‹ C'est une belle fille!Chapitre 1 sur 6 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

i5 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 15.

25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de J à 25.

7.0 exemplaires sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma numérotés à la presse de i à 15.

PKIMIËRE PAIITIE

La beauté de Madeline,

La beauté de Madeline Deirose, comédienne do vingt ans, n'eut pas sans doute satisfait aucun des

artistes méditants, aucun des peintres philosophes d'aucune époque, en quête du beau idéal, du beau en soi. Mais c'était justement qu'on s'accordait h dire d'elle : C'est une belle fille î...

Il y avait quelque chose d'absurde dans la beauté de Madeline, et l'on trouvait en elle, au moral, le même désaccord qu'au physique entre les deux points extrêmes de ce que n<»tre esprit peut tenir pour la perfection.

De même qu'il y avait unanimité à proclamer : Cesi une belle fille !... tous ceux qui approchaient de Madeline s'unissaient pour dire qu'elle avait le cœur bon.

La bonté de Madeline était citée en exemple dans les coulisses ; les échotiers célébrant sa beauté ajoutaient encore à leurs revenus en coUigeant les traits les plus convaincants de sa générosité publique.

Est-ce que Madeline Delrose ne faisaient pas inlassablement valoir les vers de ses poètes préférés au profit de tous les naufragés, au profit de tous les sinistrés, de tous les rescapés, de tous les affamés du monde entier ? Nulle voix musicale n'était mieux ni plus que la sienne en possession du bel art de convoquer la pitié des foules au profit des peuples martyrs.

C'est à elle que dût de s'éteindre consolé, presque heureux, le vieux champion du mélodrame, Tyrade, octogénaire qu'elle comblait de douceurs et qu'elle visitait, après chaque générale, pour régaler le paralytique d'un compte-rendu de sa façon ; net, prest, coloré, vivant, aucunement imagé, illuminé d'un rire frais bien mieux propre que l'esprit à revigorer les nerfs et la cervelle du vieux lion de plateau.

Madeline Delrose retrouvait un cousin éloigné, à demi-mort ; personnage stupide que l'infortune persistante ne parvenait pas à rendre intéressant. Malgré quinze années de séparation, et bien qu'en son enfance même Madeline n'eut eu le moindre sentiment envers ce parent pauvre, elle mettait tout en œuvre, tourmentait tout Paris pour que les soins refusés au génie malheureux pussent sauver cet imbécile. Elle y réus-

sib.viiL, s acquérant ainsi, et sans apparence de calcul, de nouvelles faveurs aux yeux du monde. Gomme si une telle intervention eût été œuvre trop mince, Madeline participait largement à l'entretien du vaurien valétudinaire, du moribond récalcitrant en ime station allemande, alors réputée, et où il dissipait en ignobles ripailles l'argent de la comédienne avec la plus goinfre des petites catins palatines.

Mais Madeline méprisait profondément une sœur ai née — moins belle fdle et plus jolie — d'être l'épouse satisfaite, résignéeaux u travaux ennuyeux et faciles », la femme d'un statisticien à la Compagnie Transatlantique, aux appointements de deux mille huit. Juliette, cette sœur ainée, ne se souvenait d'avoir jamais reçu de iVIadeline que des clinpcaux démodés, extravagants, dont la pauvre ménagère eiit été bien honteuse de se coiiler pour mener ses chétifs jumeaux au parc des Butles-Chaumont.

Au Conservatoire, au théâtre, les gens de service, portiers, huissiers, accessoiristes, habilleuses, machinistes qui se nommaient en ricanant les pingres les plus fameux du tripot comique, n'auraient pas même songé à s'embusquer au coin d'un portant ou contre une porte de loge pour attendre d'elle une gratification. Il leur semblait naturel que Madeline eût licence spéciale de ne dénouer les cordons de sa bourse que par décret extraordinaire de sa fantaisie ; et tous la saluaient très bas.

Cette belle fille qui ne donnait jamais rien, on la savait fort capable de se donner brusquement la charge de dix orphelins ou d'offrir un trousseau à la plus obscure figurante ; a la condition que Madeline eût, en un moment, forgé quelque roman bien sentimental et tout à fait absurde.

Toutes grâces de même sorte lui étaient d'avance acquises. C'est ainsi qu'on lui prêtait généralement de l'esprit, ou du moins qu'elle pouvait impunément commettre l'une quelconque de ces erreurs qui faisait à toute autre une réputation de sottise.

Au théâtre de comédie où Madeline, encore élève du Conservatoire, avait débuté, un petit emploi, presque de figuration mais exigeant du brillant, de la somptuosité, était tenu par une débutante, beaucoup plus belle que Madeline sans prétendre à sa réputation de beauté. Cette éclatante utilité, Tamara, sur l'affiche et pour les cercles galants, avait bien vite réjoui la troupe par sa niaiserie et l'on se divertissait fort de ses bourdes. Madeline riait moins haut que les autres qu'elle grondait souvent, à cause de leur méchanceté. On disait alors : Quel cœur d'or !... Quelle âme généreuse !... et chacun de le dire avec toute l'emphase comique.

Il ne venait à l'idée de personne d'admettre plutôt que Madeline, tout à fait dépourvue d'esprit, pût ne rien trouver de burlesque aux pataquès, aux méprises de la pauvre Tamara, opulente victime.

Tamara par sa sereine nigauderie ne pouvait man-

quer d'être une proie par le destin promise à Cherzeuil, jeune premier un peu las, un peu flétri, et mystificateur célèbre dont l'âge ne pouvait rien sur une verve sans doute trop grossière pour qu'on l'entame.

Le théâtre justifiait son renom de théâtre sérieux. On y cultivait le genre ennuyeux du meilleur ton. La crapuleuse liberté des petits établissements ne régnait pas dans ses coulisses et Tamara, la jolie sotte, se devait d'en être, encore qu'on lui counût d'assez nombreux amants, la pensionnaire la plus occupée d'affectations de pruderie. La modestie de sa tenue était à la mesure de sa sottise sans borne et de son illimité dévergondagc.

Cherzeuil, tandis qu'on répétait L'exil du cœur d» vicomte d'Aurel, paria deux louîs à «on camarade Binde, l'amoureux comique, que, sans même l'en prier, il obtiendrait de Tamara qu'elle montrât ses jambes devant tout le monde. Mais non pas la cheville comme dans Musset, les romans mondains et les comédies distinguées du vicomte d'Aurel ; non, la jambe, ce qui s'appelle la jambe !

On était alors en 1910; longtemps avant l'audacieuse invention des robes modernes. L'idée de Cherzeuil fut trouvée sublime. Malgré l'imbécillité de la victime, la gageure n'était peut-être pas si facile. Enthousiasmé, Carignac, le raisonneur, tiut à s'associer à Binde pour un louis.

Cherzeuil n'eut pas de peine à gagner les deux

11 c'est une belle fille L.

pièces d'or. Adroitement provoquée, indignée du propos de son camarade condamnant la folie des dentelles coûteuses qu'on ne peut exhiber a tous les yeux, outrée qu'on mit en doute qu'elle eut assez d'aises — « les moyens », disait Cherzeuil — pour se passer un si ruineux caprice, Tamara n'y tenant plus se résigna, avec assez de facilité, au geste perpétué de Pomaré à Grille d'Egout, afin qu'on la pût croire, si sa parole ne suffisait plus.

Cherzeuil se rendit compte, autant qu'il est possible, avant de s'excuser. Tamara rhabilla décemment ses jambes chères, inquiète à peine des sourires aiguisés.

— Cherzeuil s'est fichu de toi, lui souffla Binde furieux d'avoir perdu vingt francs.

