DEUXIEME PARTIE
Le voyage impromptu.
lies événements se précipitèrent, brutaux cl en grisaille à la fois. Comme pour faire subir h ces brillants esprits ce que les petites gens nomment des contrariétés, ils se multiplièrent, se bousculant à la faconde ces médiocres tableaux stéréoscopiques forains qui se déclanchent, trop vite au gré de l'amateur, avec un bruit de ferraille désagréable aux oreilles délicates.
Gilberte détinissait un peu trop sommairement la situation quand elle disait : ^< Tout semblait racommode et voilà Madeline et Jacques qui recommencent à se chipoter, à cause de cette maudite Turque. »
Elle-même eut bientôt d'autres soucis.
Après avoir désespéré l'union postale universelle par sa fureur épistolairc, Lucien désola par son silence sa maîtresse honoraire.
Gilberte l'avait voulu bannir de son cœur mais sans
le chasser de sa mémoire. Dès lors, elle l'aima, comme certaines créatures sont seulement capables de bien aimer, c'est-à-dire lorsque l'irréparable est accompli, quand toute chance de bonheur semble à jamais ruinée.
Pour celles-là, et surtout femmes, il n'est rien d'irréparable, et surtout elles ignorent cet ensemble confus de vagues catastrophes coïncidantes ; les unes du domaine de l'esprit, les autres matérielles, et que nous désignons de ce seul mot : l'irréparable.
De son côté, Raymond Lebigre, qui s'entendait comme pas un aux choses de l'âme, puisqu'il en vivait et qu'il en tirait de l'honneur et des honneurs, était un conscrit en matière de cœur. •
Il ne comprenait goutte au sincère et profond désespoir de cette maîtresse sanglotante, frappant d'un poing mignon ses seins remarquablement fermes, et réclamant son Lucien chéri à son bigre adoré qu'elle accablait de caresses persuasives.
Diplomatiquement, et, sans révéler qu'il était en cause, l'immortel s'enhardit jusqu'à consulter un spécialiste du sentiment, son camarade de jeunesse l'éminent Jean-Paul Gorvin, le maître psychologue, son collègue de l'Académie Française.
Jean-Paul Gorvin l'écouta avec une humiliante attention, risquant, le chef à demi tourné, un œil de face en son beau profil inattaqué. Quand l'autre eut dit, il hocha la tête et se prononça :
C EST UNE BELLE FILLE!.. Ig')
— Mon cher Lebigre, rninoin iip |)eut etro explique' que par l'amour.
(( Ce polisson de Chamfort a dit...
— Vous citez Ghamlorl, à présent ?
— Je cite (llianifort, ne vous en déplaise. C t>L un compagnon de mes vingt ans. Puis, quoi ? tout ne se trouve pas dans Saint-Augustin on chez M. de Gobineau ! Chamfort a dit : u L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnrte, a besoin de n'être composé que de lui-même ; de ne vivre et de ne subsister que par lui. » Pensée profonde î Mais c'est sans doute, de la jeune personne de Chatou qu*il s'agit ? J'ai lu le Soja. Nos jeimes gens n'ont pas toujours la vertu du respect ; ils ont, en revanche, un assez joli relief d'esprit et tout, mon cher ami, est préférableau mortel scepticisme des précédentes générations. Un mot encore : Le renseignement que vous m'avez demandé, et que vous obtenez de Chamfort, est-il à votre usage ou pour qu'en fasse son profit la dame de Chatou ? Ah ! mon cher Lebigre ! Tous mes compliments !
Jean-Paul Corvin, s'engoulTrant dans son coupé électrique, laissa tout penaud, sous la voûte mazarine Raymond Lebigre entre le concierge de l'Institut et l'agent de planton, la main au képi, roides ainsi que des cariatides.
C'était le jour que la Compagnie avait accordé un de ses prix annuels à Lucien Sernave pour son volume de vers, .4 Genoux !
18G c'est une belle fille !..
Raymond Lebigre espérait fermement payer de cette heureuse nouvelle le retour de Gilberte à plus de douceur et surtout plus de quiétude.
La route lui parut longue du quai Gonti à la villa de Chatou.
Gomme il ouvrait toutes les portes l'une après l'autre, avec un joyeux fracas, la femme de chambre, discrètement adroite, lui conseilla la modération.
— Madame repose.
Que n'eut-il cure d'un avis si judicieux !
Gilberte ne reposait pas, à dire vrai. Clairette ne l'avait affirmé que faute d'avoir à sa disposition un vocabulaire plus étendu.
Gilberte cherchait le repos et ne le trouvait pas.
Son abandon désespéré, ses frissons, ses soupirs composaient, en un tableau piquant, la plus parfaite défense et illustration de la haute neurasthénie.
Cette jeune femme douloureuse, roulée en boule sur un divan bas, alangule parmi la soie des coussins et les dentelles d'une peu chaste lingerie, concrétisait fort bien, en son désordre et malgré ce désordre, ce que les dames à harpe et à turban nommèrent des vapeurs^ nos mères, plus réalistes, la migraine, les demoiselles de 1890, le vague à l'âme et les soldats d'Afrique, le cafard.
— Gilberte ! Gilberte I cria du seuil Raymond Lebigre, en levant haut les mains, comme s'il était sous
c'est i .ne BEI. m; iiiiK !.. ls7
le feu '!*'« |)nIi.ior*i nisso^ on (\i'< piratr*; <lii Fnr-
« (jilberlc I Lucien a son prix î lu ne réponds rien ? Il a son prix, le cher enfant I...
(( Nous avons couronné A (Icmmx .' Jcau Troquard, qui lit si bien, en a lu deux poèmes. Tous ces messieurs étaient émut, émus... Gilbcrtc ! Tu no réponds rien ! Moi qui croyais...
— A quoi donc pou vez-vous croire encore, Raymond ?. .. Laissez-moi, mon ami, je souffre.
Elle ne l'appelait pas le bigre et elle demeurait indilTérente à la bonne nouvelle, fermée, roidie dans la mollesse des coussins.
Cruellement désapi>ointé, l'immorlçl enleva son monocle, comme un bronze fanatique se serait arraché sérieusement un œil, et s'apprêta à rinitler le boudoir sur le bout carré de ses soulier.-.
Puisqu'il se relirait docilement, Gilberle ne pouvait se dispenser de lui intimer Tordre de demeurer.
— Restez, Raymond, je le veux.
Lebigre fit aussitôt volte-face, heureux de n'être pas chassé, mais tremblant de redouter qu'on ne l'eût gardé que pour le joli caprice de le tourmenter un peu.
Gilberte se souleva lentement et, dans le cadre de ses bras tendus, apparut sa fine tête blonde de bête sph'itualisée, de jolie créature parfaitement heureuse et qui dépensait tant d'art pour atteindre aux miraculeux sommets de la pure souffrance.
— Vous l'avez couronné ! dit-elle... pauvre chéri î A tout hasard, Lebigre prit à son compte cette apostrophe apitoyée, bien qu'il ne fût pas éloigné de penser qu'à l'autre seul elle était dédiée. Pourtant Gilberte elle-même n'aurait pu en jurer.
Ses propos devinrent plus précis.
— Raymond, qu'est-il devenu ?... Oh ! Raymond, ses lettres, ses dépêches, par l'eflet de je ne sais quelle consolante illusion me trompaient sur mes propres sentiments. Mais ce silence me tue en me laissant mieux mesurer l'étendue du mal que nous avons fait.
{( Oh ! Raymond, Raymond, quelle faute avonsnous commise ! Le pauvre petit 1 Le pauvre petit !
Sa tête gentiment secouée retomba mollement sur les coussins et des larmes transformèrent en une misérable chose fanée le mouchoir de Valenciennes.
— Gilberte !...
— Mon petit ! Mon petit Lucien !
— Vous l'aimez toujours ^ Vous ne m'aimez pas ?
— Oh ! mon ami, vous ne me comprenez pas. Je vous aime, puisque j'ai sacrifié son bonheur à votre égoïsme, mais pourquoi ne l'aimerais-je pas, lui, pour le mal que je lui ai fait ?
a Ce n'est plus le même amour, Raymond ; ce n'est pas l'amour d'autrefois dont vous pourriez être jaloux ; c'est quelque chose d'infiniment délicat.
(( Raymond, rendez-le moi ! Retrouvez-le, que j'aie au moins la preuve qu'il n'est pas disparu pour tou-
jours et qu'il pourra vivre heureux... enlin. Vous l'avez couronné, comme jevous enpriais, c'estbien Raymond, c'est généreux, mais ce n'est pas assez.
(( Nous devons, jusqu'au bout, assurer, détendre, recréer son bonheur. Raymond, ce serait beau ! Raymond, retrouvez Lucien. Vous n'êtes pas angoissé de le savoir errant en un tel état de crise '*. désespéré ? malade ? Retrouvons-le, :hercbons-lc;relrouve-lcmoi, mon bigre aimé !...
Gilberte joignait le^ iiiaiii>. ^-u-r t >.ui [^icge.
Faute capitale.
Pour la première fois, Raymond Lebigre dépensa quelque courage. Encore qu'il lut bien résolu à reparaître avant le soir, l'immortel haussa les épaules et sortit.
Clairette trouva sa maîtresse sanglotante, ses petits pieds crevant les innocentes bedaines des coussins multicolores, cramponnée à la sonnette électrique.
Raymond Lebigre, effondré dans un fauteuil très académique, insuffisamment apaisé par un quart d'heure de marche saccadée, faisait un pressant appel au calme -Mais le désordre de ses pensées était extrême. Le bruit d'une auto foulant le sable de l'avenue et stoppant brusquement au seuil de sa villa lui déchira les nerfs et il redouta tout de cette visite inattendue.
Amédée parut bientôt.
Cette dame qui était là insistait pour être reçue à l'instant ; certainement elle s'était fait connaître ;
M""* ïhadée Sernave. M"*° Sernave. La mère de Lucien.
Lebigre pressa entre ses doigts maigres son crâne pointu et n'en put rien extraire.
— Faites entrer cette dame, dit-il d'une voix de supplicié.
M""® ïhadée Sernave n'accepta qu'avec beaucoup de froideur le fauteuil que l'immortel lui offrit avec un empressement d'hôte peu rassuré sur les fins d'une telle rencontre.
C'était une petite vieille, maigre et sèche ; son front vaste, voilé de bandeaux déjà blancs, bien qu'elle eût à peine atteint la cinquantaine. Elle était entièrement vêtue de noir ; son cou menu serré dans un col de toile tuyautée achevait de lui conférer l'austérité d'une diaconesse.
Certes, la mère de Lucien n'était point telle que Lebigre l'avait imaginée.
La femme d'un maître de forges !
Mais la dame en noir ne se dénonçait pas forcenée lectrice de romans. Interrompant d'un geste catégorique une phrase courtoise et parfaitement oiseuse débitée dans un faux sourire par l'académicien, elle dit :
— Monsieur, arrivée de Nancy hier soir, très lasse, je n'ai pas voulu, toutefois, tarder davantage à vous rendre visite. Vous seul, Monsieur, pouvez me donner des nouvelles de mon fils Lucien.
c'est une belle fui k !.. lOl
— Je suis bien aise, madame, de vous en pouvoir donner d'heureuses, répondit Lebigre, cliarmé, quand il prévoyait un orage, de trouver ce paratonnerre ; l'Académie, satisfaisant à mes intances, vient de couronner en sa séance d'aujourd'hui le beau livre de votre iils, Madame, .1 yenoux !
— Il ne s'agit pas de cela. Monsieur. Mon Iils n'a que faire de prix académiques, aumône dont il serait plus convenable de faire profiter de pauvres maîtres^ d'école. Nous sommes millionnaires, plusieurs fois.
u Où est Lucien ?
Raymond Lebigre, saisi d'un étrange malaise, d'un invincible vertige, balbutia d'une voix sans accent :
— Je ne sais pas, Madame ; en vérité, je ne sais pas...
Il étouft'ait. Il n'avait jamais pu soupçonner qu'un homme de son rang et de son caractère se pourrait trouver un jour engagé dans une telle aventure, dans une voie si funeste. Il s'identifiait assez bien à ceux qui, plantés par une basse puissance en face d'un juge d'instruction, songent, comme malgré eux, avant de répondre en langage de prévenu, à ce temps qu'ils regardaient, avec indifférence ou curiosité méchante, les coupables du commun monter dans le panier à salade ou s'acheminer simplement vers le violon entre deux sergents de ville.
On considère ces chose-là d'un bon regard tran-
quille. On se dit : Ça ne peut pas m'arriver, et puis. . . ça arrive !
— A quoi songez-vous donc, Monsieur ? Il faut me répondre.
M"° Thadée Sernave dont le visage était terrifiant de ne rien révéler des moins secrets mouvements de cette âme, se leva, inquiétante vraiment de draper de tant d'étoffes de deuil la pâleur cireuse de sa fragile personne.
L'immortel, pâlissant à son tour, trembla devant cette femme menue dont l'insoutenable regard le jugeait et le condamnait, devant cette mère désespérée et calme qui réclamait son fils.
— Monsieur, fit posément M"*® Thadée Sernave, vous retrouverez Lucien. Vous m'aiderez aie rejoindre et j'essaierai de guérir, de sauver celui que vous avez perdu.
Lebigre frisonnait d'ouïr cette voix frêle aux sonorités sifflantes, coupantes ; une de ces voix de femme vertueuse et qui font trembler les misérables pécheresses dans les cages à repentir de la charité. Cependant cette voix s'enflait d'une douleur vraie, profondément humaine.
Lebigre se devait d'esquisser une parade :
— Perdu ? Oh ! Madame, reposez-vous, je vous en supplie, vous êtes bien mal informée et...
— Ne me répondez pas en mondain, Monsieur, il faut être véridique ; rien ne peut me blesser. Je vous écoute.
c'est liNE Bhj.ij. iji 1.1. !.. 103
— Ignorez-vous donc Madame, que c'est moi qui ai rendu Lucien à la foi P que c'est moi qui...
La dame en noir répondit :
— Nous sommes protestants, Monsieur.
A ce coup, l'académicien fut rudement ébranlé. Il crut qu'il allait somber dans le gâtisme et s'en réjouit presque. Il voulut prêter h. la suite du discours une oreille attentive et dans son crâne se bousculèrent des lambeaux de la cbanson buguenotede Jeban Pataquin et des bribes d'un de ses plus fameux discours : u De la Tolérance. »
— ... Mon beau-père fut président du Consistoire et je suis une lluster, descendante de Jean liuster, brûlé à Lyon et de Martin Husler, j^endu à Prague. Je suis donc fondée à vous accuser d'avoir dépravé Lucien.
