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LIVRE DEUXIEME

Des jours avaient passé de fêtes pascales, des jours après la semaine de Passion, par les Byzantins honorés de palmes blanches qu'au sortir des Eglises ils portèrent en tendre foret. Et toutes les Eikôncs, qui s'agr«''mentèrent de ces joies, virent les Orthodoxes inclinés devant elles : des Pantokratôrs extérieurs, peints à même à des façades d'Eglises; des Panaghias énormes, des Sôters, qui figuraient le Sauveur du Monde, des Théos à barbe de Oeuve, des Saints, des Saintes, des Elus, des Dominations, des

Ano-es, des Archanges, des Foules divines et humaines, enfin, eurent en ce temps-ci le suprême contentement de leur adoration. Sous le ciel de turquoise mate de Byzance, ces Eikônes resplendirent; quelques-unes, en miracles inex}^ liqués, pleurèrent des larmes d'eau et des larmes de sang; quelques-unes, rien qu'au toucher de leur robe de mosaïque, guérirent des paralytiques et des estropiés; quelques-unes, à les implorer, laissèrent tomber de leurs lèvres de badigeon de cristallines et consolantes paroles; quelques-unes flambèrent tout à coup sur leur fond d'or, en incendie remarquable de leurs chairs vivantes presque. Et cela n'était rien encore. Dans les intérieurs des Églises, des Reliques de Martyrs furent exposées qui créèrent des prodiges : des femmes s'apprêtèrent tout à coup à engendrer; des aveugles virent; des enfants encore à la mamelle purent lire à livre ouvert les Evangiles; des muets devinrent éloquents et des vieillards eurent en leurs veines la course d'un sang nouveau. Au contact d'un Linge sacré, une mère aperçut sa fille, qui jusqu'alors péniblement marchait sous l'agrififement d'une dévorante phtisie, allègrement aller, rosir ses joues et briller sainement ses yeux. Au baisement d'un morceau de la vraie Croix, un Spathaire, dont les bras pourrissaient par un étrange ulcère, témoigna, en les élevant, d'une imprévue guérison. Tout le paganisme de la race helladique, qui fit fleurir les cultes naturistes de la Grèce ancienne; toute l'anthropomorphique déification des forces cosmologiques jadis personnifiées dans les dieux et présentement dans le lézous, la Panaghia, le Théos, les Saints, les Saintes, les Elus, les Dominations, les Anges, les Archanges peints et sculptés des monuments religieux, toute la symbolisation enfin de la Vie par les Arts humains s'épanouit pleinement sous des ravissements d'Orthodoxes que le Pouvoir n'inquiétait pas encore. Seules, hors ce que le Rite demandait des fêtes pascales, deux Eglises s'abstinrent de l'universelle joie : la Sainte-Sagesse et la Sainte- Pureté. La première, probablement trop engagée dans les prolégomènes de la Persécution iconoclastique; la seconde, en raison de l'austérité rr»eme de son enseignement, expli

catif, il est vrai, du culte icoriolàtrique, mais trop élevé, trop abstrait pour la foule qui n'en comprenait que les grandes lignes et préférait se ravir ailleurs.

Et ces fêtes pascales conduisirent à la journée des courses vers lesquels tout Byzance accourait dès le matin. Voici que dans les rues larges ou étroites, venues des sept Montagnes obombrées de dominantes coupoles, des Byzantins se poussèrent, leur bonnet carré ou tubulaire couronnné d'aigrettes et de torsades, mêlés à des personnages dont les costumes plaquaient, à des étoffes voyantes, des éclats de parements d'or et d'argent; des Arraéniques filèrent, avec des braies larges fermées au bas de cordons de soie, avec des robes coupées au-dessous des genoux. Et des fastes d'équipages, avec des chiens et des ours muselés par des anneaux de métal; des chevaux caparaçonnés de tapisseries traînassantes, à la bordure desquelles, appendues, des sonnettes de bronze bruissaient clairement; des chars somptueux et des chars de nomades, ceux-ci sur des roues pleines encore fangeuses des chemins traversés; des thèmes qui étaient des cohortes, allant droitement, avec des protospathaires en tête, des chiliarques et des stratèges; puis des chorèges de frappeurs de tambours, de souffleurs de trompettes, de pinceurs de harpes très grandes reposées à des poitrines de musiciens nullement essoufflées; des groupes, en désordre, d'autres musiciens, fils de races barbares, venus pour s'amuser aux courses sans souci aucun de ce qui devait y survenir : des porteurs de nacaires lybiennes, de balaleikas russiennes, de karamandjas et déouds orientaux, de cymbales de fer et de bronze grandes d'un pied; des panégyries de kaloyers et de pajias chevelus dont les chants religieux, d'extraordinaires Allélouias nasillaient, sous des balancements de bannières portées en croix à des hampes de bois violet; une foule dense, vivante, courante, gesticulante, un égaillement de couleurs, enfin, des cris en répétition de directes trajectoires, et des tons de peau divers, depuis le très clair épidémie du Gallo- Franc, venu de loin, jus«ju"à la boule laineuse du nègre, coupée d'un trait de lèvres rouges et trouée d'yeux blancs.

Se virent les portiques du Forum Augustéon, avec l'envol, à leur milieu, du lustinien de bronze, et en la bleuité du ciel, à la gauche de ce Forum, l'architecturale Sainte- Sagesse, ses neuf coupoles, son narthex à neuf portes précédé d'un exonarthex formant une vaste place dallée. Derrière des jardins riches, d'autres architecturales maisons, les Thermes d'Arcadius, expirant devant un minuscule port où abordaient des monoxilones prestes ; le Xérolophos, puis des parties du Grand-Palais, des bâtiments à voûtes, des bâtiments à portiques, des bâtiments à terrasses, oîi des Dignitaires traînassaient des robes talaires, lourdes. A droite, les murs de THippodrome se dressèrent, avec son promenoir hanté d'oisifs réduits en pygmées allant et venant sous des attitudes de statues qui en couronnaient le colossal pourtour. Autour, en des boutiques, des marchands, parmi lesquels Sabattius, offraient des pastèques, d'autres des poissons séchés et des œufs cuits que venaient manger des hommes du peuple, bateliers, portefaix, pêcheurs, ouvriers des diverses industries. De toutes parts essaimait la foule ; un grand susurrement, pareil à celui d'un million de cigales, multipliait des langues ou monosyllabiques ou polisynthétiques, appelant des noms d'hénioques, des noms d'anciens ou de futurs vainqueurs qui, en des chars décorés de brocarts, sculptés de figures d'ivoire ou de lames de métal, repoussé, bombé et feuillu, s'engouffraient par les portes largement ouvertes, découvrant des pans intérieurs de l'Hippodrome, son arène partagée par la ligne des camptérès et ses gradins désordonnément recouverts, vers les carcères, les écuries, troublées de hennissements de chevaux, de coups de fouets et de cris de bêtes.

Bientôt cet intérieur d'Hippodrome décela mieux son fameux cathisma et sa sphendoné, à chacun des bouts de l'ellipse démesurée, celui-là rectiligne, celle-ci en courbe. Le cathisma s'élevait en abîme droit, en un cadre de tapisseries rouges et violettes brochées d'or, au milieu de deux loges petites. Vide présentement, dans l'orgueil de sa disposition, il était au-dessus d'une saillie, le pî, et ainsi paraissait très redoutable, très bien gardé par une armée qui

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se sentait derrière, prête à le défendre contre quiconque eût rêvé l'escalader.

Dans le pî, dominant également l'arène, des stationnements de Gardes bordaient des rigidités humaines coupées d'éclairs de haches et de glaives d'or. Ils ne remuaient pas; à peine sourcillaient-ils sous de forts claquètements d'étendards jaunes, verts et bleus, derrière eux par d'autres Gardes érigés en faisceaux, que par instant un vent étendait tout à coup. Ils regardaient loyalement le peuple qui s'agglomérait sous les portes, gravissait les degrés si nombreux, les Verts à gauche du cathisma, les Bleus à droite. Ces soldats étaient des Scholaires, des Excubiteurs et des Candidats, tirés de Tarmée du Basileus qui les avait placés là autant pour contenir la foule et défendre le cathisma que pour orner le pî où on avait coutume de les voir aux courses. Le profil de presque tous, mi-sémite, mi-touranien, leur belle nonchalance de barbares bruns disaient leur race, apparentée à celle de Constantin V, qui était isaurien, comme eux.

Des panégyriens apparurent dans la trouée d'une porte crevée de ses vêtements roux ou blancs, de ses voiles bleus ou violets, de ses bonnets de feutre, de ses croix sur de longues hampes et de ses bannières étalant des Eikôues, brodées de perles et de métaux. Presque toutes se dirigèrent vers les Verts qui les accueillirent le chef clin, pendant que les Bleus ricanaient, en face, le poing tendu. Il y avait là, avec leur Hégoumène, tous les kaloyers de l'Orthodoxie : des Monastères de Callistrate et de Dexicrate, de l'Hyperaghia et du fameux Stoudion ; des Oints humbles, clignotant au jour, de l'Octogone, de Sainte-Paraskevi, du Pantépopte, d'Aréobinde; des Oints riches mais iconolâtres, mais ennemis de Constantin V, deSaint-Mamas, des Saints-Apôtres, du Verbe-Divin, de l'Archange Saint- Michel, de Saint-Typhon et de Saint-Pantaléon. Puis ceux de la Sainie-Purcté, en tète desquels Hybréas, fin, bref ou sa robe violette d'Hégoumène au semis de croix d'argent, les cheveux noirs lamellant sous le voile de la coiffure; à la queue desquels loan qui, le bonnet carré d'une main dé-

couvrait son chef hispide, pareil à une sphéricité épineuse de cactier. Ces religieux de l'Église des Vlachernes avaient une face indécise et blanche, des yeux en des poik de cils longs, leur faisant un regard à peu près égaré, un regard érémitique et prophétiseur, cassant le corps qui semblait dérader, sans volonté et mouvement

Sans doute, la conjuration n'était point ignorée, car cent mille bouches en parlaient, cent mille c^^urs battaient pour et contre elle. Et ce qui surprenait était la lourde indifférence, peut-être simulée, du Pouvoir qui n'avait pris aucune précaution contre elle, sauf l'occupation usagère du pî, et s'offi^ait même à ses coups avec une insouciance à ravir ou terrifier. Aussi, sur les gradins de gauche, une hymne nasilla-t-elle, peut-être l'hymne Acathistos, que bientôt tout le peuple des ^'^erts répéta en face des Bleus, muets. Ce qu'elle disait, ce qu'elle exprimait sûrement, était une objurgation è Constantin de rester fidèle à la Foi et au Rite, avec de discrètes invites à ne pas entreprendre h guerre aux Eikônes. On éleva les mains, on jura, pria; des regards visèrent Haraïvi qui, sous l'ombre de son couffieb, montra sa dalmatique ramagée de bizarreries de bêtes et de végétaux, et Sepeos dans le cuirassement des imbrications de sa cotte, sommé de son casque conique privé de visière, et gai, intrépide, sûr de lui.

Sur les gradins des Bleus, d'opulentes panégyries survenaient. Un blême, gras personnage, sous une rondeur de rouge ciborion, s'asseyait bien en face d'Hybréas dont es regards, à le lixer, plus encore luirent, et d'autres s'asseyaient à ses côtés. C'était l'Eglise iconoclastique, amie de la Puissance et de la Force auxquelles elle apportait le secours d'une fausse spiritualité. Le blême, gras personnage trônait en Patriarche à la Sainte-Sagesse, où il soutenait le Mal, avec les siens, ses riches et fastueux voisins aux yeux pointus d'Oints mauvais : l'Archimandrite, le Syncelle, le Saccellaire, le Scœvophilax, le Chartophilax, le Protecdice, le Docteur-des-Psaumes, le Hiéromnémon, le Périodeute, le Protosalte, le Laosinacte,

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bien d'autres encore, tous contempteurs de Taryaque doctrine du Bien. Sous leurs airs confits et doucereux, ils semblaient rire, ils semblaient fort contents, comme s'ils savaient par avance le sort réservé à la conjuration. Dans l'arène peuplée de statues, l'arête des camptérès reliait l'obélisque de Théodose au gi*anit fouillé d'hiéroglvphes, le pvramidion, jusqu'à son haut plaqué de bronze doré oîi couraient des poursuites d'inscriptions, enfin la Colonne-des-Serpents, enlacement monstrueux de trois ophidiens soutenant sur le divergement de leurs têtes une statue d'Apollon prise, un millier d'ans auparavant, au Temple de Delphes par les Perses de Xerxès. A ses deux extrémités était une borne, — une meta — la première sous le cathisma près d'un grand bassin d'eau : l'Euripe: l'autre sous la sphendoné, dans la courbe. Des Dignitaires installèrent là de basses orgues d'argent qui bientôt résonnèrent sous les doigts errants des mélistes. Et maintenant, toujours le peuple emplissait l'énorme Hippodrome, montait, roulait, s'élargissait autour des Verts et des Bleus, s'agitait devant leurs Oints: des gens criaient, des poings dominaient, des couleurs de vêtements s'entrevoyaient sous des nimbes de soleil qui flottaient partout, avec des taches de faces vivantes, muantes, barbues, brunes, blanches, rougeaudes, jaunes, éclairées de subites lumières d'yeux. Il y en avait en haut et en bas, pêle-mêle, jusqu'au promenoir supérieur où, parmi les statues, ils faisaient des silhouettes violettes dans le jour blanc, et une ténuité de poussière en envclopjiait la confusion gesticulante, parfois crevée de flux et de reflux qui en portaient les épaisseurs d'un côté ou d'autre, au gré des arrivants. Ceux-là venaient de partout, par les quatre portes de lllippodroine, par dos passages qui s'ouvraient tout à coup, en engouffrement d'air et de soleil, dévoilaient le dehors où des chars attendaient, des chevaux piaffaient, hai'iiachés de choses éclairantes, clochettes d'or et gourmettes d'or, des chameaux au col oscillant sous une tête grimaçante, fatidique et narquoise, dont l'ombre bouchait des palais, des fonds bleuis de

coupoles bleuies, des lignes droites de voies aux roîdes maisons de marbre et de basalte luisants. De ces voies et d'autres voies s'emmêlant derrière, accouraient des populations hâtives; des ventres sanglés d'étoffes brochées, bleues, vertes, pourpres, jaunes ; des faces que des mains prestes épongeaient; des coiffures bizarres, des épaules grasses ou minces ; des cols enveloppés de richesses tintinnabulantes: joaillerie, verroterie, émaux, pendillant sur des poitrines éclatantes de jour.

D'autres orgues d'argent avaient été apportées et bientôt toutes bramèrent, avec des inflexions métalliques, des grossissements qui s'enflaient puis mouraient, aigus; des visionnements de chants, des développements de triomphes dont l'assauvagissement ne terminait plus. Et les Oints ennemis se levaient; le Patriarche regardait Hybréas, ses Dignitaires menaçaient muettement les Hégoumènes; des épiscopes batailleurs, survenus en des flots de Bleus, disaient des choses quelconques à des tas de kaloyers s'entourant de Verts sous des bannières où les Eikônes lunaient leur belle face aux sertissures de gros diamants. Et, emmi le peuple, des raccourcis de bustes apparaissaient avec des coudes aux manches pendantes ; des barbes remuaient et se tranquillisaient; des oreilles se prêtaient à des attentes d'orgues et d'hymnes.

Maintenant c'était la vision d'or de TAutokratôr, par là-bas, à l'Héliacon du Grand-Palais, par dessus l'Hippodrome que séparait un espace latéral à ses murs, hauts. Un écartement violent de draperies pourpres découvrait un trône entre quatre colonnes coiffées d'un ciborion, et de ce trône Constantin V se levait, avec des chefs de Gubiculaires à ses côtés, des Patrices, des Maîtres, des Sénateurs, en Ordres fastueux. Il était revêtu du scaramangion blanc, du sagion pourpre brodé d'or, et une chlamyde, large, s'agrafait à son col d'homme vaillant, une chlamyde toute d'or aux broderies d'or sur vivant fond, vert et violet, aux plis, par derrière, disposés en rayonnement par un Dignitaire attentif. Sou« le couronnement du sarikion d'or, qui avait des rubis, des saphirs, des topazes,

des améthystes, des émeraudes, des sardoincs et des opales, il avançait la courbe de son nez blanc par dessus un morceau de barbe noire et ses deux bras faisaient des gestes lents; ses deux mains s'ouvraient et se refermaient eu bénédictions pour l'Hippodrome un moment se taisant. Puis les draperies pourpres se refermaient; la vision disparaissait, mais bientôt le cathisma découvrait à nouveau Constantin V, les chefs de ses Gubiculaires et les Ordres de ses Patrices, de ses Maîtres et de ses Sénateurs ayant quitté THéliacon du Grand-Palais. Et les loges cintrées d'à côté

s'emplissaient de Dignitaires que d'en bas on se désignait du doigt, des Dignitaires certainement impopulaires tant ils gardaient un air faux et fier • le Grand-Domestique, qui avait une coiffure d'or et un bâton d'or; le Grand-Logothète et le Grand-Drungaire, gras, juteux et les yeux blancs ; le Protostator, chafouin ; le Protovestiaire, qui avait une face de chien ; le Grand-Stratopédarque, dont le regard sévère fuyait des malédictions de Byzantins que probablement il molesta; le Primicier-des-Chantres, haussant un col d'autruche entre le Grand-Chartulaire et le Protocynège qui tortillaient le leur, de chameau. C'était enfin la somptuosité du Protoiéracaire et du Grand- Dioicète, du Protoproèdre et du Proèdre, du Grand-Myrtaïte et du Ganicléios, du Gétonite et du Curopalate qui branlaient agréablement du chef, sous la domination de la tête de courge du Grand- Papias Digenis, balançante plus encore en férocité pour es Verts, les Orthodoxes et Hybréas enveloppés de son regard plissé tel que d'un porc mal gracieux!

Constantin V se surhumanisait sur un trône très haut, et derrière s'éployaient des robes pendantes d'individus sans cesse survenant, des attitudes de coiffures pointues, tubulaires ou simplement carrées. Des eunuques, aux adipeuses bajoues, flabellaient mollement ; des Cubiculaires soutenaient des insignes : un glaive d'or à pointe verticale, un globe d'or soutenu de la croix helladique, toute une forêt d'autres glaives, tout un hérissement de haches d'or et de lances d'or, parti d'un entourage d'Excubiteurs, de Scholaires et de Candidats.

Sepeôs se dressa, les bras croisés sur les imbrications de fer de sa poitrine, la tête coiffée du casque conique dont l'acier eut un éclairement. Ses yeux énergiques, sa moustache soulignant l'aquilinité de son profil se tournèrent vers Haraïvi dont émergèrent le mufle raviné, le dos vêtu de la dalmatique rapiécée sous son couffieh de nabathéen, avec ses zoologies extravagantes, dont il retenait les pans de ses deux mains calleuses et velues. A cette gauche du cirque, beaucoup de Verts se répondaient par des tics et des gaietés de combats approchants, des gaietés

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menaçantes visaient le cathisma imposant, indifférent et suprêmement supérieur. Et cette tranquillité du cathisma, le lourd regard de Constantin V, les rires des Dignitaires, les nonchalances de tout le Pouvoir plaisaient fort aux Verts qu'Hybréas, maintenant soucieux, considérait d'un air apitoyé, au milieu de ses kaloyers tels que des fantômes blêmes qui marmonnaient des prières, indécisément. Plus bas que le pî et au niveau de l'arène, les loges des écuries fermées de grilles droites gardaient les hénioques des Verts, des Bleus et de leurs alliés, les Rouges et les Blancs, prudentes factions attendant, debout dans leurs chars à quatre chevaux housses d or, un fouet aux dents, les brides à la ceinture où bouffait la casaque fendue par 1 écharpe en sautoir de leur couleur. Solibas était avec eux, et rassuré, fort, ramassé dans son ostéologie frémissante, la face rouge sous la barbe noire, il ne parlait pas, n'écoutait pas ce qu'à côté de lui disaient les autres hénioques, pour que le temps avant le départ parût moins long. En attendant, le démarque des Verts et le démarque des Bleus, accompagnés de celui des Rouges et des Blancs, solennisaient une marche; leurs notaires et leurs chartulaires se dévisageaient; des mandatores couraient, des poètes avaient un air sérieux; des peintres et des sculpteurs prenaient d'attentives allures à considérer les Eikônes des bannières qui flottaient à un doux vent de jour chaud, pendant que des cursores, impitoyablement armés de fouets pour le bon ordre, en frappaient parfois des spectateurs pour qu'ils se tinssent tranquilles sous le regard pesant de Constantin V, et que des acrobates, des mimes, des montreurs d'ours et de chiens s'apprêtaient à des jeux qu'attendaient avec des écarquillements d'yeux graves les cent mille Byzantins.

Une triple et lente bénédiction de l'Autokratôr qui s'était levé de son trône du cathisma, qui s'était penclié, avait ex-

ploré tout l'Hippodrome et d'une verge d'or fait des signes à des Dignitaires des loges voisines! Un bramement général des orgues, accompagné d'un fort susurrement de poésies des poètes préludant au départ; puis, la percussion des nacaires vibrant parallèlement en leur peau tendue à l'excès, le frémissement des balaleikas russiennes, des karamandjas et des éouds orientaux, le claquement des cymbales d'un pied, la furie de tous les instruments à cordes et à vent fusant leurs orchestres malgré la fureur des cursores se précipitant sur les joueurs pour les faire cesser I Enfin l'ouverture des grilles des manganons — les écuries — devant un écartement de Gardes, survenus inopinément, pour le passage, en ouragan, des chars dont les ors et les ivoires eurent des pétillements. Dans l'immensité du bâtiment ouvert en plein ciel, le peuple se dressa, puis se rassit; les bustes courbés, des bras aux manches flottantes s'immobilisèrent. Quatre chars éperdument filèrent; par la droite se virent les hénioques, le corps en arrière, sur la tête une toque d'argent, une main retenant les interminables brides de soie d'ors ornées, l'autre allongeant des volées de coups de fouet. Une grosse poussière gyrait et les suivait, dissimulant la croupe des chevaux, la massivité des roues, le plein des attelages, montait en rondeurs ivoirées jusqu'à la face des hénioques qui émergeaient par dessus, les dents serrées, les yeux luisants, le front ablué; et toujours, noyant le réitèrement des fouets, le grand déchirement des orgues, la forte percussion des nacaires, le frémissement des balaleikas, des éouds et des karamandjas, le claquètement des cymbales, l'extrême furie des instruments coupée de strideurs de trompes d'or dans le pî, embouchées par des Excubiteurs, des Scholaires et des Candidats !

Solibas filait, le buste massif, le col immobile, un coude en arrière retenant les roides brides, une main en l'air serrant le manche d'un fouet vertigineusement créant des ronds et des ovales, de cinglantes langues piquant les oreilles chauvissantes du magnifique quadrige, des nœuds coulants se désenlaçant en une mousqueterie de pétille-

ments clairs. Et lui devant, les trois autres hénioques à distance, la course se déroula dans l'assourdissement de l'arène, autour de l'échiné des camptérès, de son obélisque, de son pyramidion et de sa Golonne-aux-Serpents. Gomme ptères, les chevaux envolés finement, les quatre chars doublèrent la borne des Verts, en face de la courbe de la sphendoné, celle des Bleus étant sous le pî, et la course folle, la course ardente, précipitée, haletante, galopante, accompagnée des orgues, des nacaires, des balaleikas, des karamandjas, de tous les orchestres qui, malgré les cursores les voulant faire taire, les accueillirent au pied du cathisma, à leur point de départ, sous le nez blanc de Constantin V plongé sur eux, de Constantin V debout, le scaramangion blanc, le sagion pourpre brodé d'or, la chlamyde d'or ayant des plis droits, des plis de statue devant les flottements de robe des Dignitaires qui ne remuaient pas.

