A M. EMILE DE GIRARDIN
Mon cher ami,
Réponse à vos questions sur l'Algérie, ce livre vous revient de droit.
Mais je vous le dédie surtout pour vous honorer publiquement de l'affection protectrice dont vous avez entouré le jeune enfant qu'en allant à l'exil je laissai derrière moi.
Paris, 15 mars 1856.
Hdbmt suafata libelU,
Cest vrai : les livres ont leurs destinées.
En 1839, parurent mes deux volumes de T/rlande. Je disais dans l'introduction : (( L'Angleterre et r Irlande sont deux têtes jetées sous la même couronne; voyez comme la couronne est légère au front de Tune, et comme elle a meurtri le front de l'autre. » Je comparais les lanières des haillons du paddy aux crins éparpillés de la queue d'un cheval jetée sur ses épaules; et j'ajoutais qu'à certains jours sa faim ressemblait à celle des chiens errants qui, dans les grandes villes, s'en vont fouiller dans les amas d'ordures.
Et l'on m'accusa d'avoir calomnié l'Angleterre, d'avoir inventé le haillon, la misère et la famine d'Irlande.
Un an s'était écoulé à peine que les journaux de Dublin, de Cork, de Limerick et de Galway racon-
taient qun des enfants, B*d1abt jetés dan^ Iffi enak du Loiicli-Erné et du Louch-Nealh , avaient poussé à bord des vaches noyées dont ils s'élaicnt enetiito mis à se partager et à manger Jea lambeaux; ils racontaient encore q entières étaient trouvées mortes an indes et des tonrbières et le long des : nins, ayant les lèvres toutes vertes îllea avaient broutées pour assouvir es étaient mortes.
J'avais dit c nnell : « Le vent des
idées bourgeoises a irop souillé sur lui. Ce n'est pas tine agitation politique qu'il faut à l'Irlande, c'ebt nue agitation sociale. » O'Connell avait répondu : « Je planterai le drapeau de l'indépendance sur ma tombe. ■ — Sur votre tombe, lui avais-je répliqué, l'Irlande ne trouvera que votre suaire qui lui servira de linceul. »
Et je fus accusé de méconnaître la puissance révolutionnaire des idées politiques. C'est possible; mais je connaissais dn moins la puissance révolutionnaire des idées sociales. Les premières ne sont que d'an pays, d'un temps. Incertaines et variables, elles ne passionnent guère que le cercle borné des générations, des peuples et des intér^ auxquels celle forme et celle couleur des vêtements dû corps social peuvent convenir plus que d'autres. Les
secondes sont de tous les temps j de tous les pays. Joojottrs les mémesp elles ont passionné, passloq^eiU et .passionneront éternellement tous les peuples , 4onte6 les races , car elles sont inhérentes au corps social tout entier » et le même jour, à la même beure, elles peuvent établir le courant électrique qui le soulève.
Aujourd'hui , Daniel O'Connell est mort. Qu'a produit aa longue agitation? Qu'en est-il résulté, et qu'en reste*t-il? Où en est Tlrlande? Que fait-elle? Qui en parle? Qui s'en souvient? Saurait-on seulement qu'elle existe, qu'elle est encore peuplée, si deux ou trois fois par an , les journaux ne nous racontaient des naufrages dans lesquels ont péri par centaines des Irlandais émigrant aux terres des mondes nouveaux.
En 1842, je publiai le Château de IIam. Ce livre avait pour épigraphe ces paroles do Chateaubriand : Quwid on aime la gloire^ c'est un noble parti que de s'attacher au mallieur.
J[)aus les premières pages, où j'expliquais les causes et le but (}6 cette publication, je (lisais :
<c. L'auteur a secoué la poussière des chemins qu'il avait parcourus sans trouver la solution du problème politique et social qui, dans sa pensée, se réduit à ces termes (c'était en 1842; Fauteur, depuis lors, a
«ra voir la vérilé plos lois, et il y est allé) : Sont ! quelque forme de gouverneroenl que ce soit et sur | QD espace donné, procurer au plus grand nombre j d'hommes qu'il se pourra la plus grande somme poa- J «ibie de perfectionnement moral, de développemeirt \ intellectuel, d( ique, de libertés com- |
patibles avec I de perfectibilité sociale
et humaine...
n Isolé dans la patrie comme en un I
lieu élev<^ où n terreurs, ni les pré-^
tentions, ni le mêlée politique et so^
ciale, il s'est m comme il l'avait long-
temps fait, à étudier les événemeate et les hommes du passé, pour leur demander la condamnation du présent et les euseiguements de l'avenir. En même temps , il a tenu t'œil et l'oreille ouverts à toutes les lueurs, à tous les bruits qui pouvaient surgir dans quelque point du ciel, espérant y découvrir l'issue qui serait ouverte de nos jours à la lutte engagée entre tant de passions diverses et d'intérêts opposés.
