‹ C'est la faute du mari proverbe en un acte et en versChapitre 11 sur 13 · LA MARQUISE, LAURENCE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LAURENCE

LAURENCE

Madame, hâtez-vous, Justin part à l’instant

Pour Arcueil. et ce sont vos ordres qu’il atteftd... Vous hésitez encore?... Pourquoi?... Qui vous arrête?

LA MARQUISE

Ma fille...

LAURENCE

Ecrivez-lui ; je me fais une fête De voir cette beauté, cet astre sans pareil ; Comme elle enchantera demain votre réveil !

LA MARQUISE

Demain, à mon réveil, je la verrai sans doute, Mais pas ici, ce soir je me remets en route...

LAURENCE

Oh! que c’est mal!.... Déjà vous voulez repartir?

LA MARQUISE

Je crains d’être indiscrète.... et de me ressentir Un jour....

LAURENCE

Vous ne pouvez jamais être indiscrète ; De grâce, écrivez-lui; sa chambre est toute prête... Une vue admirable, un immense horizon ;

Le site le plus beau de toute la maison.

LA MARQUISE

Croyez...

LAURENCE

Pardonnez-moi, madame, si j’insiste Mais déjà, grâce à vous, notre vie est moins triste.

La gêne se dissipe à votre douce voix.

Et j’ai ri ce matin pour la première fois.

Soyez bonne, envoyez Justin et son message A. votre fille.

LA MARQUISE

Non ; je pars et c’est plus sage.

LAURENCE

Mais pourquoi? quel motif?...

LA MARQUISE

Vous me poussez à bout.

Prenez garde... je suis femme à vous dire tout...

Et vous vous fâcherez?...

Fâchez-moi donc, qu’importe?

LA MARQUISE

Je m’en vais... pour... ne pas être mise à la porte.

LAURENCE

Vous vous moquez...

LA MARQUISE

Hélas ! je suis de bonne foi.

Je dois fuir ce château; l’air n’y vaut rien pour moi... Par mille souvenirs je m’y sens poursuivie....

Vous me demandez là le secret de ma vie....

Un amour sans espoir, bravement combattu....

La fuite, je l’avoue, est toute ma vertu,

Je veux partir... l’honneur a dicté ma conduite; Excusez ces aveux où vous m’avez réduite.

A ce danger mon cœur ne s’est point aguerri... Madame, laissez-moi fuir...

Je l'aime!...

Qui?

LA MARQUISE

Votre mari.

LAURENCE

Mon mari !

LA MARQUISE

Je l’aimais.

LAURENCE

C’est étrange.

LA MARQUISE

Il est si séduisant!...

LAURENCE

Mon mari?

(A part.)

Comme on change?

LA MARQUISE, a part, observant Laurence.

Pas le moindre dépit, par le moindre embarras !

Elle n’est point jalouse, elle ne l’aime pas.

(Haut.)

Son esprit merveilleux, son élégance extrême,

Que chacun admirait, me frappèrent moi-même :

Les plus Aères vertus subissaient son pouvoir ;

Moi, je n’ai triomphé qu’en cessant de le voir...

Et pour moi sa présence est toujours dangereuse.' Adieu, ma chère enfant. Vous êtes bien heureuse'

De pouvoir le chérir à la face du jour.

Il est beau le devoir qui commande l’amour...

LAURENCE

Heureuse I Ah! dans mon cœur, que ne savez-vous lire... Mais, madame, avec vous je puis bien en médire, Puisque vous l’aimez.

LA MARQUISE

Soit, contez-moi vos chagrins.

- Pour lui vous me semblez presqu’injuste... et je crains...

LAURENCE

Comme vous,- son esprit m’avait d’abord frappée.

Et j’espérais l’aimer... Mais je me suis trompée.

Mon rêve de bonheur s’est bientôt défleuri,

Car déjà tout enfant j’adorais mon mari;

Le brillant avenir qui me montait la tête,

C'était l’amour permis et le roman honnête ;

C'était de vivre seuls ensemble, au coin du feu ;

C’était d'aimer beaucoup et d’être aimée... un peu.

Je ne demandais point une passion folle,

Mais cet accent du cœur dans la moindre parole,

Ce sourire attendri, ce regard fier et doux Qu’un amour protecteur laisse tomber sur vous;

Cette précaution, inquiète, empressée,

Ce transparent souci d’une ardente pensée Qui vous révèle tout en ne vous disant rien...

LA MARQUISE, h part.

C’est l'amour de Fernand qu’elle dépeint si bien.

LAURENCE

Et monsieur d’Hauterive est loin de cette image. Moi!... J’aurais tant aimé mon mari. Quel dommage! Mais...

LA MARQUISE

Mais...

LAURENCE

Lui!...

LA MARQUISE

Lui?

LAURENCE

Madame...

LA MARQUISE

Eh bien ! commencez donc.

Dites tous ses défauts, ce ne sera pas long.

Vous n’osez !...., C’est à moi de rompre le silence.:...

On l’accuse, à bon droit, d’un peu de violence,

Il est d’un caractère irritable, emporté...

Mon mari!...

LAURENCE

LA MARQUISE

J’en conviens!... Mais sans méchanceté.

Oh ! pour être méchant, il aime trop h plaire ,

Et le moindre sourire apaise sa colère.

D est, dans ses propos, léger et trop hardi ;

Il est capricieux, vain, moqueur, étourdi...

LAURENCE

Mon mari !... C’est de lui que vous parlez, madame?... Mais alors, il s’est fait tout autre pour sa femme.

Ce n’est plus son portrait...

Cela devient plaisant !

S’il est ainsi changé, tout s’explique h présent.

LAURENCE

Lui, s’emporter?... Mais c’est l’indifférence même ; C’est un esprit posé, c’est un homme h système.

