C'est la guerre
TOUTE lâcheté se cache dans l'incertitude et les molles ténèbres. La première vertu est de voir la vérité, et de la regarder en face. La racine de la compassion est de ne point mentir aux hommes ; la bonté n'a pas de démarche plus sûre que d'aller droit au faitj surtout s'il est terrible et s'il paraît exécrable.
Même s'il est vrai, même si on le pense, il ne faut pas trop dire que la France fait la guerre pour le droit et pour la liberté. Elle fait la guerre pour son
droit et pour être libre. Elle meurt dans sa fleur d'hommes pour vivre. Par là, si elle sauve tous les hommes, tant mieux pour eux, et gloire à elle. Mais c'est un secret du destin : il sera bien assez tôt que la paix le révèle.
Les hommes et les autres peuples ne nous intéressent aujourd'hui, que dans la mesure où ils nous aident. Ils ne s'élèvent presque jamais à la conscience du droit ; et ils se passent bien d'être libres. Sans quoi, il n'y aurait point de neutres. Et il y a des neutres jusque dans ceux qui se battent, et qui ont pris parti. Nous avons soif d'idées gonflées de sang : celles-là seules nous désaltèrent. Les autres énervent le besoin et le pouvoir d'être soi.
Le droit est le second âge de la force. Pour que Thomme soit, encore faut-il que Tenfant vive. Il n y aura ^point de femme belle et sage, ni de mère féconde, à moins d'une vierge qui a vécu et d'une petite fille qui a grandi.
La force est cette vierge terrible. Et peut-être ne se passe-t-elle pas, en effet, de violence ni d'attentat, impuissante à croître, si elle n'est égoïste.
Partout où bat un grand cœur d'homme, il faut que le mensonge cesse : le vrai est le lieu de la scène, l'air même où se meut notre tragédie. Si la cité veut qu'on lui mente, Coriolan a le front de lui dire : « Il est un monde ailleurs » ; et il le fonde. « Or, je reste. C'est par mépris de vous que je tournerais le dos à la vérité.
C'est par pitié pour vous que je tourne le dos à vos rêves. » La France a trop rêvé.
Où la force parle, le droit n*a plus qu'à se taire.
La force n'a pas besoin du droit, et elle s'en vante. Mais le droit a besoin de la force ; et sa misère est de feindre qu'il puisse s'en passer: car il ne s'en passe pas.
La force du droit consiste à ne pns laisser parler la force. Si elle prend la parole, il n'a donc plus qu'à garder le silence.
Rien n'avilit plus le droit qu'une fausse idée du droit. Par lui-même il n'est rien, Toute sa grandeur est dans le bel usage
de la force : à la force brutale, il impose une force digne de l'esprit. Mais s'il n'en a pas les moyens, il perd toute vertu ; et toute dignité, s'il se laisse faire la loi.
La force ne craint pas d'être odieuse.
La force s'accommode de la haine ; et elle n'est presque jamais ridicule, tant les hommes lui sont soumis. Elle les fait toujours moins rire que pleurer.
Le droit fait rire, quand il crie à l'aide. Qui aidera le droit s'il ne s'aide? Qui lui donnera la force, s'il ne l'a ?
Quel mépris n'a-t-on pas d'un discours, qui prétend tenir tête aux faits ? Et quand le fait est la guerre, le fait des faits, un fait de feu et de sang qui met la mort au milieu des hommes, et qui change la face de la terre, cette bouche sans dents
qui mâche du vent et l'envoie à la gueule des canons, me semble le masque même du grand mensonge.
Le droit sans force met en péril tous nos dieux. Il est la parodie de la raison et de la justice même.
Parce que le droit est en nous, et qu'il nous est plus cher, nous lui devons tous les moyens de la force. Est-ce de cette nuit que nous savons que les tigres sont les tigres, et qu'ils décousent l'homme tombé sur leur chemin ? Les Barbares en veulent à notre vie : ils la prendront, si on ne leur arrache la force de le faire. On ne se défend pas avec des mots, mais avec des armes. Les violents se font gloire d'être haïs. Leur orgueil
est égal à l'exécration universelle : il leur suffit de vaincre le genre humain, pour faire fi de sa haine.
Le vainqueur se moque de tous les jugements : ceux qui le condamnent, il les exécute. Et les neutres font Tassistance. Les plus neutres applaudissent au crime; les plus justes y assistent en silence. Si le silence des neutres est la leçon des conquérants, la conquête est la leçon des neutres, et une leçon qui ne se tait pas : elle éclate de rire ; elle s'entoure de chants et de musique. Je ne crois pas au silence des neutres ni à leur tri&tesse : ils aiment tant la musique, qu'ils entrent dans le chœur et chantent à la tierce du conquérant.