C'était Solibas, à nouveau vainqueur, dont l'écharpe verte fit là-bas une tache de végétation, qui reçut de son démarque, gros homme sanglé de broderies et de joailleries, à la toque jaune et aux chaussures jaunes, un parchemin blanc avec des cachets rouges appendus à des fils rouges, puis une ceinture qu'il lui passa autour des reins en un baisement de ses baièvres poilues. A nouveau le peuple se leva, les Verts hurlèrent de joie ; leurs alliés effacés, les Rouges, qui ne suivaient les conjurations des Verts qu'autant qu'elles étaient triomphantes, ou presque, sautillèrent ; les Bleus, soutenus par les Blancs, firent des gestes furieux au vainqueur que regardaient de leur air faux le Patriarche, ses Oints pourris et le Grand-Papias Digenis qui avait balancé sa face ricanante, au milieu des Dignitaires se montrant féroces. Dans l'émotion énorme, Sepeôs se dressa encore; plus loin encore se dressa Haralvi. Instinctivement, des gens s*efrar«'M'ent. Le toucheur de l'orgue des Verts lâcha la volée métallique de son instrument ; des clameurs répondirent à d'oscillantes poussées; tous les kaloyers reprirent l'hymne, peut-être Acathistos, qui allait signifier le triomphe d'Oupravda,* malgré des gestes sou-

cieux d'Hybréas, que la détermination de Sepeôs qui n'attendait pas d'être muni de son arme mystérieuse, aux virtualités encore non découvertes, paraissait désespérer. Il secouait la tête, il ployait les épaules sur lesquelles flottaient ses cheveux lamés sous le voile violet de la coiffure d'Hégoumène, et la croix d'argent qu'il portait allait à droite et à gauche en bénédictions qu'on eût dit funèbres. Et ses regards ne cessaient de se diriger vers le cathisma, vers le pî, et par dessous, vers les manganons où, tout suants, les chevaux des hénioques étaient rentrés, où d'autres chevaux et d'autres hénioques attendaient de courir les sept courses qui devaient, avec la première, compléter les huit de la journée. Beaucoup de Gardes inondaient cette partie de l'arène, qui n'étaient plus des Excubiteurs, des Scholaires et des Candidats, mais d'humbles et nerveux soldats : des Maglabites au justaucorps de cuir, des Buccélaires, milices des provinces, des Myrtaîtes armés d'une pique de fer qu'aux jours de fête ils ornaient d'une touffe de myrte ; des gens de la cohorte de l'Arithmos qui avaient un bouclier carré bardé de lamelles de peau d'hippopotame, une massue et un casque rond; des membres de la Varange dont le chef, l'Acolouthos, montra sa face barbare de Russien prêt à tous les massacres ; enfin des individus nombreux, qui élevèrent un bras dans l'ombre voûtée des manganons, et agitèrent des fouets, des fouets et des fouets aux longes telles que des lianes de forêts poussées par un fort vent. Dans les loges entourant le cathisma, les Dignitaires riaient bestialement; la tête de courge de Digenis faisait des signes au Patriarche qui lui répondait par un pendulinement de sa tiare d'or, lui montrait d'une acuité de ses yeux le promenoir extérieur où silhouettaient, tremblottement d'ombres grises, des Spathaires du corps de Sepeôs qui eut alors, en les voyant, un sourire gai, comme s'il eût été sûr d'eux.

Stupéfaits, les Verts se turent, pendant que les Bleus et leurs alliés les Blancs exhalaient ce même hymne Acathistos. commun aux factions, en cinquante mille poitrines clangorant la gloire de Constantin V, l'inattendue victoire

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du Basileus qui ainsi avertissait les Verts et les Orthodoxes, inquiets sans trop savoir, et les Rouges, devenus prudents. Tous les hénioques rentrèrent, même Solibas qui disparut dans les manganons, en un halo blanc, autour de sa tête, de couronne d'argent que des Verts lui avaient jetée. Et des bêtes, amenées pour les jeux qui devaient se faire entre chaque course, s'enfoncèrent avec des hippopotames adipeux, des ours et des chiens poilus, chassés à coups de verges de fer, au bramement des orgues ne cessant plus. Puis un roulement de portes. Et alors, partout les cursores portèrent leur buste impérieux; vomis par les manganons, les Gardes s'ébranlèrent, en une colonne torsionnée qui s'allongea au flanc des camptérès, et les beaux Excubiteurs, les Scholaires et les Candidats s'alignèrent sur le pî, les premiers avec un clibanion écaillé et une lance d'or, les seconds avec un bouclier orbiculaire et une hache d'or, les derniers avec une autre hache d'or et une épée d'or. Enfin, sur le promenoir, dans le peuplement des statues, il y eut un fourmillement de Spathaires, qui chassèrent des individus, leur donnèrent des coups ou en jetèrent quelques-uns par dessus bord, au grand effroi du peuple qui poussa des cris.

Trapfiquement, Sepeôs allait se précipiter, en un fol espoir de se faire suivre par les Verts, sans bien comprendre pourquoi les Spathaires, qu'il croyait gagnés par ses conversations évasives et ses promesses, jetaient ainsi des Byzantins au lieu de courir sus à l'Autokratôr. Mais des mains le retinrent, des mains amies désireuses de lui éviter une imprudence qui sûrement le perdrait. Il était évident que l'envahissement de l'Hippodrome était le prélude d'une terrible mesure qui visait les partisans d'Oupravda et d'Eustokkia, les Verts, les Orthodoxes, les Monastères contempteurs du Pouvoir et Hybréas, que la Sainte-Sagesse avait pour adversaire. Tous les Bleus, en face, hurlaient ; les Oints de l'Iconoclastie, l'Archimandrite, le Syncelle, leSaccellaire, le Scœvophilax, le Chartophilax, le Protecdice, le Hiéroranémon, le Périodeute, le Proto- Balte, le Laosinacte paraissaient contents davantage, les

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yeux braqués sur les kaloyers de Callistrate et de Dexicrate, de l'Hyperaghia et du Stoudion, trè? fameux, de l'Octogone, de Sainte-Paraskevi, du Pantépopte, d'Aréobinde, de Saint-Mamas, des Saints-Apôtres, du Verbe- Divin, de l'Archange Saint-Michel, de Saint-Tryphon et de Saint-Pantaléon, leurs ennemis à des titres divers, pendant que le Patriarche, attentif, suivait le torsionnement des Gardes dégorgés par les manganons et virotait de ses yeux cruels sur les kaloyers impassibles de la Sainte-Pureté, puis les reportait sur Digenis qui balançait sa tête de courge en une désign^ation de Sepeôs, maintenant enofncé en des flots de conjurés, à qui cette prise d'armes paraissait, comme à Hybréas, prématurée.

Et ce fut ainsi. Les premiers rangs des Gardes irruptèrent sur les gradins des Verts, très calmement, en irradiation d'armes : les Maglabites poussant de l'avant la pointe de leurs piques par dessus lesquelles se croisaient celles des Myrtaïtes; les gens de l'Arithmos tendant leur massue au bout du poing; la Varange présentant de menaçants épieux et les individus porteurs de fouets les faisant claquer en entrelacement de lianes heurtées par un vent très fort. Les Verts refluaient autour : beaucoup parmi eux tiraient de leur casaque une arme courte, un poignard, qui reluisait; les Orthodoxes priaient déjà pour le salut de ceux qui probablement allaient mourir en cette journée, avec des supplications muettes aux Eikônes prélassées des bannières et aux croix d'argent des hampes longues érigées par les kaloyers. Un choc allait certainement s'ensuivre, une boucherie d'hommes dans laquelle l'Orthodoxie aurait le dessous, les Verts seraient exterminés sans presque résister, tant les dispositions de l'Autokratôr, au cathisma toujours immobile, avaient été habilement prises.

Alors Hybréas se leva; sa main fit des bénédictions, sa face triste, sa face soucieuse suprêmement commanda aux Verts et aux Orthodoxes de rester là, de ne résister point au Pouvoir 1 A quoi bon ! Le moment ne paraissait pas venu de renverser l'Autokratôr, de chasser le Patriarche, de s'opposer à l'Iconoclastie s'essayant à dominer par une

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tuerie de ses ennemis. Mieux valait attendre que l'arnic, dont il cherchait la vague efficacité, fût — et ce seiait bientôt! — aux mains des démocraties de Byzance, des partisans du Bien rêvant de donner à l'Empire un Basileus qui fût des leurs et serait Oupravda uni à Eustokkia, par l'alliance, dans l'Orient régénéré, de la race sclavonne et de l'helladique pour le salut de la véritable religion du lézous! On comprenait, on obéissait; de toutes parts cessaient les résistances un moment apparues.

— Fils en lézous! Frère en lézous! Ne résiste point; ne combats point, puisque je n'ai pu t'arraer encore, comme je l'eusse voulu. Et vous. Verts, attendez plus tard. Je n'ai pas donné le signal; pourquoi lutter avant le temps?

L'extraordinaire voix d'Hybréas s'adressait à Sepeôs que les premiers Maglabites, les premiers Myrtaïtes, les Varangiens et des soldats de l'Arithmos saisissaient malgré sa résistance désespérée. Mais c'était trop tard. Le Spathaire, sous un coup de sang furieux, avait empoigné une massue; d'un bond il reculait, d'un bond il s'élançait. L'arme contondante faisait des trous, écachait des casques ronds et des pectorales d'airain, déchirait des lamelles de cuivre et broyait des faces de Gardes qui dirigeaient sur lui leurs) piques, leurs épieux et les longes de leurs fouets cinglants. Puis il remontait jusqu'au sommet, agilement, et toujours frappait sa massue, en effroyable fauchaison. Des Verts coururent à son secours, malgré Hybréas dont la voix les implorait pour qu'ils n'ajoutassent leur massacre à celui, sûr, de Sepeôs, qu'intempestivement ils ne perdissent la grande et sainte Conjuration en faveur d'Oupravda et d'Eustokkia. Ils firent bientôt du vido autour d'eux. Hardis, ces Verts tentaient de rompre le déroulement de la vivante, «le la presque innumôrable armée, car maintenant, descendus du pî, les beaux Excui)iteurs, les Scholaires et les Candidats s'étaient joints aux Maglabites, aux Myrtaïtes, aux Buccélaires, aux Varangiens, à la cohorte de l'Arithmos et aux agiteurs de fouets. Ceux-là, le pî les vomissait, avec leurs Domestiques en

tête, de somptueux Dignitaires en queue, même Digenis qui courait sur les flancs, sa clef d'argent en arrêt, et leur reptation remuait d'épées, de haches, de lances, de clibanions écaillés, de boucliers orbiculaires et de casques coniques tous d'or. L'arène était submergée, la ligne des camptérès à peine laissait entrevoir son obélisque, son pyramidion et sa Golonne-aux-Serpents, et tout s'évanouissait dans l'Hippodrome, le Patriarche et ses Oints ; les Bleus et les Blancs, les kaloyers, les Orthodoxes, hormis Hybréas et les siens, hormis l'armée, hormis Sepeôs et les Verts, hormis Constantin V, suivant de son pesant regard la résistance effrénée.

— Fils en lézous! Frères en lézous! Verts partisans du Bien, ne résistez pas. Attendez l'arme, qui sera un feu détonnant, à l'aide de laquelle nous broierons définitivement le Mal!

Il les voulait arrêter, Hybréas, et sa face toujours triste, sa face apitoyée visiblement se tournait vers eux. Il leur disait ce que serait son moyen terrible de combat, dont il n'avait pu les armer encore. Mais ils ne l'écoutaient plus. Leurs courts poignards avaientd'abord frappé ; ils s'étaient ensuite emparés dépiques et de massues avec lesquelles ils cassaient des crânes d'où giclaient des cervelles roses, pleuvantes de sang. Et on ne les pouvait atteindre, car ils reculaient en gravissant les hauteurs de l'Hippodrome jus- , qu'au promenoir de Spathaires garni qui attendaient de les prendre là. L'énorme irradiation des armes les enveloppait mais ne les touchait pas encore, et ils étaient ainsi, avec l'intrépide Sepeôs à leur tête, gais, solides, sveltes, courageux et conscients Enfin ils eurent à dos la bordure du promenoir. Entourés et arrêtés, ils furent tous saisis : lies uns percés de coups de lance, les autres massacrés à coups de massue; ceux-là décollés en des revers de hache ou bien leurs chairs mises en miettes sous les pointes d'épée des Gardes qui Iss tuaient sans danger, rien qu'en se baissant par-dessus le promenoir en enfoncements qui sûrement pénétraient. Seul, Sepeôs fut pris par le col, par le buste, par les jambes qui trépidaient; désarmé, enlevé

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en des mains griffantes et dans une épaisseur d'épaules, de dos et de poitrines bardées. Nullement blessé, il se vit emporté vers le pî, en dévalement des gradins si lestement remontés, dans le soleil qui faisait reluire la verticalité de la muraille que plus haut trouait le cathisma, où Constantin V apparut, vaguement penché. Puis, des couloirs obscurs, des couloirs profonds, des marches, des portes de fer ou de bronze, des apparences de tapisseries droites, des rideaux d'hommes qui se rangèrent devant les Gardes le portant. Combien de ceuxlà ? Des centaines, nuiets et haletants, courant rythmiquement qui sait où 1

Des Candidats par le massacre aiguisés, à la tcte desquels courait le dodelinant Grand-Papias, s'élancèrent vers Ilybréas et ses kaloyers qu'entouraient les Verts, Ilaraïvi et Solibas, accouru des manganons, lauré de sa couronne d'argent. Ils n'avaient pas secouru Scpcôs, pour obéir à l'Hégoumène ne voulant point compromettre le sort de la

Conjuration en une hasardeuse bataille où les Verts, surpris, auraient été sûrement vaincus. Cette abstention devait leur coûter, surtout à Solibas et à Haraîvi qui frémissaient, celui-là devenant plus rouge de face; celui-ci plissant son mufle raviné qui se faisait terrible, (^^uand 1 Candidats approchèrent, en un cliquetis de iiaches e1 d'épées d'or, ils foncèrent de la tête. Mais Hybréas, les dominant d'un gradin, fit un geste lent. Sa main visait Digenis, puis remontait, verticale, au ciel bleu de cette journée rouge du sang versé. Elle faisait ensuite des signes obscurs, sans doute d'anathème, et bientôt, chose surprenante, une flamme bleue, un grand nimbe à lueur douce l'enveloppait de la tête aux pieds. Lentement, les Candidats abaissèrent leurs armes, rebroussèrent, et avec eux l'eunuque gélatineux qui montra sa croupe honteuse sous la robe bleue aux passements violets, et un bout large de ses oreilles sous la coiffure tubulaire à plume de héron. D'autres Gardes, à leur tour, voulurent s'élancer sur Hybréas, mais le triomphal Hégoumène, en l'enveloppement lumineux qui les stupéfiait, les recevait toujours à coups d'obscurs signes qui les firent également s'en aller en heurtements de clibanions écaillés et d'orbiculaires boucliers. Constantin V, qui jusqu'à présent n'avait donné aucun ordre, se levait maintenant, et à tous il criait un commandement de s'en aller, de laisser là Hybréas et ses kaloyers, les Verts, Solibas et Haraîvi, comme si le caractère d'Oint du premier dût le rendre inviolable et sauver les autres avec lui.

Alors l'Hippodrome se dégarnit. La bannière de la Sainte- Pureté flotta; brillèrent ses croix d'argent : l'ombre d'une d'elles repta sur le crâne hispide d'Ioan à la tête de la panégyrie nasillant une hymne que les kaloyers soulignaient faiblement de répons. Hybréas jeta un coup d'œil d'apitoiement vers le pî, où avait disparu Sepeôs, et secoua ses cheveux lamés par dessous sa coiffure flottante, d'un air qui était navré. Son grand nimbe entourant avait disparu. Au dehors, des Verts et des Bleus, chassés par les cursores, s'en donnèrent à cœur joie, sous les attitudes

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des Poiiges et des Blancs, qui les laissèrent faire en témoins expectants. Un Bleu égorgilla un Vert et tomba, renversé sur un autre Vert. Des cris stridulaient; du sang pleuvait, rubéfiant, partout s'égouttant. Au fond d'une voie bordée de palais hauts, où bruinait, approchant et glauque, un vêtement crépusculaire traversé de rayonnements violets échappés d'un soleil mort, un buste pointa, un halo de couronne d'argent sur la tête de Solibas qui virota doucement en un enveloppement vague de Verts le portant, en un accompagnement grave de l'hymne Acathistos chanté sur des lèvres de beaucoup qui ne se croyaient pas vaincus malgré Sepeôs pris

— Sainte-Mère de Dieu! Grand-Pantokratôr ! Prions pour Sepeôs; prions pour le martyr, pour le confesseur, pour l'instigateur de la résistance à l'Enfer descendu dans lame de Constantin V. Prions, prions! Il sera supplicié, Sepeôs! Le poing que le lézous voulait armer va être coupé; le pied que le Théos voulait agile va être coupé; l'œil que la Panaghia voulait voyant va être crevé. Il en mourra; mais les Archanges, les Anges, les Dominations, les Apôtres, les Vierges, les Elus l'accueilleront au seuil des sept sphères du ciel que tu emplis de ta présence, Dieu-Père, Dieu-Fils, Dieu-Esprit.

C'était, à l'Hebdomon, une place achevée par les murailles affrontées à la Corne-d'Or, vaste, lumineuse, brûlée de jour, léchée, pourléchée de vagues à sa base aréneuse. Du peuple partout, un emmêlement : hommes, femmes, enfants, hissés, poussés, sur les têtes desquels désordonnément pointaient des bannières et des croix.

Et cette même Corne-d'Or, derrière, égratignée par la myriapodie des palandries ; labourée par le soc des dromons calmement s'enfonçant en elle; violée, heureuse, par

les milliers de ses marques aux appontements chargés de silencieux individus sous les voiles carrées, historiées, imagiées de Panaghias et de lézous, la Gorne-d'Or, en son fuseau affilé, voulait également être témoin du supplice de Sepeôs que Constantin V avait condamné à avoir un œil crevé, un poing et un pied coupés.

Ces choses implorantes, la foule les exhalait de ses cent mille bouches, les larmoyait de tous ses yeux, sourdement menaçantes, sur un rythme de mort qui insensiblement s'allurerait en chant de guerre. Les coupaient puissamment, d'un nasillement véhément, des Psaumes que les kaloyers des Monastères, en essaimements nombreux, proféraient avec des trépignements qui faisaient osciller les bannières et branler les croix. Alors des répons les reprenaient, en allongeaient les horreurs, enveloppaient d'invectives le scandement, et toujours s'élargissait sous l'affrontement des murailles, l'immense, la ténébreuse, la dolente lamentation :

— Que les Apôtres qui, lumineusement, entourent le Théos et le lézous apportent l'âme de Sepeôs, — car il mourra! — aux pieds de la Panaghia; qu'ils lui tracent la voie pour qu'elle atteigne au trône de l'Eternelle Pureté, où les épéesdes Archanges et des Anges flamboient au-dessus des abîmes de l'Enfer! Saints, saints, saints, accueillez cette âme bientôt échappée du corps d'un martyr ; ornez-la de Vertu et de Sagesse ; qu'elle ait place parmi vous et domine les Ténèbres oii croissent les ignominies du cavallin et excrémentiel Constantin VI

Un grand reflux plaqua la foule vers les Vlachernes d'où elle déborda, jusqu'aux murailles tournant à angles droits la campagne que dominait, vers l'étranglement du golfe, la Sainte-Pureté. Grise et rose, avec sa coupole centrale et ses deux transepts cachant la ronde abside, elle se dressait, vivante et émue, en un bleutement frais d'extrême matinée, et, de son narthex extérieur, sous la baie ronde de la façade, s'apercevait le Pantokratôr en un trône assis, immobilément bénissant. Par delà le Cynégion était la campagne ; des mamelons de térébinthes et de sycomores ;

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de lointaines futaies de roseaux aux colonnades coiffées de casques pennelés.

De la Porte Kharsias rentrèrent les Spathaires, ceux-là mêmes en qui avait espéré Sepeôs qui leur fit la confidence de la Conjuration. Très nombreux, venus du Camp Mililaire, ils marchaient en distinctes hétairies, leur haute épée sur i'épaule, leur casque conique sans visière dominant le buste imbriqué de fer. avec des polémarques et des curopalates en tête, des étériarques à leurs flancs, des acolytes partout. Agiles, sveltes et cependant solides, ils avaient un grand air inconscient. Sans doute qu'ils ne comprirent rien aux paroles de Sepeôs, car le Pouvoir connut d'avance par eux les desseins des Verts, des Orthodoxes et d'Hybréas. Déjà aiguisé par ce qu'apprit Digenis d'Héraiscos, Pamprépios et Palladas, Constantin V avait fait interroger plusieurs d'entre eux, et sut vite ainsi ce que rêva de faire aux courses Sepeôs. Ne cherchant pas davantage, pour le moment, il s'était contenté d'emprisonner le Spathaire en brisant net la Conjuration, quitte à revenir plus tard sur elle, s'il y avait lieu.

Du Grand-Palais et de la Sainte-Sagesse, un cortège historié d'ors et de métaux, de croix et de bannières où se prélassait la face de Constantin V, son nez blanc courbé par dessus le pan de sa barbe noire, avança, dominé oar un cavalier très haut, portant d'une main un globe bleu, de l'autre une épée d'or, avec l'immuabilité d'un sarikion sur sa tête et une chlamyde sur les épaules. Alors, la foule gémit doucement, les mains jointes; des femmes, prosternées, baisaient le sol. En face, sur l'autre rive, qui ascendait et où était Sikœ, une rive verte, ombragée, creusée de criques, où des barques plates reposaient sur des hyatus de sable, des individus expectèrent qui étaient des Étrangers, des Barbares confinés sous la sévérité des murailles : et partout croissait l'émotion, les pleurs coulaient, les lamentations continuaient, sourdes, expressives modulations.

Constantin V s'arrêta, sa monture branla du col en un frétillement de ses caparaçons qui la revêtaient des oreilles

à la queue, traînante. Son globe oscilla, son épéc oscilla. Traversant un entourage de Dignitaires, les uns à la figure blette et grasse des eunuques, les autres aux lignes sévèrement labourées de plis des guerriers, il prit la tête et tout un monde le suivit lentement de l'Hebdomon regardé avec effroi.

Ce cortège paraissait sans fin. Après les Dignitaires, ce furent les Garder du Grand-Palais : d'abord les Scholaires, avec leur bouclier orbiculaire et leur hache d'or, sur une seule ligne ; ensuite les Excubiteurs, avec une lance d'or et un clibanion écaillé; enfin les Candidats, avec une épée d'or et une hache d'or. Ils marchaient en colonnes serrées, qui miroitaient de leurs armes offensives et défensives, suivis des gens de l'Arithmos et de la Varange somptueuse, des Myrtaïtes, des Buccélaires, des Maglabites, puis de ces autres : les Spatharocandidats et les Spatharocubiculaires qui étaient des Gubiculaires militaires, les agiteurs de fouets, bien d'autres Gardes, porteurs de massues et d'arcs, aux rangs barrés de cavaleries hennissantes dont les cavaliers avaient des casques pointus. Des orchestres les accompagnaient, composés de cymbales de fer et de bronze, de nacaires dont la percussion bondissait sur des rythmes aigus de balaleikas et d'éouds, suivant la nationalité des soldats, touchant à des races d'Europe, d'Asie et d'Afrique. Les Spathaires bordant la place, ils se rangèrent dans les voies avoisinantes, en un cumulus légèrement roux qu'étoilaient la pointe des lances, la délinéation des arcs mêlée aux soleils des haches et des épées d'or.

Sainte-Mère de Dieu ! Grand Pantokratôr ! Recevez

en votre sein, s'il en meurt, l'âme de Sepeôs, de Sepeôs qui va souffrir pour la Foi et être martyrisé pour la Foi ! O lézous, lézous, ouvre-lui tes bras puissants; donne-lui la force pour supporter la douleur ou gagner les supérieures Sphères, dont il verra les ruisseaux de lait, les Palais d'or, les forêts qui ne meurent jamais et sous lesquelles il se promènera, loin de l'Aspic et du Basilic, loin du Cavallin et de l'Excrémentiel qui va lui faire crever un œil et lui faire couper une main et un piedi

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Dense de ses Orthodoxes et de ses kaloyers, la foule stillait maintenant ces paroles, en navrance plus pitoyable encore, car approchait, au milieu de Maglahites qui le retenaient par des cordes attachées à ses pieds et à ses poings. Sepeôs, tête nue, Sepeôs, mal revêtu de sa cotte imbriquée de fer, la moustache retombante et la barbe, née durant la captivité, ombrant son fin profil. Tiré par les Maglabites, il avançait, et tous les yeux se dirigeaient sur lui en attendrissements qui ne se cachaient point, et qu'il ne voulait pas regarder. De très loin, la Sainte-Pureté, dont la grise et rose architecture s'érigeait mieux en le ciel aux teintes claires, lui apparaissait, et il la fixait, sous le soleil fonçant sur sa tête nue à la chevelure désordonnée. Une panégyrie en coulait, qui avait à sa tête Hybréas, dont le geste lent lui adressait des bénédictions, et était suivie de gens, parmi lesquels il reconnaissait des Verts, Solibas, Haraïvi. C'était Eustokkia sur son escabeau d'ivoire; c'étaient également Viglinitza et Oupravda. Sa forte tête penchée sur les épaules de son frère, Viglinitza lui faisait même des signes de dolent adieu, d'irrémissible départ, comme s'il eût du mourir du supplice qui l'attendait.