& Cest donc bien le sort de toute vérité de n'arriver aux nations que du fond d'un cachot ou du haut d'un calvaire; la persécution est donc bien l'éternelle et providentielle fournaise où l'homme
vu
É^épare et se fortifie , la pierre de toache qui en doit attester le titre et la valeur; c'est donc bien aussi Miôniieur et le salut de la nature humaine que la yérké, en souffrant et en protestant sans cesse, pré«pare raffranchissement au moment même où elle subit le joug; c'est donc bien encore une chose logique et simple à la fois que dans les époques où tout est nuit et incertitude j les yeux qui cherchent la vérité, le droit et la justice se tournent vers les lieux d'exil et de captivité. Si les hommes qui s'agitent disent dans leurs passions : a Ces lieux en sont le tombeau, » Dieu, qui les mène, a dit bien plus souvent : a Ils en sont le berceau. »
A propos des douleurs dont palpitaient de belles et lamentables pages intitulées l^ëxilé, je disais aussi : a Nous sommes, hélas! dans un siècle où les déchir^nents de la patrie amènent des retours si amers de fortune , et où les proscrits de la veille se font si cruellement les prescripteurs du lendemain , qu'il est peu de cœurs dans lesquels ces pages n'aient dû éveiller le ressentiment de douleurs anciennes ou présentes, et jeter quelques prévisions fâcheuses d^avenir. n
J'avais aussi tracé ce portrait du captif que ren«« fermait alors cette prison d'État, et de qui je disais déjà : a Heureux prince , à qui Dieu , avant de lui
donner le ponvoir de faire heaucoup ei d'illnsfre» J ingrats, a envoyé ce qu'il n'accorde nii>me pas jours pour consolalion suprême aux chules profondes ' qai suivent les élévations les plus hautes : des cour- i tisans assidus de eon infortune
» Esprit ne o et droit comme tont , les esprits qui ,, loin et vite; façonné I à la forme sy onne l'étude des scien-»
ces exartes , ! avec clarté, avec pré-cision et briè; d'idées que de mots, I dédaigneux de uiuiinc^i -onnu d'où elle s'est dégagée et les points intermédiaires qui l'ont jalonnée. C'est nn boulet de canon qui frappe avant qu'on sache d'où il est lancé, ni quelle route il a suivie. Le but a-t-il été atteint? La pensée est-eiie rendue? estelle claire? est-elle courte? est-elle vraie? Le prince n'en veut pas davantage, et il passe à une autre. Il y a là quelque chose du génie de Napoléon et du tnoulc d'où jaillissait sa pensée
» Sans doute on reconnaît parfois que l'illusion, celte riante fleur de la jeunesse de l'esprit et du cœnr, vient bien encore jeter son voile et ses parfums sur les importunités de la raison ; sans doute la science des faits et des hommes parait encore rebelle
anx^teoons de Texpérience acquise Mais levez
les yeux , et lisez cette phrase ^ue le prisonoier a écrite lui-même sur les murs de sa chambre : «c Pour j) les peuples comme pour les individus^ la souffrance » nest pas toujours perdue. » Et vous vous direz alors que les dernières illusious du cœur et de Tesprit ne vont pas tarder à se dessécher et à mourir dans le jeune et vaillant homme qui est là debout , le front pensif, Tœil voilé, la voix émue, le cœur plein et ouvert, et qu'assez tôt l'expérience viendra lui don-* ner la juste valeur des hommes et des choses. »
J'avais écrit aussi ces paroles qui , pour le temps peut-être n'étaient pas une des moindres témérités
des aspirations d'un écrivain : « Le principe
sauveur de l'organisation du travail dans ses trois éléments, l'intelligence, les bras et les capitaux, est allé se perdre dans l'expansion désordonnée d'un industrialisme cupide et sans merci, et porter avec rirritation et la misère le germe d'une révolution sociale au sein des classes populaires dont le bien* être matériel et moral n'est pas en raison légitime et directe du développement du travail et des bénéfices de la production. »
Enfin, à la dernière page de ce livre, qui, par une coïncidence mystérieuse, fut annoncé dans les papiers publics le matin même du jour où le jeune et
malheureux duc d'Orléans se tua sur le Chemia dé la Révolte, enlisait:
«Ici, en 1842, s'arrête l'histoire particulière de la ville et du château de Ham; mais elle n'est point finie. Si Dieu, lui faisant un avenir semblable à son passé, la rattache encore à l'histoire générale du pays, elle aura un dernier chapitre.