« Vous avez fait pis, Monsieur : vous avez entraîné ce malheureux, par une alVreuse perversité, dans le monde de la galanterie. Vous lui avez fait connaître une drôlesse...
— Une drôlesse ! songeait Lebigre soucieux mais pourtant pas choqué, inquiet à son compte, plutôt.
— Vous lui avez présenté une drôlesse dans le même temps qu'il se parjurait.
Pris en faute, le vieux gamin crut devoir se justifier. Il s'y prit mal :
104 c'est une belle fille f..
— Je vous proteste respectueusement, Madame, que c'est lui au conlraire, qui...
Mais il devint excessivement rouge et s'arrêta court, honteux.
— Je vous demande pardon, Madame, et vous écoute,
M""^ Sernave arrangea ses voiles, sans aucune coquetterie, comme pour leur donner plus de raideur, au contraire, et d'un doigt sec.
— On m'avait dit, à Nancy, que l'Académie accueillait des bohèmes, aujourd'hui. Je n'aurais cependant pu croire qu'elle fût un foyer de débauche. Mais il suffit.
« Egaré par vous, Lucien a souffert à cause de vous, pour un amour insensé, indigne, soit mais il a souffert, par votre faute. Le roi David, lui-même, à votre âge...
— De grâce. Madame, ne m'accablez pas !
— Vous retrouverez Lucien ! Ceux de ma race sont tenaces. Martin Huster fut torturé six jours avant d'être pendu et Jean Huster, sur le bûcher, chantait les psaumes en français. Vous ne pourrez ni m'oublier ni me désobéir.
« Vous retrouvez Lucien et me le rendrez ; j'userai de tous les moyens honorables de coercition ; gardezvous de n'y pas croire.
(( J'attendrai votre réponse chez moi, à l'Hôtel d'Augsbourg ; vous ne connaissez peut-être pas ? une
modeste maison, rue de l'Oratoire. Je suis votre servante,
— Madame. .
M*"* Thadée Sernave, glacée, droite, fantomatique sortit sans rien entendre.
Pas un muscle de son visage n'avait joué ; ses yeux bleus étaient demeurés fixes et beaux d'un mortel éclat. Elle avait jeté l'épouvante au cœur de l'acadcmicien qui tomba, anéanti, au creux du fauteuil majestueux.
Amédée le tira de sa sombre rêverie en lui annonçant la visite de M. Philippe Arnal, d'une dame étrangère et d'un petit garçon. Le journaliste^ qui depuis les derniers événements traitait l'illustre Lebigre avec une fimiiliarité protectrice assez insultante, s'était adjoint, pour forcer la retraite du vieillard, la princesse Kalidjé et l'insupportable Mahmoud.
Lebigre, impressionné par le galbe tumultueux de la Turque, oublia ce qu'il devait de rancune à la rédactrice en chef du Soja. Avec une grande économie de paroles, Philippe Arnal mit son hôte au fait du plus important.
— Mon cher et grand ami, dît-il, il faut sauver Gilberte, l'arracher sans retard à la plus funeste dépression. Sachez comprendre son souci de retrouver Lucien et surtout ne vous offensez pas.
« Ce qu'elle semble tenir pour de Tamour n'est, à
vrai dire, que la forme d'un scrupule que vous ne pouvez pas ne point partager.
(( Au nom des amis de Sernave, j'ai entrepris de le rejoindre. Je possède de très sûres indications ; plus qu'il n'en faut à un vieux routier du journalisme qui a retrouvé l'Archiduc Pierre en fuite et quelques autres qui ne m'attendaient guère. La princesse a la bonté de mettre son auto à notre disposition', une superbe limousine, un vrai meuble de famille, vaste comme une maison. Soyez du voyage. Gilberte que nous quittons est à demi guérie rien qu'en songeant à l'entreprendre.
— Acceptez 1 fit la princesse, ordonnantplus qu'elle ne priait,- en femme émancipée qui se souvenait d'avoir été esclave.
Lebigre hésitait encore. Pourtant la femme qu'il voyait, obstinément, ce n'était pas Kalidjé, cette femme qu'il jugeait, usant en pensée d'un mot de sa jeunesse, catapultueusa, mais la terrible M""^ Thadée Sernave.
Mahmoud, les poings dans ses poches, s'a^jprocha du vieux coupable et dit ces simples mots :
— Viens donc, on rigolera.
— C'est votre petit garçon, princesse ? Il est charmant, vraiment charmant.
— Madeline sera contente de moi ! songea Philippe Arnal.
Deux jours plus tard, la limousine pilotée par l'an-
cien tirailleur du capitaine Fickeinsohmidt, emportait sur la grand'route de Bretagne Raymond Lebigre, Gil- !)erte, Philippe Arnal, la princesse Kalidjé et Mahmoud, en lapin h côté du chaulîeur.
Panne d'auto.
Depuis trois jours, la princière limousine roulait sur les routes bretonnes.
La première journée n'avait été qu'une franche partie de plaisir, mais, dès le lendemain, Gilberte, Lebigre et Kalldjé témoignaient déjà d'une réelle lassitude.
Si Lebigre avait osé, il aurait volontiers abandonné la troupe ; eh oui, sans Gilberte, pour regagner prestement Paris en une honnête première, de l'O. E., laissant aux jeunes gens le soin de retrouver Lucien et au nègre Dagobert, chauffeur téméraire, celui de détraquer l'auto de Kalidjé.
Gilberte se serait mordu la langue plutôt que de mouvoir cet appât rose afin d'articuler ses regrets. Gilberte regrettait sa villa de Ghatou, son Lebigre de naguère (ce n'était plus Lebigre ce vieux jeune homme coiffé d'une casquette anglaise et guêtre de cuir blond) ; elle
regrettait son chagrin, ses migr^iines et ses rcgrcls d'hier. Car il hii apparoissait, maintenant qu'on approchait du but, que la découverte de Lucien ne lui apporterait pas toute la joie qu'elle en avait attendu. Lucien n'était plus que le maladroit qui l'avait jetée oux bras de l'immortel. L'ouvrage patient et méthodique d'un scélérat complaisant n'e\\t pas donné d'autres résultats. Quelle joie désormais aurait-elle k tromper Lebigre avec Lucien ? Bien mieux, Lucien consentirait-il ? Quant à rompre avec Tacadémicien il n'y fallait pas songer. Gilberte voulait encore prési^jer des dtners spiritualistes et, après ceux-lA, des dîners académiques.
Ses rêves enfantins étaient bien morts ; la Comédiefrançaise ne lui apparaissait plus ainsi que le lïAvre de Gloire ; son ambition i-cpassait les ponts.
Le scandale récent, œuvre de fa princesse, lui otlachait définitivement Lebigre ; bien sûr elle le tromperait, mais jamais plus avec Lucien.
Elle songeait h tout cela, les yeux noyés dans l'azur vert de son vaste voile, les coudes sur la table rustique d'une mauvaise hôtellerie des environs de Morlaix.
Si Lebigre rêvait d'évasion, le regard obstinément fixé sur la ligne plate de la voie ferrée, sur la roule se dressait devant lui l'ombre de M™* ïhadée Sernave. L'immortel imaginait alors le pire des scandales auprès de quoi le premier tfétait qu'une plaisanterie, et il courbait la tête, soumis.
Soumis à la mauvaise humeur de Gilberte, aux exigences de Philippe Arnal capitaine du voyage, aux fantaisies redoutables du chauffeur nègre à qui la vitesse, dont il était le régulateur et dont il abusait, rendait un peu de sa bonne et franche sauvagerie naturelle (cette fois c'était le galop qui ramenait le naturel), aux récriminations de la princesse toujours fondées sur l'absurde, voire aux impérieux caprices du jeune bâtard impérial.
Pour Philippe Arnal, si l'idée de fuite, d'abandon, de désertion en soi le hantait, c'était pour le compte et au profit de Lucien. Philippe comptait au nombre de ces hommes trop rares, doués d'une pudeur intellectuelle excessive, si fine et si intense qu'elle touche à l'absence de pudeur mondaine ; de tels hommes ont le courage de penser avec la simplicité, voire la grossièreté qui sied en de particulières circonstances importantes.
La fugue de Lucien lui inspirait ces simples paroles :
— Comme je le comprends !
Et il se répétait :
— Ah ! fuir! Savoir fuir !... fuir à propos !... le vrai courage n'est-il pas dans la fuite ?
Tandis qu'il méditait, à l'écart, Raymond Lebigre vint le^rejoindre. L'académicien, tourmenté du même tourment, commença d'entretenir le journaliste de religion et de la Religion. Philippe Arnal souriait. Ray-
mond Lebigre ne pouvait rimiter. A une question trop précise, Philippe Arnal répondit :
— Il n'est pas contestable, mon cher immortel, que l'Eglise peut me compter, serviteur suspect, parmi ses meilleurs chevaliers ; mais peut-être n'est-ce qu'à cause du mépris en quoi je tiens les vulgarités de la libre-pensée. Seulement...
— Seulement ?
— N'oubliez pas que je suis hérésiarque de nature. Au point où en sont les choses, j'en arrive à me poser cette question : Vaudrait-il pas mieux relever toutes les églises chancelantes, jusqu'à la plus humble, du plus pauvre village, et les laisser ouvertes, livrées à chacun, sans prêtre ? Ghacim s'arrangerait avec Dieu, à sa façon. On ne toucherait pas à Rome et des princes ecclésiastiques parcoureraient les provinces, bénissant de ci, de là, soutenant le culte confus de quelque fugitive majesté.
— Oh ! Oh !
— Ainsi la foi serait- elle exonérée du cléricalisme qui lui fit tort. . . et croyez-vous vraiment que Dieu serait floué ?
— Vous voulez donc retourner au paganisme, à je ne sais quel oiphéïsme, à la barbarie ?
— Quel catholique est sûr de l'excellence de sa religion ? Etes-vous si certain de la vôtre ? Chacun l'acc ommode à sa guise. Je parie que vous ignorez le Catéchisme que j'admire à l'égal du Manuel des Caporaux
et de l'Histoire Naturelle de Buffon. La discipline faisant la force principale des armées... La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite... Je crois en Dieu le père tout puissant, en son fils unique Jésus- Christ. . . Toute vertu est dans la langue !
« Pour ce qui est des femmes, la plus dévote introduit dans ses exercices spirituels une telle fantaisie qu'elle est bonne pour le bûcher.
— Vous êtes déiste ? C'est du romantisme, et du pire.
— Je suis catholique. Mon catholicisme réduit suffirait à absorber les faux cultes.
— Vous me troublez, Arnal ; vous n'ébranlez pas mon orthodoxie, mais vous me troublez, je l'avoue.
Soudain l'académicien l'arrêta, fixé par la puissance d'une idée et, saisissant le bras du journaliste il l'interrogea, sincèrement alarmé :
— Et le Pape ?
— Je vous l'ai dit : Ne touchons pas à Rome et faisons des Papes, mon cher maître et vénéré ami ; faisons toujours des Papes, en évitant le plus longtemps possible de faire un Pape juif.
— Oh ! Oh 1
— Cela viendra, mon cher Lebigre, cela viendra ! Je ne vous dis pas que nous verrons cela, mais cela se fera, n'en doutez pas.
Suffoqué, l'académicien ne retrouvait pa'î la force de se remettre en marche. Il regardait Arnal d'un air
hébété, en s'appuyant des deux mains sur sa canne tel un cantonnier fatigué pesant sur le manche de sa pioche.
Complètement mystifié par A.rnal, Lebigre en vint à soupirer :
— Après tout, là est peul-êtro le sninl de l'Eglise romaine, ces gens là sont si forts
11 se tut un moment, ricana et dit :
— Allons, vous avez beau vous prétendre parfois républicain et malgré ce qu'il y a de gravé sur votre très belle canne, vous êtes aussi réactionnaire que moi. Nous représentons le passé, mon cher !
— Je représente le passé comme le peut à peu près représenter un billet prolesté. Mais ne trouvez-vous pas que nous nous inquiétons beaucoup trop de problèmes sans solution, ou plutôt que nous sommes incapables d'aboutir à quelque solution, hormis la solution de continuité ?
Sur la route, des terrassiers du chemin de fer, en grève, l'églantine rouge au bourgeron sortaient en cortège d'un débit. Ils reprenaient en chœur le refrain de la chanson dont épouvantait Lebigre un colosse aveyronnais tout habillé de gros velours miroitant au soleil :
Allons, debout ! les Trimardeurs !
Tous les hommes, enfin, veulent P inde'pendance ;
Supprimons donc nos exploiteurs,
Afin d''avoir le droit de vivre dans l'aisance.
— Quoi ? pas un gendarme?... Et on les laisse chanter de pareilles...
Lebigre n'était pas méchant. Il eût vu pourtant charger et boucler ces a bons bougres » avec satisfaction. 11 dit :
— Alors, il n'y a plus rien ?
Philippe Arnal, montrant les grévistes chanteurs, répondit :
— 11 y a ça !
L'académicien hocha la tête, puis la baissa :
— Mais... est-ce qu'ils croient, eux ?
— Ils croient !
Allons, debout les Trimardeurs !
— C'est une chanson de iSg/j, une année terrible, mon bon maître ! C'est une chanson du Père La Purge, un gars normand, garçon maçon de son état, qui ne comprenait pas tout à fait la gaudriole à la façon de Béranger. Il s'était peint dans un couplet assez gaillard :
Je suis le vieux Père Lapurge.
Pharmacien de l'humanité...
— Cela vous fait rire ? s'étonna tristement Lebigre. Rentrant au gîte, ils y trouvèrent Gilberte courroucée :
— J'entends ne pas demeurer une heure de plus dans cette infâme auberge où l'on manque de tout.
— Oui, pai luub , i.uiis 1 iiin>».o3iiJic |>uui ijin. iiKjità quittions ce trou avant une heure, dit Kalidjé survenant et qui s'associait au désir de Gilberte.
— Hé, Princesse, votre chaulTeur...
— Je vous en supplie, cher ami, je suis si lasse ! La lassitude de la princesse Kalidjé n'avait rien que
de physique. Philippe en était enchanté car, dès le départ, il l'escomptait.