Il allait jusque sous l'ombre du palais de l'Hebdomon qui en cet endroit recouvrait un morceau des murailles, et où avait disparu Constantin V pour reparaître à la saillie de l'étage, le nez blanc sur sa barbe noire, le sarikion d'or ayant des lueurs d'or dont s'illuminait un entourage de Dignitaires avides des souffrances de Sepeôs. En bas, un billot se dressait sur un échafaud rouge dont le Spathaire gravissait les escaliers résonnants; un Maglabite le prenait par le col, d'une forte poigne, posait son bras tendu sur le billot, son poing fermé sur le billot, et un bourreau qui ne parlait pas et n'entendait pas, étant muet et sourd, tranchait ce poing d'un seul coup de hache large d'où aussitôt du sang dégouttait en une séparation de sa main coupée.

11 fermait les yeux, non sans revoir en son rayonnement rose et gris, la Sainte-Pureté d'où Hybréas lui envoyait ses bénédictions réconfortantes, dans l'énorme silence en-

vironnant. Les Verts, nombreux, avaient des mouvements de gens le voulant délivrer ; Solibas, comme si ce fût un jour de victoire ou de luttes, était hissé sur leurs épaules, avec le halo blanc de sa couronne d'argent doucement virotant sur la bleuité du ciel ; Haraïvi fonçait son mufle terrible ; Eustokkia relevait, comme un spectre, son lis rouge, et Viglinitza lui criait des paroles ardentes, entraînait Oupravda en un ébranlement soudain de tous. Mais Hybréas se retournait et des mots, sans doute d'apaisement, échappés de ses lèvres minces, faisaient s'arrêter chacun, pendant que reprenait l'immense, la ténébreuse lamentation :

— Grand Pantokratôr, lézous, lézous, que Sepeôs supporte courageusement son martyre-, s'il en meurt, recevez-le. Sphère du Monde, Source de Vie, féconde terre où le Bien naît à l'abri du MaW Que son supplice consacre la défaite de Constantin V et à jamais punisse le Patriarche mauvais et ses Oints pourris qui n'ont rien fait pour le sauver et ne sont pas ici, priant pour lui !

Menaces déguisées, visant le Pouvoir qui ne s'en émouvait, que Sepeôs n'écoutait davantage. Les bénédictions d'Hybréas lui étaient un baume certain dont le moignon rouge de son poing coupé se contentait. A présent, des bourreaux le soulevaient, le couchaient, la tête au plancher de l'échafaud, une jambe touchant au billot, et, en cette position, ce n'était plus l'Église des Vachernes qu'il voyait, mais, en renversement odieux, la Sainte-Sagesse, très au loin et à l'autre bout de l'horizon, ses neuf coupoles dont celle du milieu s'arrondissait, haute, sous l'énorme croix luisante, et son narthex aux neuf portes, son exonarthex de portiques entouré. Une panégyrie également en coulait, une panégyrie d'or et d'argent; des allégresses s'en évadaient en hymnes de triomphes proférées cruellement par les Oints ricanant de son supplice, qui signifiait la défaite de l'Orthodoxie, des Iconolâtres, de la Sainte-Pureté, du Bien enfin dont la victoire aurait été dans la personne d'Oupravda proclamé Basileus, et, lui, Sepeôs, eût tué l'Autokratôr. Mais cette vision déformante s'évanouissait vite. Un coup sourd; un ahan violent; une douleur, âpre,

puis la nuit. Un allégement se faisait à sa jambe privée de son pied coupé et qui saignait, saignait.

Soulevé, les bourreaux pesaient sur ses épaules, et ses bras, dont un sans main, et ses jambes, dont une sans pied, lui semblaient comme s'en étant allés. A nouveau tourné vers la Sainte-Pureté, il revoyait Hybréas, à la tête de ses immobiles kaloyers; dans le sillonnement de son escabeau d'ivoire, Eustokkia, qui lui tendait le lis rouge tel qu'une coupe de réconfort ; Solibas, sur des épaules de Vert J juché ; Haraïvi, qui, tendant le poing à Constantin V, plus terriblement fronçait son mufle ombré du couffieh et se carrait en sa dalmatique rapiécée; Viglinitza, qui vaguement s'étanchait les yeux et serrait Oupravda, ému, sur sa poitrine déjeune fille forte. Puis, au bas de l'échafaud, jusque dans la dispersion des voies du quartier, tous les Gardes, toute la foule ulcérée : des faces blanches, des faces brunes sous des bonnets pointus et des coiffures flottantes; des yeux attendris, des yeux colères, des yeux vivants; des bouches qui haletaient, des bouches qui se serraient d'eflroi ! Enfin les panégyries des Monastères priant doucement, se renvoyant des répons attristés, des répons qui étaient des Psaumes de mort; des invites à soufl^rir le martyre lui parvenaient distinctement. Brutalement, les bourreaux renversaient à demi sa tète; quelque chose de pointu et de brûlant lui trouait un œil, fouillait dedans, horriblement, malgré ses efforts pour échapper. Et alors, il retombait; il pantelait en du sang, le sien, dont le plancher de l'échafaud se baignait, et il n'entendait pas les lamentations de la foule s'ouïssant vivacement, les répons des kaloyers susurrés en bourdonnement ininterrompu. Il ne voyait pas des chandelettes partout s'allumer comme autour des cadavres; il ne voyait pas s'écouler cette foule et ces panégyries; puis refluer les tètes de chevaux des cavaleries ; les porteurs de massues et d'arcs ; les agitateurs de fouets ; puis virer la domesticité armée, les Maglabites, les Buccélaires, les Myilaïtes, les gens de l'Arithmos et la Varange; les Candidats, les Excubiteurs et les Scholaires dont le bouclier d'or, orbiculaire, se présentait sur une

seule ligne. De l'étage en saillie du palais de l'Hebdomon, Constantin V le regardait, en un penchement de son buste que toisonnait la barbe noire sous la courbe du nez blanc, et il ne le voyait pas. Il était «enlevé; une course évanouissante, sur des épaules rudes de Maglabites, lui faisait parcourir des espaces, à lui pauvre mutilé, des espaces dont en sa douleur il ne reconnaissait pas le dessin : des quartiers traversés de beaucoup de voies, oij s'attroupaient des foules applaudissant à son martyre, sans doute des Bleus, suivis de Rouges, fort contents; des façades de Palais, enfin le forum Augustéon avec son carré de portiques et sa statue de lustinien pour le descendant duquel il avait présentement un œil crevé, un pied et un poing coupés. Une voûte épaisse, des grincements de clefs en des serrures rouillées ! Un vertige d'escaliers plongeants; des corridors qui ne finissaient pas, desquels il avait à peine la sensation de l'allongement, puis un cachot, un trou d'ombre coupée d'une raie de jour gris, oii on le jetait, tout saignant, tout hurlant tout vivant encore malgré ses mutilations.

Les neuf portes du narthex de la Sainte-Sagesse s'ouvrirent, et une illumination intérieure de jour et de lumières de lampes retombant, de neuf coupoles, par des chaînes d'or, découvrit une humanité en ses vêtements et ses armes, avec des attributs de Puissance et de Force; une humanité sacerdotale et impériale, monastériale et militaire qui emplissait toute la basilique, des nefs latérales aux galeries; qui touchait aux voûtes, comme en envolements de foules que les baies des fenêtres enveloppaient de vagues ors. De l'ambon, coiffé d'un ciborion surmonté d'une croix, descendit le Patriarche; du naos, que bordait au fond le riche iconostasis, dont se voilait l'autel en le

sanctuaire éclairé de fenêtres continuant leur ronde aux deux conques voisines, des Oints, beaucoup d'Oints apparurent, de toutes les robes et de toutes les Eglises. Il y avait là des épiscopes africains, dont la peau, brune, le nez victorieux, l'air dur tranchaient sur des allures d'épisoopes macédoniens, blancs et clairs; des moines des Iles et de simples prêtres d'au delà du Danube, où ils catéchisaient des nations encore pénétrées de vieilles mythologies. D'autres sacerdotes, en grand nombre, faisaient un groupe compact, une sorte de nationalité, tel qu'un peuplement d'échassiers, sous leur coiffure tiarée où frétillaient des choses de lumière, dans l'encadrement de leur robe, de leur surplis, de leur étole, de leur dalmatique magnifiant d'extraordinaires et compliqués dessins qui mettaient des clartés de soir, des blondisseraents d'aurore par les métaux précieux de la trame. Au-dessus, un remuement de croix et de bannières piqua des éclairements fins de cierges, fusant bleus et jaunes jusqu'aux voûtes, d'où leur évanescence se fondit muettement. Une dislocation fit s'écouler les portions de cette humanité par les nefs, par le narthex, par toutes les issues, et ce tout, brusquement, s'éploya au dehors où une foule s'inclina, se signa, s'exhala en des allégresses parmi lesquelles c'étaient aussi des stupeurs.

Mais un ébranlement se produisait aussi en ce naos, un dais se mouvait par-dessus une figure terrible, un front au sillonneraent dur, des yeux constellants, un nez blanc, une barbe noire plaquée au sagion pourpre où, à l'épaule, s'agrafait une chlamyde toute d'or avec des broderies d'or. Une épée en une main, un globe en l'autre, dominant un buissonnement de haches et de lances d'or qui se brandirent, l'Autokratôr fila grandement suivi de ses Dignitaires, et se vida la Sainte-Sagesse qui, devenue plus énorme en le délaissement, évida mieux sa coupole centrale, ses coupoles latérales, isola davantage la lumière, laquelle se mélancolia, des lampes appeiidues, et mieux fit saillir, par l'abandonnement des encens, les Figurations chromées : des tètes gigantesques d'Anges au milieu

d'un triangle d'ailes ou sur fond d'or, légèrement vêtus, ailés, armés d'une pique et d'une épée; un lézous gigantesque, dont le narlhex intérieur s'ornait, assis en un trône au dossier surmonté de deux tiares, ouvrant un Evangéliaire, plongeant son regard bleu sur des Apôtres prosternés, sur des faces de Panaghias, plus bas, en des cercles d'or.

Cette émerveillante humanité s'ordonna en hiérarchies : d'abord l'Autokratôr et son armée qui attendait au dehors ; ensuite le Patriarche et les épiscopes d'Europe, d'Asie et d'Afrique, avec les moines et les simples prêtres. De l'exonarthex, elle obliqua sur le Forum Augustéon, enveloppa le Milliaire et la statue de lustinien, puis se dirigeai vers la Propontide, par une porte de bronze, le Monothyros, qui s'ouvrit sur un passage dallé bordant à droite le Palais isolé de la Magnaure. C'était dans les dépendances, du Grand-Palais, enfermé au delà par des murailles crénelées; à gauche, des jardins dévalaient jusqu'à la mer, et ces jardins se continuaient à droite, à la suite d'un massi d'édifices aux dômes recouverts de métaux et aux murailles de marbre s'animant de jour. Le passage dallé se brusqua, jusqu'à une intersection d'autres passages rayonnant de toutes parts, puis sinua une descente qui traversait un carrousel, le Tricanistérion, précédé de pelouses, où des chevaux couraient sous des coups de fouet de Gardes les montant. Bientôt s'offrit le palais du Boucoléon et, devant ce palais, un port protégé d'une double jetée que la belle, la fastueuse humanité bientôt occupa.

Leurs ombres allongées en l'eau plane, des navires approchèrent du quai : une haute triérès, à la poupe d'or et aux voiles pourpres d'un mât unique qu'une galerie ronde surmontait; d'autres triérès, qui virèrent sous des mouvements de rameurs dont on entendait l'ahannement; des dromons lents; des palandries lestes, qui trépidèrent de leurs focs à des souffles de la mer au loin se vautrant. Et des multitudes de monoxilones accoururent, sveltes, patinant comme des insectes d'eau, montrant des têtes de bateliers qui s'offraient à une Domesticité échappée

du Grand-Palais en costumes humbles d'individus ne comptant pas dans l'Empire d'Orient.

Emportés en des embarcations, d'étoffes traînantes chargées, l'Autokratôr et sa suite, le Patriarche et sa suite abordèrent les triérès et les dromons. Beaucoup de Gardes montèrent dans les palandries; les individus humbles de la Domesticité mirent le pied dans les prestes monoxilones. Toutes les rames s'élevèrent; toutes les rames retombèrent. Sur un commandement de Dignitaire, silhouettant sur la triérès somptueuse de Constantin V, la flottille alors dérada, courut au large, en une fuite de la côte qui s'atténua sous le soleil blanc.

— Toi ! Non, je ne m'étais pas trompé.

Haraïvi abandonna sa rame, tout saisi de satisfaction, pendant que sa barque plongeait de la proue sous un saut d'homme qui en prenait possession. Vêtu comme un Serviteur des écuries de l'Autokratôr, cet homme, avec importance et mépris, se frotta d'une main les favoris plats ombrant à peine son amaigrissement de face.

— Oui, moi, qui aurai 'les dignités comme en auront Palladas et Pamprépios; moi, Héraiscos!

— Toi, Héraiscos, qui sans doute avec eux as avoué Oupravda à Constantin V!

Et, sous son couflieh, Haraivi eut un ravinement profond de mufle, se roidit, prit les deux rames et d'une volée courut, à la suite d'autres barques, a|)rès la flottille qui se dirigeait vei s la côte d'Asie, vers Chalcedôn, à l'entrée du Bosphore, où pointaient des têtes de montagnes bleues. Héraîscos ne fit pas attention à cette colère d'Haraivi, car il continua, complaisamraent :

— Mais oui, car la cause d'Oupravda, que nous avons été les premiers à connaître, ne nous était pas profitable. Tu n'as pas voulu de nous et les Orthodoxes nous fermaient la porte de la Sainte-Pureté. Alors, nous avons tout dit.

— Et vous avez des dignités? dit Haraivi qui ralentit le vol de son embarcation dont les deux rames restèrent^ un instant en l'air.

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— Des dignités 1 oui et non, répondit Héralsr< 3. D'abord, pour avoir avoué Oupravda, nous avons reçu des coups de pied au derrière et des coups de clef sur le crâne. Puis, le Grand-Papias Digenis nous mit dans la Domesticité. Nous y sommes en attendant mieux. Palladas nettoie des légumes, et Pamprépios brosse des brides et des selles, au Grand-Palais, dans la Thermastra, à un étage inférieur. On n'y voit guère, on y voit noir et l'on y reçoit des coups de pied et des coups de clef du Grand- Papias.

Gela dut lui être pénible, car il s'arrêta, pour reprendre bientôt avec un évident contentement de son individu, calé au fond de l'embarcation, et un léger mépris pour Haraïvi qui ramait toujours ;

— Moi, je suis dans les écuries de l'Autokratôr. Je lave ses chevaux; je mets aux sabots de ses chevaux de la couleur pourpre et de la couleur d'or. Je peigne leur crinière et je couche sur des tas de foin et de fourrage. Je ne reçois pas autant de coups de pied et de coups de clef que Pamprépios et Palladas, parce que le Grand-Papias visite rarement les écuries de Constantin V.

Les rames fouillèrent rageusement les flots. Chose singulière, la barque fila, mais en s'écartant de la flottille maintenant en pleine mer, dont les coques avaient disparu, enfoncées toutes, ne laissant sur la surface ondée que les têtes de ses mâts, les angles de ses voiles et ses accastillages très hauts. La triérès de Constantin V filait la première, et leur pénorabraient l'Autokratôr et le Patriarche, tout d'or, tout de pourpre; l'un, couronné du sarikion et revêtu de la chlamyde; l'autre, coiffé de la tiare et chargé de la dalmatique, en penchement de sa personne épaissie. Des silhouettes de Dignitaires et d'Oints les entouraient; une adipeuse, gélatineuse individualité allait et venait sur la triérès, avec une coiff'ure tubulaire à plume de héron sur une tête blette, telle qu'une courge se balançant.

Héraïscos s'était tu. Son regard de Serviteur méprisant s*abandonnait sur Haraïvi, qui ramait et ne parlait pas, en la satisfaction d'avoir sous la main Héraïscos. Depuis la

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prise de Sepeôs et son supplice, il avait beaucoup réfléchi, Haraïvi, et ses réflexions l'avaient conduit à reconnaître que la Conjuration n'avait pas été ignorée par le Pouvoir, qui sut que Sepeôs devait, le jour des courses, s'emparer du cathisma à la tête des Spathaires et des Verts. Sans doute, Constantin V avait eu l'éveil de cette tentative, d'abord, des aveux d'individus ayant intérêt à appeler son attention sur Oupravda; ensuite, par des recherches vives, un espionnage sérieux de Sepeôs qui, confiant et téméraire, s'était trop ouvert. Déjà Héraïscos, Pamprépios et Palladas connaissaient le secret de naissance de l'Enfant sclavon ; ils furent même les premiers à le connaître à Byzance, où ils étaient toujours aux écoutes de ce qui se disait et faisait, dans l'espoir de se tailler une profitable situation. Si lui, Haraïvi, plutôt que de les suivre lorsqu'ils l'engagèrent à se joindre à eux, s'était d'abord ouvert à Hybréas, par un coup d'illumination digne de sa nature enthousiaste, c'est parce qu'ils avaient une réputation honteuse d'individus mal famés, une réputation faisant tache sur ceux qui les entouraient. La Sainte-Pureté leur avait été fermée le jour où Hybréas engagea les Orthodoxes et les Verts à soutenir la cause d'Oupravda. Pourquoi n'auraient-ils pas ouï ses paroles, et ne les auraient-ils pas répétées à Constantin V ? Depuis ce jour-là, ils avaient disparu. Alors, une intuition avait suggéré à Haraïvi de se porter, avec son embarcation, vers la Domesticité du Grand-Palais, qui devait suivre TAutokratôr et le Patriarche au Palais d'Hyria, sur la côte d'Asie, où le Synode-Saint allait proclamer l'Iconoclastie, la guerre aux Eikônes, la persécution de l'Orthodoxie pour la ruine du Bien et le triomphe du Mal. 11 espérait voir Palhidas, Pamprépios et Héraïscos, ou l'un des trois, pour les châtier, les noyer, s'il se pouvait.

Et, sans confesser ce projet à Hybréas, sans en parler h Oupravda, à Viglinit/.a, à Eustokkia, à Solibas, à des Verts tout à fait acquis à la Conjuration, à des Orthodoxes désespérés d'avoir été vaincus presque sans combat, il avait ramé vers le port du Boucoléon, attendu l'embarque-

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ment de rAutokratôr et des siens, laissant passer les heures lentes au cadran solaire du Palais tirant son nom d'un lion et d'un taureau se battant obstinément sur son seuil. Enfin, il avait aperçu Héraîscos, au milieu de la basse Domesticité de Constantin V. Alors il s'était offert, et Héraîscos, par orgueil de sa ridicule dignité, avait mis le pied dans son embarcation qui fila vite par la haute mer.

Maintenant celui-ci s'était redressé, rompant le silence, et son col très fier soutenant sa tête maigre, son encéphale étroit d'homme à peu près abruti :

— Je ne suis que peigneur de crinières et peintre de sabots des chevaux de l'Autokratôr, je ne suis que laveur de ses chevaux, il est vrai ! Mais plus tard, en avouant d'autres Conjurations, j'aurai d'autres dignités. Je serai sûrement Protocynège, car je sais dompter et diriger les bêtes; je soignerai les bêtes et les faucons de Constantin V; j'aurai le commandement de ses chasses, et je tuerai beaucoup d'animaux. Je suis très heureux, oui, très heureux d'être dans les écuries de Constantin VI

Les navires voguaient en bruits de rames dont le scandement faisait une chute blanche d'eau qui écumait. Des oiseaux de mer voletaient au-dessus. Derrière, Byzance s'atténuait ; les coupoles de la Sainte-Sagesse, arquant pardessus le ras des murailles, s'enfonçaient comme en bloc, mollement; plus loin, des Églises mettaient la gibbosité de plomb, de cuivre ou simplement de marbre de leur toiture surmontée de croix d'or, autour desquelles des cigognes gyraient. Mais, vers l'Asie, vers le Bosphore, l'accentuation des choses mieux s'ofïrait; des végétations s'érigeaient, des Palais et des Monastères en bossuaient l'horizon, et la Propontide cyanurée, introublée, éclairante, s'affalait, embrassée par des rivages qui allaient jusqu'à la ténébreuse mer Gimmérienne, en poursuite de somnolentes baies faisant face à celles de l'autre côté du Bosphore, où c'étaient des villes qui dormaient en de l'azur.

Haraîvi, retourné à demi, présentait son dos à Héraîscos. Sa dalmatiaue extraordinaire avait maintenant des déchi-

qiietures de tapis cousus avec un gros fil roux ; une tète de lion informe, de face vue, avec, aux deux bajoues barbelées de poils droits, d'inermes roses achevant une tige roide comme du bois. Héraiscos frotta les favoris plats de sa face, et, très intéressé à voir cela :

— Si tu abandonnais Oupravda, dont nous t'avons appris l'existence, tu aurais une dalmatique plus belle, ;.vec des dessins qu'on admirerait partout. Quoique le Grand-Papias m'ait rais aux écuries, j'espère avoir de beaux vêtements, un bonnet d'or et une verge d'argent, car je mènerai sûrement les chasses de l'Autokrator et j'élèverai ses aigles et ses faucons. Et, lorsqu'il se rendra à son Palais d'Hyria, ou ailleurs, je marcherai avec des Candidats tels que ceux de Digenis, et ils m'obéiront, parce que je suis Protocynège !

Absurdement il riait, mais Haraîvi grommela, ne répondant pas, avec des regards vers la flotte qui déjà touchait au rivage d'Asie, en l'approche droite des montagnes dont le dos et les têtes barraient le ciel bleu, un ciel de sardoine impénétrée. Maintenant, isolée, la barque faisait un point noir, à peine remué par les deux rames alternativement abaissées et relevées, pendant que les oiseaux de mer tiraient de l'aile, au-dessus.

— Cet Oupravda^ nous avons cru un moment qu'il pourrait être Autokratôr parce qu'il a du sang de lustinien. Mais il ne le sera pas, car sa Conjuration a été découverte par nous. Et toi, Haraîvi, toi qui n'avais qu'à nous écouter au lieu de nous fermer la Sainte-Pureté, tu ne seras rien, pas même nettoyeur de légumes, brosseur de brides et de selles, peintre de sabots, peigneur de crinières et laveur de chevaux I

Héraîscos rit plus fort, grossièrement, et Haraîvi rama rageusement. Enfin, il ajouta :

— Je t'avais deviné, i'alladas et Pamprépios t'avaient compris. Tu nous as écartés d'Oupravda parce que sa sœur Viglinitza t'agrée, et que tu espères l'épouser, son frère proclamé Autokratôr, Mais noni Tu n'auras pas Viglinitza, parce qu'Oupravda, étant un faible enfant, ne

deviendra pas Basileus et qu'il ne s'unira pas à Thelladique Eustokkia, comme nous l'apprirent les Aveugles, le jour qu'ils entendirent Hybréas parler, à la Sainte-Pureté, de la Conjuration.

— Il conquerra l'Empire, et Viglinitza sera bien la sœur d'un Basileus!

C'est d'une voix étouffée, mais assez brève pour arrêter le rire d'Héraïscos qu'Haraïvi répondit. La flotte dégorgeait l'Autokratôr, le Patriarche, les Oints, les Dignitaires, l'armée, la haute et basse Domesticité, et des clameurs saluaient là-bas ce débarquement. Alors, la barque d'Haraîvi s'éloigna décisivement, tira vers la haute mer, malgré Héraïscos tout à coup inquiet, qui nerveusement se frotta les favoris plats de sa face, maintenant labourée de plis. Et il n'était plus orgueilleux; il ne gardait plus son grand air d'importance ; encore moins se complaisait-il à rire du Nabathéen, de l'humble sémite à la dalmatique rapiécée. Il ne l'alléchait plus d'espérances de dignités quelconques; il ne lui exprimait plus son propre désir d'être Protocynège. Il ne lui parlait plus de Viglinitza, d'Oupravda et d'Eustokkia. Pressentant quelque chose de terrible, il se leva. La barque eut un ressaut subit, un inéquilibre qui la fit pencher toute du côté d'Haraîvi.

