GUERRE D^ESPÈCE
PAR la volonté des Barbares, cette guerre est sans pitié.
Ils font la guerre comme la nature, quand une espèce veut dévorer une espèce. La nature est sans pitié. Elle ne connaît la charité que dans Thomme : elle ne Testime pas : elle n'en a pas conscience. Qui est sans charité est sans conscience. On ne peut donc rien dire contre la cha«rité, sans parler contre soi. A mépriser la charité humaine, on montre seulement
qu'on n'est pas encore de son ordre, qui est proprement Tordre humain.
Les Allemands se vantent d'être Allemands, avant d'être hommes. Ils se disent nés pour la conquête et pour la guerre, non pour la charité. Ils parlent de leurs besoins et de leurs appétits, comme s'ils y fondaient leur droit divin et un titre absolu à régner sur toute la terre.
Parce qu'ils font fi de l'amour et de la conscience, ils se croient plus intelligents que les autres. Ils n'ont même pas l'idée de la véritable intelligence, et des limites 011 elle conduit. L'amour et la conscience exigent, à tout instant, des solutions infiniment plus subtiles que celles de la hache, et que la hache ne connaît pas.
Ils s'admirent. Ils n'ont d'yeux que
pour eux. Ils sont ivres de leur propre génie, qui est celui de la fourmilière. Leur raison est toute la raison. Ils crèvent de raison. L'abus de la logique les tue. Une logique à vide, et dont rien n'arrête la roue tournante, est un moulin de folie.
Leur armée est une institution divine.
Elle est le bras de leur appétit. Comme elle a toute la force, selon eux, elle a tous les droits. L'armée est l'outil de la conquête. Leur conquête est divine. Leur faim est divine. Dieu les a choisis pour soumettre toute la terre, et pour s'en nourrir. Et ils exterminent tout ce qui ne s'est pas soumis.
Ils parlent d'eux-mêmes, comme d'affreuses fourmis géantes, hautes de six pieds, pourraient le faire. Et les fourmis
aussi ont la tête en dôme. Leurs princes et leurs docteurs ont un accent d'ogres : ils donnent à rire et ils font peur. Enfin, ils se prennent pour une espèce dans l'espèce. Et ils font une guerre d'espèce.
L'espèce est un tigre pour l'espèce ennemie. L'espèce est un tombeau ; l'espèce est un abîme.
Ils sont donc une espèce : ils ont tous des traits communs, qu'ils tiennent d'une commune origine, et qui, selon eux, les séparent des autres hommes. Ils les haïssent de n'être pas comme eux, et s'en font un droit à les détruire. Ils ne savent pas quelle loi redoutable ils viennent de créer ainsi à l'Occident. Ils sont comme les tigres qui mangent l'homme, dans une
forêt de Tlnde.Un État de tigres pourrait croire que sa force et sa faim 1 ui donneii t un droit supérieur sur les hommes. Mais les hommes, à la fin, ont raison des tigres. Les tigres ne sont pas capables de faire l'homme; mais, s'il le faut, les hommes savent faire le tigre.
La guerre d'espèce devait sortir des peuples en armes, dès qu'il y en aurait un pour s'estimer une race, et qui voulût agir en race.
Race contre race, ou race contre peuples, la nature est sans frein. Si la guerre dure deux ans, elle va se mouvoir dans Tatrocité continue.
Jusqu'ici, la guerre a plus ou moins été de chevaliers ou de mercenaires.
L'homme de guerre faisait profession. La vocation était au fond du soldat. Les gens de profession se ménagent toujours entre eux. Les chevaliers ne vivent que de retranchements et de privations : tous leurs vœux sont contre eux-mêmes. L'honneur est un suprême ménagement. L'honneur, qui exige tout, trouve en retour des garanties souveraines. Une profonde estime a longtemps réuni les adversaires, après la bataille. L'espèce n'a que faire d'honneur, d'estime et même de garanties. Elle est l'appétit, la violence et la haine. Elle est la terreur et veut l'être. Telle est la guerre selon les théologiens de l'Allemagne. Et le Collège des crânes en dôme n'a pas d'autre doctrine, que ce soit Clausewitz, Moltke ou Bernhardi.
