V. E^l rrSK liKLIE III.LE
et qui sont des hommes illuslies, outre un général de division et le (ils d'un ministre rrauc-ma(;on ; vous comprendrez que je ne puisse m'occuper de vous en ce moment. » Aussi me vois-tu un peu désorienté. Que faire ? Je ne puis me passer de directeur. A qui me confier ? lluysmans nous en a trop révélé sur la médiocrité des prêtres de paroisse.
— Ah ! la paroisse littéraire et artistique î Madclino ferma le Mercure de France, rcuvoya le
chat et dit :
— Si j'osais, Monsieur...
— Parlez, Mademoiselle.
— Si j'osais... Je vous entretiendrais d'un mien cousin. Je suis d'une très bonne famille. Papa était chef de bureau au Gaz et Tun de mes oncles est résident à Madagascar. Mon cousin, l'abbé Servant, est un jeune prêtre qu'on dit du plus grand mérite. Je le vois peu, mais sa mère, qui m'aime beaucoup, et que j*aime, serait certainement bien heureuse si l'abbé Servant recueillait le bénéfice d'une conversion qui ne manquera pas de faire quelque bruit. Mon cousin, un parfait lettré, à peine votre aîné, est second vicaire a Sainte-Agnès-de-Chatou, une église neuve, décorée par un grand peintre moderne dont j'ai oublié le nom. Souhaitez-vous que j'écrive à mon cousin ou, plutôt, que je le fasse pressentir par sa mère, ce qui serait plus convenable ?
— J'allais vous en prier, Mademoiselle.
Jacques s'inclina, les mains liées, et dit :
— Que voilà une édifiante conversation I Quel tour heureux prend notre causerie d'après déjeuner ! Mais puisque je n'ai point de part à vos spirituelles entreprises^ souffrez, mes enfants, que je me venge sur les alcools et les tabacs.
— ^^ J'en veux aussi, Jacquot.
— Madeline, je le dirai à ton cousin. C'est le lils du résident ce cousin -là ?
— Non. Le résident est aussi son oncle ; c'est un athée endurci, comnie toi.
Jacques, abandonnant l'une de ces cigarettes persanes dont il avait fait venir plusieurs mille et qu'il détestait, vint se planter franchement devant Lucien Sernave et lui demanda :
— Que devient dans tout ça ta petite amie, Gilberte ? Est-elle informée ? Fini, vous deux ?
— Nullement. Elle ignore tout encore et je ne balancerai pas à t'avouer que je suis assez embarassé pour l'entretenir de ces questions si délicates. Vois-tu, si de toi je puis admettre une raillerie...
Madeline devait enlever toutes les pierres sous les pas du néophyte.
— Faites-moi donc connaître votre amie, Monsieur ; je lui parlerai. Voulez-vous ?
Lucien Sernave bafouilla, éperdu de reconnaissance. Puis il s'écria :
— Trois heures 1 Je me sauve. Lebigre m'attende
Après quoi, il prit congé, fort galamment.
En servant le déjeuner, en apportant le café avec les liqueurs Georges avait surpris le plus important des propos échangés. Aussi, le soir, à l'heure du coucher, le maître en profita-t-il (la scène doit se trouver quelque part dans le répertoire) pour demander à son valet de s'exprimer sincèrement sur le compte de Lucien Sornave. Georges ne se laissa pas embarrasser :
— Monsieur m'autorise-t-il à parler en toute liberté '?
— Je te l'ordonne.
— Eh bien, puisque Monsieur l'exige, je dirai à Monsieur que ce garçon là, c'est de la bleusaille, mais qui a de la malice, et je serai bien fier de Monsieur s'il n'est jamais plus bleu que ce bleu là !
^mo Servant à M. l'abbé Servant, vicaire Sainte- Agn ès-de- Chaton .
Mon cher enfant,
(( J'ai reçu la visite de ta cousine Madeleine — je ne pourrai jamais me résoudre à l'appeler Madeline — qui s'est montrée, je dois le confesser, plus affectueuse encore que de coutume. Son esprit peut être perverti par les idées du siècle, son cœur est resté bon, infiniment bon. Mon pauvre frère, trop faible, est mort trop tôt. En dépit de l'ascendant déplorable qu'avait sur lui ta tante Marie, Madeleine, si Charles avait vécu, ne serait pas aujourd'hui au théâtre. Je ne dois rien te cacher ; je ne veux plus rien te cacher, car j'ai réfléchi, trop tard, à ceci que ne pas tout l'apprendre t'empêcherait de prier pour elle comme il le faut. Madeline a un amant. Toutefois, le scandale n'est pas bruyant et la tenue de la pauvre enfant, en dépit de l'audace
des modes actuelles, qu'adoptent, hclas ! de très vertueuses personnes, ne permet évidemment pas déporter sur elle, du premier chef, un jugement trop sévère. Quelle épouse exquise eût pu faire Madeleine sans la coupable faiblesse de Marie î
« Encore que cela doive te surprendre, mon bien aimé enfant, c'est à ton sujet que ta cousine m'a rendu visite. Elle n'a pas perdu au théAtre toute religion et, si elle n'accomplit pas exactement tous ses devoirs de chrétienne, je crois, l'espérance l'en sera douce, qu'elle ne négligera pas tout h fait son salut,
« Madeleine a pour toi une absolue vénération et mon cœur se réjouit que la petite Glle d'hier qui par- ' igeait tes jeux, tes joies et tes ji^lites tristesses, quand loi même n'étais encore qu'un gamin, ait, aujourd'hui, le respect de ta robe.
(( Il y a mieux. T'aimant selon son cœur, qui est fantasque, de toute sa petite Ame romanesque mais bonne, elle a pour toi l'ambition que t'interdit ta sainte humilité.
« En l'écoutant, lorsqu'elle me parle de toi, je souris de plaisir et je me fâche très sincèrement, je l'embrasse et je la gronde, mon cœur de mère est transporté si mop esprit de chrétienne se révolte, et j'ai, à la fois, le désir de câliner Linette et de la mettre en pénitence, comme jadis, lorsque vous étiez petits. w L'optique du théâtre, comme ils disent, la vulgarité des chimères dramatiques, le sacrifice quotidien
aux fictions delà littérature, ont assurément faussé le jugement de Madeleine. Elle ne se satisfait pas de te savoir humble prêtre, selon ton d.^sir, elle souhaite pour toi la robe violette, la crosse, le chapeau ! Tu te fâcherais si je te dévoilais tout de l'ambition qu'elle te dédie, avec une si parfaite sincérité. Ne m'a-t-elle pas récité, l'autre jour, certain passage de je ne sais quel ouvrage de Stendhal (j< crois que ce n'est pas un bon auteur), parce qu'il y est question d'unévêqued'Agde, qui n'a pas trente ans et qui, dit-elle, te ressemble.
« Ceux qui n'ont pas su prendre un soin plus rigoureux de l'âme de cette enfant furent bien coupables, et combien je me repens de leur avoir fait confiance ! •
u Mais voici ce dont il faut que je t'entretienne aujourd'hui. Parmi les auteurs et les écrivains que fréquente ta cousine se trouve un jeune homme, de ton âge, M. Lucien Sernave, de la famille des gros industriels lorrains. Ce jeune homme est l'intime ami de ce M. Jacques Albier dont Madeleine ne m'a pas caché quelle place il tenait dans sa vie.
« Au cours d'un récent séjour à la campagne, M. Lucien Sernave a été, assure Madeleine, touché de la grâce. Il ne veut plus écrire que de bons livres et il fait, très pieusement, le sacrifice d'un ouvrage libertin dont le siècle eût volontiers reconnu les mérites littéraires.
(( Quoique bien naturel, selon notre conscience, ce
c'est cne belle fille !.. 57
sacrifice me semble d'un courage si rare chez un écrivain qu'il faut, je pense, l'admirer sans réserve.
(( Lucien Sernave désire se soumettre de la manière la plus complète. Or, depuis l'adolescence, ce pauvre jeune homme se trouve sans direction religieuse, ou iiuune morale. 11 en souffre, conduit par sa foi nouvelle et retenu par les tentations du monde, éprouvé sans doute aussi, par les railleries de ses amis sceptiques.
u M. Raymond Lebigro, l'illustre académicien, un des rares hommes de lettres dont les livres lont battre le cœur sans avilir Tesprit, approuve hautement, est-il besoin de te le dire, les pieuses aspirations de M. Sernave qu'il protège et dont il veut assurer la airrièie.
«< C'est au Révérend Père Chapavoine (te souvienstu de ta joie, mon cher enfant, lorsqu'à ta prière, je t'eus conduit à Xolre-Dame entendre le premier sermon parisien du plus grand prédicateur de ce temps ;M, c'est, dis-je, au Révérend Père Chapavoine que M. Raymond Lebigre avait adressé M. Lucien Sernave.
« Mais je n'ai probablement pas à t'apprend re que trop de soins immédiats accaparent les instants du bon père. Pourtant, il serait bien périlleux de ne pas accueillir, en son ardeur première, l'enthousiasme chrétien de M. Sernave.
« Ce jeune homme se rend exactement compte du pprll A^ chagrin un peu de n'avoir pu s'en remettre à
la forte direction du Révérend Père Chapavoine, se cherche obstinément un directeur.
(( Ce serait trop beau, maïs aussi trop dangereux, que M. Scrnave fut, d'un coup, d'une parfaite soumission. De telles flammes sont trop promptes à se résoudre en cendre et en fumée. Des répugnances mondaines l'empêchent de se confier au premier prêtre qui viendrait à lui ou qu'il trouverait sur sa route. Il ne saurait, en un jour de détresse dont il connaîtrait plus tard que c'était un beau jour, franchir le seuil d'une humble église, courir au confessionnal et tomber a genoux, simplement, se libérant sans même voir le paisible visage d'un vicaire qui lui dirait les paroles consolatrices.
« Gardons-nous d'oublier que M. Sernave est un artiste, surtout si son talent, qu'on dit réel, doit être mis au service de l'Eglise.
« Notre Madeleine, au fait de ces inquiétudes, a eu la pensée — et je trouve cela tout à fait joli — de t'adresser ce jeune homme. Ne te fâche pas, mon cher enfant, et garde-toi bien de refuser si tu devines les secrètes pensées de Madeline. Il est vrai, la très chère ambitieuse ne perd point de vue l'éclat que ne peut manquer d'avoir cette conversion et il lui plaît que le bénéfice en revienne, un peu, à ce cousin qu'elle tourmentait, si gentiment, et qui se phait h ses quatre cents volontés lorsqu'elle était petite.
« Ne refuse pas, je t'en supplie ! Si tu étais ici, je
serais grondée, car je suis clans ce que Ion pauvre père appelait mes jours noirs. Cette faveur qui doitt'cchoir ne nie donne pas que de la joie (je me défends d'écrire de l'orgueil puisque tu me l'as défendu, chrétiennement, encore que chez une mèro, et dans un tel cas, ce soit un bien léger péché), j'ai du regret et — autre péché plus grave dont je m'accuse devant toi, — un peu de jalousie me donne à soulfrir.
<( Mon enfant bien aimé! laisse moi un moment oublier ta robe et ton ministère, laisse-moi parler au petit de jadis, au fds que j'ai nourri et pour qui j'ai soulTert joyeusement.
« Depuis ton angélique enfance, lu n'as vécu que pour ta foi et la gloire des sacrements, plus sévère envers toi-même qu'envers autrui. Tu n'as pris au monde aucun plaisir et lu t'apprêtes à toutes les souffrances. M. Lucien Sernave a mené une vie brillante jusqu'à la dissipation, Dieu eut pourtant pillé de lui et l'éclairé. Tu affermiras sa foi et il reviendra au monde, purifié, mais ce sera encore pour en recevoir l'hommage. Ta gloire bruyante, brutale, sera sa récompense.
« Pour toi, je crains bien que trop effrayé d'une éphémère renommée, tu n'accumules encore plus d'ombre autour de ta personne. Et le monde oublie, néglige, méprise si aisément ses meilleurs serviteurs ! Il Y a dans tout celp quelque injustice, mon enfant. N'interdis plus à ta mère d'en souffrir. Ne lui dé-
fends pas de pleurer lorsqu'il lui faut songer à ce qui fait ton espérance. Gomme tes plus chers désirs me font mal, mon enfant !
(( J'imagine M. Sernave riche, célèbre, ayant son portrait dans tous les journaux, académicien comme M. Raymond Lebigre, disputé par toutes les maîtresses de maisons, j'entends les plus dignes, fières de rehausser l'éclat de leurs salons du faste de sa gloire. La prière ne le forcera pas à renoncer, puisqu'on ne l'exigera pas de lui, à l'art qui donne des joies terrestres mais si hautes. Et tandis qu'on le fêtera, qu'on l'adulera, que feras-tu ? Oii seras-tu, mon fds?
u Depuis-que tu m'as tout avoué, un vieux numéro du Journal des Missions, fa«é, jauni, froissé, arrosé de mes larmes, me renseigne trop bien. Je vois sur la couverture l'image d'un jeune prêtre en extase, au pied de la Croix ; des Pavillons Noirs, aux visages cruels, de vrais démons armés de sabres et de lances se jettent sur lui et le percent de plus de blessures que n'en dut [souffrir Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le jeune prêtre, sans défense, sourit à la Croix et bénit ses assassins î
(( N'est-ce pas, 'mon enfant, qu'il faut me pardonner si je pleure et si je suis jalouse ? Cependant, malgré mon chagrin, mère d'un fils tel que toi, je ressens plus d'orgueil que n'en peut concevoir la mère de ce M. Sernave.
(( Allons, voici tous mes péchés confessés d'un seul
coup. Examinons ma proposition avec tranquillité, réponds-moi que tu acceptes cl ajoute, s'il te plait, quelques paroles aflectueuses que je puisse rapporter à Madeleine pour la récompenser.
u Je t'embrasse tendrement, mon fils bien aimé, « Ta vieille mère qui te trouvera toujours trop loin d'elle.
u Fannv Seryani .
Madeline Delrose à M"" Gilberte Marise.
a Ma chérie,
u Je suis bien aise que vous ayez soudain un si grand besoin de mes avis après vous être tant défiée de moi.
« Tout, ce qui arrive est dicté par la fatalité. La sincérité de Lucien ne fait point doute, mais son ambition n'est pas moins évidente. L'une sert l'autre, c'est très comique, mais si humain. La décision de Lucien ne pouvait qu'être irrévocable, c'est pourquoi j'ai voulu m'occuper de lui, pour l'amour de vous. Entre mes mains, ce gentil garçon demeure entre les vôtres, vos jolis menottes que je bise pour toutes les exquises choses qu'elles m'ont écrites.
(( Ne vous tourmentez plus. Lucien, après tout, n'entre pas dans les ordres — ce serait trop joyeux —
et je connais des messieurs, j'en connais beaucoup, des catholiques très bien, qui ont des maîtresses, très bien elles aussi. Quelles singulières idées fleurissent donc le soir, quand vous êtes seule, sous le dôme de vos jolis cheveux blonds ?
(( Faites-moi le grand plaisir de venir déjeuner chez moi ; jeudi vous y rencontrerez Lucien, mon Jacquot et le fameux Raymond Lebigre. Gela vous étonne 1* Mais conçoit-on qu'on puisse être aussi naïve que vous Tètes I
(i C'est maintenant très gentil chez moi, un mélange tout à fait réussi de dix- huitième et de moderne. J'ai dans mon petit salon un Moreau le jeune, que m'a déniché Jacquet, et une toile cubiste, ça se marie très bien. Le boudoir, plus simple, est délicieux aussi. Les peintres ont fait des merveilles. Vous savez que la lingerie va redevenir à la mode ; je vous montrerai des amours de combinaisons.
u De6 tas de bises,
(f Madillne. »
Raymond Lebigre, de l'Académie Française, au Révérend Père Chapavoine.
« Mon cher Ernest,
a C'est inouï ce que le monde tourne depuis que nous avons quitté Polytechnique. Le moins étonnant n'est pas que tu sois aujourd'hui un grand prédicateur tandis que je suis un académicien célèbre, alors qu'on nous donnait à choisir entre l'artillerie, le génie, les tabacs et les poudres et salpêtres.
« Le monde tourne. Nous étions les deux seuls catholiques militants de notre promotion, et l'on se moquait ouvertement de nous si nous préférions les vêpres à Saint-Etienne- du-Mont au billard du Café Soufflet. Je distingue chez les jeunes gens d'aujourd'hui une élévation de l'âme qui me réjouit. Le spiritualisme est un fait. On pourra ergoter autant que l'on voudra et contester le talent de nos jeunes disciples (on a bien
discuté du mien), il n'en est pas moins vrai que ces jeunes gens sont une force, sur laquelle nous avons le devoir de compter, en attendant que nos ennemis comptent avec elle.
(( J'accorde que la foi authentique, la tienne, la mienne, n'illumine pas toutes ces jeunes âmes. Beaucoup ne se soumettent que par besoin d'une discipline, par hygiène morale, comme l'écrivent les plus intelligents. Et qu'importe :* Ne soyons pas trop exigeants. Le culture spirituelle ira de pair avec la culture physique. Fais-moi promptement des catholiques complets, comme l'autre fait des athlètes complets. J'apprécie fort la méthode du lieutenant Hébert, mais vive la méthode du Père Chapavoine !
u A ce propos, je te reprocherai amicalement, mon cher Ernest, d'avoir un peu hâtivement expédié mon petit bonhomme. Ce Sernave n'est pas une recrue extraordinaire, mais, enfin, c'est une recrue et, à tout prendre une assez benne recrue. Certes, le gaillard n'est pas bouffi de talent, toutefois il a de la patte et il ne fait pas plus mal que tous ceux qui écrivent des vers dates de ce jour que la poésie est devenue un art d'agrément comme l'aquarelle, le tennis et la mandoline. De plus, il est nourri d'unp ambition immense, en raison inverse de son génie, qui peut et qui doit nous servir. Cela m'ennuierait de savoir que sa conversion sera un peu boulée, si tu me passes celte expression.
u J'apprends que Sernave s'est confié a l'abbé Ser-
GG c'est une belle fille !..
van, un petit vicaire de Ghatou, illuminé suffisamment, à ce que l'on dit. Je ne te cache pas que j'eusse préféré un politique à un mystique.
(( Car tout est là, mon bon ami. Nous allons, nous et nos troupes, agitant des étendards divers, à l'action précise. Je dis précise car, que demain soit à César, à Capet ou à l'Homme au cheval noir, il faut d'abord que demain soit à nous, c'est-à-dire à la très Sainte et Indestructible Eglise Romaine.
« Je t'embrasse affectueusement,
(( Raymond LEBiGi\E. »
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Les Niebelungen
Dans la jeunesse ambitieuse mais piairante encore, on ne parlait guère autrement de Jacques Albier qu'en le nommant : le Poète riche. Cela procède d'une mode dont la laveur s'accentue. Gommé il y eut Totor de la Chapelle et le Bicol du Montparno, il y eut l'Homme des Cathédrales, puis le Cygne d'Orthez. Enfin, nous possédons désormais des Princes, comme il y a des Terreurs.
