‹ C'est serviChapitre 8 sur 10 · PETITE TABLE D HOTE · texte numérisé non relu

PETITE TABLE D HOTE

les voiles rouges des bateaux de pêche à rhorizon... il ne trouva pas. Tout d'abord il en fut humilié, et puis il en conclut qu'on doitêtreindulgent, même en voyage, et un vers de fable, un chétif petit vers de son enfance, chantait tout au fond de sa mémoire :

Il ne faut point juger des gens sur lapparence.

MONSIEUR

MADAME

Urbain, le domestique.

On déjeune.

MONSIEUR

Voilà le beau temps. 11 avait plu tous ces jours-ci.

MADAME

Oui, ça n'est pas dommage.

MONSIEUR

C'est le commencement du printemps, ma chère amie.

MADAME, avec un soupir.

Ah ! quel malheur de ne pas être millionn... [Ici, monsieur lui envoie un regard terrible qui l'arrête net à la fin de son mot. Elle se tait une seconde, puis à mi-voix.) Eh bien, quoi ? Je ne comprends pas.

MONSIEUR, négligemment et avec froideur.

Rien.

J'ai beau me creuser...

MONSIEUR, avec un commencement d'irritation.

Rien, je te dis. Tout à l'heure.

Le domestique sort.

MADAME

Ah ça, m'expliqueras-tu...

MONSIEUR

Je ne veux pas que tu dises de pareilles choses quand nous ne sommes pas seuls.

MADAME

Quelles choses ?

Des phrases comme celle que lu viens de dire : quel malheur de ne pas être millionnaires!...

MADAME

Pourquoi ça? à cause d'Urbain ?

MONSIEUR

Mais certainement, à cause d'Urbain, à cause du domestique.

MADAME

Ah ! par exemple ! Mais il sait bien, va, il le voit bien que nous ne sommes pas Rothschild. Si tu t'imagines qu'il ne s'en est pas encore aperçu depuis deux ans qu'il est chez nous, tu es naïf, ma parole !

MONSIEUR

Peu importe. C'est pas la peine de le dire. Et puis quoi ! nous avons beau avoir un intérieur très modeste, ça ne prouve pas que nous ne puissions pas être très riches, colossalement riches.

MADAME

Alors, tu aimes mieux passer pour avare?

MONSIEUR

Ni pour avare, ni pour prodigue. Je demande qu'on ne dise rien de nos affaires devant les domestiques. C'est pourtant pas bien difficile. Mais non, tu as toujours eu cette rage de profiter du moment où on est à table pour raconter devant Urbain nos affaires intimes.

MADAME

Nos affaires intimes î Tu es drôle, tu sais ?

MONSIEUR

Je suis comme ça.

MADAME

J'ai dit, voilà textuellement ce que j'ai dit : quel malheur de ne pas être millionnaires !

Crie-le donc plus haut pour qu'on Tenlende.

MADAME

Franchement, je ne vois pas quel péché j'ai commis?

MONSIEUR

Je ne te dis pas que tu as commis de péché ! Mais, où est la nécessité de dire ça? Est-ce que ça te donne des rentes? Non. Eh bien alors, à quoi bon?

MADAME

Mais, pour rien, mon ami, pour parler.

Tout bonnement. J'imagine que tu me permets de parler à table?

MONSIEUR

Il ne manque pas d'autres sujets de conversation, et bien plus intéressants.

MADAME

Plus intéressants que d'être millionnaires ? Ah ! je n'en connais pas. Mais

tiens, finissons-en, avec cette malheureuse phrase, parce que je me mettrais en colère...

MONSIEUR

Tu aurais tort.

... Et que je ne le veux pas.

MONSIEUR

Tu as raison. Dans d'autres ordres d'idées, dis tout ce que tu voudras, ça m'est bien égal. Mais tu sais comment sont les domestiques, ils retiennent tout et ils le comprennent de travers. Alors après, case répète à la cuisine : «Ah! tout à l'heure, madame se plaignait de n'avoir pas le sou. Ça ne doit pas aller leur fortune, ils ont du faire de grosses pertes. » Et puis, ça court Paris, c'est assommant.

MADAME

Tu vas chercher midi à quatorze heures.

Si tu crois qu'ils attachent tant d'importance aux moindres mots que nous disons?

MONSIEUR

Mais oui, mais oui.

MADAME

Il y a quelque chose qui les frappe bien davantage, tiens, c'est la maladresse avec laquelle tu me coupes toujours au milieu d'une phrase, et tes regards furibonds, et tes silences. Neuf fois sur dix ils n'avaient rien remarqué, mais toi avec tout ton manège tu éveilles leur attention et paf, tu les mets sur la piste. Ah ! tu es malin, oui !

MONSIEUR

Tais-toi. Le voilà.

Le domestique rentre.

MADAME

C'est demain que tu déjeunes dehors ?

MONSIEUR

Oui.

MADAME

Chez ton ami Dubuisson. Il paraît que c'est très joli, le petit hôtel qu'il vient d'acheter?

MONSIEUR

Oui.

MADAME

Ah ! un hôtel ! c'est mon rêve. On a mille agréments.

MONSIEUR

C'est très cher.

MADAME

Pas plus qu'un appartement. Voilà nous qui, depuis dix ans, payons ici de loyer... (Regard terrible de monsieur. Elle ^'«;'r6'/^.)0h! écoute, non. C'est exaspérant.

MONSIEUR, la reprenant d'un ton sévère.

Julie !

MADAME, qui rage en dedans.

Quel jour déjà dînons-nous chez les Durieu ?

Vendredi.

MADAME

Voilà un charmant homme, que Durieu !

MONSIEUR

Charmant.

MADAME

Et d'un caractère facile, aimable.

MONSIEUR

Madame Durieu est bien agréable aussi.

Elle me plaît beaucoup.

MADAME

On a dit bien des choses sur elle !

MONSIEUR, regarcL Julie !

MADAME

Oh!... tuas lu les journaux de ce matin?

MADAME

Moi pas. Qu'est-ce qu'il y a?

monsieur Rien. Quoique... du côté du Siam...

MADAME

Ah ! ça ne vapas? Çrois-lu qu'on ait la guerre ?

MONSIEUR, regard, Julie!

MADAME, bas.

Ça, voyons! la guerre au Siain... pas des choses intimes, sapristi?

MONSIEUR

C'est le pays...

MADAME, avalant sa rage.

Il fait beau aujourd'hui.

MONSIEUR

Très beau.

MADAME

Mais les matinées et les soirées sont encore très fraîches.

MONSIEUR

Si tu sors tantôt, il faudra prendre un paletot.

MONSIEUR

Je verrai.

MADAME

Il faut, parce que sans ça, tes douleurs, tes rhumatismes. ..

MONSIEUR, regard.

Julie !

MADAME, bas, tremblante de fureur.

Je ne dis plus rien.

MONSIEUR

Urbain te sert des pommes de terre.

Fais donc attention.

MADAME

Merci, je n'en veux pas.

MONSIEUR

Tu les adores.

MADAME

Je n'ai plus faim.

MONSIEUR, bas.

Du moment que tu boudes, c'est une autre histoire I

Le domestique sort.

MADAME, éclatant.

Je ne boude pas. Mais il y a de quoi bondir, à la fin.

MONSIEUR

Bondis, ne te gêne pas.

MADAME

On ne peut plus parler de rien, à présent! sous prétexte que le domestique est là ! Ah! c'est un peu fort.

MONSIEUR

Tu n'ouvres la bouche que pour faire des gaffes.

MADAME

Quelles gaffes ?

MONSIEUR

Toutes.