Ils ont donné à ia guerre la figure de la conquête, qu'ils avaient entreprise dès la paix. L'épouvante seule est nouvelle, et les espèces sanglantes de la destruction. Ils ont trouvé la forme parfaite de l'invasion.
La tranchée est du même type ([ue les lignes du commerce allemand. Ils se sont logés dans la terre, comme ils l'étaient dans les bureaux et les offices. La même vermine colle au sol et aux métiers. Ils ne sont point parasites : ils sont dévorants. Ils se fixent sur le corps qu'ils veulent manger. Ils le sucent, d'abord, pour en vivre ; et ils le tuent ensuite pour le remplacer.
Ce peuple d'artisans, qui cachait un peuple d'espions, est le même qui couvre
le nord de la France, la Pologne et la Belgique. Les voilà entre la chair et le derme, dans les caves des villes, dans les fermes, dans le sôus-sol de la vallée. Ils s'y retranchent. Ils y pullulent. Ils y ont même des femmes. Cette vermine fait souche de colons dans la terre de France. On ne rend pas assez justice à cet ennemi, en le détestant. Ils sont l'espèce la plus dangereuse que l'homme ait jamais dû combattre. Ils ont un ordre effrayant. Ils ont une force sans pareille pour ronger, pour multiplier, pour noyer une terre sous le grouillement. Le temps seul ne peut suffire à les vaincre : le temps travaille pour eux comme pour nous. Tandis que les Alliés se fortifient pour l'attaque, la vermine géante s'incruste dans nos
muscles avec plus de ténacité. Il importe beaucoup que les savants de France inventent une méthode d'extermination.
Si le chien est enragé, dit Spinosa, il faut tuer le chien. Quel homme n'a pas honte de tuer son chien ?
Et s'il y a moyen de guérir la rage, je veux qu'on soigne le chien. Mais il faut d'abord l'empêcher de mordre. Tant qu'il mord, c'est un rêve peureux de vouloir le guérir.
Est-ce que la bête allemande n'a pas la rage? La rage est une folie de la brute. Si tu peux, va tuer le chien dans son sommeil et dans sa niche.
Je vois vos doux veux que la tristesse voile. Un nuage noircit leur innocence et leur eau bleue.
La guerre vous semblait la plus terrible des tragédies ; mais vous n'imaginiez pas qu'elle pût être la plus ignoble. Fille de chevaliers, vos clairs et tendres regards se détournent : vous ne voulez pas que votre amant ni vos frères, que les hommes de France, tous chevaliers, eux aussi, puissent tuer des enfants dans un pré ou des femmes dans leur lit. Ce n'est pas la peine d'être Français s'il faut se conduire en Allemand. A ces brutes sans conscience, on doit laisser les crimes et les abus de la force qui révoltent notre conscience. Quoi ? va-t-il falloir les égaler en horreur, parce qu'ils sont horribles ?
Et si on ne les surpasse, à quoi bon ?
Que le vent salé du large chasse cette ombre de vos yeux, douce femme. Où notre ennemi est criminel, nous sommes justes. Qu'il s'en aille, et il aura merci. Mais tant qu'il est ici, il appartient au bourreau.
Nos crimes contre lui n'en sont pas.
Nos vengeances les plus cruelles tiendront moins de la cruauté et de la vengeance que du châtiment. Certes, il y a de quoi désespérer qu'on soit réduit à faire le bourreau, pour châtier le crime. Mais, enfin, le bourreau est le chirurgien des scélérats. Le maître en chirurgie plonge le fer et la main dans lulcère : il a plein les doigts de pus, de sang et de sanie : le fer est pur, la main plus pure encore : elle est bonne.
Toutes les cruautés contre Tennemi sont moindres que ses offenses et sa méchanceté contre la Mère. Il la souille, il la mutile, il l'insulte, il la bat. Il est impie: il est toujours en France. Quand il en sera chassé, si les Français un jour sont chez lui, ils verront à se défendre toutes les violences qu'il s'est permises.
Selon mon goût, toutes les représailles partent d'une volonté basse. Mais il n*est pas question de représailles. Le cœur de la France n'est pour rien dans les exploits sanglants que le salut de la France exige. Vous ne savez pas, chère âme, que le Barbare ne cède qu'au poing, et ne comprend que les coups.
