‹ C'est la faute du mari proverbe en un acte et en versChapitre 12 sur 13 · LE COMTE, FERNAND · texte numérisé non relu

LE COMTE, FERNAND

FERNAND

Ce sera ridicule et laid... c'est mon avis.

LE COMTE

Vois, en rétablissant là-bas le pont-levis,

Je rends à ce côté son aspect moyen-âge,

Ét d’ailleurs les voleurs...

FERNAND

Ils viendront à la nage ;

Des murs et des fossés ils ont toujours raison ;

Les voleurs, mieux que nous, connaissent la maison. Et puis, un pont-levis n’est plus de notre époque.

Bah!

FERNAND

C'est un vieux joujou dont le peuple se moque.

LE COMTE

Fort bien ! monsieur le duc veut faire le tribun !

FERNAND

Duc!... ça n’empêche pas d’avoir le sens commun;

Mais ce titre de duc, ce mot dans votre bouche Semble un reproche!... Eh bien, ce reproche me touche. Je le dis franchement... Vous l’ai -je demandé ,

Ce titre?... Alors pourquoi ne l’avoir pas gardé?

Rien pour moi, rien ne vaut une parole amère...

Vous héritiez aussi de l'oncle de ma mère;

Pourquoi m’avoir cédé. ce titre et ses profits?

LE COMTE

Parce que je t'aimais, Fernand, comme mon fils.

Allons, ne vas-tu pas déposer ta couronne?

Tu n’es pas doux, ce soir... Mais je te le pardoune...

Car, je suis, comme toi, très maussade aujourd'hui.

Ah! c’est que nous avons tous deux le même ennui !...

FERNAND

Quoi?

LE COMTE

Le même tourment nous dévore dans l’âme.

Nous sommes tous les deux amoureux... de... ma femme.. . Oh! ne t’alarme pas, Fernand de Charlesval,

Mon cousin, mon pupille est un digne rival.

FERNAND

Pouvez-vous donc penser...

LE COMTE

Ce qui gâte l’affaire

C'est que... ce n’est pas moi que ma femme préfère.

FERNAND

La malice est plaisante, et vous vous moquez bien*.

LE COMTE

Non, ma foi, votre lot est meilleur que le mien.

FERNAND

Elle m’aime!...

LE COMTE

Oh! calmez ce transport un peu tendre!...

Je ne vous ai pas dit cela pour vous l’apprendre,

Mais pour que vous sachiez, monsieur, que je le sais.

FERNAND

J'ai compris, par ce mot cruel, vous me chassez;

Je partirai ce soir...

LE COMTE

C’est ce qu’on vous demande.

FERNAND

Mais bientôt vous verrez que votre erreur est grande ;

Sa bienveillance, hélas ! n’est qu’un triste retour ;

Elle ne m’aime pas... elle aime mon amour.

LE COMTE

Noble amour, en effet, qui parle avec courage!...

FERNAND

Vous pouvez l’admirer, car il est votre ouvrage.

Vous seul!

LE COMTE

De tant d’audace, à la fin, je suis las,

C'est trop...

(Il marche vers lai pour l'insulter.)

FERNAND, prêt h dilater.

Je vous dois tout!... Mais ne l’oubliez pas!...

LE COMTE

Eh! n’est-ce pas ta faute, ingrat, si je l'oublie?

FERNAND

Par ce cher souvenir qui nous réconcilie,

De grâce, écoutez-moi, quittez cet air moqueur,

Et laissez vos regards pénétrer dans mon cœur. Comment aurais-je osé, jamais m’occuper d’elle,

Quand vous, des élégans, le type, le modèle,

• Vous l’aimez, vous!...

LE COMTE

Ici, je dois vous arrêter :

Vous pouvez me trahir, mais non pas me flatter.

FERNAND

Je ne relève pas cette pauvre épigramme.

Bref, ne m’attendant guère à plaindre votre femme,

Ce fut, je le confesse, avec étonnement,

Que je la vis, chez vous, vivre si tristement.

Je la trouvais là, seule, en larmes, à toute heure. Comment ne pas aimer une femme qui pleure?

Je souffrais de sa peine, et, pour la consoler,

Je ne lui disais rien; mais souffrir, c'est parler.

De cet accord muet, n’accusez que vous-même.

Toute femme oubliée appartient à qui l’aime.

C’est l instinct du secours, c’est la commune loi. L’ardeur de ma pitié l’attirait malgré moi.

Mais je le dis encor... Permettez que j’achève :

Elle ne m’aime pas, et c’est vous qu’elle... rêve.

Oui, c'est ainsi toujours. Le rêve favori D'une fille bien née, est d’aimer son mari.

Son cœur loyal et fier par le devoir s’attache.

Vivre en femme d'honneur, laisser un nom sans tache, C’est l'idéal orgueil de son jeune avenir.

Les sermens qu’elle fait lui plaisent à tenir.

Y manquer la première!... Elle en est incapable. Accuser le mari quand la femme est coupable.

C'est qu’elle a respiré l'air de la trahison,

C’est que la jalousie a troublé sa raison.

C’est qu’elle a dépensé ses forces dans la lutte.

C’est qu’on a préparé l’abîme pour sa chute.

Les lys brisés sont ceux que l'on voit se flétrir ;

Les cœurs pervers sont ceux qu’on a fait trop souffrir! •

LE COMTE, arec Ironie.

Bravo I

FERNAND

Je sais qu’il est de méchantes natures.

Des femmes sans pudeur, friande» d’impostures.

Qui trouvent dans la fraude un assaisonnement.

Et qui s'ennuyeraient fort d'aimer honnêtement.