Les sanglots de Tamara lui répondirent. Ils attirèrent Madeline qu'on mit au fait. Elle leur fit honte à tous ; elle les persuada qu'il n'y avait eu d'indécent que leur souci et, sans devoir imiter Tamara, affirma qu'elle en eût bien sûr fait autant.

C'est à Madeline que Cherzeuil offrit ses excuses. Tamara consolée la cajola. Madeline en fit sa meilleure amie, délivrant la sotte, la libérant de la tyrannie des railleurs, l'enveloppant, pour ainsi dire, du rayonnement de cet esprit qu'elle n'avait point mais en quoi l'on croyait.

Madeline vivait, en toute bonne foi et de son propre aveu, pour l'idéal.

Âucnn événement puissant ne l'avait encore contrainte d'apprendre à regarder la vie en face.

l^ntre le spectacle de la vie, qui lui semblait affreusement monotone, et ses yeux, et son âme, la comédienne interposait ce qu'elle tenait pour un écran merveilleux, cbangeant, mais qui, qiielque teinte qu'il prit, n'était rien de plus que le décor, grossièrement barbouillé et ne prétendant qu'à doubler le réel ! — de la plus >ulgaire comédie laborieusement imitée de la vie quotidienne.

Lorsqu'on la nommait encore Madeleine, Madellnc fut de ces petites filles qui, de bonne beure. s'essa>ent au beau langage, de celles qui nouent à leurs jupes courtes un cbiffon quelconque figurant une traîne do cérémonie et qui, toutes seules, dans un salon sans feu, reçoivent, de la plus jolie façon, d'imaginaires grandes dames. De telles filles ne manqueraient point à devenir l'bonneur d'une maison, mais c'est à peine, parfois, si elles ont seulement une famille.

On ne sait rien de ces foyers où le père, commerçant ruiné, homme de lettres désespéré, fonctionnaire enfin convaincu de son inaptitude à faire le moindre sous-chef de bureau se résigne à n'être plus rien qu'un obscur gagne-petit et, sachant qu'il ne lègue à ses enfants qu'un misérable honneur, accepte de les livrer aux médiocres destinées, croyant encore leur épargner les périls dont il ne sut pas triompher.

S'ils ont quelque appétit de fortune ou de gloire,

14 c'est une belle fille i..

malgré l'exemple donné d'une fade résignation, les fils de ces familles où il n'y a, peut-on dire, que des cadets, doivent choisir très tôt. 11 leur reste, d'abord, de se faire prêtre ou soldat. Un cousin de Madeline est prêtre. Mais les filles ? Consentir au mariage, lorsqu'on est une fille intelligente, pauvre et trop bien élevée", dont un ouvrier ne voudrait pas, c'est consentir au choix du compagnon banal, ignorant, chétif, et qui n'apporte en dot que sa peine et sa faiblesse. Juliette, au regard de Madeline, avait fait ce mariage.

Une amie de leur mère conduisait parfois Madeline aux Français^ en matinée. Après la représentation, la vieille dame et la fillette allaient sous le péristyle épier la sortie des belles actrices. Ce spectacle, plus que la représentation, laissait Madeline frémissante. A seize ans, Madeline manifesta sa volonté d'entrer au Conservatoire. Il ne lui fallut que deux ans pour vaincre la résistance de sa mère qui préférait les Postes et Télégraphes. Une sorte de conseil de famille fut assemblé. Dans ses rires et dans ses larmes, Madeline — c'était encore Madeleine — promit de rester sage, d'introduire au théâtre le goût des mœurs bourgeoises et d'étudier ses rôles en s 'appliquant à des ouvrages de dames. Mais Madeline ne savait pas ce qu'était le pouvoir d'un tragédien illustre, riche et beau dans sa vieillesse. Son professeur le lui fit bien voir.

Le soin d'ordonner le décor d'un logis élégant^ le

souci de se vêtir selon son rang nouveau laissèrent à Madeline peu de temps favorable au remords. En outre, la considération que réclamait son orgueil lui échut en même temps qu'elle commettait sa première Faute.

Le tragédien mourut. Madeline connut alors qu'elle ne pleurait que la perte d'un grand artiste. Vint Jacques Albier, jeune auteur dramatique qui ne la traita pas moins splendidement, et qu'elle eut le bonheur d'aimer. Ainsi, par ce miracle, fut abolie en elle, à jamais, la notion de l'erreur.

D'autres hommes la supplièrent, et leurs prières ne furent pour elles qu'autant d'hommages rendus au triomphe de Jacques sur son cttmr. De son éducation bourgeoise, Madeline conserve un sentiment de l'ordre qui lui permet de vivre heureuse des libéralités de Jacques, sans toucher au trésor que lui légua l'illustre tragédien, son maître.

Le Conservatoire n'est-il pas une de nos grandes écoles nationales ? Madeline est une femme de notre temps qui a choisi le théâtre et qui, contrainte un peu, eut aussi bien choisi les Postes et Télégraphes. Madeline n'est pas exagérément ambitieuse ; ou bien elle Test avec prudence. Gomment passerait-elle la mesure, puisque, si jeune, la voilà satisfaite?

Madeline éprouvait qu'elle pourrait bientôt honorer en Jacques Albier un homme de théâtre aussi glorieux, du consentement universel, que Lavait été son maître,

le grand tragédien mort, un soir d'été, d'avoir trop bu de bière trop fraîche avant de jouer le vieil Horace rugissant.

La comédienne ne doutait pas que son jeune amant fut son premier amant. Parce qu'elle possédait la douce, la consolante faculté de ne pas enregistrer les impressions vulgaires et les souvenirs offensants. Madeline ne tenait aucun compte d'une brutale et très laide aventure de tournée. Tamara la nig'aude en eût traîné l'opprobre après soi, toute la vie. C'était l'adresse native de Madeline d'en effacer les traces jusque dans les mémoires réputées hostiles ou malicieuses.

Sous le regard de feu du grand tragédien, la résistance de l'élève docile avait tout de suite fondu, et vraiment elle ne s'était pas autrement comportée qu'en écolière obéissante.

Le tragédien simulait à ravir d'épouvantables colères quand une « nature » rebelle ne se pliait pas assez promptement à son enseignement, d'ailleurs remarquable. Il jetait les adolescents à la porte et s'oubliait (mais n'était-ce encore un jeu ?) jusqu'à menacer les adolescentes de « les cogner comme des bourriques qu'elles étaient ». Plusieurs se seraient parfaitement courbées sous la canne à bec de corbin qu'il ne leva jamais.

Avec Madeline, maladroite à simuler, à recréer, à retrouver la fureur amoureuse de Marguerite

Gauthier, le grand tragédien s'était contenté de grogner :

— Arrête !..'. Inutile de continuer... tu no peux pas. . tu ne pourras pas I...

Et comme le regard de lïlève iniplorait une explication, lût-elle la plus cruelle, la mieux propre à briser sa tenace espérance, le grand tragédien penché sur elle articula :

— Je te dis que lu ne peux pas., tu as quelque cliose qui te gêne... ta vertu î

Comme, des yeux, Madelin© ne cessait pas de supplier, le maître fut bon maître et délivra l'élève. Le Miiiveuir de cette journée n'était peut-être pour elle^ tjui ne devait obtenir aucune des grandes récompenses, pas autre chose que le plus beau des souvenirs scolaires.

Jacques Albier n'avait aucun sujet de jalousie ; il n'y prétendait pas.

