‹ C'est la guerreChapitre 2 sur 3 · CLARTÉS · texte numérisé non relu

CLARTÉS

IL en est de la guerre comme de la mort. Invisible, infinie, la mort est l'horizon des horizons.

Chaque jour m'en approche. Mais parce que je marche, il me semble que l'horizon recule; et je rêve qu'il s'éloigne, à mesure qu'il me happe.

Je sais qu'elle est, la mort. Je ne doute pas qu'elle puisse être. Pourtant, je n'y crois pas : et je n'y veux pas croire.

C'est encore avec la vie qu'on pense la

mort. On met encore toutes les idées de la paix, dans la pensée qu'on se forme de la guerre.

Il faut mourir pour réaliser véritablement l'idée de la mort. Il faut entrer dans la mort pour entrer dans la guerre. Ici, plus que partout, on voit quel abîme sépare le savoir de la connaissance .

Tout est force, et combat de forces. La Sainte Guerre de la France et de l'Occident contre la race allemande n'est pas le combat imaginaire d'un idéal sans os ni muscles contre une puissance toute en os et en muscles. Ou alors, l'issue ne serait pas douteuse, et la défaite serait juste :

pas plus qu'elle n'est une arme, la faiblesse n'est un droit. Il faut, au contraire, que le droit montre à la violence qu'il est la force des forces; et que, dans la guerre même, si le droit est contraint de recourir à la violence, il est plus puissant qu'elle : parce que l'intelligence est l'arme la plus forte ; parce que la bonté a plus de valeur pour la vie que la cruauté bestiale; parce que la justice est plus réelle dans la société humaine que l'iniquité.

La guerre est partout dans la nature.

Elle est en nous ; elle est la loi de nos cellules. Le tissu conjonctif est toujours prêt à dévorer la fibre noble.

Mais Fhomrne n'est T homme que pour se tirer de la nature. La conscience ne fût-elle rien sans les cellules, la loi fatale des cellules est moins que rien pour la conscience. Avec la conscience, Phomme s'est créé une nouvelle fatalité. Et il s'y est soumis, en tant qu'il est lui-même.

S'il n'est la conscience, qu'est-ce que l'homme? Et qu'est-ce donc que la nature, sinon la nuit de l'âme, et l'enfer ou le paradis d'un monde sans conscience?

L'amour aussi est une guerre.

Tout est bon à l'espèce pour vaincre.

Meurent les dieux, meurent les héros et les saints, pourvu que l'espèce vive.

Or, notre amour est une révolte contre l'espèce, et son ivresse justement. Quelle qu'en soit Torigine, la passion ne vit que de choix : elle se meut contre Tespèc^e ; elle n'en tient pas compte ; elle ne pense qu'à soi. Et quand elle court au sacrifice, en s'immolant, elle veut encore vaincre l'espèce. Tel est notre amour, et sa gageure magnifique, que ce soit pour les gouffres de la volupté, ou pour la folie du ciel, pour Gléopâtre ou pour Béatrice.

La guerre est un retour à la nature.

La guerre prétend rendre l'homme à un monde sans conscience.

Dans vos débats sur la guerre, sachez du moins les dieux que vous servez. La France le sait. Doulce France peut donner tout son sang à la guerre, mais non pas l'aimer. Elle a passé l'âge de croire à cette sauvage idole : elle Ta jugée : elle la méprise, et la hait.

Cependant, il faut la force.

Et moins la force, le droit perd son droit. C'est une pitié que le temple du droit soit si souvent l'antre d'Éole. Dans l'outre pleine de tous vents, je vois une image cruelle de la vanité. Reims, Arras, Louvain et Ypres, nobles villes où le doux

génie de rOccident avait bâti de si belles

maisons à Dieu, à l'esprit et aux hommes : elles avaient aussi leurs palais du

droit : ils ne sont plus, à présent, que

miettes et cendres. A quoi bon ce glaive

de plâtre entre les mains d'une femme

assise, au fronton? Il fallait des canons

et une épée de feu en de fortes mains

d'hommes.