En dépit de l'apparente absurdité d'une telle affirmation, le poète riche pont n'être pas fortuné. Rien ne dément qu'il lui faille subir le commerce attristant du peuple des huissiers, ni qu'il doive faire des études approfondies, fâcheusement personnelles, sur le taux usuraire au début du xx* siècle.
Le poète riche est un type reconnu, et qu'il faut cataloguer : le modèle riche, simplement.
Jacques Albier avait de lourds soucis. L'installation
C8 c'est une belle fille !..
de Madeline obérait singulièrement son budget. Une lettre menaçante du pcrc Albier l'avertissait assez de l'inutilité de s'adresser à lui. Tout problème financier de cet ordre, dont le propre est d'être insoluble parce que mal posé, jetait le poète dans la plus lourde consternation.
Les lois de la vie lui paraissaient injustes. Cet exemple du problème mal posé l'obsédait, tandis qu'il rêvait à son malheur, aplati parmi les coussins du divan, ces délicieux coussins issus du rêve d'un pastelliste devenu fou.
Jacques évoquait ce lointain échec scolaire attribué par lui à une semblable cause, plutôt qu'à son insuffisance en mathématiques, échec qui lui avait valu de demeurer un an de plus en un maussade collège, affublé d'un uniforme inesthétique et dont il avait honte. A songer ainsi, Jacques souffrait, rétrospectivement et dans le présent, avec beaucoup de naïveté, mais très profondément.
Les catastrophes financières sont sans pouvoir sur les irréductibles bohèmes, les vieux garçons mal soignés et les anarchistes du sentiment. Mais Jacques avait le culte de l'ordre. Il ne lui manquait que de se soumettre, d'un cœur vertueux, aux lois dont il aimait à reconnaître l'excellence. Cependant, il n'était pas assez dépourvu d'ingéniosité pour ruser avec les défaillances d'une âme sensible mais lâche et molle, aussi se satisfaisait-il à bon compte, mettant au repos pro-
visoiie sa conscience, par des soins inutiles dont la minutieuse économie lui faisait sudisamment illusion.
Il apportait autant de méthode à classer ses factures non acquittées et ses lettres de créance qu'à ranger ses poèmes et ses ébauches de drames ou de romans.
En des chiffonniers de petite maîtresse, en des coffrets précieux, reposaient des chemises couleur tendre sur lesquelles on lisait, tracés de cette écriture ferme et souple, aérée, qui faisait ressembler ses manuscrits à des inscriptions grecques, ces mots ennemis :
Proverbes^ tailleur, odelelteSy bottier, stances, cha' peaux, rondeaux, limjerie, projets de comédies, pro' têts, métaphores à conserver, billets renouvelés, pièces héroïques, modiste de Madeline, comptes arriérés, contes achevés, tapissier, élégies, pédicure, idylles, masseur, impromptus j impayés, etc. Avec plus d'insistance, plus de coquetterie, il était à l'exemple boutlon de tant d'autres individus et peuples, citoyens ou nations, le bon comptable de sa banqueroute.
D'un bond, le poète comique angoissé se trouva debout. 11 courut à ses secrets et, faisant jouer de mignonnes serrures, sortit de l'ombre les dossiers lourds du détail de sa déconfiture.
Jacques relut, un à un, ces divers poèmes en prose dus aux meilleurs maîtres de la couture, de la lingerie ou de la botte contemporaines.
Simplement, et une fois de plus, Jacques s'avoua qu'il ne pourrait « jamais paver tout ça ! »
Lorsqu'un homme ou une république en arrive à cette conclusion, sa conscience de débiteur s'en trouve à la fois moins libre et plus allégée. L'heure du coup d'état a sonné. Que faire, sinon s'en remettre à la clémence, voire aux extravagances du Destin ?
Jacques mira aux glaces de Venise un Jacques le Fataliste, digne du philosophe, et auquel il sut, malgré sa détresse, sourire avec assez de complaisance. Quoi ? Ce n'était pas encore le Neveu de Rameau !
Les mains aux poches du pyjama fleuri, mordillant sa claire moustache, le poète foulait l'herbe rose et bleue du tapis, comme si on l'eût condamné à cette tâche chimérique au pays de l'Impossible.
Tout en se soumettant aux rites très compliqués, particuliers aux sectateurs de l'inquiétude, Jacques songeait, à voix haute, et avec cette vulgarité de paroles qui, aux heures de crises morales, est seule capable de favoriser la chute heureuse de nos pensées :
— Ce serait tout de même malheureux de sauter, pour des bêtises, avant d'avoir marqué, au moins une fois, le but et quand la partie s'annonce si belle ! J'ai pourtant tout prévu, ma vie devrait se dérouler comme un beau fdm bien réglé. Une plaquette de luxe eu débutant, vingt petits poèmes dédiés à vingt grands poètes, la thèse lyrique, quoi! C'est fait! comme disait Robespierre. Un bouquin plus solide à vingt-cinq ans, couronné par l'Académie ; on le fera 1 comme disait Danton. A vingt-huit ans, un acte en vers h la Corné-
c'est une belle riLi,E !.. 71
(lie Française, avec Madelinc pour !-■ < réer, bien entendu ; à trente ans, trois actes, et ma prennière centième sur les Boulevards : h trente-trois ans, la croix et cinq actes à la Comédie, et puis... tous les espoirs me sont permis, si je ne saule pas. Le mariage ? Je ne peux pourtant pas me marier à vingt-quatre ans, je n*ai pas encore eu assez d'aventures, ça ne paraîtrait pas sérieux, on m'en tiendrait rigueur. Ce serait trop déplorable pour ma légende. Et dire qu'il y a des cochons sans talent, sans élégance qui remuent l'or à la pelle I...
Parlant ainsi, Jacques d'un doigt distrait» agitait dans une coupe de cristal le bouillon ardent d'une poignée de louis, et, ainsi taisant, n'hésitait pas à se comparer aux plus misérables : Gilbert, MalfdAtre, Chatterton et cet infortuné Stow, à qui Jacques 11, en récompense et pour- prix de tant de beaux écrits, n'avait accordé qu'un brevet de mendiant î Sans avoir jamais lu, et encore par un hasard, autre chose que le témoignage de la laveur royale qui le favorisait si mal, Jacques aimait beaucoup le pauvre Stow et sa misère, bien plus que le souverain comme lui prénomme Jacques. On pouvait adopter Stow. H fallait un mendiant de Londres, et du siècle le meilleur, pour réhabiliter l'indigence. Verlaine ? Fi donc 1 Mais Slow ! A la bonne heure ! Adopter Stow, c'était encore du dandysme, et du plus délicat.
"^'il n'en vint certes pas à K^s envier, Jacques eut tôt
fait de tenir pour des gaillards parfaitement heureux, défendus contre tous ses tourments, ces doux lyriques delà faillite permanente, ces surhommes de la mouise, comme les avait définis un homme d'esprit de ses amis. Jacques croyait ingénument qu'ils n'avaient pas de besoins.
Très sincèrement, il tenait pour exempts de ses irritants soucis de poète riche ces lurons fumeurs de pipes, mal vêtus, plus mal chaussés, incapables d'hésiter entre l'ignoble apéritif démocratique et la sûreté d'un repas décent ; à l'écart, et qui, dans les vapeurs pestilentes de l'absinthe, répètent ce vers d'un tendre errant ;
Le rêve est de ne pas dîner /...
Pauvres sires, souvent grotesques, et que des amoureuses très-fraîches viennent bercer au creux des divans de paresse ! C'est bien maladroitement que de tels êtres sont ignominieusement qualifiés de ratés. Désirèrent-ils autre chose que la part qui leur échoit ? N'ont-ils pas, au contraire, très exactement réussi leur personnage ?
Jacques, par une molle inchnaison de son cœur et de son esprit, se laissait lentement descendre vers un funeste état de sensibilité, s'accommodant d'une déplorable tendresse pour les plus grossières images de la pauvreté, indignes d'approcher l'ombre britannique du cher Stow, mendiant royal.
Il ouvrit la fenêtre et, sur le balcon, émietta de la brioche pour les moineaux. Ceux-ci, qui n'avaient pas encore aperçu Saint-François d'Assise en pyjama réséda, chaussé de pantoufles framboises, pépiaient à l'envie, éperdus d'une joie suspecte dépassant leur reconnaissance.
M"** de Clèves, la chatte tricolore, et Julien Sorel, le Siamois bigle aux yeux d'émeraude et de topaze, contemplaient la scène, assis sur leurs derrières, et assez surpris de la nouveauté du tableau pour perdre le goût d'intervenir héroïquement, modifiant d'un claquement de mâchoires l'harmonie du festin.
Moins enclin à s'en remettre aux solution» ^muiu^uphiques, un jeune garçon boucher, qui, de la rue, suivait la scène, à l'ombre de sa nacelle chargée de cadavres succulents, cracha d'assez rudes quolibets. Mais Jacques songea, sans rire, que Irere Bernard savait supporter les injures des enfants de Bologne ; le souvenir lui vint aussi de Paul Charlemagne, ce romancier boiteux, anarchiste russo-chrétien, qui donnait des sous aux polissons criant autour de lui : « Cinq et trois font huit ! )> lorsqu'il se rendait, frissonnant dans ses habits râpés, à son bureau de la Caisse des Dépôts et Consignations.
Repus, les oiseaux s'envolaient, merveilleux d'être si légers étant si bien nourris, et parfaits d'intelligente ingratitude.
Toutefois, Jacques n'étoit pas en posture d'inter-
prêter ce symbole élégant. Gomme il refermait la fenêtre, une invisible main, pas très lointaine, attaqua au piano l'ouverture de V Anneau de Niebelungen.
Alors, Jacques, bercé par la symphonie, nostalgique et passionnée, se rejeta sur le divan soyeux, rêvant aux trésors fabuleux du Rhin, à la conquête de quois'achar^ neront éternellement les hommes. Soudain, le personnage de son fidèle valet occupa son esprit et il se remémora cette affirmation cynique du dévoué serviteur : « Avec les créanciers, mon bleu tu n'as pas idée comme je serai à la hauteur ! »
Vraiment, Jacques l'avait pu constater ; Georges possédait l'art difficile d'éconduire, à la manière des meilleurs auteurs comiques, M. Dimanche s'obstinant. Mais reculer les échéances, n'était-ce insuffisant ?
Puisqu'il disposait d'un valet confident, souvent de bon conseil, encore que pervers, Jacques l'allait sonner, lorsque parut ce modèle des bons domestiques annonçant Philippe Arnal, de ï Oméga, un écrivain de mérite qui, parfois, signait aussi Léonce-Léonce ou La Herse d'ingénieuses chroniques littéraires, politiques et théâtrales. Ami éprouvé de Jacques, dont il ne laissait ignorer aux foules ni un beau vers, ni un bon mot, le journaliste se savait le bienvenu.
G'était un dandy d'espèce étrange que ce Philippe Arnal. Même il avait assez d'ennemis, sans compter ses obligés, pour qu'un confrère eût un j.our écrit de lui : Un dandy de grand chemin.
Le mot bien qu'injustement cruel, était resté. Philippe Arnal s'en accommodait crânement, tel ces soldats qui attendent la fin de la bataille avant que de songera faire panser une plaie vive.
Le journaliste désespérait ses tailleurs, moins pour pe qu'il estimait superflu de les paver, que parce qu'il exigeait d'eux l'exécution d'habits d'une coupe oubliée, ignorée des plus érudits d'entre eux.
Le plus souvent, Philippe Arnal était vêtu d'un ample veston à basques, de couleur tendre, d'un gilet éclatant, d'un pantalon à damier très compliqué, pincé à la cheville sur les chaussettes de soie blanche tenduesendes escarpins pointus — audace inouïe pour l'époque — qu'établissait pour lui un petit bolllcr de la rue de Bellechasse, jadis brigadicr-hottiiM lanciers de l'Impératrice. Philippe Arnal ne portait d'autres gilets qu'historiques : gilets de Robespierre, de Tulle vrand, de Lord Byron, de Musset, d'Orsay, de Morny. A certain jeune niais qui lui demandait s'il avait pris celte précaution de les faire recouper à sa taille, Philippe Arnal répondit :
— Ils me vont tous !
Une cravate de mousseline entourait son col évasé ; il portait les cheveux en épais bandeaux et la bavbe eu collier, avec la petite mouche, à l'imitation du pauvre Gérard de Nerval.
— Tout cela n'est pas très personnel, lui lit observer lin bougon.
— Monsieur, reprit-il, sachez que je ne suis pas une personnalité, mais un ensemble de circonstances. . . parmi lesquels il en est de tragiques !
Indifférent aux variations de nos modes sans équilibre, le chroniqueur ne se coiffait que d'un vaste feutre gris perle et sa canne, assurait-il, était celle de Fou^ quier-Tinville : i)n solide gourdin à tête de sans-culotte et sur le bois de laquelle apparaissaient, grossièrement gravés, ces mots : Liberté ou la mort!
Philippe Arnal aimait à dire à ceux qui admiraient sa trique jacobine.
— Fouquier me dégoûte un peu par ses opinions burlesques et la saleté de ses passions, mais je l'honore pour son courage à les défendre.
A-t-on bien entendu que Philippe Arnal n'avait rien d'un grotesque ?
A quelque époque qu'on le situe, le dandy doit s'imposer non point surtout par l'élégance extrême, mais par un tour particulier d'élégance. Brummel n'eut longtemps d'autres cravates que des cachemires ou des soieries taillés aux robes de ses sœurs. En ce temps que pour moins de cinq louis (^). — enfuyez vous, ombres odorantes ! — on fabriquait sur l'heure un élégant , quand le bourgeois même abdiquait sa vieille dignité puritaine pour s'offrir des cravates impressionnantes et des gilets impressionnistes, le dandy
(1) Il n'est pas permis d'oublier que l'action se passe en 1910.
se devait à un eflbrt plus grand. Son œuvre réclamait plus de méthode que l'œuvre du dandy type, du Lion suivi d'un Tigre, du Gandin, du Beau, du Cocodès, du Gommcux, du Crevé.
Il ne doit, à aucune époque, redouter le baroque devant quoi reculera toujours le bourgeois le mieux converti.
Philippe Arnal admirait beaucoup tel maître du bon Ion dont réléganco, cousine de la sienne, résidait surtout en son ignorance du siècle ; le prince de T..., célèbre diplomate russe qui ignorait Tautomobile et le coup de rasoir à l'américaine.
On peut avancer que lorsque ce gentilhomme, vingt quatre mois avant la guerre, osait mener sur le boulevanl un tilbury, le dernier peut-être de ces antiques, charmants et incommodes véhicules, il nous offrait un spectacle qui comrpande le respect et l'admiration. Aussi bien qu'au passage de son tilbury, Phihppe Arnal s'inclinait devant les favoris roulés du Prince ; de beaux favoris à la Nicolas l*\
Au reste Nicolas V' fut un extraordinaire dandy, d'une jolie impertinence, et qui osa traiter Napoléon III en parvenu, lui écrivant : « Mon cher ami », alors qu'il fallait écrire : u Mon bon cousin. », et cachant l'insolence sous une excuse plus outrageante encore : « On choisit ses amis, on ne choisit pas ses cousins. »
Pour le dandy moderne, point de repos. La médiocre .^vanité vestimentaire du commun le lui défend.
Vienne le héros qui osera reprendre le monocle à main ou le manchon de Georges Brummel, et cela pour, en cet équipage, attendre en souriant, l'émeute!
Toutefois, le chroniqueur avait atteint à un ton que bien peu étaient d'humeur à lui ravir.
Jacques Albier fut bien aise de mettre PhihppeArnal au fait de ses tourments.
Bien qu'à jeun, le journaHste choisit un cigare parmi les plus forts, le fit craquer, l'alluma et, se laissant tomber en un des fauteuils de cuir qui chez Jacques faisaient l'hospitalité plus douce, dit dans un sourire point trop amer :
— Tout cela n'est rien, mon petit. Nous aviserons Tu ne peux songer ni à satisfaire tes créanciers, ni à ramener ton train de vie à de plus modestes proportions. D'ailleurs^ ne viens-tu pas d'engager un domestique? Je t'^n félicite. Moi-même, j'ai pris un nègre.
— Un nègre ?
— Extraordinairemcnt noir ! C'est mon tigre. Pourtant je n'ai pas de domicile fixe. Alors, je prête mon nègre, quand il m'encombre, h des amies. Je compte bien remettre à la mode chez nos impures le goût des très obéissants Zamors. En somme, mon noir n'est encombrant que de nuit. Il dort assez bien dans l'antichambre du journal ou de l'imprimerie. Le temps n'est pas si lointain que les bobines de papier blanc furent à moi-même, et plus d'une fois, des
C*EST UNE BfcLtB TILLE*!.. 79
sommiers assez doux. Nous sommes, mon nègre et moi, (les vagabonds on ne peut plus spéciaux.
(( Dagobert, c'est mon esclave, me sert de secrétaire avec cette nuance que c'est lui qui dicte. Dagobert est un laissé-pour-compte de mon pauvre caniarade le capitaine Fickenshmidt, ce curieux soldat qui préférait la géographie, l'astronomie, au massacre des primitifs, tué bêtement par des ivrognes, dans les rues de Colraar, comme il allait embrasser une vieille maman paysanne, au retour d»* sa pacificiue caiiipaLrne du Ouadaï.
« Dagobert ne manque pas de mémoire, alors que j'ai quelque faculté d'improvisation. Les Voyages du capitaine Fickenshmidt paraîtront dans deux mois. Quand j'ai mes nerfs, je me soulage en bottant le derrière de Dagobert. Il ne se plaint pas parce que, bon prince, je lui alloue une gratification de vingt sous par coup de botte. C'est sa façon, î\ lui, d'être payé à la ligne.
Jacques, amusé, souriait. Philippe Arnal reprit :
— Tu vas mieux. J'ai le pouvoir de guérir les malades de ta sorte. Je suis scientiste, moi aussi. Il faut du cœur, mon petit ; du cœur et un regard droit. J'ai tout cela, outre quelques vices commodes. Ça me vient de l'ancêtre.
— Quel ancêtre ?
— Lousteau.
— Lousteau?
— Eh oui, mon aïeul, qui posa Lousteau pour Balzac.
— En vérité ! Alors, ce costume bizarrement désuet...
— Tu l'as deviné, c'est le sien, renouvelé avec une ingéniosité dont je m'honore.
— L'histoire de Lousteau est donc anthentique ?