— Ce que je t'ai dit est faux! J'ai voulu m'amuser, t'amuser. Je n'ai avoué l'existence d'Oupravda qu'à toi. iSi je suis de la basse Domesticité, c'est que je suis esclave, c'est que le Grand-Papias me bat, comme il bat Pamprépios et Palladas qui ont gardé le secret du Sclavon. Retourne, retourne!

La barque oscilla. Du flot irrupta, inondant l'embarcation qui s'enfonça sous le barbotement désespéré d'Héraïscos. L'ancien montreur d'ours et de chiens cria lamentablement :

— Sauve-moi, Haraïvi! Tu es mon frère, mon père. Je ne trahirai plus Viglinitza; je n'avouerai pas l'union de l'Helladique Eustokkia avec le Sclavon Oupravda, comme nous l'apprîmes des Aveugles et le confessâmes au Grand- Papias qui nous bat.

Alors Haralvi pl-ongea, reparut, et, le corps dans l'eau, secoua de ses deux mains sa barque, en fit choir Héraîscos qui sombra, ne sachant pas nager, le dos misérablement plié, les coudes collés au corps. Sa face blême, le trou de sa bouche ouverte, ses yeux égarés émergèrent un moment avec ses deux doigts écartés. Tout en nageant tranquillement, Haraïvi remit sur quille sa barque, la vida de l'eau qui y avait pénétré, remonta, silla sur la Corned'Or où (\ef gens s'intéressaient à des mouvements de navires. 1 1 amarra son embarcation en face de la Porte Kharsias, remonta le rivage, séchant au soleil sa dal-

matique rapiécée, son coulfieh de Nabathéen, sa mauvaise tunique à peine tombant sur ses jambes nues. Sous le palais de l'Hebdomon, sous sa façade qui regardait la Corne-d'Or, il vit Sabattius-accroupi devant des pastèques. Nombreuses, ces pastèques, en tas élevés, atteignant son buste qui par derrière disparaissait. Autour, des écorces traînaient, vertes, avec des restes de pulpe rose et des dispersions de pépins noirs. Quelquefois un Byzantin se dirigeait vers Sabaltius qui, sans se lever, prenait une pastèque, enfonçait en sa chair tendre, d'où du jus coulait, un méchant couteau de fer, tendait à l'acheteur le fruil qu'il dévorait, la face plongée en son ventre ouvert. Il jetait ensuite une menue monnaie en une sébile de bois, emplie d'autres pièces, (|ue le marchand de pastèques regardait avec un regard de dément, tout remué de désirs.

Maintenant roidc au soleil qui en enflanibait les dessin»», la dalmatique d'Haraïvi dut resplendir, car Sabattius lui cria :

— Sainte-Mère de Dieu, toi seul, Haraïvi, possèdes une telle dalmatique. Quand le lézous voudra me rendre riche par la vente de mes pastèques, je m'en ferai faire une semblable. Tu m'admireras et me prendras dans ta barque, à moins que tu ne deviennes un Dignitaire de cet Oupravda dont on parle tant et que la Sainte-Pureté protège, avec les Orthodoxes et les Verts!

— Nous serons peut-être suppliciés, répondit Haraïvi, car le Synode-Saint va décréter sûrement la destruction des Eikônes et nous nous opposerons à ce décret. Le Bien est fort, mais le Mal l'est aussi; nous souffrirons avant que celui-ci soit vaincu. Mais Oupravda sera Basileus, ou bien un fils de sa race, et l'Empire d'Orient, régénéré, n'aura plus à subir un Autokratôr qui se sert des aveux d'un Héraïscos pour arrêter notre Conjuration.

Et il partit, haussant les épaules, sans que l'eût bien compris Sabattius qui se mit longtemps à considérer sa dalmatique, toute luisante de loin au soleil.

C'était le Palais d'Hyria, sur la côte de Chalcédôn, dont Li façade regardait la mer maintenant violée, au seuil du rivage, par les triérès reposant en l'air la ligne de leurs rames, par les dromons dont l'accastillage s'allurait en fortifications, par les palandries et les monoxilones sur l'eau patinant en sveltesse de libellules sur des verdissements de marécages, avec des ombres grises, des ombres chromées, se traînant à l'entour. Constantin V et le Patriarche en tête, les Oints et les Dignitaires en queue, toute l'irradiation, autour, de la Domesticité et de l'Armée sous l'animation ponctuante de croix et d'étendards, qu'avaient transportés la flotte et les barques qui s'étaient prêtées au transport, se dirigèrent vers le Palais. Les uns envahirent les salles, et les autres se répandirent dans les

jardins, spacieux, montueux, une merveille impériale en un creux de terres où tout poussait, débordait, émanait de rêves et de fleurs que la salure de la voisine mer certainement pérennisait. Bientôt les Dignitaires et les Oints s'éloignèrent: un bourdonnement fusant d'un des étages de l'édifice dont la co* lonnade, rouge, encadrait des fenêtres aux tapisseries plongeantes, décela leur pré sence plus haut, comme si le débarquement de personnages qu'accomj)agnait une armée devait aboutir à une assemblée tout à fait étiange, une assemblée où se discuteraient des choses sérieuses avec la gravité de gens d'eux-mêmes sûrs.

L'Autokratôr et le Patriarche allaient gravir l'escalier menant au portique qui précédait le Palais, un portique à décoration polychrome sous une coupole lamée d'or; comme d'instinct, ils s'arrêtèrent, retournés à demi, ûice à face, muets, l'œil suggestif. Constantin V avait rejeté la chlamydo par-dessus ses épaules ; sur un mouvement de tête, le sarikion se déplaça, eut une pose légèrement goguenarde frisant avec la majesté de sa face dure à la courbe du nez fort. Et le Patriarche, aussi, eut le même mouvement qui lit glisser sa tiare pointue sur une oreille, découvrit un coin rose de crâne vieux, et donna à sa personne quelque chose de sautillant et d'élastique sous l'épaisseur carrée des vêtements dans lesquels il marchait comme affaissé. Son bâton sacerdotal, aux trois croix gratinées, arma son bras hors de la dalniatiquo, une dalmatique rattachée au col par des agrafes de rubis et de saphirs, s'évasant par en bas, sèche et pesante, collant à sou dos une tapisserie où

toute une scène évangélîque s'harmonisait en un cercle dont cette partie de l'individu restait dévorée : la DormitionI La Vierge nimbée, étendue sur un lit bas, en élargissement d'amphithéâtre; des hommes et des femmes pleurant, s'agenouillant ; des Anges flottant en de l'air solidement tramé, et, au-dessus, un dôme de ciel pareil à un baldaquin d'autel. Le globe et l'épée n'abandonnant plus ses mains, Constantin V s'impavida, sans doute en une compréhension que le Patriarche l'invitait à un entretien. Alors, d'un groupe de Dignitaires quelqu'un avança. La tête de courge de Digenis pendulina; se poussa son ventre cérumineux jusqu'à l'Autokratôr qui lui tendit le globe, gravement, se mit l'épée en un fourreau accroché à un baudrier lamant d'un semis de perles le sagion , mit ses deux mains libres dans la ceinture serrant ce sagion, et, à ses côtés le Patriarche marchant, laissa là l'eunuque qui s'inclinait.

— Il est bien vrai que tu aies raison, Patriarcalité ? Constantin V parlait ainsi, dans le penchement du sari-

kion bombé en dôme minuscule que le vent aurait fait choir à demi. Les deux mains en la ceinture, il entraînait l'Oint considérable loin du Palais dont les toitures perçaient des végétations grasses, des moutonnements d'arbres légèrement ondulant aux fraîchissements de la mer. Et il gardait un sourire plissé, presque de mépris, en tous cas fait d'autorité temporelle, malgré que le tout de sa face vivante eût plutôt de la débonnaireté, qui se devinait à un coin de ses yeux, à une douceur gravide de la voix

— Sans doute que si ton Autokratie n'a pas suggéré à obéir les membres du Synode-Saint, ils délibéreront autrement que tu ne l'as désiré. Ma Patriarcalité en a pressé plusieurs qui te seront acquis. Mais les autres, ahl sais -je trop I

La demi-ouverture de leur bouche indiquait une question, qu'ils se voulaient poser, une question hésitante, une tâtonnante question. Le Patriarche eut un écart de son bâton sacerdotal ; l'Autokratôr sortit une main de sa ceinture

— Et l'Hégoumène Hybréas, Autokratie?

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— Et THégouraène Hybréas, Patriarcalité?

L'Oint eut de petits yeux ronds qui évitèrent le regard, devenu extraordinairement flamboyant, de Constantin V. Et ce regard n'était plus débonnaire; la voix de l'Autokratôr n'avait plus la douceur gravide de tout à l'heure. Il marchait avec un léger haussement des épaules; le Patriarche le suivait, évidemment anxieux, ne s'attendant pas à ce qu'il prît tant d'intérêt à Ilybréas.

— Et l'Hégoumène Hybréas, Patriarcalité? Et l'Hégoumène Hybréas ?

— Ah! cet Hégoumène, Autokratie; cet Hégoumène! Encore un silence; quelques pas hasardeux parmi les

végétations que bordaient, des acuités de leurs feuilles, d'énormes cactiers. Dans ces jardins qui ascendaient, des sycomores et des oliviers poussaient de terre, en géantes chevelures de têtes qu'on ne voyait point, et la mer asiatique soudée à la mer européenne aplanait par des trous de verdures s'échevelant, sillonnée de triérès et, comme un champ bleu, labourée par des dromons dont l'avant figurait un soc. Des oiseaux blancs colimaçonnaient pardessus, en spires qui ne finissaient plus, depuis l'étendue apparaissante des eaux jusqu'à la concavité du ciel très pur, très azuré, où au milieu c'était le soleil en une irradiation de lampe immobilement se consumant.

Enfin, le Patriarche parla, avec des renâclements en sa voix de vieillard châtré, car il l'était réellement, et cela se devinait rien qu'à ouïr cette voix, pointue, aigrelette; à voir le blettissement de la face molle, le tremblement élastique du buste, la longueur ridicule des bras, la largeur de la croupe qu'il toitillait sous la dalmatique roidie :

— Cet Hégoumène Hybréas, qui est mon Frère-enlézous, — un si^iie de croix! — nul ne le connaissait, il est vrai, mais l'Eglise monastique de la Sainte-Pureté est mère habituelle de pareils rebelles. Souviens-toi, Autokratie, que depuis des siècles la Sainte-Pureté est ennemie des pouvoirs temporels et même spirituels, comme celui de ma Patriarcalité, qu'elle combat au nom de sa doctrine du Bien parce qu'elle voit en eux le Mal. Comme si le Mal

ne résidait pas en la révolte contre les Basileus et les Patriarches que le Théos a institués pour guider les humains, punir les humains, récompenser les humains. C'est un hérétique, mon Frère-en-Iézous Hybréas, — autre signe de croix! — c'est un hérétique I La doctrine du Bien fut condamnée en la personne de Manès qu'un Basileus persique écorcha jadis vivant : sa peau, bourrée de paille, resta ballottée à des portes de villes, exposée à des railleries d'enfants, à des crachats de femmes, à des jets de pierres et d'immondices; ses partisans décollés, aveuglés, torturés, troués de coups de lances et lacérés. Et maintenant, manifestement, la Sainte-Pureté a repris cette doctrine, qu'elle voile sous l'adoration des Eikônes. Mon frère Hybréas la veut imposer à l'Empire d'Orient, et l'imposera sûrement, moi, Pasteur-des-Ames-en-Iézous, je te le déclare, à moins que tu ne le veuilles, Autokratie, à moins que tu ne le veuilles!

Il ne lui avouait pas que ce qu'il visait en Hybréas n'était pas seulement l'Hégoumène rival, l'Oint au vêtement violet de la Sainte-Pureté, mais le sectateur de cette doctrine du Bien dérivant moins du lézous que de Manès, ce légendaire, et inquiétant, et énigmatique Manès dont l'apostolat avéra un concept pur de race aryaque qu'avait, en christianisme sémitique, transmué le Crucifié de ludée. Et cette façon de voir, assez étrangère au Basileus comme à tous ceux qui l'avaient précédé, trop englués dans le conflit des races, était traditionnelle dans le Patriarcat byzantin. La Sainte-Pureté était un plant greifé au tronc chrétien, un plant aryaque, lui instillant lentement de sa sève manichéenne, laquelle se forma des énergies venues d'un rival du lézous, un Bouddha de la Haute-Asie, sorte d'incarnation anachorétique dont l'enseignement, dégagé des Puissants et des Forts, portait sur une incroyable, intangible perfection des individus. Ce Bouddha rendait riches ses disciples de secrets étonnants, [comme, par exemple, par des efforts d'individuelle volilion, de les ^ faire se transiter d'un espace à l'autre, d'extérioriser un fluide de leur personne, de réveiller et d'endormir objec-

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tivement au moyen de signes des doigts, de pressions des mains, enfin d'expliquer la Nature naturante, en ses causes et fins, le Cosmos étoile, la Matière obscure ou lumineuse, comme le produit d'un mouvement éternel, mécanique, harmonieux, duquel le dirin Bon Vouloir sémitique était exclu. Ce n'étaient donc pas simplement deux Eglises combattant pour la prééminence temporelle, la Sainte-Pureté et la Sainte-Sagesse! mais deux Forces religieuses, deux Races, deux Concepts mutuellement s'éliminant, chacune ayant besoin, pour la définitive victoire, de dynasties qui s'extermineraient à leur profit.

Le Patriarche soupira, porta le bâton sacerdotal à sa poitrine, eut des geignements, en l'attente de la réponse du Basileus Autokratôr. Mais le Basileus Autokratôr écoutait silencieusement; le Basileus Autokratôr ne perdait aucune parole du Patriarche que de temps à autre il se contentait de regarder de ses yeux devenus fauves. Alors, le Pasteur-des-Araes-en-Iézous reprit :

— Tant que l'Hégoumène Hybréas enfermait en la Sainte-Pureté l'enseignement de sa fausse doctrine qui justifie les Eikônes et continue la Vie par les Arts humains, ainsi qu'il le dit, il n'y avait pas dangers graves. Mais ce qui est véritablement une inspiration de l'Hadès, à laquelle mon Frère-en-Iézous, — signe de croix lent, avec des soupirs le coupant 1 — s'est laissé aller, c'est d'avoir fait de l'enfant appelé Oupravda, qui descend, paraît-il, de lustinien, l'étendard de sa révolte contre ton pouvoir et le mien; d'avoir rallié pour lui les Verts jusqu'à présent immobilisés par les Aveugles, et de vouloir unir la petilcfille de ces Aveugles, qui est Helladique, à cet enfant, qui est Sclavon. Nous avons, il est vrai, brisé la Conjuration en suppliciant le Spathaire Sepcôs, mais cela ne suffit pas. Les nouveaux païens delà Sainte-Pureté et des Monastères qui partagent son erreur se réuniront aux Verts que tu n'as pas atteints, — et ils sont nombreux ! — Oupravda réveillera les instincts de sa race, et Kustokkia apportera à la révolte l'appui de ses trésors et celui, fort, celui, solide, de la sienne, helladique. Alors, Sclavons et Helladiques

régnerontà Byzance, et non toi, qui es né d'Isauriens, qui es appuyé aux peuples de l'Asie basse et que ma Patriarcalité défend, avec les hauts Oints de notre Eglise, les Puissants dans le sein de lézous qui éternellement dominera, comme son titre de Dominateur l'indique bien!

L'Autokratôr commençait à s'intéresser aux suggestions du Patriarche, bavant d'abondance, et flatteur, et douceâtre en ses paroles aiguës. Le coin de débonnaireté de ses yeux reparaissait rien qu'à l'entendre parler de l'enfant Oupravda. Et il secouait la tête, il balançait ses épaules, d'un air douteur, quand l'Oint châtré lui proposait des sous-entendus de supplices contre Hybréas. II semblait être sûr de lui, de sa Puissance et de sa Force; ne pas craindre un enfant, ne pas craindre un prêtre; même il gardait une commisération pour celui-là et une indifférence pour celui-ci. Puis, en lui, obscurément, des choses levaient. Lui, avait un enfant, de l'âge quasi d'Oupravda, qui serait un jour Basileus Autokratôr; pourquoi, par avance, l'accabler de haines et de désespoirs en suppliciant le Sclavon et ses partisans? Ne valait-il pas mieux

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être indulgent; ne valait-il pas mieux laisser s'épuiser trelle-même la Conjuration, quitte à frapper sur ses véritables auteurs et non sur un être faible, comme l'était sans doute cet Oupravda? Quant à HyLrëas, au fond, il avait raison : il y avait un Bien, il y avait un Mal ; en étant avec le Bien, commettait-il le Mal? Entre lui et le Patriarche, c'était fine guerre de prêtres, de Frères-en-Iézous! Et, d'une certaine largeur sjiéculative, il tenait à amnistier chacun, quoiqu'il fût vaillant homme, sanguinaire à ses heures ; mais un besoin de sécurité, une sorte de superstition, commune chez les Puissants et les Forts, le secouait en pressentiments de la famille qui viendrait de lui, que les Helladiques unis aux Sclavons martyriseraient, que les Iconolâtres démembreraient plus tard s'il les martyrisait et les démembrait maintenant. Il ne cachait pas une certaine mésestime pour le Patriarche qui, le suivant, en une mollesse de sa marche d'eunuque, renâclait de sa voix pointue et disait un semblant de prières en nasillement

aigu-

— Je t'ai fait châtrer, comme j'ai fait châtrer Digenis,

comme j'ai fait châtrer beaucoup de mes Dignitaires, pour me servir! Je t'ai nommé Patriarche pour suivre mes ordres et agir comme je dois agir!

11 n'ajoutait pas autre chose, peu désireux de découvrir son âme à ce prêtre bletti, à ce prêtre qui lui conseillait des choses de massacre et de mort sous de doucereux appels à son Pouvoir. Le Patriarche traînassait sa croupe, et répondait :

— Le Grand-Papias Digenis a sauvé ton sarikion en découvrant la Conjuration et en en recherchant les auteurs. Tu as bien fait de le châtirr, car son absence (ie virilité ne lui donne d'autre ambition que celle de te servir. Il ne peut avoir de passion humaine, et ton Pouvoir profite ainsi de sa dévirilisation. Moi aussi, châtré que je suis, nulle passion humaine n'entrave mon ambition de remlre incontestée ta puissance et celle de l'Iconoclastie. Eunuque, comme tu m'as fait, ma pensée est froide; elle ne voit point la nécessité des Arts humains dans l'Iconolâlrie ; elle

n'aperçoit pas des symboles et des philosophies en eux. L'Eglise du lézous lui apparaît comme à ta race, simple, une, solitaire dans le ciel ne parlant pas. Ma dévirilisation m'a ôté tout paganisme de l'âme, et c'est pourquoi je ne veux pas des races helladique et sclavorine, païennes encore malgré leur Orthodoxie. Aussi, t'inciterai-je toujours à dépeupler de leurs Eikônes les Églises et les Monastères, à punir leurs adorateurs, surtout à frapper mon frère Hybréas qui suscite contre toi les Verts et les Orthodoxes en leur présentant l'enfant Oupravda, uni à Eustokkia, comme leur futur Basil f^'^-

Il était amer, il était mauvais en son intelligence appauvrie par la castration. Il semblait regretter, quoiqu'il n'en témoignât, la perte de son sexe, dont par courtisanerie il se glorifiait, frappant même de son poing gras la place 011 il avait été, jadis. Et le Basileus, obliquant brusquement vers le Palais d'Hyria, probablement fort ennuyé de l'entendre ainsi parler, de se sentir engagé en une aventure de prêtres qui le conduisait au Synode-Saint, pour l'entraîner à une grande persécution d'Iconolâtres, le Patriarche suivit très ardent, très violent, sa croupe tortil^ lant de fureurs qu'il ne celait plus :

— Tu le sais, une visible indépendance a constamment régné à la Sainte-Pureté, que d'infernales malveillances veulent opposer à la Sainte-Sagesse, parce que la Sainte- Sagesse a été désignée dans les temps et jusqu'à la consommation des siècles comme la tête de la Chrétienté. La Sainte-Sagesse soutient le Pouvoir des Basileus, parce que tout Pouvoir émane du Théos. La Sainte-Pureté ne veut ni du Pouvoir des Basileus, ni de la prééminence des Patriarches qu'elle dit émanés du Mal. Au nom du Bien, elle prétend dominer sur les âmes, comme si les âmes, peuvent l'être sans les corps ; elle prétend que le règne du lézous est contraire au règne des Basileus et des Patriarches. Elle veut l'égalité, la Sainte-Pureté, l'égalité entre tous. N'est-ce pas contraire à l'ordre des choses divines et humaines? Et si tu vas entreprendre le combat contre l'Iconolâtrie, n'est-il pas nécessaire que tu frappes les fauteurs

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d'hérésies, comme mon frère Hybréas, dont la dangereuse intelligence, par moi étudiée longtemps; la hasardeuse indépendance, par moi devinée, désire faire riiuinble, le faible et le pauvre égaux aux fiers, aux forts et aux riches. Cet Hégoumène ne reconnaît pas tes lois; cet Hégoumène trame les conjurations; cet Hégoumène rêve d'appeler des millions de Sclavons et d'Helladiques à l'assaut de Byzance d'où il te chassera et me chassera avec l'Eglise riche et le Pouvoir riche. Donc, après le Synode-Saint qui va condamner l'adoration des Eikônes, ton Autocratie arrêtera les fauteurs de troubles, les fomenteurs de révoltes. Tu dompteras les Sclavons unis aux Ilelladiques ; tu puniras mon frère en lézous, Hybréas ; tu ])uniras Oupravda; tu puniras Eustokkia; tu écraseras les Verts et les prétendus Orthodoxes qui se prêtent à ces complots. Tu démoliras la Sainte-Pureté. Ma sainteté t'absoudra du sang qu'il te faudra verser et de la destruction de l'Eglise monastique où officie Hybréas, de cette église rivale de la Sainte-Sagesse, et ton règne sera glorieux dans la suite des siècles, et ton nom sera béni, et mes autres frères, qui ne veulent pas suivre les erreurs de la doctrine du Bien punie jadis en la personne de Manès qu'un j)uissant Basileus écorcha vivant, mes autres frères le louangeront, te vénéreront, te soutiendront dans les âmes et les corps I

Ils pénétrèrent dans la salle, et les assistants s'inclinèrent, et ce fut comme l'abattement d'un vol de tapisseries et de parements; un grand mouvenient de têtes touchant presque le sol. On se releva. Des prières se lirenl; génuflexèrent beaucoup sous les imperturbabilités d'yeux de Constantin V et du Patriarche, voisinant en des trônes de marbre blanc où, au dossier évasé, s'ébattaiiMit deux cygnes blancs, et, aux bras, des Archanges blancs, des

Archanges présentant leur poitrail blanc écaillé d'une armure bouffie aux seins. Tous les épiscopes, les hégoumènes, les archimandrites, les éphimérios, les papas simples, reposaient en des stalles de chêne, sur deux rangs s'enfaciant en un carré fermé par deux rangs de Dignitaires debout, mettant sur cet horizon d'Oints aux mitres, aux bonnets ou aux crânes nus très miroitants allumés, léchés par les chandelettes usuelles, des coiffures tubulaires, des toques pointues traversées de plumes droites, des calottes rondes ourlées de grosses pelleteries ou de toisons de brebis, teintes Jfinement, sous lesquelles c'étaient des têtes froides, des têtes grimaçantes, des faces plissées, des faces de singes qui, branlantes, avaient des regards mauvais et des remuements de lèvres prêtes à courtiser l'Autokratôr et le Patriarche, celui-ci dominant tout d'un air glorioleux. Surtout les Oints se profilaient, très intéressants. Les uns étaient comme glaireux, avec des roulements d'yeux sur leur barbe, un teint de peau d'individus sanguins prouvant qu'ils mangeaient beaucoup et buvaient beaucoup; des ventres débordaient là, en rotondités qu'un coup de pied appliqué à même eût crevées amusamment. Les autres étaient maigres et secs, comme taillés en des souches de vigne, et leur personne gardait justement le ravinement dur, les nodosités noires des souches; quelque chose de néfaste et de cruel émanait d'eux qui était tout eux. Mais d'autres, ni chair ni poisson, étaient gais, avec des rictus gais et des cillements gais, seulement par instants, pour reprendre vite, comme un jour nuageux mais pas assez pour que le soleil ne s'y montrât, des mouvements de crâne triste, des remuements de nez triste, des sourires tristes, suivant que Constantin V ou le Patriarche les regardait, et selon la façon de les regarder.