Je ne peux pas dire que c'est plus agréable d'avoir un hôtel que cet ignoble appartement que tu as loué malgré moi?

Ouest la gaffe? Et en quoi est-ce qu'il m'est défendu de parler de la guerre avec le Siam ? Où est la gaffe? Et quand je te dis de prendre un paletot, où est-elle encore, la gaffe ? Ah! je vais te le dire où elle est ! Elle est dans ma bêtise. Je suis bien bonne de me préoccuper de ta santé ; pour la gentillesse que tu me témoignes, vraiment, ça n'est pas payé. Et voilà le mariage ! Si encore j'avais un enfant !

MONSIEUR

Taratata ! Te voilà emballée ! Il ne s'agit pas de tout ça. Oui, tu ne fais que des gaffes. Depuis vingt minutes, tu as appris à Urbain que nous ne sommes pas riches, que tu enrages de ne pas avoir d'hôtel, qu'il court des bruits, fâcheux

sur notre amie madame Durieu qui vient chez nous à chaque instant, que nous pourrions bien être à la veille d'une guerre coloniale, que je suis perclus de rhumatismes et que je ne vaux plus quatre sous ! Où est la né-ces-si-té?... veux-tu me le dire... qu'Urbain sache tout ça ? Voilà dix ans que je demande à genoux qu'on ne parle pas de choses brûlantes, à table, devant les domestiques...

MADAME

Tu trouves tout brûlant !

MONSIEUR

... Je ne peux pas l'obtenir, eh bien, j'irai prendre mes repas ailleurs, au restaurant. Voilà ce qui en résultera.

MADAME

Dis-moi de quoi tu veux qu'on parle ?

De quoi ? Tu me feras une liste des choses sur lesquelles on peut risquer une syllabe. Je le veux.

Inutile. Et puis tout ça me bouleverse. Je m'en vais. (// sort.)

MADAME

Et c'est comme ça presque tous les jours. Moi je reste là, toute seule... Non, vraiment, pour un homme qu'on a aimé tant.,.. {Elle pleure en pliant les serviettes.)

MONSIEUR

MADAME

Joseph, le domestique.

On se met à table pour déjeuner.

MONSIEUR

Qu'est-ce qu'il y a?

MADAME

Oh î un tout petit déjeuner. Des œufs à la coque, du filet rôti, des pommes souf-

fiées, et puis je ne me rappelle plus quel légume... Tu vois que c'est bien simple.

MONSIEUR

Qu*est-ce que ça fait? C'est la cuisine de famille. , J'adore ça. Les œufs à la coque, tiens! il n'y a rien de meilleur... quand c'est bien cuit comme je les aime.

Oui, oui, sois tranquille. On sait ta manie.

MONSIEUR

Quatre minutes. Pas une de plus, pas une de moins. Alors l'œuf est excellent.

MADAME

N'aie pas peur. Ils seront à ton goût.

MONSIEUR

Il faut que tout le blanc soit pris, et qu'il n'y ait que le jaune de liquide. Pas trop liquide pourtant, et pas trop épais non plus, parce qu'alors ça n'est plus un

œuf à la coque, c'est un œuf dur. Quatre minutes enfin. {On apporte les œufs.)

MADAME

Les voilà. {Monsieur se sert.) Ne prends pas celui-là, il a éclaté. Prends plutôt l'autre, à côté.

MONSIEUR

Non, merci. Je suis très bien servi. (// brise la coque.) Ah ! ah ! nous allons donc les voir ces fameux œufs ! (A peine la coque est-elle fendue qu'il s'écrie^ en repoussant son assiette.) Qu'on m'emporte ça! C'est une horreur!

MADAME

Allons ! bon ! Ils ne sont pas bien?

Qu'on m'emporte ça! ou je rends tout mon déjeuner!

MADAME

Tu n'as pas encore mangé une seule bouchée. Ne dis donc pas de bêtises.

Quoi? Qu'est-ce qu'il a cet œuf? Il a pourtant l'air bien frais ! [Elle le prend et le sent,) Oh! il est sûrement pondu de ce matin, mon petit.

MONSIEUR

Qu'il soit de ce matin ou d'il y a six semaines, je m'en fiche ! Mais il n'est pas cuit comme je veuxl

MADAME

Ah! la grande question, l'éternelle!

MONSIEUR

Mais parfaitement! Je n'aime pas les glaires ! c'est mon droit, sacristi ! Pourquoi m'en flanque-t-on pour mon déjeuner?

MADAME

Est-ce que tu t'imagines qu'on le fait *exprès ?

MONSIEUR

Ah bien ! ah bien ! il ne faudrait plus que ça. Mais si je croyais que Rosalie le

DEUX PETITS SUJETS DE BROUILLE léO

fait exprès, ma bonne amie, je lui ferais descendre Tescalier de service la tête du côté des marches.

MADAME

Tu es trop difficile aussi. A force d'avoir passé ta jeunesse dans les grands restaurants, tu ne trouves plus rien de bon chez toi.

MONSIEUR

Si on peut dire ! Des œufs à la coque! ma bonne amie. Y a-t-il quelque chose de plus simple? Je demande des œufs à la coque, et tu prétends que je suis difficile.

MADAME

Il faut te les faire cuire d'une façon particulière. Tout le monde mange les œufs à la coque tels qu'on vous les apporte. Toi pas.

MONSIEUR

Je veux qu'on les fasse comme je les aime.

MADAME

Mais on fait tout ce qu'on peut. Pourtant, quoi! Rosalie a beau s'appliquer, elle n'est pas dans les œufs, cette fille. Elle ne peut pas deviner juste la minute, le centième de seconde où il faut les retirer ! Pour que tu sois content, il faudrait qu'on te les fasse cuire par un savant, Denis Papin.

MONSIEUR

As-tu fini?

MADAME

Oui. Prends le mien, tiens, il est à point.

MONSIEUR

Non.

MADAME

Tu ne le trouves pas joli, ce beau petit œuf-là? Oh ! regarde. Je viens de le saler.

Non. Il est trop cuit. Le mien ne Tétait pas assez, le lien Test trop !

MADAME

Ah! Seigneur! quelle patience!

MONSIEUR

Oui, je sais bien, je suis à tuer. Mais qu'est-ce que tu veux? Tant que je vivrai, je ne répéterai pas autre chose. Quatre minutes, montre en main. Ah! dame, il ne faut pas faire ça au jugé, fiche les œufs dans la casserole et puis, au bout d'un temps, à vue de nez, dire : (( Je crois à présent, que ça doit y être. » Quand on s*y prend de cette façon-là, on m'apporte des machines sans nom comme celle de tout à rheure. Non. Quatre minutes, montre en main, et sans quitter Taiguille des yeux.

MADAME

Peut-on respirer?

monsieur Du reste, il y a quelque chose de beaucoup plus simple que tout ça. {An domestique.) Joseph^ désormais, vous m'apporterez ma petite machine à esprit de vin, qui me sert pour ma barbe, et je les ferai cuire moi-même, quand on sera pour se mettre à table. Sans quoi, ce sera éternellement la même chanson.

MADAME

Pour aujourd'hui, veux-tu qu'on t'en fasse un autre ?

MONSIEUR

Non, ça serait tout pareil. Rosalie a une tête de bois.

MADAME

Elle prendra sa montre, elle ne la quittera pas de l'œil.

MONSIEUR

Non.

DEUX PETITS SUJETS DE BROUILLE l79

Elle ne respirera pas.

MONSIEUR

N'insiste pas.

MADAME

Zut.

MONSIEUR

Mange, ma bonne, mange.