Donc, Madeline n'était pas de celles qui se livrent aisément au passé. Un soir qu'elle parcourait distraitement un journal, Jacques Albier crut apercevoir une ombre sur ses beaux yeux. Ce fut bref. Il n'eut ni le temps de s'interroger, ni celui de T interroger. Madeline replia lentement la feuille du soir, disant :

— On vient d'arrêter un pauvre garçon que je connais. Un cabot de deuxième ordre... Lorédan, tu ne l'as jamais vu à Paris. J'ai tourné avec lui L Aiglon. On Ta pincé à Nice, au Casino... il avait volé un pei-

gnoir de loge à Gondor... un peignoir en soie... Il avait bien mauvais genre^ mais quand même... un voleur... •

— Mais oui, Line, un voleur I... tu as trop bon cœur, ma chérie.

Madeline considéra son amant avec surprise. Elle ne pensait déjà plus, entre les bras de cet honnête homme, au voleur !...

Le Cavalier Scapin.

— C'est drôle, tout de raéme, songeait M"* Adolphe, en faisant la toilette quotidienne du logis élégant de Jacques Albier, c*est drôle, tout de raéme, comrae la maison d'un garçon peut ressembler à celle d'une tille !

(( De nos jours, bien entendu ; de mon temps ça n'était pas comme ça.

i( Maintenant, les jeunes gens, — surtout les jeunes i^^ens bien, et des jeunes gens presque rangés, — sont soignes comme des femmes.

Ils ont des cravates de la couleur de leurs robes et et ils laissent traîner, tout partout, des bricoles qu'on ue trouvait autrefois que chez les demoiselles ; et de la poudre ! et des petites glaces ! et des petits peignes î

u Avec ça, ils aiment le sport, la force et les batailles. Allez donc essayer d'y comprendre quelque chose !

« De leur côté, les petites femmes d'h présent sont plus sérieuses que celle de jadis. Il n'y a plus de coulage ni de désordre chez les demoiselles. Ça les rapproche des jeunes gens, et c'est pour ça que, malgré les différences d'habitudes, ils se plaisent et ils se recherchent autant qu'avant. Les demoiselles sont plus sérieuses, on ne peut pas dire le contraire, au point que les liaisons ne font plus peur aux familles. Il y a un ami de Monsieur qui a fait une enquête sur les jeunes gens d'aujourd'hui ; je ne vois pas pourquoi on n'en ferait pas une sur les demoiselles. Ça serait^ joliment intéressant à écrire !

(( Elles sont plus sérieuses et mieux embouchées, plus polies avec les serviteurs. S'il fallait qu'on me parle comme je parlais à Emma, quand j'avais mes vingt ans, j'aurais jamais pu me décider à servir chez les autres... si ça s'appelle servir ! Femme de ménage ! Si au moins M. Jacques" voulait me prendre comme femme de charge, intendante pour ainsi dire ! Enfin, les vieilles n'ont rien à réclamer. La vieillerie, c'est la vieillerie, et ici tout est si jeune, si frais I

M™® Adolphe soupira, semblant, d'un frisson, secouer la poussière souillant sa pauvre robe noire, jadis une robe de soie rose, roussie aux flammes de l'Opéra- Comique.

Délassée, s'étant quelques secondes étayée sur son balai, la mercenaire reprit sa besogne et poursuivit sa méditation.

— Les livres c'est long et délicat à épousseter ; surtout les biens reliés, comme ceux-ci. Y en a-t-il ! H y en a partout maintenant ; ça envahit tout et ça attire bien plus les mites que les collections des messieurs d'autrefois. Ah 1 ceux-là, ils ne se fatiguaient pas à lire. C'était, chez eux, toujours la même bibliothèque : Balzac au complet ; histoire de pouvoir dire qu'on connaît la vie ; la série de ['Almanach des Conrsesy des bouquins de souvenirs sur l'Opéra. Bien de plus. C'est i\ peine si on trouvait du Flaubert chez les poseurs et un roman de Daudet chez ceux qui avaient le cœur tendre. Ça, c'était un bon avertissement pour une femme intelligente et qui savait profiler de son expérience r Aujourd'hui, les livres, c'est une manie, même ches les demoiselles. Qu'est-ce qu'elles peuvent bien y comprendre ! Uien, probablement. Les jeunes gens il'aujourd'hui leur demandent d'avoir de la lecture. La culture qu'ils appellent ça. Faudra bientôt passer par des écoles exprès pour faire la noce... et on ne recevra pas tout le monde. Ça n'aurait jamais pu m'entrer dans la tête.

(( Pour M. Jacques, ça se comprend qu'il ait besoin de livres, puisqu'il en fait. Mais conmie tout est dérangé aujourd'hui.

v( Voltaire, Crébillon... je l'ai ouvert une fois, c'est du propre ! Lamartine, maintenant ; le sérieux avec les cochonneries, quoi !

u Qu'est-ce qu'il a bien pu fabriquer pour mettre

autant de désordre hier soir ? Tiens, un bandeau d'or perlé. Et ça, sur le canapé de cuir ? Un manteau de femme. vUlons bon, il n'a pas rentré seul. Ça devrait m'être égal, eh bien, c'est plus fort que moi, ça me gêne, une femme que je ne connais pas chez un monsieur seul, quand un monsieur chez une femme ça ne me fait rien do rien. Allez donc raisonner avec des idées pareilles !

« Il va falloir encore que je leur apporte le chocolat et un las de choses. Mon Dieu que c'est donc nigaud d'être gênée comme ça.

(( Elle doit être jolie et chic. Il est bien son manteau. C'est sûrement quelque chose dans les six cents, pour le moins.

« Na ! Voilà sa table en ordre. Il sera content. Pourvu que cette personne ne soit pas trop mal embouchée avec les domestiques I

Jacques Albier avait vingt-trois ans. On le disait riche. Il savait l'anglais, un peu de grec, un peu de latin ; il écrivait pour le théâtre des vers français et traduisait des ballets russes, ajoutaient les méchantes langues.

Aimant les livres précieux et les toilettes rares^ on le voyait hésiter, chiffonnant entre ses mains longues et pâles, quelque étoffe unique : soie brodée du dix-huitième ou lampas de Goromandel, et ne pou-

vant se résoudre à décider s'il s'en ferait faire un gilet de vernissage ou la reliure au catalogue des collections de M. le Comte de Caylus.

Uï\ vers mal coupé l'attristait, le choquait comme un habit manqué; ilavait rompu avec un ami d'enfance soutenant grossièrement que les œillets de Vintimillo sentent le poivre de Gayenne. Mais ce délicat votait, il ne manquait pas un combat de boxe, «'entraînant lui-même, chaque matin, au puching-ball, et il avait, enlin, en qualité de passager, volé trois fois au-dessus du camp d'Auvours.

L'ameublement et le »k«v.i a.i 1^-^51-, vm j^cUi appartement de la rue de la Neva, décelaient les goûts et les façons du jeune maître.

Des meuhles modernes do Groult, clairs et aux lignes pures mais ornées ; des fauteuils de cuir roux anglais et des chaises Régence aux tapisseries éteintes, — bergeries et fêtes galantes. Dans la bibliothèque, selon la forte expression de l'excellente M™* Adolphe, le sérieux avec les cochonneries.

Sur les murs, un portrait d'aïeul (bourgeois haulai' à la Uoyer-Collard qui créa la fortune de la famille Albier, en spéculant sur les terrains des Boulevards, au temps de Frascati, prévoyant qu'un neveu aurait, un jour, à parader sur ces mêmes boulevards), deux Arlequins squelettiques de Picasso, des rondes de jeunes filles de Marie Laurencin, un douteux Greco, un Henri de Toulouse-Lautrec, un Vuillard évoquant

l'idéologie bourgeoise et dreyfusarde corrigé par le voisinage d'un petit Forain, lérocement nationaliste ; puis de vieilles estampes anglaises : Derbys d'Epsom ou repas burlesques de Rowlandson, mêlés à des batailles d'Epinal et des placards lithographies de racoleurs. Ce sont de telles icônes qui servent à dénoncer un homme cultivé, mieux encore qu'à réjouir les yeux. Les primaires, plus francs, encadrent superbement le plus humble diplôme et leur certificat de bonne conduite militaire.