Beaucoup, à leur stalle, restaient comme pétrifiés : les yeux à la voûte de cette ^alle qui était carrée avec, à ses six cotés, six absides, dominées par des coupoles s'éyidant sous de traînantes draperies qui glissaient sur des tringles d'argent pour laisser passer des gens venus de lointains

couloirs traversés de jour blanc. Et ceux-là gardaient un air de modestie et de force obscure, côte à côte d'autres qui plongeaient du nez en des Evangiles lus lentement, fermés doucement avec des signes de croix fervents dont les Oints riches, les Oints puissants souriaient en leur barbe bien peignée.

Des hymnes, vivacement; chacun debout. Un traînaillement d'orgue d'argent derrière une tapisserie d'abside, qui s'ouvrit, montra un autel bas, une table de Sacrifice avec les Objets saints : croix, calice, linge, ostensoir, lampiers, pour la transmutation du sang de lézous, de la chair de lézous par l'odieux Patriarche opérée. Il avait quitté son trône de marbre blanc, et il allait et venait, élastiquement gras ; sa voix aigrelette l'appelait, ce lézous ; le suppliait de descendre en le pain et le vin sacrés pour se faire manger et boire là dedans. Des lueurs demissoires, à la voûte de l'abside, s'accrochaient à sa tiare d'or : le morceau de soleil d'une fenêtre suçait son oreille d'eunuque, rose comme une pourriture de viande, son noz remuait, ses yeux suaient et par instants rencontraient ceux, à un coin de la salle, du Grand-Papias Digenis, balançant sa tête sphérique et luisante, sur laquelle lubulait la coiffure à plumes de héron. Il semblait que le Patriarche travaillât dur et eût hâte de repos, sans sexe qu'il était et privé d'émotions d'àme qui, durant la Messe helladique, faisaient pleurer les humbles papas, entrevoir aux humbles papas le lézous transfiguré, auréolé, en eux descendant. Enfin ce fut achevé, le rude labeur! Il reparut tout rayonnant, radi|)euse face sudorante, les yeux cruels répondant à ceux, narquois, de Digenis; il reprit son trône de marbre blanc à côté de celui de Constantin V; il s'affala, souffla, avec des borborygmes de son ventre ondulant mal. Puis à nouveau sur ses pieds plats, le bAton patriarcal en main, la tiare droite, sa voix de châtré dit :

— Le culte des Eikônes, potït l'anathème duquel il avait réuni le Synode-Saint, les Oints (rEuroj)e, d'Asie et d'Afrique qui en comprenaient le danger, il désirait qu'il n'existât plus ou du moins qu'il ne fût la représentation

des choses divines par les choses inertes, qu'une adoration dévoyée plaçait en les lieux de la Foi. Les âmes abusées de l'Orthodoxie voyaient malheureusement en ce culte des énergies exorables, des vertus écoutantes, comme si le bois, la pierre, le métal, les gemmes, même ouvrés finement, même travaillés avec goût pouvaient avoir des oreilles, des yeux, un esprit dignes de concevoir et de s'éprendre de bonté pour les Pécheurs que les Chrétiens — sans excepter les Oints — étaient tous! Est-ce pas que c'était là une hérésie à arracher des cœurs en lesquels elle florissait, hélas! malgré les décrets des Synodes précédents qui enjoignirent, sous le sublime, le majestueux Léon l'Isaurien, père du Basileus Autokratôr Constantin V, digne fils d'un tel dynaste, d'abolir les Eikônes, de refaire la Foi sans elles, d'arrêter l'orgie de ce nouveau paganisme poussant subrepticement sous couleur de Sainte Lithurgie jusqu'à étouffer la Foi qui n'a pas besoin, pour rester vigoureuse, de choses extérieures, alors que sa propre et intérieure flamme suffît à l'alimenter!

11 se rassit, contenté de cette homélie en laquelle se soulignait déjà le combat contre l'Iconolâtrie, laissant à un Oint la tâche d'amener à ses desseins le tas d'humbles prêtres, formant majorité, qui priaient toujours, plongeaient toujours le nez dans les Evangiles. Un Oint se leva : un grand, fort, quelconque épiscope dont les croix du dos, les croix des épaules, par dessus le phélonion, resplendirent d'ors. Une voix tonnante, roulante, dont trépidèrent les vitraux des six absides : — Puisque le représentant de l'autorité temporelle, le Basileus Autokratôr, par la bouche du Saint Frère-en-Iézous le Patriarche, avait invité ses Frères-en-Iézous à discuter l'abolition — ou la non-abolition— du culte iconolâtrique, il tenait, lui, Epiphanios, épiscope phrygien, à exprimer son sentiment. Semblable à loan Chrysostome, qui ne craignait point le martyre et les maux de toute nature, ce sentiment, lui, Epiphanios, il le dévoilerait. Il dirait la vérité, la pure vérité. Les Eikônes, cela était évident, étaient contraires à la Foi! Elles remplaçaient les idoles dans le cœur des Orthodoxes adorateurs par elles

des fausses divinités ; Zeus et Baal, Astarté et Astaroth, Gog et Magog, toutes les abominations des temps païens. Pour lui, pasteur des Ames-en-Iézous, il ne permettrait pas que ses ouailles se missent à genoux devant du bois, de la pierre, du métal, peints, sculptés, œuvres. Donc, il demandait que le Basileus Constantin V, héritier de son père, se mît au service de TÉorlise vraie, brisât le faux culte avec les fausses divinités, et punît ceux qui les adoreraient.

D'autres épiscopes parlèrent avec une voix pointue d'eunuques contre les Iconolàtres, dont leur invirilité ne saisissait pas l'idéalisme, ou bien avec une voix grasse, une voix mielleuse, en vue d'engluer les autres auditeurs. Le nom d'Hybréas n'avait point été prononcé encore; encore moins avait-on désigné la Sainte-Pureté, mais 'a Sainte-Sagesse était fortement louangèe : on la bénissait pour la réunion du Synode-Saint ; on félicitait le Patriarche de s'être mis au travers du danger de l'Iconolâtrie. Celuici, durant ce, clinait sa tête blette, ouvrait une bouche remerciante, et des borborygmes, à nouveau, sou'evnient son ventre de secrètes joies. Constantin V écoutait chacun, la courbe de son nez blanc sur sa barbe noire, et son sagion pourpre faisait là une grande tache à côté des vêtements d'or du Patriarche dont la tiare avait des soulèvements sur le cr:lne oscillant.

Les déclarations des Oints étaient, au fond, semblable*?, comme si un mot d'ordre avait été donné de haut. Jub([i:'à présent, les humbles prêtres n'avaient pas parlé; les apa<5 du dehors ; les supérieurs de pauvres monastères airî ans ; les éphimérios des îles helladiques. Toujours silencieux ils restaient ; et c'était en eux un désir d'accorder la raison froide des Oints châtrés, les invitant à essarter le culte des Eikônes, à un sentiment d'hérédité vieille, un sentiment d'Art, leur faisant accepter ce culte doni le symbolisme I touchait leur âme fréquentante des démocraties simplistes, fétichistes, religieuses! Et aussi, un esprit dissimulé de courlisanerie les empêchait d'être francs. Appelés de très loin, ils étaient depuis leur arrivée à Byzance choyés el

flattés par les épiscopes orgueilleux, les archimandrites de puante allure qui auraient eu autrement des plissements d'yeux dédaigneux pour leurs obscures personnalités. Accointés aux Orthodoxes, leur vote était le plus attendu parce qu'ils étaient les plus nombreux et leur dépendance, toute politique, ainsi la plus désirée.

Un papas fit un signe. Le front vaste et ténébreux, la face briqueuse, en un encadrement de barbe ténébreuse et vaste, avec des yeux blancs, une voix de tempête cependant pleine d'épeurement deviné à un tremblement des paroles mal articulées! — Si le culte des Eikônes était répréhensible, offenseur des intentions du Dieu-père et du Dieu-fils n'ayant nul besoin, pour témoigner de leur potentialité, des représentations figurées, toute prudence était nécessaire pour abolir ce qui formait le fond même de la Foi. Privés des Eikônes, les Orthodoxes se détourneraient sûrement du lézous, n'intercéderaient plus la Panaghia, ne verraient plus Dieu-le-Père en sa pérennité céleste, et pour ne vouloir plus de païens, on ferait de nouveaux païens. Ses fidèles, à lui, ses ouailles, faibles, comment les retenait-il sur le chemin de l'Orthodoxie, sinon en les sollicitant vers les Eikônes, qui régalaient leurs yeux, leur expliquaient nettement la Divinité, leur faisaient mieux pénétrer les vérités ecclésiastiques qu'ils n'eussent pu comprendre sans la Peinture, la Mosaïque, la Sculpture, les Figurations conformes aux décret» des Synodes, aussi saints que le présent Synode-Saint, aux inspirations des Docteurs, aux méditations des Elus dont l'Enseignement, en l'âme de tous, demeurait toujours!

Il parlait encore, le papas, et sa parole de plus en plus s'essorait, et il ne voyait pas l'entourage accrochant sur lui des regards, écoutant sa voix maintenant belle, maintenant dépouillée, en ces longues prémisses, de ses rugosités, de ses obscurités. Il défendit les Reliques, oui, les pitoyables os de saints et de saintes, que la vénération collective enchâssait en l'or, l'argent, et qui étaient les indéniables moteurs de miracles, toute la Foi, chez beaucoup. Ces Reliques, il les fallait conserver avec les Eikônes ;

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autrement, n'y avait-il pas risque à voir se disperser les Orthodoxes, qui n'auraient plus, pour s'en nourrir, cette manne, spirituellement. Il y avait des excès, des erreurs, mais la Foi sauvait tout. Lui, Oint simple de l'Eglise d'Orient, témoignait contre l'abolition du culte des Eikônes, contre l'abolition des Reliques dont c'était la conséquence, pour l'existence même de cette Eglise qui sombrerait en des luttes sans merci et de laquelle se détourneraient vite les cœurs primitifs ne pouvant croire hors des Symboles, des Choses peintes, des Choses sculptées et dorées, métal, pierre ou bois sanctifiés par la Forme, et prêts à aller quérir ailleurs un nouveau dieu, sinon de nouveaux dieux!

Les personnages mitres se manieraient, sévères ; les Oints puissants, les prêtres amis de la Puissance et de la Force; le Chartophilax, le Protecdice, le Hiéromnémon, le Périodeute, le Protosalte, le Laosynacte, le Docteur-des- Psaumes, même un Grand-Ecclésiaste et un Grand-Orateur dont le Patriarche ornait à la Sainte-Sagesse, emmi des encens, sa marche lente. Tous chuchotaient; les têtes se penchaient et des plis de face décelaient des indignations; des éclairs d'yeux devenus ronds dilataient des stupeurs. Des coiffures carrées d'hégoumènes s'abaissaient pour se relever, froides; des attitudes d'épaules se scandalisaient et se gonflaient des ventres, bons, certes, à être crevés d'un coup. Ceux-là ne partageaient pas l'opinion du paj)as. Constantin V ne remuait pas : c'était jusqu'à présent, comme si la querelle lui fût indifférente; comme s'il n'était avec les Oints Iconoclastes qu'en vue d'une haute diplomatie pour affermir son pouvoir. Mais le Patriarche s'impatientait visiblement. Il eut un claquement de ses doigts gras : alors un kaloyer se dressa tout à coup, et d'un élan absurde de voix :

— Mon Frère-en-Iézous a tort : je vais le lui prouver par les Evangiles Saints !

Bedonnant, le col tendineux, sous un flottement de cheveux plats, le kaloyer pari;», pendant que le papas se rasseyait, en l'émotion de sa |>ro|)re éloquence qui l'avait près

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que transfiguré au point de n'avoir rien vu et rien entendu. — Trois points en la réponse à ce Frèreen-Iézous dont maintenant les regards s'attachaient à une des six voûtes et les lèvres priaient. Premier point I Dieu-le-Père, incarné en Dieu-le-Fils, en créant le monde naturel et hypernaturel, avait formé toutes les Formes, dessiné tous les Dessins, peint toutes les Peintures, dans les trois règnes: minéral, végétal et hominal. Toute substance venant de lui, il était clair que ce que l'on formait, dessinait et peignait, superfétait la création issue du Théos!

Second point! Est-ce que Dieu-le-Père, incarné en Dieu-le-Fils, n'eut pas assez de puissance pour que, après la germination du monde naturel et hypernaturel, quelque chose fût à faire? Or, vouloir créer des créatures inertes comme les Eikônes, n'était-ce pas offenser Dieu-le-Père incarné en Dieu-le-Fils; vouloir démontrer qu'il avait laissé quelque chose à faire encore?

Troisième point ! Les Evangiles témoignaient de la fausseté des idées du Frère-en-Iézous, le papas. Lui, kaloyer, dont le Monastère ne voulait point suivre la Sainte-Pureté et les Monastères obéissant à la Sainte-Pureté, et qui connaissait bien les ouailles accroupies en la coulpe et les désirs d'un paganisme qui s'entrevoyait dans le culte des Eikônes et des Reliques, — lui, kaloyer, lisait dans les Livres Saints la condamnation de la nouvelle Idolâtrie. Voici : Etant de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la Divinité soit semblable à de l'or, ou à de l'argent, ou à de la pierre taillée par l'art et l'industrie des hommes!

Il était manifeste que l'adoration des Eikônes et des Reliques procédait de l'enseignement de la Sainte-Pureté, spirituel foyer de la race helladique, dont les idoles avaient couvert la terre jadis. Aussi, la Sainte-Pureté, au nom de son enseignement qu'elle dit aryaque, grâce au travestissement de la doctrine, condamnée, du Bien vainquant le Mal, la Sainte-Pureté n'a-t-elle approché de ce Synode-Saint, qui l'eût anathématisée! Son hégoumène Hybréas aurait rencontré en lui, kaloyer de race isaurienne, par consé-

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quent ni Ilclladique, ni Sclavon, un adversaire prêt à le terrasser.

Il se résumait. — L'Iconolâtrie était née de la terre helladique, comme si les dieux mal extirpés du cœur des races européennes, voulaient à nouveau les enlacer en les branchages de leur arbre de Mort. Mais Constantin V, un Isaurien comme son père Léon, un Asiatique comme son père Léon, extirperait l'Idolâtrie nouvelle pour la conservation de la vraie Foi et de sa race, destinée à dominer l'Empire d'Orient perverti par des hégoumènes comme Hybréas et ceux qui suivent llybréas!

Et le kaloyer, fort satisfait, se rassit, avec, sur son col tendineux, d'extraordinaires regards d'Oints que son absurde voix avait comme ravis. Le Patriarche riait; les borborygmes de son ventre allaient et venaient ; sa tiare avait des mouvements sur son crâne rose et sa dalmatique d'or, ses vêtements d'or semblaient s'enorgueillir sur sa gélatineuse individualité. Constantin V avait écouté le kaloyer qu'il approuvait. Si la philosophie esthétique des Eikônes ne le touchait guère; si la religiosité, plus sûre chez tous par l'Art, ne lui disait rien, n'y entrevoyant que des disputes imbéciles d'Oints, dont quelques-uns châtrés, la pérennité de l'Isaurie sur l'IIellade et la Sclavonic, la potentialité de l'Asie basse sur l'Europe lui allaient. C'est en soulevant cette dualité de races que son père avait entrepris avant lui la lutte contre l'Iconolàtrie; c'est en la lui plaçant sous les yeux que les Oints inconceptuels voulaient la rej)ren(lre, j>our, sous ce couvert, surtout le Pati'iarche, établir la pi-èèniinence, dans l'Empire d Orient, de l'Eglise riche sur l'Eglise pauvre. Aussi, quoiqu'il méprisât le Patriarche f(u'il avait fait châtrer, et qu'IIybréas, au contraire, ne lui déplût point, au moins de réputation, car il ne le connaissait pas, la guerre contre les ICikônes lui signifiait une polili(jue de race, la seule qu'il comprît bien, et qui s'accordait avec celle, religieuse, de la Sainte- Sagesse amie de son pouvoir.

Les humbles prêtres, les kaloyers pauvres, les éphimérios chétifs n'avaient pas bien saisi les paroles du kaloyer.

Le nom d'Hybréas leur échappait, eux venus de fort loin, peu au courant encore de la rivalité des deux Églises. Ils étaient pour l'Iconolâtrie, simj)lement, parce que sans elle leurs ouailles iraient ailleurs rechercher des symboles saisissables, une cultualité que la religion du lézous leur offrait avec les Eikônes et les Reliques. Et c'est ce qu'obscurément un autre papas, un égyptiaque, voulut soutenir. Mais alors, de toutes parts, des chuchotements s'élevèrent. Encore mieux s'indignèrent les faces, se scandalisèrent les épaules, ballonnèrent les ventres des Oints. Le papas, nullement écouté, se rassit, confus et les yeux humides; un autre papas à peine se leva que des murmures ronflèrent. Les Oints n'écoutaient plus, ne voulaient plus écouter.

Il était évident que l'Église riche en voulait imposer à l'Église pauvre, car bientôt des épiscopes parlèrent, glorioleux. Très cruels, ces épiscopes, très ambitieux de domination et aussi très à plat devant l'Autokratôr qui les écoutait s'élever contre la race helladique, tronçon de cette race aryaque, mère de l'Europe, que sa race, à lui mi-sémite, mi-touranien, jugulerait non point par des supplices individuels, dont il ne voulait pas parce que sa descendance, — avait-il prescience! — en subirait le châtiment, mais par sa seule pressioa d'asiatique Basileus craint de tous. — Bientôt on parla de tout, à l'exception des Eikônes et des Reliques. L'un cita longuement les prophètes Isaïe et lérémie, lut du code lustinien, et attitra Constantin V : LE Lion écrasant l'Aspic et le Basilic ! Un autre paraphrasa graillonneusement un Verset de Moïse : Chantons le Seigneur, il a fait éclater sa gloire, il a précipité DANS LA MER CHEVAUX ET CAVALIERS ! Lc Chartophylax, qui avait des yeux bordés de rouges paupières, une face grumelée, des verrues verdies, un nez spalmé en bec, chantonna crûment : Soumets sous tes pieds, tout ennemi, TOUT adversaire I uu autre Verset qui s'ébattit par-dessus d'autres personnages dont les mitres et les dalmatiques se penchèrent ignoblement vers le Basileus. Derrière, les Dignitaires débridés exultaient; la face du Grand-Papias

glabre, pointait sous la coiffure tubulaire qui oscillait telle qu'une tour, pendant que des papas, parmi lesquels les défenseurs de l'Iconolàtrie, s'isolaient, s'effrayaient et quelquefois murmuraient : Kyrie Eleison !

Ce fut alors une débandade de discours, au hasard, d'Iconoclastes, prononcés à même dans le tumulte des Oints et des Dignitaires, regardant Constantin V parler au Patriarche en un désigneraent du Grand-Papias Ui;i, qui avait des gestes bénissants et une voix grelottante de prêtre dévoré d'une haire cachée, cita Saint-Ghrysostome, Saint- Athanase et Saint-Augustin, puis acheva sur un trait de prière qui ne voulait rien dire du tout. Un autre prouva la virginité de la Panaghia par des considérations sur la castration du Patriarche, qui ne sourcilla pas. Un troisième avança que les Eikônes devaient être abolies sous condition, par le Synode qui ne l'écoutait pas, de la reconnaissance des Apôtres et des défenseurs de la Foi. Un quatrième parla d'une Eikône de sa ville, I'Acheiropoiétos, d'Edesse, l'Eikône-qui-n'est- pas-créée-par-la-main, faite d'un voile où le lézous imprima sa face. Ges voiles-là, dit-il, se montraient partout, ce qui prouvait le peu d authenticité de I'Acheiropoiétos! Beaucoup glapissaient, colères, contre les Iconolàtres, tout en se disputant eux-mêmes sur des mots, des nuances d'idées, des impalpabilités d'affirmations avec des mouvements de croix lichées à leurs bâtons d'épiscopes, des mouvements contradictoires et furieux !

Gomme, ce durant, l'humble papas exhalait faiblement un Kyrie Eleison, le Grand-Papias soubresaula. Kyrie Eleison! N'était-ce point offenser l'Autokratàr Basileus : Lion écrasant l'Aspic et le Basilic; Seigneur précipitant dans la mer chevaux et cavaliers, soumettant sous ses pieds tout ennemi, tout adversaire! — Sans doute, Digenis se dit cela, car sa face eut une cruauté ; sa coiffure tubulaire menaça. Et, rapidement, cou|)ant une compacité d'Oints qui se poussaient sur Gonstantin V, leurs épaules pressées, leur ventre trouant des derrières, avec beaucoup di paroles lui demandant des dignités quelconques en

emmêlements de voix, le toucher ophidien de sa main se posa sur le papas. — Kyrie Eleison! Kyrie Eleison! — ■ Arraché de sa stalle, balbutiant sous le regard de l'Eglise riche qui s'était retournée sévèrement, le pauvre illuminé fut emmené par des Candidats dont les haches d'or luirent. Puis, ces Candidats reparurent, Digenis à leur tête, en arrêt sa clef d'argent tirée de sa robe blasonnée, à la bedaine, d'un monstre griffu et cornu, et ils encadrèrent les Oints, ils entourèrent les Oints, qui suaient, qui braillaient, qui borborygmaient, qui éructaient, ravis d'avoir décrété l'abolition des belles Eikônes, des splendides Eikônes, dont la race helladique, et avec elle les races conceptuelles de l'Empire, admirantes, sensitives, passionnelles, esthétiques, aryaques de sang et réellement d'âme par leur moralisante structure, se satisfaisaient.

En une des six absides, le Patriarche avançait son oreille d'un rose de chair pourrie, au Grand-Papias qui lui disait, la tête balançante :

— Ta Patriarcalité, qui est châtrée comme ma Dignité, n'avait rien à craindre du Synode-Saint, car si tes Frèresen-Iézous lui avaient désobéi, ma Dignité appesantissait sur eux la puissance de sa main et tous étaient jetés aux Nouméra, qui sont les cachots du Basileus!

Un mouvement de bajoues glabres, et cette réponse aigrelette du Patriarche :

— Il est vrai que ta Dignité est châtrée comme l'est ma Patriarcalité. Notre absence de virilité nous donne ainsi la claire perception de la Religion du lézous. Constantin V, qui est un Isaurien, ne veut que la prééminence de sa race sur l'helladique, de l'Asie sur l'Europe : nous, qui sommes châtrés, rêvons de l'Iconoclastie, contre l'Europe ou l'Asie. J'ai maintenant, par le Basileus, toute puissance d'agir et de faire agir. Aussi, je te commande de mettre la main sur Hybréas, tu sais, l'Hégoumène de la Sainte- Pureté; d'arrêter les entreprises d'Oupravda que soutiennent les Verts; d'empêcher l'union de ce Sclavon avec l'Helladique Eustokkia, Constantin V, sans doute, ne tient pas à les supplicier, comme le fut le Spathaire Sepeôs,

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mais l'occasion naîtra. Par la punition, conformément au décret du Synode-Saint, des Iconolàtres, nous ferons triompher le pouvoir de l'Autokratôr, duquel nous tirons profits et honneurs : ta Dignité, des charges temporelles; ma Patriarcalité, des fonctions spirituelles. Vénérons Constantin V : par lui nous châtierons Hybréas et détruirons la Sainte-Pureté; honorons-le : par lui, nous arrêterons l'union d'Oupravda et d'Eustokkia; sanctifions-le : par lui, nous frapperons les Verts et les Orthodoxes qui repoussent la Sainte-Sagesse. Nous édifierons les siècles et les siècles. Ainsi soit fait!