MADAME

Mais toi!

MONSIEUR

Ne t'occupe pas de moi.

MADAME

Joseph, ne m'attendez pas. Passez le filet à monsieur.

MONSIEUR

Je n'en veux pas, il est tout rouge... et il nage dans un bain de sang. Qu'on me l'ôte de devant moi.

MADAME

C'est désolant! Il est pourtant archi-

cuit. {Use lève,) Tu sors de table? Où vaslu?

Dans le salon.

MADAME

Quoi faire ?

MONSIEUR

Prendre Tair, puisque c'est la seule chose que je puisse prendre à présent chez moi.

MADAME

Eh bien, va donc au salon, mon cher.

Tu m'ennuies à la fin. (// sort sans dire un rnot,)

MONSIEUR

MADAME

On se met à table pour déjeuner.

MONSIEUR

Je suis enchanté de mon nouveau régime.

MADAME

Et moi aussi du mien, je m'en trouve admirablement.

MONSIEUR

J'étais vraiment trop gros. J'ai été bien inspiré de maigrir.

MADAME

Ce n'est pas que tu étais gros, mais tu étais soufflé!

MONSIEUR

Enfin, j'ai tout de même bien fait de maigrir?

MADAME

Certes. C'est comme moi. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu, durant des années, cette manie d'être mince.

MONSIEUR

Elle est commune à toutes les femmes.

MADAME

Aujourd'hui je m'en repens bien. Aussi je me suis mise à engraisser un peu et je me porte admirablement.

MONSIEUR

Sans compter que ça te va beaucoup mieux. Ça n'est pas si gracieux qu'on se l'imagine, tu sais, une femme pointue?

MADAME

C'est comme un homme soufflé.

MONSIEUR

C'est pour moi que tu dis ça ?

Mais non. Pas plus que tu n'as dit pointue pour moi.

MONSIEUR

Comme tu es susceptible !

MADAME

En aucune façon. Mangeons.

MONSIEUR

11 faudrait qu'il y ait quelque chose sur la table. Qu'est-ce que Joseph attend pour servir?

MADAME

Que Maria soit prête.

MONSIEUR

Alors, pourquoi nous dit-on que c'est servi ?

MADAME

Écoute, il faut être un peu indulgent pour cette pauvre fille.

MONSIEUR

Mais non. C'est toujours la même chose. Elle ne peut pas être exacte. Moi je suis toujours exact. Je suis dans mon cabinet, je lis ou j'écris; dès qu'on vient me dire que c'est servi, je quitte tout. J'arrive, et puis rien, c'est pas servi. Nous droguons des heures.

Tu vas, tu vas! Tu oublies qu'elle a deux déjeuners à faire, mon ami!

MONSIEUR

Deux déjeuners? Mais il n'y a que nous.

MADAME

Oui. Mais depuis que nous avons adopté chacun un nouveau régime, tu penses bien que le menu s'en ressent. Il y a des plats

spéciaux pour toi, et il y en a d'autres pour moi. Ça lui fait en quelque sorte deux déjeuners : déjeuner de monsieur, déjeuner de madame. Comprends les choses.

MONSIEUR

En ce cas, qu'elle s'y prenne plus tôt.

MADAME

Il faut qu'elle fasse son marché.

MONSIEUR

On y va de meilleure heure. Et puis, tu as l'air de dire que le service est compliqué? S'il l'est, permets-moi de te faire observer que c'est un y)eu ta faute ?

MADAME

Ma faute?

Mais oui. Quand j'ai adopté mon nouveau régime, ça ne faisait pas grand aria, et on mangeait exactement. C'est toi qui, me voyant disposé à maigrir, as eu aussitôt l'idée d'engraisser; alors, il t'a fallu

des plats à part, des choses bourrantes qui demandent un temps infini à préparer. C'est tout ça, ma bonne amie, qui est venu surcharger cette pauvre fille.

MADAME

Cette pauvre fille! Tout à l'heure, tu en parlais comme d'un chien. Maintenant voilà que c'est moi qui ai l'air de la martyriser. (Le valet de chambre paraît,) Tiens, voilà Joseph. Mangeons, ça vaut mieux que de nous chamailler.

MONSIEUR

Enfin, ça n'est pas dommage. Qu'est-ce qu'il y a?

JOSEPH

Il y a pour madame...

MONSIEUR

Pour moi... Ça m'est égal, madame.

MADAME

Merci.

Tu comprends bien comment je le dis.

JOSEPH

Il y a pour monsieur un œuf, une alouette et des épinards au sucre.

MADAME

Et pour moi? {A son mari.) A présent, tu permets ?

MONSIEUR

Oui. Comme tu es susceptible 1

MADAME

Toi, tu ne Fes pas. Non, au contraire.

JOSEPH

Il y a pour madame une andouillette sur de la purée de pommes de terre, des croquettes de volaille, du pâté de lièvre, avec une salade de légumes et du riz au lait.

MONSIEUR

Tu ne mourras pas de faim d'ici ce soir, allons !

MADAME

Tu le désirerais ?

MONSIEUR

Non. Mais prends garde, lu manges tout de même beaucoup trop, depuis quelque temps !

MADAME

Bon ! voilà une autre affaire, à présent !

MONSIEUR

C'est très bien d'engraisser un peu, mais il ne faut rien exagérer. Ça va vite, lu sais, l'embonpoint? Très vite. L'estomac, c'est une poche élastique, plus on lui en donne, plus il en veut. Je te signale le danger. Maintenant, fais ce que tu voudras. Seulement, le jour où tu seras énorme, où tu seras une tour, ne te plains pas, parce que je t'aurai assez prévenue.

MADAME

Je préfère ne pas te repondre, je me

mettrais en colère. Je n'ai jamais y\i un caractère pareil au tien.

MONSIEUR

Dès que Ton te témoigne de l'intérêt, voilà comment tu acceptes les observations? Je ne t'en ferai plus. Ce que j'en dis, c'est pour toi. Une fois que tu seras devenue monstrueusement grosse, est-ce que c'est moi qui serai ridicule? Non.

MADAME

Il y a façon et façon de les faire, les observations!

MONSIEUR

Oh ! peu importe. Maintenant, je ne t'en ferai plus. C'est réglé.

MADAME

Bravo! Enfin! Alléluia!

MONSIEUR

En attendant, mange.

MADAME

Non, merci.

monsieur Tu ne veux pas manger ?

MADAME

Je n'ai pas faim.

MONSIEUR

Tout à l'heure, avant déjeuner, tu me disais que tu te sentais une faim de loup?

MADAME

Elle est passée.

MONSIEUR

Veux-tu que je te dise la vérité : tu boudes.

MADAME

C'est possible.

MONSIEUR

C'est sûr. Eh bien, tu es ridicule. Mange.

MADAME

Veux-tu que je sois malade?

MONSIEUR

Oui, mais mange;

MADAAiE

Non, et non!

MONSIEUR

Tu es drôle, ma parole!

MADAME

Je suis drôle, soit. Je ne me referai pas à mon âge.

MONSIEUR

Tout ça, parce que j'ai eu le malheur de te dire de manger un peu moins, alors tout de suite les extrêmes ; à présent, tu ne veux plus rien prendre ! Une enfant !

MADAME

Je te répète que je n'ai pas faim.

MONSIEUR

Pourquoi alors m'as-tu dit?...

Je croyais. Je me suis trompée, là. Ça ne t'arrive jamais de te tromper, toi?

monsieur Pas sur ma faim.

MADAME

Et puis tu as raison, absolument raison. Depuis quel({ue temps je mangeais trop.

Jet'obéis.