La violence que nous devons nous faire pour répondre en allemand à l'Allemand
est notre excuse. Dans tous leurs crimes, ils sont eux-mêmes. Ils n'ont aucune peine à être des brutes. Ils en auraient une infinie à être de vrais héros. Nous, il nous faut vaincre toute notre nature, pour faire la bête. Nous avons honte de barbariser ; et nous y forçons notre pudeur, sans venir à bout de notre répugnance.
La France n'est pas sentimentale : elle est amoureuse et bonne, aimante et passionnée. Il y a toujours un peu de bassesse ou de sottise dans la sentimentalité : c'est selon les gens.
Les êtres nobles sont pleins de senti -
ments : ils ne font pas du sentiment : ils n'en ont pas besoin. Ce métier les fait rire. Baudelaire disait, à peu près :
« Voici un homme qui parle de son cœur : ce doit être une canaille. » On n'a que faire de montrer le cœur qu'on a, là, sous le bras, avec son pouce : du doigt, on ne montre que la place.
Les Barbares ont la manie du sentiment. Ils font des ruines, dans l'intention qu'ils rendent publique, d'y cueillir la fleur bleue. Ils incendient la cathédrale de Reims; mais non seulement ils sont sûrs de la rebâtir, infiniment plus belle, en gare ou en hôtel meublé; ils S8 proposent de semer quelques myosotis sur le chantier. Les crocodiles ont le môme génie, la larme à l'œil entre deux
proies qu'ils avalent, et ces pleurs si connus.
Scandale des bombes sur Carlsruhe.
Toute rAllemagne pleurniche : Quoi?
on ose troubler l'ordre de celte ville absurde en forme de roue?
Les Allemands font du sentiment, comme ils font de la lymphe et des globules blancs; bleus, c'est du pus. Le sentiment est un de leurs harnois préférés dans la guerre. Il les tient solides en selle du mensonge, lis se mentent à eux-mêmes, pour mieux mentir aux autres; et le sentiment est la pièce maîtresse de leur aveuglement. Faute de quoi, ils ne pourraient parler de leur bonté, de leur vertu, de leur droit : ils n'y pourraient pas croire.
Pas un Allemand n'est sincère dans le sens pur de Tesprit : sincère comme un cristal, qui laisse passer la lumière; sincère comme une eau limpide. Incurable duplicité des Allemands : cette diplopie de l'âme touche au sublime dans Ilegel. J'appelle sincérité, non pas l'accord avec soi-même : mais le souci d'être vrai et de s'accorder sans feinte à la vérité d' autrui. L'égoïste fieffé ne peut pas être sincère. Cynique n'est pas sincère, sinon chez les chiens.
Faire du sentiment permet tous les mensonges. Les poètes et les nourrissons des Muses, à Bayreuth, ont la bouche pleine de viandes et ils écoutent Parsifal, en suçant leurs lèvres luisantes dégraisse : ils font de la poésie. Ils la nourrissent,
Au neuvième mois de la guerre et de sa grossesse déchirante, la France ne fera pas du sentiment avec les Barbares, mais des obus.
Le dogme de Bismarck est celui de toutes les Allemagnes : « Quand la puissance de la Prusse est en jeu, je ne connais pas de loi. » Quelle loi appliquer à une race sans loi? Elle n'a plus voix au chapitre. Nous en sommes seuls juges. Un droit souverain se forme sous nos yeux contre la race qui nie le droit.
Que les savants en France, en Italie, en Angleterre, y pensent gravement, qu'ils se mettent à l'œuvre. Pour qui connaît le
dogme de la race, il n'y a aucun doute : les armées de la race useront de tous les moyens, quels qu'ils puissent être, si odieux ou si cruels qu'on les suppose. Ils l'eussent fait pour être vainqueurs : que ne feront-ils pas, s'ils se sentent vaincus? Réduits à se défendre, ils s'armeront de l'horreur.
Tout moyen de semer la mort et de répandre la ruine leur sera bon ; et ils le diront légitime. Les vapeurs toxiques, les poisons gazeux ne sont qu'un essai de leur cruauté. S'ils trouvent une façon affreuse et générale de massacrer ou de détruire, ils se feront un saint devoir de la mettre en usage. Ils savent bien qu'ils pourront s'en faire gloire : vainqueurs et seuls maîtres du monde, ils sont sûrs que la
nouvelle morale leur donnera raison : elle datera d'eux. Ils ont pesé en conscience la vilenie de la bête humaine. Elle leur parle de près : ils l'écoutent en eux.