» Que 8era-t*il ? Dieu seul le sait.
i> Mais, dans un temps comme le nôtre, tout est possible en France. »
Ce que soulevèrent alors de courroux, d'ironie et de dédain dans tous les partis ces échéances diverses venues à terme aujourd'hui et acceptées presque toutes à présentation , je ne m'en préoccupai guère , et je ne m'en souviens plus beaucoup. Seulement, les beaux esprits, défenseurs du fart accompli triomphant, et insulteurs-nés de toute cause vaincue qui en appelle à une éventualité plus ou moins probable, firent leur métier en donnant à l'auteur du Château de Ham une bonne part dans les dérisions et les outrages qu'ils distribuaient très-largement à celui dont ils sont les courtisans à cette heure.
En 1 847, je publiai les deux premiers volumes de VHîStmre des révolutions de Paris.
Dans l'introduction je disais, entre bien d'autres choses de ce même ordre d'idées : « L'émancipation
des dattes ilotes ^ se témoignant par les œuvres de Tesprit, est dans rbistoire générale de la civilisation le phénomène devancier on parallèle de leur marche ascendante vers leur complet affranchissement. x>
Après avoir fourni les preuves de ce théorème son cial , j'ajontais : a A cette heure , les classes plé-« béiennes ont brisé les langes séculaires qui les vouaient aux seuls travaux du corps , et déjà elles viennent prendre et apporter leur part à ce magnifique banquet de Tinlelligence auquel Dieu convie rhumianité tout entière. Dans leurs foules et dans leurs ateliers surgissent des poëtes qui se lamentent sur leurs misères dont ils les vengent, des publicistes qui les éclairent et les défendent dans leurs droits, des historiens qui rétablissent la vérité sur leur légi« time part d'action et d'influence dans les progrès de la civilisation... Les temps sont donc bien proches où la société et TÉtat vont avoir à faire compte avec elles.»
Je fus traité de rêveur par les uns , de faux pro« pbète par les autres , de. . . je ne sais plus quoi en-* core par plusieurs, qui se disent aujourd'hui des esprits fort avancés. Trois mois après, les classes plébéîeoiies posaient elles-mêmes sur les barricades de février les formidables questions que soulève rheure sonnée de leur avènement.
L'année dernière, j*ai publié les Nationalités.
Je disais que les nationalités disparaissent ooinme les races 9 parce que, pour les unes comme pour les autres , il y a la loi de leur entrée dans le mondé et ia loi de leur sortie ; que celle-ci est inévitable comme ia loi de la mort et de la dissolution prononcée sur tout ce qui est matière; qu'elle s'accomplit , pour les nations comme pour les individus, le jour où celles^-ià comme ceux-ci ont épuisé les principes de me qui étaient dans l'organisme de leur constitution; que tous les diplomates de la terre ne pourraient pas plus réaliser pour les nationalités mortes le miracle de la vision d'Ézéchiel , que tous les hommes réunis ne pourraient dire aux ossements des races humaines : i< Sortez de vos sépulcres , levez*vous et marchez! )>
Je disais que cette loi de la disparition des nations et des peuples faisant avancer Theure où Jes races ne ^Toni un jour qu'une famille» et les peuples qu'on seul peuple I le monde marchait fatalement vers l'anéantissement des nationalités et de la guerre ; que {MO* conséquent les nationalités et la guerre faisaient mal les affaires de l'humanité; parce que les joationalitéS) c'est l'égoïsme et les divisions , et que la guerre, c'est la haine et les déchirements; parce qu'enfin les nationalités et la guerre sont les grands obstacles à la formation de r0nité;.qui.e$t Je but. suprême^ . le but
final imposé à l'homme par sa propre nature et par ragFaadieaement indéfini de son existence.