La fatigue corporelle brisait chaque jour cette nature, cette Ame et ce corps brusquement élevés des piofondeurs de la servitude impériales aux hauteurs d'une tyrannie trouvant à s'exercer sur la plus anarchiquo des sociétés.
Le journaliste considérait, en se réjouissant, cette défaite quotidienne de la princesse ainsi qu'une victoire personnelle ; cela correspondait à ses plans. 11 lui fallait prolonger le voyage assez pour devenir l'associé indispensable à Kalidjé vaincue. Alors, il serait aisément le maître, son maître à jamais, assurant la paix du plus charmant des faux- ménages parisiens et satisfaisant, religieusement, à sa propre destinée. 11 égalerait l'ancctre et s'emploierait en artiste à le surpasser, puisque Lousteau n'avait pas su garder M""* de la Baudraye. Mais nous avons studieusement cheminé depuis ces jours anciens.
Ah 1 si Lousteau avait pu jouer de l'automobile !
Le petit déjeuner dépêché et Gilberte n'épargnant pas à sa nouvelle amie le spectacle de sa méchante
humeur, la princesse Kalidjé trompait Tennui de l'attente en écrivant des cartes postales à Jacques Albier, de qui dépendait désormais la destinée du Sofa, à Madeline, afin d'éteindre sa jalousie (médiocre et trop naïf calcul), enfm au fidèle Omar Pacha.
Pendant ce temps, Philippe poussait jusqu'à la poste. Il s'y faisait téléphoner de Paris k texte du dernier numéro de YOméga. Mal à l'aise dans l'étroite cabine, il y était heureux pour d'autres causes et il lui semblait humer dans ces mots envolés de si loin la bonne odeur de l'encre fraîche, auprès de quoi n'était rien pour lui l'arôme des routes dans la douceur du jour nouveau.
Le journaliste avait savamment préparé l'expédition. Une enquête habilement menée, sous sa direction, par un des plus adroits reporters de M Oméga, lui avait révélé la retraite de Lucien Sernave. Sa sagesse lui dictait de feindre ; aussi prétendait-il, sans éveiller le plus faible soupçon, n'être que sur une bonne piste et devoir poursuivre ses investigations.
Son devoir professionnel accompli, car, à dislance, le chroniqueur servait encore son journal, Philippe regagna l'auberge. Celui fut une joie parfaite, de qualité assurément perverse, la joie d'un cœur jadis tendre et trop longtemps sevré d'amour, que le spectacle offert par ces deux jeunes femmes, Gilberte et Kalidjé, l'Europe et l'Asie, abattues, crispées, luttant désespérément contre la fatigue vulgaire et, sans toutefois con-
r'vcr l'VTT n iri I r Kii I 1- ' 207
sentir, fût-ce sccioicuioni, a rciuiintimi' en cela un châtiment infligé ; démêlant seulement, et peu à peu, humiliées, toute l'absurdité de l'entreprise à laquelle elles participaient sans bénéfice.
Kalidjo, particulièrement excédée, attendait sans patience le retour de Philippe Arnal, résolue à chercher quelque apaisement à son état en l'accablant de reproches improvisés, mais, rapcrccvanl, elle se montra sincèrement heureuse de n'être plus seule, de se sou mettre raisonnablement, et presque avec humilité, au guide indispensable.
Un certain sourire, marqué de douloureuse confiance, n'échappa pas à Philippe content de triompher.
La Turque se laissait apprivoiser ; demain elle courberait tout à fait la tête.
Ce n'était plus qu'une femme sensuelle perdue dans cette campagne qu'elle délestait et suppliant qu'on ne l'y abandonnât point.
Et Philippe songeait qu'elle est bien justifiée cette haine des belles personnes artificielles pour la saine et plantureuse nature. Malheur aux coquettes assez peu sincères ou assez imprudentes pour flirter avec l'idéal rustique ! La nature gagne toujours à ce jeu ; la nature les soumet et, lorsqu'elle les a soumises, les livre. Il s'en suit de grands étonnements allant rarement sans de plus grands chagrins. Toutefois il est des tempérament exceptionnels.
En dépit des soins minutieux à quoi nulle incommo-
dite ne les pouvait faire renoncer, Gilberte et Kalidjé, -vêtues et parées, bichonnées, pomponnées aussi bien qu'au départ, n'étaient pourtant plus les mêmes créatures de luxe. Le rose factice de leurs joues, le rouge gras de leurs lèvres s'atténuaient, s'estompaient, paraissaient — par un inexplicable miracle — aussi naturels que le rose et le rouge des joues et des lèvres de la fraîche vachère qui passait sur la route menant ses betes à la pâture.
Considérant la princesse, en juge qui n'omet point de se juger soi-même, et la trouvant d'une inattendue modestie, mais d'une modestie qu'il n'était pas assez fou, ni assez vain pour estimer définitive, Pilippe pensa :
— Gomme elle sera gentille quand elle aura brûlé ses livres I
Il s'empressa d'ajouter mentalement î
— Soit I II n'en estpas moins vrai que les conditions présentes exigent qu'elle prolonge son intoxication livresque jusqu'à nouvel ordre, qu'elle s'y abandonne plus que jamais avec une fièvre et avec une foi que je me charge d'entretenir, si j'ai vraiment dans les veines ce sang dont j'ai l'orgueil.
Ces dames le hélèrent par de petits cris élégants et gentils.
— Philippe, mon cher ami, que devenez-vous ? Nous sommes abandonnées.
— C'est vrai, où donc est passé cette andouiile de
T.ehigre? (it Gilberte qui loin du décor académique s'exprimait avec une franchise colorée.
Philippe, non peut-être sans quelque vaniteuse témérité, crut pouvoir accorder, d'une façon tangible, un pou de pitié aux pauvres femmes malmenées par les trop purs effluves. Il les lesta de bon espoir :
— J'ai reçu ce matin, ainsi que j'y comptais, d'importantes nouvelles. Nous ne faisions pas fausse roule.
Sur ces mots survint Lebigre, la face illuminée d'allégresse idyllique.
— Bravo! Bravo !
Il sautillait, tenant délicatement entre ses doigts un [)ied de reine-des-près.
— Jetez immédiatement cette ordure, asseyez-vous et écoutez ! lui ordonna rudement Gilberte.
— Voici, reprit Philippe Mes calculs étaient justes et je sais où se trouve Lucien.
— Mon cher Arnal...
— Mais taisez-vous, bigre, vous êtes assommant î
— Sur les conseils de l'abbé Servant, son confesseur et vicaire de Sainte-Agnès de Ghatou, votre paroisse, Lucien s'est retiré, à son retour d'Italie, dans une ferme des environs de Kosporden. Cette ferme est la propriété d'un certain Désiré Lehire, cultivateur, lequel n'est autre que le Père Séraphin, honnête Franciscain qui, jusqu'à ce beau jour, n'avait que peu fait parler de lui. C'est à peine si les journaux catholiques
locaux mentionnèrent victorieusement ce religieux lorsque, l'armée française donnant l'assaut à son couvent, frère Séraphin fit à M. le Commissaire central ce que, dit la vieille chanson, fit au Grand Prévôt notre ami Pierrot au minuit de ses noces.
« Non seulement expulsé de sa cellule, mais encore condamné à quinze jours de prison, le Père Séraphin, n'ayant pas assez de relations dignes de ce nom, incapable d'attirer les belles et importantes pécheresses à son confessionnal, désert comme l'étude d'un avocat sans cause, car il est de l'espèce rude et d'ailleurs à demi perdue des moines houspillant leurs pénitentes, n'étant pas de vos amis, mon cher Lebigre, le Père Séraphin ne devint point à Finstardu Père Ghapavoine, conférencier pour Gercles et Gasinos ; on ne l'affiche pas à Deauville entre Mayol et Ghaliapine.
Le Père Séraphin acheta une ferme en son pays natal; il ne la paya pas cher. Il y vit de la vie conventuelle qui est une bonne vie, fort enviable, et accueille volontiers ceux qui souhaitent se retirer à l'abri de ses pigeonniers et de ses granges, aussi éloignés du monde qu'en la plus morne des Trappes.
« C'est, dit-on, un homme heureux à sa manière, fort habile a tourner la loi. Lucien est son hôte, très humble, m'a-t-on rapporté. Près du Père, notre ami se livre à la douceur des travaux champêtres, sert la messe en habit de jardinier peu galant, de la paille dans les sabots et les bretelles flottant sur les hanches
en guise d'étole. Il vit content à la pensée qu'il mourra sur une litière, dans une étable, ainsi que Dieu naquit.
— Taisez vous ! cna iuiherle se voilant la face.
— Pourquoi? demanda simplement Pilippe.
— Continuez, ordonna Kalidjé.
— Continuez, fit Lebigre en écho.
Cilberle le foudroya du regard et lui lança un coup (l'ombrelle sur les libias.
— Nous sommes, poursuivit l'orateur, revus et iisidérablementaugmentés, les rois mages en marche I s la nouvelle Bethléem ; il ne nous manque pas
même le nègre. Puisque nous uicntionnons ce nègre, ajouta Philippe en tirant sa montre, j'imagine qu'au travail depuis l'aube il aura bientôt terminé ses inquiétants essais de mécanique ; j'entends qu'il sera enfin parvenu à remettre l'auto d'aplomb ou bien à l'a tout jamais disloquer. Nous repartirons donc, par l'un ou l'autre moyen, le notre propre ou celui d'autrui, si vous y consentez, mesdames. J'attends que vous m'en exprimassiez l'ordre. Avant le coucher du soleil, nous aurons retrouvé Lucien. J'ajoute que s'il est nécessaire, nous l'eulèverons. Ce sera tout à fait romantique.
— Mon cher Arnal, fit Lebigre vous êtes un homme précieux.
— Oh I évidemment, dit Gilberte, enlaidie par le mépris, ce n'est pas vous, mon pauvre bigre, qui eussiez trouvé ça tout seul.
Et elle dit encore comme pour elle-même, mais à voix haute et languissante :
— Lucien ! Lucien ! Oh, le retrouver!... le revoir !... comme cela!...
C'est à voix basse, au contraire, que la princesse crut devoir féliciter le journaliste.
Philippe se levait pour aller donner à son nègre Tordre du départ, Lebigre le suivit.
— Vous êtes bon psychologue. Je m'étais longtemps mépris sur les qualités des hommes de votre profession ; la pratique du métier vous donne une sûreté de jugement qui vaut souvent mieux que le fruit de nos méditations par trop de librairie. Eh bien, sauriezvous m'expliquer l'âme de Gilberte?... Cette nuit... hier enfin, la capricieuse petite fille me confessait qu'elle s'était délivrée du souvenir de Lucien ; elle ajoutait que ma bonté pour elle, — je dis ma bonté, mon âge ne me permet que d'espérer en elle — l'avait définitivement conquise, que je pouvais, sans plus rien redouter, poursuivre la recherche du fugitif; recherche qui est pour moi désormais le premier des devoirs. Or, voici qu'au récit que vous nous faites de la vie nouvelle du petit, elle s'écrie : Lucien I Lucien î en des transports qui ne peuvent laisser de doutes sur ses sentiments. Pourtant, hier, elle était sincère ; à mon âge oii est assez souvent trompé, bafoué, pour ne pas se méprendre sur la sincérité de certains accents. Elle était sincère hier comme elle l'est ce matin,
hélas I Comment expliquerez-vous ce double état d'âme?
Philippe caressa son collier de (ine barbe pour dissimuler qu'il souriait et répondit :
— Vous me faites l'honneur d'égaler mon empirisme à votre dogmatisme. . .
— Je suis tenté de le sittir[- plus haut, i.l m.ii:, m'étonnez souvent.
— Donc, vous n'attendrez pas de moi une de ces réponses convenues qui font si bien sur les albums et je ne citerai personne.
« Je redoute, néanmoins, que la simplicité de ma réponse ne vous puisse satisfaire.
— Détrompez-vous et parlez franc, mon cher.
— Fort bien. Aux variations de Gilberle je démêle une seule cause...
— i^t c'est '}
— Le grand air.
— Le grand air?
— Sachez en profiter.
— Diable ! Mais encore.
— Puisque j'ai cethoimeur de vous intéresser, continuez à m'observcr. Eh bien, Dagobert, sommesnous prêts ?
Le nègre qui contemplait sa voiture avec une salisfaction évidente, se retourna et dit :
— Si tu veux partir, (.a peut tout di suite, Missié. Roulé toujou, mécalique tout à fait bon.
— Où est Malimoiul ?
— Missié Mahmoud ? L'en y' a pas vu.
La recherche du jeune drôle exigea un temps considérable et mit en émoi toute la maisonnée. Mais les filles d'auberge prenaient moins de peine que ces personnes de Paris ; elle préféraient, gloussant d'aise, s'occuper à juger, selon les lois d'une esthétique primitive, l'accoutrement galant de Gilberte et de Kalidjé enfonçant héroïquement dans une paille douteuse leurs fines bottes fauves d'ovi jaillissaient le galbe de leurs jambes revêtues de bas jonquille et de bas vieil or.
Enfin Mahmoud fut retrouvé.
— îl a chû 1 constata sobrement Tune des servantes.
Hélas ! c'est dans l'auge aux porcs qu'il avait chû. ^ .
Il fallut le remettre en état avant même de songer à le gifler. Mais ni Kalidjé, ni Gilberte, ni Lebigre ne purent s'expliquer la trouble gaieté de Philippe Arnal qui riait, riait (à la manière d'un désespéré se jouant un bon tour avant de se pendre), riait à cette pensée que sonbàton de vieillesse seraitunjourcejeune voyou turc, fils d'un Sultan fou et de cette Odalisque en robe de Paris retroussée jusqu'aux hanches : cette Houri de Lettres qui porterait son nom, cette Sapho de la Seine et du Bosphore crachant cent injures orientales mélangées à de l'argot.
c'est
Il riait toujours et le couple Lebigro lui lit pitié, et il riait encore en songeant qu'aller surprendre — et en semblable compagnie - Lucien Scrnave clans sa retraite était à tout considérer une mauvaise action.
Son bleu.
