LA MARQUISE, LAURENCE
LAURENCE
Madame, hâtez-vous, Justin part à l’instant
Pour Arcueil. et ce sont vos ordres qu’il atteftd... Vous hésitez encore?... Pourquoi?... Qui vous arrête?
LA MARQUISE
Ma fille...
LAURENCE
Ecrivez-lui ; je me fais une fête De voir cette beauté, cet astre sans pareil ; Comme elle enchantera demain votre réveil !
LA MARQUISE
Demain, à mon réveil, je la verrai sans doute, Mais pas ici, ce soir je me remets en route...
LAURENCE
Oh! que c’est mal!.... Déjà vous voulez repartir?
LA MARQUISE
Je crains d’être indiscrète.... et de me ressentir Un jour....
LAURENCE
Vous ne pouvez jamais être indiscrète ; De grâce, écrivez-lui; sa chambre est toute prête... Une vue admirable, un immense horizon ;
Le site le plus beau de toute la maison.
LA MARQUISE
Croyez...
LAURENCE
Pardonnez-moi, madame, si j’insiste Mais déjà, grâce à vous, notre vie est moins triste.
La gêne se dissipe à votre douce voix.
Et j’ai ri ce matin pour la première fois.
Soyez bonne, envoyez Justin et son message A. votre fille.
LA MARQUISE
Non ; je pars et c’est plus sage.
LAURENCE
Mais pourquoi? quel motif?...
LA MARQUISE
Vous me poussez à bout.
Prenez garde... je suis femme à vous dire tout...
Et vous vous fâcherez?...
Fâchez-moi donc, qu’importe?
LA MARQUISE
Je m’en vais... pour... ne pas être mise à la porte.
LAURENCE
Vous vous moquez...
LA MARQUISE
Hélas ! je suis de bonne foi.
Je dois fuir ce château; l’air n’y vaut rien pour moi... Par mille souvenirs je m’y sens poursuivie....
Vous me demandez là le secret de ma vie....
Un amour sans espoir, bravement combattu....
La fuite, je l’avoue, est toute ma vertu,
Je veux partir... l’honneur a dicté ma conduite; Excusez ces aveux où vous m’avez réduite.
A ce danger mon cœur ne s’est point aguerri... Madame, laissez-moi fuir...
Je l'aime!...
Qui?
LA MARQUISE
Votre mari.
LAURENCE
Mon mari !
LA MARQUISE
Je l’aimais.
LAURENCE
C’est étrange.
LA MARQUISE
Il est si séduisant!...
LAURENCE
Mon mari?
(A part.)
Comme on change?
LA MARQUISE, a part, observant Laurence.
Pas le moindre dépit, par le moindre embarras !
Elle n’est point jalouse, elle ne l’aime pas.
(Haut.)
Son esprit merveilleux, son élégance extrême,
Que chacun admirait, me frappèrent moi-même :
Les plus Aères vertus subissaient son pouvoir ;
Moi, je n’ai triomphé qu’en cessant de le voir...
Et pour moi sa présence est toujours dangereuse.' Adieu, ma chère enfant. Vous êtes bien heureuse'
De pouvoir le chérir à la face du jour.
Il est beau le devoir qui commande l’amour...
LAURENCE
Heureuse I Ah! dans mon cœur, que ne savez-vous lire... Mais, madame, avec vous je puis bien en médire, Puisque vous l’aimez.
LA MARQUISE
Soit, contez-moi vos chagrins.
- Pour lui vous me semblez presqu’injuste... et je crains...
LAURENCE
Comme vous,- son esprit m’avait d’abord frappée.
Et j’espérais l’aimer... Mais je me suis trompée.
Mon rêve de bonheur s’est bientôt défleuri,
Car déjà tout enfant j’adorais mon mari;
Le brillant avenir qui me montait la tête,
C'était l’amour permis et le roman honnête ;
C'était de vivre seuls ensemble, au coin du feu ;
C’était d'aimer beaucoup et d’être aimée... un peu.
Je ne demandais point une passion folle,
Mais cet accent du cœur dans la moindre parole,
Ce sourire attendri, ce regard fier et doux Qu’un amour protecteur laisse tomber sur vous;
Cette précaution, inquiète, empressée,
Ce transparent souci d’une ardente pensée Qui vous révèle tout en ne vous disant rien...
LA MARQUISE, h part.
C’est l'amour de Fernand qu’elle dépeint si bien.
LAURENCE
Et monsieur d’Hauterive est loin de cette image. Moi!... J’aurais tant aimé mon mari. Quel dommage! Mais...
LA MARQUISE
Mais...
LAURENCE
Lui!...
LA MARQUISE
Lui?
LAURENCE
Madame...
LA MARQUISE
Eh bien ! commencez donc.
Dites tous ses défauts, ce ne sera pas long.
Vous n’osez !...., C’est à moi de rompre le silence.:...
On l’accuse, à bon droit, d’un peu de violence,
Il est d’un caractère irritable, emporté...
Mon mari!...
LAURENCE
LA MARQUISE
J’en conviens!... Mais sans méchanceté.
Oh ! pour être méchant, il aime trop h plaire ,
Et le moindre sourire apaise sa colère.
D est, dans ses propos, léger et trop hardi ;
Il est capricieux, vain, moqueur, étourdi...
LAURENCE
Mon mari !... C’est de lui que vous parlez, madame?... Mais alors, il s’est fait tout autre pour sa femme.
Ce n’est plus son portrait...
Cela devient plaisant !
S’il est ainsi changé, tout s’explique h présent.
LAURENCE
Lui, s’emporter?... Mais c’est l’indifférence même ; C’est un esprit posé, c’est un homme h système.