Huit jours s'écoulèrent, lumineux, vivacement bleus et doux. Ensuite, avec le Basileus et le Patriarche, les Oints, les Dignitaires, tous ceux qui prirent part au Synode- Saint, hormis le papas, tout à fait disparu, sur qui gémissaient faiblement les prêtres de l'Eglise pauvre, la flotte s'éparpilla, gagna le large, loin du palais d'IIyria amoindri en le giron des montagnes, à ce seuil d'Asie où il se dressait au milieu de jardins enfleuris, enverdis. La triérès impériale emportant, avec le Basileus, le Patriarche et les principaux Dignitaires, puis les autres triérès, les autres dromons, les palandries sillant sveltement, les monoxilones prestes, le tout sous un effort de plusieurs centaines de rames qui, sur un chant rythmé, alternativement battaient les flots plats aux remous blancs, sur les crêtes desquels des poissons fléchaient. Pourpres, les voiles, ou jaunes et vertes. Des croix flambaient leurs bras sur les ponts; des haches de Candidats, des orbicularités de boucliers de Scholaires, dont les têtes casquées se présentaient, des épées d'Excuhiteurs, clairières d'or, le tout balancé avec les nefs, aux aveuglements du soleil qui vers Byzance se levait, rose et roux, cinabre, carminé et laqué fièrement, en

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enviolaçant les approches, tirant d'une nuit flottante, émiettée et lacérée d'ombres claires les coupoles des Eglises, les coupoles des palais, surtout les neuf, prodigieuses, de la Sainte-Sagesse, et celle, centrale, celle, lointaine et profilante, de la Sainte-Pureté, pommelée de fin bleutement. Et enfin, mieux s'accusant, l'Hippodrome ovalisé, sous le peuplement de ses statues, en partie caché par le Grand-Palais descendant d'un trait ses dessins de constructions auroralement dressées, ses péripatos bordés de portiques, ses héliacons blanchoyants, ses phiales qu'un simple, vif et réitéré jet d'eau soulignait, en une retombée épanouissante que buvait le bassin de marbre, souvent gardé par des bêtes, de marbre aussi; ses triclinons et ses coubouclions qui s'entrevoyaient d'intérieurs vides, fastueux, immensément pour l'heure inhabités ; enfin ses jardins allant jusqu'à la mer, baisés par la mer et embrassés par la mer, comme fougueusement prostrée jusqu'à leurs végétations qui pendaient, immobilément. Des murailles où béaient des portes gardées par des Spathaires; puis, à l'entrée de la Gorne-d'Or se fuselant, à droite de la flotte, des faubourgs, des maisons, des fortifications miroitantes; la côte d'en face, avec Sikœ et ses huttes de barbares, son camp au fond, tout un enverdoiement, tout un violacement, tout un désenlacement de choses levant comme de la terre sous le soc des charrues, en des rumeurs de Ville traînaillantes du crécellement des innombrables simandres battues à des faîtes d'Eglises et de Monastères, un peu partout.

De l'Autokratôr obliqua la triérès : la Gorne-d'Or s'évasa sous la proue chargée de draperies et des nefs suivirent pendant que le gros de la flotte piquait vers le port du Boucoléon. A ce moment, un objet flotta, une robe bouffante d'individu de basse domesticité tournoya en désordre de vagues que les rames repoussaient, fondit, reparut, avec deux bras élargis, deux pieds dont les chaussures étaient mangées, une face jaune aux deux favoris plats. Héraïscos, noyé, sembla regarder le Basileus qui, du pont brusquement arpenté, se soucia peu de lui et ne s'en informa pas du tout. Des bateliers le voulurent frapper.

Iléraïscos leur échappa, courut plus loin, reçut sur le gonflement de son ventre des pierres qui servaient à fixer les monoxilones sur place, en guise d'ancres; obstinément revint sur l'impériale triérès, dans le soleil tout à fait au ciel, la dépassa, barbota sous la proue, puis disparut emporté par un courant vers le Bosphore vertigineux, suivi des yeux par les équipages que ce spectacle intéressait fort.

Un ciborion à même élevé sur la tête de TAutokratôr et du Patriarche, des verticalités d'épées et de haches les enveloppant, les tout à fait prestigieuses robes d'or, robes de gemmes des Dignitaires et des Oints, sur quoi pointait la tête pendulinante, le sourire en côte de courge, de Digenis qui s'enfonça, par une porte de muraille abordée en son entourage de Candidats, et bientôt Byzance absorba cette humanité de Puissance et de Force accompagnée de bramements de cors dont la Varange, son Acolouthos en tête, sonnait éperdument. L'Autokratôr s'enferma au palais de l'Hebdomon, gravit son étage en saillie, aux marbres jaune-clair, et tous les Scholaires, tous les Excubiteurs, tous les Candidats hormis ceux du Grand-Papias, les Maglabites et les gens de l'Arithmos, les Myrtaïtes, les Spatharocubiculaires et les Spatharocandidats, ordonnés en lignes calmes, rentrèrent au Grand-Palais à la suite des Oints dirigés vers la Sainte-Sagesse dont l'intérieur s'ennimbait de lumières et flosculait d'encens.

Des individus, en allégresses de Bleus qu'ils étaient, s'attroupèrent sous le palais de l'Hebdomon où à l'étage en saillie, sur la place, car s'érigeait un autre étage tourné vers la Cornc-d'Or, à l'opposé, apparut Constantin V qui les bénit brusquement, levant un bras, une main, courbant son nez blanc par-dessus sa barbe noire et le sarikion d'or oscillant sur sa tête à forte chevelure de mâleisaurien. Ces Bleus, auxquels se joignaient des Rouges alliés, avaient sans doute appris le décret du Synode-Saint; car bientôt ils acclamèrent l'Iconoclastie en se jurant d'abattre l'Iconolâtrie. Derrière, à l'extrémité de cette place, qui avait vu le supplice de Sepeôs, d'autres individus patientaient.

qui étaient des Verts, assistés faiblement de quelques Blancs. Ils ne disaient rien, mais leurs poings tendus vers les Bleus décelaient des colères prêtes à éclater, et qu'une apparition confuse d'Hybréas, là-bas à la Sainte-Pureté, contenait. Bientôt, sur d'occultes signes, tous s'en allèrent, et la Sainte-Pureté s'ouvrit à leurs groupes et les reçut son narthex.

Et ce même narthex offrit ses marches au passage, balancé sur les épaules molles des Serviteurs du Lychos, d'Eustokkia sur son escabeau d'ivoire, rose, les yeux hyalins, le lis rouge, en coupe orfévrie, contre le sein renflé à peine sous l'épaisse étoffe la vêtant du col blanc aux pieds chaussés de pourpres brodequins, oii s'essoraient les deux cigognes d'argent. Elle venait de quitter le palais des Aveugles, ce palais qu'avec elle habitaient Oupravda et Viglinitza ; d'autres Verts la suivaient, d'autres Verts couraient autour avec des palmes en mains, comme si fûtelle elle-même une Eikône qui ne dût point subir la salissure du décret Synodial, les atteintes des Bleus. Sur des hauteurs de quartiers, justement des quartiers de démocraties, des foules se levaient, surprises du retour de Constantin V et du Patriarche annoncé par des coups de simandres, et de la précipitation, vers la Sainte-Pureté, des Verts suivant Eustokkia. Alors beaucoup s'ébranlèrent, hommes, femmes, enfants même que, de loin, bénissaient des kaloyers ou des papas humbles apparus à des coins de «'ues mangées de '=;oleil.

A ce moment les Sclavons restaient en le palais du Lychos sous un ombrage d'arbres, et Solibas, et Haraîvi leur parlaient. L'hénioque avait sa face rouge frémissante, un dandinement calme d'homme sûr de lui ; le batelier ne cachait pas une sorte de fébrilité faisant claqueter ses doigts, ravinant mieux son mufle batailleur. Bamassant, autour de son râble, les deux bouts de sa dalmatique rapiécée, celuici disait :

— Voilà huit jours que le Synode prétendu saint s'est rassemblé au palais d'Hyria pour l'abolition du culte des Kikônes; il ne m* pas tarder à faire connaître son Décret.

Viglinitza le regardait, détournait ses yeux animaleraent beaux, les reportait sur Solibas,puis suivait intérieurement un profil jaune et brun, peut-être du supplicié Sepeôs. Elle répondait à peu près, sa pensée ailleurs.

— Ah! Et si les EikOnes sont abolies, crois-tu que la race de Constantin V s'éternise au Grand-Palais? Ma race, qui est celle de mon frère Oupravda, sûrement l'en chassera.

Elle disait : sa race, son frkre oupravda, d'une acescence de voix que ni Solihas ni Haraïvi ne surprirent. L'hénioque ajouta :

— J'ai vaincu les Bleus, Constantin V étant Basileus ; je les vaincrai, Oupravda étant Basileus. Le culte des Eikônes peut bien être persécuté sous l'Isaurien; il renaîtra sous le Sclavon.

Oupravda joignit ses mains blanches, ses mains tendres d'adolescent pieux :

— Oh! oui, il renaîtra, et Eustokkia donnera par moi à l'Empire une suite de descendants qui écraseront le Mal.

Viglinitza eut un pli à sa face blanche, mais Haraivi et Solibas rayonnèrent. Comme elle allait parler, un gros tumulte s'ouït du côté du palais, très éloigaié d'où ils

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étaient. Par-dessus ce tumulte, une voix pointue leur arriva :

— Candidats I Candidats ! L'imposteur Oupravda est ici ; sûrement nous allons le découvrir.

Haraïvi et Solibas prirent Oupravda et Viglinitza par une main, les firent se glisser sous des frondis denses, roux, lustrés, de sève mouillés, à l'extrême opposé du palais qui, tant le jardin était grand, s'éloigna atténué et faiblement rose, sous l'écrasement de ses quatre coupoles. Des cris leur parvinrent, trop indistincts encore pour deviner de qui. Solibas et Haraïvi auraient cependant voulu quitter le frère et la sœur, mais ils craignirent de les abandonner là, sans défense. Alors ils restèrent, le poing en arrêt, le torse bombé, en attitude de défense.

C'était Digenis, se précipitant avec ses Candidats au palais du Lychos, oii il espérait saisir Oupravda, en la divination féroce de le savoir là, avec cette Eustokkia à qui il devait être uni. Les cinq Frères, qui avaient faiblement vagué, regagnaient leurs appartements, dans un frôlement, par leurs robes bleues, par leur dalmatique jaune, du large escalier s'éclairant de fenêtres trilobées. D'en bas, la voix de Digenis leur était inopinément survenue, sans que sur-le-champ ils comprissent bien la signification de ce qu'elle disait; ils avaient arrêté alors leur lente ascension en une attente vague de secours. Alors, du palier supérieur ouvert sur leurs appartements, apparut un Serviteur, eunuque et sourd, tout tremblant, tout suant, roulant ses yeux au globe froid, qui fit des signes d'armes, de haches coupant des têtes, d'épées labourant des poitrines. Comme, péniblement, ils ascendaient toujours, il se plaça devant eux, leur offrit la mollesse grasse de sa poitrine, la barrière adipeuse de son grand corps flottant; il élargit les bras pour les empêcher d'aller au-delà, désireux évidemment de les entraîner en quelque trou où ils ne seraient pas découverts. Une poussée des Frères, ne comprenant rien à cette résistance, l'eff'aça nettement : d'ailleurs, de respect, le Serviteur à qui se joignit à ce moment le vague et blanc Mikaha, ne voulait pas mettre la

main sur leur personne, leur faire violence, même pour les protéger dans ce palais du Lychos où depuis des ans ils vivaient, combien désastreusement!

— Saisissez-les! Saisissez-les tous cinq! Apeurement des Aveugles qui pointèrent vaguement du

chef, humèrent du nez où partait, grêle et rapprochée, la voix de Digenis. En une trombe de pieds chaussés de bronze et de heurts d'armes de ses Candidats, il fonçait d'un couloir venu de l'aile opposée à celle habitée par les Aveugles. Il cria à nouveau, sa clef d'argent, en arrêt, appuyée à la tubulure du bonnet à plumes de héron.

— Saisissez! Saisissez ! Ils nous avoueront Oupravda ! Alors les Aveugles furent saisis : des mains brutales

s'abattirent sur eux, et comme la vieille fierté de leur race les faisait se rebeller, désespérément, ils furent violentés par le flot des Candidats qui les enveloppa d'épaules métalliques, de genoux brusques, de mollets lacés de fer sonnant sèchement avec le bronze des pieds. Le Serviteur levait les mains, se lamentait mal; Mikaha suppliait, essayait même de dégager le^ Frères poussés peu à peu vers des pièces, au has;ird des portes s'ouvrant devant les soldats à qui le glabre et gras Digenis glapissait :

— Par ici ! Par ici ! Leur tête sera coupée s'ils n'avouent point !

Ils comprirent, les Aveugles, qu'on n'en voulait pas à eux, mais à leur compétiteur. Ils prirent alors un air digne, une face sévèrement impériale où ressurgit l'ancêtre Théodose; résolus, en leur grandissant orgueil, à plutôt mourir que parler; moins à se défaire d'Oupravda, dont ils i<^>-noraicnt la présence, qu'à faire connaître le plan de la Conjuration. Ils ne voulurent davanlat^e dire ce qu'ils avaient entendu à la Sainte-Pureté, car, malgré qu'ils se passassent d'eux-mêmes, ils se rendsVnt solidaires; ils étaient joyeux en secret que l'on voulût jeter à bas du cathisma Constantin V, ce Basileus impie, ce fils de l'Iconoclaste Léon risaurien; qui souilla, enfant, les eaux baptismales : d'où son surnom d'Kxrn'mentiel ; qui aimait l'odeur du fumier de cheval : d'où cette autre appellation

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de Gavallin ; qui était, croyaient-ils, plein de vices et fait de méchancetés et d'ignominies! Aussi, volontaires en leur mutisme, ils se laissèrent emmener; ils eurent même une solide attitude, le torse droit, la tête haute, ne bavant plus, ne s'injuriant plus, au contraire; leurs mains jointes en une bonne confraternité reconquise dans le danger. Digenis fit enfin arrêter les Candidats au milieu d'un palier éclairé par l'ébrasement trilobé d'une fenêtre, prêt, avant d'enlever les Aveugles, à les forcer à avouer :

— Vous ne voulez rien dire ! Moi, Digenis, Grand- Papias, je vous ordonne de parler, ou je vous fais couper la tête et je partagerai vos corps en morceaux qu'aux Portes de la Ville j'exposerai.

11 brandit sa clef d'argent, et les Candidats élevèrent leur hache d'or sur la tête des Aveugles qui exhalèrent un soupir, portèrent leurs mains faibles, en de secrets implorements, vers la Panaghia et le lézous. Et comme Digenis élevait sa voix aiguë encore les menaçant, Arghiras faiblement fit :

Tu peux nous faire couper la tête et nous dépecer,

eunuque; mais jamais, non jamais nous ne parlerons. Ton Autokratôr, qui n'est pas notre Autokratôr, ne saura

rien '

Les autres Frères acquiescèrent, sans nulles craintes. Alors le Grand-Papias, touché de la qualification d'eunuque dont il voulait cependant bien se glorifier avec le Patriarche, tira Arghiras par sa longue barbe, et les Candidats frappèrent les quatre Frères du plat de leur hache, cruellement, en soubresaut de leur épée d'or appendue au baudrier d'or. Critolaos s'affaissa, roula sur les marches avec un heurtement de crâne. En bas, il se redressa; les bras croisés et fort digne, il fit, malgré que du sang rigolât de son front jauni à sa face blême, sa face pitoyable de vieil aveuglé :

Non, n'avouons rien ! Tue-nous ! Les descendants de

Théodose bravent ton Autokratôr qui ne sera jamais notre Autokratôr.

Et il les défiait, au hasard, tourné d'un autre côté. En haut, Digenis martelait de coups de poing Arghiras; un

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Candidat souffletait loannikios; d'autres battaient du plit de leurs armes, les reins et le ventre d'Asbestas et de Nicomaches, pirouettant et flécliissant. Même un Candidat plongeait sa tête à la poitrine de l'un avec des enfoncements de son casque pointu, au risque de le tuer net sur place. Courageusement, le Serviteur et Mikaha s'étaient élancés, avec d'autres, très effrayés, venus de diverses parties du palais, mais des Candidats les poursuivirent, en un bruit énorme de haches et d'épées butées aux murailles, de pieds chaussés de bronze, de jambières de fer et d'exclamations nées dans le pourchas général. Ce furent bientôt un féroce corps à corps de soldats et de Serviteurs, des coups accablant toujours les Aveugles et des injures de Digenis que l'épithète d'eunuque, décochée par Arghiras, avait tout à fait exaspéré.

— Vieux fous; vieux ignobles; aspics dont j'écraserai les têtes; bêtes sans yeux; pourceaux dignes de manger des excréments. Vous êtes de la puanteur et de la boue !

Il les dominait, le Grand-Papias, de sa taille haute, de son geste saccadé, de sa tête pendulinante, glabre et grasse, aux yeux cachés sous des épaisseurs de peau doù effluait comme une odeur d'homme maladif. Et voici les Aveugles à genoux, Critolaos, au bas de l'escalier, à genoux également, et bientôt tous priant, croyant à leur ultime heure :

— Ne te souviens point de nos iniquités passées : hAlctoi ; que tes compassions nous préviennent, car nous sommes devenus fort misérables. 0 Théos de notre délivrance, aide-nous pour la gloire de ton nom et nous délivre !

— Pardonne-nous nos péchés pour l'amour de ton nom. Que le gémissement des prisonniers vienne jusqu'à ta j)résence; conserve par ta grande puissance ceux qui sont voués à la mort !

— Aie pitié de nous, lé/ous ! aie pitié de nous, car notre âme se retire vers toi, et nous nous retirons sous l'ombre de tes ailes, jusqu'à ce que les calamités soient passées I

— Sois pour nous un rocher de retraite afin que nous nous y puissions toujours retirer. Tu as ordonné que nous fussions sauvés, car tu es notre rocher et notre forteresse !

— Théos 1 Théos, délivre-nous de la main du méchant, de la main du pervers et de l'oppresseur 1

Ces versets de Psaumes mentalement leur revenaient, et ils les scandaient, en une intérieure illumination, un élan de martyrs attendant la mort et même la désirant. Elle pouvait venir, cette Fin ; transformer leur cécité terrestre en éclairement d'yeux d'âmes évadées du corps misérables comme les leurs 1 En Haut, chez les Elus, ils régneraient, ces Basileus en expectative, ces Autokratôrs en espérance — toujours déçue; — ils régneraient sur plus de peuples que n'en possédait Byzance, sur plus de territoires que n'avait l'Empire d'Orient qui en englobait tant au Levant, au Ponant, en Afrique, en Asie et en Europe, avec des fleuves, bleus, comme la Donna, ou avec des mers, toutes d'or, comme les belles mers helladiques 1 Là Haut, ils domineraient même sur des Sclavons, du sang de cet Oupravda, cause de leur mort, qu'ils subiraient plutôt que le trahir; ils maîtriseraient beaucoup de races qui auraient désormais pour attraction une autre Byzance, opulente de Palais, d'Eglises, de Monastères, d'Oratoires, d'Hippodromes, de Bains, de Nymphées, de Forums, de Portiques, de Fontaines et de Colonnes, traversée grandement de Gardes moins vils et cruels que ceux qui les frappaient sous les ordres de Digenis, le Grand-Papias de Constantin V qu'ils avaient deviné châtré.

Les Candidats n'attendaient qu'un signal de Digenis pour les tuer. Mais celui-ci suspendit sa clef d'argent, en un beau calme ne voulant pas déceler des dessous honteux de Dignitaire peu maître de lui. Peut-être une sorte de respect de leur race impériale s'était glissée en lui; ou bien s'apitoyait-il de leur vieillesse, de leur faiblesse et de leur cécité ? Les Candidats abaissèrent leurs armes, mais après des coups de pied au dos et au ventre d'Asbestas, d'Arghiras, de loannikios et de Nicomaches qui rejoi-

gnirent, roulant, Cristolaos, en bas, toujours agenouillé tt priant.

Enfin ils s'en allèrent, suivis de Digenis dont la marche élastique se modela à la leur; et l'or de leurs armures frétilla depuis l'escalier jusqu'au dehors où ils disparurent, très fiers de leur courage à battre des vieillards, de leur vaillance à frapper des aveugles qu'ils eussent si volontiers tués. A raisonner bien, rien qu'à voir le balancement de sa tête, la férocité de son rictus, l'orgueilleux Grand- Papias, le gélatineux Digenis n'avait point pris d'eux pitié ; un ordre le retenait, de Constantin V, peu soucieux de la mort des descendants de Théodose, pas plus que de celle d'Oupravda. Autrement, combien il eût aimé les faire égorgiller tous; couper les cinq têtes et les porter, chaudes et saigneuses, en des plats d'or, au bruit de musiques de nacaires, d'éouds, d'orgues, de karamandjas et de balaleikas jouées autour de sa castration. Mais ce serait pour bientôt ; Digenis se promettait la fauchaison des cinq lamentables Aveugles qui, l'ayant deviné eunuque, n'avaient pas vu qu'il était Grand-Papias ! Grand-Papias 1 Grand- PapiasI ■

Dès l'aube avait, l'Iconoclastique Persécution, aiguisé ses ongles et grincé des dents, en celte Byzance au ciel donnant à l'âme de quiètes sensations. Sous prétexte de paganisme à punir, elle allait briser-, de l'Empire d'Orient, le caractère d'art, vigoureux plaut, inextricable rameau puisant des sucs en un sol riche, et les Orthodoxes, et les Verts, les Ouvriers de cet art byzanlin, les Inspirés de cet art byzantin s'apprêtaient à leur propre victimation.

Des kaloyers partirent de divers Monastères s'étant refusés aux décisions du Synode d'Hyria, pour les, par avance, réconforter et préparer. Par exemple, sorti de la Sainte-Pureté avec l'Excrémentiel, loan qui, tout en que-

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tant la provende journalière, mit en chacun un peu de réconfort par des bénédictions émues, des conseils scandés en versets de Psaumes et des prières auxquelles des répons s'appliquaient. Il parcourut ce matin-là le quartier des Vlachernes; gravit des escaliers de maisons habitées par les démocraties, frappa à beaucoup de portes et pénétra, l'hispide chef découvert, le bonnet en sa main tendue, un bras le long de son ventre gros, en des demeures d'orthodoxes ouvriers d'Art, pendant que l'Excrémentiel, dans la rue, bramait de ne le point voir. C'étaient, là, des filigraneurs et des tapissiers ; les premiers étirant, à des bancs munis d'une grande roue de bois, de minces fils d'argent qu'ils enroulaient en minuscules volutes pour être soudés à des plaques, d'argen aussi, battues au marteau ; les seconds cachés dans les montants du métier, comme en de hauts cadres avec une navette que, rythmiquement, ils taisaient aller en amère et en avant.

Ailleurs, c'étaient des ivoiriers et des orfèvres, exerçant leur profession sous des éclairements de fenêtres par où se voyaient, en pan clair, en morceau bleu, la Gorne-d'Or et très au loin la campagne soulevée de montuosités vertes, d'arbres s'échevelant. Les ivoiriers travaillaient minutieusement, avec des outils fins, des pointes d'acier creusant la virginale matière ouvrée en dyptiques et tryptiques; en petites Eikônes aux faces mïnusculement vagues ou en plaques de gourmettes de chevaux, qui tintinnabulaient. Les or èvres opéraient assis sur des escabeaux bas, devant des établis bas. A l'aide du feu doux, ils fondaient des soudures sur des pièces d'or et d'argent rapportées, et c'étaient, de leurs mains artistes, d'artistes joyaux : des châsse^ feuiïlagées, des colliers troués de jours précieux de nétaux^ des boucles d'oreilles larges, exposant des semis de turquoises et d'opales vraies; des agrafes bien venues ; pu'S d'énormes et singulières créations : des ciboires, des croix, des missoires, des crosses d'épiscope, des étoiles] vivantes aux coiffures entrelaçant des perles bleutées ; des coffrets bossues, battus, étampés sur des blocs de plomb au moyen de poinçons de fer.

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Puis, c'étaient ces autres : des émailleurs, des historieurs de tissus, des sculpteurs sur bois, des mosaïstes, des fabricants de luminaires, d'orgues etdeportes d'Églises ; des lapidaires, des brodeurs, des céramistes, des verriers, des damasquineurs, des incrusteurs de nacre, des décorateurs et des peintres, habitués à l'apposition, à des fonds d'or, de Figurations belles charmant les yeux. Ces industries, souvent, mitoyennaient; loan les visita en la matinée, rapidement, avec les kaloyers des autres Monastères, qui y semèrent des Psaumes, des prières et des bénédictions;

Haraïvi avait quitté son monoxilone et, au soleil, sa dalmalique flamboyait de ses rapiècements mieux qu'une octangulaire tunique de Dignitaire, une robe talaire ou un scaramangion. Il passait devant Sabattius qui lé>h^ïa aussitôt :

— Aie soin de te dérober, puisque tu es avec les Orthodoxes, que tu applaudis aux Verts, qu'enfin le décret du Synode-Saint ne te fait point détourner des Eikônes que va proscrire le Basileusl

Il lui cria cela derrière le tas de ses pastèques dominées de son buste ramassé, et sa tête pointue, de fou, secouait

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des cheveux rares. Du nabathéen, la dalmatique mieux flambait, sous le couffieh ceint de la corde 'en poil de chameau; elle montra sa vague imagerie, cette fois-ci une tête de panthère sur fond vert usé, avec un mufle dont les narines, ouvertes, grossièrement étaient moustachues. Une patte onguiculée menaçait un amusant oiseau, profilant son bec pointu. Hara-vi avait cousu ces choses, en pauvre qu'il était, pour que sa dalmatique, ainsi ne lui coûtant rien, en fût toute solidifiée.