Mais Laurence n’a rien de ces aines vulgaires.

Le prestige du mal ne la fascine guères.

Pour moi, je n’ai jamais compris l’instinct du mal.

Cet invincible attrait de l’amour immoral...

Je hais ces embarras où la fraude nous plonge ;

J’ai déjà, trop d'orgueil pour goûter le mensonge.

Ce sont les feux amours qu’excite le péché.

Et jamais, par plaisir, vrai joueur n’a triché.

Ces goûts si dépravés cachent quelques misères;

Ce n’est point là le fait des passions sincères.

Non ; le fruit défendu, comme vous le nommez,

N’est jamais, croyez-moi, le fruit des affamés.

Tous les sentimeus forts sont purs de leur essence,

Et la corruption, c’est toujours l’impuissance.

LE COMTE

Ah ! ça, mais vous parlez comme un petit docteur.

Depuis quand, mon pupille, êtes- vous mou tuteur?

Si jeune, vous savez mieux que moi toute chose Déjà...

FERNAND

C’est que le temps jamais ne se repose.

Nous sommes jeunes, nous, mais notre siècle est vieux. Nous vivons des secrets qu’ont trouvés nos aïeux ;

Leurs découvertes sont une lourde conquête ;

Six mille ans de savoir pèsent sur notre tête,

Et si l’esprit des morts fait l’esprit des vivans.

Les plus jeunes seront toujours les plus sa vans.

Puis un ardent souci que chaque jour augmente,

La fièvre d’avenir, comme un mal nous tourmente.

Déjà, nous préparant aux orages prédits,

Nous n’avons pas le temps d’être des étourdis...

Nous vivrons moins que vous, et peu de jours peut-être ; Mais déjà nous avons le secret de notre être.

Nous prenons en pitié vos jeux d’enfans gâtés;

Nous marchons droit au but, libres de vanités.

Vos succès de roués n’ont rien qui nous amuse:

Nous ne révérons pas l’Ecole de la Ruse.

Nous ne comprenons pas qu’on mette son honheur A mentir, et qu’on aime à voler son bonheur...

Tout jeunes, nous savons le vrai mot de la vie,

Nous savons qu’ici bas rien ne vaut notre envie Que trois choses... splendeurs du terrestre séjour,

Que trois choses : les arts , la nature et l’amour !

Et nous ne voulons pas perdre une heure féconde,

A chercher d’autres biens dans les trésors du monde.

LE COMTE

Mon cher, tu fais honneur à mon enseignement,

Et tu m’as rassuré, ma foi ! complètement.

J’accepte la leçon, que je trouve hardie.

FEKNAND.

Je vous écoute peu, mais je vous étudie,

Et lorsque je vous vois, si bon, si généreux.

Si grand, je vous en veux de n’être pas heureux.

Ce sont vos préjugés d’élégans que j’accuse.

LF. COMTE

J’ai retenu le mot : l'Ecole de la Ruse !

Oui, tu m’as converti, je vois que mes chagrins, Viennent d’un naturel trop bon que je contraints;

Mais pour bien gouverner, pour gouverner en maître,

Il faut être sévère, ou du moins le paraître.

FERNAND

Vous voulez gouverner?... Aimez donc franchement; L’amour est le secret d’un bon gouvernement.

Mais, vous autres maris, l’amour vous épouvante ;

L’idéal de la femme est pour vous la servante 1...

Si le vin est bien frais et le diner bien chaud,

Vous vous dîtes heureux... c’est tout ce qu’il vous faut. Ce que vous appelez une excellente femme ,

C’est une ménagère ennuyeuse et sans ame.

Elle rêvait amour, vous parlez amitié ;

Vous glacez son esprit et son cœur sans pitié.

Vous vous sacrifiez à votre faux système.

Vous la désenchantez vous-même de vous-même;

Puis, vous vous étonnez si votre femme un jour ,

Reprend chez vous, sans vous, ses doux rêves d’amour.

LE COMTE

Vas-tu recommencer encor notre querelle ?

FERNAND souriant.

Non... Vous aimez Laurence?... Alors pourquoi contre elle Vous armez-vous touj ours de ce sang-froid trompeur?

LE COMTE

C’est qu’elle est ravissante...

FERNAND

Eh bien ?

LE COMTE

Ça me fait peur. ,

C’est qu’elle a de l’esprit è tourner une tête.

FERNAND

Eli bien?

Eh bien! mon cher, j’ai peur d’avoir l’air bête.

Un mari troubadour h cet air est enclin.

FERNAND

Eh ! les maris trompés ont donc l’air Sien malin ?

LE COMTE

Quelquefois... Je le sens, je n’étais qu’un faux brave; Je me faisais tyran pour n’être pas esclave...

Je change de système; au fait, il est plus doux - D’être l’esclave aimé que le tyran jaloux.

FERNAND

Vous ne m’en voulez plus?

LE COMTE

Non, de ce mauvais rêve, Je m’éveille ; et je suis très fier de mon élève.

C’est en me surpassant qu’il reconnaît mes soins;

Ce que je voulais être, il le sera, du moins.

On peut en le louant, me rendre cet hommage :

Je l’ai fait à mon goût, et non à mon image, Fernand!...

FERNAND

Vous voir heureux est mon plus cher désir.

LE COMTE

Va-t-en donc vite et loin, tu me feras plaisir.

FERNAND

Je pars; mais, loin de .vous et dans la solitude,

Qui me consolera?

LE COMTE

La nature et l'étude ;

En attendant l'amour qui reviendra pour toi.

FERNAND avec tristesse.

Oh! qui peut m’assister par un bon conseil?...

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