— Comme celle de Bixiou. Les noms furent seulement déformés. Mon grand père, fils de Lousteau, fut, après la rupture du faux-ménage, élevé par sa mère, la Muse du Département, au château de La Vorderaye (d'où La Baudrave) où s'était installé le malheur. A la fin de l'Empire, les La Vorderaye étaient ruinés, et mon père, marié à une douce créature sans le sou, crevait d'ennui au Ministère de l'Intérieur. Il y mourut, très vieux, très las, très triste, me laissant démuni, abondamment diplômé et nourri du souvenir de l'Autre, le Napoléon de la Bohème dorée, le grand ancêtre ; souvenir entretenu dans la famille par les femmes. Tu t'en doutes. Je lui rendais un culte secret, depuis l'adolescence. Les La Vorderaye s'avéraient finis, ruinés, coulés, achevés, tondus. Sans balancer, je décidai de recommencer l'Autre, sous le nom emprunté de Philippe Arnal. Trouverai-je, à mon tour, une nouvelle La Baudraye ?
« Ah ! petit, l'existence s'est compliquée depuis ce temps que l'ancêtre attachait son cheval à un arbre du boulevard des Italiens, pour aller boire une demi-tasse!
— L'existence ne se complique pas, elle se simplifie ignoblement, au contraire. C'est cela qui nous épouvante. C'est horrible et simple, autant qu'une ennuyeuse plaine au bout de quoi se trouve un précipice.
Du fer de son gourdin révolut'onriaire, le dandy battit la pointe brillante de ses escarpins. Il reprit:
— Certes, nous vivons une affreuse époque. Nous n'y pouvons pas aimer et l'on nous y doit haïr. Il n'y a plus de société. C'est l'âge du rassemblement. Oh! le destin ridicule des privilégiés! Car nous sommes, en dépit de tout, des privilégiés, dans une république qui ne reconnaît pas les privilèges. L'état présent, mon ami, retiens bien ceci, c'est l'état de guerre ; guerre sans gloire pour les esprits ornés et les cœurs fiers qui la subissent, l'acceptent, l'entretiennent fatalement sans en pouvoir accepter les raisons.
— Jadis ! Oui, sans doute. Mais tu parles en gentilhomme.
— Jadis? Le père Albier eut été fermier- général. Toi, grâce à les petits vers... Tu permets?... tes petits vers et tes bergeries... Allons donc, tu entends bien ce que je veux dire ! Je sais plus de rondeaux anonymes
'hommes d'esprit que de strophes des plus célèbres mrdauds.. . Grâce à tes petits vers, tu forçais les portes 53 salons, des boudoirs. L'amateurisme discret t'eût Luvé des maux présents. Homme de lettres ! . . . Qu'estque cette profession ? Payes-tu patente ?
(( Au temps de l'Autre, la société, bien déchue, avait encore quelque chose à offrir à ses enfants choisis. On plaignait l'Ancêtre de se devoir vendre à un journal, mais on ne le plaignait que par la honte éprouvée à ne pouvoir lui offrir la maîtrise d'un salon digne de son talent et de sa personne. Le salon mort, il fallait bien se résigner à accepter le journal. Mais l'Autre se vendait cher et il faisait des dettes, et il faisait le libertin par politesse. Par pure courtoisie ! Je l'affirme. S'il devint un drôle ce fut par déférence. Il permettait qu'on le plaigne, qu'on le juge. Quelle générosité dans la reconnaissance !
a Si je suis très au-dessous de ce très noble drôle, ce n'est qu'une question de tarifs. Aux prix qu'on me paye, un La Vorderaye ne se vend plus. Il accepte un emploi.
— Bah I fit naïvement Jacques ; on t'envie ton talent, ta position, ton dandysme...
— Pauvre dandy ! J'ai désiré, mais comme une femme désire un collier et pour le posséder balance à se prostituer, j'ai désiré une canne de trois louis. Trois louis ! Un mois j'ai souhaité cette bagatelle et l'argent nécessaire à l'acquérir. A la fin de ce mois, j'ai acheté cette canne mais non pas contenté mon envie. L'objet me dégoûtait ; je l'avais trop cruellement désiré, je l'avais gagné par un labeur patient et stupide. Rien n*est doux que le caprice. J'ai donné ma canne au portier du journal ; mon créancier, lui aussi.
— Ainsi, Philn»[»e, lu u es pas iieurciix ?
— J'aime ta candeur. Non, je ne suis pas heureux. Ah ! que n'ai-je au cœur quoique amour espagnol ! Comme cela m'aiderait à redresser les plis de ma guenille ! Tu aimes ? Hélas ! loi non plus, tu n'as pas (l'amour espagnol. Tu n'as même point de jolis vices français. Je ne te découvre pas davantage de passion splénétique à l'anglaise, ni de sentimentalisme allemand et tu es, passe-moi l'expression, moins roman russe, que ballet russe. Tu as pris une maîtresse, parce que cela se fait, et voici que tu l'aimes au moment précis qu'il la faudrait quitter. Voyageur étourdi qui s'est trompé d'itinoraii-e, je t'aperçois très loin, ne sachant en quel lieu tu te trouves, et sans bagage.
« Quand la société était encore un bel édifice, chefd'œuvre dune logique qui seule est la justice, soit dit en passant, raisonner sur ses passions, ses sentiments était un exercice salutaire, indispensable ; un devoir. Aujourd'hui, cela ne sert plus à rien qu'à faire des livres dont nul n'a la curiosité.
— Philippe, le spectacle de ta misanthropie me redonne courage et gaîté. Tu es funèbre ; funèbre comme un réactionnaire !
— Réactionnaire, dis-tu ? Pour l'heure, je suis comme le roi ; au-dessus des partis. Ceci m'inclinerat-il, en bonne logique, h me piquer la cocarde de neige au chapeau ? Mais, n'étant pas le roi, je ne serais plus au-dessus des partis ; je serais privé de ma
raison première d'accepter l'idéal monarchiste ; je serais au-dessous du plus misérable énergumène ; audessous du plus falot conservateur. C'est bien cela, au-dessous des partis. Au fait, qu'y a-t-il au-dessous des partis ? Allons, Jacques, prie moi de cesser d'ergoter. Tes affaires sont déplorables. Que te faut-il ^ De l'argent ? Je t'en apporte. Lousteau avait des dettes au Café Riche, mais il y soupait. Moi, je dois quatre cents francs à Amédée, un gargottier nocturne de la rue Montmartre, à la porte des imprimeries, et je ne coule pas. Je suis beaucoup plus fort que l'Ancêtre ; décidément, c'est l'époque qui ne m'est pas heureuse. Es-tu libre demain ? Je t'invite à ma table.
— Laquelle ?
— Au Petit Z, la dernière table d'hôtes de lettres. Je t'y présenterai un Turc ; oui, l'Orient donne beaucoup. Mais tu dois avoir rencontré mon Turc ; Omar Pacha ? Il désire faire ta connaissance. Il a besoin de toi ; très grosse affaire ! C'est d'une collaboration qu'il. s'agit. Ce Turc, crois-moi, c'est la providence en turban, ne la repousse pas ; ne la repousse pas, mon enfant I
Mil La dette ottomane
Pour avoir di^ tenter la solution de la question d argent, Jacques Albier ne se reconnaissait plus. Des hontes toutes neuves l'inclinaient à d'inhabituelles attitudes, et à songer, avec effroi, aux serviles corvées vers quoi descendent lentement les écrivains, à se reprocher telles entreprises ordonnées par l'envie du succès, et non le désir d'une gloire plus austère voire intérieure.
Son examen de minuit le laissait accusé d'avoir flatté la bêtise au dos énorme, de l'avoir quasiment chantée en des odes de magazines, indignes des muses, d'avoir sacrifié à la mode et redit, avec d'autres, des airs frivoles parodiant les chants sacrés.
Naguère, un maître débonnaire, décoré, puissant, enrichi dans l'exploitation d*une formule anarchique, avait dit à Jacques, comme celui-ci lui remettait ingénument sa première plaquette :
— Mon jeune ami, demeurez digne du Chœur divin ! N'allez surtout point vous compromettre dans Tantichambre de tels éditeurs de romans bourgeois, ou mondains, ce qui est pire. Surtout, fuyez les salles de rédaction. Le journalisme P Pouah ! Voyez ce qu'il a fait de Gautier.
Parce qu'outre l'espoir d'une solide fortune, le débutant jouissait alors d'une appréciable pension, Jacques avait, soumis et déférent, répondu : « Oui, maître. », sans s'indigner. *
En une identique circonstance, Philippe Arnal, qui depuis avait acquis plus de souplesse sans rien sacrifier de ses convictions, s'était écrié :
— Fais-moi donc des rentes, crocodile î
Même, il prononçait « cocodrille », pour que ce fût plus truculent.
Ecrasée par les cinq étages d'un immeuble commercial, la salle du petit Z ne ressemble guère aux salons des restaurants parisiens. Il faut aller en province pour découvrir de ces antres obscurs où s'étiole un triste palmier sous le gaz, tandis qu'en un coin de cheminée s'entassent des porte-plumes à demi rongés, comme des antennes de crustacés, piteux hors-d'œuvre.
Malgré cela, l'homme brave par clairvoyance qui franchit le seuil trouve aussitôt sa récompense. La chère y est mieux qu'exquise.
Voici ce qui l'emporte sur l'excellence de la cuisine :
c'est lne belle fille !.. 87
Au petit Z, présidait jadis une sorte de squelette honorable et à favoris teints en blond. Il avait fait, dix ans, le whist de l'Impératrice Eugénie et, bien avant cela, M. Thiers l'inteiTogeait sur la possible répercussion en Bourse de ses grands actes politiques. Le squelette à favoris ouvrait, à chacun, les portes du cabinet secret de l'histoire contemporaine.
Le maître d'hôtel avait finement reuiaiL^uc 4ue le squelette ne trouvait rien à dire s'il ne s'indignait, d'abord, de la qualité des œufs à la Souwarofl*. Les œufs à la Souwaroff était une spécialité du Petit Z.
Or, [)our que le squelette iul ii»uj<.'uir» v;ii «.ni, «Je perfection oratoire, depuis vingt-huit ans le chef préparait lui-môme, et avec un soin religieux, pour cet hôte exigeant mais précieux, des œufs à la Souwaroff ratés î
Ainsi se luiit, un piui»»L >e laisaieut, sans réclame, sans clinquant, avec un peu de tact et beaucoup de talent, les solides renommées françaises.
Philippe Arnal, qui avait beaucoup moins de quarante ans, commençait d'être un des anciens de l'établissement. Le doyen des échotiers parisiens, un Lion, et à superbe crinière encore, de quatre-vingts ans passés, Gabriel Biron, qu'à cause de ce nom, dûment porté, on appelait le Maréchal, avait sacré ancien le chroniqueur de XOmé<ja.
— A cette table^ je suis le uuncu ues >eicidas, l'an-
cêtre, le grand homme ; au-dessous de moi, voici les vétérans, puis, au fond, les pupilles. Mais j'ai cru devoir établir deux classes intermédiaires ; à savoir les pupilles des vétérans et les vétérans des pupilles dont la table fut autrefois présidée par Norbert Kiffer le gentil auteur des Plumes de Cygnes et Plumes de Paons ; vous savez celui dont on a dit.
Norbert, qui revient du Hammam, Dans Vair du soir hume une rose.
Il semble planer, tant il pose Peu ses pieds sur le macadam.
Ainsi se meuvent, je suppose.
Les danseuses du roi de Siam.
Norbert...
mais, au diable ! c'est vous l'auteur du rondel ; pourquoi me laissez-vous marcher?
(( J'ai bien envie, mon cher enfant, de vous asseoir, tout de go à la table des vétérans. Le vent qui souffle à travers les terrasses a fait bien des dégâts. Hélas ! il a fichu sur l'asphalte du boulevard les curules ripolinées et les pauvres sénateurs qui étaient dessus. Songez, mon petit, que je suis le dernier secrétaire d'Emile de Girardin et le dernier collaborateur du docteur Véron ! D'autre part, vous avez commencé tout petit, si je ne m'abuse, et les années de campagne comptent double. Asseyez-vous à côté de moi, mon cher Arnal.
Philippe attendait donc Jacques à la table du Maréchal. Celui-ci, un monocle à cadre noir durcissant un visage blanc autant que la barbe soignée et la chevelure léonine, mâchait lentement une entre-côte aux épices, dont la recf^ft»^ ^^ 'it été apporter à Paris par Thakeray, en 184;
— Mon ami le Comte de Paris avait accoutumé de médire: (( Biron, vous êtes un sale libéral. » Entre nous, le libéral c'était lui. D'ailleurs, je me suis fait carliste pour obliger la princesse Mathilde qui détestait sa famille. Il ne faut pas être libéral, mon petit Arnal. Un exemple. Je suis, et je m'en flatte, fort porté sur la bouche ; en i863, je dus, d'un cœur fâché, donner mon agrément aux fiançailles de ma fille, pressée d'épouser un jeune crevé, protégé de M. de Morny, et qui se poussait assez bien dans la finance.
« Eh bien, figurez-vous que j'ai surpris cet imbécile, un parvenu ignorant, demandant à son chef de lui préparer des banquettes irlandaises. Ce fils d'usurier croyait qu'il s'agissait de comestibles ! J'ai si bien manœuvré que ma fille a divorcé. Pie IX a très généreusement cassé ce mariage ridicule. M. deMelternich a ri comme un fou quand, aux eaux d'Ems, l'été suivant, je lui ai raconté cette histoire. L'âme vraie de M. de Morny était celle d'un vaudevilliste fiefl*é ; j'eus tort de l'oublier.
Sur ces mots, survint Jacques Albier. De bonne
grâce, les deux amis acceptèrent le menu que le doyen entendit leur imposer, tout en feignant de s'en remettre à leurs goûts.
— Nous attendons un Turc, dit Philippe ; mais c'est un Turc de Paris, Omar Pacha.
— Alors, répliqua le Maréchal, commandons un déjeuner anglais. Les Turcs sont de terribles anglomanes, surtout les Turcs de Constantinople, bons garçons et vaniteux, froids par méthode pour combattre la vulgarité d'une expansion naturelle, et s'accommodant vite de cette froideur ; en un mot, ce sont les Bordelais du Levant.
Omar Pacha parut à son tour. C'était une sorte de lutteur gentilhomme, basané, portant sur des lèvres très rouges la moustache rudement taillée de Lord Kitchener ; vêtu de bleu sombre, un gilet précieux tendu sur un ventre en demi-lune. Depuis de longues années, Omar Pacha remplaçait le fez rituel par un melon parisien.
Les présentations se firent, très cordialement, et la cuisine du Petit Z fut justement appréciée. Dès le salmis, Omar Pacha, qui mangeait bien et buvait sec, se trouva en posture de répondre, anecdote pour anecdote, à l'intarissable Maréchal Biron.
— J'étais Jeune-Turc, longtemps avant que ce jeu fut en faveur, et, Jeune-Turc, je n'en étais pas moins un excellent fonctionnaire de l'Empire ; gouverneur de Becnadir, un poste de tout repos sur la Mer Noire.
Mandé à Yildiz-Kiosk, j'appris que le Comaiandeur des Croyant» tenait singulièrement à oi^otlrir une tasse de café de sa réserve particulière. Je m'abouchai sur le cliainp avec un capitaine grec dont le sloop chaulVait à quai ; j'emballai le plus précieux de mes biens meubles et filai, sans avoir eu le loisir de jeter le dernier mouchoir à l'une de mes six femmes : deux Portugaises, une Roumaine, veuve d'un magistrat d'Odessa, une Américaine et deux jolies sœurs Maltaises de quinze ans. Je vois, messieurs, la surprise peinte sur vos visages. En vérité, il y a belle lurette que les derniers harems ne sont plus peuplés que d'étrangères : actrices, cocottes, voyageuses romanesques ou demoiselles de compagnie qui ont eu des malheurs Pari-^ '•'■'^ rinais, posséda Omar Pacha.
u C'est à Montmartre, dans un cabaret, tandis qu*un monsieur myope à mine d'attaché de cabinet, chansonnail le Palais-Bourbon, que j'eus connaissance de la révolution. Deux jours plus tard, le comité u Union et Progrès » me réintégrait dans mes fonctions d'antan.
— Je serais un sot, dit Jacques, si je v§us répliquais : Et vous refusâtes ce poste envre .^ Mais pourquoi l'avez-vous refusé ?
— J'ai refusé la Préfecture du Rhône en 1867, et...
— Vous n'eûtes certainement pas autant de bonnes raisons que moi, affirma le Turc prévoyant la longueur des confidences du Maréchal. Ma nomination au gou-
vernement de Becnadir ne causa de joie qu'à ma maîtresse, Yvonne Serpentin, que vous connaissez tous ; encore cette joie fut-elle de courte durée. Yvonne sautait de plaisir, gambadait, me prodiguait de ces odieuses caresses lancinantes, plus redoutables que les tortures de nos vieux bourreaux d'Asie, et que les Parisiennes sans éducation dénomment des mamours. (( La pauvre enfant, assurément plus folle que la tant folle Lady Stanhope, s'imaginait qu'un Pacha était un personnage dans le genre de M. Delanney, Allez donc me soutenir après ça que le sentiment du pur civisme se meurt en France 1 Avec des mères telles qu'Yvonne Serpentin la République peut croire au salut éternel de sa constitution.
— Mais Yvonne Serpentin n'est point mère?
— Je vous adjure de le croire ; du moins de mon fait. Bref, j'amusai cette petite fille, se rêvant une Tallien d'Asie Mineure, en satisfaisant ses plus baroques curiosités. Je dus lui donner une description minutieuse de mon uniforme, de mon étendard ; que sais-je ! Une sérieuse résistance fut nécessaire pour la convaincre du ridicule dont elle me couvrirait en me commandant un turban d'honneur, et de fantaisie, chez Prunet, le couturier-poète. Un décorateur de Moscou, ami de d'Annunzio, avait été déjà pressenti pour le dessin.
« Enfin, alors que je ne songeais plus qu'à me débarasser d'Yvonne, devenue tout à fait toquée, mon home
fut à [)eu j)rès violé par un quidam en tarbouch ; poussali parfaitement ridicule, d'une trentaine d'années, suivi d'un Auvergnat de comédie portant sur ses puissantes épaules de rustre inic ^uncilx* m.illt' en iwmh iÎp vache.