Poor avoir dit ces choses, écho et reflet de la parole et de la pensée des plus grands esprits des temps anciens et surtout do nôtre, j'ai perdu d'ancienne^ amitiés et des sympathies récentes; les unes se sont diangées en hostilités actives, les autres ont pris su* bilement le caractère d'antipathies invétérées, et si jeu croyais ce qu'on dit, j'aurais perdu encore bien autre diose ; mais je n'en crois rien. Et après tout qu'y puiS'je? Ce n'est pas dans ma vie le premier sacrifice que j'aurais fait aux droits de la libre pensée*
Voici pourtant qu'à cette heure (six mois à peine se sont écoulés) , mes idées sur les nationalités ont fait déjà bien du chemin ; elles sont devenues un thème même pour des discours de solennités officielles , et aussi pour des articles de journaux. Une revue puis-santé, mais qui passe pour professer peu d'initiative et d'endiousiasme à l'endroit des aspirations modernes vers l'unité humaine et peu d'intelligence sympathique pour les grands changements politiques et sociaux que les découvertes de la vapeur et de l'é* leotridité peuvent amener dans la vie morale et maté- Tiellè des peuples , s^est risquée naguère jusqu'à dire : « Les hommes qui désirent que la société humaine
» chjBse de bce . doÎTcni désirer qw Itt fennes la-
t tiooa/es d âpa f MBC Bt par depés. * Un jovnal œindénble, le mtee (» ferais été le
phif malmciié , vient Uni lé canme a t de jeter sur h
tombe de quelques i&atiooalit» des fleora senUdUes
à eeHe^-d:
« Malheur k elles si des preleDCîoBS de ouïes' on des intérêts de partis, si Torgueil d'une nationalilé intéressante sans doute, mab qui depvis tant de siècles n'a jamais pn se faire sa place au aiiliea des nations, les empêchaient d'accepter avec reconnaissacce les institotions qui seront établies..... Mri* hear à elles si de sourds mécontentements on des machinations hostiles les empêchaient de jouir enfin do repos fécond qoi lenr est préparé. Ce qni perd les partis, c^est Tespérance. L^espéranœ ne perd pas moins les nationalités déchues que les partis tombés; Tespérance d*un avenir niBlletir et plus complet empêche de jouir du présent , et compromet souv«t, par ses manifestations inopportunes, les amélioratioiis progressives qui se fussent produites d'elles-niémes. On ne saurait trop le redire aux nationalités mécontentes du sort que les droonstances et les nécessités politiques leur imposmt. Cest en elles-mêmes , dans le développement pro« gressif de tous les éiémaits de prospérité, d*indé»
» p^cl^jQice et de grandeur qu'ailes portent en leur )) sein j qu'est renfermé tout leur avenir. »
Ainsi 9 va le train du monde ! ces choses sont passées sans protestation aucune y sans déchirement intérieur, aux lieux mêmes où , pour n'avoir guère rien dit de plus, j'avais soulevé des colères et des acrimo* nies inattendues. Que faire? Les idées ont leurs pionniers comme les colonies, leurs essuyeurs de plâtre comme les maisons neuves. Quand elles paraissent^ les pr^'ugés et les abus qu'elles froissent les combattent; les intérêts et les droits qu'elles servent, voulant se dispenser un jour de reconnaissance, les désavouent ou les déclarent inopportunes ; et quand viennent les événements qui leur donnent raison, ces préjugés, ces abus, ces droits, ces intérêts faisant cause commune en sont quittes pour dire : Le beau mérite d'avoir imprudemment pensé tout haut , au risque de tout compromettre , ce que chacun de nous , pour mieux servir, se contentait de dire tout bas! Heureux encore les précurseurs des idées qui aboutissent, si les intérêts parvenus et ralliés qui ont l'exploitation du triomphe à l'entreprise , ne les traitent point de la façon que les rois d'Israël et de Juda traitaient leurs prophètes.
Au demeurant, je n'ai en moi d'autres moyens d'expliquer cette destinée de mes livres que par leur (Rigine même» U n'en est aucun dont je n'aurais pu
dire ce que j'ai écrit de Tan d'eux dans son introduction i
a Ce livre a été fait sans me préoccuper des intérêts et des idées que je pourrais froisser ou servir, ni des sympathies et des colères que je pourrais soulever. Ces pages ne veulent donc être et ne seront , en effet, que ce que sont sous la main de Dieu ces graines des arbres et cette poussière des fleurs que le vent de la nuit emporte sans savoir où , mais qui tombent comme il plait au Seigneur : ici sur des roches arides où elles meurent ; là sur un coin de terre où le soleil et Teau du ciel les fécondent pour les desseins de Dieu. »
Quand on peut s'isoler ainsi du milieu des passions et des intérêts de la foule et des partis , on est bien près de n'avoir plus ni intérêts, ni passions pour son propre compte , et on est conduit sans effort dans le milieu qu'habitent seules la logique et la bonne foi. Or, il est rare qu'avec la logique et la bonne foi on n'arrive pas tout naturellement à la connaissance de ce qui est, et, bientôt, par l'intuition, par cette faculté de l'homme qui natt des combinaisons mystérieuses de l'action et de la réaction mutuelles de l'ordre moral et de l'ordre physique , au pressentiment de ce qui peut être. C'est ainsi que s'établit le courant merveilleux de ces idées et de ces choses dont , pour peindre leur puissance mystérieuse, on dit qu'elles sont dans l'air s
Voilà posrqnoi il a été écrit sans donte qu'à certaîMs heures, nul dans le monde n'était seul à penser, h dire ou à faire , œ qu'il pensait , disait ou faisait.