Le droit crie. Mais si demain Ypres,

Arras et Reims restaient entre les pattes

des Barbares, là, sur les mêmes lieux,

ils feraient adorer leur justice. Et leur

droit monstrueux qui tue aurait raison

pour dix siècles du saint droit qu'il

assassine

Je veux donner un souvenir à la petite Furnes, si heureuse dans la paix et si charmante. Honnête comme un chardon bleu et bonne comme un pain doré. Je lui envoie de la main un baiser, en passant.

Je l'ai vue coiffée de lin gris par la pluie. C'était une petite reine de village, mais village de grand renom. Quand joli Puck a été couronné roi d'Yvetot, c'est la jolie Furnes en dentelles de Bruges qu'il a prise pour sa petite reine.

Us ont dîné à la Noble Rose (j'y étais), servis par Marjolaine, Jonquille et Fleur de Carillon, en costumes de béguines. Puis,

ils ont couché dans une maison à pignons et à ogives, en point de Mali nés. Ils ont dormi, depuis. Dieu bénisse la petite reine jusqu'à son réveil. Car elle est morte, la pauvrette, si elle ne dort pas aujourd'hui.

Délire de la vanité : folie commune à tous les Allemands. Ce n'est pas l'orgueil qui les égare : c'est l'appétit. Je ne croirai jamais à un orgueil qui abdique devant la force.

La folie de l'amour-propre est mnée aux Barbares et aux savants. La barbarie allemande est sans pareille, parce qu'elle est une science, et le triomphe de la

science. Pas un Allemand, où il n'y ait du cuistre : non, pas même Gœthe.

Le cuistre est un savant qui se professe lui-même en toute certitude, et qui se sert soi-même tout cuit dans le plat de sa science. A Tincroyable satisfaction qu'il y goûte, l'homme d'Athènes commence par rire; puis, il tourne le dos, avec dégoût.

Il y a bien de l'arrogance et de la sottise à vouloir faire le bien des autres selon soi, plutôt que selon eux. Cette prétention, poussée jusqu'à la plus infâme violence, c'est la morgue des Allemands, qu'ils adorent sous le nom de culture

allemande. Le génie attique y voit le suprême mauvais goût.

Au fond de cette culture, on trouve la vanité d'avoir toujours raison. Et pour se donner raison contre la tête qui résiste, le coup de poing entre les deux yeux.

La logique de la vanité ne connaît rien de mieux que la violence, en fait de conclusion.

Mais le coup de poing donne tort à qui le lance, môme s'il a raison.

Les Teutons, en marais sans fin, dissertent. Leur fleuve plat s'étale. Ils épanchent leurs eaux bourbeuses sur la plaine. Elles couvrent tout le bas pays,

et finissent par se perdre dans les sables : drames sans action, récits démesurés, contes sans art, analyse sans traits, jamais de style. A la longue, ils font masse et ils débordent. Leur style, c'est l'inondation. Les Celtes inventent. Ils ont le génie de narrer. La forêt de leur imagination retient les nuées du rêve. Ils trouvent les orages de la tragédie. Tant de vapeurs se condensent en caractères; et de toutes parts les éclairs de la comédie illuminent le ciel, et percent les feuillages. Leur torrent sait se creuser un lit dans un sol de granit, où les pentes successives produisent enfin l'ordre et le rythme : ces belles eaux vont par bonds à la mer : elles finissent en des golfes profonds et des rades tragiques.

Shakspeare est un Celte ; et sans doute, il y a du Celte aussi dans le brun et vif Ibsen.

Ils ont bien lieu de croire que pas un homme ne peut être initié au mystère de la « Koultour », s'il n'a pas le bonheur d'être Allemand. Il n'y a qu'un Allemand pour comprendre la beauté de l'homme allemand et la grâce de la femme allemande.

La « Koultour » est la religion de la science au service de la race : la science du mal en un mot.