Dans un angle du cabinet de travail : une boîte d'aquarelliste, deux épées dans leur gaine et un filet à papillons, derrière un rempart dejournauxct de revues à quoi la femme de ménage n'avait point permission de toucher.

Tandis que cette servante dévouée faisait voltiger, ainsi qu'un perroquet aveugle, un petit plumeau bleu et jaune, un baiser sur la paupière réveillait Jacques Albier dans la pièce voisine qui était une chambre à à coucher chinoise.

Les amants, élégants jusque dans le désordre de l'alcôve, multiplièrent les gentilles bêtises des amoureux vulgaires, tendres fadaises enregistrées, commentées par M*"^ Adolphe dont la vue baissait, mais dont l'ouïe restait fine.

— C'est gentil, mon Jacquot, de m'avoir emmenée en Chine, dit la dame toute nue, couchée dans le lit de Jacques, en souriant au peuple de magots sculptés,

p.iirit^ et hnjilv',!>, [>liilo>ujiliaaL t*.^-^ ^.v - ii^''^^ '^" ■^^'^ drai^'Oiis bleus, des courtines à la cheminée. -- Ce soir petite iMadelinc, je vous rapatrie.

— Déjà, méchant ?

— Ai-je dit que je t'abandonnais ?

— Non bien sur, mais chez moi. c'est pas habitable ; '\(i viens d'avoir les peintres, ça entête. On a sonné.

— Ça t'amuse, charmante espiègle ?

— Qui est-ce ?

— Petite curieuse '

— Une discrétion, veux : . . J„ parie que c c-L une leinme, une i'emnieà toi. Je te préviens que si elle n'est

is très douce, très raisonnable, que si elle ne me dit is : M Madame, je vous présente mes respects ; vou» !t\s la petite femme de Jacques pour la vie et je n*ai jii'À me sauver, comme une*vilaine », je me jette sur lie, je la griffe et, si vous vous avisez de nier tous les deux, je la mords au coude, jusqu'au sang, pour lui iiTacher des aveux, comme au moyen âge.

: achant son plumeau psittacique, M"« Adolphe onstatait, dans le même temps, avec plus de sobriété :

— On a sonné.

Eu soupirant, elle s'en fut ou\rirla porte au visiteur trop matinal et marqua une assez vive surprise de se trouver en présence d'un petit mais vigoureux gaillard levètu de ce costume popularisé par Yilbert, le comique, après Alphonse de Neuville, le peintre des dé-

faites, l'uniforme des chasseurs à cheval. Non point l'uniforme de parade comportant le dolman à parements rouges, le shako, bloc céleste refroidissant sur du cuir bouilli, et frissonnant de plumes de coq, le bel uniforme dont on se plait à imaginer, parés en leur jeune âge, M. Abel Hermant, margis correct, et M. Georges Courteline, forte tête ; non point l'uniforme des jours de gloire, mais la petite tenue : courte veste azur, lourd manteau de drap foncé, culotte garance dans les liouzeaux et képi déformé, à la classe, porté sur l'oreille avec autant de désinvolture que s'il se fût agi d'une casquette faubourienne.

Petit, trapu, souplement musclé, une flamme de très lucide intelligence aux yeux, quelque vulgarité aussi, nichée en rides gouailleuses aux confins des lèvres, le soldat, dépouillé de son uniforme, eût pu prétendre aussi bien au rôle d'un violent costaud de banlieue qu'à celui d'un moderne, pratique et suffisamment élégant bohème de coulisses, de finance ou de plume, les vrais reîtres de ce siècle.

Ce n'était encore qu'un soldat. Il prit seulement la peine d'esquisser un demi-salut, planta les rayons de ses yeux gris et durs dans les yeux de la vieille domestique, et demanda :

— Monsieur Jacques Albier ?

— C'est ici. Delà part de qui venez-vous ?

— Il est chez lui, M, Jacques Albier ?

— Mais...

— C'est donc bien diXficileà répondre franchement?

Le pli fâcheux des lèvres s'accentuait, les yeux pétillaient de malice hostile, la voix se nuançait, mariant les sonorités impérieuses, acquises à l'école de commandement, à ces uïolles inflexions, notes initiales d'où s'élève, azur et pourpre, la chanson des faubourgs.

M'"" Adolphe huila du chef, un peu plus pâle sous son bonnet à coques. Elle n'avait pas |>eur, encore (]ue toutes ces hisloii-esd'apaches... mais elle redoutait tout d'une malice populaire qui laissait vraiment trop d'avantages à son adversaire. Toutefois, elle se permit la défense d'une chétive observation :

— Ah ça, militaire...

Du geste précis dont il se contentait la veille pour imposer silence à ses victimes de la chambrée, l*hommc lui dicta de se taire. Il ajoutai :

— Ça va bien, n'est-ce pas' Pas tant de façons. Jai à lui parler à M \!l>i«M-

— Vous ?

— Moi. Ça vous gêne? Annoncez Georges Cahouche ; Cabouche du 3* escadron, il sera content.

Cette réponse satisfit M**** Adolphe qui, croyant reconnaître en ce soldat un mince quémandeur, recouvra, du coup, toute sa supériorité méprisante.

— Vous êtes de son ancien régiment ? C'est peut- Ltre un petit service que vous voulez lui demander ?

D'un geste à la Danton — le Danton fabuleux surgi d'entre les fiMjilIeis maculés des manuels scolaires —

d'une pesée convaincante sur les épaules frileuses, Georges Cabouchc fit, impitoyable, plier la vieille, puis il dit, en héros de mélodrame :

— Tu lui diras que c'est rapport à la défense nationale !

M'"" Adolphe s'ébroua comme un vieil oiseau après la pluie.

Cependant^ dans la chambre mandarine, la camarade toute nue qui commençait de ne plus être aussi nue, disait à Jacques Albier :

— On pourrait croire que ça ne va pas très bien, de l'autre côté de tes murailles. C'est des créanciers, Jacquot ?

Prestement enveloppé d'un pyjama réséda, les pieds dans des babouches framboises, Jacques Albier ne boudait pas à la nécessitéde rétablir l'ordre à son foyer. Toutefois, il était trop heureux ce matin-là pour se réussir un masque de maître indigné.

— Monsieur, s'éciia M'"" Adolphe, coTime apparaissait au seuil le poète, Monsieur, c'est un mal élevé de militaire qui prétend que Monsieur...

Jacques, qui ne l'entendait point, poussa un cri de joyeuse surprise :

— Ah !.. . Gabouche !

L'autre qui, tous les traits du visage tendus par l'attention, épiait l'attitude de son ancien compagnon d'armes, rassuré par la cordiale exclamation, n'hésita plus à se livrer en toute franchise, s'écriant à son tour :

— Mon bleu !

L'homme du monde et le faubomun > nn-i^unent, pour la surprise un peu scandalisée de M'"** Adolphe. Mais M'"' Adolphe ignorait tout de la sublime fraternité des armes que rien n'égale, pas môme la vaste Camaraderie démocratique à la W'ilhmann, tant il est vrai qtie rien, pas même le sacrifice, ne favorise l'amitié plus que l'acceplaticm joyeuse d'une même mort éclatante et banale.

— Ce vieux Gabouche !

— Ecoute, mon bleu, j'aurais eu bien du plaisir à venir te trouver plus tôt, mais ces messieurs n'ont pas voulu s'y prêter. Soixante jours de rabiot, depuis qu'un engagé de quatre ans compte qualorze-cent-soixantc, c'a toujours fait deux mois. Le temps me paraissait long de te revoir, depuis l'année dernière. Je me rappelais ce qu'on s'était juré le soir d'arrosage de tes galons de brigadier, et me v'ia... J'espère qu'on ne se quittera plus.