II n'y a pas trois semaines qu'il m'en a été donné une preuve assez étrange.
Aux dernières lignes d'un feuilleton dont l'auteur n'a plus, je le soupçonne, aucune raison de me vout* loir être agréable, et qui était loin d'ailleurs de se douter que je pourrais apparaître comme une évocation au carrefour de sa pensée, on lisait :
« On peut voir, par les faits qui précèdent , quelles o représailles les amis de la Révolution pourraient n exercer ; combien il leur serait facile , en parcourant i> les diverses époques de la monarchie , de donner n aux personnes , aux actes , aux événements des 9 aspects nouveaux, un autre caractère; de rendre » aux vices et aux crimes , couverts par le manteau » royal et officieusement dissimulés , leur couleur et
» leur nom propre
p Si le travail dont je parle était exécuté en
y> dehors de tout esprit de parti , il en
D résulterait des rapprochements imprévus, un nouvel p encbainement de causes et d'effets ; on verrait dis*' » paraître l'importance donnée jusqu'ici à des futilités, » et de grsoules catastrophes s'expliquer par des acteb If peu connus ou systématiquemait dénaturés. Ce tra^
I) vail serait Tintroduction naturelle à Thistoire de la j> RévoIutioD française, il serait aussi curieux qu'in- » structify et il est trop nécessaire pour qw^ tôt ou n tard^ il ne soit pas entrepris. y>
puissance magnétique des idées qui sont dans Tair ! Ce travail que, le 1 8 février dernier, un critique disait être une nécessité de ce temps, n'était déjà plus à entreprendre : je Tavais commencé en octobre 1 855, et par une de ces fatalités qui me sont familières , je venais d'en écrire les dernières lignes le 21 janvier.
Quand ce livre nouveau sera-t-il publié? je Tignore. Je sais seulement qu'il le sera le jour où il deviendra nécessaire qu'il le soit ; de même qu'il a été écrit le jour où il a semblé nécessaire qu'il le fût. Est-ce que je n'arrive pas toujours la veille?
Estrce qu'aujourd'hui je ne publie pas mon livre
de l'Algérie française? et cependant jamais livre a-t-il
pu sembler davantage devoir être condamné par
son origine à un boisseau éternel? et voici que c'est
son origine même qui, après trois années, en fait
une publication de circonstance, une publication
nécessaire.
Tiré de lettres écrites à un ami du f(»id d'an
milieu d'événements, de circonstances, de captivité
et de misères qui jettent un homme dans un parfait
dégagement d'illusions, d'intérêts et de toute arrière
pensée d'ioflaence, d'action et de publicité, ce travail de 1853 répond à des préoccupations de 4856. Il y répond d'autant plus que, dans cet intervalle de trois années , plus d'une réforme gouvernementale et administrative à laquelle auparavant la pensée ou le temps n'étaient pas venus de mettre la main , plus d' un événement dont on niait la possibilité, ont attesté la raison pratique de ce que des intérêts menacés s'efforçaient de faire passer pour des excentricités de rêveur ou des colères de mécontent.