(( Je suppliai l'homme au tarbouch d6 me faire connaître le but de sa visite. Mon compatriote mit une main sur son cœur et dit : u Mon aventure, Excellence, est digne des Mille'i\uits-ei-Une~i\uits ; NOUS me voyez contrit jusqu'à la limite de la contrition ; mais inclinons-nous, Allah est grand I
a J'allais le dire j) ajoutai-je et, gardant la parole : u Mais à qui ai-je l'honneur de parler? » — c Muflj Pacha. )) — u Mufti Pacha, gouvernement de Becnadir? » — u Vous en êtes un autre ! » riposta cet honnête homme, avec un esprit d'à-propos trop rare sur les rives enchantées du Bosphore. 11 dit encore : u \ous êtes nommé à ma place. Je suis Vieux-Turc, je vous abandonne mon gouvernement, cédez-moi votre installation parisienne ; votre renommée française fait des jaloux à Constantinople. Vous le voyez, je me suis fait accompagner d'un portefaix ; il y a toujours un portefaix dans les contes merveilleux de chez nous. » Hélas ! nos pourparlers^ demeurèrent vains, parce que le principal de cette installation parisienne qui me valait quelque considération chez les Teurs, mes frères^ était la jeune Yvonne. Elle ne fit preuve d'aucune complaisance. Digne fdle d'une lignée d'ébénistes
D'i c'est une belle fille !..
parisiens qui, de 1789 à 1871, ne purent traverser la Place (le la Bastille sans se faire un peu tuer pour leurs idées^ cette compagne de luxe refusa magnifiquement de servir le parti Vieux-Turc après s'être, si j'ose dire, dévouée au parti adverse. Elle entendait me suivre. Même, elle eut ce mot admirable, messieurs : « Et si je veux gouverner, moi ! » Il est assez piquant de suivre, à travers les sièles, le jeu des grâces politiques de la femme, en ce pa^'s, le moins féministe, gardant le trône aux mâles, et dont tous les princes, pourtant, furent plus ou moins consorts.
« Yvonne, pressée de se débarasser de Mufti, trouva pour moi la solution heureuse. Puisque la faveur du pouvoir m'était rendue, je me présenterais garant du retour de Mufti aux sentiments Jeune-Turc ; il reprenait Becnadir et je gardais Yvonne, résignée h n'être qu'une jolie Parisienne. L'heureux gaillard, après quinze tristes jours passés à stupéfier, consterner, les demoiselles des pâtisseries à la mode en leur réckmant des rahat-loukoum, l'heureux gaillard, dis-je, se trouva confirmé dans ses anciennes fonctions. Quant à Yvonne, elle me fut providentiellement enlevée par un joyeux administrateur des Colonies. Elle est résidente de première classe au Haut-Laos et gouverne, selon son vœu. Allah est grand !
« J'étais sauvé. Cependant, mon gouvernement prisant très haut mon concours, me confie, de temps à autre, quelques missions parisiennes extra-politiques,
et secrètes. Excusez-moi, Tnessieurs, s'il me faut vous importuner en vous entretenant de l'une d'elles... la plus secrète !
Le Maréchal, pelant un fruit c\\or Itpnnr.^iip do soin, se hâta de prendre la parole :
— Le duc de Nemours me fit un jour donner une mission. Je devais partir pour le Royaume de Naplo^ le soir qu'on jouait mon premier vaudeville à Bobinu. M. de Beauvoir me dit...
— Un mot encore, Monsieur le Maréchal; M. Jacques Alhier doit entendre ceci. La Princesse Kalidjé, la propre nièce du sultan détrôné Abd-Hul-Hamid-Khan, esta Paris, confiée à mes soins. C'est, vous l'apprenez, une très haute et très honnête dame. Son oncle s'intéressait beaucoup à elle. Malheureusement — plaignons un homme malade ! — s'il usait de longues heures h soupirer sous le balcon de la Princesse, c'était pour lui tirer des coups do browning lorsqu'elle y paraissait. Kara^rheuz n'a pas de mandore pour jouer les l\omé( »
« Le Grand Seigneur manqua onze fois la Princesse. Aujourd'hui, éloignée d'un si haut amour et de ses périls, la Princesse Kalidjé préside, avenue Hoche, un salon de dames turques, les i/nes désenchantées, les autres désargentées, ce qui n'est point le cas de la Princesse, et toutes épaves des plus illustres sérails dont elles étaient, en général, les doyennes.
— Les trentp an>; i](^ harem, quoi !
C EST Uîs^E BELLE FILLE
— VOUS l'avez dit, Monsieur le Maréchal.
— En vérité, fit Arnal^ c'est une singulière obstination que celle où l'on surprend les révolutionnaires, de tous les âges et de toutes les latitudes à ainsi vouloir ouvrir les portes des gynécées, couvent du Garmel ou harem du Grand Turc. Les insensés, ils ne savent ce qu'il font I
— Combien j'approuve vos sages paroles, M. Arnal, reprit Omar Pacha. Yvonne Serpentin voulait gouverner, la Princesse Kalidjé veut écrire. Consentez vous à l'y aider, mon cher M. Albier ? Une revue luxueuse se fonde ; un agréable poste de secrétaire de la rédaction, bien payé (tous les bijoux du Sultan ne sont pas vendus) vous est oftert. Acceptez, vous réjouirez Kalidjé qui me f. ..ra enfin la paix.
« Je veux dire : la Princesse et moi, nous vous serons éternellement reconnaissants. 11 y aura désormais, entre nous, quelque chose d'inaliénable ; quelque chose d'assez semblable à la dette ottomane, mon cher Monsieur.
Loin du bal.
Georges Cabouche entra dans un débit de TAvenuo des Ternes et, parce qu'il délestait les cigarettes persanes de sou uiaîtie, lit provision de brevas.
Le cigare embrasé aux lèvres, il descendit lentement l'avenue, traversa la place de l'Etoile et, tout en savourant la douceur du soir se dirigea vers le Bal (tEylaii dont on pouvait admirer, dans la nuit, l'enseigne llamboyante.
Georges Gaboucbe appréciait son bonheur. Certes, valet de chambre d'un jeune maître au train élégant, il était plus heureux qu'en ces jours héroïques que, délicatement vêtu d'azur et de garance, il tyrannisait une chambrée de vingt-huit honhommeHy y compris les deux brigadiers, aveuglément soumis à sa compétence comme à sa roublardise.
Pour ne pas être peuple, pour faire figure d'homme libre, le cavalier Cabouche s'était fait larbin. Para-
doxale combinaison. Mais il y aurait beaucoup à ajouter au Discours sur la servitude volontaire.
A dire vrai, Jacques Albier demeurait bien plus le bleu du cavalier Scapin qu'il n'en était devenu le maitre . Caboucbe, bien pourvu en récompense du sacrifice de ses moustaches martiales, s'accomodait fort bien de son sort et, ce dont il ne laissait pas que d'être assez surpris lui-même, du commerce de ses collègues.
Toutefois, il ne fréquentait pas le premier venu et n'avait jamais accepté les invitations de M. Ernest, le maître d'hôtel d'un tailleur anglais du Boulevard Malesherbes^ dont les petits soupers étaient pourtant si suivis.
Georges avait pour amis avouables et pour bons camarades M. Edouard, le valet de chambre de Lucien Sernave et M. Amédée, valet de chambre de l'académicien Raymond Lebigre. Les affaires de leurs maîtres étaient leurs affaires ; ils en discutaient passionnément, et, lorsqu'ils se réunissaient au Bar de la Casaque Jaune, ou bien au Bal d'Eylau, c'était beaucoup moins une assemblée de gens de maison qu'un cercle d'hommes de lettres.
Deux jolies fdles complétaient ce cercle en l'embellissant: Mathilde, femme de chambre de Madeline Delrose et Clairette, femme de chambre de Gilberte Marise.
Mathilde bostonnait plus volontiers avec Georges,
tandis que Clairette ne refusait aucune danse à M. Edouard. M. Ainédée dont les cheveu\ lins blanchissaient, qui méprisait les danses modernes et qui avait aussi conscience de représenter l«Institut, se contentait de dispenser aux valseurs un sourire qui s'étendait jusqu'à eux comme une bénédiction.
Si ces messieurs dégageaient, incontestablement, un relent de littératures ces demoiselles apportaient le parlum de la galanterie.
Au seuil du bal, Georges jeta négligemment son cigare à peine consummc et lendit sa carte d'abonné au contrôleur qui le salua avec déférence.
Au son d'un orchestre deféto nationale, conduit par un gros homme congestionné, moins semblable à un authentique kapellmeister qu'à un placier en vins, tout le (iotha du Plumeau tourbillonnait. Mémo on se montrait, couple inhabitué, le cocher de l'Ambassadeur d'Espagne enla(;ant la soubrette d*une archiduchesse.
Georges n'eut point d'admiration pour ce couple qu'il jugea sans grâce et dont il dédaigna l'importance ; mais il sourit de satisfaction en apercevant ses amis assis autour de la petite table qui leur était réservée. Tous étaient là, et M. Edouard tournait, avec beaucoup d'élégance, un madrigal à Clairette. M. Amédée galant homme abondant en marivaudages surannés s'efforçait d'amoindrir pour Mathilde les rigueurs de l'attente.
— Hélas! dit ce serviteur académique, mon rôle est terminé, voici Georges qui, mieux que moi, sait vous louer et sait vous plaire.
Mathilde menaça Georges du doigt.
-— Vous êtes en retard, M. Georges ; c'est très vilain.
— Pardonnez-moi, Mademoiselle Mathilde ; nous avions trois convives ce soir et j'ai cru que ces gens-là ne partiraient jamais.
— Quelles gens ?
— Des confrères et un Turc, un Pacha, Mon bleu...
— C'est de votre maître que vous parlez P
— Oui, monsieur Amédée. Mon bleu, dis-je, devient secrétaire, grâce à ce Turc, d'une revue dirigée par une nièce de l'ancien sultan ; c'est même une sacrée belle femme î Mais, ce qui vaut mieux, mon bleu touchera des appointements de sénateur.
— Dites donc, monsieur Georges, elle est si belle que ça votre dame turque ?
— Moins jolie que vous, mais très bien tout de même.
— Et votre... votre bleu, il la trouve bien, lui aussi ?
— Oui, mais la princesse le gobe mieux. M. Edouard s'esclaffa.
— Ce sacré Georges, en a-t-il de l'esprit I
— Et, reprit Mathilde, cette princesse ne nous faitelle courir aucun danger ? Monsieur Georges, ce ne serait pas bien de nous plaquer.
— Nos maîtres se débronilleront ; moi, je vous jure que je ne connaitrai jamais la femme de chambre de la princesse.
— Qu'entendez-vous par se débrouiller ? demanda M. Amédée.
— Sacré Amédée ! gloussa M. Edouard, vous n'êtes pas sous la coupole ici, pour nous la faire à l'influence.
— A l'influence ! Quel langage !
— ... et vous savez bien que se débrouiller ça veut dire lâcher Madeline Delrose, la patronne de M"« Mathilde, pour la princesse turquf», comme ( Jilberte Marise a lâché mon maître pour votre académicien.
M. Amédée eut un sursaut de pudeur révoltée.
— Mais c'est faux, absolument faux ! Monsieur n*a jamais eu de maîtresse, et, en admettant...
— Allons, allons, monsieur Amédée, ne vous fâchez pas.
L'orchestre aQichait le Tango argentin alors dans la fleur de sa vogue. Les jeunes gens se levèrent.
— De mon temps, soupira M. Amédée, on dansait encore la Gavotte.
Edouard n'y tint plus.
— Chez qui, vieux Kroumir ? De votre temps on dansait le Cancan aux Tuileries ! La preuve que c'est vrai, c'est qu'on va le mettre dans les nouvelles Histoires de France ! J'ai un cousin instituteur qui me l'a dit.
La danse terminée, Georges et Mathilde ne regagnèrent pas leurs places à la table de société. Ils préférèrent s'égarer dans les jardins, suiïisamment'discrets, en dépit des illuminations. Il escaladèrent^ par un escalier rustique, une grotte en torchis flanquée d'une sorte de temple de l'Amour, à l'ombre d'un vernis du Japon. Jean-Jacques n'eût pas détesté ce paysage factice propre aux rêveries et dans quoi s'égaraient des valets sensibles. Du sommet de cette éminence, sur une manière de terrasse à l'italienne, l'œil embrassait la perspective des Champs Elysées.
Mathilde, si souple en la fraîche toilette qu'elle tenait de sa maîtresse, s'accouda, non sans quelque apparence de mélancolie, à la balustrade et, de ses yeux assez jolis, fouilla l'avenue dont l'ombre était percée par les feux fuyants des autos.
A son tour, Georges se pencha tout près d'elle, sans lui rien dire. D'un bras fort, il encercla la taille légère, Mathilde ne protesta pas.
Elle suivait toujours des yeux ces gens qui descendaient sur Paris ou qui s'en allaient au bois. Elle se tourna lentement vers Georges, étendit un bras et dit, d'une voix sifflante :
— Tout ça, c'est des patrons !
Georges la considéra, vivement surpris, et dit :
— Vous n'aimez pas votre maîtresse ?
— C'est une patronne.
Georges sourit et reprit :
c'est 1)>E BELLE FILLE !.. 103
— Je ne vous aurais pas cru une petite anarchiste. Vous enviez donc Madeline Delrose?
— Non.
— Vrai :^ Ça me lait [«laisii i c (lUc \uiis médites la.
— Pourquoi '
— J'avais peur...
— De quoi aviez vous peur '
— J'avais peur que vous ii.i,c,. o;.;.* de faire comme elle. Pardonncz-nioi de vous le dire franchement.
— Je no vous en veux pas, Monsieur Georges. Mais on ne ])etit pas dire que ma maîtresse fasse vraiment hi noce. Pour ce qui est de la faire, je laisse celle ambilion-là à Clairelle. Je connais votre histoire ; la mienne lui ressemble.
— Dites-là moi, voulez-vous "f
— Je veux bien. Quand j étais encore gosse et que la misère me faisait peur, je m'étais bien juré de ne pasépouserun ouvrier comme papa. Il élaitbon, papa, et la preuve qu'il était bon, à sa façon, c'est qu'on a tous pleuré quand on nous l'a ramené mort, tombé d'un échafaudage. On a tous pleuré, malgré qu'il battait maman le samedi, et que, des fois, il nous mettait en rang, les six mioches qu'on était, pour nous gifler chacun son tour.
« Ça lui prenait quand il avait bu et c'est forcé que les ouvriers boivent ; ils ont trop de malheur et alors
1U4 c'est une belle fille !..
on ne peut pas leur demander d'être trop bons, ni trop justes. Voilà pourquoi je ne voulais pas épouser un ouvrier. Mais je ne songeais pas pour ça à faire la noce.
« Mon ambition, c'était de travailler, tant que je pourrais, en vivant seule, toute seule, sans homme, jamais. Mon vrai plaisir ça aurait été de me promener le dimanche dans des habits distingués. Je n*ai pas pu, malgré mon courage. On me disait que j'étais trop jolie pour être sage. C'est dommage que j'aie pas été laide.
« Ça a commencé avec les commis, puis, après, les patrons. Tous s'entendaient pour que je tourne mal. Le plus malheureux, c'est que mes frères s'en mêlèrent aussi. Croirez -vous qu'ils me faisaient des misères parce que j'avais dit non à un de leurs amis, un grand feignant qui voulait faire du concert ? On a tort de croire que ce sont les personnes riches qui poussent les jeunes filles à la débauche. Ah ! les faubourgs, monsieur Georges, c*est bien plus noir qu'on ne le pense !
(( Avec ça j'avais du mal à gagner ma vie. Dans les ateUers, les ouvrières se moquaient de moi. On m'appelait la Pucelle, pour me faire honte. Un jour j'ai pris un amant, comme les autres. C'était un employé. Tout de suite il m'a dit des grossièretés. Je l'ai quitté et puis je suis restée sans ouvrage, avec toujours les hommes à mes trousses. J'en avais assez, comprenezvous, et peur de la noce plus que jamais.
(( La bonne idée m'est venue enfin de servir chez des
femmes entretenues. Habillée à mon goût, clans un intérieur coquet, je fais des économies et les hommes me laissent en paix. Tout parle d'amour chez Madame et, pour la première fois, on ne m'y en parle jamais. J'aurais dû y songer plus tôt.
Georges lui caressa discrètement la main.
— Comme on se ressemble !
— Vous trouvez, Monsieur Georges ?
— On devait un jour se connaître jusqn'nn ''^'"1 d". cœur, c'était forcé.
— Moi, pourvu qu'on ne m'oblige pas à faire contre mon goût, je ne suis pas bégueule ; aussi je ne m'ennuie pas chez Madame. Ce qu'on gâche chez elle !
— Et mon bleu, donc !
— Elle n'est pas mauvaise fille, mais elle ferait mal pour qu'on s'occupe d'elle.
— Comme mon bleu.
— Bien qu'on ne puisse pas dire qu'elle trompe votre patron, elle est fièrement grue. Elle s'est faite giue pour avoir de l'argent, eh bien, c'est drôle ! plus elle devient grue plus elle a besoin de chercher de l'argent.
— Comme...
— Vous avez bien raison. Monsieur Georges, et moi je dis qu'il faut plaindre les personnes qui ne savent pas se contenter.
— Nous ne sommes pas comme elles.
— Il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous, Monsieur Georges. Voyez ce pauvre M. Sernave qui a
voulu donner dans la religion, sans être bien certain d'y croire, par ambition ; en dit qu'il croit maintenant, mais au point d'en avoir la tête tournée, et son ami qui le quitte pour le père Lebigre ! C'est malheureux tout de même.
— Alors, on ne vous parle plus jamais d'amour?
— Jamais.
— Et si quelqu'un que vous estimez... quelqu'un comme nous... comme moi...
— Ça serait bien différent.
— Mathilde...
— Monsieur Georges !
— Malthide, on ne sera pas larbins toute la vie. Je suis un mâle, j'ai du courage et du sang. Nos maîtres doivent réussir poumons ; c'est pour ça qu'il faut bien les servir. Uu jour, on pourra se retirer, avec le sac, et maintenant que les mémoires des domestiques sont à la mode, Dieu sait si nous pourrions en raconter î
— C'est sérieux, tout ça ?
— Oh ! Matbilde ! si sérieux qu'il faut que ça reste secret entre nous.
— C'est juré.
— Tu m'aimes ?
— Depuis longtemps, Monsieur Georges.
— Ma gosse !
Le couple eut beaucoup de peine à rejoindre Clairette et ces messieurs qu'ils retrouvèrent aux attrac-
<;*KST TNF r.ET.T.K FIT I ! !.. 1''")
lions, devant le iiia.-.->..^M . .... .- -. -- ■ offices s'y divertissait franchement, sans compter, à raison de quatre sous la balle.
— Pan 1 dans l'œil à la douairière... Pan ! sur le blair à la duchesse... Ohé ! le vicomte, prends celuilà !... Attrape, Monsieur le baron î... Hardi, Victor ! vise l'archevêque!... Sur celle là. Prudence, c'est tout à fait Madame !...
Georges que la joie exaltait prit une balle et, du premier coup, jeta bas un mannequin vctu de vert, en s'écriant :
— Pan ! dans l'œil au pore Lebigre.
Cela valait bien quatre sous.
