseulée et comme perdue. Sans Solibas privé de bras, elle n'était plus un

DYZANCB

Symbole, cette couronne, de l'union de la race helladiciiie et sclavonne; elle ne manifestait pas le triomphe du Bien; elle ne témoignait point en sa circularité pure, en son orbe blanc, de la régénération de l'Empire d'Orient. Elle n'af- (irmait plus les victoires des Verts sur les Bleus, des démocraties sur les aristocraties, des Faibles et des Pauvres sur les Puissants et les Riches. Elle ne figurait célcsteraent plus les Arts humains dans le culte des Eikônes, ni la Beauté de la Vie continuée par elles et eux; elle n'avait plus de signification sans Solibas.

Viglinitza et Eustokkia voulurent retourner, en un sublime dévouement, en un coup de folie, pour sauver Oupravda par un ap|)el à nouveau des Verts et des Orthodoxes. Mais la nuit était toute; des bruines mangeaient les étoiles roséeuses, claires, lustrées, saphirées; Byzance restait noire et elles ne virent plus rien, sinon des pans du Lychos qu'elles traversèrent sur les épaules de leurs porteurs désireux de les dérober au plus vite, et qui sinua, écaillé, froid, chantonnant désastreusement, dans son cours étroit, des paroles sans suite qu'on aurait dit d'inforumh'es, humaines lamentations.

Page 1