M"'' Adolphe balançait la tête, semblable à quelque éléphant dont son cornac prétendrait, à tort, faire un animal trop intelligent par renseignement d'un tour impossible, et le visage de Cahouche s'épanouissait, nourri d'une bonne gailé française et militaire, parce qu'il apercevait, mal dissimulée sous l'abri d'une portière de perles, une drôle de petite femme blonde en chemise de Yalenciennes et coitléed'un bonnet galant. Il croyait que de pareilles femmes n'avaient existé que

dans l'imagination polissonne des peintres de l'ancien temps. Il pensa ensuite à Marie-Antoinette, à la princesse de Lamballe que l'instituteur lui avait nommée, jadis, et ça le fit rire, en son cœur simple.

Tandis que M"** Adolphe s'occupait de la toilette de Madeline, Jacques Albier et son frère d'armes se trouvèrent à l'aise pour s'entretenir du passé et de Tavenir, dans le clair cabinet de travail du poète.

Gabouche dégrafa son lourd manteau, le jeta négligemment sur le divan, posa son képi sur le bureau, et se laissa confortablement choir dans un vaste fauteuil de cuir.

Un chat, puis un autre, vinrent examiner posément l'étranger, fort étonnés de la violence des tons de son accoutrement et quelque peu inquiets à la vue des éperons.

— Une cigarette ?

— Merci. C'est peut-être la dernière.

' — Je ne comprends pas, fit ^Jacques en présentant du feu.

— Ecoute-moi, reprit Gabouche, je vais être clair. Si mes propositions te déplaisent, nous n'en parlerons plus. Je te serrai la main, je m'en irai et tout sera dit. Tu as eu le temps de m'oublier un peu. Je l'ai vu partir du quartier tout joyeux, délivré des misères du métier, et en civil, tandis que moi, ce jour-là, je prenais la garde à la porte, le mousqueton sur l'épaule, avec une année d'engagement à terminer, sans parler du rabiot.

J'espère poiiilaiil que lu as ^^aidc le souvenir du soir (jue nous avons i'elé ta nomination.

(( Tout le monde t'aimait, lu étais bon fieu, et on savait bien que tu ne ferais pas de service inutilement, pour te faire valoir en embêtant les camarades. Moi, je t'aimais mieux, parce que j'étais ton tampon, que je faisais ton fourbi, Ion lit, que je fourbissais ton sabre, que je pansais ta jument, que je prenais les •ardcs pour toi, et puis tout. Tu me payais généreusement, mais ce qui valait mieux, tu me traitais en vrai imi. Je sais bien que le ré^'iment ça rapproche, môme jue ça supprime les distances. Avec toi, il y avait lutre chose en plus. Tu savais que je n'étais pas de ton monde, comme on dit, mais tu comprenais que j'avais des idées qui n'étaient pas du mien. On a été l'un pour l'autre comme des frères. Donc, le fameux soir de les galons, on s'est juré de ne pas se quitter. Nous avions une fameuse pistache. C'est pour ça que, si tu as oublié, je ne l'en voudrai pas. Moi, je me souviens ! . . .

« C'était le soir que Luon, ir K-imier rempile, n^ii.^ disait : u J'ai hérité de quatre mille francs, étant consigné; j'ai trouvé l'art et la manière de les claquer au quartier. Vous ne pouvez pas savoir, vous autres, ce que c est que de boire quatre mille balles en huit jours à la cantoche î » Quel type! Tu sais, on l'a cassé depuis, c'est dommage, il élait boafieu.

c^Quand tu me disais qu'on ne se quitterait pas, tu

ne te demandais probablement pas comment ça pourrait s'arranger. J'y ai réfléchi. J'ai même trouvé le moyen, depuis longtemps, et, si tu le veux toujours, ça s'arrangera. Je peux continuer ?

— Mais... oui, Gabouche.

— Au régiment, tu passais pour un richard. Je revois la distribution des mandats. Il me semble encore entendre de Ghamaillon, le vaguemestre, appeler : « Ladureau, un franc I Lopiche, un franc cinquante! Gabouche, cent sous ! Albier, cinq cents francs ! » Il n'y a pas à dire, tu faisais ton effet. Mais je me souviens aussi de ce que tu m'as confié, que tu étais riche sans l'être, que c'est ton père qui avait la fortune, qu'il était jeune encore, qu il t'en voulait de faire de la littérature et surtout, d'avoir donné ta démission d'attaché au bureau des accrédités du Grédit Mutuel ; un métier bon et chic, la diplomatie de la finance.

— Fichtre ! Tu es bien renseigné sur la haute banque.

— Tu ne sais donc pas que j'ai été groom à la Banque de France et de Hollande? Je suis aussi le fils d'une ouvreuse, de la Gomédie-Française. G'est pour ça que je ne suis pas pareil à ceux de mon monde. A la banque — ça a l'air d'une blague, mais c'est cependant vrai — j'ai gagné le goût de la société brillante, de la fréquentation des gens cossus, au besoin pour les servir. On fait ce qu'on peut. A la Gomédie-Française, j'avais des billets de galerie, par la vieille, et je peux dire que j'ai profité du répertoire.

nv} r F FILLE !.. -3

« Pour moi, 1 ampijitneairc des Français, ça a remplacé le collège qui coûtait trop cher. On étudie ses classiques comme on peut, pas vrai ?

(( Tu es ambitieux, il le faut la grande vie et ça ne doit pas aller tout seul, puisque le papa Albier s'imagine que faire de la littérature, c'est faire une sale noce. Pour réussir, il faut que tu sois aidé par quelqu'un qui te serve et qui te comprenne ; et loi, comprends-tu ?

— Je n'en suis pas encore certain.

— Je ne peux pas être ton ami, je pourrais ôtre ton domestique. Un domestique dans le genre de ceux du répertoire. Je n'abuserais pas de tes confidences, mais tu n'aurais pas à les regretter. J'ai du bagout, un peu d'instruction, de la malice et du courage. Ça serait un vrai plaisir pour moi, mon bleu, car, vois-tu, tu seras toujours mon bleu, de t'aider dan» tes histoires de femmes, d'argent et de fiimille. Des serviteurs comme moi, on n'en fait plus, je suis le dernier, prends-le ! Tu ne t'en repentiras pas. Mon genre à moi, ça n'est pas le genre Baplisle, c'est plut«^t le genre Frontin, ou le genre Scapin. Tu vois si je le connais, le répertoire !

— Le cavalier Scapin !...

— La mère Gabouche m'a donné une bonne éducation. En parlant de son métier, elle disait aux vieilles copines qui lui lichaient son cassis, u C'est un brave petit truc, ça, ma chère amie ! • La pauvre daronne î Llle ne croyait pas si bien dire. Je lâche des mots, comme ça, mais ne l'émotionne pas, tu verras comment

que je peux parler bien quand c'est que je veux seulement me donner la peine de m'appliquer.

« Oui, tu as besoin d'être aide. Ça doit être si compliqué la vie d'un monsieur comme toi ! Bien sûr, ce n'est rien pour ceux qui sont contents de porter des lavallières et de boire des pernods, mais pour toi, chic, élégant, arriviste ! — Pourquoi pas ? C'est toi qui me l'a dit et je t'approuve. — Ah ! probable que pour toi ça doit être plus délicat. D'autant plus que tu es sensible, jobard quelquefois, par conséquent facile à rouler. Il y a les femmes, avant tout ; faut savoir choisir entre celles qui servent parce qu'elles font honneur ou bien parce qu'elles se dévouent, et celles qui éloignent de vous les gens sérieux et influents. C'est plus difficile qu'on ne pense et on ne peut pas y voir clair quand on laisse trop parler son cœur, surtout si on n'a pas près de soi pour vous conseiller quelqu'un de désintéressé. . .