Je prévois que s'ils avaient l'usage de la mort universelle, s'ils pouvaient nous donner la peste, sans courir le risque de la prendre, ils l'auraient déjà lancée de Londres à Moscou.
Il convient donc de persuader aux chimistes et aux physiciens de l'Occident qu'il s'agit ici de sauver nos peuples et les nations. Ostwald, Fischer et les autres savants au service du démon ne trouveront peut-être pas l'engin qu'ils cherchent. Ils ne feront peut-être pas encore passer dans les faits le rêve de la mort qu'ils caressent : mais s'ils y manquent, c'est
uniquement qu'ils n'en auront pas le moyen. La volonté y est; et l'immonde désir les hante.
Même la paix faite. Le rêve de détruire rOccideiit par un cataclysme, ou de le vider par une peste, demeurera au fond de ces âmes haineuses. Et il faudra y veiller. La race est ainsi faite. C'est une question, s'il ne siérait pas, le pouvant, de l'exterminer. On ne peut ; et je suis ainsi dispensé d'y répondre. Cependant, j'ai une telle horreur de toute destruction, qu'ayant le moyen d'anéantir les Allemands jusqu'au dernier, je n'en userais pas. Mais j'en garderais la menace toujours prêle, et le fatal secret, pour parer le coup que je prévois.
Point de paix avec la race : le bas or-
gueil s'enrage et n'a de repos que dans la haine. Il y a, dans l'esprit allemand, un noyau de méchanceté, un ulcère de néant. Pour détourner d'eux-mêmes le poison qu'ils sentent dans leur âme, les Allemands méditent d'empoisonner et d'anéantir les autres peuples. Et la racine de leur haine est là, dans ce cancer secret.
De pauvres femmes sont tuées dans la rue ou dans leur ménage. Des enfants ont la tête coupée par un obus ; et la cour de l'école, où ils jouent, est un champ de bataille. D'autres sont cloués pour toujours au sommeil sans péché, dans le lit de la chambre innocente. Passe le glaive
d'un éclair, el des vieillards sont rompus en deux; de braves gens ont le bras tranché à la faulx, sur le pas de leur porte. Tous ces meurtres, commis sur des innocents au petit jour, nous gâtent le soleil et la lumière. Notre âme a plus de tristesse que de colère, et moins d'indignation que de mépris.
On mesure, mieux que jamais, de quoi la brute est capable dans l'homme.
Cette guerre affronte les foules et les nations. Les armées sont des espèces qui ont mission de se dévorer les unes les autres. Et quand une génération est morte, l'autre suit.
Dans une telle guerre, il n'y a plus d'innocents. Tous sont coupables de vivre, plus que de tout auti^e crime. Le péché
commun, c'est la vie. Tel est le terme d'une invasion allemande.
Or, le seul rachat de ce péché sans mesure, c'est Tamour. La vie sans amour, telle que la nature la multiplie, est le crime sans fin ni mesure.
Ici donc, tous les innocents sont d'un côté ; tous les coupables, de l'autre. Le meilleur des Allemands participe au crime de sa race. L'Allemagne fait une guerre d'espèce. La France ne s'est jamais prise pour une espèce : elle se défend et ne pense qu'à se défendre.
Les Allemands ont mis dix mois à nous rendre des crocs et des griffes : la France
les a laissés reprendre force et longueur à ses belles mains, à ses douces lèvres. Ils ont poussé. Elle les a maintenant. Et comme il faut qu'elle les perde, il faut donc qu'elle les fourre dans la chair du Barbare, qu'elle les cache dans sa face et dans son ventre. Car elle en a horreur.
Elle a la nausée d'une telle besogne.
Voilà des siècles qu'elle n'entend plus la faire. Quelle âme noble n'a pas le mépris de la bestialité? Se plaire à la cruauté est le fond du péché, et peut-être le seul crime de l'homme. Mais avec les tigres, l'homme n'a pas le choix : déchirer ou être déchiré. Guerre au couteau, guerre à la main, les doigts à la gorge du monstre, la grenade dans ses yeux et le poison sur les plaies.