Au Deux-Décembre, placé comme on sait entre mes idées et mes affections, j'avais pris parti pour mes idées. Après un an de captivité, en France et en Afrique , dans les prisons et dans les camps j on estima que, puisque la commission mixte des Basses* Pyrénées ne m'avait pas exécuté à mort, il pouvait être juste temps de m'interner à Hussein-Dey, sur les bords de la mer. C'est là que je reçus la lettre dans laquelle le publiciste célèbre dont, à T inverse des amitiés humaines dans les mauvais jours, l'attaehement pour moi avait grandi en proportion de mon infortune, m'incitait à me reprendre au courage, à la vie et ao travail, 'a Profitez de votre séjour forcé en » Afrique pour la bien étudier et en mesurer l'avenir
> possible, m'écrivait-il Qu'y feriez-
» TOUS ? qu'y verriez*vous à faire ? » Et , avec cette
netteté et cette initiative qui le caractérisent, il me posa t^arrément des questions qui eurent pour réponse, de février à juin 1 853 , douze lettres dans Tintervalle desquelles il me répondit celle-ci : « J*atten- » dais votre conclusion , mon cher ami , pour vous » dire' quelle satisfaction m'avait fait éprouver ce » travail marqué au coin de la plus haute indépen* » dance d'esprit. Je n'ai rien lu sur TÂlgérie qui (ùt » plus d'accord avec ce que je crois être la vérité. » Cette haute indépendance d'esprit dont M. Emile de Girardin voulait bien me faire honneur, nul plus que lui en effet ne pouvait lui porter témoignage. Il voyait bien, au ton centriste de mes lettres, qu'il me fallait chaque jour tenir ma raison et mon amitié à deux mains pour ne pas me dérober à ce travail de recherche et de sonde dans lequel je ne pouvais plonger un regard sans rencontrer un abus, ni faire un pas sans me heurter à une assise du monopole. Que de fois , cherchant à éloigner de mes lèvres ce calice d'amertume, je lui ai écrit avec défaillance et dégoût: « Vous m'avez donné le chaos à débrouiller, les étables d'Âugias à nettoyer ; aussi j'hésite non-seulement à tout vous dire, mais aussi à tout fouiller, à tout approfondir. Eh 1 à quoi bon d'ailleurs? osera-t-onjamiais révéler ces énormités ; et l'osàt-on , qui jamais voudra et pourra y mettre la main? .... Et puis , les
choses sont dans un état si avancé que , malgré mon désir de voir 1* Algérie sauvée , je désespère de Tacc(»npiissement de ce grand œuvre. Tout ici est à re* faire : pouvoir, administration , justice , terre, climat, santé, mœurs, société, l'homme lui-même! . . . o
a Mon ami, lui écrivais -je un autre jour, plus j'avance dans ce chaos inextricable de Tagonie algérienne , où , vous le savez , je ne suis entré que par amitié pour vous , et plus je reconnais mon insuffisance, et plus j'ai envie de m'arréter court et de vous écrire : — Ma foi ! venez vous-même. Du diable si aucun des administrateurs, des économistes, des publicistes, des hommes d'État qui piétinent dans la vieille ornière des routines politiques et sociales , est en possession de Tintelligence , de l'initiative, du vouloir, de Taudace et de la fermeté de mains nécessaires à la reconstitution d'une Algérie nouvelle sur la table rase de l'Algérie présente ! o
Un an plus tard , au moment où, répondant à mon appel, mes amis de France m^aidaient dans mes arrangements en prévision d'un long exil, il me fut spontanément envoyé quittance définitive et sans conditions des années d'Algérie qui me restaient à faire.
A mon retour, M. de Girardin me rendit mes lettres. Quelques-unes avaient déjà couru certaines
régioQs da monde admioiëtratjf, et il y co avait été gardé copie. Je leur fia subir le travail de remame^ ment nécessaire à la possibilité de leur publication dans la Presse, où sous ce litre : De la colonisation algérienitc, elles oarurftnt en vingt-cinq articles, do i 3 juillet au elque émotion fut causée
parla public révélations sur lesquelles
on aurait bie m parti à buis clos , mais
qui arrivaie isement à l'beure même
où on meltai vre, pour n'en plus faire
qu'un anach !quer à leur auteur le Sic
vos, non vobis, si coann , de Virgile. Les doléances même furent assez bruyantes ; et après la publication de la première partie, ta seconde aurait pu rester sous le coup de la loi du silence, s'il n'y avait pas eu ailleurs un désir prononcé de voir enSn l'Algérie autrement qu'à travers les miroitements de l'ofScialité et les extases mutuelles de la société algérienne d'admiration.
Ce sont ces articles de 1854, tirés eux-mêmes de mes lettres de 1 853, qui sont réimprimés aujourd'hui sons le titre nouveau de l'Algérie française, la seule chose que j'aie changée. Quant au texte, je n'ai rien modifié, rien revu, rien affaibli, rien corrigé, rien retranché. Je hais le rapiécelage littéraire autant que le rapiécetage politique et légal : Ce /itti est écrit
XXJU
est écrit! Cette réponse do goaverneur romain est la fin 4e non-reœvoir par laquelle, en ce qui me concerne, j'ai toujours résisté aux opérations de ce genre. A retoocher sons la pression d'un milieu nouveau ce qui a été pensé et écrit sous la pression d'un milieu déjà loin de nous, on court le risque de ne faire qu'un livre d'arlequin, sans harmonie, ni couleur ni unité, par conséquent sans vérité, ni valeur ni autorité.