Sainte-Agnès de Chatou,
Quant il eut franchi le seuil étroit, fleuri de glycines épanouies de telle sorte qu'elles le couronnaient d'une sorte de petit dôme, irrégulier à cause d'une vingtaine de fleurettes capricieuses retombant en sonnailles et qui semblaient tinter lorsqu'on avait mis en branle le carillon caché dans le feuillage, Lucien Sernave vit, debout devant lui, un jeune homme en lequel il devina sur le champ l'abbé Servant, bien que le maître du domaine fleuri ne fut pas habillé de la robe ecclésiastique, et ne laissa soupçonner, à première vue, absolument rien du prêtre.
Lucien Sernave ne se trompait pas.
Les pieds nus dans des galoches de cuir fauve, ses jambes longues se mouvant à Taise dans un pantalon de toile retroussé sur des chevilles fines, l'abbé érigeait hors de la chemise largement échancrée un cou ferme
c'est tne belle fille !.. 109
et blanc, d'une grande délicatesse, maintenant haut un visage d'adolescent émacié par les veilles, mais à peine, et dont on n'eût pu dire qu'il fut flétri ; avivé du feu des lèvres charnues mais serrées, point gourmandes. Et l'éclat tempéré des beaux )eux de la p pi s lazzuli î Do longs cheveux blonds, abondants, bouclés et coiiîés sans aucun désordre, descendaient à mi-cou pour encadrer ce visage assez semblable à celte léte d'homme qui passe aux yeux du populaire pour le portrait de Uaphaël par lui-môme.
L'abbé, puisque cnlin, c'était bien lui l'abbé, les manches retroussées sur des bras d'athlète an. chair tendre autant que ceux d'une jeune fille, tenait une étrille à la main ; l'eau savonneuse répandue d'un baquet rustique s'étendait à ses pieds, et, d'une sorte de réduit, s'échappaient les grognements confus de quelque animal à l'attache.
— Un archange î C'est Saint-Michel ! pensa Lucien Sernave retenu par la perfection de ce beau masque ovale, dont l'inhumaine pureté lui eut sans doute échappée si elle n'eut éveillé en lui des réminiscences de musée et de bibliothèque. Mémoires d'un Touriste ! Itinéraires spirituels î Education sentimentale !
A vrai dire, en tout autre état d'àme et moins enclin à spiritualiser, Lucien Sernave eut aussi justement comparé l'abbé à quelqu'un de ces dandys de la plus belle époque — je veux dire la romantique — qui ne
laissaient pas à leur tigre, au plus adroit des grc>oms, certains soins de chenil ou d'écurie.
On assure que l'espèce un moment éteinte, du moins on pouvait le croire, s'est providentiellement retrouvée, en des exemplaires surprenants de conservalion, dès un p«3u après l'an igoS. Les années cinq, comme disent les Russes.
A la vue de ce visiteur citadin, l'abbé jeta son étrille, ferma la porte basse du réduit d'où s'échappaient les grognements et s'excusa très agréablement de s'être laissé surprendre en un si familier appareil.
Lucien Sernave eut, en réponse, car il ne savait que rougir et mimer, ne trouvant pas un mot adéquat à la situation, un geste assez vilain et fort nigaud, correspondant proprement à la plus basse phraséologie du commun. C'était, en somme, comme si le jeune lettré eût bégayé, oyant un a pardon » ou pis, l'affreux : (( De rien ! » de l'ombre populaire devant laquelle s'efface une autre ombre dans l'escalier de service.
La gorge sèche, piétinant d'impatience sur le gravier fin, furieux de ne pas trouver l'attitude de l'humilité élégante, il ajouta :
— Je suis Lucien Sernave ; ce qui pouvait, en somme suffire à tirer d'embarras les deux acteurs d'une scène qui débutait si mal.
Or, ce fut au tour du jeune abbé d'être gêné jusqu*à la fausse honte. Lui qui n'avait pour pénitentes que des maraîchères rougeaudes aux péchés catégoriques, une
deioi-douzaine de revciulouses de la rue de l*rovence et de proxénètes de la rue d'Amsterdam retirées à Clialou, n'osait donner du « cher enfant » non plus que du (( Mon fds » à ce catéchumène choisi que lui dépêchaient à la fois le puissant père Chapavoino et sa jolie cousine la comédienne. Un homme de lettres notoire, ou qui l'allait si sûrement être qu'on devait considérer l'a venir comme accompli, un homme du jour que se devaient disputer dans le môme temps les photographes de Je sais Tout et des Soirées du Pèlerin ; un Parisien distingué et, d'abord, un jeune homme de son Age sur lequel il ne se sentait aucun pouvoir directeur.
Le trop modeste abbé craignait de décevoir celui qu'il lui fallait soutenir, appuyer d'une autorité qui n'émanait pas de lui-même et qu'il redoutait de laisser s'évanouir. Il n'imaginait pas que son hôte l'eût, dès le seuil, identilié à la lois au capitaine des légions célestes et au divin Sanzio.
Pourtant, avant d'être le directeur il était Thôte. Aussi, et à ce titre plus aisément, sut-il trouver les simples paroles de circonstance qu'exigeait le soin du monde autant que le respect de son ministère.
Il introduisit donc Lucien Sernave dans un pavillon modeste, s'excusa gentiment de de l'y devoir laisser seul ; d'ailleurs c'était pour bientôt reparaître. La soutane [bien loin de lui conférer la sorte de prestige que ce [délicat d'une si fraîche humilité souhaitait ardemment — et plus que jamais en cet instant — pour
TiawircB^r « jnwnyn
vaincre les effets de sa timidité, l'affaiblissait encore ; elle faisait proprement de lui un-*jeune séminariste falot, un prestolet échappé de quelque proverbe ou du théâtre de Madame. Le pis était, et il s'en désolait, le concevant trop bien, que sa mine aristocratique pouvait, malgré cette robe et à cause' d'elle, lui donner couleur d'ambitieux, l'égaler en apparence à un egotiste haïssable et séduisant. Heureusement, Lucien s'en tenait, et de la manière la plus déterminée, à ce type qui lui agréait si fort du Saint-Michel artistepeintre.
De singuliers artifices typographiques seraient nécessaires ; il faudrait un graphisme plus hardi que celui dont usent quelques poètes du jour, franc cahos sinueux de lettres éparses ou bien courbe mille fois brisée, pour traduire ce que furent les prolégomènes de Lucien à qui l'abbé s'efforçait, sans grand bonheur, de donner la réplique.
Enfin, sans y songer, Lucien fut ramené par sa confession sur le plan littéraire ; dès lors sa verve ne l'abandonna plus.
Il fit à l'abbé un récit plus parfait que celui dont il avait, quelques semaines auparavant, régalé Jacques Al hier et sa maîtresse.
Vainement l'abbé se défendit de son mieux d'être celui à qui convenait d'armer une foi menacée, comme toutes les fois trop vives et trop neuves, de choir dans la molle idolâtrie, dans l'hérésie barbare
Lucien, qui ne voulut rien entoncln\ lo supplia de ne le pas abandonner.
Aussi, et sans qu'il fut besoin de paroles définitives, le pacte spirituel se trouva-t-il tacitement conclu.
— Conduisez-moi, Monsieur 1 implora Lucien Ser iiave, vélicmentemcnt tout en baissant la télé; son vrai tempérament se livrant tout entier, sans profit pour le prêtre ingénu, en cette double attitude.
Il avait failli préférer a Mon Père »> à « Monsieur », mais il lui parut, fort «\ propos, que leur commune jeunesse rendait u Mon Père » tout à fait impossible : inspiration dont l'abbé lui sut un gré infini. Croyant à la nécessite de se donner quand môme une indispensable supériorité, l'abbé, de son côté, adopta : « Mon ami », après avoir mentalement essayé « Monsieur » et « Lucien » dont il s'épouvanta soudain.
Rien ne devait plus être changé à cet ingénieux protocole.
Lucien et son directeur étaient-ils pas deux enfants*» L'un farouche ; l'autre gagné par un trouble vertige. L'un savait mal s'agenouiller et l'autre ne s'était fait prêtre que pour mieux prier ; il était un berger malhabile à mener son troupeau. Pourquoi la providence grossissait-elle ce troupeau d'un agneau d'une si extraordinaire qualité? Tous deux tremblaient, dans l'ignorance à peu près complète de Tœuvre à laquelle le sort les consacrait.
L'abbé ressentit un réel soulagement lorsque Lucien
f!vrKSW7iMwnwn '
Sernave, précipitant son départ, demanda son congé, priant l'abbé de lui assigner un prochain rendezvous.
Quatre jours, estima le prêtre, seraient peu et lui suffiraient à peine à se préparer. La fièvre, la hâte de Lucien méritaient d'être respectées ; bref, l'on s'accorda pour une rencontre en l'église Sainte-Agnès au matin du samedi suivant.
Demeuré seul, l'abbé écrivit à M'"° Servant, sa mère, puis, ainsi qu'il en avait fait la promesse à cette dernière, à Madeleine Delrose, sa cousine, ce qui lui mit du rouge au front autant qu'en présence de Lucien. Mais son trouble était alors d'une bien autre qualité.
La journée avait été rude. L'abbé ne retrouva un calme salutaire que lorsqu'il eut, sa soutane ôtée, repris la besogne interrompue par l'arrivée de Lucien, luttant avec son dogue Rob, une bête pleine de sang et rebelle à l'étrille.
Plus tard il quitta le presbytère pour l'église sans y trouver d'apaisement. Une troupe de voyageurs y chuchotait, le Bœdeker en main. Des Allemands aux cous de taureaux encadrés de cols à la Robespierre, dits à Berlin Robspire-côls ! tondus, et présidés par l'illustre critique prussien Muller de Graëf, depuis dix ans chargé de mission en France, auteur d'une page presque classique en Allemagne sur Paris vu de la~ter^ rasse de Saint-Germain, oii il habitait un palais de
ciment. Il y avait aussi là un groupe d'Anglais des l}pes courants catalogués.
L'abbé en eut de l'humeur. Seule, une espèce de créature rougeaude, reprenant dans la prière ses attitudes de laveuse de parquet, était chère au cœur de l'abbé Servant, l^n'y avait que cette pauvresse et l'abbé qui lussent venus pour Dit
Les autres, avant le dîner a la Irançaise et la soirée au Moulin-Rouge, admiraient sans tressaillir les fresques célèbres do Marcel Dionys, le grand peintre chrétien.
L'abbé en vint à mépriser l'artiste et à haïr ses peintures. Il souhaita mi^me que sa chapelle lût la plus nue. Puis il se reprocha cette pensée hugenote quand, précisément, la parure catholique de ce temple attirait, et malgré tout retenait» les voyageurs protestants.
L'abbé Sernave s'agenouilla, se signa et gagna la route du Pecq en songeant à Lucien et aux devoirs nouveaux de sa mission.
Devant la Seine, comme il s'en retournait, l'abbé retrouva devant lui Muller de Graëf. Le Prussien distingué, dont la redingote bien coupée s'ornait du fdet sanglant de la Légion d'Honneur, soulevait son Lock, éblouissant au soleil déclinant sur le lleuve, pour le général Mourlon, le cousin de la belle Duchesse de Tracktir, Directeur des Renseignements au Ministère de la Guerre. Le général Mourlon rendit largement son salut à Muller de Graëf en portant une main gan-
tce de blanc mat au képi rouge brodé de feuilles de chênes.
Le général et le critique s'estimaient fort et, voisins de campagne, ils étaient presque amis. La Revue des Deux Mondes avait public du général Mourlon une page sur Sans-Souci qui valait l'étude de MuUer de Gracf sur Paris vu de la terrasse de Saint-Germain.
Le chef de notre contre-espionnage apercevait bien que l'Allemand et lui étaient tout autre chose que de ces naïfs cambrioleurs de secrets militaires dont l'héroïsme est discuté et parfois décrié. Ils étaient de grands politiques, des artistes, des virtuoses et chacun par sa propre mission donnait à l'autre à vivre, et à briller. Et peut-être goûtaient-ils, en virtuoses, cette guerre dont la théorie suffisait à ces beaux esprits et qu'en s'estimant réciproquement, presque fraternellement, tous deux avec un art si parfait retardaient pour les autres, les brutes incapables de jouir du coup d'œil qu'on a de Sans-Souci ou sur Paris vu de la terrasse de Saint- Germain.
L'abbé y songea-t-il ? Il était maintenant, en regagnant son presbytère fleuri, triste jusqu'au péché, si c'est, pour un bon prêtre, un péché redoutable que d'être trop triste.
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Turqueries
— Décidément, songea Georges, occupé des menus détails de sa prolession, cette année n'est bonne pour personne; sauf pour moi... et encore, puisque j'aime ta(it mon bleu et qu'il a tant de guignon ! Pour tirer la morale de tout (;a, il ne serait pas inutile d'être quelqu'un de plus (in que Scapin : Figaro par exemple. Je ne suis qu*un cavalier de deuxième classe et larbin amateur, le premier sans doute de l'espèce ; c'est égal, ce que je vois me donne à réflécbir.
u Les réflexions qu'un domestique un peu fûté peut faire à propos de son maître sont ses plus certaines économies, et il lui peut arriver un jour de les échanger contre de la belle monnaie, comme dit ce vieux fauxcol d'Amédée qui a du trouver ça en retournant une phrase de son académicien de patron. Ah ! pour dire que ça va mal, ça va plutôt mal. La Turque qui trouille tout, mon bleu en bisebillo avec sa Madeline, M. Ser-
f 'iiwyiiimL'iMWi u uiingg
nave marteau, dingo ou tout comme, la galette qui file, le diable sait oii, et, pour le bouquet, un membre de l'Institut, bonnête, vertueux, tout ce qu'on fait de mieux dans le genre, qui se met à la noce comme un gigolo avec la dame à M. Sernave ! La classe ! Bon dieu ! La classe !
S'interrompant de donner un bel éclat à l'argenterie, appliqué à cette tâche mercenaire autant qu'hier lorsqu'il fourbissait des armes, Georges, la courte pipe anglaise aux lèvres, le calot d'écurie sur l'oreille, donna une pensée à la svelte et sensible Mathilde, chaste soubrette d'une comédienne facile, et qu'il rêvait de conduire quelque jour, aussi vite qu'y consentirait le hasard, sur les marches de l'autel.
On sonna. C'était Philippe Arnal. Le journaliste lendit au moderne valet son feutre romantique, le beau nerf de bœuf de Fouqaier-ïinville et s'informa en ces termes, instruit du langage secret de Georges :
— Ton bleu est levé ?
— Monsieur s'est, en effet, levé de très bonne heure ce matin. Il a écrit d'un jet la moitié d'une comédie — oh ! en un acte — puis il en a fait des boulettes pour amuser les chats ; après quoi Monsieur s'est recouché. C'est-à-dire qu'il dort sur son divan. Mais que Monsieur prenne donc la peine d'entrer quand même. Ah ! si Monsieur pouvait trouver quelque chose de réconfortant ou de gai à dire... quelque chose de vraiment gai...
c'est une bei.i e 1(1. le !.. 119
— De gai ? Hum ! c'est qtn-, |Hci:isénient...
— S'il ne s'agit pas des ennuis personnels à Monsieur... je veux dire à mon maître...
— ïu es un homme d'esprit, mon garçon. Les chagrins d'aulrui consolent, cela est très vrai, Georges. J'arrive donc à propos.
— Probahlc î Je veux dire : bien sûr î D'ailleurs il \ a déjà longtemps que j'en ai fait la remarque. Monsieur vient toujours à propos.
Habillé d'un nouveau pyjama, celui-ci taillé dans une étoffe circassienne quasiment imposée par la princesse Kalidjé, laquelle avait de ces caprices, Jacques dormait, à plat ventre, sur les coussins en la société des chats. M** de Clèves et Julien Sorel, veillaient leur maître en se passant, de temps à autre, signe irrécusable de l'orage prorliRÎn. une patte derrière l'oreille dressée.
Au bruit de la porte s'ouvrant, Jacques s'éveilla. 11 étoufla un bâillement, étendit les bras et dit :
— Toi ! quelle joie de n'être plus seul. Si tu savais combien je m'embête î Je m'embête ! Je m'embête !...
Un homme distingué qui, sincèrement, dit cela, en langage trivial, est infiniment plus à plaindre que celui qui proclame, avec des mots choisie: « Si tu connaissais l'immensité de ma peine î n ou u Quelle est ma douleur ! » L'ennui le plus distingué s accommode volontiers, s'il est profond, d'une expression populaire.
Philippe, qui aimait fraternellement Jacques Albier, ne s'y méprit pas et répondit, accordant son ton à celui de son ami :
— Pauvre vieux I
Puis, trop fm pour commettre la faute de provoquer sans leur ouvrir une voie aisée, mais détournée, les pénibles confidences, sachant qu'elles n'auraient le pouvoir de soulager l'homme souffrant que d'être retardées, et se souvenant aussi de la judicieuse réflexion du cavalier Scapin, Philippe dit, de ce ton mi-enjoué, mi-grave, qu'il affectait volontiers et qu'il définissait par manière de bouffonnerie « la voix de la grande information » :
— Il y a du nouveau. Ce pauvre Sernave ne va pas du tout.
Tout de suite, Jacques fut intéressé. Il n'aimait guère Sernave et il le plaignait. Les malheurs sentimentaux de Sernave ressortissaient encore au commerce des belles-lettres et la littérature dominait Jacques à l'état de^vice.
■ — Ce mystique godelureau, continua Philippe, n'a pas eu de chance. J'ai toujours retenu en lui les signes d'un provincialisme^ qui Fa empêché de recueillir les fruits de son incomparable toupet. Georges, ton valet, dirait sans chercher « son culot », et c'est Georges qui dirait bien. Ah ! les humbles ! Bref, Sernave s'est jeté dans le spiritualisme un temps trop tard. Il me fait songer à ces gommeux de chefs-lieux de canton
, >, ..r. iji^i.i.r. FllA.E !.. 121
qui se commanderont des manteaux à marlin^^ales quand vous sciez revenus, ce que je souliaite, aux paletots sacs. Le troupeau des agneau.x lyriques était au complet. On n'avait plus besoin de lui. Prends garde que la protection de Uavmond Lebigre ne lui fut jamais que promise et tu sais ce qu'il advint, sans connaître les détails que je te réserve, lorsque Gilberle s'avisa de donner des dîners littéraires présidés par le NÎeil alligator académique.
(( Gilberte se croyait, très sérieusement, la muse du renouveau chrétien et Lebigre expliquait sa présence chez Gilberte par ceci qu'elle récitait de ses poèmes à la guimauve — Georges dirait, continuant de bien dire, « à la mie de pain » — en d'obscurs patronages. Hélas ! animée des intentions les plus louables, Made- Une en qui tu n'as pas pris soin de détruire le sentiment de la famille, adressa Sernave à son cousin? l'abbé Servant, achevant ainsi d'assurer la faillite de notre petit camarade.