LA MARQUISE

Edgard !...

LAURENCE

Ces beaux dandys, ces fameux séducteurs,

Ne sont plus, mariés, que d’ennuyeux tuteurs.

Us méprisent l’amour, ils font les bons apôtres,

Ils ne savaient aimer que les femmes des autres;

Et pour nous ils n’ont plus, pour nous qui les aimons, Que de pédans conseils, que d'étemels sermons.

Ils nous vantent toujours les devoirs du ménage !...

On peut bien s’occuper de toilette à mon âge.

Eh bien ! pour ma parure il n’a pas un regard ;

Il dit qu’il n'aime pas les longs cheveux !...

Edgard?...

LAURENCE

Quand je parle d’amour, il se révolte presque,

Il me gronde, il me dit que je suis romanesque.

Qu’il faut se défier d’un cœur trop exalté.

Et que la passion nuit à la dignité.

LA MARQUISE

Edgard?...

LAURENCE

Il me fait peur, et près de lui je tremble;

Et puis, il est si froid quand nous sommes ensemble!...

LA MARQUISE

Edgard ?... Ah! mon enfant, je n’y comprends plus rien, Et cet affreux portrait n’a pas un trait du mien.

LAURENCE, riant.

Mais voyez donc un peu, voyez ce qu’il arrive.

Que nous avons chacune un monsieur d’Hauterive.

LA MARQUISE

Je déteste le vôtre... il est très ennuyeux.

, LAURENCE

Vous avez bien raison; le vôtre me plait mieux.

LA MARQUISE

Je vous le cède... Allons, tâchez de le reprendre.

Tous ces charmans défauts, tâchez de les lui rendre. Ah 1 si vous le voyiez, ému comme autrefois !

Quel feu dans ses regards, quel trouble dans sa voix !

LAURENCE

H vous a donc aimée?

, LA MARQUISE

Aimée à la folie !

LAURENCE

Mon mari! 0

LA MARQUISE

Dans ce temps, j’étais assez jolie.

LAURENCE, avec amertume.

Vous l’êtes encor trop !

LA MARQUISE, à part.

Enfin, nous y voilà !...

(Haut. — Laurence lui tourne le dos et ne peut cacher ton impatlonce.)

De nos tristes adieux rien ne me consola...

Mais !...

LAURENCE

LA MARQUISE

Quatre ans j’ai vécu de ma douleur secrète.

Quatre ans son souvenir a peuplé ma retraite,

Et j'éprouve à sa voix, malgré vous et ses torts,

Le même enchantement que j'éprouvais alors.

J’ai voulu l’oublier pour d’autres, je l’avoue...

Alil de nos vains efforts, comme l'amour se joue ! Les autres... m’ennuyaient, et, pour mon désespoir, Ses rivaux ne servaient qu’à le faire valoir.

Ils avaient cet esprit railleur du faux artiste.

Ce rire d'envieux que je trouve si triste.

Ce regard malveillant, prompt à tout dénigrer,

Qui louche de dépit dès qu’il faut admirer.

Aucun ne possédait ce caractère étrange,

De contrastes heureux incroyable mélange:

Ce vif enthousiasme, avec cette galté,

Cette forte raison dans ce cœur agité,

Cette ardeur, ce sang-froid dans la même nature ;

Et puis, tant de finesse avec tant de droiture !

Même ses détracteurs, et les plus acharnés.

Attestent sa franchise... *

LAURENCE

*Oh !

LA MARQUISE

Vous eu convenez !

11 ne professe pas l’honneur, il le pratique ;

11 est de même en tout ; voyez en politique,

Il ne déclame pas de mots h grands effets,

Il tient tous les sermens que les autres ont faits.

Il est brave!...

. LAURENCE, avec émotion.

Ali ! c’est vrai, très brave!

LA MARQUISE

Et sans fanfare ;

C'est uue qualité qui devient assez rare.

11 est bon !... Que de bien il fait tout en riant.

Car il est généreux comme un roi... d’Orient.

Et quand il daigne aimer, qu’elle noble tristesse !

Quel silence éloquent dans sa délicatesse!...

Lui, lui, pour s’expliquer, ne disait rien non plus.

Avec de tels regards, les mots sont superflus....

Cet amour pur était si plein de poésie !

Mais moi, je n'excitai jamais sa jalousie...

Tandis que vous déj à. . . •

LAURENCE, vivement.

Moi ! moi ! que dites-vous ?

LA MARQUISE

Rien !... rien !

(Laurence la prie avec instance.)

Je dis qu’il est horriblement jaloux, Qu’il a complètement renié son système,

Qu’il est très malheureux...

LAURENCE, avec joie.

Malheureux !

LA MARQUISE

Qu'il vous aime !

LAURENCE, très contente.

Malheureux !

LA MARQUISE

Sa tristesse aurait dû vous saisir.

LAURENCE

Bah! vous dites cela pour me faire plaisir.

LA MARQUISE

Non, il est inquiet, chagrin, sans flatterie... Quelqu’un vient de passer dans cette galerie...

LAURENCE

Oui, monsieur d’Hauterive...

LA MARQUISE

11 est avec Fernand.

LAURENCE

C’est de lui!... N’est-ce pas?...

(La Marquise fait signe que oui.)

LA MARQUISE

Regardez maintenant,

Quelle pâleur ! quel air découragé !

Je tremble,

Madame, est-il prudent de les laisser ensemble ?...

On les dirait tous deux prêts à se quereller.

LA MARQUISE

Venez, il ne faut pas encor nous en mêler.

D’ici nous entendrons leur voix par la fenêtre,

Et nous jugerons bien quand il faudra paraître.

(Elles sortent d on sir inquiet )

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