— Si j'avais ta dalmatique, dit alors Sabattius, j'achèterais beaucoup de pastèques et j'en vendrais beaucoup, car j'aurais comme toi une belle prestance et des hommes riches me prendraient pour les servir!

Haraïvi répondit de loin, sans la crainte d'être entendu et comme répondant à toute autre question de Sabattius :

— Sepeôs a subi le martyre parce que l'a trahi Héraïscos. J'ai tué Héraïscos, je l'ai noyé. Moi, je ne me laisserai point saisir, car la révolte contre Constantin V va le jeter du cathisma, et Oupravda sera Basileusl

Sa voix, fébrilement, sonnait et beaucoup se retournèrent, qui l'ouïrent. Puis, il fila vers la Porte Kharsias, se perdit dans Byzance, martial et fier, enthousiaste et délibéré, pendant que les yeux de Sabattius s'allumaient sur un morceau de sa dalmatique, flambante longtemps.

Dans Byzance, des hétairies de Maglabites, de Spathaires et de Buccélaires couraient, et derrière eux c'étaient des foules gémissantes ou des foules applaudissantes. Sous les regards sévères des Domestiques, leurs officiers, ces soldats arrêtaient leurs symétries devant des Églises, des Monastères, des Oratoires, dont les portes s'ouvraient en illuminations d'intérieurs emplis d'Orthodoxes. Des prêtres apparaissaient sur les narthex, anathématisaient les Iconoclastes, qui aussitôt grimpaient à des échelles vite apportées et, à coups de marteau, brisaient de resplendissantes mosaïques, ou bien, avec des pinceaux chargés de chaux, badigeonnaient des peintures tendres de Foi. Les foules gémissantes mieux gémissaient, pendant qu'en les intérieurs des Psaumes fusaient, attendrissants et geigneurs. Mais

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les foules applaudissantes exultaient, tressautaient. Des Bleus chantaient des Versets de joie, tout en se retournant, d'inquiétude, vers les quartiers démocratiques où des groupes de Verls leur montraient le poing.

— J'ai tué Héraïscos ! J ai tué Héraiscos! Et vous, Iconoclastes, le futur Basileus Oupravda vous punira pour avoir obéi aux ordres impies de Constantin V.

Il criait cela à tous, le nabathéen, pour s'attirer les colères des Bleus, des Iconoclastes et des Gardes. Quelques-uns couraient sur lui; alors il s'en allait; il faisait signe à des Verts de se battre, comme lui-même le désirait. Mais les Verts se contentaient de montrer le poing aux Bleus, comme s ils ne voulaient se battre que bien armés, non intempestivement ainsi qu'à rHi|)podrome avec Sepeôs, et à une occasion qui sûrement naîtrait.

Il remonta les Vlachernes, il quitta la Ville, se dirigea vers la Sainte-Pureté. Muette, en ce deuil, elle était. Seul, la parcourait Scleros, à ce moment portant un encensoir d'or attaché par trois chaînettes réunies en son poing, et qui lui envoya des encens bleus, qui flottèrent épaissement. A ce qu il lui dit d'IIéraïscos, l'anagnoste répondit sans l'avoir bien compris :

— Cet Héraïscos n'a pas huit enfants, comme Scleros et Sclereno; ou bien il ne les aime pas comme Sclereno et Scleros. Il ne les amuse pas comme nous les anmsons.

Il rit, et sa barbe rouge se décrocha, remonta; ses dents eurent un fort claquement. Très content, son encensoir projeta un cumulus d'encens au nez d'Haraivi qui s'enfonça par un couloir obscur, jusqu'à la cellule dllybréas (jui le reçut paisiblement, assis en une stalle de bois accotée à son lit bas, sans coussins ni étoffes, un vrai lit érémitique, un lit de saint sur quoi planait une simple croix bclladique à la muraille fixée. Il ne laissa pas parler Ilaraïvi. 11 dit, sa tête exprimante doucement cline en une main :

— Ce n'est pas le moment de se révolter, car le Bien ne peut encore vaincre le Mal. Il faut que les Verts soient forts; ils ne pourront l'être seulemenl par l'épée, mais par niicuT que l'épée.

Il érigea sa taille exiguë ; d'un mouvement de tête ondèrent ses cheveux lamés :

— Le Mal provient de la Puissance et de la Force dont les armes sont matérielles alors que la Faiblesse et la Pauvreté jusqu'à présent n'ont eu que les armes spirituelles du Bien. Contre le dol, la Faute, le Grime, le Félonie, besoin est de vous munir d'un engin qui vous rende invulnérables tous. Cet engin sera corporel, il est vrai, mais venu par l'esprit, créé par l'esprit qui dominera toujours la Matérialité. Si, sur terre, le Bien avait été armé, c'en aurait été fini du Mal : la victoire lui eût appartenu. Mais il est donné à la Sainte-Pureté de vaincre par une triple substance dont je réunis l'efficacité. Ce sera mieux que l'épée, que chacun peut forger et par laquelle le prochain est égorgé à l'aise. Mon arme, qui va être l'arme du Bien, l'offensive des démocraties, la protectrice des Arts humains; mon arme qui va, pour le culte des Eikônes, porter au Grand-Palais la race helladique et sclavonne, sera un feu, non un feu brûlant simplement, mais un feu détonant I

C'était comme un énorme et imprévu secret dont il se déchargeait sereinement. Il s'élança de sa stalle :

— Viens, viens entendre détoner le feu que m'a fait découvrir la lecture de livres aryaques, où j'ai à mon tour puisé l'enseignement du Bien que depuis des siècles la Sainte-Pureté répand à Byzance. C'est là l'arme mystérieuse dont je vais munir les Verts qui triompheront du Mal autrement qu'avec le malheureux Sepeôsl

Plusieurs couloirs se succédèrent, sur lesquels s'ouvraient des cellules où priaient et travaillaient des kaloyers. Haraîvi avait laissé dire Hybréas, curieux et dévotieux, car il lui voulait désordonnément confesser le meurtre d'Héraïscos et même l'engager à profiler de l'émotion causée par la persécution iconoclastique pour lancer, sur la Puissance et la Force, les Verts et les Orthodoxes. Mais l'Hégoumène marchait toujours, la taille droite, les cheveux ondanttrès fins sur ses épaules amincies. Il entra en une cellule vaste, remplie de bizarreries d'instruments accrochés à la muraille ou posés sur des

fourneaux bas. Les uns avaient des cols torsionnants; les uns avaient des longueurs cylindriques et étaient comme transparents; les uns étaient partagés d'une grande vis, tels qu'un pressoir; les uns paraissaient de torture, avec des lamellements de courroies qui s'entrelaçaient sur le fond arachnéen de cette cellule éclairée d'une grande fenêtre bilobée; les uns étaient de terre, comme des creusets; les uns étaient de cuivre, comme des plats larges. Au milieu, reposé au sol simplement carrelé, une concavité de mortier s'approfondissait, de mortier de bronze où reposait la verticalité d'un pilon de fer, attaché à une corde de cuir reliée à une grande roue, à la voûte appendue. C'était là un atelier d'expérimentations peut-être, où Ilybréas s'essayait à des recherches obscures succédant à celles faites par ses devanciers en vue d'armer réalistementleBien; où il combinait, mêlait, pesait, mixturait des chimies mystérieuses dont le secret se trouvait dans les livres aryaques, de la haute Asie, en héritage du Bouddha probable transmis à la Sainte-Pureté. L'Hégouraène retira du mortier une substance toute noire, à senteur de soufre et à puanteur de salpêtre, au grand effroi d'Haraivi qui ne savait plus que dire et le suivit à nouveau, coupant des couloirs, filant devant des cellules dont les kaloyers, priant et travaillant toujours, ne se retournèrent même pas. Ils arrivèrent sur le seuil du jardin intérieur, une cour en un carré de portiques cintrés, dont le carrelage était semé d'helladiques croix. Hybréas se baissa, alors, répandit la substance sur ce carrelage, une substance toute pulvérulente, puis s'en alla très vite, en un peu de lumière du jardin qui l'ondoya tout, et revint avec une chandelette allumée :

— Tu vas voir brûler cela; tu vas entendre détoner cela. Cette poussière sera plus efficace que le feu médique, le feu maritime, le feu énergique, le feu liquide dont se servent les Basileus pour brûler les vaisseaux ennemis I

11 approcha la chandelette : la substance alors crépita, puis flamba, toute bleue, et délona faiblement, mais assez pour qu'Haraîvi l'entendît. Satisfait, Hybréas fit :

— Cela ne suffit pas. Je cherche à enfermer cette poussière en une étroitesse d'objet, d'où sa vitalité s'épandra avec violence en emportant des projectiles qui, visant les partisans du Mal, tueront ainsi le Mal.

Il se retira, laissant toute noire la place où la substance étrange avait flambé et détoné, et Haraïvi l'entendit dire encore sans qu'il lui pût confesser le meurtre d'Héraîscos :

— Les Basileus ont depuis longtemps le feu médique, qui est maritime, énergique et liquide comme ils l'appellent suivant son emploi, au moyen duquel ils brûlent les vaisseaux ennemis ; mais ils n'auront pas mon feu détonant dont j'armerai les démocraties, qui relèveront le culte des Eikônes pour les Arts humains. Avec elles et avec les Verts qui les soutiennent, le posséderont la race sclavonne et helladique. Je régénérerai ainsi l'Empire d'Orient par mon feu dont les livres aryaques m'ont fait découvrir les virtualités. Lorsque j'aurai enfermé son efficacité en un objet étroit, que je vais imaginer, je vous armerai tous, hommes du Bien, défenseurs de l'Orthodoxie, et avec lui vous vaincrez l'Isaurie, vous écraserez les Bleus, vous dominerez les aristocraties, vous implanterez enfin, par les Basileus de sang helladique et sclavon, la croix du vrai lézous qui n'est pas celui qu'adore hypocritement le Patriarche châtré, persécuteur des Eikônes et rival, par la Sainte-Sagesse prostituée aux Orgueilleux et aux Puissants, de la Sainte-Pureté, amie des Faibles, des Pauvres et des Humbles!

Haraïvi commençait à le comprendre, mais la confession de son meurtre lui tenait tant au cœur qu'il lui fit, très ému, l'interrompant, en une encoignure de couloir ouvert sur le naos de l'Eglise où ils se dirigeaient :

— Je le devais, je le dois. Pardonne, pardonne! J'ai été homicide. J'ai noyé Héraïscos. C'est parce qu'il sut la Conjuration, parce que Sepeôs a été supplicié et les Verts, qui le défendirent, tues.

Comme si la chose fût permise, comme si elle entrât en les risques de la Conjuration, Hybréas prononça des pa-

rôles d'absolution qu'Haraïvi écouta, très rénitent d'abord, ensuite tout rayonnant quand, sur sa t'ête cline, l'Hégouniène fît des signes le l)énissant. Laissant le Nabatliéen, il rentra en l'Eglise, se dirigea vers le narthex. Au jour des trois ])ortes ouvertes, il aperçut la Ville, lointaine, diffuse et blanche en ses architectures à peine esquissées. Des clameurs en grand nombre fusèrent. Il revint alors, tout animé, tout véhément, sur Haraïvi que la rémission du meurtre avait réellement ravi :

— La Sainte-Pureté va être l'asile d'Oupravda et de Viglinitza ! L'Iconorlastie ne les y arrachera pas. Cours les prendre au palais de Lychos oîi leur présence peut être un danger. loan sera avec toi. Théos, sauve-les ! Théos, sauve-les I

A coté de loan cavalcadant sur l'Excrémentiel, HaraTvi galopa, pieds nus, les deux bouts de sa dalmatique ramenés sur la poitrine et le couffieh bien serré. Il y avait une grande animation dans Byzance ; les hétairies de Maglabites, de Spathaires et de Buccélaires démolissaient toujours des Eikônes, ou les badigeonnaient; des gens couraient; des kaioyers filaient, avec des mouvements de leur barbe et des bénédictions de la main, hasardeuses; des érections de croix et de bannières de panégyries ramifiaient en fuites ténues où des ombres d'hommes fondaient leur silhouette frétillante dans l'immense soleil. Et aussi des chants éj)ars de Psaumes, des rythmes de plaintes revivant d'anciennes persécutions, des exclamations à des Pana^hias, à des lézous, à des Saintes et à des Saints, à des Elus et à des Dominations pas encore détruits ou ba^'igeonnés que, dans leur course, — une course pan(>rami(|ue — entrevirent le hispidc kaloyer et le Nabatliéen. à tles façades de Monastères ou à des narthex de Basiliques, largement peints, violemment peints, ou bien leur mosaïque

détachée puissamment d'un fond d'or qui mettait des occîdents d'or sur des architectures boursouflées de coupoles, ceinturées d'arches, enflées d'absides et de transepts, comme d'hydropiques êtres de pierre, de marbre et de brique aux revêtements d'ardents vernissements. Voici les Marchés emplis de populations emportant des ichtyologies et des viandées saigneuses; les Marchés des Armureries, des Bourrelleries, des Tapisseries, des Bijouteries, avec des forums étroits où bruyaient des ventes d'animaux vivants : chevaux, chameaux, ânes, bœufs et vaches, moutons et brebis que sous de forts coups entraînaient des hommes à peine vêtus de dalmatiques rapiécées, à peine coiff'és de bonnets de sémites, de touraniens ou de Sclavons, pendant que d'infmies meutes de chiens au col allongé, à la langue de braise, au poussiéreux poil, à la queue aigûment frétillante, et tous maigres, et tous ossifiés, avaient comme des rébellions en leurs aboiements I Voici la Montagne voisine, descendue et remontée, s'éloignant solairement en d'éclatantes maisons, où des étoff'es pendillent, où des fleurs clinent à des fenêtres bossues et grillagées ; l'Aqueduc de Valens semble sauter par-dessus, en la gigantesque gymnastique de ses arcs massifs; des ruelles, souvent faites de roideurs d'escaliers, se résolvent dans le bleu du ciel; des quartiers fument de vivaces humanités; en des très longues voies, prestement, les Byzantins fuient les démolisseurs avançant leur besogne, et leurs précipitations s'ouïssent dans les rumeurs de la Ville partout éclatant, de partout échappant. Voici une autre Montagne, que dominent le Monastère et l'Eglise du Pantépopte, — Gelui-qui-voit-tout, — d'où une lamentable simandre, à même battue au haut d'un portail, bat une espèce de tocsin de mort, qu'également battent les simandres, distancées, d'autres Monastères et d'autres Eglises : Saint-Mamas, Gallistrate, Dexicrate; la Vierge de l'Octogone, la Vierge d'Aréobinde, le Stoudion, Saint-Tryphon ; la belle, la pure Sainte-Paraskévi, le fastueux Archange Siant-Michel, le simple Saint-Pantaléon, l'immanent, le blanc Verbe-Divin, d'où égoutèlent, lugubres et trépi-

dants, des chants de tristesse invincible qui exaltent les martyres prochains dévolus aux adorateurs d'Eikôncs rayonnant aux murailles en immobilités d'Etres sacrés. Quelquefois, des coups de trompettes de bronze, de cors de cuivre, déchirent un fond quelconque de voie; des glapissements d'eunuques, des glapissements qui sont des commandements dominent des charofes de Gardes nue loan et Haraïvi voient filer, la pique, la hache ou le glaive haut, en un enveloppement de jour, et aussitôt des clameurs fusent, des cris et des Psaumes montent, quelque chose qu'on dirait un écroulement branle : une slupeur accompagnant le tout est dans l'air innervant ! Audacieusement, de riconoclastie, allaient confluer au Lychoà îos ùimolisseurs et les persécuteurs. — Ah ! Sainte-Mî:*;»?, Sainte- Mèrc-du-Verbe ! Qui es dans les Nutiis ! PonrE du Verbe digne de toute louange ! Souveraine ! Pure et Toute Pure ! Qui as enfanté le Divin, l'Immanent, le Resplendissant Iézous ! Kyrie du Ciel et de la Ierre I Toutes les exclamations orthodoxes sur les lèvres d'Haraivi et de loan, qui arriveront juste au palais des Aveugles pour arracher Oupravda et Viglinitza aux Gardes de Constantin V, à la clef d'argent du Grand-Papias courant élastiquement, en le ballonnement de sa tête vaniteuse à rondeur de courge, devant ses Candidats aux dos et aux épaules filant vers les végétations du Lychos, vertes et violettes, pendantes, traînassantes, avec des massifs d'ombre où des nichées de lézards sinuent, paisiblement.

— Nous n'arriverons pas, ils vont les tuer, criait loan, et Haraivi répondait : Hélas! hélas! — Et ils couraient davantage, l'Excrémentiel fumait des naseaux et suait du poil, les quartiers succédaient aux quartiers, les voies aux voies, en une rapidité de galop qui ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Enfin! Les murailles, feutrées de parasitaires, du palais, tout au loin ; une descente du Lychos, sec à cet endroit-là, puis une porte basse les menant au jardin abandonné où, sous une draperie d'arbres, c'étaient Oupravda et Viglinitza, c'était aussi Eustokkia, assis sur des escabeaux bas.

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— La persécution ne va pas être seulement contre les Eikônes, mais contre ta race et la mienne, et nous, qui en avons la conceptualité, la subirons jusqu'au jour où Constantin V et le Patriarche seront frappés par l'arme d'Hybréas.

Eustokkia s'exprimait ainsi, pâle un peu, les yeux hyalins ardents. Haraïvi prenait une main à Oupravda :

— Déjà Digenis a voulu te surprendre ici, où cependant l'on t'ignore. La Sainte-Pureté sera ton asile, comme pour Viglinitza. Viens, nous t'emmenons; Hybréas le veut!

Un signe de l'helladique! L'apparition des Serviteurs, muets et sourds, qui enlevèrent Oupravda et Viglinitza sur des escabeaux, d'où la flave chevelure de l'Enfant, la face animalement belle de la Sclavonne frôlèrent les feuillages, et les voilà filant, avec loan sur l'Excrémentiel, avec Haraïvi pieds nus, par une porte trouée sur un morceau du Lychos. Seule, Eustokkia leva les yeux, joignit les mains, et, en d'intimes supplications sur les lèvres qu'elle gardait virginales : . — S'il faut qu'il soit mon époux après les tribulations que tu veux qu'il subisse, Panaghia! s'il faut que j'aie, avec lui, l'Empire sous conditions de souffrances et de tristesses, c'est avec joie que j'attendrai car, comme le veut Hybréas, comme le conseille Hybréas, je ne serai son épouse qu'au Grand-Palais ! Nos enfants ne naîtront que dans la pourpre ou bien je mourrai vierge, je resterai vierge et mon sang helladique ne mêlera pas sa fleur à la virilité sclavgnne du petit-fils de lustinien 1

Et elle se retira vers le palais plus loin enlairant ses portails roses que surplombaient d'intérieurs perrons roses en un abandonnement de pierrres où, çà et là, hissaient les désordres de lierres et d'aristoloches leurs filets verts. Et son rêve d'union des deux races la faisait toute singulière, quoique habituée à s'en ravir. Il avait suffi qu'Hybréas lui eût suggéré cette union, pour que sa responsabilité restât ancrée solidement en elle ; ne cessât de s'attacher vivacement, au point de devenir la sublime conjurée, la courageuse patriote qui, en le sillonnement de l'escabeau d'ivoire, allait porter à la Sainte-Pureté, où s'illuminaient les âmes

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orthodoxes, où s'agrégeaient mieux les Verts, l'encouragement pour la lutte du Bien.

Ce qui curieux paraissait, était la persistance, l'agrandissement de cette persistance en son cœur où la nubilité èclosait par de vagues émotions qui n'avaient rien de char/iel. Jusqu'à présent, sa tête seule étaitprise. Tapies en les circonvolutions de son féminin cerveau, les paroles d'Hybréas y avaient comme plongé des racines agrifiantes, et une végétation toute hyperbolique de choses rétrospectives : — l'Empire Byzantin des Théodose et des lustinien, avec son extraordinairement poétique vision de gens, de monuments, de bêtes : chevaux et lions menés à l'Hippodrome fameux, — une végétation semblable s'enfeuillait, énorme, mangeant toute son extérieure vie.

Si Oupravda gardait des attractions pour les Arts et les reliefs d'Arts muant des paganismes et des religions fort anciennes qui touchaient plus à du fétichisme qu'à de la positivité, elle ressentait quelque chose de grandement irrésistible pour la Force politique, pour l'entourage d'acier et d'or de l'Impérialat, pour son éploiement colossal et l'écrasement qu'il mettait sur les faces des humanités. Son futur époux, elle le voyait Autokratôr, avec le cercle d'or du sarikion et l'enveloppement du sagion ; elle, à ses côtés, semblablement vêtue; posant tous deux leurs pieds sur une sphère qui était le Monde, lui gardant la verge d'or de Basileus, elle soutenant le lis rouge, qu'IIybréas avait fait œuvrer en vue d'une haute signification.

Elle marchait lentement, et un environnement, comme de nuées horizonnant à un bord de ciel fluide, de choses prestigieuses se faisait en elle, autour d'elle, sous les figuiers, les platanes, les sycomores, les arbres si bellement glorieux de ce jardin où germinait une végétation buvant du soleil et de l'air byzantins. Des panégyries, aux traînantes robes de kaloyers, érigeaient des croix, et des bannières flottaient au-dessus ; des Patriarches bénissaient, couverts de dalmatiques (pii fulguraient des Evangiles historiés ; des eunuques avaient des rondeurs mollement de

chairs, à côté de nombreux Dignitaires dont les robes vertes espéraient en des voies que fuyaient des Bleus, vaincus. Et même, c'était pire. Un Autokratôr passait en un visionnement qui devenait tout farouche : et il avait les yeux crevés, et il tendait les mains à du peuple se détournant de ses appels muets. Des Scholaires et des Candidats, des Buccélaires et des Excubiteurs, des Myrtaïtes, des Maglabites, des Spathaires, Içs soldats de l'Arithmos et de la Varange, très vivants en leur costumement de cuir, de fer, d'argent et d'or, poussaient à des supplices atroces des gens qui se refusaient à l'acclamer. Ces supplices étaient sans noms : des dépècements d'entrailles ; des envasements, jusqu'à la gorge, en des marécages pourrissants; des décollations de têtes blêmes, des noyades dans la Corne-d'Or, des hachis lents de membres ; une série de martyres par lesquels se punirait l'hérésie Iconoclastique, se relèverait l'adoration des Eikônes et s'immaneraient les deux races sclavonne et helladique, décisivement unies.

Elle atteignait un perron ,du palais, aux marches telles que des ailes de rose flamant; elle gravissait un escalier large, par où du jour bleu tombait en un ondoiement serein. Alors elle entendit des bruits de pas, une sonnerie d'armures, un commandement grêle, aigu; puis un dévalement d'individus, une poursuite furieuse à travers des appartements, des pièces éclairées de lumières de coupoles, même un gémissement d'orgue qu'on aurait dit se briser en sauvages chocs. Et des voix lui parvinrent; les cinq Aveugles se cachaient peut-être, fuyaient certainement une submersion de Gardes envoyés par l'Impie dont elle venait de désirer la cécité. Un sang ardent, un sang intrépride, celui de Théodose transmuté de génération en génération, lui gyra ; elle pâlit, rougit de colère, de vieille et ancestrale haine, et fila là où les Aveugles geignaient, non pas au hasard, car elle connaissait les plus secrets détours du palais, mais sûrement. En une pièce sans issue, sans jour, dont la porte donnait sur les communs ignobles de la Domesticité absente en le danger, les cinq Frères fouillaient de leurs bras, de leurs poings tendus^ et leurs faces

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se touchaient; leurs corps sinuaient, frottés l'un à l'autre en peur n'osant s'exhaler. Eustokkia prit alors la main de son aïeul, Arghiras, qui frémit :

— Toi, la fille de raon fils! Eustokkial

— Eustokkia!