(( L'abbé Servant, si ingénu î si doux ! si jeune ! est un terrible mystique, en grande partie responsable du désordre qui règne désormais dans l'esprit de Sernave.
u Tu connais assez l'homme de lettres roublard qu'a été si longtemps ce dernier, amoureux intéressé du toc intellectuel — assez pour en créer, mais pas assez pour le garder pour soi, -et sachant adroitement reûler sa marchandise — pour avoir pu gober l'historiette édi-
fiante de la révélation. Oh 1 Sernave visité par l'Ange, tandis qu'il relisait Baudelaire en Lorraine I Tout ça n'était que jeux de tréteaux et ça ne t'a pas échappé. Mais — et je ne sais ce qui me retient d'aller pour ça croire à mon tour en c'te honne vieille Providence ! — tout se solde, ici-bas. Les maîtres de l'occulte nous avertissent honnêtement du danger des enchantements opérant, inopportunément bien entendu, sur les enchanteurs maladroits. Il se trouva donc que le malin, le trop malin Sernave, si malin qu'il devait attirer le Malin ! ce Lucien qui faisait l'ange pour engraisser la bêle, était celui-là que les médiums nomment un sujet de choix. L'abbé Servant n'eut qu'à le jeter à genoux et le charme opéra. Dès lors, il fut perdu pour la famille des grands roublards. La foi toute neuve lui conférait une honnêteté un peu rude et dont il n'avait pas le maniement. Il commit la faute de ne pas consentir aux petites combinaisons politiques du père Lebigre, ou, ce qui me semble plus vraisemblable, de ne les point deviner. Cependant, au fréquent spectacle de Gilberte, notre Lebigre commençait de s'échauffer. On devrait prendre la précaution d'ignifuger de tels vieillards ; aussi bien, puisque telle n'est point la coutume, n'insistons pas.
Franchement amusé, du bavardage de Philippe Arnal, Jacques ne songeait plus à ses soucis, selon- k prévision de son fidèle serviteur. A cropetons sur son divan, les jambes entortillées, dans une de ces poses
compliqiK^cs qui sont dos chefs-d'œuvre de paresse, SCS helles mains longues effleuraient les robes des deux chats qu'on voyait s'aplalir pour se dérober h la caresse lancinante, sans désirer la fuir tout à fait.
— Inlin, Lucien... Lohigre... Gilbcrle... Lucien l'est-il ? demanda Jacques qui, dénouant ses jambes souples, s'alla jeter sur les coussins, réunissant d'une seule étreinte féminine ses deux chats miaulants.
— Ma foi, répondit Philippe, ça se dit, je le croi» : mais ce sont les détails assez vifs qui donnent tout son prix à cette histoire.
C'est sur ces mois que la princesse Kalidjé entra, extravagamment harnachée. Sur elle se confondaient arbitrairement toutes les vanités vestimentaires symboliques des quatre saisons, depuis les fourrures de renard bleu et d'hermine jusqu'à la mou.sseline à peine saisissable.
Ses yeux en amandes (en « cuillers ù pot » disent, ms connaisseurs, les montagnards du Caucase, pourvoyeurs des harems d'Asie les mieux achalandés) lambaient parmi les fards, sous un voile vert se léroulant de toute la largeur d'un immense chapeau, ;omme d'un balcon.
La princesse traînait après soi un moutard basané, l'une dizaine d'années, à l'étroit dans un assez vilain îostume genre « quartier-maître », taché d'oeuf et de îonfitures, trop court, découvrant d'énormes mollets le jeune ^infre.
— Levée si tôt, princesse ?
— N'avons-nous pas à nous occuper de la revue ? Philippe Arnal offrit ses devoirs et parut s'intéresser
vivement au jeune moricaud que, sans lui abandonner la main, la princesse laissait se rouler sauvagement sur les tapis.
— Est-ce le mousse de voire yacht, princesse P
— Je n'ai point de yacht, mon cher ; cet enfant est mon fils.
— Votre...
— Gela vous étonne ;* Omar vous a raconté que le Grand Seigneur m'avait raté onze fois ; il a négligé sans doute de vous apprendre qu'à la douzième...
— Tous mes compliments.
— Il n'y a pas de quoi. Mahmoud, voulez-vous vous tenir en repos ? M. Albier, ordonnez à votre laquais, je vous en prie, cher, d'administrer six forts coups de bâton à Mahmoud.
— Sur la plante des pieds ? demanda Arnal qui avait acquis dansle journahsme de grande information le goût de la couleur locale.
— Je demande grâce pour lui, implora Jacques. Je sais le secret d'apaiser le jeune Mahmoud. Que veuxtu Mahmoud ?
— Je veux, dit l'enfant turc, du pilaff chaud et du vin de Samos dans un grand verre.
Gomme les deux Français se récriaient, surpris d*un tel désir exprimé à une telle heure, mais avec une
lELLE FILLE !.. 123
franchise qui les ravissait, l'enfant montra sa mère, cFimc main excessivement sale, et crut devoir justifier son envie en précisant :
— Elle m'a oublié hier, pendant qu'elle allait faire la bombe dans les boîtes de Montmartre avec des rastas ; les sales bôtcs de larbins ont bouffé naturellement le meilleur. Je no dis pas qu'ils n'ont pas bien fait, lu sais, mais moi, j'ai faim.
— Petit cochon sans Ame ! vociféra la belle Turque en s'élangant sur son rejeton, lequel lui échappa par une habile retraite.
— Ami Mahmoud, fier descendant du noble Soliman et du juste prince dont tu portes le nom, je n'ai ni pilalT, ni vin de Samos, et je le regrette. Pourtant, bien que ce ne soit pas l'heure d'un goûter, voici des biscuits et du vin de Malaga.
Se dispensant de tout remerciement, Mahmoud attaqua les friandises avec résolution.
— Mon arrivée, dit Kalidjé, l'incident étant clos au mieux, a interrompu M. Arnal qui sait toujours des choses si intéressantes ! Continuez donc M. Arnal ; je vous en serai reconnaissante.
Elle n'eût pas mieux dit : Je vous l'ordonne. Le journaliste s'inclina et, sans se faire autrement prier, ayant résumé pour la princesse, poursuivit :
— Le tort le plus grave de Semave fut de ne point savoir concilier la passion brutale avec la foi plus dt4icate. Il n'avait pas même médité sur les Stances de
Ronsard, pourtant à la portée des intelligences de cabaret artistique. L'examen de minuit selon Gilberte ne comportait pas les mêmes matières
— Continuez donc, Mahmoud ne comprend pas.
— Oh ! ce n'est pas à cause de Mamhoud, princesse. C'est plutôt parce qu'il m'arrive assez souvent de n'avoir plus d'idées précises sur l'indiscrétion professionnelle. C'est d'ailleurs fort délicat. Si je vous disais, princesse, qu'il y a, pour les journaux du matin, une morale qui n'est pas celle des journaux du soir ! Mais, pardonnez moi, je m'égare, et le pis est que j'y prends du plaisir-
({ Il advint que Sernave, entièrement dominé par l'abbé Servant, tout à fait incapable de jouir de son triomphe, encore qu'il ne soit point sot, tant s'en faut 1 qui vit de pain sec et se réjouit d'aller bientôt chercher la mort chez les Pavillons Noirs, — des voyageurs soutiennent qu'il en reste — se trouva dans un état de dépression nerveuse tout à fait inquiétant. Il bredouilla, en manière de poésies, des télégrammes mystiques dans ce goût :
Amù perdue.
Ame coupable ; Le lity la table, Pour loi, Jésus,
» Après quoi, et ceci s'explique par cela, le pauvre enfant eut des vertiges, des extases et des visions,
El des lys Jleurissaieni lorsqu'il saignail du nez.
« Ce précieux alexandrin n'est pas de lui. Je le revendique.
Mahmoud liurla fort à propos pour permettre au narrateur de s'arrêter avant de devenir cruellement indiscret.
— Je n'ai plus de biscuits et il ne reste presque plus de Malaga.
— Peut-il, princesse, manger une autre douzaine de biscuits sans inconvénient.
— Il le peut, qu'il en crève! Dis merci, Mahmoud. Continuez M. Arnal.
— Mais... c'est tout.
— Non!
— Je vous proteste, princesse...
— Je vous soutiens, moi, que ce n'est pas tout. II y a autre chose que vous songiez à conter et que vous ne voulez plus dire ; la chose scandaleuse et tout à fait piquante. Tant pis. Ce que vous nous avez révélé n'est déjà pas mal. Notre organe pour être vivant doit contenir beaucoup de telles anecdotes. M. Albier complétera ; il est aisé de deviner la suite. Que me disiez- vous, mon cher, ajouta-t-elle en se tournant vers Jacques, que me disiez-vous que nous allions manquer de potins ? M. Arnal, acceptez d'être mon chef des échos.
Jacques s'alarma.
— Madame, Sernave est mon ami et je ne saurais...
128 (j'est une belle fille !..
— Etcs-vous fou, mon cher?
— Je préférerais résillier mes fonctions. . .
La princesse s'approcha de Jacques qui connut alors que cette joKe femme pouvait paraître parfaitement hideuse; elle se pencha sur lui, armé de cette ironie spéciale faite d'un effronté manque de tact et qui est la meilleure force de la moitié de l'Orient. Implacablement insolente, très sûre de soi et de Jacques, elle dit:
— Pas avant, mon cher Jacques, d'avoir remboursé l'avance des dix mille francs qui vous a été consentie par... l'administration.
Mais elle n'était point fâchée ; elle riait, très satisfaite, heureuse d'avoir, d'un seul coup, brutalement dévoilé l'intimité de ses rapports avec le poète et l'humihante dépendance de celui-ci.
Jacques, soudain empourpré comme d'un double soufflet, ne sut que balbutier :
— Oh I princesse !
Philippe intervint.
— Rassure-toi; je ferai Técho moi-même/ et j'en prends la responsabilité... On ne mettra que les initiales; ça se fait couramment. C'est encore plus muffle mais c'est reçu. Et puis, j'ai l'habitude I
Alors, songeant aux origines de Mahmoud, le chroniqueur vit soudain, sans transition, visionnaire à sa façon, danser ce beau titre en caractères gras : « \]y fils du Sultan détrôné nous parle », et, pour tenir
h cet impérial bâtard le langage convenant à son Age, il questionna :
— Dis-moi, mou j)elit ami ; que fait-il ton papa? Mahmoud, avalant un dernier biscuit, commença de
répondre :
— Papa? Il fait ce qu'il veut et il t...
Mahmoud n*cut heureusement [)as le temps d'achever. La princesse Kalidjé, sa mère, l'ayant interrompu d'un ferme coup de pied dans l'échiné ; geste dont la violence lui permit de laisser découvrir un bas de jambe sans défaut.
XTÎ Le prétendant.
L'échiné endolorie par le liaul talon Louis XV de Kalidjé, le jeune Mahmoud alla rouler sur le tapis, en hurlant autant qu'un empalé. Dans le dessein raisonnable de s'éviter quelque nouveau châtiment, ou, plus simplement, ainsi qu'il le confessa par la suite, afin d'embêter sa mère, l'intraitable bâtard s'alla réfugier sous le divan, à la grande indignation de Julien Sorel et de M"^* de Clèves, chats orgueilleux, exaspérés qu'un barbare oriental osât profaner leur domaine.
Déloger Mahmoud ne fut pas une mince entreprise.
Chacun s'y évertua. Les ressources et l'ingéniosité, la ruse et l'autorité des uns et des autres, tout fut employé, tout fut combiné, mis en œuvre. Inutilement.
c'est une riFiLK rir.i.K !.. i.?l
l.iivainsa mère lui |.i.Mii.i-cii.- iju n Mi.ni k.uetlé par sa gouvernante suisse, supplice après lequel on l'enverrait périr dans cette île de la mer Marmara où les chiens de Gonslanlinople, exilés tels de Vieux-Turcs, se parlaf^^ent entre eux, furieux, leurs propres restes.
En vain Jacques, diplomate et plus humain, tental-il de se gagner la rondancc "de ce petit vovou d'illustre naissanc» <'ssant devant ses veux,
brillants d'un grossier mystère et d'un amour sans objet, luisant à travers les franges du divan, l'espoir <les plus savoureuses pâtisseries.
Mahmoud, vociférant, domeurail sur ses positions : c'est-à-dire sur son derrière meurtri, au grand dommage du hideux costume marin.
— Mahmoud î pourceau d'Arménie I brama Kalidjé, sorte/ immédiatement, «în<>n jf vous fni« balayer par le domestique î
A cela, Mahmoud né répondit que parles premières mesures du cantique des plus brutales revendications :
'mite Jinale . . .
Résistant au rire bénéfique, Philipps Arnal se découvrait une violente sympathie pour ce petit rebelle, gourmand et mal élevé, maltraité aussi ; méchant, mais d'une méchanceté attendrissante, bien excusable, H tout prendre, si l'on consentait à se souvenir des conditions hasardeuses de la naissance de ce Mahmoud, fds d'un Sultan fou, d'un empereur malheureux rem-
plaçant le mouchoir parfumé de rose des vieux ghazels par le citoyen Browning et fils d'une princesse captive, ne fuyant le sérail du Grand Turc que pour fonder la plus absurde et la plus charmante des gazettes littéraires, à Paris.
Le chroniqueur prit la parole en ces termes, et avec beaucoup de douceur :
— Mon cher ami Mahmoud, vous êtes à l'étroit sous ce divan qui ne vous rappelle qu'obscurément votre patrie. Quittez, de bon gré, cette retraite indigne de votre rang. Il ne vous sera fait aucun mal, je vous en donne ma parole d'honneur. Nous irons à la promenade, tous les deux, et nous nous amuserons beaucoup. Vous avez la promesse d'un gentilhomme.
Mahmoud, sans oublier de prendre la précaution élémentaire de surveiller les mouvements de la princesse, sa mère et son ennemie, risqua de sortir sa tête basanée et demanda :
— ïu me donneras du tabac ?
— D'excellentes cigarettes du Levant.
— Non. Je veux du caporal dans une pipe en terre.
— Vous aurez donc l'un et l'autre, et quand il vous plaira.
— Tu ne le dis pas exprès pour te f.. . de moi ?
— Oh 1 Mahmoud!...
Mahmoud vint alors rouler aux pieds de Philippe Arnal pour ensuite bondir, trépignant, poussiéreux.
^'abriter sous les pans du long veston de l'arcliaïque dandy.
— Puisqu'il \uu.s plaît tant, conct'tiu .a |..w.v.. .v> Kalidjé presque méprisante, euunenez ce monstre, M.Arnal, et puissc-t-il quelque jour é[K)user la tillo d'une esclave lépreuse !
Mahmoud se laissa tirs joyeusement entraîner par le journaliste, non sans avoir - «l»!'- I » i.iifiro^v». s... tï^'m^ d'une abominable grimace.
Philippe Arnal et son petit ami, préalablement brossé par le fidèle Georges, gagnèrent le parc Monceau.
Le petit Turc no semblait guère envieux de s'associer aux jeux des enfants de son Age. Son regard ne donnait à lire aucune sympathie pour ses pareils t il fût fallu être aveugle pour ne pas remarquer qu'il atVeclait, au passage, de cracher sur les beaux habits des petits garçons et de marcher cruellement sur les pieds délicats des [petites fdles. Cette jeune brute forcenée était sensible à sa façon et les plus rares corbeilles, les plus harmonieux massifs lui arrachaient des cris d'aise, des raies de poète satisfait de sa chimère. Mahmoud, tout en ramassant une baguette de sureau pour en cingler les mollets nus d'une fdlette aristocratique qui donnait du pain aux cygnes, dit à son mentor :
— Qu'est-ce que tu tais dans la vie .^
— Je nie le demande souvent, mon enfant.
— ^ Dis-le moi.
— Je pourrais te confier, ô Mahmoud, que je m'embetc avec méthode, mais je ne veux point souiller d'amertume ta jeune âme. Sais-tu ce que c'est qu'un journal ?
— Tu paries !
— Eh bien, c'est moi qui écris tout ce qu'il y a d'amusant dans les journaux.
— Ça c'est vraiment chic ! Dis- donc, t'es payé ou bien c'est toi qui payes ?
— Que veux-tu dire, Mahmoud ?
— Ma mère écrit aussi et c'est elle qui paye.
— Ça n'est pas la même chose. Et puis, Mahmoud, etes-Yous bien certain de ce que vous avancez-làP J'estime, au contraire, que mon ami Jacques Albier l'ait une mauvaise affaire ; une affaire détestable dont je suis responsable et dont je traîne le vain remords.
— Moi, tu sais, je n'écrirai jamaiâ. D'abord je ne sais pas écrire et je ne veux pas écrire ; j'apprendrai pas.
— Gomme tu es raisonnable pour ton âge, cher Mahmoud ! Mais que feras-tu? Car, n'en doute point, on saura te contraindre à quelque entreprise et la plus inutile, crois en mon expérience, sera celle qui te vaudra des éloges unanimes.
Mahmoud se gratta sérieusement le nez.
— C'est à voir I Je pourrai toujours me débrouiller en embêtant le Gouvernement ; pas le tien, celui de
C EST l'Nl
chez moi. Je n'aurai qu'à dire qui je suis et je réclamerai... Oh 1 qu'est-ce que c'ebt que ça? Je le veux. r.'est à toi? Tu me le donnes ?
Mahmoud venait de découvrir u.i i.cj^.v., [>aié d un comi)lel déiVaîchiet coilVé d'une chéchia écarlale, lequel, apercevant Philippe Arnal, ronipail sa sieste sur lui hancdu parc pour se dresser, joindre les talons et ^saluer militairement son muitie.
C/était Dagohert, l'ancien tirailleui, ordonnance de l'inioituné capitaine Fickenshnûdt, devenu le serviteur du journaliste.
— Chez qui sers-tu aujourd'hui? demanda à son* nègre Philippe Arnal, qui, émij^ranl de palaces en garnis plus humbles, prôlait v..l..ii!ii'm on lu >ait, son valet noir à des amies.
— Beaucoup Taire courses pour Midame Delose. V en a bézell" magasins ; H modiste, li coutilière. . .
— Assez î Dagohert ; lu dois bien servir ceux à qui ton maître te coniie et ne plus t'endormir sur les bancs. Si l'on te fiche à la porte, ix)urrai-je le loger, imbécile ?
Renouvelant un salut militaire bien digne d'un extirailleur de première classe, le Bambarra éclata d'un rire l'orcené rappelant le chaut de la sirène du bateau de Londres et qui enchanta Mahmoud.
— Je veux le nègre ! Donne- le moi î
— J'y songerai, Mahmoud. Mais qu'as-tu lait de ta médaille, coquin ? Je ne vois plus que le ruban.
]oG c'est une belle l'ILLE !..
— Faut pas clier pou ça. Li donner pitit femme de chamble. Li femmes de France aussi aimer grigris.
— Soit. Dagobert ! A dix pas devant moi, précèdenous chez ta maîtresse.
— Midame Delose ?
— Evidemment.