Il nous faut vaincre le frémissement d'un cœur qui aime, la délicatesse d'un esprit qui juge, et celte immense tristesse, miroir de la guerre allemande et de notre révolte.
La France a le droit de murmurer dans un soupir : « Je ne me laisserai pas faire la loi par l'objet de mon mépris. »
Les Allemands ne sont pas chrétiens.
Ils ne l'ont jamais été. Ils ont plus de bonheur que de mérite, quand le pape répond pour eux.
Ils sont tels que la nature non rachetée. Ni amour, ni conscience. Il ne suffit pas de s'aimer entre soi. De là, que les
autres hommes leur sont un livre fermé. Ils peuvent dérober le livre : ils ne sauraient le lire. Et s'ils le lisent, ils ne le comprennent pas. Le monde de l'Occident est un chiffre, dont le sentiment chrétien est la clé.
La nature en possession de la science, sans la conscience de l'homme, est le règne même du mal. Qu'on imagine un volcan sachant ce qu'il fait, calculant ses désastres, maître de son feu, archer de ses laves, et faisant marcher les tremblements de terre comme les soldats dans la discipline d'une armée.
Que faire contre eux? Tout, jusqu'à ce qu'on les tienne à merci, contre terre. Oui : le plus inexpiable de leurs
crimes sera de nous avoir rendus à la barbarie. Ne fût-ce que pour une heure, ils nous y rendent. Nous le savons : nous rougirions de n'en pas rougir. Ce beau peuple a trop bonne conscience pour mentir. Le mensonge n'efface rien. Ah I combien de Français se sentent atteints dans leur propre innocence.
Nous avons dû en venir là, par la sublime pitié qui est au plus beau royaume sous le ciel. Les saints ni les héros, peutêtre, ne tiennent pas tant à vivre ; mais de quel cœur ne tient-on pas à la vie pour ce peuple admirable, qui veut s'accomplir et qui n'a que la vie?
Les Barbares n'auront pas le dernier. Il faut leur faire goûter la force telle qu'ils
l'adorent, telle qu'ils la comprennent telle qu'ils l'exercent. Quand on leur aura brûlé des villes, et qu'on y aura soufflé la terreur, ils commenceront à estimer la France et à lui connaître des droits. Il faut les égaler dans le mal qui est leur gloire, en passant : un jour, peut-être, ils feront l'essai de valoir dans le bien un ennemi, qui les hait moins qu'il ne les méprise, et qui pardonne même à l'objet de son mépris.
La nécessité de se rendre barbare contre les Barbares est affreuse : mais elle est juste. Elle coûte trop au génie de la France pour n'être pas légitime : elle est une vertu, comme tout ce qui nous exerce.
Elle est nécessaire comme le cri de Prométhée et sa menace : «Ton tour viendra,
puissance impie. Il est venu. J'ai la promesse de te réduire. »
Parce qu'ils nous y ont contraints, les Allemands devront expier deux fois la barbarie. La paix sera terrible comme la guerre.
« J'aurai la force de me vaincre, dit la Douce France, et d'être cruelle à ce que je méprise. Il l'a voulu : je ne veux plus traiter cet ennemi selon moi, mais selon lui. »
MONSTRVM HORRENDYM INFORME INGENS, CYI LYMEN ADEMPIYM
Un monstre affreux, sans forme, un colosse sans yeux.
EN ce temps-là, le groin plus haut que les montagnes, grognait et cherchait proie, au centre de V Europe, un monstre d'une force, d'une laideur, d'une taille et d'une cruauté comme le monde n''en avait encore jamais vu,
C était la Taupe, la Bête effrayante, celle que l'Écriture a prédite.
Et la taupe des champs, qui tient dans les deux mains, et telle que le taupier Va décrite, est déjà la plus épouvantable des bêtes.
Le grand Geoffroy Saint-Hilaire l'a disséquée ; le bon Toussenel, si spirituel et si sage, la peinte sans la reconnaître. Ils ont mesuré la puissance du monstre, qui vit dans les tranchées, dans l'orgie du sang et l'ivresse de la cruauté.