MONSIEUR

Oh ! sainte et divine patience !

MADAME

Je t'exaspère?

MONSIEUR

Un peu, oui. Rien qu'un petit peu!

MADAME

C'est bon, je me tais.

MONSIEUR

Non. Parle. Parle et tais-toi. Mange et ne mange pas ! Mais pour le saint amour du bon Dieu... sois autrement, je t'en conjure ! Ne commence pas à vouloir à tout prix une scène ! Oh ! la paix, mon cher petit, la tranquillité!

11 me semple que ce n'est pas moi qui la fais, la scène?

MONSIEUR

Oui, c'estentendu, c'est mois qui la fais, et je ne m'en cache pas ! Mais c'est toi qui la cherches, depuis une heure !

MADAME

Une heure! Il n'y a pas seulement dix minutes que nous sommes à table.

MONSIEUR, poli^ avec rage,

Gabrielle, ma chère Gabrielle, veux- lu, s*il te plaît, me faire le très grand plaisir de manger?

MADAME

Tu m'ennuies.

MONSIEUR

Tout est froid. Ton andouillette... Elle a une mine superbe... Qu'est-ce que tout ça va devenir?

• MADAME

On le mangera à la cuisine.

MONSIEUR

C'est dommage, franchement.

Pourquoi? Les pauvres gens, ils auront quelque chose de bon, pour une fois.

MONSIEUR

Ah! ça t'est facile à dire ! On voit bien que ce n'est pas toi qui payes?

MADAME

Est-ce que tu vas me reprocher, par hasard, de ne pas travailler pour te nourrir?

MONSIEUR

Il ne s'agit pas de ça.

MADAME

Pas moi qui paye ? Mais je Tespère bien ! Est-ce que c'est mon rôle, à moi, la femme?

MONSIEUR

Ne fais pas exprès de comprendre à côtéi

Je veux dire que j'ai horreur du gaspillage. On a fait ces plats pour toi, mangeles.

MADAME

Mais, sapristi, si je n'ai pas faim, je ne peux pourtant pas me forcer. On n'a jamais vu pareille tyrannie. Il faut que je me donne une maladie avec cette andouillette plutôt que de la laisser !

Tu n'en veux décidément pas ?

MADAME

Non. Un million de fois non!

xMONSIEUR

Eh bien, alors c'est moi qui vais la manger. (// la met dans son assiette.)

MADAME

Mange-la et Tassiette avec.

MONSIEUR. // la mange.

Elle est exquise.

MADAME

Tant mieux pour toi. Quoique tu prétendes, Maria est une bonne cuisinière.

MONSIEUR

Tu ne sais pas ce que tu perds. Fondante !

MADAME

Pendant que tu y es, tu sais, j'ai aussi des croquettes de volaille, du pâté de lièvre et de la salade de légumes. Si le cœur t'en dit, il ne faut pas te gêner, je t'en prie; mange tout. Ne te prive pas.

MONSIEUR

Tu prendras bien quelque chose dans tout ça?

Pas une bouchée. Je t'ai dit que je n'avais faim de rien, c'est que je n'ai faim de rien. Je ne suis pas une girouette.

MONSIEUR

A merveille, je mangerai donc tes croquettes. C'est une affaire entendue.

MADAME

Et puis le pâté ?

MONSIEUR

Non, ça c'est froid, ça peut se garder.

MADAME

C'est pour le coup que tu vas maigrir, une fois que tu auras ingurgité tout ça?

MONSIEUR

Tant pis.

MADAME

Ce n'était vraiment pas la peine de faire tant d'embarras avec ton régime, pour lâcher au bout de quinze jours, et te bourrer de farineux.

MONSIEUR

Aqui la faute? J'aime mieux engraisser que de voir les choses se perdre. Tu as

tort de mépriser ce matin les croquettes, elles sont suaves. Simplement suaves!

JOSEPH, qui était sorti et qui reparaît.

Voilà Talouette d.e monsieur.

MONSIEUR

Elle se passera de moi, je ne peux pas non plus tout engloutir!

MADAME

Donnez-la-moi.

MONSIEUR

Tiens. Ça te prend? Le vent a tourné.

MADAME

Gui.

MONSIEUR

A propos de quoi? '

MADAME

Parce que. Et puis, je trouve inutile de t'acheterdu gibier...

MONSIEUR

Une alouette !

Si tu ne dois pas y toucher. Je vais manger Talouette.

MONSIEUR

Je croyais que tu étais hors d'état d'avaler la plus petite miette de pain? Ni pour or ni pour argent.

MADAME

Ça me fait mal, je n'ai pas faim. Mais je me force, je me sacrifie. Voilà tout.

MONSIEUR

Pauvre petite victime !

MADAME

Ne m'agace pas. C'est un bon conseil que je te donne.

MONSIEUR

Pauvre petite martyre !

MADAME

Tu m'entends?

MONSIEUR

Qu'on torture !

MADAME

Edouard!

Ah! je le plains bien, va! Mon Dieu, que je te plains donc ! Tu as déjà remaigri ! ma parole? Depuis l'alouette t'as reperdu dix bons centimètres.

MADAME

Et toi, t'en as regagné quinze. Mais dans ton intérêt, n'ajoute pas un mot de plus parce que ça finira très mal.

MONSIEUR

Si mal que ça?

MADAME

Oui, mon ami.

MONSIEUR

Oh! tu me fais peur! Ma parole, je tremble. Et comment ça fînira-t-il si j'ajoute un mot?

MADAME

Je ne te souhaite pas de le voir.

MONSIEUR

Prends garde, je suis curieux. Je sens que ça va me tenter.

MADAME

Crois-moi, je t'en conjure. Ne joue pas avec le feu.

Je suis assuré. Tiens, ma foi! je vais tout de môme prendre un petit peu de pâté de lièvre !

MADAME

Tu continues à me braver.

MONSIEUR

Pas le moins du monde, mon petit ange.

MADAME

Eli bien, j'en ai assez. [Elle se lève.) Je veux divorcer. Voilà. [Elle sort )

MONSIEUR, tandis quelle s'en va.

C'est ça, ta menace! Mais ça me va

comme un gant. Fallait me le dire plus tôt.

MADAME, revenant sur ses pas, en riant.

Et tout ça pour une andouillette! Hein, crois-tu qu'il faut être bête quand on s'aime comme nous !

MONSIEUR, il rit aussi.

C'est la faute du double régime, voistu!

MADAME

Si nous le supprimions?

MONSIEUR

C'est ça, mais pour quelques jours seulement. Après nous le reprendrons.

Pour le quitter de nouveau. Et comme ça jusqu'à la mort?

MONSIEUR

C'est la vie, ma bonne. Mais sois bien franche. Tu dois crever de faim.

MADAME

Oui. Et toi, sois franc, tu n'as pas trop mangé?

Il MONSIEUR

Si, je crois que je vais être malade.

Le Duc DE MANDRAGORE. (Il n'a plus d'âge.)

Un Ami, 50 ans.

L'Homme d'affaires, 45 ans.

Chez Dubois. Minuit et demi. Un cabinet particulier. Les trois hommes sont attablés devant quelques tranches de viande froide. Le duc seul boit de la tisane de quatre-fîeurs.

l'ami Eh bien? maintenant que nous sommes réunis, bannissons toute contrainte si vous le voulez et causons.

Je suis prêt à vous écouter.

l'homme d'affaires, d l'ami.

Dites au duc de quoi il s'agit.

l'ami Il le sait.