Le fidèle Georges introduisant Omar Pacha dans l'appartement de son maître, allait annoncer superbement le gentilhomme ottoman lorsque celui-ci, d'un geste débonnaire, lui intima Tordre de n'en rien faire et dit :
— Inutile de m'annoncer, mon ami, tu ne saurais le faire sans gaffer. Il m'est extrêmement pénible de devenir M. Omar et je ne te permets pas de me donner de l'Excellence. Si ton maître est occupé, va jusqu'à lui et lui murmure : C'est le Paclia.
— Oh ! Monsieur sera bien aise de recevoir Monsieur. Je peux bien le dire, il n'est pas bon que Monsieur d^emeure seul. La solitude ne vaut rien à Monsieur.
Georges ne se trompait jamais en tel cas, bon arbitre des sautes d'humeur de son jeune maître.
En jaquette d'après-midi, cravaté de moire noire
coupée d'une seule rayure en deux tons empruntés à la palette d'un très haidi peintre moderne, toujours flanqué de Julien Sorel et de la Princesse de Clèves ronronnant dans un bain de soleil sur le lapis d'Ispahan, Jacques écrivait des vers, des vers réguliers et mélancoliques, de beaux vers de migraine aux rimes lancinantes, des vers d'une inspiration première très pure et peu à peu, d'image en image, tourmentés jusqu'à la bizarrerie, des vers coucbés par un lin roseau sur du papier soyeux enluminé de dragons rouges et verts tourmentant des poissons ailés noir et or, le dernier présent de Madeline. Verlaine se contentait du papier quadrillé des brasseries, mais il n'est pas absurde d'imaginer qu'il eut envié lo papier cbinois du confrère élégant.
Jacques soulîrait de cette tristesse particulière qui n'interdit pas Tes jeux de l'esprit.
— Omar Pacba, je vous salue liuiï* lois.
— Inutile, mon cber, faites comme cli< / vou-, je suis votre hôte. Vous travaillez? Bon signe.
— Hum ! Des chants désespérés.
— Ce sont les plus beaux. Dites-moi, Jacques; la chasse au spiritual iste donne- t-elle quelque chose ? Vous devez avoir des lettres de la princesse. Je suis sans nouvelle. C'est très embêtant. J'ai reçu, hier, une note comminatoire du Grand-Vizir et je no sais comment rédiger mon rapport hebdomadaire. Vous n'ignorez pas que je suis astreint à tenir mon gouver-
nemcnt au fait des gestes de la princesse ; notre Kalidjé a tant d'extravagances sur la conscience! Pourtant, j'ai confiance et j'imagine être bientôt libéré de ma mission par trop extraordinaire.
— J'ai reçu un télégramme de Lebigre, ce matin. Les voyageurs ne seront pas à Paris avant quinze jours^
— Fichtre ! Quelle panne! Ce nègre m'apparaissait, en effet, un chauffeur détestable.
— Eh ! ce n'est pas l'auto qui est en panne, mais Lucien qui ne se trouve pas en ce moment à la ferme du père Séraphin. Arnal s'est adjoint un jeune reporter de VOmega, très débrouillard, qui piste noire mystique. Lucien accomplit une pieuse mission pcfur le compte du Père. Il sera de retour avant deux semaines.
— Fameuse nouvelle, hein?... Comment. Ça ne vous réjouit pas ?. . .
— Sacré farceur ! Vous ne voulez pas me faire croire que vous regrettez Kalidjé?
— Peut-être.
— Pas possible !... Alors, votre maîtresse... votre maîtresse était vraiment fondée à soutenir
— Ne cherchez pas, mon cher. C'est un peu moins simple,
Omar Pacha s'enquit de l'heure à la dérobée.
— Vous êtes pressé ?
— Je ne vous le cacherai point. Pourtant, je suis
fort curieux de connaître par quoi vous afflige l'absence prolongée de la princesse.
— Puisque vous ne disposez que de peu de temps, je serai bref. Aussi bien n'est-ce pas une folâtre bistoire. Vous n'ignorez rien du douloureux malentendu qui me sépare de Madeline. J'avais, en vrai novice, cru que la retraite de Kalidjé aurait pour effet premier d'éteindre l'absurde jalousie de Madeline. Mon {)auvre ami, nous ne saurons jamais rien de l'âme des femmes.
— L'homme est un apprenti.
— Le départ de Kalidjé semble avoir exaspéré cette jalousie qu'il fallait vaincre. En meurtrissant notre amour la pauvre petite commet surtout un péché d'orgueil ; tenant la princesse pour rivale, elle ne daigne pas profiler de l'absence de cette rivale. Comprenez-vous ?
— Pas du tout ' • trop français, môme pour un Turc parisien.
— Eh bien, entendez alors ceci qu'ajoute Madeline, à savoir que les preuves d'amour que je lui donne ne peuvent, en l'absence de la princesse, être des gages de fidélité. Ce serait logique si j'étais l'amant de Kalidjé, mais puisque je ne le suis point ?
— Je comprends mieux. Bref, Madeline Delrose exige une rupture qui la satisfasse et vous ne pouvez rompre n'étant pas lié. Il vous reste au moins la ressource d'offrir, puisque vous êtes secrétaire de quelque chose, votre démission. Gela me semble très simple.
C'est même, si je ne m'abuse, une trouvaille capable de rajeunir votre théâtre des boulevards. L'amant luimême (le vrai amant, non pas un Jacques Albier étourdi et charmant) ne dira plus : « Adieu, tout est fini entre nous ! y> mais: a Madame, veuillez accepter ma démission ! » Ce serait tellement plus sincère et si moderne ! Les gazettes mondaines imprimeraient : (( M. le Vicomte Guy de G. vient d'offrir sa démission à la baronne Eva de J. qui l'a acceptée. On prévoit qu'un nouveau cabinet sera constitué d'ici peu. » Qu'en pensez-vous, homme de lettres ?
— Je pense que votre belle humeur est sans pouvoir sur mon chagrin.
— Ouais ! Pourquoi n'offrez-vous pas votre démission ?
— Mais, saperlipopette, je dois trente mille francs au Sofa... parlons franc, à la princesse! Juste châtiment. Qu'il serve d'exemple aux honnêtes gens égarés croyant que l'individu réhabilite la fonction, tenant leur pauvre honnêteté, qui n'est qu'une somme de valeurs relatives, pour je ne sais quel infaillible talisman.
— Diable ! Diable !... Gomment persuader la jalouse obstinée ?
Omar Pacha consulta sa montre avec effroi.
— Trois heures. Je dois vous quitter.
Il battit le bord de son chapeau de ses gants et
dit:
— Financièrement... vous êtes... tout à fait entre nous... très, très embêté ?... Est-ce que
— Rassurez-vous, j'aviserai, je vous remercie.
— Pardonnez-moi, mon cher, c'est moi qui... au contraire... Dispose/-v""< '!.> vlr^irt^citHi louis?
— Non.
— Pauvre Jacques ! Vous en êtes là ?
— Ne vous affligez pas h ce point. Tout s'arrange ! a (lit un maître. Croyez que j'aurais eu du plaisir à vous obliger.
— Dix louis ?
— Mon bon ami, vous êtes plus à plaindre que moi.
— Quelle erreur ! Moi, j'ai riialnlude. D'ailleurs, j'attends des fonds secrets.
— Voici les dix louis
— Merci I Ça vous semble une somme ridicule...
— Il n'y a pas de somme ridicule.
— Gomme Vava vous comprendrait 1
— Vava ?
— Oui, ma petite amie, je l'adore, depuis samedi. Valentine Souris, du Brin de Muguet, ce concert si parisien de la rue de l'Echiquier. Ah ! si vous l'entendiez chanter la Petite fille dans le coin et le Joujou en carton ! Seize ans I Gentille ! mal élevée, nature ! Venez un soir l'entendre, avec moi, ça vous distraira. Elle n'est pas compliquée celle-là, et elle ignore ce qu'elle vaut. Elle débite, moi je liquide. Encore
merci, Jacques, et à bientôt ; comptez sur moi et les fonds secrets.
Méchant par excès d'ennui, de chagrin, Jacques houspilla Julien Sorel et M'"'' de Clèves. Il foula fiévreusement le sol douillet de son cabinet de travail, puis, s'arrêtant devant le chiffonnier, en fit jouer les tiroirs.
Hélas ! les dossiers Proverbes, Rondeaux, Elégies, étaient presque désespérément plats, si légers ! mais qu'ils étaient lourds les dossiers Billets renouvelés, Echéances, Protêts^ Impayés, Modiste de Madeline, tapissier de Madeline !
Jacques referma les tiroirs nerveusement, sonna et se fit donner son chapeau, sa canne, ses gants.
Il sortit sans but avoué, mais ne se dissimulant pas tout à fait qu'il favoriserait la rencontre de Madeline, résolu toutefois à ne la chercher ni chez elle, ni au théâtre.
Jacques souffrant sincèrement, blessé d'amour, en arrivait à douter de la sincérité de ses sentiments.
La passion le déchirait mais ne faisait pas de lui une créature de choix, une superbe victime, parce qu'il s'efforçait trop aux raisonnements corrects. Val mont devenu sincère appliquerait à sa passion la mesure du libertinage. Jacques ne se pouvait défendre d'ordonner tout élan selon la pratique des affaires.
Une douce journée faisait prévoir la saison clémente, heureuse, et Jacques songeait à cet ennui nou-
veau de passer l'été à Paris, le petit théâtre de luxe sur lequel se produisait Madeline ne fermant pas ses portes.
Sans gouverner sa marche, Jacques se rendit tout droit en un thé où la jeune femme aimait à goûter après une hissante répétition.
Dès le seuil, il la vit piqui«nl (ip* .^'f»^ niv .].'].« pointe d'un trident de vermeil.
La gourmande était parfaite de grâce savante et de charme conscient en l'auréole de ses cheveux hlonds apprêtés, sous un chapeau haroque et gentil comme un moulin de hollande, soiipl^ en ^a lr»il*^tle évoquant un Grévin rajeuni.
Jacques la vit, souffrit et la désira violemment.
Près d'elle, attentif, se tenait un personnage élégant et blême, invraisemblablement blond, jeune mais sans âge précis, rasé, monorlo à l'iril et affliiré d'un long nez livide.
Madeline apercevant Jacques dans la glace, comme elle portait un baba à ses lèvres, vint à lui souriante, la voilette relevée en turban au-dessus de ses beaux veux ; accoutrement qui ne va pas sans donner quelque dureté lassée au plus tendre visage.
— Bonjour, Jacques.
Il ne lui baisa pas la main. Il dit, haletant, avec la rudesse maladroite des amants du commun, les commis sentimentaux qui tuent après avoir chanté tant de chansonnettes :
— Qui est cet homme ?
— Un de mes amis, un étranger, M. Ignace de Roskeln.
— C'est ton amant?
— Jacques ! de quelle voix me parles-tu ! Prends garde
— Madeline...
— Sois sage, sage comme lui. Je le traite mal, il n'a rien, il est content,
— Mais pourquoi...
— La princesse est-elle de retour ? Pas encore ? Tu vois bien. Ne t^alarme pas. Je ne puis sortir seule, c'est tout simple; ce compagnon est d'une discrétion de comédie, je t'assure. Mais je serai si heureuse de le renvoyer lorsque tu me reviendras...
■ — Tu es folle ! Quant à cet homme...
— Ya-t-en, Jacques. Tu n'es pas sage. Tu t'étonnes de ma jalousie fondée sur des faits et voici qu'à ton tour tu te cabres pour une apparence. Va, mon Jacquot, va, je t'aime bien et je te plains, mais j'ai confiance encore ; va.
Jacques, hébété, vit tournoyer, comme les verroteries chatoyantes d'un kaléidoscope, les mosaïques du tea-room. Il vit Madeline lui sourire ainsi qu'à un étranger courtois et tourner les talons en mordant son baba, tandis que M. Ignace de Roskeln faisait en avant deux pas militaires, signe chez lui du plus^vif empressement.
Jacques se serait battu au sabre sans quartier avec le plus fieffé bretteur, mais il sentit un atroce picotement i\ la gorge et pointer h ses yeux deux perles humides et tièdes. Il allait pleurer. IMeurer devant Madeline, devant M. Ignace de Roskeln, devant toutes ces belles dames parfumées qui buvaient des liqueurs d'or en croquant des friandises. Il eut peur, alors, et battit en retraite, bouleversé, le cœur rompu, l'esprit chaviré, avec cependant beaucoup d'aisance, parce qu'il était un parfait gentleman.
Hélant une auto, Jacques eut l'idée bizarre de se faire conduire à un cercle, pas très chic, mais où fréquentaient des gens amusants, le Cercle '^' v f%''J>hnlaires. Il s'encanaillait avec prudence.
Seul, il fut étonné de ne pas sangloter. Ces sanglots qui n'aboutissaient point lui firent subir une souffrance physique, atroce. Soudain, il s'écria, frappant du pommeau d'or de sa canne le^ coussins de la voilure, et sans reconnaître qu'il s'était épargné le pire ridicule :
— Je suis un saligaud, je me suis conduit comme un lâche. J'ai cane. Je devais casser la gueule à ce sale pantin, à ce métèque, à ce rasta !..
Au Cercle des Célibataires, les joueurs, se réservant pour la partie du soir, ne jouaient qu'un jeu discret. Jacques se risqua donc à ponter, malgré sa déconfiture.
Il gagna, fort surpris, sans juie réelle, de recueillir une somme estimable. ^
— Bravo ! dit Sermaize, l'un des doyens du cercle ; nous vous regrettions, mon cher Albier, et votre absence se prolongeait assez pour nous faire craindre que vous ne fussiez plus un vrai célibataire.
Jacques jetait des louis, un à un, modeste enchère, sans répondre.
— Le jeu seul vaut de vivre ! soupira un ponte triste dont la face largement empourprée démentait l'ennui sincère.
— Albier n'aime pas les cartes, dit sèchement un autre à mine de prêtre interdit ; le jeu n'est pas une disclraction et M. Albier vient ici chercher l'oubli. Il gagnera, je vous en préviens ; il gagnera n'étant pas digne de perdre, puisqu'il n'en souffrirait même pas.
L'un des joueurs leva la tête. C'était Horace Tourneur, l'érudit débauché, pilier du cercle aux séances d'après-midi, mais habitué, le soir tombé, des bars interlopes où grouillent les plus pittoresques crapules.
Parfois, Horace Tourneur désertait sa chère Buci pour les Halles ou les bouges cosmopolites du bas Montmartre.