Pourquoi d'ailleurs aurais-je altéré en rien, dans son texte et dans son esprit , un livre qui porte si fortement empreint le cachet de son origine, et dont j'ai bien le droit de dire ce que Montaigne disait du sien : a C'est icy un livre de bonne foy. » Les pouvoirs publics eux-mêmes ne lui ont-ils pas déjà plus d'une fois donné raison ?
Les décrets qui, depuis 1854, ont fait passer sous l'autorité civile des populations soumises jusqu'ici à l'autorité militaire, reculé la domination des bureaux arabes par delà les territoire^ envahis par la population européenne , réglé le mode d'administration de la population arabe dans les territoires civils , étendu la compétence des justices de paix, fait entrer des indigènes dans la composition des municipalités, réduit les droits à Fimportation de certaines denrées alimentaires , abrogé le décret oublié qui tenait l'Ai-
gérie ea état de siège , créé des batailloas iQdigèQOSi Qoyau d'une force arricaine, pour arriver à la rédaction presque totale de l'armée française d'oTCupaticMi, éteoda eoSa à l'Algérie les dispositioos de la loi iraaçaise cooire tes fraudes conuuises daas la vealti des marchandises hisiication des vins...;
tous ces décret sinon des eommeace-
mentsde réfor a, je pense, nulle pré-
somptioD à SOI i lettres commuaiquéoa
de 1853 et le sa 1854 peuvent bien
avoir donné l'i i moins facilité et hâté
la venue ?
Les événements, qui, supérieurs aux hommes et indépendants de leur action, n'attendent pour se produire les convenances de personne , ont fait une part non moins large de réalisation à l'esprit de sincérité et de prescience qui caractérise ce livre.
Mes révélations sur la façon cavalière dont les bureaux arabes traitaient les choses de la justice en territoire militaire, et sur le scandale des faveurs accordées à certaines congrégations religieuses, n'ontelles pas été confirmées en novembre dernier par les paroles contristées à la fois et sévères qu'ont fait entendre le colonel-président et le capitaine-rapporteur du conseil de guerre devant lequel ont comparu, à Oran, les brutahtés idiotes et sauvages de ces frères
ignarûB de V Annonciation, auxquels ont été pourtant accordés pins de 80,000 francs de concessions ou de subvention y à charge d'instruction agricole et primaire?
La guerre d'Orient , en réduisant de plus des deux tiers notre année en Algérie , a justifié ce que j'avais avancé sur la soumission de la plaine et de la montagne et sur r inutilité ruineuse d'entretenir en Afrique , pour là garder, un grand commandement militaire et une armée de quatre-vingt mille hommes.
En fournissant à notre expédition de Crimée la plus grande masse des approvisionnements en fourrages , en bestiaux, en farines, en biscuits, l'Algérie indigène a témoigné dans un moment difficile de la vérité de mes assertions sur ses aptitudes agricoles et commerciales, et sur les miracles de production qu'enfanterait la perspective de marchés assurés et ouverts.
Le siège de Sébastopol et TExposition universelle ont prouvé que je n'avais pas surfait le génie arabe en prédisant la part glorieuse qu'à un moment donné il prendrait dans nos victoires, dans notre industrie et dans nos arts.
L'eCfet immense produit à cette heure jusque dans les tribus les plus éloignées, dans le Sahara ou dans les deux Kabylies, au fond des gorges les plus profondes et sur les cimes les plus élevées de l'Atlas, par
les récits émerveillés des soldats indigènes qui ont partagé nos périls, notre gloire, et vu à l'œuvre la supériorité de dos armes, ne me donne-l-il pas raison? Car j'avais dit que dans les relations obligées du camp et du bivouac, sous le même drapeau, dans la cora~ munauté de péril et de gloire, il y avait un mélange ^ mœurs, de langues, de coutumes qui concourait à former celle fusion, celte unité de peuples et de races sans lesquelles je ne voyais point d'Algérie française possible.