LE DUC

Effectivement.

l'homme d'affaires

C'est égal. Redites-le-lui, en précisant bien. Il ne faut pas qu'il y ait la moindre des choses laissée au hasard. Je ne veux pas d'équivoque.

l'ami

Soit. {Au duc.) Voici donc l'afraire, très simplement. Monsieur (// désigne i' homme d'affaires), que vous connaissez.*.

LE DUC

De nom seulement jusqu'à aujourd'hui... mais dont j'ai entendu mainte^ fois vanter la grande expérience...

l'homme d'affaires, au duc, ï

Je souhaite mériter moi-même et d'une

façon qui vous soit toute personnelle, des compliments si flatteurs !

Je le souhaite aussi.

l'homme d'affaires

Je suis sûr, monsieur le duc, que nous nous entendrons.

l'ami, au duc.

Monsieur a donc eu une idée tout à fai: heureuse que je vous ai communiquée et qui vous a de prime abord assez séduit pour que vous acceptiez d'en causer avec lui plus pratiquement. Monsieur, qui depuis des années vous connaît et vous admire comme le grand seigneur le plus achevé dans la suprême élégance qu'on ait vu manœuvrer depuis longtemps, et qui sait d'autre part à quels sacrifices pécuniaires considérables vous oblige cette suprématie méritoire, a pensé vous être agréable et en même temps se rendre ser-

208 c'est sekvi

vice à lui-même, aussi bien qu'à toute la grande clientèle riche de la haute vie, en utilisant, — si toutefois vous le permettez, — votre grand nom pour une marque... vous savez, n'est-ce pas, laquelle? pour une marque de Champagne.

LE DUC

Oui.

l'ami

Étudions donc ce projet.

l'homme d'affaires

Je vous assure, monsieur le duc, que j'ai la plus ferme confiance dans l'affaire. Un Champagne, un beau Champagne, lancé dans les conditions que je rêve, avec l'appui moral eteffectif d'unepersonnalité telle que la vôtre, ira certainement aux nues. Ah ! moi ! je le vois aller aux nues ! Tout le monde d'un peu bien en voudra. C'est forcé! Il n'y aura pas de cave sans vous.

l'ami, d r homme d affaires.

Comment voyez-vous le lancement de ça?

l'homme d'affaires Je le présenterai d'abord en Amérique.

La France ne viendrait qu'après.

LE DUC

Je crois en effet que c'est préférable^ à beaucoup de points de vue. L'Amérique est excellente pour donner une impulsion. Il faudrait, si nous aboutissons... mais non. . . ceci n'est point de mon ressort. l'homme d'affaires

Parlez, monsieur le duc.

LE DUC

Non. J'ai peur de dire quelque chose qui ne vous paraisse pas sérieux.

l'homme d'affaires

Allez donc, au contraire. Je suis sûr, avant de la connaître, que votre idée est excellente.

LE DUC

Eh bien, il faudrait peut-être, si on débute par l'Amérique, s'arranger pour dire, comme réclame, que le Champagne est la boisson exclusive, là-bas, de quelque grand personnage très coté... je ne sais pas, moi...

l'ami Le président? On ne peut pas trouver mieux ?

LE DUC

Non... ce n'est pas assez chic... Montesquiou, tenez, ou Bennett...

l'homme d'affaires Très bien. Admirable idée! « Le Comte Robert de Montesquieu ne boit que du Mandragore. L'exquis poète, depuis qu*il a adopté ce Champagne extra... etc. » C'est une très ingénieuse trouvaille que vous venez de faire là, monsieur 1 e duc !

LE DUC

J'en ai, comme ça, quelques-unes.

l'ami, d r homme d'affaires.

Je vous avais prévenu. Il est plein d'idées!

LE DUC

Et en Italie, tenez ? pendant que nous sommes sur ce même terrain, il faudrait se servir du pape...

l'homme d'affaires Consentirait-il?

le duc

Je pense qu'on fera mieux de ne pas lui demander. Mais le nom de Sa Sainteté serait d'un effet énorme : « C'est grâce au Mandragore que le Saint Père peut, dans le frêle état de santé où il est, soutenir l'indomptable énergie... » Vous voyez le ^^■ème !

l'homme d'ap^faires Oui, c'est pas mal non plus.

LE DUC

11 y aurait peut-être aussi, au point de vue religieux... pourquoi pas? quelque chose àtenler, pourles ecclésiastiques?... les communautés... je ne sais pas...

l'homme d'affaires

Dites, dites...

LE DUC

Un... un Champagne bénit. Hein ? non?

l'homme d'affaires

C'est peut-être un peu précipité.

l'ami Oui, je crois qu'il faut attendre. L'opinion n'est pas encore mûre.

C'est dommage. Parce que la pensée est jolie.

LE DUC

Mais on y viendra.

l'homme d'affaires

J'en suis persuadé ! Revenons à nos moutons. Je vois donc une jolie bouteille, de format ordinaire, avec une étiquette que je n'ai pas encore dans la tête, qui est à trouver (au diic)^ quelque chose qui soit vous, votre genre!

LE DUC

Oui.

l'homme d'affaires

Oh! une idée! une idée merveilleuse!

Ah ! dame ! ça, c'est le succès ! Le succès triomphal! Seulement...

LE DUC

Parlez.

l'homme d'affaires Seulement, vous n'allez pas vouloir?

LE DUC

Parlez toujours.

Un beau portrait de vous sur l'étiquette ?

LE DUC, un peu surpris.

Oh!

l'ami Eh ! eh ! il y a là un filon à creuser.

LE DUC

Non. Impossible.

l'ami Pourquoi, après tout?

l'homme d'affaires, au duc.

Du moment que vous donnez votre nom ?

l'ami, au duc.

Qu'on sait que c'est vous?

l'homme d'affaires, au duc.

Que ça s'appelle le Mandragore ?

LE DUC

Ça ne fait rien. Un portrait a quelque chose de brutal... de... Non...

l'hOxMme d'affaires

Un joli portrait r en platino? d'après le tableau qu'a fait de vous van Beers dans votre salle de bains?

le duc

Vous êtes fou!

l'homme d'affaires

La tête, monsieur le duc! Rien que la tête ! Ah ! Je vous assure que ce serait ravissant ! Votre beau visage... ce masque àla fois si intelligent, si fln. .. si français ! Ah ! le clou est là ! C'est le clou, croyezle?

LE DUC

Eh bien, je ne sais pas. Nous verrons. Cela dépendra.

l'homme d'affaires De quoi?

LE DUC

De vous, monsieur, de votre... empressement. Nous recauserons de cela à part, tout à l'heure, quand nous aborderons la question des chiffres.

l'homme d'affaires

Oui, pour le moment nous traitons le pittoresque. Nous ne nous occupons que de Tart. Cela a bien son importance. Et, quant au reste, vous savez, monsieur le duc, qu'avec un homme tel que vous, l'entente sera toujours des plus faciles?

LE DUC

Je veux l'espérer.

l'homme d'affaires

Plus je pense à cette idée du portrait sur ma bouteille, plus je suis tenté, voyez-vous !

C'est tout de même bien... accentué!

bien indiscret !

l'homme d'affaires Mais non, monsieur le duc!

LE DUC

Si, assez de gens déjà vont s'étonner de me voir, dans ma situation sociale...

patronner un vin ! Si, en plus de cela, je m'affiche à ce point de permettre que mes traits... on va pousser des cris !

l'homme d'affaires Ehbien ! on poussera des cris. Je trouve vraiment par trop plaisants ceux qui font les susceptibles !

l'ami C'est qu'ils ragent de ne pouvoir en faire autant.

l'homme d'affaires A quoi servirait un grand nom, à notre époque, voulez-vous me le dire, si on n'en tirait pas un peu d'argent?

le duc Le fait est que ce serait assez équitable.

car nos noms, à présent, nous coûtent plus qu'ils ne nous rapportent.

l'ami N'hésitez donc pas.

l'homme d'affaires Patronner un vin ! Après ? Comme si c'était déshonorant!