Mais ils nont pas prévu la Taupe de l'Apocalypse, celle qui est plus grosse que toute la France, dont chaque poil est une maison pleine de puces, chargées de la peste. Et chaque puce est un homme.
Bochie la Taupe est la Bête de V Ecriture. Et sur la figure, je mets le nom.
Elle a cent trente mille lieues de long, et cent mille de haut, debout sur ses pattes.
Sa tête est lancée dans l'épaule du Nord, le groin géant entre la Pologne et la terre russe ; et dans la Baltique, l'oreille velue.
Au delà du Rhin, Uimmonde arrière-train souille la contrée sainte.
Elle s'appuie à VOccident sur sa patte cruelle : elle fouille ; elle tue ; elle détruit. Son amour est un carnage. Sa fringale est une éternelle rage. Son impudeur est son
orgueil; et sa vilenie, son droit. Et elle médite de faire sa litière, couchée tout de son long, jusque sur rAtlantique.
Bochie sent le choux aigre, le cuir pourri, le suif chaud et F affreuse tripe où l'excrément séjourne.
Elle écarte les pattes : et du sac à la race, sort le fumet impur qui fait vomir tout r Occident marin.
Sa main est la plus meurtrière machine à saper, à saigner, à détruire, que la nature ait modelée pour armer F assassin. Or, la main est V outil du cerveau, V image mécanique de la pensée.
Elle est aveugle et insatiable. Sa cécité
fait sa haine de la forme et du style. Elle ne vit que pour un appétit qui ne peut être satisfait. Elle a la démence du ventre. La Bête sans yeux est toute paume, tout ongle, toute gueule et toute panse.
Elle labow^e dam le meurtre. Elle fait ses terriers dans le sang. Elle renifle la mort, et c'est sa volupté. La graisse des cadavres est son mets préféré. Et c'est son orgueil d'être la race de la matière, le homreaii de V esprit et la torture de F âme.
Ah ! chien de Nietzsche, tu es bien le berger de la Taupe, et de l'innombrable troupeau dans les pacages de la servitude et de la vermine.
Tu les mords : mais de la dent quils aiment. Tu en as inis l'émail en France ; et V ivoire grossier est de la dure mâchoire allemande.
Tu les happes aux fesses, et dans le gras du ventre : viais tu les lèches tout de même ; et si tu les purges, cest donc que ta leur es intestin.
Ta superbe est vile : elle est méchante Tu veux les diriger : or, cest bien vers les lieux maudits de la cruauté et de la violence.
Ah, chien de Nietzsche ! tu as prêché la mangeaille à la Bête dévorante, et le style à Vahoi. Cependant, tu crois plus quun autre à r harmonie de la langue hideuse, qui est tant au fond de la gorge quelle sort de V estomac. Ah, chien de Nietzsche! ou niche à chiens, comme on dit ton nom entre la
Seine et VOise, tu as fait une vertu de la rage pour la brute enragée de ton sang ! Ne les sommais-tu pas d'être durs, d'être sans cœur, tels des dieux, selon toi? Ha, professeur, tigre à besicles! Tu as fini par te mordre toi-même, par baver sur ton menton de docteur et te manger les orteils.
L'Antéchrist est le Jésus de la Bête. Ah, chien! Jupiter à quatre jjattes et peut-être sans queue, Olympien boche dans le ciel de Cerbère ! Tu es mort, nourri à la cuiller par une fille d'hôpital, grognant dans un coin comme une bête galeuse, et Von t'a sans doute étouffé au milieu de tes excréments. Ainsi soit-il de toute ta race ! Cest la guerre.
Soyons durs ! disent-ils. Assurément, ils ont besoin de s'inviter à Vêtre. Ils sont si sensibles !
Soyons durs, 2)our être tels que des dieux : et ils volent une bouteille, une chemise de femme, tm couvert d'argent. Soyons des dieux! Et ils coupent la main d'aune jeune fille, pour lui filouter ses bagues. Et ils lui arrachent son plus bel anneau, tout de sang, pour lui avilir la vie à tout jamais.
Soyons durs pour être plus que des hommes. Et ils mettent en croix un soldat de r Occident, pour se venger d'avoir été rossés, à quatre contre un, sur Wser plus sacré que le ruisseau de Marathon, où nos
Bretons aux forts yeuœ, eau de mer et sans malice, ont "paru tels des Anges : et le fil de leur baïonnette est de lumière flamboyante.
