SCÈNE VIII
Il fit sur moi l’effet d’un divin talisman.
Que répondre à ce mot: « Où va-t-elle maman? » Moi, pour oublier tout, il faut que je m’oublie...
Voilà comment un mot, guérissant ma folie,
A changé notre amour en un crime odieux,
Et nos premiers sermens en éternels adieux...
LE COMTE, i part.
Nous n’avons pas d’enfans, qui sauvera Laurence?
(Haut.)
C’est donc là le secret de votre indifférence?
Oui, c’est là l’ennemi qui vous a désarmé...
Allez, mon pauvre Edgard, je vous ai bien aimé...
LE COMTE
Vous m’avez bien aimé?... Donc, l’amour, cela passe?
LA MARQUISE
Eh ! dans quelle Arcadie habitez-vous, de grâce ?
Oui, l’amour passe. On dit qu’il ne dure qu’un jour.
LE COMTE
Bien ; mais de quelle espèce était-il, votre amour? Peignez-moi vos ennuis et l’état de votre ame.
La marquise le regarde d'un air étonné.
Avec des yeux jaloux, vous voyiez toute femme ?
LA MARQUISE
Je voyais toute femme avec des yeux jaloux.
LE COMTE
Vous ne pensiez qu'à moi ?
Je ne pensais qu’à vous.
LE COMTE
Moi parti, vous tombiez dans des langueurs profondes ?
LA MARQUISE
Vous parti, je voyais disparaître les mondes !
LE COMTE
Vous étiez très émue à mon nom, à ma voix T
LA MARQUISE
On me voyait rougir et pâlir à la fois.
LE COMTE
Et vous reconnaissiez de très loin sur la route Le pas de mon cheval ?
LA MARQUISE
De Kadidjah ? Sans doute.
LE COMTE
Vous preniez en horreur ceux qui me donnaient tort?
LA MARQUISE
Moi !... je les détestais ! je les déteste encor.
LE COMTE
Et quand j’étais malade, inquiète, en prières,
Vous restiez, à genoux, pendant des nuits entières ?
LA MARQUISE
Quand vous étiez malade!... Ah! quelle angoisse... mais... Si je m’en souviens bien, vous ne l’étiez jamais.
LE COMTE, U’ na air triomphant.
Et vous ne m’aimez plus !
LA MARQUISE
Plus du tout.
LE COMTE
Je respire.
LA MARQUISE
L’amour le plus puissant voit tomber son empire.
Cette fièvre de feu finit par se calmer.
LE COMTE
Comment avez vous fait pour cesser de m’aimer?
LA MARQUISE, riant
Ah ! Ah ! Ah !... L’insolent !
Dites, hein !
LA MARQUISE
Patience,
28 SCÈNE Vm.
Je vais vous révéler cette belle science.
D’abord j’ai tant souffert que j’ai failli mourir.
Oh ! moi !... quand je m’y mets, je sais si bien souffrir. Tout ce que j’ai d’ardeur, d’esprit et de pensée,
Sert à mieux déchirer ma pauvre ame blessée.
Et comme on y voit mieux avec un oeil perçant.
De mémo on souffre plus avec un cœur puissant.
Bref, je vous ai pleuré pendant tout une année.
LE COMTE
C'est long !
LA MARQUISE
Très long.
LE COMTE
Mais vous, vous ôtes obstinée.
LA MARQUISE
Mon cœur dans son chagrin s’abîmait tout entier. Chaque jour, mon humeur, mon caractère altier. Devenaient plus amers, plus âpres, plus sauvages ; J’aimais de ma douleur jusques à ses ravages.
Paraître pâle, maigre était mon seul désir ;
Quand on me trouvait laide on me faisait plaisir.
LE COMTE
Oh ! non, ça c’est trop fort. Je veux qu'on reste belle.
LA MARQUISE
Rien ue pouvait calmer ce désespoir rebelle.
Quelquefois envers vous je me croyais des torts... J'avais de ma vertu de coupables remords...