Cependant, rendez-vous compte aussi que nous autres grands seigneurs, avec nos croyances...

l'ami

Les croyances, mon cher duc, c'était bon pour autrefois ! Aujourd'hui, ayez des crûs.

LE DUC

Le mot est gentil. Vous me permettez de le repéter au Cercle ?

l'ami

Tant que vous voudrez. Je ne vous le vends pas.

LE DUC, aimable, Je ne serais pas assez riche pour Tacheter.

l'homme d'affaires, au duc.

Alors, c'est oui? Pour le portrait?

LE duc Presque.

l'homme d'affaires A la bonne heure. Vous ne vous en repentirez pas. Voulez-vous que je vous dise àpeu près comment je vois ma feuille au catalogue ?

LE DUC

Allez.

l'homme d'affaires

Le Mandragore. Carte blanche doux, dix francs ; carte rouge sec, douze francs ; très sec, quinze. Et enfin, un grand mousseux à dix-huit francs, sans votre portrait alors...

LE DUC

Ah!

l'homme d'affaires

Mais avec une étiquette reproduisant votre blason surmonté de la couronne ducale,

LE DUC

Oh! Aïe!

l'homme d'affaires Et en exergue, votre belle devise en vieux caractères : (c Dieu Ta voulu. »

LE DUC

Non, cela n'est malheureusement pas faisable.

l'homme d'affaires Encore vos scrupules?

le duc Justifiés, cette fois !

l'homme d'affaires PourtanL..

Non. Dieu l'a voulu! sur une bouteille de mousseux !... la devise de gens qui ont tapé de l'épée aux côtés de Godefroy de Bouillon! voyons, cher monsieur, réfléchissez?

l'homme d'affaires Mais c'est tout réfléchi ! Je vous assure que je ne vois là rien de choquant, rien! Et j'ai le cœur placé, — moins haut que vous, sans doute! mais tout aussi bien. D'abord, vous envisagez la chose, permettez-moi de vous le dire, à un point de vue tout à fait erroné. Ce n'est pas mon Champagne qui rabaisse vos ancêtres et votre devise... c'est votre devise qui ennoblit mon Champagne. Vous... avec le nom que vous avez, le grand seigneur que vous êtes enfin... vous êtes consacré, inattaquable... Au point où vous en êtes, vous Ie pouvez plus descendre... Moi, avec

mon vin, je ne suis rien, j'ai besoin de monter. Quo non ? comme disait l'autre.

LE DUC

C'est que... c'est un peu haut pour moi ce que vous me proposez?

l'homme d'affaires

Et puis, si vous saviez quel joli Champagne ce serait! Vigoureux et caressant... Un mousseux d'élite! A la fois le sang et Tesprit de votre race ! Les femmes en raffoleraient. On ne voudrait plus se griser qu'avec ça... Vous savez comment je l'appelle?

Non.

l'homme d'affaires

La Couronne.

l'ami Rien que ça?

l'homme d'affaires

Oui. Et là-dedans, il y a une fortune.

[En s'inclinant,) Et pas pour moi tout seul bien entendu.

LE DUC

Sans doute, vous avez un art très grand pour présenter la marchandise... et tout ça est très joliment enrubanné... mais décidément non... je ne peux pas avaler le grand mousseux !

l'homme d'affaires Mais, le reste? l'avalez-vous ?

le duc - Plutôt.

'F l'homme d'affaires

C'est toujours un commencement. Ah !

w j'oubliais de vous dire que nous aurions aussi une petite tisane à huit francs, quelque chose d'amusant, sans prétention. Je n'y vois pas d'obstacle.

i Voilà donc l'affaire bien posée en

somme, bien emmanchée. Reste maintenant la question du chiffre.

l'ami Oui.

LE DUC

Eh bien, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous ne la traiterons pas aujourd'hui.

l'homme d'affaires

Pourquoi ?

LE DUC

Parce que ce serait trop pour un seul jour. Pas tout à la fois. Plus tard.

l'homme d'affaires Mais...

le duc Non. D'ailleurs, je sais ce que vous offrez. Mon ami, qui veut bien vous servir d'intermédiaire dans cette circonstance^ m'a mis au courant.

le grand mousseux 225

Eh bien! trouvez-vous que ce ne soit pas assez honorable?

LE DUC

Je ne sais pas, j'ai besoin de réfléchir.

l'homme d'affaires Franchement, je crois avoir fait pour le mieux.

LE DUC

Je ne vous adresse pas de reproches.

l'homme d'affaires Vous ne trouverez pas plus avantageux ailleurs.

LE DUC

Je n'ai pas envie de chercher. Plus j'y pense du reste, plus je me tâte, plus je suis perplexe !

l'homme d'affaires

Comment! voilà que vous allez renoncer?

LE DUC

Je ne renonce pas, mais je suis très perplexe. Ce Champagne, décidément... ce portrait... Dieu Ta voulu! tout ça est bien épineux!

Alors, finalement vous y renoncez?

Non. Mais j'ai besoin d'y songer.

l'homme d'affaires Ne me faites pas trop attendre, monsieur le duc, parce que si vous n'acceptez pas, je serai forcé de faire l'affaire avec un autre.

LE DUC

Ah!

l'homme d'affaires Oui, j'ai un fils de souverain preneur.

LE duc Je n'y renonce pas. N'enterrons pas l'affaire, mais...

le grand mousseux 227

l'homme d'affaires Il y a un mais?

le duc Mais laissons-la dormir. Laissons-la reposer... comme un vin! un petit bout de temps.

l'homme d'affaires C'est que...

LE DUC

Dans votre intérêt même. Le moment ne me paraît pas bon. Par ces époques troublées que nous traversons... rien ne va...

l'homme d'affaires

Mon Champagne irait !

Nous autres, les derniers nobles...

nous sommes très attaqués... Attendons, voulez-vous ? Attendons, c'est plus prudent.

l/llOMME d'affaires

Soyez franc. Je veux que vous soyez content, monsieur le duc. G*est la première fois que nous traitons ensemble; j'espère bien que ça ne sera pas la dernière. Avec un gentilhomme comme vous, on peut toujours causer. Hésitez-vous parce que vous trouvez que je n'y mets pas assez du mien?

LE DUC

Mais non, encore une fois.

l'homme d'affaires Dix centimes de plus par bouchon, là?

le duc Non.

l'homme d'affaires Sans préjudice de la grosse avance? Je suis gentil?

le duc Plus tard. Je vous donnerai ma réponse la semaine prochaine. {Il se lève. A F ami.)

Au revoir, cher ami. {AT homme d'affaires, Jrès froidement,) Monsieur, enchanté. (// \sort,)

l'homme d'affaires

Comme il me quitte ! Ah ! mais il m'embête! Comment! il me fait venir! il me tient là une heure à discutailler ! Il fiche le camp sans même payer l'addition! Ah ça, est-ce qu'il se figure que j'ai comme ça du temps à perdre ?

l'ami

Calmez-vous!

l'homme d'affaires

Non! non! non! je ne suis pas habitué à ce qu'on ijie traite ainsi !

l'ami

Mais rassurez-vous! c'est la première fois que vous avez affaire au duc, vous ne le connaissez pas. C'est sa façon à lui. Il est comme certaines femmes. Jamais il ne se donne au premier rendez-vous.