« Alors, mon bleu, je te propose une bonne chose. Tu me confieras tout ce qu'il faut que je sache dupasse et du présent. Je me charge de l'avenir. Tu me passeras la consigne, quoi ! Par exemple, il faut qu'aujourd'hui ça soit notre dernière conversation sur le ton de copain à copain. On ne parlera plus de Cabouche, ton ancien. Ton valet de chambre te dira, avec l'accent qu'il faut — le soldat se leva, se raidit, puis s'inclina légèrement. « Monsieur n'a pas d'autres instructions à me donner? », et il n'y aura pas plus de gène pour toi que pour moi, parce que, tout ça, ça sera convenu entre

nous. Tu ne réponds rien ? Ça ne le va pas ? Je t'embête ? Faut que je m'en aille? Oh î tu sais, je ne

iiis pas un raseur. Je saurai comprendre. Je m'en irai.

1 II hésites seulement parce que ça t'épate. Ça sort de l'ordinaire. Mais crois moi donc si je to di^ qu'on est tous les deux des types pas ordinaires !

(• Dis quelque chose. Ça me fait trop triste de parler tout seul du bon temps... et de ce qui aurait pu être ! l^st-ce qu'un ancien, un vrai, comme moi, ça ne vaut l>as un frère de lait ? On tele la même nourrice, on joue

iisemble, on se bûche ensemble, on grandit ensemble,

I puis, un jour, il y en a un qui dit Monsieur à l'autre, on reste pourtant deux frères.

— J'avoue que je ne m'attendais guère...

— Et avec tes créanciers, mon bleu - pardon de l'appeler mon bleu, mais qu'est-ce que ça fait, puisque je vais cesser de te tutoyer? — avec les créanciers, lu n'as pas idée comme je serai à la hauteur î M. Dimanche ? Je la connais cette scène- là, et je connais le moderne aussi. Puisqu'on parle argent, ne te tour-

lente pas pour mes gages. Tu me payeras selon le moment et d'après l'état de tes affaires. Tu arriveras, arriverai avec loi. On se retirera ensemble.

— Parles-tu sérieusement?

— Enfm tu commences à t'en apercevoir ! Prendsmoi à ton service Je serai un bon serviteur et un honnête homme. Si j'ai un peu de canaillerie dans le sang, je ne l'emploierai, je te le jure, qu'à préparer ta

réussite. Si tu ne veux pas de moi, comme je n'ai pas le goût de retourner au service, parce que c'est trop bête de rempiler sans galon, je ne sais pas ce qui arrivera, mais c'est rare si ça n'est pas du vilain. Ce qui est sûr c'est que je ne pourrais pas vivre la vie des miens.

" Ah ! tu ne peux pas savoir ce que c'est que d'être du peuple et de ne pas aimer le peuple !

(( Etre du peuple, pour un gars comme moi, c'est, d'abord, apprendre à tout désirer sans jamais espérer rien posséder ; c'est apprendre à détester ce qui est beau, parce que ce qui est beau est trop cher. Oui, ce qui est beau est cher... La nature, c'est de la blague, ou bien, c'est que le peuple se fout de la nature parce qu'il en est trop près, ça ne le change pas assez de ses idées qui sont mauvaises, et aussi parce que la nature c'est un cadeau trop facile à lui faire, probable ! On ne peut rien dire contre, ça, mon bleu; les filles du peuple sont bien plus belles quand elles ont mal tourné. Avant que ma sœur ne soit enlevée par le frère de son patron, personne à la maison ne remarquait qu'elle était jolie. Vous autres, parbleu ! vous pouvez bien venir les prendre chez nous. Vous ne les avez pas vues laver leur linge et la vaisselle, soigner le vieux qui rentre soûl, et vous n'auriez peut-être jamais envie de mettre des bagues à leurs mains si vous les aviez vues cirer les chaussures en crachant dessus.

(( Moi je suis du peuple, et ça m'a fichu la rage au cœur. Oh ! ça n'est pas aux bourgeois que j'en veux,

c'est vyE utiA.t. mlLl !.. 37

c'est pire que ça, c'est les miens que je méprise. Ça fait mon malheur, mais ça me donne de la force.

(( A l'école on me faisait honte — et ce que j'en ai pris des balTres à la maison î — parce qu'on soutenait quej'étaisle plus intelligent et que je ne fichais rien par malice et par rosserie. C'était pas vrai. C'est par orgueil que je ne voulais pas en foutre un coup, par orgueil et... Gomment expliquer ça?... Par prudence, par instinct de défense, tellement je sentais juste que l'instruction qu'on voulait me donner, c'était du chiqué, du poison, une instruction truquée, faite exprès pour les pauvres, afin que je reste toute ma vie un vrai pauvre. c( Tu saisis, maintenant, pourquoi je ne voulais pas être le premier à ce truc-là ? Tu me comprendras encore mieux si je t'apprends que tous les maîtres étaient socialistes, et que, celte instruction truquée, ils la truquaient encore à leur façon. Les bourgeois ont bien tort décrier après eux. Faire des insurgés, c'est encore plus vache que de faire des ouvriers obéissants ; il n'y a pas de meilleur moyen d'enfermer le peuple dans le peuple. Moi, je voulais en sortir. J'ai de l'orgueil, je n'ai même que de l'orgueil, heureusement pour moi que je suis fait comme ça, car sans mon orgueil il y a longtemps que je serais crevé, et pas de la plus belle manière. Ça t'étonne probablement qu'après ça j'aie envie d'être domestique? C'est seulement chez toi que je veux servir. (( J'ai un frère, une grande brute honnête avec des pattes à étrangler trois patrons du coup, qui gagn«

quatre francs par jour dans une raffinerie, la banque, je ne travaillerais pas comme lui douze heures, mais on ne m'offrirait pas beaucoup plus. Alors je tomberais malgré moi dans les syndicats et la révolution qui me dégoûtent, vu que je déteste les gens mal vêtus et mal embouchés. J'en serais pourtant si c'est trop bête et trop lâche de se laisser crever de faim sans rien dire. Je suis plus bourgeois que toi, aussi je ne voudrais pas devenir fatalement un anarchiste, et pas un anarchiste pour rire, tu peux me croire !

a Tu peux me l'éviter sans rien y perdre, au contraire. Prends moi au moins à l'essai...

— C'est infiniment plus compliqué que... Cabouche, saisissant son képi qu'il se mit à pétrir,

se raidit, car, maintenant qu'il ne dépensait plus sa fièvre en paroles tendres et violentes, il avait envie de pleurer, comme un enfant que les siens ne reconnaîtraient plus. Il recouvra le calme et dit, bon garçon malicieux :

— C'est pas compliqué du tout. Tu me loueras une chambre au sixième ; comme livrée, tu me donneras un vieil habita toi J'aime mieux un habit qu'une vraie livrée ; je porterai ça très bien. C'est pour l'argent que tu te tourmentes ?

— Voilà qui n'est pas absolument faux.

— Si t'es déjà gêné, raison de plus pour m'atlacher à toi. C'est dit?

— Kli bien... soit I

Cahouche devint pourpre de plaisir.

— Merci! Veux-tu... pour la dernière lois, me donner la main 1* Merci, mon bleu, merci, merci... mon bleu.Maintenant c'est fini ; quanta loi, faudra me tutoyer toujours... Je remercie, Monsieur de m'accorder sa vonliance. J 'attends les premiers ordres de Monsieur.

Jacques Albier n'était pas éloigné de croire que c était vraiment la providence qui lui donnait Georges pour valet, puis il savait mal refuser ce qu'il lui était facile d'accorder. Une joie naïve le gagnait. H disait.