On passait à l'original, à cause de son esprit plus encore que pour sa loyauté, toutes ses fantaisies ; on ne s'inquiétait point de savoir s'il avait des mœurs équivoques et nul ne s'indignait qu'il apporta au tripot presque décent l'écho des popines les moins qualifia blés.
Battant les cartes, Horace Tourneur liocha le chcl et dit à son tour :
— Certes, rien n'est comparable au jeu, pas môme l'ivresse ailée de mes nocturnes compaj^mons. Le jeu est la seule passion, la seule digne d mie grande ûmc en ce monde où tout l'opprime. Pourtant, pardonnezmoi, ce n'est pas ici qu'il faut jouer. Là-bas, aux Halles, en mon vieux carrefour, à Plaisance, avec des cartes grasses sur une table boiteuse, c'est bien plus beau ! C'est plus beau, étant pauvre, de songer que perdre, c'est s'abandonner au désastre pour de longues semaines et plus beau encore de songer que, si l'on gagne, les pontes vos amis tenteront de vous assassiner à la sortie,
(( Il n'y a passion, messieurs, ajouta-t-il en élevant en ses mains maigres un breuvage multicolore, il n'y a passion que devant un danger de mort. Le reste n'est que vice, manie de ganache ou vulgaire amusette. M. Albier est certainement de mon avis.
Jacques sourit, sans réprimer un frisson rapide.
Il gagna, ainsi que l'avait prédit le ponte triste et cramoisi.
Après le dîner qu'il prit tôt, ennuyé, la tête lourde, n'obéissant plus qu'à une très incertaine conscience, il se fit mener chez son fleuriste et choisit pour Madeline sans joindre de carte à l'envoi, des roses frémissantes, vivantes et d'une aussi chimérique beauté que les roses du chapeau de la comédienne. Puis, comme
il avait du remords d'avoir si chichement obhgé le bon Turc, il donna l'ordre de faire porter une fraîche corbeille à la petite Vava, pour lui être remise en scène, après son tour de chant, de la part d'Omar- Pacha.
Las de flâner, poussé par cet ennui particulier qui à son paroxysme conduit ses victimes au mauvais-lieu, Jacques s'en fut au Brin de Muguet où se produisait la trop jeune artiste.
On respirait péniblement, comme en une salle h manger de paquebot un soir d'orage, dans ce concerî qui par son architecture, sa décoration, tenait à la fois de la banque, de la piscine et de la gare d'Europe centrale.
Jacques n'attendit pas longtemps. La petite parut après un ténor fatigué, illustre, joli plus qu'une fille, et un pitre énorme à face de nouveau-né, en frac grotesque et chaussé de godillots délacés.
Valentine Souris entra sur les pointes et en criant par-dessus le tumulte d'un orchestre de tauromachie. Vêtue juste assez pour fuir la noblesse de la complète nudité, la petite se rua jusqu'à la rampe, secouant ses mèches rousses et les dentelles de son chapeau de baby. La lumière crue d'un projecteur arrosait ses mollets nus dont la blondeur n'était coupée que pa l'ombre rosée des chaussettes de soie.
Elle zézaillait avec grâce de piquantes ignominiei rimées pour elle avec plus de soin que de coutume.
Sans morne attendre le spectacle qu'eût offert Souris recevant les fleurs inattendues, jaillissant pour elle du trou du souffleur de\enu ^^rotte lôcricjue, Jacques se sauva bientôt, écœure; jaloux pourtant du iacile bonheur d'Omar. Mais l'amour n*est pas le plaisir et maintenant Jacques aimait, pris au piège, comme croyait Lucien, tombé en d'autres lilcts.
Il perdit un ujomcnt dans un cabaret distingue ..c. environs de la iMadeleine où il eut la courte satisfaction, de voir, sans être vu, le plaisant Lhéritier soupan t en compagnie de Tamara la jolie sotte, séduite, conliante, abandonnée.
Jacques vagabonda assez laid daii.> la nuit. Il lui sembla que deux yeux l'épiaient tandis qu'il écoutait sans l'entendre l'habituée d'un établissement de second ordre qui croyait avoir dépensé beaucoup d'adresse pour se l'aire ofl'rir une liqueur chère. Il examina les convives du morne banquet ; déjà avait disparu celui qu'il avait cru reconnaître.
IMus tard, Jacques allait céder à la faiblesse d'intervenir, à cause des sanglots d'une fille, dans un assez louche débat ; autour des Halles, à trois heures du matin. Une main décidée le retint. Jacques sursauta, prêt à faire face. Horace Tourneur lui souriait et l'entraînait. Ce qu'il disait n'était qu'à peine incohérent :
— Il y a des choses que vous ne sentirez jamais, que vous ne comprendrez jamais. Vous les supporterez
sans les subir ; vous les tiendrez dans vos mains sans les palper.
(( 11 vous manque le don d'émerveillement ; c'est la rançon de votre sagesse, de votre art de ne pas succomber, de ne pas vous laisser séduire sans consentement. Vous n'avez pas de destinée, vous êtes trop fort, votre vie vous appartient, vous la dessinez ligne à ligne, mais vous n'êtes pas aussi bon dramaturge que la Providence, mon petit, et le scénario de votre vie est ennuyeux. A peine traversez-vous des crises, vous vous impatientez, vous vous irritez de manquer quelque journée, c'est tout ce que vous savez de la fatalité; vous n'ignorez pas assez que vous triompherez. On n'est pas inhumain à ce point sans expier, vous êtes privé de joies supérieures, fugitives et renouvelées, pour vous défendre trop.
c( Rentrez vous coucher, mon ami ; cette nuit ne vous livrera rien. Vous vous croyez voué ce soir à l'aventure parce que votre mélancolie vous empoisonne d'un vague romantisme ? Ce n'est pas cela du tout. Rentrez vous coucher, vous ne découvrirez rien. Vous pouvez être mêlé aux plus beaux drames, vous ne serez jamais qu'un spectateur; vous ne pouvez jouer un rôle qu'en face de vous-même.
u Va, rôde sans guide, erre, sans moi, il ne peut rien t' advenir de superbement tragique ! On vous volera votre bourse, peut-être, on ne vous assassinera pas et si l'on vous frappe, vous serez trop tôt
vengé ; vous etea de la race de ceux qui ont inventé la police.
(( Ecoute. Une nuit, une nuit comme celle-ci, j'étais comme toi déséquilibré, désorbilé, je soulTiais des mêmes maux et du même moi, oui, cela t'étonne? ça m'est arrivé pourtant, il y a longtemps... mais c'était tout de bon. Eh bien, à cette heure louciio où la lassitude étreint tous les rôdeurs, quand les amants des mics rentrent chez eux, quand les escarpes elles-mêmes se donnent du bon temps et ne tuent plus, quand elles tuent encore, que pour le plaisir, je me suis trouvé, c'était dans l'un des quartiers de Paris réputés dangereux, sur un banc, entre un assassin et un agent de police. Nous étions assez ivres tous les trois et bons amis. Nous parlions, nous disions de ces choses qui donnent l'illusion de la profondeur, parce que les hommes n'ont le courage de les dire que deux fois peut-être dans leur trop longue vie. Je vous ai tutoyé, pardonnezmoi.
« Je songeais ; ah I vous ne pouvez savoir avec quelle angoissante volupté, à l'horreur de ma position. Le voyou avait grande envie de m'assassiner et l'agent plus grande envie de me traîner au violon.
u Ils reniflaient en moi, avec la certitude des êtres grossiers, je ne sais quel ennemi.
u Et vous savez, l'agent n'était pas moins dangereux que l'apache, je n'étais pas encore fonctionnaire, vague étudiant et je n'ai pas toujours eu de domicile
fixe ; je ne possédais pas un sou et je n'avais pour tout bien que mon nom.
« Voilà ce que tu ne connaîtras pas. Rentre te coucher, mon petit.
— Mais vous êtes ivre !
— Puisses-tu l'être, bientôt !
L'amant de Madeline se retrouva seul dans sa garçonnière et s'y endormit sans se jeter au lit, en vrai ivrogne, n'ayant rien bu.
Au matin, Gabouche surprit son maître à plat sur le divan et qui pleurait tout de bon.
Georges aimait son maître et aussi le compagnon de naguère aux chasseurs, quand ils étaient deux frères d'armes affublés de la même défroque héroïque. Il appela :
— Monsieur!... Monsieur!...
Jacques ne répondit pas. Georges reprit, penché sur lui:
— Il ne faut plus que Monsieur pleure. Que Monsieur m'excuse si j'interviens, c'est que je sais pourquoi Monsieur souffre. Ça fait trop mal à voir. J'ai déjà vu une fois Monsieur pleurer comme ça ; c'est vrai que ça n'était pas pareil. J'ai bien su consoler Monsieur ; qu'il y songe ! C'était là-bas, à Gommercy,dans le bon temps. Alors je pouvais mieux y faire ! Je disais — que Monsieur m'excuse — je disais : « Pleure pas, sois un homme; les femmes sont trop contentes qu'on se gâche pour elles. Allons ! du cœur ; pleure pas, mon bleu I
« Au fond, pour moi, malgré le respect, Monsieur reste toujours mon bleu ; mon bleu que j'ai formé, que j'ai dressé eu lui montrant le métier et les misères et les pratiques et les combines, et }MP^ t"Mt ' M"!isieur m'entend i^
Georges se pencha davantage sur son maître raidi, crispé, à l'haleine sifllante, et il dit entin, dans un chuchotement :
— C'est ton ancien qu'est revenu à ce matin... c'est rare s'il ne te rend pas le courage et la fierté... du courage !... Debout la-ne-dans!... Pleure- plus, faut pas... c'est I moche... pleure plus mon bleu, mon pauv" bleu !
Le 15 juillet, je tirerai sur vous,
L'échéance proche du i5 juillet devait être particulièrement lourde. Pourtant, Jacques avait résolu de ne rien tenter pour y faire lace ; façon bien moderne de se suicider. Il ne ferait pas honneur à sa signature? Soit. Il se souvenait de certains engagements franco-turcs au bas desquels sa signature lui faisait peu d'honneur.
Il faut, se disait Jacques, toute la naïveté d'une honnêteté profonde pour consentir à l'acte qui vous égale aux plus vilains drôles.
Et tant de petites choses suspectes, tous ces inconscients reniements de soi, tout cela qui avait gâté sa paix, corrompu son amour, entamé son goût de vivre, tout cela aurait été vain !
Accablé sur la glace de son inutile bureau, perdu dans la fumée d'une courte pipe écossaise, il ne leva pas même la tête lorsque Georges, à qui les soucis de
son maître ne laissaient plus de repos, dit un matin :
— Il n'y a (ju un moyen de tout arranger, mais ra n'osl pas la |)cini' d'en [)ailer à Monsieur...
Kt soudain, obsédé par la i'atalo échéance, Jacques entendit un démon invisible glapir à son oreille : « Le i5 juillet, je tirerai sur vous... »
Puis une voix plus grave, pareille à celles qui, dans les cryptes, semblent sortir du tombeau mêmes de nos grands hommes embaumés dans la reconnaissance nationale, — répéta comme un écho : (( ...je tirerai sur vous-ous !... »
Le refrain fatidique devait le poursuivre impitoyablement. Il se le chanta, et avec un tel entrain que le bon Georges s'y trompa, croyant à un retour à la bonne santé du cœur et de l'esprit. Une nuit qu'il revenait d'une soirée d'ambassade, à pied, par les Champs-Elysées songeant que rien ne foule mieux l'ennui qu'une longue marche nocturne, il crut s'apercevoir qu'une ombre se mouvait d'arbre en arbre, orientée par le feu de son cigare. Bientôt il reconnut un petit voyou trapu, enfonçant de manière inquiétante, ses poings dans les poches amples d'un étroit veston.
Froidement, Jacques arma son broAvning et s'avança vers le rôdeur qui, plus lent, ne le quittait pas du regard, plongeant dans les yeux du mondain ses
2S6 c'est une belle fille !..
yenx de louveteau. Les deux homnies se frôlèrent presque et Jacques, alors, obéissant malgré soi au démon agressif murmura entre ses dents, la tête inclinée vers le chenapan :
— Le i5 juillet je tirerai sur vous !
La gouape en fut clouée sur place. Un coup de poing en pleine face n'eût pas donné de résultat plus radical. Le rôdeur laissa passer Jacques et, quand une distaYice suffisante les eût séparés, il beugla, les mains en cornet.
— Il a tout du ballot !
Le lendemain, encore mal éveillé, Jacques fut interrompu dans une rêverie sans douceur par son valet de chambre.
— Monsieur... c'est ce monsieur de l'autre jour qui insiste pour être reçu... Monsieur de Listrac... il est bien mieux habillé... et je n'ai pas le pressentiment qu'il soit venu dans l'intention...
— Fernand Lhéritier est là ?. .
— Il dit que c'est pour un service qu'il veut rendre à Monsieur. Dois-je?...
Phillippe Arnal lorsqu'il prophétisait que Lhéritier reviendrait n'ajoutait pas qu'il devinait Jacques secrètement impatient de revoir ce client, au sens romain du mot, pour qui l'on réservait quand même une réelle sympathie.
— Fais entrer Lhéritier.
Fernand Lhéritier vint à Jacques, la main tendue.
Une main gantée de belle peau jaune épaisse. Il portait de sobres et beaux habits neufs, et pour la première fois coupés à sa mesure. Jacques chercha, en s'annisant du jeu, lapetile faute, l'erreur, le défaut de la nouvelle armure et ne trouva rien que l'excès mrme de nouveauté. Lliéritier avait fait tailler sa barbe on pointe pour en éliminer quelques poils gris ; n'avait-il pas à redouter de la voir croître encore? îl ne fallait pas accuser une dilTérence funeste entre l'homme des bons jours et le piM-^onnai''^ ''"* lif^nr^^ mauvaises
— Enfin î,.. tu n'es pas facile à trouver... et l'on monte à ta porte une garde farouche!... Gomment va depuis... ne comp'ons pas, cela vaut mieux. Disdonc, je suis venu pour te parler d'alTaires. Tu as lu Comœdia d'hier... non? tu ne lis pas Comœdia, le bulletin de ta partie?... Alors ceux qui m'ont dit que tu étais tout à fait tapé ont eu raison. Mais ça ne fait rien. On parle de moi dans Comœdta, et de mon théâtre.
— Tu as un...