â30 c'est servi

l'homme d'affaires Ah ! parfaitement !

l'ami A la troisième visite, oui. Alors, il se déshabille. Tout ce qu'on veut. Mais la première fois, toujours comme vous venez de le voir : une sortie roide, outragée... Les aïeux ! c'est pour la forme. Sa dignité, vous comprenez?

l'ami Pas autre chose. Maintenant, vous n'avez plus qu'à l'attendre venir.

l'homme d'affaires

Il reviendra?

l'ami

Avant la huitaine. Sûr comme je vous vois.

l'homme d'affaires Mais il va demander davantage?

LE GRAND MOUSSEUX 23l

l'ami Justement, nous l'aurons à moins. Ça sera vous qui ne voudrez plus.

l'homme d'affaires Parfait ! Et alors, la différence ?...

l'ami Commission de votre serviteur.

l'homme d'affaires A la bonne heure. Au moins, avec vous ça va tout seul. {Il sonne.) Garçon! l'addition.

l'ami Laissez donc, mon cher, ça me regarde.

[Il paye.)

Paul CABARIOT, 29 ans. Pierre, Jean, Jacques, amis de nos amis. Irma, de Senlis; Lkontine, de Saint- Cloud; Blanche, du Bas-Meudon; le Toat-Gotha des traversins.

Ce loyal petit monde est attablé en cabinet particulier, vers une beure du matin,

IRMA, d Cabariot.

Eh bien, tu sais, tu es gentil d'avoir eu cette idée de nous réunir tous, en cabinet, une dernière fois, avant de te marier?

BLANCHE

Oui, t'es très chic! t'es un beau trésor qu'on regrettera!

PIERRE

Bah ! Il nous devait bien ça.

JEAN

Il ne fait que son devoir.

GABARIOT

Je l'ai toujours fait.

LÉONTINE

J'aurais un peu voulu voir qu'il se mette avec sa femme, sans nous dire adieu !

Pour le coup, je t'en aurais gardé rancune.

Qui t'épouses?

IRMA

Une jeune fille.

BLANCHE

Je pense bien.

GABARIOT

Parlons d'autre chose, voulez-vous?

Parlons de la question ouvrière.

LÉONTINE

Mais non.

BLANCHE

Ça nous intéresse, ta fiancée.

IRMA

J'ai lu soa nom dans le journal, je ne m'en rappelle plus.

JEAN, qui rectifie.

Ne me le rappelle plus, si tu y consens?

IRMA

Oh zut ! du moment que je me fais comprendre. Ça me revient. C'est mademoiselle de Lorage.

De Lorage?... attends donc... mais

CABARiOT, inquiet.

Tu la connais?

BLANCHE

Non. Mais j'ai reposé dans les bras de son frère six mois et demi.

cap.ariot Ah!

BLANCHE

Parfaitement. Il y a déjà un bout de temps. Son frère qui est à présent capitaine à Saumur. Un homme épatant. 11 n'y en a plus de comme ça.

PIERRE

Merci pour nous.

BLANCHE

Tant pis, mes enfants. Mais je dis la vérité. (A Cabariot.) Ah ! tu épouses sa sœur?

CABARIOT

Oui, mais...

BLANCHE

Eh bien, je te fais tous mes compliments, là, bien sincères. Parce que si j'en juge d'après Marcel...

Marcel! Qui ça?

BLANCHE

Son frère, mon troisième amant... ça doit être une personne parfaitement élevée, et qui doit avoir reçu une de ces éducations!... Tu seras très heureux, tu entends. C'est moi qui te le prédis. Je suis bien contente de te voir faire ce mariage-là. A la bonne heure! Au moins tu nous lâches pour quelqu'un de propre. Et pour la peine, tiens, il faut que je t'embrasse.

IRMA

Nous aussi.

LÉONTINE

Oui, nous allons toutes l'embrasser.

BLANCHE, d Cabariot.

Et puis, plus tard... pas maintenant, non, bien entendu, pas à la sortie de l'église... mais, après, quand vous serez seuls et que l'occasion se présentera, parle-lui de moi.

GABARiOT, saisi.

A qui?

BLANCHE

A Marcel, donc. Tu verras. Il m'a bien aimée. Je suis sûre qu'il ne te dira que du bien de moi. Il me trouvait admirablement faite ! Je Tai trompé moins que les autres, et c'est le seul homme que j'aie vraiment estimé. Et même maintenant, il revoudrait bien encore de moi, qu'il m'aurait dans la demi-heure; je prendrais le train cette nuit pour Saumur. Quel département, Saumur, dis...?

PIERRE

Pyrénées-Orientales.

BLANCHE

Ne te moque pas de moi. Je ne me souviens plus du département au juste, mais je sais bien que c'est h côté des Ardennes.

JEAN

Bravo 1

BLANCHE

J'ai appris tout ça dans le temps, chez les sœurs... J'ai été aussi chez les sœurs, moi, quand j'étais gosse.

IRMA

Moi aussi, tiens!

BLANCHE

Vous croyez toujours, vous autres, qu'on sort de rien, d'une loge de concierge? Pas du tout. J'ai eu un commencement d'éducation. Un petit commencement.

CABARIOT

Ça se voit.

BLANCHE

Après^ plus tard... ah dame! j'ai mai fini. Mais j'avais très bien commencé.

PIERRE

C'est ta faute, fallait continuer.

BLANCHE

Ça ne s'est pas arrangé. Toute petite encore, et ensuite, à peine jeune fille, j'ai eu ridée de croire à l'amour, et puis, à force d'y croire, de fil en aiguille, avec l'un et avec l'autre, aujourd'hui j'y crois plus du tout et je suis ce que je suis.

JEAN

Tu ne crois pas à l'amour, chou chéri?

BLANCHE

Pas pour un clou.

JEAN

Eh bien, c'est agréable pour moi, ton seigneur et maître.

BLANCHE

Ne fais pas le jaloux. Tout ça t'est bien égal dans le fond.

JEAN

C'est possible. Mais j'ai ma dignité.

BLANCHE

Laisse donc ta dignité. 11 y a belle heure que tu Tas perdue, va !

IRMA, d Cabariot.

Et toi, Paul, crois-tu à Tamour?

LÉONTINE

Puisqu'il convole!

IRMA

C'est pas une raison. (A Cabariot.) Réponds, crois-tu?

CABARIOT^ sans conviction aucune.

De toutes mes forces.

BLANCHE, à Cabariot, Tu aimes bien ta fiancée?

CABARIOT

Une bonne fois pour toutes, la dernière, ne me parlez pas de mon mariage ni de ma femme ! Je ne trouve pas ça convenable, et je suis gêné. Je ne sais que vous répondre.

IG

BLANCHE

Mon Dieu ! Tu es devenu bien bégueule depuis que tu te retires.

IRMA

Ils sont tous pareils^ ma chère. La veille encore, ils marchaient sur les mains, ils se mettaient à cheval sur le lustre, ils faisaient toutes les insanités, et puis, du jour où ils ont envoyé une bague à une pensionnaire, ils deviennent empaillés et pudibonds, avec des airs de magistrat en retraite.

CABARIOT

Pas du tout.

LÉONTINE

Tu nous as invitées à enterrer, cette nuit, ta vie de garçon ; apparemment, c'est pour être gai.

IRMA

Pour qu'on s'amuse?

CABARIOT

Il y a différentes façons de s'amuser.

IRMA

Moi je n'en connais qu'une, et je sais l)ien laquelle.

CABARIOT

Sois convenable !