LA MARQUISE
Edgard !...
LAURENCE
Ces beaux dandys, ces fameux séducteurs,
Ne sont plus, mariés, que d’ennuyeux tuteurs.
Us méprisent l’amour, ils font les bons apôtres,
Ils ne savaient aimer que les femmes des autres;
Et pour nous ils n’ont plus, pour nous qui les aimons, Que de pédans conseils, que d'étemels sermons.
Ils nous vantent toujours les devoirs du ménage !...
On peut bien s’occuper de toilette à mon âge.
Eh bien ! pour ma parure il n’a pas un regard ;
Il dit qu’il n'aime pas les longs cheveux !...
Edgard?...
LAURENCE
Quand je parle d’amour, il se révolte presque,
Il me gronde, il me dit que je suis romanesque.
Qu’il faut se défier d’un cœur trop exalté.
Et que la passion nuit à la dignité.
LA MARQUISE
Edgard?...
LAURENCE
Il me fait peur, et près de lui je tremble;
Et puis, il est si froid quand nous sommes ensemble!...
LA MARQUISE
Edgard ?... Ah! mon enfant, je n’y comprends plus rien, Et cet affreux portrait n’a pas un trait du mien.
LAURENCE, riant.
Mais voyez donc un peu, voyez ce qu’il arrive.
Que nous avons chacune un monsieur d’Hauterive.
LA MARQUISE
Je déteste le vôtre... il est très ennuyeux.
, LAURENCE
Vous avez bien raison; le vôtre me plait mieux.
LA MARQUISE
Je vous le cède... Allons, tâchez de le reprendre.
Tous ces charmans défauts, tâchez de les lui rendre. Ah 1 si vous le voyiez, ému comme autrefois !
Quel feu dans ses regards, quel trouble dans sa voix !
LAURENCE
H vous a donc aimée?
, LA MARQUISE
Aimée à la folie !
LAURENCE
Mon mari! 0
LA MARQUISE
Dans ce temps, j’étais assez jolie.
LAURENCE, avec amertume.
Vous l’êtes encor trop !
LA MARQUISE, à part.
Enfin, nous y voilà !...
(Haut. — Laurence lui tourne le dos et ne peut cacher ton impatlonce.)
De nos tristes adieux rien ne me consola...
Mais !...
LAURENCE
LA MARQUISE
Quatre ans j’ai vécu de ma douleur secrète.
Quatre ans son souvenir a peuplé ma retraite,
Et j'éprouve à sa voix, malgré vous et ses torts,
Le même enchantement que j'éprouvais alors.
J’ai voulu l’oublier pour d’autres, je l’avoue...
Alil de nos vains efforts, comme l'amour se joue ! Les autres... m’ennuyaient, et, pour mon désespoir, Ses rivaux ne servaient qu’à le faire valoir.
Ils avaient cet esprit railleur du faux artiste.
Ce rire d'envieux que je trouve si triste.
Ce regard malveillant, prompt à tout dénigrer,
Qui louche de dépit dès qu’il faut admirer.
Aucun ne possédait ce caractère étrange,
De contrastes heureux incroyable mélange:
Ce vif enthousiasme, avec cette galté,
Cette forte raison dans ce cœur agité,
Cette ardeur, ce sang-froid dans la même nature ;
Et puis, tant de finesse avec tant de droiture !
Même ses détracteurs, et les plus acharnés.
Attestent sa franchise... *
LAURENCE
*Oh !
LA MARQUISE
Vous eu convenez !
11 ne professe pas l’honneur, il le pratique ;
11 est de même en tout ; voyez en politique,
Il ne déclame pas de mots h grands effets,
Il tient tous les sermens que les autres ont faits.
Il est brave!...
. LAURENCE, avec émotion.
Ali ! c’est vrai, très brave!
LA MARQUISE
Et sans fanfare ;
C'est uue qualité qui devient assez rare.
11 est bon !... Que de bien il fait tout en riant.
Car il est généreux comme un roi... d’Orient.
Et quand il daigne aimer, qu’elle noble tristesse !
Quel silence éloquent dans sa délicatesse!...
Lui, lui, pour s’expliquer, ne disait rien non plus.
Avec de tels regards, les mots sont superflus....
Cet amour pur était si plein de poésie !
Mais moi, je n'excitai jamais sa jalousie...
Tandis que vous déj à. . . •
LAURENCE, vivement.
Moi ! moi ! que dites-vous ?
LA MARQUISE
Rien !... rien !
(Laurence la prie avec instance.)
Je dis qu’il est horriblement jaloux, Qu’il a complètement renié son système,
Qu’il est très malheureux...
LAURENCE, avec joie.
Malheureux !
LA MARQUISE
Qu'il vous aime !
LAURENCE, très contente.
Malheureux !
LA MARQUISE
Sa tristesse aurait dû vous saisir.
LAURENCE
Bah! vous dites cela pour me faire plaisir.
LA MARQUISE
Non, il est inquiet, chagrin, sans flatterie... Quelqu’un vient de passer dans cette galerie...
LAURENCE
Oui, monsieur d’Hauterive...
LA MARQUISE
11 est avec Fernand.
LAURENCE
C’est de lui!... N’est-ce pas?...
(La Marquise fait signe que oui.)
LA MARQUISE
Regardez maintenant,
Quelle pâleur ! quel air découragé !
Je tremble,
Madame, est-il prudent de les laisser ensemble ?...
On les dirait tous deux prêts à se quereller.
LA MARQUISE
Venez, il ne faut pas encor nous en mêler.
D’ici nous entendrons leur voix par la fenêtre,
Et nous jugerons bien quand il faudra paraître.
(Elles sortent d on sir inquiet )