— Eh bien, qu'est-ce que ça a d'extraordinaire ? Est-ce que je ne me suis pas toujours occupé de théâtre 1
Jacques en convint, sans conviction.
— Quand je dis mon théâtre, j'entends le théâtre qu'on m'a chargé de lancer. Tu verras, mon petit ; autre chose que les boîtes d'occasion qu'on voit sauter
les unes après les autres. J'ai racheté les Folies Dramatiques dont personne ne voulait. Il y a des susperstitions au théâtre. Mais moi, lu sais, mon vieux, ni superstitions, ni préjugés. A propos de préjugés, tous les pontifes peuvent prendre le deuil ; je ne jouerai que des jeunes. Les doyens, à la gare I Je suis venu te -demander une pièce, celle que t'a refusé M..., de préférence, pour mieux prouver à cet âne qu'il est un âne...
— Je te remercie, mais j'ai promis i G...
— Qui ne te jouera pas. Allons donc !... et avec lui il y a généralement quelque chose comme ristourne... Moi, c'est différent. Je t'apporte de l'argent, tout de suite. C'est bien simple, j'ai avec mes actionnaires un bail de dix ans, je te propose un contrat de dix ans que je t'apporte avec les fonds, une avance qui te permettra de régler ta situation de jeune homme pour commencer enfin une vie d'homme, en maître.
— Tu as des actionnaires ?
— Ne souris pas... au fait, tu peux sourire, ça ne me blesse pas. Mon vieux, tu as une déplorable mentalité française. Ah ! tu es bien du pays des adorateurs du 3 o/o, la patrie de la Caisse d'Epargne En affaires, tu es comme tant d'autres, tu vois petit. Tu t'étonnes qu'on m'offre des capitaux? Pourquoi ne m'en offrirait-on pas si mon idée est bonne ? Vous êtes, vous autres, si bien soumis à cette lâcheté qui veut qu'on
c'est une belle I h i.r: !.. îno
ne dépose l'or que sur de l'or que lu ne t'insurges m^me pas lorsqu'on laisse dans la débine un homme de ta valeur ; encore as-tu des espérances. Moi, pas un radis ; ce n'est pas à loi que je l'apprendrai. Eh bien, si tu crois que ça a elTarouché mes commanditaires. Ce sont des étrangers. Tu avoueras que c'est malheureiix de ne pas pouvoir timiv.r nn ir.n.1 rli^/ soi. Alors, tu acceptes?
— Non .
— Comment, non ?Tn ne m'as pas compris. Il ne s'agit pas d'un propos en l'air; c'est fait. JÂsComœdîa^ tiens.
— Je te crois sur parole.
— Alors ? lu crois me connaître et tu te dis, mon Lhérilier va bouffer tout le pognon ! Tu ne me blesses pas. C'est ton fond de mentalité bourgeoise qui remonte. Nous nous en sommes passé bien d'autres!... Et quand ce serait, l'argent que je t'apporte aujourd'hui, ça sera toujours autant que je ne boulolterai pas et ça n'est pas à toi que mes commanditaires viendront demander des comptes, j'imagine.
« Jacques ! réfléchis... j'ai engagé par dépêche Gagarine, le metteur en scène de Moscou et c'est le Pro fesseur Platen, de VElektrikum de Dresde, qui réglera lui-même un éclairage comme on n'en n'a jamais vu. Pour les décors, les balayeurs de ciels riches à dix sous le mètre peuvent to»>jonrs aller oITrir leurs services à rOdéon. Moi, je m'adresse à des peintres, de vrais
peintres. Ainsi, pour les trois actes, je vois le salon de musique par Lhote, le palace par Luc-Albert Moreau et pour le trois, le port de Brighton par Asselin... tu sais, dans le ton des aquarelles...
« Et remarque si je suis calme. L'argent? Ça ne me soûle pas, mon petit. Ah ! Ah ! Ah ! Tous mes commanditaires savent que j'ai couché dans la rue. D'ailleurs, en fait, je te répète que le théâtre est ma chose sans être à moi. Je suis sous un contrôle très sérieux et n'ai encore touché que bien moins que je n'en ai distribué, bien moins que je ne t'en offre... vieux! Moi? mais je conduirais l'affaire pour rien, en vivant de croûtes et de rognures, ça m'est arrivé, tu le sais, rien que pour prouver à tout Paris que Lhéritier n'est pas un...
— C'est très vrai ce que tu dis.
" — Jacques, l'heure passe. J'ai rendez- vous à onze heures avec Pierné pour ma quinzaine de ballets, à Pâques. Traitons, veux- tu ?
— Tous tes engagements sont signés?
— Pas encore. Mais avec Gondor, avec le petit Arnavielle, avec Cherzeuil et Binde, c'est fait. Oh! Binde, quel comique ! On n'a jamais su l'employer, tu sais.
Affectant la négligence, Jacques demanda :
— Et... Mes femmes?
— Glaudie, Parbleu. Elle signe pour les dix ans.
Mais du côté des femmes, c'est m- .w^ ....mcé, quant aux premiers emplois.
— Madeline en sera ?
Lhéritier pressa les mains de Jacques entre ses pattes en peau jaune.
— Mais, mon vieux, la question ne se pose pas si ta désires qu'elle crée ta pièce... je te laissais la parole là-dessus par une délicatesse... tu comprends... dans votre situation... Tu la veux? C'est oui?... Moi, mon vieux, tu penses bien que je ne demande pas mieux... je la désire beaucoup chez moi... et mes commanditaires sont très emballés.. .
— Ah ! ils sont emballés.
Lhéritier se mordit ks lèvres.
— Ben... oui... quoi?... ça se comprend. Tu la veux ?
— Ah ! Lhéritier de Listrac, que je l'aime ! Lhéritier pâlit.
— Tu crois que je mef... de toi! C'est décourageant. Ecoute, il y a des jours que mes commanditaires m'énervent... tu n'as pas idée ; ils sont bien de chez eux, c'est-à-dire d'un peu partout et moi je suis un vieux Gascon de Paris. Mais vrai, loi... ah! non, on n'a pas idée d'être Français à ce poin(-là. D'ailleurs, c'est bien simple...
— Un mot. Madeline a été pressentie par toi ?
— Ou...i, je l'ai vue, naturellement... d'ailleurs, sans lui parler de toi, ni de la pièce... sans lui en
242 c'est une JbelIe fille t„
parler particulièrement, enfin. Elle m'a fait engager sa petite amie, tu sais, Tamara. Elle sera très bien dans les emplois secondaires quand je l'aurai dressée.
— Quand as-tu vu Madeline ?
— Mon vieux, ne me demande pas ça... je ne cours pas, je vole. Couché à trois heures, levé à sept... onze heures 1 Tu vas me faire rater Pierné, Tu n'as pas le téléphone?... C'est embêtant. Mon vieux, liquidons nous deux.
Lhéritier déboutonna laborieusement son veston neuf. Il posa sur une table laquée son portefeuille et l'ouvrit.
— Voilà le contrat, et voici l'argent. Signe et prends.
— Merci.
— Tu refuses?... Mais c'est fou !
— Reviens me voir, Lhéritier.
— Tu veux réfléchir?
— Reviens quand il ne pourra plus être question de cette belle affaire.
— Tu veux dire quand, le mirage évanoui, je serai bien aise de te prier de recueillir une fois de plus ton ver rongeur ? Mon petit, il y aurait des chances pour qu'on ne se revoie jamais, nous deux. Mais bon sang, l'argent ! l'argent ! . . .
— Plus tard, Fernand... plus tard... tu reviendras plus tard-
— Qu'est-ce que tu crois ?
— Je ne crois plus.
— Tu aperçois un piège? Jacques, la misère m'a peut-être dicté parfois de me conduire... tout de môme je ne pensais pas avoir mérité. .
— Je n'ai jamais si bien éprouvé que rien n'allèicrait jamais notre camaraderie, mais assez sur tout cela.
^ Va, tu raterais Pierné.
— Je me f. .. de Pierné! C'est trop bête à la fin.
— Tu verras bientôt Madeline?
— Oui... c'est-à-dire... Tu veux que...
— ... rien. Au revoir.
— Tu sais, je reviendrai à la charge.
— Je ne te le conseille pas.
— Jacques..
— •'^h ! assez . ua.'^c/. . j di le droil. je |'v.ii3c, av. me désoler en paix et de me perdre par mes propres moyens, n'est-ce pas ? Assez I Laisse-moi.
Lhéritier le dévisagea, haussa les épaules et sortit enfin.
Jacques demeura Uislc après le départ de Lhéritier Il ne reprochait rien au parasite ancien ; mais il regrettait sincèrement que Lhéritier arrivé, que Lhéritier dans l'abondance n'échappant pas aux mauvaises fées lui eut fait encore — fatalité I — une visite intérrossée.
Au nom de qui agissait-il ? Ça n'était pas assez difficile a deviner pour qu'on s'en pût amuser avant d'en souffrir. De quelle beauté, de quelle belle fille était l'amant le commanditaire (?) de Lhéritier? Hélas I...
Nerveusement, il sonna son serviteur ; c'est-à-dire son ancien.
— Georges, lui dernanda-t-il, ne te crois pas obligé à une discrétion imbécile. Lbéritier et moi avons parlé très haut. Ta as tout entendu. D'antre part, que signifient ces paroles prononcées l'autre jour : « Il n'y a qu'un moyen de tout arranger, mais ça n'est pas la peine d'en parler à Monsieur. »... Monsieur !... Ah ! le pauvre Monsieur I...
Et avec une extrême violence, et pour la première fois :
— Imbécile !
Georges ne retint pas l'injure et ne répondit, si c'était là répondre, qu'à l'interrogation précédente.
— Ai-je dit cela?
— Tu l'as dit, et je t'invite à t'en expliquer.
— Que Monsieur me pardonne, mais je ne me souviens pas.
— Pourtant, tu l'as dit, et cela doit avoir un sens. Tu n'es pas bête je te connais raisonnable... T'a-t-on chargé — et en ce cas, qui t'a chargé? — d'une entreprise dont Lbéritier, ton rival — tu sais que ce monsieur considérable est ton rival? — apparaît comme le dernier directeur ?
— On ne m'a rien confié, mon... Monsieur !
— Ainsi, les paroles de l'autre jour... tu les as oubliées?...
Georges rougit. Il n'avait encore jamais rougi — puis balbutia :
c'est une belle fit. le !.. J45
Si j'ai dit cela c'est que j'avais une idée bonne qui, malheureusement, et c'est maintenant prouvé, pouvait ne pas plaire à Monsieur. Comme Monsieur ne m'écoutait pas avec satisfaction — pourtant Monsieur m'écoutait puisque Monsieur se souvient — je n'ai pas dû devoir insister. Aujourd'hui, j'ai oublié.
Jacques conj^édia tristement l'incomparableserviteur.
Le confident, l'ancien s'évanouissaient. Jacques n'avait plus qu'un valet. Ayant menli, Georges s'éloignait navré, sachant brisé le lien qui unissait à son maître le compagnon d'armes.
Alors Jacques s'abandonna au désespoir absurde des tendres âmes vaincues par la rigueur des réalités qu'elles se plaisent toujours à déformer un peu. Il soupira :
— Je suis seul !... tout seul !...
Et il lui parut qu'il n'était entouré que d'ennemis, qui, tous, avaient le masque d'amis d'hier, de traîtres embusqués psalmodiant : « Le i5 juillet, je tirerai sur vous ! »
L'après-midi de ce jour, Jacques se souvint d'un devoir à remplir.
L'austère M"""" Thadée Sernave attendait toujours, impassible, glacée, en sonluguhre Hôtel (TAiigstourg^ le retour de l'enfant prodigue. Jacques Albier, satisfaisant au vœu de la vieille dame, la visitait, l'assurant
non sans imprudence, du prompt retour de Lucien, retrouvant assez de tendresse pour l'ami perdu, afin de rendre vie à cette mère rigide dont la surhumaine, l'auguste pudeur voilait si exactement la plus passionnée des souffrances.
De son côté, M"'^ Thadée Sernave allégeait sa douleur maternelle en accordant son affection à cet ami de Lucien, comme lui un enfant malheureux. Intelligente et volontaire, elle arrachait, peu à peu, tout de ses secrets à Jacques. Celui-ci, pour se confesser, trouvait des paroles dont pas une ne pouvait offenser le rigorisme de celte hautaine bourgeoise calviniste. Il avouait tout, avec une ingénue délicatesse ; tout hormis son effroi de l'échéance. Mais, heureux de se confier à une âme consolante, savait-il bien, en somme, jusqu'où M"'^ Thadée Sernave poussait l'examen de son angoisse ? Il se reprochait, après chaque entretien, de s'être ainsi livré. Que pouvait donc soupçonner de ses pires peines une froide bourgeoise de Nancy, ignorante du monde et de ses agitations ?
Certains phénomènes dus aux plus brusques sursauts du cœur féminin, demandent a n'être pas expliqués pour être mieux compris. M. Ignace du Roskeln. que Madeline consentait parfois à traiter avec quelque indulgence, recommença de savourer les amertumes de la passion contrariée du jour que son « commandité )) Fernand Lhéritier fut doucement écpnduit par Jacques.
c'kst une belle fille !.. 247
Fils d'un changeur allemand de Stockholm et d'une Hollandaise du Cap, élève d'un gymnase d'Odessa, puis du Polytechnicum de Zurich, commis de banque à Londres, fondateur d'un comptoir à Tien-Tsin, Ignace cumulait actuellement les fonctions d'administrateur d'une maison de Champagne allemand, de la Banque Hispano-Marocaine, de l'Opéra italien d'Inspruck, du Moulin- Hoiuje de Tiflis et de la Grosse Allgemeine Dauer-Austauschs Gesellschajt M. B. K. Gela lui valait beaucoup d'or en monnaie étrangère, dont faisait fi Madcline (riche par l'héritage du grand tragédien), acceptant mille cadeaux fastueux, mais repoussant la discussion du capital échange.
Ignace de Roskeln était un esprit positif. Il conslatait : a Madeleine est capricieuse » du ton dont il usait, naguère, pour confiera l'un de ses professeurs : (( Il y a des contradictions dans la P'i^l^^ ^\ T '^ r*^ tionalisme est une belle chose.
Ignace soufflait, apprenant lentement l'art d'aimer ;\ la française et continuant de désirer « directement » à l'allemande, affolé de vivre, sans triomphe, dans l'intimité d'une belle fille faisant luire à ses yeux de myope une épaule nue, une chevelure éployée, des dentelles, — au hasard du petit lever ou les jours de migraine.