— Un domestique ! Ma maison prend de l'allure. M"*" Adolpbe demeurait écrasée par la nouveauté de

l'aventure, inquièle, encore qu'on l'eût assurée qu'elle ne perdrait pas son emploi.

La bonne vieille errait, aluii.^ «.i «.uUn-^ ^."..lluviiv;toires. 11 fallut trouver pour le cavalier Scapin du linge, un babit suflisant ; il fallut encore inslalier dans un réduit, sous les toits, ce modèle des serviteurs, pressé d'olVrir en bommage le sacrifice de ses moustacbes à son maître. Celle hâte cbarmait Jacques, amusé de faire à Madeline la surprise du déjeuner servi par un valet. Mais la vieille ne sut pas retenir sa langue. IndilTérenle au pittoresque de raventurc, Madeline déclara simplement :

— Il y a longtemps, cliéri, que je te conseillais de prendre un domestique mâle. Ça vous a beaucoup plus dé chic.

L'intelligence du nouveau serviteur était prompte.

Ayant triomphé de la défiance de M"^ Adolphe, il lui fallut peu d'instants pour apprendre l'essentiel, savoir de Madeline qu'elle était la maîtresse déjà ancienne de Jacques, qu'elle suivait les cours du Conservatoire, qu'elle adorait son Jacquot et qu'elle ne pouvait regagner son appartement, parce qu'il sentait la peinture.

L'heure du déjeuner allait bientôt sonner, Jacques était encore en pyjama.

— Je vais aider Monsieur à terminer sa toilette, dit Georges.

— Du diable, fit Jacques en pouffant, si je songeais ce matin à engager un serviteur. Tu es beaucoup mieux sans moustaches. Je suis content Georges, cependant ça me fait un peu de peine que si vite...

— Je devine, Monsieur. Je n'ai pas à dire à Monsieur ce que je ressens... Mais Monsieur peut me croire, il valait mieux ne pas attendre.

— Laisse-moi au moins le temps de m'accoutumer à ton personnage. Sans cela je ne pourrais pas t'entendre me parler à la troisième personne sans être horriblement gêné. Allons, encore un bavardage en amis, mon pauvre Cabouche ; parle, mon garçon, tu en grilles d'envie, raconte moi n'importe, quoi une bonne histoire d'autrefois. Parle, je t'en prie.

■ — Puisque Monsieur le veut...

— Allons, Cabouche...

Un franc sourire de soldat atteignant à l'étape éclaira le visage nouveau du valet.

— Tu te souviens du soir qu'on a rossé les deux taporaiix de hifiîns dans la rue des Remparts? Les deux hillins, ronds comme des boudins, qui chantaient à tue-téle.

Marie 'Manjot

Sur un arbre perché. . .

— Georges, on sonne.

— Monsieur voit bien que j*avais''raison...

Il y eut un instant de pénible silence. Le valet le rompit héroïquement :

— Que Monsieur ne me demande plus de ai»' laisser aller. Monsieur voit bien que maintenant c'est Uni. . .

Demeuré seul, Jacques écarquilla les yeux tt dit :

— Bah, ce n'est pas un revu .... u^ Cabouche !... Si c'était une crapule?... En tout cas ce serait une intelligente crapule... Mais non... Scapin... Mes amis les poètes pohticiens ont bien raison de soutenir que nous devons tout au dix-septième ; seulement, s'ils ont ressuscité Boileau ils n'avaient pas retrouvé Scapin. Le ciel me le réservait. Merci, mon Dieu !

Pour ses débuts, Georges introduisit, fort correctement, un jeune homme élégant et rasé, un triste à la face rubiconde, Lucien Sernavc, homme de lettres et

ami de Jacques ; un de ces amis dont on découvre soudain qu'on n'eut jamais pour eux la plus timide amitié.

— Jacques, mon cher ami, dit le visiteur sans préambule, j'ai la plus grave confidence à te faire. Je suis ému, mon cher ami, bouleversé ; il faut que je te parle, à toi seul.

— Mon vieux, répondit Jacques avec beaucoup de placidité, tu me raconteras tes petites histoires en déjeunant à ma table. Si ta présence de Madeline Delrose relarde tes confidences,, tu te confesseras dans une heure, au fumoir. Voici des cigarettes, des journaux de toutes les nuances politiques et littéraires, de quoi s'instruire et se défaire de ses convictions. Amuse-toi. Je me vas faire une beauté.

— Mais, je t'assure, cher ami...

— Jacques Albier ne l'entendit pas. Son hôte éclipsé, Lucien Sernave maugréa, se croyant seul :

— Madeline Deh'ose ! Une femme ! Toujours des femmes ! Elle ne peut ne donc pas déjeuner chez elle celte grue-là ?

— Non, Monsieur, elle ne peut pas, elle a les peintres.

Telle fut la première réplique du rôle de valet classique confié pas le destin à Georges Cabouche ex-cavalier de première classe de la deuxième du trois du i^i*^ Chasseurs

L'Agneau couronné.

Jactjiio (.-ui mu- il > ;i|i|)iawLiir iic ^'èlre attaché UIl valol aussi précieux cjui, pour débuter, avait su composer un menu, réclamant en vérité, plus J. goût que de science culinaire : croûtons de caviar aux œufs brouillés, côtes aux marrons, salade japonaise, pâtisseries. Encore qu'un peu précipité, ce n'était pas mal pour un commencement. Mais le poète fut surtout flatté de reconnaître que, sans qu'on eût à l'en instruire, le fils de l'ouvreuse avait su servir les vins avec méthode et dans l'ordre désirable.

Lucien Sernave manireait beaucoup et buvait moins.

Blond, rose et gras, vêtu de telle sorte qu'on le classait sans balancer parmi les précieux tristes, le convive déjeunait avec l'application raisonnable qu'il apportait à toutes choses : il se nourrissait comme il faisait des vers.

— Bois, donc, mon vieux, lui dit Jacques ; si tu ne bois pas, tes confidences ne passeront jamais. C'est gms, ce secret?

— C'est grave.

— Tu joues de mon impatience. Vraiment, ça no peut pas se dire devant Madeline ? Tu ne veux pas, cependant, que j'envoie cette petite fille se coucher, il est trop tôt.

— Jacques je ne le comprends pas ; tu me mets dans le plus grand embarras. Ne vous offensez point, je vous prie, Mademoiselle, seul un sentiment de fausse honte me commandé de ne point me confesser devant vous.

— Tu n'as peut-être pas eu le temps [de le remarquer, mais Madeline est une femme très intelligente et qui a lu tous les poètes. Pauvre petite ! Elle est courageuse, va ! Ainsi je ne crois pas qu'il soit une confidence d'homme de lettres capable de l'étonner.

— Vous avez lu tous les poètes, Mademoiselle?

— Tous ! Enfin... tous ceux dont on parle.

— Rassure toi, Lucien, je lui ai parlé de toi.

— Je sais de vos vers :

Lorsque tous nos baisers seront des soavenirSy Lorsque nos chants profonds seront des odeurs vagues, Tu viendras effacer sur mon front, de tes bagues, La couleur des regrets...

— Il faut les oublier Mademoiselle ! fit Lucien Ser-

nave en reprenant de la salade japonaise. J'accuse Jacques de vous les avoir fait connaître ; il en possède une copie que je le prie Amicalement de me rendre, avec d'autres, pour les détruire. C'est une prière que J'adresse à tous mes amis.

u .Iac(|ues, tu me restitueras le manuscrit du J^al 'les Victimes, ce livre ne paraîtra pas.

— Tu es complètement l'un î

— Il ne doit pas paraître.

— Et c'est cela que tu avais à me dire ?