Reprenant un vaste carton historié de sujets Pompadour, Dagobert se hâta d'obéir, et le trio prit le chemin du logis de la comédienne. Phihppe Arnal était toujours le bienvenu au foyer de ses amis et Ton a vu qu'on l'accueillait mieux encore aux jours de mélancolie. Il connaissait l'art aimable d'apaiser, d'amuser, sachant ramener à soi, épouser, adopter, faire sienne la douleur d'autrui pour extraire ensuite, de cette matière, de l'esprit ardent, étourdir de mots toujours neufs et qui n'étaient plus alors cruels que pour lui-même.
— Oh ! mon petit Arnal, s'éciia Madeline en l'accueillant, quel grand plaisir vous me faites I J'ai du chagrin, mon ami, je vois tout gris, tout vilain, tout couleur de novembre; j'ai du brouillard à l'âme, et une migraine! C'est un de vos (ils, débauché? Vous les reconnaissez donc, parfois ?
— Chut ! Je vous présente Mahmoud, élève-sultan, rds de... mais je veux le dire tout bas.
— Non!
(:'K>r INE BELLE FILLE !..
— Paôle d'honneu î
— Je devrais l'exécrer, mais il est si gentil. Bonjour, Mahmoud.
Mahmoud retira durement Sii main et, se tournant vers son protecteur :
— Pourquoi celle-là dit-elle aussi qu'elle devrait me détester?
— C'est à cause d'un enfant qu'elle a beaucoup aimé ; un enfant qui s'appelle Jacques. Crois-moi, Mahmoud. Mo.I»'litu' s.m;» tirs hoimf pour loi. Embrasse- là .
Mahmoud y consentit.
— ■ Elle sent bon, bien plus bon que maman.
— Vous l'entendez, ma chère amie? Je ne lui ai pas soufflé le compliment.
— Où qu'il est mon nègre ?
— Madeline, consentez à ce que Mahmoud s'aille distraire avec Dagobert et, si vous le voulez bien, causons ; causons de cet autre enfant, de ce Jacques tant aimé.
Quand ils furent seuls :
— Madeline, dit Philippe Arnal, Jacques est plus malheureux que vous.
— Celte lâcheté u'lm ^ms incroyable.
— Soyez plus indulgente.
— Pourquoi me trompe-t-il ?
— Il ne vous trompe pas !
— Vraiment?
— Pas la plus bénigne trahison.
— Vous n'êtes pas en verve, Philippe. Vous le défendez mal ; il faut que sa cause soit bien mauvaise.
— Elle est excellent^, au contraire.
— Je suis trahie, mon ami, trompée, et de la façon la plus humiliante. Oh ! cette Turque î
— Cette Turque, dites-vous? Il faut me pardonner cette Turque, Madeline. Le seul coupable, c'est moi. Mais le Ciel me demeure témoin de la pureté de mes intentions.
— Que voulez- vous dire ?
— A s'entendre appeler le poète riche, Jacques qui vit comme vous dans l'illusion comique, pardonnezmoi ! en était arrivé à croire ses moyens illimités... Vous me reconnaissez beaucoup de tact, petite Madeline, et je me flatte de mériter votre estime ; je tacherai de tout dire sans écorcher d'épiderme... Vous même aviez accepté, sans contrôle, l'agréable légende, car il ne vous aurait pas plu de livrer Jacques aux huissiers. Pourtant, la situation devint telle. Nous sommes, vous, Jacques et moi, des personnages beaucoup trop distingués pour répéter, après les bonnes gens que a tout renchérit ». Cependant les bonnes gens ont raison, Madeline. Les bonnes gens ont toujours raison contre les personnes distinguées. Tout augmente. Le bonheur, particulièrement, est à un prix si haut que les plus hardis désespèrent. Mais je ne veux pas voir Madeline désespérée.
u Nous ne sommes pas de ceux qui se peuvent sauver en restreignant nos besoins ; au contraire, nos hcsoiiLs croissent en proportion inverse de nos ressourcci^. <^)uc faire ?
« Une grande dame turque, férue de lettres françaises, se présentait avec des capitaux ; il ne s'agissait que de littérature ; c'était parfaitement honorable, liélas 1 pouvait-on prévoir cet acharnement do Kalidjé Son désir d'accaparer Jacques, de le réduire, de l'escamoter n'est évidemment pas niable, mais notre ami a résisté et c'est bien cruel à vous de lui marchander le profit d'une si belle défense.
— Jacques ne m'appartient plus. Je le sais sans volonté. S'il résiste encore, il est incapable de soutenir
m long siège, c'est un faible. Je l'aimais, j'étais pour lui plus qu'une maîtresse friande de plaisir. Notre imour désormais est gâché.
- Les Turcs ont passé là ; tout est ruine et leuil.
— Hélas :
— Comment, hélas 1* Prenez-vous sérieusement mes >ouifonneries ? Madeline, Jacques est désespéré, il rous aime et il souffre d'un malentendu qui, je vous m demande pardon, n'est que parfaitement ridicule, longez à cette situaliou que je m'eÛ'oice de peindre, )our vous, à ses vraies couleurs... Ah ! vous ne conlaissez guère Kalidjé. Elle est dangereuse, j'en contiens, mais non pas invincible ; pour la combattre
sachez choisir vos armes. Jacques, par ma faute, et je m'en tiendrai longtemps rigueur, est, mais il n'est | que cela, le débiteur de la princesse. Cet honnête garçon doit à la société Kalidjé and C** une bagatelle de dix ou quinze mille francs. Une misère ! Si j'écrivais un roman je gonflerais pour ne pas me perdre dans l'esprit des lecteurs, en les perdant, cette somme par trop misérable ; mais à vous, Madeline, je dois toute la vérité.
(( Je jure que Jacques se libérera par son seul travail ; ou tout au moins par son industrie. Ça nous coûtera peut-être un gentil rêveur, mais, au jour du bilan, vous retrouverez un homme célèbre, vraiment riche et puissant, adoré des foules, le public n'estimant rien tant que le sacrifice de la personnalité. La foule rugit de satisfaction quand elle a dévoré l'individu, martyre consentant,
— Mais cette Kalidjé aime Jacques î ' — Erreur profonde. Elle aime à la folie l'homme
de lettres. Sentez-vous la nuance ? Mesurez-vous l'abîme ? Cet homme d^ lettres peut n'être pas Jacques, demain.
— Ah ! mon ami, qu'avez-vous fait ? Nous étions si heureux !...
— Heureux I Heureux !... On allait vous saisir.
— Pourquoi ne m'avoir pas dit toute la vérité ?
— Gomment P Vous concevez que Jacques...
— Jacques, certes non, mais vous.
c'e- lîElXE I^IXE !.. 141
— Mon Dieu...
— Si l'un (le nous devait accepter une compromission, mieux valait que ce (M moi.
— Voulez -vous dire...
— Eh, vous savez bien ce que je veux dire.
— C'eut été, peut-être, plus naturel, au sens étroit du mot, mais, il s'y faut résigner, depuis la chute de la Monarchie, cette vieille porcelaine, disait d*Aure- Anlly, ça ne s'accepte plus volontiers.
— Oh î Jacques ! Jacques ! s'abaisser aiii>i. \(>n, vous me mentez, mon cher, il l'aime.
— Et pourtant il ne l'aime pas.
Madeline demeura longuement songeuse, le regard incapable de se reposer sur aucun objet défini. Elle prit enfin ce masque de petite fille savante, comme il y a des animaux savants, lèvres pincées, front plissé, cette mine qui l'enlaidissait lorsqu'elle pensait fortement, mais qui lui donnait assez du caractère dont manquait sa beauté.
— Ecoutez-moi, dit-elle, retrouvant sa grâce sereine dans un instant de bravoure ; si Jacques est innocent...
— Il l'est, je lejurt
— ... vous pouvez, vous devez, réparer le mal immense que vous avez fait, bénévolement. Votre situation est — vous permettez ? — au moins aussi fâcheuse, financièrement, que l'était hier celle de Jacques ?
1^2 <:'est une belle fille !.
— Le sage et. Dieu me damne, c'était aussi un Turc ! a dit : Tu salueras la Vérité lorsque cette fortune sera la tienne de la rencontrer.
— Eh bien, jugez enfin, mon bon ami, cette bohème, mal dorée, qui fausse votre talent et qui vous paralyse. Rendez-moi Jacques, le Jacques de naguère et si, pour payer mes chapeaux, il doit accepter une tutelle, que ce soit la vôtre.
— Je ne comprends pas un mot.
— Vous vous calomniez. Charité bien ordonnée...
— Vous me terrifiez.
— Vous n'êtes pas raisonnable.
— Quoi ? Sérieusement — et vous m'allez dire que c'est en amie ! — vous me conseillez, vous m'ordon- . nez, si je saisis enfin, d'épouser...
— ... la princesse, mais oui mon cher. Est-ce qu'il peut s'agir d'autre chose ? IH
Philippe Arnal hocha la tête, et, sourit à Madeline, douloureusement, puis — en homme brave — il recouvra sa franche gaîté, et dit parodiant la voix et les gestes d'un célèbre acteur :
— Ce serait dans la tradition. Oh I Lousteau ! Oh ! ancêtre vénéré ! . . .
Par ce tour d'esprit singulier qui volontiers pousse les femmes à tout terminer en affaire et, après des débats passionnés^ partant incohérents, à discuter, avec beaucoup d'intelligence méthodique les conditions de cette affaire, Madeline blottie aux creux d'une bergère
<; KsT
(louillelto, en vint à dire, posément, soulignant ses mots d'un petit geste d'autorité tranquille dont s'amusa l)eaucoup Philippe :
— Si Jac(jues consen!
— C'est bien, en etTel, a .j.u .ju< t» «^ne j. acwa.- viiniander la main de la princesse.
Madeline saisit avec fièvre les mains de Philippe.
— Si Jacques consent, c'est qu'il ne l'aime pas... alors — oh ! je dois vous paraître bien ridicule ! — ... alors, je serai si heureuse I o
— Ne pleurez pas, petite Madeline. Frère Phihppe 1' Vagabond vous le défend ! Ne pleurez plus et accordez-moi un délai ; je rétléchirai. A tout prendre, ce que vous me proposez, avec quelque défaut de préparation, il est vrai, peut fort bien apparaître, à ceux qui cultivent la fraîcheur de leur sang, une chose parfaitonient raisonnable. Ge()endant, ô ma j>etite amie, si vous connaissiez Kalidjé, superbe et haïssable !
— Vous refusez ?
— Pas encore. Mais si j'accepte, Madelin^ île m'en gardez aucune reconnaissance. Oh ! il no convient pas d'entendre que m'étant bien vendu je n'aurai nu| besoin d'autre monnaie que de piastres turques converties en louis de France. C'est d'autre chose, quelque chose de plus rare dont je veux parler.
(( Vous savez, ma chère, quel soin j'ai de mon personnage. Cela, c'est ma fortune, ma coquetterie, mon élégance de corps et d'àme, inimitable, car il n'est pas
IVt c'est une belle fille !..
si aisé d'accomplir, à l'occasion, d'élégantes infamies sans flétrir un cœur demeuré virginal ; c'est le divin bon ton, Madeline, c'est le dandysme suprême !
({ Si j'accepte, ce ne sera que par dévotion à la mémoire du grand ancêtre ; ce ne sera que par piété, par amour et respect dei la Tradition sans quoi il n'est point de morale fondée. Du moins est-ce la doctrine sur laquelle j'ai vécu. Il est vrai que j'ai mal vécu.
Ayant quitté la comédienne ^t repris Mahmoud des mains de Dagobert, Philippe Arnal entraîna le petit Turc vers un restaurant champêtre au sommet de la butte Montmartre. Chemin faisant, Mahmoud posa cette simple question à son guide :
— T'es resté longtemps avec elle ; c'est une grue ?
— Tu me fais du chagrin, Mahmoud, et tu ne dois pas...
— Bouge pas ! C'est vme grue mais elb est gentille. Tout de n^ême, ça doit être une rosse comme les autres, c'est forcé. Dis donc, on est copains tout à fait maintenant ?
— Tout à fait.
— Faut plus qu'on se quitte.
— Toi aussi, Mahmoud, Ta qaogiie ?
— Tu dis ? Laisse donc. Quand jaurai l'âge de faire valoir mes droits, on retournera chez moi ; penses-tu que ça durera toujours leur Constitution !
Ça reviendra comme du temps de papa ; alors, les femmes qui nous auront embêtés, on les refourera au harem, comme avant et comment ! Et celles qui rouspéteront, tu parles, mon pote, ce qu'on leur mettra comme marrons !
xtii
Haschatân
Lucien Sernave avait loué^pour la belle saison une coquette villa à Chatou, à cent mètres de Sainte- Agnès.
Ainsi se trouvait-il en communication permanente avec son directeur l'abbé Servant, et presque sur les terres de son protecteur l'académicien Raymond Lebigre, seigneur d'une des plus belles propriétés de l'endroit.
A ces avantages s'ajoutait encore celui de tenir Gilberte éloignée des vaines et dangereuses agitations parisiennes.
Lucien Sernave ne jouissait pas pleinement du bénéfice d'une si heureuse combinaison.
Gilberte donnait volontiers, à la villa, des dîners édifiants. Il ne lui déplaisait pas de jouer un rôle dans l'histoire de l'évolution des mœurs. Elle se décernait,
d\cc le c<»n6entenient universel, la blancliu i-.uii.iiiiv; de muse du spiritualisme. Elle lirait une religieuse vanité de ses dîners, encore que Semavé y fît assez pièlïtî figure.
Karement admis, déi^ormais, en la cbauibic de sa maîtresse à qui la foi nouvelle donnait de irO-quentcs migraines, Sernave, sevré d'amour et plus amoureux que naguère, éperdu d'extase en titubant de scmtniles, avait accoutumé de s'égarer longuement, la nuit, par les bois ou au bord de la Seine, près du pont de Chatou que le talent du peintre Maurice de VUminck a lait illustre entre les plus beaux sites, là où les favoris de l'Aventure font souvent de mauvaises rencottlres providentielles. Lucien Seniave n'en fit aucuhe. ï^s le moindre rôdeur au coin du pont, blotti contre la pierre. Pas la plus falote apparition, entre les btanches pencbées sur l'eau lunaire. Ni bon, ni mauvais auge.
Longtemps en fut-il ainsi ; au moins le temps parUtil extraordinairement long à l'ambiteux châtié ; au pauvre diable d'bomme de Dieu pour qui la foi était une liqueur trop forte.
Enfin, un soir, un peu avant minuit comme il regagnait sa \illa, il reçut la récompense d'une apparition. Une apparition double et dont fa contemplation devait le laisser un peu plus abattu.
D'avoir, au clairde lune, sous les bosquets de Chatott, tenu pour Satan l'illustre Raymond Lebigie, de l'Académie française, d'autres que Lucien Sernave eussent
tiré, en dépit d'une disgrâce que pouvait nier leui jeunesse, un plaisant enseignement. Hélas ! le jeune spiritualiste n'était pas de ceux qui doivent guérir.
Il ne sut pas dominer en s'amusant, c'est-à-dire s'amuser de ce diable en jaquette quadrillée, son col de vieux condor élégant, et officiel, étranglé d'une cravate h la Collin ; un diable poivre et sel, mais frisé sur l'occiput ; un diable couvrant sa calvitie d'un chapeau canotier ; un diable officier de la Légion d'Honneur, ganté de peau de Suède et le monocle (qu'il appelait lorgnon, comme en 1867) à l'œil droit; un diable académicien et moraliste courant le guilledou, très semblable à ce personnage du barbon, supérieur à ceux du répertoire classique, créé par les artistes lyriques qui sur les scènes frivoles enseignent aux foules l'irrespect des vieillards.
Il fallait n'y songer qu'à peine, pour rire ; Lucien Sernave prit pour sa perte le soin de réfléchir. Il s'avisa même d'observer qu'il ne s'était évidemment point écrié au hasard : Satanas ! en hébreu : Haschatân ! c'est-à-dire : l'Adversaire.
L'Adversaire ! Mais le pauvre petit spiritualiste ne devait pas aller rêver au jardin de Bérénice, bien qu'il en eût une fausse clé comme tous ceux de son âge et de sa confrérie. C'est dans la fuite qu'il chercha le salut.
Né pour être dans cette vie « un embusqué par protection », le malheur accepté lui imposa le drame de la
désertion, lui imposa de s'y hausser à l'exemple des pauvres bougres qui ne coupent à aucune corvée, à aucune garde, à aucun exercice.
Le courrier de Gilberte Marise s'en trouva grossi d'un nombre imposant de cartes postales illustrées, d'autant plus hideuses qu'elles prétendaient à un art plus parfait, et de pales télégrammes. Le texte des cartes embellies des mensonges de l'art, de paysages toujours pittoresques ou d'échantillons variés de l'humanité rustique, était d'un voyageur soucieux d'associer chacun au bénéfice de ses voyages. Les dépéclies révélaient les soucis d'une âme tendre. Mais Lucien Sernave^ toujours maladroit à serrer son style, M. Paul Souday lui en avait fait paternellement l'observation, traduisait son tourment en cet idiome qui donne tout son prix à la Petite Correspondance s'étalant à la cinquième page des quotidiens.
L'une des vignettes de carte-postale reproduisait un lac dormant, dominé de pics altiers, bordé d'une forêt de mélèzes. A gauche, se dressait, blanche bastille, un Palace au fronton paré du drapeau de la Confédération helvétique. La septième fenêtre du troisième étage apparaissait surchargée d'une croix à Tencre noire. Toutefois, il eût été téméraire d'en conclure que Lucien Sernave avait fait de ce garni sa chambre mortuaire. Il le meublait seulement de sa mélancolie.
(rilberte se persuadait aisément que son amant n'était point mort et ne préparait pas une bonne (in
quand elle lisait, dans le rectangle réservé à la correspondance : « Beau pays mélancolique que ne parviennent pas à animer les fêtes du centenaire de Jean- Jacques. Je compte pousser jusqu'à Florence. Pense k toi. Le tapage que fait la retraite aux flambeaux des dragons verts et amaranthe, des bourgeois costumés en miliciens et montant les percberons des omnibus d'hôtels, m'empêche de continuer. Lucien. »
Les cartes de Lucien devenaient en peu de temps si encombrantes qu'il fallait ou les brûler, ou prendre le parti de les classer avec méthode.
Gilberte obtint sans peine de l'académicien qu'il lui fît commander, chez un spécialiste de la rue du Bac, un épais et charmant album de collection, relié en maroquin souple, avec fers spéciaux imités du xvm" siècle et à son chiffre.
On y trouvait de rares documents. On pouvait, en le feuilletant, ce Keepsake, voyager à la suite du pérégrin mystique et sentimental en Suisse et en Ombrie. On visitait les musées célèbres; celui de Baie et celui des Offices. Une Ame latine s'y pouvait gonfler d'enthousiasme à suivre le départ des troupes milanaises pour Tripoli et le cœur se trouvait merveilleusement apaisé par de pieuses images inspirées des Fioretti.