J'avais dit encore que les tribus sahariennes, les tribus kabyles surloul, me paraissaient suffisamment préparées pour incliner vers noire civilisation el accepter la loi de l'association des inlérêls. — « Tous les peuples déshérités, à quelque degré que ce soit, de bicn-étre et de I umières, ajoutais'je, ont des instincts secrets qui les poussent vers les nations et vers les terres où se trouve une plusgrande masse de lumières ■ et de bien-&lre : races arabes, races kabyles, races sahariennes, subissent celte grande loi des migrations des peuples barbares vei"s les foyers de la civilisation. C'est le développement de ces instincts secrels, c'est leur excilalion, leur création même que la France devrait donner pour but à son gouvernement en Algérie, u
Voici ce que les faits ont répondu. Trois mois à
^MfB'étafîent écoalég, que Tongoorth se soumettdft «ans ocMip fiérir, eH que la plus puissante tribu de la Sabylie était réduite, cernée qu'elle avait été uniquement par un cordon de douanes qui y la frappant dans son agriculture et dans son industrie , Tavait mise au ban du commerce de la France. Et ce ne sont déjà plus les tribus sahariennes seulement qui des^ cendent dans le Tell, et chez lesquelles on peut monter en toute sécurité, avec certitude d'y trouver hospitalité et respect. De par delà les oasis du Sahara , du fond extrême de cet océan de sables qui s'appelle le Grand-Désert , et dont les quatre cents lieues séparent l'Algérie de Tombouctou et du Pays des Nègres, il est, en janvier dernier, venu à Alger une députation des tribus nomades qui 1* habitent sous le gourbi ou sous la tente. Or, que sont venues foire chez nous, en 4856, après une marche de trois mois , ces Touaregs dont M. le général Daumas fut si niaisement accusé, il y a dix ans, d*avoir, par fantasia arabe, inventé le nom, les mœurs, le costume et le pays , et qui jamais , en aucun temps connu de rhistoire, n'avaient franchi les limites du désert, qu'ils parcourent en pirates , pour se montrer sur le versant de la Méditerranée, que d'autres pirates rançonnaient? Ces chefs des tribus du désert , dont les tentes en gardent l'entrée du côté de nos possessions, sont venus
dire à la France : « Vous avez des chacbias, des » draps, des soieries, des cotonnades, des pipes; B porlez-Dous ces produits de voire industrie et d'aup très encore, et nous vous donnerons en échange de » l'ivoire, des peaas de toutes sortes d'animaux, des B parfums, de ;omme et de la poudre
» d'or. Nous 8 nos et les autres, des
» bénéfices co îsliénéfîces resserreront
» de jour en j( notre amitié, o
C'est comme du Sud africain avaieoL
dit : — Algéri de l'isthme de Suez va\
faire de tes pori» am la ineaiterranée le marché des échanges du monde : car doqs te donnons la clef du Soudan, et pour en avoir les richesses, il faudra que l'Inde, l'Asie, l'Europe, toutes les îles et tous les continents t'apportent les leurs.
Voyant ainsi que les réalisations et tes réformes se greffaient si vite sur mes projets et sur mes rêves, loin de rien changer ni retrancher à mon livre, je l'ai augmenté de quatre nouveaux chapitres. Qui sait? Les travaux publics dont je proclame la nécessité seront peut-être mis à exécution; les abus du monopole financier de la Banque algérienne, que je dénonce, seront peut-être supprimés, tout an moins refrénés. Qui sait encore? Les utopies pe sont bien souvent que des idées pratiques qui ont avancé d'une
béare : ne se pourraiu-il donc pas que certains des râvës inédits de mes lettres de 1853 , sur la réorganisation des pouvoirs publics de T Algérie, et auxquels je fais voir le jour dans ce livre de 1 856, ne parussent point, malgré leur radicalisme, trop indignes d'atrtention?...
Et veut-on savoir maintenant, en 1856, pourquoi déjà en 1 853 j'allais ainsi, sans transitions , du monopole absolu à la liberté absolue, de Tautorité militaire prépondérante à Tautorité militaire subordonnée? Ce n'était, comme on pourrait le penser, ni par réaction et représailles de ma position d'exilé, ni par idée préconçue et propagande d'esprit de parti. Non. La raison, la vraie, celle que j'atteste avec toute l'énergie de la conscience que j'ai de mon parfait dégagement, à mes heures, des passions des autres comme des miennes propres, la voici ; et je l'écris en grosses lettres, parce qu'elle est le dernier mot, l'argument suprême qui clôt toute discussion et qui fait qu'une administration, un pouvoir, une organisation politique et sociale, sont à jamais jugés et condamnés, si influents que soient leurs soutiens, si désespérée que soit leur résistance, si utiles et si glorieux qu'en d'autres temps aient pu être leurs services.
Db 1 840 à 1851 INCLUSIVEMENT, l'Algérie est allée