Les victorieux dédaignent d'être aimés.
Pourquoi tiendraient- ils à l'amour des neutres ? A parler franc, il n'y a pas de quoi les tenter. Quant à Tamour des neutres pour le vaincu, il va peut-être jusqu'à planter un petit laurier dans un pot, sur une tombe.
Dans la guerre, le succès justifie tout. La guerre est le règne de la force sur la matière. Si la paix connaît une règle plus pure, c'est la question. Au milieu de la nature, et parmi les espèces animales, qui songe au droit de celles qui ne sont plus? Mais d'abord qui sont-elles? On n'en sait même pas le nom. Et parce qu'elles n'ont pas eu la force, il n'est même pas sûr qu'elles aient jamais pu être.
Pour les Allemands, quoi qu'ils fassent,
ils se trouvent sans crimes : tout ce qui les sert, leur paraît un acte de vertu. Ils peuvent tout se permettre contre un ennemi qu'ils détruisent. Leur conscience les absout : ils n'en ont que pour eux. La race est ainsi faite. S'ils en ont un, il ti'est de droit pour les crocodiles, qu'entre les crocodiles. Il est bon de respirer cet air dur et amer : il cuit aux poumons ; mais il est salubre : il fouette le sang.
Ne mentons point. Nous voulons la puissance, à la mesure où nous sommes.
Chacun veut dominer sur les autres.
Tout peuple, tout État aspire à la grandeur; et il ne la connaît que dans
robéissance ou la ruine de ses ennemis.
La volonté d'être le maître est l'instinct même de la vie. Et justement : parce que, dans la matière, rien ne vit que ce qui a la force de vaincre.
A la source, les principes et les idées sont tristement pareils dans tous les peuples et dans tous les hommes. Les meilleurs enfants, vus de près, sont des hyènes et des tigres : on ne s'en doute point, parce qu'ils n'ont pas de dents. A peine percent -elles, ils mordent le sein de leur nourrice. Tous les êtres vivants, quelque fiction qu'ils y mettent, sont semblables par la nécessité de manger, et l'atroce cruauté qu'ils y portent.
Il est vrai que nous voulons sortir de la nature. On n'est pas homme à
moins : un effort contre la fatalité de la nature, c'est la conscience de l'homme. 11 y a des ascètes. Il y a des saints. Ils font rire les rois et les chimistes. Ils font pitié aux médecins. Des hommes mourix)nt, plutôt que de tuer ; et non par faibksse. Ils mettront à se vaincre toute la force que les autres consacrent à s'entredéchirer. Mais on leur en veut de la gageure : la cité se débarrasse de ces fâcheux, s'ils quittent leur cellule pour la place publique.
Peu à peu cependant, révélation est faite de l'amour à la triste fourmilière. L'amour n'est faiblesse que dans lesfaibles. Il est la plus haute force dans les forts. Ainsi, les principes qui animent les hommes restant à peu près les mêmes, ce néan-
moins les hommes diffèrent beaucoup. Ils sont ce qu'ils sentent, bien plus que ce qu'ils pensent. Ce qu'ils ont dans le cœur fait d'eux presque tout ce qu'ils sont.
Ils font comme ils croient; mais ils croient comme ils sont. Si les Allemands n'étaient pas les fourmis de l'État, ils ne seraient pas capables de tous les crimes sur un seul geste de leurs maîtres, et pour obéir aux lois de la fourmilière.
Uinstinct de la domination reste cruel dans la race sans conscience. Le même instinct va devenir une puissance d'amour dans un peuple, qui a pris conscience de notre misère et de tout ce que l'homme endure. Or, de tout ce qu'il endure, naît tout ce qu'il espère.
Sans doute, il s'agit toujours de la force. Mais de quelle force? C'est toute rafTaire.
La mollesse idéaliste, qui dédaigne les armes et qui refuse de se défendre, n'a que faire ici. La rhétorique de la paix est la plus vile des rhétoriques. Loin de là, le point est de savoir si le droit n'est pas de toutes les réalités la plus puissante.
S'il ne l'est, il doit l'être. La politique du droit est plus réaliste qu'une autre, quand elle sort des écoles sans clôture et sans toit, où elle baigne dans le vent. Il n'arrive pas souvent qu'elle en sorte.
Rien n'est plus réel que la pensée. Quoique
ïiu, sans griffes ni crocs ni défenses naturelles, l'homme est le roi de la terre parce que son intelligence est infiniment plus puissante que toutes les armes des fauves et des serpents.
La politique du droit est réaliste. La politique de la violence est matérialiste. Et telle est d'abord la différence entre l'une et l'autre force.