Il n'avait pour s'apaiser que les joies d'un homme de confiance, estimé à ce tilre, au mieux avec les fournisseurs de la comédienne. Ah |... et le réconfort
248 c'est xjne belle fille !..
apporté par Lhéritier, habile à remonter le moral d'autrui, excellent professeur d'énergie s'il avait plus d'un écu au gousset. Désespéré mais résolu, Ignace de Roskeln attendait ; la patience l'avait toujours bien servi dans ses entreprises. Deux jours, ceux qui suivirent la vaine manœuvre de Lhéritier, Madeline lui condamna sa porte. En vain se grisa-t-il à Montmartre. Il revint, suppliant, heureux d'être toléré en qualité de souffre -douleur, bafoué, joué, voire égratigné pour un compliment honnêtement conçu mais qu'un germanisme rendait équivoque. Pour la première fois, le blafard Ignace médita un plan de campagne et cette conviction devint la sienne qu'il fallait, pour gagner Madeleine, créer une situation lui permettant d'apparaître en héros. Ach 1 Là-dessus, il dormit bien, rêvant qu'il enlevait l'actrice sur l'aile d'urt cygne pour l'emporter au pays de Cocagne, dans un château de pumpernikels.
Les journées du 1 5 et du 1 6 s'écoulèrent et Jacques s'éveilla deux fois sans que la^ moindre traite eût été présentée. La sommation de cent huissiers l'eût bien sûr moins accablé. Georges, à qui son maître n'adressait plus que des ordres, bégaya :
— Je jure à Monsieur que je n'y suis pour rien.
Jacques souffrait mieux que d'un soupçon. Il sasavait. Il sortit, héla le premier chauffeur en maraude et se fit conduire au palace abritant Ignace de Roskeln. Il tremblait, déchirant ses gants, bégayant :
(( Ainsi c'est fait ; je suis tout net un... » Sans pouvoir se résoudre h articuler le mot infâme. Le financier cosmopolite traversait le hall de l'hôtel lorsque Jacques s'y ruait, bousculant le petit groom elTronté costumé en écrevisse dorée.
— M. Ignace de Roskeln ?
— Zo !
Deux fois la main de Jacques s'abattit sur les joues blêmes. Le personnel diligent séparait les pugilistes. C'est alors seulement que M. Igrtacede Roskeln s'aperçut que son agresseur lui avait remis une carte. Il leva
les yeux et du niAmp cnnr» r*-»('(^nniit J.n viiM^<i . «i'f^.^riin f
simplement ;
— Ach ! le jeune homme de la konditerskaïa !... le monsieur de la pAtisserie !... Combien la chérie m'aimera passé le duel !
Là-dessus, ce profond psychologue pressa sur le bouton de l'ascenseur comme suj* celui des mécaniques célestes, et s'envola vers d'extrêmes hauteurs.
Tu ne tueras point !
Le bruit du double soufflet appliqué sur les joues qu'avait molles et pareilles à des escalopes le sensible Ignace de Roskeln, et vibrant sous les voûtes en stuc du palace, retentissait toujours aux oreilles de Jacques. C'était pour le jeune homme la plus agréable des musiques. Ce double soufflet fit un bruit bien plus affreux par le monde.
Cependant, bien que satisfait d'avoir contenté la conscience première, l'immédiat, Jacques s'avouait volontiers que le fait d'avoir giflé le financier ne constituait pas un hommage rendu à la pure logique. Ignace de Boskelnétait-ill'amantde Madeline? Jacques espérait encore que son adversaire demeurait toujours sur ses positions, suffisamment maltraité par la comédienne. Eût-il été son amant, on n'en eût pu sagement déduire que, Madeline commettant la folie d'éteindre
les dettes de Jacques avec l'argent d'Ignace, ledit Ignace lut informé d'une telle extravagance, si ce geste — si peu moderne ! — tendait uniquement a délivrer Jacques d»' K.ilidi.' nnin- le reconqut'iir on toute sécurité. Ouf :
Jacques entendait tout cela. Pourtant il était vraiment bipn aise d'avoir giflé le pâle Ignace, avec l'espoir do le prochainement percer d'un solide coup d'épée. M. de Roskeln, comme Raymond Lebigre devant Lucien, apparaissait, malgré Timprécis d'aucune supposition, l'Adversaire. Haschatân ! L'outrager, le blesser, l'occire même, consolait le dramaturge, jusqu'alors cantonné dans l'idylle à peine fiévreuse, de ne pouvoir proprement rosser la princesse, la trop belle dame des Mille nuits,., moins une, ainsi qu'il est convenu sous de plus favorables climats.
Le bel exploit laissa donc Jacquot, comme disait Madcline, bien préparé àla lecture d'une brève dépêche de Philippe Arnal annonçant enfin l'heureuse capture du vagabond spiritualiste :
« Urgence avertir Madame Sernave Lucien retrouvé u saint (sic) etsauj retour imminent caravane excellente « santé Gilherte édifiante Bigre sublime tihi Philippe »
Jacques fut charmé, content vraiment qu'on eût rejoint Lucien. Il oublia tout de ce mépris que lui avaient inspiré les mômeries du fuyard et se réjouit en toute sincérité de revoir bientôt un si ancien ami, tant
éprouvé par le destin. Toutefois, il regretta que Philippe Arnal n'eût rien ajouté à sa laconique missive qui toucha Kalidjé.
Après une visite h son avoué, qu'il eut le déplaisir de ne point rencontrer, n'étant reçu que par un clerc incapable de le renseigner sur ce point délicat : l'inattendue liquidation de sa situation, Jacques se rendit en hâte rue de l'Oratoire, à V Hôtel d'Aiigsboiirg.
La mère de Lucien l'attendait en son morose appartement orné de lithographies fanées, images des grands calvinistes, et d'un Gaspard de Goligny en bronze doré, la dextre gantée étendue vers le cadran d'une caquetante horloge.
Raidie dans un fauteuil tapissé d'étoffe sombre, ]y|me xhadée Sernave, si menue en sa robe noire, croquait des biscuits trempés dans de l'eau de Yichy. Dès le seuil, le visiteur se sentait saisi par un froid intérieur qui ne l'abandonnait plus. Pourtant, ce jour-là, M""* Thadée Sernave s'efforçait à sourire. Ce fut l'austère huguenote qui parla la première :
— Vous êtes un gentil messager, mon cher enfant, et je vous sais gré de votre diligence à m'apporter l'heureuse nouvelle. Mais je suis, depuis ce matin, informée du prochain retour de Lucien. Flattés par leur réussite, ces messieurs n'ont point ménagé les télégrammes. Voici celui que m'adresse M. l'académicien : « Avons rejoint cher enfant santé parfaite con- ({ sent à tout ému se savoir attendu par vous vous
revient soumis respectueusemenl Raymond Le- « biijre »,
« Prévoyez-vous l'instant de leur arrivée ?
— Mon ami Philippe Arnal, à qui revient, Madame, le mérite de cette expédition à l'issue si heureuse, sans lien préciser me laisse entendre que ce n'est plus qu'une question d'heures. L'auto est puissante. Je
lis heureux, Madame, de ne plus vous connaître de tourments, heureux de savoir Lucien libéré d'unmau- \ais songe. Il retrouve une mère... moi, je suis seul. Kientôt, Madame, vous aurez quitté Paris et je n'aurai plus ce réconfort de me confier à vous. Peut-être vautil mieux qu'il en soit ainsi ; je crains d'avoir, égaré que j'étais, osé de ces confessions que votre bonté seule pouvait excuser. Je vous en demande pardon.
— Mon pauvre enfant ! répondit .doucement M""* Sernave, ne sauriez-vous plus rien dire de raisonnable ? Pour parler de la sorte, pour avoir tant honte de vous êtes franchement confié, ne faut-il pas qu'un nouveau secret, bien lourd, bien douloureux, pèse aujourd'hui sur votre cœur?
— Je vous jure. Madame. . .
— Jacques, dit-elle soudain, tendre et sévère, serrant maternellement les mains du jeune homme, Jacques, avant toute chose, promettez-moi de ne point vous battre. Je le veux absolument.
— Me battre!
— Jacques, il faut être sincère.
254 c'est bNE BELLE FILLE 1..
— Mais comment, Madame, savez-vous que je dois me battre?
— Mon cher enfant, n'êtes vous pas — comme mon pauvre Lucien, hélas ! et pour votre malheur ! pour votre perte si le Seigneur n'y voulait pourvoir 1 — de ces Parisiens dont c'est le premier privilège qu'ils ne puissent faire une sottise sans que le monde en soit à l'instant informé ? C'est ce matin que vous commîtes le péché de scandale et, déjà, la première gazette de l'après-midi vous en loue mieux que d'une action méritoire. L'ignoriez-vous ? Lisez.
Elle lui tendit le journal, railleuse à peine. Jacques, stupide, dévora le récit de son stupide éclat :
« Ce matin, vers dix heures , un très vif incident à (( mis en émoi r aristocratique clientèle du Cosmopo- (( Uian-Palace. M. Ignace de Roskeln, le financier bien ({ connu, venait de quitter ses somptueux appartements « et traversait le hall central, lorsqu'un jeune homme, (( élégamment vêtu, se précipita sur lui et, par deux (( Jois, le gifla. Le personnel accouru s^ empressa de séu parer les deux adversaires. On reconnut alors que « l'agresseur n était autre quun Parisien des plus (( sympathiques, M. Jacques Albiery l'auteur applaudie « de Tout vient à point dont les vers harmonieux char (( mirent tant de fines oreilles.
« On chuchote quune très gracieuse comédienne, (( étoile d'un luxueux petit théâtre qui, cet été, n'a pas
(I fermé ses portes, serait la cause aimable du différend ■( mettant aux prises técrivain et le financier. M. I(jnace de Roskeln a aussitôt pri^. deux de ses u anus, le major Àrcadia Zanaf redis et le baron Huijo (( Pscholakre, de le représenter. C'est, on le voit, un c( duel bien parisien en perspective. »
— Quel langage ! soupira Jacques en repliant la aille et calculant ce que ce brillant morceau coûtait
au vilain sigisbée de Madeline, au tarif plein des échos de première page.
— Avouez, reprit M"*" Thadée Sernave, avec une ironie enjouée qui, certes, ne lui était pas couturaière,
vouez que si ce journaliste écrit mal il est bien informé.
Jacques se taisait. Elle iIlbl^la, reUouvant du coup sa glaciale sévérité:
— Est-il si bien informé ?
K Peu d'hommes savent résister à la volonté féminine lorsqu'elle est droite et forte, et les reines aux cheveux gris furent les pires tyrans. Jacqjaes baissa la tête, rougit et répondit humblement :
— Oui.
— C'est de M''° Delrose qu'il s'agit?... M. de Roskeln est votre rival. Non?... Je ne saisis plus.
— Madame, vous m'avez écouté en vraie mère; tout à l'heure, je me reprochais mes excessives confidences, mais, puisque vous le voulez, je vous dirai
256 c'est tJNE BELLE FILLE !..
tout. Je suis le plu» malheureux, le plus misérable des hommes.
— C'est la vraie et première charité, Jacques, de connaître qu'il est toujours de plus misérables que soi I
— Ils ne peuvent souffrir autant que je souffre. Madame, j'ai gâché mon bonheur et perdu mon honneur! Je vous ai caché peu de choses, mais ce que vous ignorez encore c'est que Madeline... — la huguenote sourit sans contrainte, et pour la première fois, à l'entendre nommer ainsi Madeline, avec tant de simplicité — c'est que Madeline qui ne croit qu'aux élans de son cœur et ne sait rien des lois normales du monde, Madeline, une pauvre petite fdle dont la candeur lait le talent, puisque, au rebours, elle suit la vie ainsi qu'une charmante comédie dans laquelle elle prétend au moins à plusieurs belles entrées, une comédie à retoucher, dont le texte écrit ne vaut pas qu'on le respecte aveuglément, dont chaque rôle peut être retaillé par chaque acteur, à sa mesure et selon l'un ou l'autre public, Madeline irritée de me savoir misérablement asservi pour de l'argent, blessée dans son cœur si ce servage, cette humiliante domestication me liait à la destinée de la princesse Kalidjé dont elle se montre injustement jalouse, Madeline méditait cette chose monstrueuse : payer mes dettes I Gela lui paraissait tout simple^ plein de franchise et de gentille allance !
«Hélas! Madame, j'adore Manon et ne puis me soudre à vivre sans elle, mais je n*ai, malgré cette i(jlie délicieuse, plus assez de naïve nonchalance pour accepter d'être des Grieux. Or, les traites redoutées n'ont pas été présentées. Qui a payé pour moi? Avec (|uel argent? Madeline a fait cela et sans doute encore a-t-elle assuré le remboursement de ma dette envers la revue ; à parler net, ma dette envers la princesse î
(( Je n'ai pas trouvé un mot à dire à la chère inconslente. J'ai soullleté de bien bon cœur M. de Uoskeln. Devant l'épée de cet homme, je serai brave. Elle, je n'ose plus la regarder. Voilà où j'en suis, Madame.
Impassible, M"** ïhadée Sernave écoutait Jacques faire sa pauvre confession de petit bourgeois, malheureux certes, mais peut-être plus certainement titubant d'être touché par le malheur, par un accident vulgaire dont il n'avait pas l'usage et que prend tant de soins d'éviter, à ses pupilles le Llovd des Bonnes Familles. M™® Sernave était une bourgeoise, elle aussi, et d'un terrible clan réduisant brutalement d'indécents élans comme on réduit les hommes violents et de peu, en appelant contre eux la force organisée avec son outillage scientifique de répression. Cependant, la froide Nancéenne confessait une foi sobre et dure qui la faisait apte à accepter sans en rougir un pathétisme livrant les clés de la pitié sans adultère. D'être la (ille lointaine des martyrs obstinés, des beaux pédants suppliciés pour n'avoir rien cédé à des pédaols d'une autre
sorte, M™' Sernave y gagnait de s'approcher un peu des révoltés. Ainsi, meilleure que le sensible amant dévoré d'un tourment égoïste, admettait-elle de composer avec les conventions mondaines qui firent les siens si forts. Ouvrant les yeux, la mère de Lucien dit à Jacques :
— Ainsi vous n'avez rien écrit à cette personne "^ C'est mieux.