Les quatre autres répétaient le nom, si jalousé depuis qu'elle avait fait se retirer d'eux les Verts, mais si chéri cependant, d'Eustokkia à qui rhacun, en son fond, voulait transmettre l'Empire, puiscju'elle était la seule héritière des Cinq. Ils le disaient, anxieusement, avec des tremblements de la savoir auprès d'eux, comme si elle fut la lumière qui leur manquait, le secourable guide, le hàton sur le(iuel, en le danger présent, ils pouv. lient se reposer. Des pas se rapprochant, elle mit ses mains sur leur bouche, et ils aspirèrent longuement la moiteur jeune qui s'en dégageait, comme (piolque chose de frais et doux, tout leur contentement dans rexlrènie péril.

Les Gardes n'étaient pas loin, à peine séparés par une cloison que traversaient leurs imprécations enragées de ne saisir rien. Ils cognaient de leurs lourdes haches, de leur*

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dures épées, le parquet et les murailles, et alors des coinmandements secs couraient en acuité de voix d'eunuque qui était le Grand-Papias, toujours aux trousses des Aveugles.

— Candidats! Candidats! je vous ferai noyer tous s'ils ne sont point découverts ; si je ne puis, en offrande, apporter au Basileus leurs têtes dans un plat d'or!

I Et sa clef d'argent fouettait l'air des salles traversées par les Candidats ; un tumulte de pieds de bronze, de jambes lacées de ferrailles accompagnait les férocités de voix de Digenis. Les cinq frères ne remuaient plus, reniflant le léger effleurement de mains d'Eustokkia tour à tour promenées sur leur face apoltronnie, et leur pitoyable individualité fondait là, en cette obscurité infecte ; des tréraulations les poignaient aux genoux, au ventre, à leur maigre gorge où se nouait la jaune dalmatique tramant jusqu'au sol. Bientôt ils ne les entendirent plus. Ils se crurent sauvés :

— Partis, Eustokkia, partis I Prends-nous et guidenous!

Mais elle restait immobile, sous la crainte de revoir les Gardes qui, pour s'être momentanément éloignés, devaient toujours être dans le palais. Et, involontairement, elle bénissait l'immonde cachette que les Candidats n'avaient osé sonder, aimant malgré tout ses aïeux que leur seule débilité, leur cécité impuissante, l'avaient invitée à s'en séparer, pour la cause de l'Empire nouveau impossible avec eux.

Un cri effroyable! Un cri de martyr, dont les chairs étaient tenaillées, les doigts coupés, les yeux arrachés, qui n'avouait pas et bravait ses bourreaux. C'est ce que comprirent les Aveugles et Eustokkia, qui s'écrièrent :

— Mikahal Ah! Théos! donne force et persévérance à Mikaha, notre Serviteur, qui subit la persécution de Constantin VI

C'était bien Mikahçi, le vague et vieux Serviteur. Découvert en un coin du palais, il avait été brutalement traîné, et maintenant les Candidats, sous l'arrêt de la clef d'argent

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de Digenis, le courbaient tout cassé; l'un lui enfonçant une pointe d'éj)ée dans les côtes, un autre lui trouant un œil, plusieurs découpant des morceaux de chair de sa face. Il ignorait le refuge des Aveugles; aussi, avec des hurlements de martyrisé, il désignait au hasard, cependant en un désir de se tromper, une salle quelconque, un escalier, un appartement, un trou bien inconnu des Candidats dont quelquesuns partaient aussitôt, en des courses effiénées, pour revenir plus furieux, sans les cinq Frères. Enfin, ils le lâchaient emmi une mare de sang, assis et la tête dans les cuisses, borgne, sans mains, découpé comme à jour aux côtes et à la face, rendant l'âme en des gémissements n'ayant rien d'humain. Puis, ils repassèrent à nouveau vers les communs, et les Aveugles et Eustokkia ouïrent le glapissement, à nouveau, de Digenis :

— Nous n'aurons ni Aveugles, ni l'Enfant Oupravda. Mais ce serviteur des ennemis du glorieux Constantin V a subi la mort pour sa traîtrise; il n'a pas avoué sérieusement et ses paroles nous ont leurrés. Nous reviendrons et saisirons l'Enfant Oupravda, qui aura les yeux crevés; les Aveugles, qui fomentent des conjurations, seront châtiés, et moi, le Grand-Papias, moi qu'ils ont dit eunuque, serai récompensé pour mon zèle à punir les adversaires du Basileus* le saint ennemi des Eikônes qu'adorent les méchants Aveugles et ce pervers Enfant Oupravda !

Puis une fuite, qui insensiblement s'atténua, et encore des objurgations de Digenis, sans doute balançant au dehors sa face de cucurbite, le blême épaississement de sa personiialité cérumineuse, à la tête de ses Gardes, courant en militaire régularité. Et, couvrant le bruit confus d'autres fuites de Byzantins qui s'écartaient, la voix du Grand-Papias s'éleva mal, chant de flageolet crevé, pointue, sans grâce :

— Candidats 1 Candidats 1 Le glorieux Constantin V désire la mort d'Oupravda et celle des Aveugles qui ne veulent point déceler sa retraite, mais nous surprendrons Oupravda chez Hybréas, l'II/'goumèno ilu Monastère J?» Vlachernes, qu'au commandement de ma clef d'argent

VOUS détruirez! A la Sainte-Pureté, Candidats I A la Sainte- Pureté!

Eustokkia frémit dans l'extrême ombre où elle expectait avec ses aïeux. Elle prit une main d'Arghiras, et avec lui descendit; les autres se suivant et se tenant par un pan de la dalmatique jaune. Des escaliers! Des couloirs voûtés, aux draperies tombantes, où des demi-jours des fenêtres trilobées nuaient; puis des éclairements de salles sous des hauts-de-cintres supportant des coupoles plafonnées de mosaïques irradiant des Figurations effacées. Enfin, la salle où Sepeôs, Haraïvi et Solibas avouèrent Oupravda ; les cinq trônes, l'orgue d'argent, l'escabeau qui la recevait, elle, avec son lis rouge, son lis orfévri, sur l'épaule, en des vêtements historiés et pesants, hiératiquement lui faisant une majesté d'Augusia, une pérennité énorme d'épouse future d'un futur Basileus. Gomme les Aveugles, d'émotion, de continue peur, n'en pouvaient, elle les fît s'asseoir et s'assit aussi. Elle et eux restèrent là^ muets, inquiets, sans presque écouter la sauvage, la profonde et réitérée lamentation de Mikaha, qui agonisait tout à côté, en une rigole glaireuse de sang s'égouttant par un escalier voisin, dont la répétition gluante n'était troublée par rien, pas même, hélas, des approches d'autres Serviteurs nullement accourant à son secours.

C'était pis en le dehors, tout animé de Byzantins ceuxci fuyant ceux-là, suivant qu'ils voulaient ou non l'adoration des Eikônes, tout bruyant de cris de Gardes filant en des hérissements verticaux de lances banderolées, ou horizontaux d'épées qui avaient des rayonnements blanc d'acier et des rayonnements jaune d'or. Dans l'emportement ba lancé de leur escabeau, Viglinitza et Oupravda couraient, et couraient ; loan sur l'Excrémentiel, Haraïvi pieds nus,

sa dalmatique serrée aux reins, son couffieh bandant le front. C'étaient, du kaloyer hispide, durant ce, beaucoup de bénédictions jetées à des gens apparus en des voies sinueuses, où du soleil enorgueillissait des clairoiements, et dont les faces pleurantes, les yeux endoloris, les ports de têtes énormément poltronnes disaient l'abattement et l'effroi de la Religion persécutée en ses chères symbolisations. Un moment, des individus les acclamèrent, et ils reconnurent des Verts, qui leur faisaient des gestes pressentant la révolte élaborée par Hybréas. Il y avait là plusieurs groupes, sortis de maisons quelconques, de places quelconques, d'Eglises quelconques au-dessus du narthex desquelles c'étaient des fonds d'or où vaguaient des lézous droits, des Pantokratôrs assis en des trônes, des Panaghias sveltes, des Panaghias orantes, des Panaghias Mères-de-Dieu portant ce Dieu en leurs bras saints, des Panaghias s'envolant en des ciels peints que leur front nimbé crevait, et ces groupes accouraient avec des agitations de mains qui brandissaient des écharpes vertes; même une couronne d'argent, comme un halo de lune, s'arrondissait sur le front de Solibas juché par-dessus des épaules de Verts. Et plus ils avançaient, plus sedensiliait la foule dont des tronçons rejoignaient d'autres tronçons; des Verts surgissaient de toutes parts; des Orthodoxes de toutes parts s'éploraient, et au-dessus de l'émotion des âmes éclataient, en coups de tonnerres, des démolitions d'édilices, des carnages qui, un peu partout, devaient rougeoyer par le sol.

Ils remontaient et redescendaient ; parfois leur émerveillaient les yeux des intérieurs d'Eglises, dont les iconostasis pointaient leurs trois faîtes séparés; les ambons évidaicnt leurs drofts escaliers surmontés du ciborion sous quoi des papas prêchaient lamentablement. Des lumières, brasillant en des candélabres comme perpendiculairement fichés au parciuet, ou bien flottant, soleils minusculement bleus, en des lampes appcndues de très hautes voûtes dont la profondeur était celle de nuits épaissies, coupaient de leurs éclairements des ombres d'Orthodoxes qui s'in-

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clinaient dévotîeusement devant de grandes Eikônes brossant ces intérieurs où, au pied de mélancoliques Évangiles, des conques, des pendentifs et des galeries, d'autres Orthodoxes passionnément attendaient le martyre qui ferait d'eux des Saints palmés! Ces choses les illuminaient fugacement; ils les quittaient, pour repasser devant d'autres, semblables, et plus ils se rapprochaient de la Sainte-Pureté, à travers des quartiers démocratiques, plus ils en voyaient.

Maintenant, ils la voyaient poindre, la croix toute d'or sur le renflement de sa coupole centrale, et quoique ce ne fût pas la plus grande des Eglises de Byzance, quoique, par dessus des quartiers nombreux, celle de la Sainte-Sagesse dominât, énorme et même ténébreuse, elle leur paraissait plus prestigieuse, même plus protectrice. La Sainte-Pureté leur crevait le regard et l'âme ; elle les aspirait tous quatre, tel qu'un refuge de Vie. Derrière eux, c'était la sinuosité double des remparts, aux crénelures festonnantes sévèrement, encerclant les apparences droites du Grand-Palais qui, par là-bas, étendait, en infinies masses, ses triclinions, ses péripatos, ses héliacons, ses phiales, ses jardins, ses faîtes^ ses murs oii des Gardes offraient sur le ciel, profondément incurve, le virgulement d'une pique, d'une épée ou d'une hache dont l'or mangeait un peu du jour bleu. A leur droite, fuselait la Gorned'Or balançante de flottilles sur lesquelles pesaient des ombres rousses, des ombres grises et violettes de voiles langoureusement tombantes ; de l'autre côté, la côte de Sikœ; puis une indécision d'horizon vert et bleuté, coiffé d'un accalmé ciel oîi pour s'y jucher, victorieuses, dirigeaient leur trajectoire en spire des cigognes vers les édifices byzantins.

Ils plongeaient en des grouillements de rues, vers les murailles, de rues couvertes par les avancements de toits des maisons toutes de bois, où l'on accédait par des escaliers, de bois également. C'étaient, aux fenêtres, des effrayées faces de Byzantines s'inclinant devant les bénédictions de loan, et des remuements vagues de mains d'en-

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fants. Beaucoup de gens les suivaient devinant emmi le groupe l'Aulokratôr futur, et les écharpes vertes, le halo blanc, largement arrondi, de la couronne de Solibas, réapparaissaient, celle-ci d'argent toujours avec des heurts à une autre couronne d'argent en visions de combats entre Verts et Bleus.

A toutes ces rues, s'alignèrent alors des Gardes, sans doute sortis du Grand-Palais, en rayonnement de haches, de piques, d'épées, de massues, et dont les casques coniques reluirent au rude soleil de cette journée virant en un bleutement de ciel à peine nuage de vapeurs qui roussissaient à son horizontalité. Là, des Myrtaïtes, mais sans les myrtes de la paix; là, les Scholaires qui avaient, par-dessus leur orbiculaire bouclier, des yeux féroces de prétoriens désireux de s'ensanglanter en des massacres de citoyens; là, des gens de l'Arithmos qui avançaient massivement, avec, beaucoup, des massues à leur poing ganté de fer; là, des Candidats qui allongeaient leur hache et leur épée d or, d'où presque pendoulait du sang; là, la Varange dont l'Acolouthos brandissait une verge d'argent; là, des Excubiteurs qui se couvraient de leur clibanion écaillé au-dessus duquel leur tête se montrait. Et, derrière un épaississement de Buccélaires, de Sj)athaires et de Maglabites, c'était un étalement supérieur d'étendards de toutes les couleurs, portés par les protoléates de l'Aulokratôr; des étendards comme de guerre, bleus avec des raies rouges, violets avec des stries d'or; verts avec des ondoiements noirs, beaucoup tout pourpres en flottement de sang, et tous s'agitaient, en l'incurve ciel, décelaient parfois sur leur face des aigles d'or dont les pattes énormes portaient des grilfes, ou des bêtes fantaslicjues : onocentores, thoantes, crocotas, léopards et lions presque d'allure babylonienne! Plus loin, plus loin encore, des écartements de voies offraient d'effrayantes humanités : la stature surhaussée de Constantin V, portée sur un bouclier légèrement oscillant, avec le globe et le sceptre en mains, au-dessus d'une marée mugissante d'hétairies, se poussant vers la Sainte-Pureté; puis, sous des croix, des bannières

et des ciborions, la panégyrie des Oints, serpentante, triomphante, chantante, fonçant sur l'Église monastique, sous l'œil sévère du Patriarche hissé à une sorte de civière, sur un trône l'égalant à l'Autokratôr. Et, maintenant, la gigantesque Sainte-Sagesse se redressait mieux, paraissait mieux étouffer les autres, tant l'obésité de ses neuf coupoles débordait au ciel ; son avoisinement du Grand-Palais la faisait redoutable, disait mieux l'accord des deux Pouvoirs contre les Eikônes, la lutte du Mal officiel, du Péché des Grands contre le Bien officieux, la Vertu des Ames cachées au fond de Monastères ignorés, ne voulant rien du Monde, ni ses joies, ni ses ors, ni ses tumultes, ni ses contentements, mais plutôt désireux de silence et d'adoration des symboles de ce Bien, de ces Humilités et de ces Vertus.

La Sainte-Pureté présentait un émerveillant intérieur de lampes aux reflets roux s'évadant par les vitraux, oii ressortaient certaines lignes fines, des bouts d'azurs et des dessins vagues de robes de Saintes et de Saints, peintes. S'en éclairaient les quatre Anges à l'envolement puissant. Leur trompette d'or pointait en sonnerie appelant héroïquement tout un peuple à la défense des Figurations menacées. Et le peuple écoutait les mystiques sonneries des quatre Anges, car à droite et à gauche de la Montagne, sous l'abord des murailles, sur la Corne-d'Or, par tous les quartiers des démocraties, c'étaient des hommes et des femmes accourant vers la Sainte-Pureté, avec Oupravda, Viglinitza et Eustokkia, qui les avait rejoints. Des Orthodoxes et des Verts les entouraient d'admirations et de fidélités, et les kaloyers apparaissaient avec des croix, des bannières et des chandelettes, en un trou de porte s'ouvrant sur du noir.

C'était plus extraordinaire que jamais ce que maintenant exhalait Hybréas, qui avait gravi le droit escalier de l'ambon et prêchait, les bras en croix, les mains ouvertes, la face dont les reluisances d'yeux étaient magnétiques, comme toujours. Les âpretés de sa voix signifiaient qu'il allait introniser officieusement Oupravda, devenu Basileus

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occulte de l'Empire d'Orient, en attendant, par la victoire définitive des Orthodoxes et des Verts, d'être Autokratôr officiel. D'ici-là, chacun lui ohéirait, le vénérerait, le protégerait, car il avait sur le front le signe divin du Bien par lequel il régnerait. Puis, il descendait, et des allumements de cierges piquaient de jauneurs le naos et les transepts ; des kaloyers exhalaient des hymnes de triomphe, consécration indéléhile du Basiléat nouveau. Des mains empoignaient alors Oupravda. Sa tête à chevelure flave se nimbait d'un sarikion, le plane ruban d or gemmé de son aïeul lustinien gardé à la Sainte-Pureté en le coffre de bois, et on l'armait des autres attributs du Pouvoir : de l'épée de cuivre dont il était ceint; du globe bleu, de vermeil niellé, et de hi croix d'argent, aux extrémités évasées, dont on chargeait ses mains. Portée par les deux Serviteurs à la robe verte sur l'escabeau d'ivoire, Eustokkia était consacrée Augusta, et son lis rouge sur l'épaule lui faisait une tache d'orfèvrerie pourpre, un délicat évasement de coupe saignante. Ses francs et hyalins regards s'agrandissaient de l'antimoine des cils; la pulpe rose de sa face comme ronde, le haut de tête serti de gemmes et le revêtement de ses étoffes aux plis droits sur ses pieds que chaussaient les rouges brodequins aux cigognes d'argent, lui donnaient une grande exquisité. Et c'était aussi Viglinitza que des mains ardemment pieuses avaient enlevée, en sa forte corpulence, en sa majesté de belle jeune fille à la gorge kybélienne, sur une hauteur de siège, avec, sur son giron, Tévangéliaire à l'encre cinabre qu'on lui passait comme si ce lui fut un attribut de possible domination. En des bramements d'orgue mêlés aux chants des kaloyers, Hybréas réapparaissait emmi des encens sur le seuil de l'iconostasis, et fiançait Oupravda et Eustokkia dont le lis rouge, qu'il lui avait fait œuvrer, signifiait, disait-il, le futur Empire du Bien, le symbole des démocraties qu'elles élèveraient un jour par-dessus toutes les Forces et toutes les Puissances, par-dessus toutes les races et les indivividus nés du Mal et dominant par le Mal I

Doux les gestes, mouillée la voix, sa brève personne

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d'Hégoumène se surhaussant presque, sa fine et exaltée face à demi noyée de cheveux lamés, il attestait que ces fiançailles étaient en vue du triomphe de la doctrine aryaque pour laquelle Manès avait été supplicié et sa peau bourrée de paille. L'union de la race helladique et sclavonne sauverait les Arts humains que la persécution, qui en voulait aux Eikônes, avait fait vœu d'anéantir. Aussi, régneraientelles à Byzance, ces deux races ! et non le peuple isaurien versé comme un délétère pus dans le corps sain de l'Eglise byzantine, corrompue à son sommet par la Sainte-Sagesse où officiaient effroyablement le Patriarche châtré et les Oints pourris. Mais lui, Hybréas, Hégoumène de la Sainte- Pureté, maintenant asile des descendants de lustinien, père des Orthodoxes, appui des Verts et guide des démocraties, arrêterait à la fois Constantin V et son prêtre inconceptuel; pour le Bien et les Arts humains il donnerait le sarikion à Oupravda et à Eustokkia, dont la génération s'implanterait à jamais dans l'Empire d'Orient et le régénérerait.

L'enserrante armée de Constantin V maintenant irruptait sur la place, avec des mufles de chevaux soufflant sur les portes du narthex, et Tétalement chromé des étendards qui flottaient, multipliés, claquetants et glorieux. Et les Myrtaïtes avançaient; les Scholaires se poussaient mieux; les gens de l'Arithmos tendaient leurs poings de fer; les Candidats allongeaient leur hache d'or et leur épée d'or; la Varange menaçait parle bâton d'argent de l'Acolouthos; les Excubiteurs entrechoquaient leur clibanion écaillé et les suivaient les Spathaires, les Buccélaires et les Maglabites, serrés. Des Dignitaires s'éployaient : à comparer aux illuminements de l'intérieur, aux splendeurs de l'érection occulte d'Oupravda et d'Eustokkia, de la majesté de Viglinitza ; malgré même leurs robes d'or et d'étoffes simulant l'or, tissées d'argent et brodées d'argent, où d'impossibles dessins humanisaient des bizarreries ou créaient de surprenantes zoologies, ils paraissaient grotesques, difformes et adipeux. Puis, l'autre triomphe, de plus loin, des Oints : épiscopes et hégoumènes;le Scœvophylax, le Cartophylax, le Protecdice, le Hiéromnémon, le Périodeute, le Proto-

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salte, le Laosynacte, le Grand-Saccellaîre et le Syncelle, précédant le Patriarche, orgueilleux et froid, sa glabr/ité de face contentée, promenant une croix d'or sous un ciborion d'or, aussi haut que Constantin V sur des épaules de pauvres papas exhalant des Allelouias, non pas pour que le Monde adorât les Eikones, au contraire : pour qu'il les brisât, pour qu'il violât les Figurations, détruisît les Eglises, surtout la Sainte-Pureté dont l'Hégouraène Ilybréas voulait la prééminence au lieu de subir celle de son Eglise si incontestée, si solidifiée par une servilité de plusieurs siècles envers la Force matérielle éternisée sous tous les Pouvoirs matériels.

Mais, ce fut le fait d'une imprévue supériorisation que celle d'Hybréas, avancé au seuil de la Sainte-Pureté, qui arrêta les hétairies de Constantin V, fit reculer celui-ci, gela net les Dignitaires et suspenditla marche du Patriarche en triomphe, bramant des Allelouias. Mince et droit, la face grave, les yeux luisants, l'attitude toujours érémitique, le chef découvert, ses fins cheveux rubannant sur ses épaules, par-dessus son vêtement violet au semis de croix d'argent, il paraissait s'être tout à coup agrandi, et maintenant, rien que sa frêle poitrine, ses bras faibles s'opposaient au Basileus qui reculait peu à peu, en un reflux large de son armée s'écoulant par les sentes de là Montagne, muettement. Hybréas faisait des gestes, et le fluide habituel entourait sa personne, lumineux, bleui, brûlant et fumant presque, comme si sa vitalité se fût évadée en cette gazéification de lui-même. Le Patriarche s'en allait aussi, et les Oints aussi, et aussi les adipeux, bas et grotesques Dignitaires qui montraient leurs dos historiés en des remuements d'ignobles eunuques que beaucoup étaient sûrement. C'est qu'IIybréas, pour vaincre, avait à nouveau employé sa Volonté vivante en une espèce de magnétisation productrice du bleu et lumineux fluide, que peu virent tant il était léger. Par sa |)résence, il consacrait refuge la Sainte-Pureté, et maintenant, quiconque y pénétrait, dans la ravissante, et quiète, et exaltante Eglise, quiconque ne la voulait quitlt r éfait sûr de vivre, protégé par elle, par elle gardé sùremeLl.

Tout le dehors, certes, appartenait à Constantin V, à ses soldats, à ses bourreaux, à ses eunuques ; il pouvait peser sur la Sainte-Sagesse, sur l'Hippodrome et le Grand- Palais, sur les quartiers aristocratiques, habitat des Bleus, sur les Monastères et les Églises Iconoclastiques, mais la Sainte-Pureté lui échappait. Il pouvait abolir les Eikônes, AU DEHORS ; empêche/ les effervescences, au dehors, de

leur culte, mais non les poursuivre au dedans^ en les intérieurs calmés, les beaux et purs intérieurs où les Panaghias et les lézous divinement présentaient leur face lunée et leurs robes historiées! Voilà! — Voilà! Pour mieux les faire s'en aller, Hybréas demeurait au seuil, en l'enveloppement du fluide de vie bleu et brûlant, attendant que le talon de fer du dernier soldat sonnât dur sur le pavement de la place, que la dernière croix d'un Scœvophylax ou d'un Catéchiste s'atténuât en l'éloignement, vague écoule-

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ment sur quoi pointaient le dos du Basileus et le dos du Patriarche, balancés sur des épaules d'hommes, et les cols de chevaux dont se soulevaient les queues roides sous des coups de cavaliers filant peu superbement.

La place vide, Hybréas rentra en l'environnement d'Oupravda et d'Eustokkia, fiancés, sacrés Basileus et Augusta occultes, et avec Viglinitza, magnifiés au son des orgues, par des encens, des hymnes, des éclairements de cierges, très nombreux. Ce ne fut ensuite plus que l'Apothéose du Bien, que l'Affirmation de l'Enijjire d'Orient régénéré, dans la Sainte-Pureté, fermée au dehors.

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