Soyons durs. Et ces dieux boches mutilenî les petits garçons. Sous la crosse du fusil, ils ont écrasé la belle virilité, le lotus des jeunes hommes.
Soyons des dieux! Il n^est rien de si aisé: ils ont coupé les femmes par le milieu, et pendu les veillards à Vangle de la ferme soigneusement crépie, — et la marque de la main est restée da^is les joints, — par ces pauvres vieux. Boches ^ bouchers.
Soyons durs. Et ils n'ont pas seulement avili leur race, leur nom, leur passé et tout leur temps à venir : ils ont déshonoré leurs armes. Et de la guerre, ils ont fait un abattoir.
On sera dur pour vous, Boches, bouchers cThommes. On va vous mener durement.
Vous passerez sous le joug de la haine ; vos mufles pleur e^vnt sous les crocs du mépris.
Allons, roides! Soyez durs pour vousmêmes. Vheure en est venue.
Ah, Boches ! Il va falloir demander pardon et vous mettre à genoux.
Hypocrites. Ils ergotent, ces docteurs : ils argumentent, les gradués de Tubingue^ et de Gœttingue, et d'Iscarioth sur la Sprée.
Ils veulent avoir raison ; que la trahison soit la fidélité; que l'espion soit un héros noble ; que leur infamie soit V honneur ; que leur bromidr ose soit la suave odeur de la
Vierge dans les roses; que leurs mensonges soient la vérité des siècles ; que la taupe soit l'oiseau de Minerve et que le Boche soit un homme.
Ils n osent même pas être Boches comme ils sont, à la face de P univers. Il vous en faudra faire Vaveu, Boches, et demander pardon.
Pharisiens, scribes de la Bête, docteurs !
Puisque tout est licite à la Bochie, pourquoi mentez-vous sans cesse? et pourquoi tant gratter les textes ?
Pourquoi ne mangez-vous pas les prisonniers, puisque le prix des vivres émeut enfin vos femelles?
Pourquoi ne tuez-vous pas tous les blessés, dites, puisque le Boche seul mérite de vivre, et puisque vous en égorgez plus d'un?
Pourquoi votre prêtre, le pasteur de Baal, qui maudit les victimes jusque dans la mort, pourquoi parle-t-il de Jésus-Christ, ce Judas Dryander? et pourquoi parlent-ils de droit, Harnack, Eucken, Liszt, tous vos Thersites ?
Pourquoi, lâches pédants? Pourquoi, sinon que vous avez peur du prochain retour et des représailles ?
Et déjàf vous sentez venir le bourreau, à son ombre sur la terre, qui se couche sur vous. Vous entendez son pas, dans vos veines qui battent.
La crainte pour soi est le commencement de la conscience. Ah! chiens de Boches, c'est elle, cest la conscience qui naît en vous,
Cest elle qui fait l'hypocrisie de vos docteurs. Par elle, à présent, vous savez que tout nest i^as permis, même aux Boches : et qu'il vous faudra crier merci, à genoux, sur le parvis de Reims, la corde au cou.
Boches, c'est la guerre.
ÎX
Le monde entier porte des fleurs sur nos tombes.
0 beauté de ces œillets cueillis à Reims pour les morts d'Arras et de Dixmude ! Beauté de ces roses venues d'Angleterre pour les tombes de Soissons! 0 chastes noces
fie ces pourpres innocentes, céleste échange.
Douceur, rosée des larmes! pluie sur Us croix de bois! Toutes ces croix, et à la tête un épi de fer avec le nom du inartyr ! nn képi plein de sang et de terre!
L'Occident et l'Orient, Vltalie et les Flandres, Venise et Montréal échangent leurs pleurs et leurs bénédictions.
Des mains vous caressent, pleines de fleurs, et toutes ont de la terre à la racine, pauvres morts, vous qu'on aime et qu'on envie, vous enfin qu'on adore : vous qu'on prie.
Cest la Guerre des Hommes.
Mais, pour les Boches, je me tais. Je ne souffle mot de leurs morts. Je ne suis pas du poil ni des poux de la Bête, pour inordre à leurs morts, et me faire ventre de leurs os.