LÉONTINE

Ah ça! Mais ta fiancée ne nous écoute pas ? Voilà qu'on ne va plus pouvoir plaisanter à présent ! Quel animal ! Mais il ne faut pas te marier, mon petit, il faut entrer dans les ordres. Dès demain matines.

IRMA

Et prononcer des vœux.

BLANCHE

L'abbé Gabariot!

IRMA, d Cabariot.

Je te paye des bas noirs, tiens. A quelle heure confesses-tu? Ah bien, tu vas l'amuser, ta femme, si tu t'y prends avec

elle de cette façon-là! Quand je la rencontrerai, par exemple, moi je l'aborderai carrément, et je lui dirai : « N'ayez pas peur, madame, et, si vous m'en croyez, secouez-le ferme, votre petit mari ; je vous garantis qu'avec nous il était très drôle. Il la connaît dans les coins. Nous vous l'avons dressé pendant plusieurs années, c'est au moins le cas où jamais que ça serve à quelque chose, et que ça soit une femme honnête qui en profite. »

GABARIOT

Tu es révoltante, Irma!

IRMA

Je le fais exprès. Je respecte ta fiancée. Mais, toi, tu me rases. J'ai horreur des hypocrites.

JEAN

Allons! ne vous chamaillez pas.

LÉOiNTiNE, à Cabarioi, Qu'est-ce que ça représente la famille où tu te glisses?

GABARIOT

Je ne comprends pas bien ta question.

A quel point de vue?

LÉONTINE

Au point de vue de la galette.

GABARIOT

Ça représente pas mal. Soixante mille de rentes, pour commencer.

BLANCHE

Pour commencer seulement? Beau début ! Et il y aura une suite ?

GABARIOT

Mais oui. Quand mon beau-père sera sur le dos pour toujours, je recevrai neuf cent mille francs sur la tête.

IRMA

Ça ne sera pas embêtant. Des tuiles comme ça, j'en demande à genoux?

BLANCHE, d Cabariot, Tu es bien à plaindre! Pauvre petit homme, avec ta fortune personnelle, tu auras un jour deux cent mille de rentes ?

CABARIOT

Environ.

LÉONTINE

Nous ne mettrons jamais ça de côté, nous autres.

PIERRE

A qui la faute ?

JEAN

A vous qui êtes dépensières, et qui ne songez pas assez à vos vieux jours.

LÉONTINE

Admirable. C'est notre faute! Mais c'est la vôtre, scélérats.

JACQUES

La nôtre ?

LÉONTINE

Mais oui. Nous nous ruinons et nous

dépensons à pleines mains pour vous plaire par le luxe. Vous n'aimez que dans la soie. Ah ! nous vous rendons largement en frais de représentation les quelques sous que vous nous donnez !

IRMA

Résultat : nous avons des pantalons de cinquante louis et pas dix francs à la caisse d'épargne.

PIERRE

Et les bijoux que vous entassez?

JACQUES

Pour les laver plus tard.

IRMA

Parlons-en. Des vieilles ferronneries passées de mode, qui ne valent plus rien le jour où on veut s'en défaire... Le Montde-Piété vous prend ça au poids de Tor, avec une grimace, en ayant Tair de vous faire une grâce ! C'est pas encore avec nos

porte-bonheur, non, non, que nous nous ferons jamais des rentes.

JACQUES

Tra la la. Nous ne sommes pas en peine de votre vieillesse.

PIERRE

Mais oui. Vous avez beau dire, vous vous tirerez toujours d'affaire, et vous serez des décrépites très calées.

JEAN

Et puis, quand même, vous savez bien que si vous en étiez jamais réduites, plus tard, à crever de faim... nous sommes là, les bons amis, les sûrs!

LÉONTINE

Vous? Mais vous nous ficheriez à la porte à coups de parapluie!

IRMA

Avec menace du commissaire.

JACQUES

Non, mes mignonnes. Il y aurait tou-

jours pour vous un morceau de pain à la cuisine.

BLANCHE

Tu es trop bon. Garde ta mie.

LÉONTINE

D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi nous parlons de tout ça. Ce n'est pas si gai.

BLANCHE

Prends-toi-z-en à Cabariot? Il nous a conviés pour faire une suprême orgie. Ça devait être inouï, renversant comme fête ! Le dernier mot de la noce : le chant du

porc

IRMA

Et puis, après de si belles promesses, voilà ce qu'il nous donne : une dînette où on fait de la morale et où on reçoit un abatage dès qu'on écoute un peu la voix de la chair.

LÉONTINE

Oui. Tout ça est bien pénible.

gabariot Qu'est-ce que vous espériez donc, sapristi?

BLANCHE

Je ne sais pas. J'avais rêvé...

IRMA

Tout, excepté cet enterrement de première classe.

LÉONTiNE, à Cabariot.

Pense donc, cher Abner, que c'est une soirée d'adieux?

IRMA

Tu ne nous reverras plus jamais ?

PIERRE

N'exagérons rien. Pas de grands mots !

JACQUES

Ni de grands remèdes.

Tu nous reverras peut-être tout de même, en effet.

2ôl

LÉONTINE

Et plus tôt que tu ne crois.

BLANCHE

L'avenir est insondable.

JACQUES

Il a rudement de la veine, l'avenir !

IRMA

A quel propos dis-tu ça?

JACQUES

Rien.

LÉONTINE, d Cabariot, Quand est-ce la cérémonie?

CABARIOT

Jeudi.

IRMA

Après-demain?

JEAN

BLANCHE, à Cabariot.

Vous partez le soir tous les deux?

cabariot Oui.

lîLANCHE

Pour OÙ ?

CABARIOT

Ça ne le regarde pas.

BLANCHE

Oh ! n'aie pas peur. Je n'aurais pas été vous rejoindre.

LÉONTINE

Vous prendrez un \\agon-lit?

JACQUES

Parbleu ! Tu crois peut-être que l'ami Paul va aller dans le compartiment des damesseules?

IRMA, d Cabariot,

Vas-tu lui en dire, hein, pendant la route, des douceurs?

BLA^'CIIE

Les mêmes qu'à nous.

GABARIOT

Ah non!

BLANCHE

Allons donc! Tu lai diras que tu Taimes? Est-ce que ce n'est pas ce que tu nous as dit, à nous et à d'autres, pendant dix ans?

GABARIOT

Je me fichais devons, je mentais.

BLANCHE

Pas vrai. T'étais très pincé. N'est-ce pas, Irma?

IRMA

Mais!

BLANCHE

Je t'ai vu pleurer h mes pieds, en t'arrachant des paquets de cheveux. C'est même pour ça qu'il t'en reste si peu.

CABARIOT

Pas souvenir.

BLANCHE

T'as la mémoire courte quand tu te maries. Enfîn^ c'est le métier qui veut ça! Tu nous renies, t'es dans ton rôle, nous sommes dans le nôtre. Que chacun fasse son affaire...

JACQUES

Et les vaches seront mieux gardées.

BLANCHE

Penseras-tu à nous par-ci par-là?

GABARIOT

Guère.

IRMA

Tu n'es pas poli.

CABARIOT

Je suis franc. Je ne peux pas avoir toutes les qualités à la même heure.

LÉONTINE

Allons, maintenant que tu vas avoir une femme à ton nom, tu es tout fier, et il n'y a plus moyen det'arracher un sourire ou un

mot du cœur ; aussi, nous n'avons qu'à nous tirer des pieds... Est-ce que ça n'est pas votre avis, mesdames?

BLANCHE

Ma foi si ! On va laisser ce monsieur dans son satin blanc.

IRMA, d Cabariot. Adieu, fleur d'orange.

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