C'est le dogme secret de la race, qu'elle ne trouve son bien que dans le mal d'au-

trui. La race, comme Tespèce, aspire à être seule sur la terre. Le monde où Ton vit est un monde où Ton mange : la race veut en faire sa chasse privée. Elle ne se sent à Taise que si J'en meurt autour d'elle. La race jouit de la mort qu'elle donne, à proportion de la vie qu'elle prend.

Dans Tauberge de la « Koultour », entre initiés règne une joie grossière. Mais là-dessous, quelle mauvaise ivresse! quelles fumées chagrines d'humeur noire, de rage et de haine! sous la graisse de ce ventre, quelles digestions empestées!

Comme la gueule, quand ils se réveillent,

après une nuit de bière, les fils de la « Koultoiir » ont la pensée de bois. Leur âme est envieuse et lourde. Leur rêverie est sombre. Leur espérance a la nausée. Leurs maîtres ont connu toute Thorreur de la nature humaine, quand elle n'est pas rachetée de l'espèce : et ils n'ont jamais voulu du rachat. Même s'ils s'élèvent à la rédemption, ils en écartent la race. Le sacrifice d'autrui est le seul que comprennent les Allemands, et seul il est populaire. Ils en ont fait une doctrine hideuse de la guerre, une atroce religion. Les pasteurs de ce peuple n'ont jamais cessé de flatter en lui l'appétit de la race, et l'instinct de l'espèce : ils en pratiquent toute la méchanceté. Ils l'ont prise en eux-mêmes; et pour, la rendre plus

cruelle, ils l'ont mise en morale. L'homme moins la charité, c'est l'Allemand dans la guerre.

La race est la bête égoïste entre toutes.

De ce gros lourdeau, buveur de bière fraîche, père lapin d'une grasse famille, docteur en physique ou en grec, savantissime en sa matière, (et la matière est toujours louable), chef de chœur qui mène le choral de ses huit petits lapins chantant à quatre voix, sous l'œil de la mère lapine, après un heureux dîner de porc, de veau, de purée de pois, de soupe fumante aux pruneaux et de lard à la confiture; de cet obscène patriarche voilà

ce qui fait soudain un chacal plein de rage, un ours gris avec ses oursons, déchirant, piétinant, éventrant une mère française et ses petites filles, brûlant la maison, pour finir, après avoir vomi ses immondes baisers d'ivrogne sur le sang vierge de ses victimes.

L'envie est dans le cœur de tous les Allemands. La France est leur épine au flanc gauche : elle est le seul miroir qui ne les flatte pas. Comme il ne faut jamais faire l'aveu de son envie, la haine en est le masque.

Pour le Scythe, Athènes est toujours

corrompue. Le barbare demande à sa morale des armes contre la beauté.

Ils se font une vertu sans pareille de leur laideur ; et de toutes les grâces qu'ils n'ont pas, ils font des vices. La beauté môme est un outrage à la laideur. Il ne reste plus à la laideur qu'à faire de la morale. Jamais elle n'y manque. La nudité des dieux offense la chaste maritornc, née chez les Scylhes. Luther se voile la face, entrant à Saint-Pierre de Rome.

L'immonde Blûcher et cette brute de Bismarck veulent détruire Paris, pour purger la terre de la nouvelle Babylone.

Il y a mieux que Bismarck et Blûcher:

pour le gorille, le singe en décadence, c'est riiomme.

Le singe est de pure race, lui ; il est

pieux ; il est aimé de Chamberlain ; il ne ressemble pas à Paris ; il reste tel, sous ses poils, que Font fait les mains de son vieux Dieu. Mais l'homme est nu, fi I il s'habille; il parle français. L'homme est corrompu.

Aux yeux des matrones en Gorillie, les amours de l'homme sont l'excès de l'impudeur et du ridicule. Une jeune fille et son amant, qui se tiennent les mains, doivent faire rougir les gorilles. Surtout à Berlin.

Tout ce qui e?t le charme de la vie et la beauté de l'âme, tout ce qui fait l'homme et l'esprit de finesse, tout ce

que la France entend par la civilisation, qui est sa vertu la plus exquise, les Allemands rappellent décadence.

Et ils appellent culture, tout ce qui fait pour nous leur barbarie.

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