Raymond Lebigre, riche d^autant de tac que de respect académique du document, exigeait seulement de sa maîtresse le sacrifice des dépêches.
Ce matln-ia, i ivadfiiiicien ^^ l'vt'iila en belle humeur, en dépit de certaine courbaluro.
La double explication lui fut fournie iQisqiVil so persuada ne plusrAver, en se voyant agréablement étendu aux côtés de Gi|borl<^
Il ne crut pas un in^iiuii «jne la perfection de celte fornie féminine pût accentuer le ridicule de sa décrépitude. Au contraire, il se jugea cbarmant, irrésistible en son costume de nuit de tussor paille, agrémenté de broderies peut-être roumaines, et il dédia un sourire d'orgueil au souvenir de prouesses méritant ^ ^^ '"'rite, un plus humble satisfecit.
Los yeux mi-clos, Raymond Lebigrc évoqna tous ces messieurs de l'Institut, assemblés au jour solennel de la réunion des cinq Académies ; et il songeait à ses collègues ainsi qu'un rhétoricien polisson se disant : (( Si le? copains me voyaient ! »
Le plaisir de l'Imniortel se corsait d'inoflen^ive perversité à la pensée du beau scandale dont l'univers »c délecterait, si, vraiment, ses copains le voyaient. Ses copains ! Arsène Percheveau-Lagoutte, dont les travaux prouvaient la chasteté d'Hélène ; Jean ïroquard, le poète des Berceaiu: ; le vénérable Piedouze d'Arvèche, Président de la Ligue contre le Nu au Salon ; Berlandingue, T économiste qui a écrit un livre attestant scientifiquement que lorsqu'un carreau est cassé, c'est ui[\ désastre économique universel dont soutïre même le vitrier qui remplace le carreau, car le carreau brisé
représentait une valeur précise, à jamais perdue pour la société. Avec d'abondantes notes marginales et un' barème. L'évocation d'hommes si graves, en un tel moment, fit rire l'académicien, d'un petit rire sec dont l'effelr accessoire fut de hâter le réveil de Gilberte.
Autant que son vieil amant, la jeune femme acceptait avec complaisance les hommages du jour naissant.
Elle dit :
— Il rit déjà le vilain bigre aimé 1^ Bonjour le bigre chéri ! Embrassez sa Gigi, le joli bigre !
Fille d'un sous-brigadier de sergents de Ville et d'une lavandière de la rue Croulebarbe, Gilberte n'avait reçu, enfant de l'amour et enfant de la rue, qu'une déplorable éducation.
Elle n'était capable de tenue qu'en grand apparat. Alors, sous les armes, elle devenait parfaite et l'on ne peut prévoir à quel degré de dignité elle eût pu atteindre si le grand protecteur du mouvement moderne, l'Archevêque de Loudun, ainsi que le père Chapavoine le lui avait fait espérer, eût consenti à présider ses dîners spiritualistes.
Au lit, Gilberte conservait, ou plutôt retrouvait, le charme primesautier de son adolescence hasardeuse. Elle s'obstina.
— Vilain I Tu n'es donc plus mon bigre à moi ? Des Raymonds, chéri, mais il y en a tout plein, des Raymonds ! Le Président du Conseil, c'en est un de
c'fst une belle fille !.. i5o
Ka)inond ! Tandis qu un bigre, vois-tu ciiéri, il ii\n ch a qu'un. Et ce qu'il est aimé ce bigre-là !
L'académicien pouvait-il résister? Il n'en lit rien, demandant seulement :
— Petite exquise, tu m'aimes... vraiment?
— Mais oui, grand fou !
Elle avait dit grand l'ou !
Les amants célèbres ne connurent pas de joie plus totale.
Avec le petit déjeuner. Clairette apporta le courrier.
— Il y a aussi un paquet pour Monsieur, dit la soubrette. Ça vient de la villa, M. Amédée ne savait pas trop s'il devait, mais comme c'est écrit uryent et que c'était remis depuis bier...
— C'est bon. Donnez cela.
Raymond Lebijjre déficela soigneusement le paquet. Des bonnes feuilles fleurant l'encre fraîche s'en échappèrent, jonchant d'un vol gris et blanc, comme un noI Je cailles, le satin Jonquille du couvre-pieds.
L'académicien rassembla les feuillets épars et, sur la première page, il lut : « A GenouXy poèmes par Lucien Sernave, préface de M. Raymond Lebigre, de l'Académie Française » .
L'immortel reposa les feuilles harmonieuses, se gratta le nez d'un geste regrettable mais familier, et sonna Clairette pour se faire donner son monocle.
- 1 Genoux !
ir)4 c'est une belle fille !..
Raymond Lebigre n'y songeait plus. Il avait oublié que les poètes ont cette faculté de se manifester sous de multiples apparences et que Lucien, fixant les instants de son moi en des cbants confiés aux soins de la maison Pope, à Tours, n'était point disparu tout entier; Lucien, absent, ne le surprenait-il point au lit avec Gilberte ?
Ayant médité sur ces phénomènes, non sans un peu d'amertume, Raymond Lebigre relut sa préface qu'il jugea excellente.
Même, il se promit, insouciant du danger qu'il pouvait y avoir à ordonner en personne une plus complète résuvrection du poète, d'en faire, à haute voix, la lecture à Gilberte, lorsque celle-ci aurait achevé de dépouiller sa correspondance.
A se relire, Raymond Lebigre s'attendrissait.
Ce jeune homme, vraiment, avait bien du talent. 11 en avait, incontestablement, puisque lui, Lebigre, l'attestait en soixante lignes impeccables.
Un talent si fm !^si délicat ! si mesuré ! Un talent nourri d'une émotion jamais excessive, tel qu'on le pouvait dénoncer à la bienveillance de la Compagnie, sans exaspérer la lourde verve provençale de Jean Troquard .
Pauvre petit î Qui sait — Dieu, sans doute — s'il ne sortirait pas plus grand de sa cruelle épreuve?
Ah ! que Lucien ne l'avait-il voulu ! Raymond Lebigre lui eût aisément démontré la nécessité de la
c'est une belle fii.le !.. 155
retraite, les périls d'une liaison qu'il était trop jeune pour mener de front avec la rédemption.
Il serait parti, mais fort et consolé ; bien mieux, reconnaissant !
Donc, et tout bien ,. . . . :.... .^.. .. : lail qu'un petit ingrat. Pourtant, l'homme d'âge plaignait son disciple, parce que trouvant, il en était i\ la quatorzième lecture, sa préface Irèi bien, l'académicien no pouvait s'infliger un rude démenti en niant, toulàcou)). les rares qualités prêtées à son protégé.
— C'est effrayant ce que le monde tourne ! soupira l'immortel qui affectionnait cette locution vicieuse, mais qui lui était commode ?i traduire ses plus vives surprises.
— Ce livre oublié, cij..<u.r-i-ll, à V(mx n > lie. mr» tombe vraiment du Ciel.
Et il demanda aussitôt à Gilberte:
— Y a-t-11 quelque chose du petit '?
— Oui, trois cartes et une dépêche.
— Je ne veux pas lire la dépêche. Montrez moi les cartes, s'il vous plaît.
— Lisez, le bigre de bigre.
— Gilberte!... appelez-moi Raymond.
Il y avait une carte de Fiesole, une carte de Naples ci une autre de Rome.
— Il va vile, s'pas .^
— Oui, et il ne paraît pas très fixé quant à son iti-
néraire. J'attends beaucoup de bien de son séjour à Rome.
— Il y a aussi un mot de Madeline. Elle me demande à déjeuner.
— C'est ennuyeux, je désirais précisément...
— Eh bien ? nous déjeunerons tous les trois.
— Pourtant...
— De quoi a-t-il peur, le bigre aimé ? Oh ! Oh I . . .
— Quoi encore ?
— Oh ! cette fois, bigre chéri, tu n'as plus à redouter les indiscrétions. La sottise est faite. Lis ça, mon pauvre bigre.
Gilberte lui offrait, ouvert à la bonne page, Le Sofa^ revue de haute littérature, publiée sous la direction de la princesse Kalidjé ; Jacques Albier étant secrétaire de la rédaction.
Le vieillard s'empara fébrilement du périodique. Il essuya son monocle, l'ajusta, il lut et, pour la première fois de sa vie « toute de labeur et de dignité » , pour la première fois, donc, du moins devant témoin, il jura abominablement. Mais les pieux Templiers juraient bien.
— Sacré N... de D... ! Quel est le cochon qui a écrit ça ! C'est ce petit salaud de Jacques Albier. Une gouape ! Un marlou ! Parfaitement, un marlou I Ah ! le sagouin ! la crapule I Je le coulerai, Tonnerre de D... ! Je le ferai f...tre à la porte de toutes les maisons honorables, et il n'arrivera à rien, c'est moi qui t'en
f... mon billet I Ah ! Ah ! la saloperie de petit drôle !
— Calme-toi, bigre !
— Non, Tonnerre de D... ! je ne me calmerai pas. Me calmer ! Vous me demandez de me calmer ! Mais, sacré N... de D... ! vous ne songez pas...
Gilberte perdit patience. Comme Tacadémicien, ivre de rage labourait les draps des poings et ses pieds, furieusement secoués, meutrissant à ce jeu les belles jambes do la jeune femme, celle-ci, jaillissant comme une rare fleur de la couche parfumée, s'alla réfugier au sommet des oreillers, dans un désordre digne de Frago ; la chemise baillante et retroussée en paniers fragiles sur les hanches, ses bras croisés sur ses seins orgueilleux.
De sa haute position elle clama k son tour, coHsidérant le tumultueux vieillard, crispé en boule au creux du lit :
— C'est trop ! J'en ai assez à la fin ! Vous jurez comme un cocher de fiacre, vous tapez du poing, vous m'écorchez les cuisses et vous bouleversez les draps ! Vous ne vous rendez pas compte que vous saccagez les draps ? Vous m'embêtez ! Recouchez-vous convenablement, et enlevez votre monocle, ça ne va pas avec la chemise de nuit.
L'immortel fut sensible à cette observation critique. Il obéit, puis étendit un bras chargé de sup- [)lications.
Gilberte, énervée, se méprit sur ce geste. Elle se
cabra maladroitement, fut atteinte légèrement au visage par la main étendue du vieil homme quêtant son pardon et hurla :
— Le cochon î II m'a giflée !
Et ce fut elle qui soufdetta, d'une large envolée, son partenaire héberlué.
Alors, perdant toute dignité, ces amants corrects s'empoignèrent ; ils roulèrent au milieu du lit défait, ignominieusement confondus dans une étreinte sans amour, et se battirent ainsi que des ivrogneis.
Gilberte griffait, cherchait à mordre ; Raymond Lebigre eut soudain l'avantage et se lava de tant d'outrage avec une rage appliquée. Gilberte déchira l'air de ses cris et se ressouvint, non sans agrément, de son premier amant distingué, le jeune maréchal des logis Hugon de Viilarais, lequel lui donnait des coups de cravache lorsqu'il avait perdu au poker.
Par un curieux effet de leurs déplacements successifs, au cours de la honteuse lutte, les amants, lassés, se retrouvèrent côte à côte, correctement. Lebigre à présent versait des larmes enfantines.
Gilberte, houspillée copieusement mais point trop mécontente, Gilberte, sagace en sa clémence et les nerfs apaisés, dit avec beaucoup de douceur, en caressant l'occiput de Raymond Lebigre :
— Il a du chagrin, le bigre? il a été brutal parce qu'il avait de la peine P Sa Gilberte est plus sage que lui. Sa Gilberte lui expliquera...
c'est. UNE BELLE FILLE !.. 15U
— Gilberle ! Gilberte ! mon enfant î ma chérie ! chère tête ! . . .
— Ne te frappe pas, bi^re aimé. Tout ce qui t'arrive, vois-tu, c'est des méchancetés bien connues clans la littérature ; personne n'y attache plus (l'importance.
Gilberte disait: u la littérature »>, du ton dont usent les boutiquiers pour dire : u dans notre partie ■ . Elle ajouta :
— Ce qui me fait de la peine, (;a n'est pas ta brutalité. Mais, vrai, ça n'est pas ilatteur pour moi, tu sais, bigre, que tu paraisses si vexé qu'on sache que Je suis ta maîtresse.
— Mois mon enfant, songe à ma position, à ma situation dans le monde académiqu<^ «Inns le monde politique, dans le monde catholique '. .
— Laisse-dolic, bigre à moi ; tu te vengeras en faisant raconter de pareilles histoires sur les autres. Ça ne sera pas ditîicile, mon pauvre gros. Je connais la princesse, elle est bonne fille quand on sait la prendre ; elle ne me refusera pas ce service. Elle n'aura qu'à dire à ses abonnés que c'est une série qui commence î
— En tout cas, Gilberle, je te délends...
— Ça recommence ? On va encore se battre ? J'en ai assez, tu sais ! Tu m'embêtes. Tais-toi ! Si tu bouges, je sonne Clairette et je le fais flanquer à la porte par le jardinier.
— Gilberte !... Gilberte !... ne reçois pas Madeline.
— Et pourquoi, s'il te plaît ?
— Parce que l'auteur de cet écho infâme ne peut être que Jacques Albier.
— Ça ne serait pas une assez bonne raison pour m'empêcher de recevoir Madeline qui est mon amie. Je suis ici, chez moi, mon cher ! vous Toubliez.
— Gilberte... appelle-moi bigre !
— En outre, je connais trop la délicatesse de Jacques pour le croire capable d'une action semblable.
« Si tu t'imagines qu'il est heureux, ce gosse ! C'est la priftcesse qui est responsable de tout, et je te jure bien qu'il la déteste.
« A cause de cette femme, une princesse si l'on veut, mais une femme qui sort d'un harem, après tout — tu vois que ça n'est pas grand chose ! — Jacques peut perdre Madeline, et ils s'adorent. Tu recevras Madeline que j'aime et qui est malheureuse.
— Tu crois vraiment que ce jeune homme.,.
— Tu peux me croire.
— Ah I Gilberte, si je ne t'avais pas !
Le vieillard allait étreindre sa maîtresse ; déjà celle-ci, légère, sautait à bas du lit.
— Ne te lève pas encore I modula Lebigre sur un thème pitoyable.
— Sois calme, mon bigre ; c'est assez' de bêtises comme ça pour ce matin.
liKI.LK FII.LK !.. !6l
Désirable en ses nocturnes lingeries, Gilbcrte passait les manches d'un vaste peignoir et chaussait de mignonnes sandales.
Raymond Lehigrc la contemplant, ctendii comme un mort sur le lit au pillage, donnait, émerveille, une pensée aux fantômes de sa jeunesse.
Il pensait i\ celte Cloclo cpic Jean-Paul Corvin, lo psychologue, son illustre conlVère, et lui entretenaient jadis à Irais communs, et mal.
C'était Cloclo qui avait dégrossi Corvin, petit précepteur balourd ; elle avait lait de lui un homme du monde, en trois mois. Oubliant Cloclo, Raymond Lehigre évoquait Jean-Paul Corvin, dans sa chambrette d'étudiant, (une mansarde, mais sise rue de Verneuil), vernissant au pinceau, d'une main gantée, ses trois paires de souliers de Londres. Lui, Lebigrc, bon catholique, volait, chaque dimanche, de Sainl-Etiennedu-Mont au temple de la rue de la Victoire pour y prêter, aux. Juifs et aux Romains, des coups de chapeau qu'on Unissait quelquefois par lui rendre, avec intérêts. C'était leur façon, à ces jeunes gens, d'être romantiques.
Vu salon, à sa table, Gilberte récupérait, on l'a dit, une dignité mondaine.
— Pourquoi souriez- vous, mon ami?
— Je ris même, répondit, en continuant de rire Raymond Lebigre qui pelait une poire avec un petit couteau d*or, je ris parce que je repense à ce que tu m'as si adroitement suggéré ce matin.
(( J'en connais une bien bonne, mais raide par exemple ; c'est une aventure dont fit récemment les frais mon collègue Piedouze, des Sciences Morales. Je n'ose la raconter, mais je l'enverrai à M. Albier. Sa revue, en somme, est parfaite. De la tenue, de l'éclectisme. Le Sofa!.,. C'est charmant, charmant!...
— Vous lui ferez certainement le plus grand plaisir, dit Madeline en manière de remerciement.
— Tu ne sauras jamais, mignonne, fit Gilberte, quelle peine j'ai eue à convaincre Raymond de l'innocence de Jacques. Il comprend à présent que la princesse est seule coupable ; inconsciemment, peut-être. Ces Turques, ça sort du sérail, c'est encore sauvage, ça ne sait pas !
— A qui le dis-tu, ma chérie I Ah ! Monsieur, cette fâcheuse étrangère m'a fait verser bien des larmes ! Gilberte vous contera.
— Elle m'a tout dit, et je vous plains bien sincèrement, Mademoiselle.
— Avez-vous lu, Raymond, dans le même numéro du Sofa, le poème de Lucien?
— Autre trahison, Gilberte, ce sont des vers de la mauvaise époque.
— Vous êtes sévère, observa Madeline soulignant
c'est l ne liKl.LK FILLE !.. I G J
la gatl'e avec une délicieuse impertinence ; la mauNairiC époque !... hum 1 c'est vous qui le dites.
— Pauvre petit ! soupira Gilberle.
L'académicien, désemparé, considéra les deux
jeunes femmes d'un regard étouffé d'inquiétude.
— Vous devez au moins, reprit sa maîtresse, tenir votre promesse de faire couronner A genoux.
— Impossible ! C'est la maladresse de Lucien qui a créé la fausse position dont chacun souffre. Qu'il en porte le châtiment. Je ne puis oublier et surtout je ne dois aggraver.
— Mon ami, vous avez donné votre parole, vous la tiendrez.
— Qu'en pensez-vous, Mademoiselle }
— Oh ! moi, je pense tout à fait comme Gilherte.
— Le jugement de Madeline est toujours excellent.
— Cependant...
— Couronnez-le, Raymond.
Sentant sur sa nuque le bras frais de Gilberte, Raymond Lebigre moUissait.
Madeline vint encore à l'aide de son amie.
— Couronnez-le, Monsieur I
— On ne manquera pas à dire. . .
— Laissez dire, et laissez-moi faire, interrompit Gilberte.
L'immortel était vaincu.
— Eh bien, soit, advienne que pourra.
164 c''eST lJ^'E BELLE FILLE !..
— Et \ienne qui plante ! Donne-moi ton crâne, tu es un vrai bigre.
— Ce bon Lucien, il ira loin î
— Puissiez vous dire vrai, Mademoiselle. Raymond Lebigrefut seul à goûter ce mot heureux. Quand les deux amies furent seules, Gilberte dit à
Madeleine en l'embrassant :
— Chérie, chérie ! je pressens que je vais être bien heureuse !