LA. MARQUISE, LE COMTE
Eh bien ! c’est convenu, vous nous donnez un mois, Et je vais retrouver mes beaux jours d’autrefois. Car vous me les rendrez, mes heureuses années,
Ces fleurs de mon passé que je croyais fanées.
LA MARQUISE
Ah! ne me parlez pas, s’il vous plaît, du passé!
LE COMTE
Il est donc mort pour vous?
LA MARQUISE
Plus : il est effacé.
LE <X)MTE.
Je ne puis l’oublier, quand tout me le rappelle ; Lorsque je vous revois, plus brillante et plus belle Que jamais...
LA MARQUISE
Oh! je pars pour ne plus revenir.
LE COMTE
Quoi! pas même un regret, l’ombre d’un souvenir?
Avez-vous parié de me mettre en colère?
LE COMTE
On a le droit d’aimer tant qu’on a l’art de plaire.
LA MARQUISE
On a le droit d’aimer, monsieur, tant qu’on se croit Divine, ravissante... et j’ai perdu ce droit.
Non, non j’ai de l’amour une trop haute idée Pour n’offrir à ses feux qu’une beauté ridée.
Je m’arme contre lui d’un courage moqueur,
Je mets tout mon orgueil à défendre mon coeur; Car tout est sérieux, hors l’amour, h mon âge,
Et comme je ne puis en faire un badinage,
Comme je rougirais du caprice d’un jour,
Je ne veux plus aimer, par respect pour l’amour.
LE COMTE
Vous êtes sans pitié pour vous.
LA MARQUISE
C’est ma nature.
Mais expliquez-moi donc... notre... propre aventure... Oui... ce cruel affront que je n’ai point vengé...
Me donner rendez-vous... pour me donner congé!... C’est un trait des plus noirs, un tour impardonnable ; Le matin exaltée... et le soir raisonnable!...
Dire : Venez ! et puis, me chasser comme un sot ! Quel grand événement vous a changée?
LA MARQUISE
Un mot.
LE COMTE
Et de qui?
LA MARQUISE
De ma fille... Ah! qu’elle a de puissance, La voix d’un pauvre enfant !
LE COMTE, arec ironie.
La voix de l’innocence.
' LA MARQUISE
Ne riez pas; souvent, messieurs, sans le savoir, Vous êtes détrônés par ce faible pouvoir;
Et plus d’un Richelieu, dans ses bonnes fortunes,
A maudit d’un marmot les frasques importunes. L’ennemi naturel du héros triomphant,
Ce n’est pas le rival, le mari... C’est l’enfant.
Le séducteur attaque... il minaude, il cajole... L’enfant, pour nous sauver, attrape la rougeole...
Peste !
LE COMTE
LA MARQUISE
Le séducteur s’enfuit, épouvanté.
Grâce à nos soins, l’enfant recouvre la santé...
Le séducteur revient... il tend une autre embûche... L’enfant nous sauve encore avec la coqueluche; n tousse bravement, et la nuit, et le jour;
Son effroyable toux effarouche l’amour.
En vain le séducteur s’enivre d’espérance,
L’enfant le bat toujours avec quelque souffrance...
Tant qu’il voit le danger, il souffre sans repos...
Ses cris savent couvrir les plus charmans propos;
Et lorsqu’après quinze ans, il cesse de se plaindre, C’estqu’il comprend que nous...n’avons plus rien à craindre.
LE COMTE
Je n’avais pas prévu cet ennemi sournois.
Ainsi, le fameux jour...
LA MARQUISE, avec émotion.
En entrant dans le bois
Qui touche au pavillon, comme j’ouvrais la grille. Vous savez... j’aperçus Marguerite, ma fille,
Avec sa gouvernante... et je pressai le pas...
» Où va-t-elle, maman, qu’elle ne me voit pas? » S’écria-t-elle... Edgard, ce mot voulait tout dire... Comme un souffle de mort, il glaça mon délire...