CJui des deux aura le dessus ? La réponse est capitale pour le monde. Voilà ce qui fait de cette guerre une croisade ; et plus un des deux partis entend que la guerre soit horrible, plus sainte est la croisade.
Le droit est l'enjeu de la guerre. Il y va de plus que la vie : car pour l'homme
ce n'est pas tout de vivre : la forme de la vie importe beaucoup plus. Le droit est la conquête de l'esprit sur la bête, le dépôt du cœur humain et de la raison au long des âges. Sous la forme abstraite de la loi, le droit est le signe de toute la pensée et de toute la bonté humaines, par delà des douleurs et des crimes sans nombre. La loi n'est pas assez juste, si elle n'est sereine. La brute a dû comprendre, peu à peu, qu'elle n'est pas la plus forte ; mais la brute a des retours, etneveutpas céder. Le canon, aujourd'hui, est la colère du droit qui gronde. Cinq cent mille hommes donnent leur sang, cinq millions offrent leur vie, pour que la charte du droit, ce chiffon, soit plus forte que le fer et le feu parmi les hommes.
La force élémentaire du tigre, la fureur des crocs, la rage des griffes est-elle vraiment la seule force, seule légitime, toujours reine et toujours nécessaire? Ou bien, Tintelligence et la raison sont-elles des forces suprêmes, qui non seulement doivent suppléer à la violence, mais la doivent réduire? li faut bien comprendre que le droit est le lieu où coïncident les vœux du cœur humain et les vues de la raison.
Un droit qui nous est si cher, nous devons faire en sorte qu il ne soit plus contesté.
Le droit de la France se confond dans
IG
sa beauté et sa grandeur. La cathédrale de Reims en est Timage vivante. De là, tant de douleur : Notre-Dame brûle, elle est mutilée; sa parure est en cendres.
Reims est un signe de feu, un étendard de peine et de dignités, enfin une oriflamme. Reims montre dans le sauvage ennemi de la France la noire haine, contre Notre-Dame, de la matière sans âme et de la puissance sans beauté.
Ils ont la plus grande armée du monde ; ils sont le plus grand ventre et le plus grand État, le plus énorme appétit de la terre. Mais faute de conscience, ils n*ont pas de grandeur : toute qualité, tout esprit de finesse leur est refusé.
La grandeur leur est si inconnue, qu'ils l'appellent grosseur dans leur langue. Ils
n'ont jamais atteint que la puissance.
C'est que la grandeur est la puissance en qualité.
On ne peut le refuser aux Allemands :
>1 leur arrive de concevoir l'action avec une sorte de grandeur, et leur audace en est la preuve.
Rêver l'empire du monde; vouloir tenir toute l'Europe sous le talon ; en poursuivre la conquête et 1 écrasement, un tel dessein n'est pas sans grandeur. Mais ils sont laids et bas, même quand ils veulent grandement. En eux, les hommes montrent à nu ce que l'État a fini par faire de tous aujourd'hui, et quelle vile espèce de fourmis à mandibules rampantes. Les hommes n'ont plus le droit de prétendre
à l'empire du monde; ils n'osent plus sentir en maîtres. Ils ne régnent même pas sur leurs gros appétits.
Etre un maître, c'est avoir conscience de soi plus qu'un autre. Conscience oblige . Que sont des maîtres capables de toutes les violences, moins une : celle de se faire violence? Capables de toute logique, et qui ne reculent devant rien, si ce n'est devant leur propre vérité? Ils poussent l'esprit de géométrie jusqu'àlaplusabsurde ignorance de la nature humaine dans les autres hommes et en eux-mêmes. Ils n'ont même pas le clair courage du fer et de la brutalité : il leur faut des garanties et des prétextes; ils font sauter en l'air les palais et les foires du droit; mais ils se font marchands et regrattiers de textes dans
des échopes, pour se justifier d'avoir la force et d'en user. Ils n'ont pas seulement la pudeur d'honorer leur idole.
Que le droit ait donc la force, s'il veut être le dieu des hommes. Et qu'il soit la force.
L'Occident n'aura rien fait, s'il n'écrase l'Empire. Le droit sera victime du droit, si les Allemands ne sont pas foulés aux pieds, et si on n'en tire pas des vengeances terribles. Il est nécessaire de ravager les Allemagnes et de les consterner.
Que la force décide. Qu'enfin l'on voie si les dieux sont plus forts que les géants, ou les hommes mieux faits pour le règne que les tigres.
Entre eux et la Terre Promise de la
domination, les Allemands ont compté sans la France. Ils ont tenté les voies de la grandeur, et ils ont méconnu la nation grande. Le fond de leur crime est ici. Qui outrage Doulce France et terre mo/'or offense la vraie force de Thomme, et doit être puni.