Ah, Boches, Boches! vainqueurs, vous fûtes
les seuls qui ayez ôté tout honneur à la vi:toire; et da7is la défaite, vous êtes les seuls qui nous ôtiez toute pitié pour les vaincus.
Même morts, vous déchirez le sol de la Sainte France. Vous haïssez toujours, même morts; et vous êtes la Horde.
Même morts, vous faites mal à qui vous enterre, et vous donnez le tétanos à qui vou^ recense.
Même morts, il va falloir qu'on vous joigne les mains, pour descendre en enfer, qu'on vous fasse implorer merci, et qu'on vous brûle dès ici,
La grande pitié qui est au saint royaume n'éteint pourtant pas la compassion, qui est au grand cœur de la France.
Plus belle que jamais, plus vierge de tout mal, et c'est la seule virginité^ plus divine et plus humaine, Notre-Dame lève ses bras calcinés; et elle dit :
Ni haine, ni pardon!
Qu'ils soient chassés d'ici. Que jamais plus ils n\j puissent être, ni cachés dans les caves, ni souillant les celliers, ni blasphémant ma nef.
Qu'on ne les voie plus, sinon sur le parvis, ricanant et F échine basse, cinglant Pair de leur langue et de leur odeur putoises; et quils y soient honnissant et honnis pendant des siècles, pour prouver leur vocation.
Or, il faudra fouetter leurs rois et leurs princes, leurs chefs de guerre et leurs docteurs, chefs de la paix. Il faudra fouetter Ostwald, Bernhardi et Lasson. Et que leurs
lêtes en obus, quils appellent en dôme, soient couchées sous le fouet comme des citrouilles, ou comme dans leurs écoles, les fesses de leurs fiarçons.
Je veux qu'ils viennent en chemise, devant les porches. Et qu'on les fouette lun par Pautre: Je veux quUhu Deux soit fouetté par son fds ; le fils par le pasteur de la cour; le pasteur par Bernhardi, et Bernhardi par Piffl le cardinal, et Ostwald par l'évêque.
Et j'entends quà la même heure, dans Vienne et dans Berlin, on baille Vécourgée aux autres pairs de la Bochie, devant les Boches assemblés : afin que ce troupeau d'esclaves sache quil reçoit le fouet sur l'échiné de ses maîtres, pour faire bref, mais quil ra mérité.
Et comme ils aiment le chant, il faut quils chantent : à Reims et à Berlin, dans leur Babylone barbare et aux pieds de notre Arc de Triomphe, ils devront tous chanter en chœur:
Nous sommes fouettés pour nos péchés, Cest la guerre.
Nous sommes fouettés pour notre bien.
Cest la guerre.
Nous somjnes fouettés pour notre refrain: cest la guerre.
Pour notre bêtise sanglante, nous soinmes fouettés jusquau sang.
Nous sommes fouettés pour nos Gorilles, et pour la finesse de nos rires.
Nous sommes fouettés pour nos wrogues, et pour nos docteurs, ivres d'esprit allemand.
Nous sommes fouettés pour notre révolte de Calibans. Cest la guerre.
Nous sommes fouettés pour nous ôter le (foût de voir le coucher du soleil en Occident. Et nous sommes fouettés par la lumière de France, Cest la guerre.
Encore nn cent de coups, nous qui avons tant menti, pour saluer la vérité.
Mille coups encore, pour nous faire désirer le baume de la douceur, que nous avons tant outragée, chiens que nous sommes.
Le fouet, le fouet ! pour avoir dit que la biute allemande vaut Thomme de France. Et pour ravoir osé croire, le fouet ! Et que nos femelles sont dignes de laver le seuil de la
jeune fille en Valois, le fouet sur nous, le fouet sur elles! C'est la guerre.
Et le fouet sur 7ios enfants, s il faut, pour les nettoyer de nous .
Nous sommes les Boches, sur le parvis.
Tous nos crimes sont debout contre nous.
Ah, 7WUS voici à genoux ; et il nous faut demander pardon, et sous le fouet crier merci. Cest la guerre, celle que nous avons faite, celle que nous avons voulue. Cest la guerre, hélas, c'est la guerre.