— Cela... et autre chose.

— Tu me terrifies et tu fais aussi peur à cette enfant.

— Jacques, tu sais combien notre amitié m ( st précieuse.

— Je lésais.

— Je ne saurais dire à quel point je souflVirais de la voir détruite.

-- Est -elle menacée?

— Je veux espérer que tu me resteras fidèle. Pourtant, Jacques quelque chose, désormais, nous sépare. Tu m'as connu, comme toi, sceptique et liberlin...

— Oh ! n'exagérons rien.

- Nous ne pensons plus de même aujourd'hui.

— Veux-tu que je te parle franchement ?

— Je t'en supplie.

— Eh bien mon bon petit Lucien, tu me fais Teffet

d'un jeune Monsieur qui se prépare à répondre à une enquête littéraire. Avoue que tu as reçu un questionnaire. Qui te l'a envoyé ? Agathon ! Dans mon petit corbillon que met-on ? Agathon !

Ce léger persiflage blessait Lucien qui éleva fortement la voix, pour reprendre :

— Je ne te dirai qu'une chose et tu comprendras.

— Jacquot comprend tout, Monsieur, tout de suite.

— Nous sommes très intelligents. Parle, Lucien. Lucien assourdit assez superbement sa voix et

dit:

— Je vais détruire le Bal des Victimes et je prépare A Genoux !

En articulant ces mots, Lucien Sernave coupa net un petit bateau de fraises et suspendit le geste du glouton décent, afm de ne rien perdre du bénéfice de sa déclaration.

Madeline baissait gentiment la tête, mais attentive, comprenant que tout ce qui allait s'accomplir appartiendrait à l'histoire.

Jacques, jouant avec un mince couteau d'or, répondit doucement :

— Quand les jeunes hommes sont fatigués d'être spirituels, ils se font spiritualistes.

— Je savais trop bien, hélas! que tu raillerais.

— Pardon. Je ne raille pas ; je constate. Je fais mieux, j'admets et ne te cherche point chicane. Ce

n'est pas mon opinion que toutes les convictions sont respectables, pourtant je res[)eclerai les tiennes au nom de notre amitié. Je te prierai seulement de m'approndre l'art et la manière de passer aussi promplement du scepticisme h la loi et du doux au sévère.

-- Qu'est-ce donc que notre élan de ppètes vers les purs sommets, sinon une prière? Et qu'est-ce que cet amour des choses reJevenucs le Verbe uniquement adoré, sinon la soif do Irlernité et l'amour de Dieu ?

(( Tout cela m'est appnru, avec une si claire évidence, il y a trois semaines, en Lorraine, comme je lisais Baudelaire sur le banc d'une place de village, devant l'é^dise, que j'ai soudain fermé mon livre et que, conduit par un autre Moi, j'allai m'agenouiller devant l'autel. Tu vois Jacques, combien est simple ce miracle.

— En effet, rien de plus simple qu'un miracle. Ceux que le miracle surprend sont des sots. Pour moi, qui n'ai point le goût des miracles, je constate seulement que, si après t'être grisé de nard, d'encens, de myrrhe et de génuflexions, tu t'étais confessé au bon curé de la chétive église lorraine, le saint homme eût sagement agi en confisquant ton Baudelaire. Je ne t'en dirai pas davantage avant le café que va nous servir Madeline, devant qui tu peux continuer à parler en toute confiance, elle a fait sa première communion. iMadeline, à qui Lucien Sernave offrait son bras,

^i8 c'est une belle fille !..

voulut corriger, atténuer le ton du persiflage à quoi se plaisait son amant. De sa bouche que le fard amenuisait s'envolèrent alors ces mots qui voulait être d'apaisement :

— Sois donc sérieux Jacquot ; ce que dis ton ami est très intéressant, et tu sais bien que j'adore les discussions littéraires.

C'est pour l'amour do telles paroles que Jacques, debout sur la pointe arrondie d'un seul soulier, les bras écartés et battant, ainsi que des ailes, dépose un baiser sur le front de sa maîtresse.

— Oh î Madeline. Est-ce parce que lu as tant d'esprit que tu es si jolie ou est-^ce parce que ta es si johe... Lucien : Vieille fine? Bénédictine?

— Jamais d'alcool.

— Pas même un doigt de Bénédictine 1} — Jacquot !

— Merci de le gronder. Mademoiselle.

— Un cigare ?

— Volontiers, je ne joue pas les saints. Madeline, conlbrtablement inslaliée au creux dos

coussins, alluma une cigarette persane et feignit d'intéresser à la lecture du Mercure de France l'un des chats ronronnant sur ses genoux.

Lucien Sernave se recroquevillait lamentablement sur le moins accueillant des sièges. Il était morne autant qu'un petit employé menacé de perdre sa place pour une erreur d'addition.*

Jacques ïuniait en marchant. Il souriait, convaincu du plaisir pervers qu'on goûte à blesser un ami, sans découvrir encore qu'il n'avait pour Lucien aucune sorte d'amitié.

— Ce que je reproche 'à vous autres, les convertis, ceux de la dernière promotion, c'est de ne pas permettre aux bons sceptiques tels que moi d'occuper toutes les positions qui eussent été l'asile possible des vieux jours de vieux drôles. Oii donc se retirera le diable vaincu par l'âgo ? Il fallait des hommes de lettres pour rendre insupportable le séjour de ces citernes de mol oubli que furent les cloîtres. Le séminaire d'Issy fait tort au Café Napolitain et bientôt il y aura plus d'écrivains sous les arceaux du plus humble couvent que sous les arcades de TOdéon.

— Je comprends fort bien, mon cher Jacques, que tu m'accuses de me contenter d*une foi entachée de littérature. Injuste accusation, pourtant ! J'accorde qu'au seul point de vue de la forme le Bal des Victimes est un recueil de poèmes infiniment supérieurs à ceux qui composent A genoux ! C'est précisément. . .

— Bizarre ! Il me semble qu'entre deux livres à oÛ'rir à qui j'honore j'eusse choisi le bon.

— C'est parce que tu n'as pas la foi. Dans A genoux j'exprime, avec maladresse, des sentiments qui deviendront puissants, des sentiments féconds. Le Bal des Victimes porte la marque de la stérilité. C'est ce qu'a

bien su comprendre Raymond Lebigre, à qui j'ai montré mes derniers poèmes.

— Ah ! tu as montré tes vers à Lebigre !

— Il m'a embrassé, mon cher ! Je puis te le dire, Lebigre m'a formellement promis de faire couronner mon livre. A genoux ! poèmes de" Lucien Sernave, préface de Raymond Lebigre, de l'Académie Française, ouvrage couronné par l'Académie Française. Ça fera bien à la devanture de Floury.

— Oui, ce sera d'un effet assez heureux. Mais ne craignez vous pas, ô jeunes hommes élus, de faire trop promptement école ? Redoutez-le, comme je le redoute pour vous... et pour le Ciel ! Dieu va être encombré de comptes d'auteur, comme un libraire de la rive gauche ; de ces comptes d'auteur qui ont coulé les plus sérieuses maisons !

— Une seule chose gâte ma joie. Je suis maladroit aux pratiques de la religion, je...

— C'est juste. 11 faudrait des instructeurs spéciaux, il faudrait aussi que l'Eglise instituât à votre usage, à la façon de l'armée d'hier, une sorte de peloton des dispensés.

— Je sens le besoin d'une ferme direction. Raymond Lebigre m'avait donné une lettre pour le Père Ghapavoine, mais, hélas ! le Père Ghapavoine ne m'a pas accueilli comme je l'espérais. Il m'a dit, textuellement : (( Mon enfant, c'eût été pour moi une joie bien douce, mais j'ai déjà trois de vos confrères sur les bras,

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