— Mon avoué est en voyage. Son principal clerc me confirme à l'instant le règlement des créances sans rien pouvoir, ou vouloir préciser. On me trahit, on me perd par générosité.
La grande bourgeoise se leva, de plus en plus menue, de plus en plus frêle en ses habits de deuil éternel. Elle eut un long regard de profonde pitié pour cet enfant douloureux, pour ce prince humilié de la caste des offenseurs heureux. Elle dépassa sa race et elle eut un moment de vraie pitié pour un pauvre homme, et elle fat une mère essayant sur Jacques les baumes dont Lucien eut eu si grand besoin.
Lentement, elle se dirigea vers un meuble dont elle tira le tiroir pour en sortir un coffre à fermeture secrète. Il y eut un bruit aigre et sec de clé et de serrure qui fit mal au jeune homme, à l'orgueilleux fourbu, rendu. Du coffre, elle retira un papier qu'elle déplia et, revenant à Jacques.
— M"" Delrose a manqué m empêcher. Je l'ai pu devancer. Jacques, ceci est le reçu de M^ Ghevance
c'est une belle fille !.. J59
qui, dès son retour, vous remettra traites et billets. C'est eucore M® Clievance qui fera tenir h cette dame turque les trente mille francs qui vous tounnonlalL'nt tant. Trente mille francs !... Quelle folie . .
M'"* Sernave pouvait aisément le sacrifice d'une telle somme. Toutefois, aucune somme ne lui paraissait une misère. Toute alîectation élégante en cette matière lui eut paru une indécence.
Jacques s'était levé, pas consolé, électrisé quand
me par la soudaineté de la joyeuse révélation.
— Est-ce possible 1... Vous, Madame... c'était
vous !...
Eperdu, bégayant, Ml baisait à travers les mitaines réelles les mains longues et transparentes que lui abandonnait sa bienfaitrice.
— Mais... Lbéritier...
— Quel béritier, mon enfant ?..,
— Mon camarade... le commandité de M. de Roskeln...
— Je ne comprends pas .
Jacques s'abandonnait au bonbeur. Il était bien de
ceux que sauve l'argent, ce dieu qu'ils servent même lorsqu'ils le bafouent. La sévère protestante qui l'adoptait en attendant l'enfant prodigue et Madeline, la comédienne, la bourgeoise desséchée et la belle fille, 'amoureuse, la maîtresse le fuyant pour mieux le 'éprendre, celle dont, toute à la folie du décor, l'aveujlement simulait si heureusement la profondeur,
l'avaient toutes deux voulu sauver, chacune selon sa conscience et dans les formes propres au milieu. C'était admirable et Jacques en savourait le double prix. Il ne voyait dans les deux gestes qu'une égale perfection d'intentions et, puisqu'il pouvait décemment accepter son salut de la mère de Lucien, la conduite de Madeline lui semblait maintenant sans reproche, absurde à peine et si délicieusement.
— Souriez librement de toute votre joie, mon enfant, l'engagea M"**Sernave, contemplant en lui son oeuvre,^ satisfaite et convaincue d'avoir beaucoup osé ; je comprends tout votre bonheur, tout ce que hier j'aurais si mal entendu.
— Gomment reconnaître... mon père... Dieu le garde ! . .. un jour, je serai riche î . . .
T^^me Sernave avait jadis obligé un lamineur lorrain. L'homme avait devant elle mit un genou en terre, disant : « Je travaillerai du double ! », et, chaque semaine, ce père de neuf enfants remettait un écu au majordome de sa bienfaitrice.^ Jacques, le fils du puissant M. Albier — Dieu le garde! — disait, tout éperdu : « Un jour, je serai riche ! »
— Plus tard... plus tard, mon enfant. Vous n'êtes • débiteur que de Lucien. Acceptez, pour l'amour de | mon fils retrouvé. Aussi bien, de vous à lui suffit le gage de l'amitié. Ni lui ni moi n'en supporterions un autre.
Une tisane mijotait sur la flamme follette d'un ré-
chaud à alcool. La calviniste étendant le bras donna au maigre foyer à dévorer le reçu de l'homnie d'affaires. Quelques papillons noirs voltigèrent autour dtla lampe, planèrent et retombèrent lentement.
— Jacques, la dame de Nancy a fait un profitable voyage. Tant de cruautés ignorées lui apparaissent 1 (}iii m'aurait su convaincre, naguère, qu'une passion comme la votre put m'émouvoir et pouvait être par
P donnée ! Pardonnée et acceptée, si je ne puis tout do môme dire reçue. Mon enfant, si mon Lucien bien limé devait reconquérir un bonheur, fut-il un peu .oupable, tel que celui qui sera demain le votre, je re- [mrtirais dès ce soir pour Nancy, sans l'attendre. Soyez joyeux, sans remords et, si Dieu aide, sauvez-là !.. . Ah ! hier, je n'aurais pas cru à cela, je ne sais encore... Pour la mieux garder, donnez-lui tout de vous-même si
^ vous ne pouvez lui donner votre nom.
P — Mon bonheur î
— Assurez-le. J'ai rélléchi. \ous vous battrez ; mais vous avez commis le péché de scandale et frappé qui ne vous avait pas même offensé ; il faut racheter la double faute, racheter aussi la faiblesse passée. Vous vous défendrez, mais jurez-moi de ne pas attaquer. Il faut qu'on vous sache blessé. Jurez. Pas de fausse honte. Jacques, jurez.
Encore une fois, la domination de M'"® Sernave ne trouva pas de résistance.
— Je le jure, balbutia-t-il apercevant déjà Made-
line à ses côtés, soulevant sa main gonflée à peine, piquée en surface, emmaillotée de linges émouvants,
— Par cette expiation sera rachetée la paix gâchée, vendue. Elle sera là, n'en doutez plus, celle pour qui vous avez souffert. Il faut cette brutalité, une blessure, une douleur physique bien cuisante qu'elle seule saura vaincre, pour épargner tant d'affreux mots ennemis de toute pudeur... et de l'amour. Elle vous soignera, vous apaisera, vous guérira. Alors ne protestez pas lorsque infailliblement, elle en viendra, doucement humiliée, et sauvée d'être humihée quelle que soit la cause, à vous demander pardon !...
Sur la fenêtre un oison s'abattit, piqua une miette de gâteau et s'envola, avec un grand bruit d'ailes.
Salomé dans la limousine.
On traversait des landes et des champs dont le dessin et plus encore la tonalité évoquaient certaines toiles impressionnistes; car les vraies couleurs de la Bretagne sont claires et franches, peut-être ça et là douces jusqu'à la déprimante mélancolie, mais jamais dures et froides telles que nous les montre un art resté fidèle au second romantisme.
D'autres fois, le sentiment de la nature se transformait. C'était quand la vitesse du véhicule faisait décrire des courbes si brèves qu'elles faussaient l'immédiate réalité des plans, justifiant les conceptions optiques des plus hardis d'entré les peintres modernes.
Ces considérations suffisaient à distraire les voyageurs qui pourtant, peu à peu, se sentaient plus nerveux à mesure qu'ils approchaient du terme de leur voyage.
264 c'est une belle fille I..
Philippe Arnal lui-même, qui feignait ne pas tout connaître et qui n'ignorait plus rien, n'était pas sans inquiétude. Lucien avait, en somme, fait preuve d'un assez grand courage en s'exilant du monde pour que son acte révélât une personnalité toute neuve sur laquelle le chroniqueur n'était pas bien certain de pouvoir agir en toute sécurité.
Seule, la princesse se réjouissait. Il n'y avait ni cris, ni larmes ni farces, ni tragédies qui ne fussent capables de lui faire passer un bon moment. Enfin, sans avoir nettement conscience, elle prenait plaisir à se persuader qu'en tout ce qui devait advenir Philippe Arnal ne manquerait pas de s'attribuer le premier rôle et qu'il serait le héros, son héros. Combien lui était étranger le souvenir de Jacques Albier qu'elle n.'avait, d'ailleurs, jamais sérieusement désiré et dont son bruyant passage désharmonisait peut-être, à jamais, l'existence si adroitement agencée, pourtant.
Une embardée formidable manqua verser les voyageurs dans le fossé.
— Dagobert ! Failli chien 1 vociféra la princesse.
Gomme le nègre bloquait ses freins, Philippe Arnal aperçut au détour du chemin un groupe en action, assez pittoresque, près d'une carriole dont le cheval broutait l'herbe du talus.
C'était miracle que Dagobert n'eût pas jeté l'auto sur cet obstacle.
— Percier ! s'ccria Philippe Arnal, je reconnais Pi^rcicr ; il y a du nouveau.
Percier était ce jeune reporter de VUniéijn que
'tait adjoint le grand journaliste. Parti en éclaireur,
l'ercier avait depuis longtemps surpris la retraite do
Lucien, mais sa mission, dictée par Philippe Arnal,
i lit d'amuser la troupe par de fausses nouvelles, de
amener r'^« inoii<i<^nr< ^t .rx ,]ii|M"i -^^ir^ ^,^ prolonger
voyage.
Présentement, Percier, unpelit honhomme de moins
vingt ans, qui en paraissait seize, mais fort déluré,
! 'gant, encore qu'à bon marché, était fort occupé, la
irinc haut levée et proinptement rabaissée, à rossor
a voiturier, un paysan en costume breton.
Les voyageurs dégringolèrent un à un de l'auto.
— Voilà de belles façons aristocrates ! dit la prin- -;se, en lorgnant Percier à travers les carreaux de son
Lice-à-main.
■ — Excusez-moi, Madame, reprit sans se démonter pie petit reporter en saluant avec beaucoup d'aisance, \cusez-moi, mais je suis socialiste unifié. Il ajouta ;
— Seulement, il faut vous dire que les pèquenots me dégoûtent; j'ai les croquants en horreur. Ça
lit gouverner Paris, ça sabote à tort et à travers, ça embête les braves gens, ça gâte les distractions du peuple. Votre rang ne vous a pas permis de voir les limousinants et les betteraves de TAveyron
contrarier le populo au i4 juillet, Madame; c'est dommage...
— Où est Lucien? cria Gilberteen saisissant le petit reporter par Tample manche de son cache-poussière.
Le petit Parisien n'avait pas eu à gouverner de créatures aussi impressionnantes que la maîtresse de Lucien et de Raymond Lebigre; tout de même il avait le maniement des femmes et se flattait de se faire obéir aussi exactement des femmes célèbres qu'il interviewait que des trottins, théatreuses et jeunes grues, ornement de son minuscule entresol de la rue des Martyrs, sis entre la Brasserie du Scarabée et les écuries du Cirque Médrano,
Aussi ne fut-il nullement ému, le moins du monde déconcerté et, se délivrant delà fine main gantée, d'un geste gracieux, suffisamment courtois, admissible enfin, mais très précis, il poursuivit :
— Ces types à sabots, ça sabote jusqu'au sabotage.
La princesse encourageait du regard lé jeune Percier. Le bagout de ce Mistigri delà presse l'amusait; et puis ce petit avait de la branche, pour parler son parisien un peu désuet, de Gonstantinople. Le grand air agissait peut-être aussi ; c'en était au point que Phi lippe Arnal aurait conçu de l'inquiétude s'il n'ava eu une entière confiance en la fidélité et le dévoueme de Percier qui lui devait une position en somme assez enviable.
c'est une belle fille !.. ÎG7
Tandis que le voilurier se froltait encore les côtes, !*crcier lint expressément à ajouter :
— La machine à bosseler a toujours du bon, même pour inculquer au peuple l'esprit de la révolution ; ( est à coups de trique et à coups de botte qu'on éman- . i[>era le monde.
Philippe l'interrompit :
— Mesdames, mon cher Lebigre, je vous présente mon jeune ami et mon disciple, Jack Percier, de VOméfja, journaliste d'avenir, et linguiste original, mon cher académicien. Nous lui devons le verbe « sohitionncr » et c'est lui qui trouva le « survol n longtemps avant votre distingué collègue Troquard.
— Je vous félicite, jeune honmic, fit Raymond Lebigre sans badiner ; il avait pour la presse un respect à toute épreuve.
Le reporter s'inclina avec beaucoup de grâce devant les dames.
Gilbert(| lui serra fébrilement les mains et dit :
— Monsieur, je vous en supplie, parlez-nous vite de Lucien.
— Oui, ajouta Raymond Lebigre en écho; Monsieur, parlez-nous de Lucien.
— C'est juste ! fit Percier, et il tira d'une poche intérieure im petit calepin endommagé.
C'est à Philippe Arnal que le jeune homme fit son rapport, non sans tourner gentiment la tête du côté de Gilberte lorsqu'il croyait donner la note sentimentale,
268 c'est une belle f lle !..
et da côté de la princesse quand il touchait au badinage, car son rapport ne manquait pas d'humeur.
Une fois il s'interrompit pour dire, découvrant tout à coup Mahmoud qu'il n'avait pas encore remarqué :
— Tiens^ un môme 1 ïl est rigolo. A qui?
La princesse ne s'indigna point et Philippe ne crut devoir troubler son disciple d'aucune observation. Mais la sorte d'intérêt qu'on lui portait soudain déplut à l'impérial bâtard qui décocha au reporter un coup de pied dans les mollets.
— Ah ! zut ! fit Percier ; est-ce qu'il mord?
Sans transition, le singulier enfant turc vint prendre par la main celui en qui, un moment auparavant, il voyait un ennemi.
— C'est ça, dit Percier sans marquer de surprise, soyons copains, ça vaut bien mieux.
Percier n'avait pas eu grand chose à apprendre à la troupe. Philippe Arnal avait, encore qu'à son heure seulement, révélé la vérité sur Lucien et sa retraite. Mais Gilberte se défiait instinctivement de Philippe, et en cela elle n'avait pas tout à fait tort. Il lui apparaissait assez clairement que le chroniqueur ne voyait dans ce pénible voyage qu'un moyen de précipiter le terme d'une personnelle entreprise, de hâter des fins à lui, et en pensant ces choses la courtisane apostolique jetait des regards envenimés à la dame turque.
Elle ne fut pas fâchée d'entendre le petit reporter
confirmer, le carnet de notes en niains^ ce qui lui avait été assuré par Philippe.
— Tout à fait Nick Hari'^> ' • p.,.vinn...| T.ebigre devenant folâtre.
— Bigre, taisez-vous î
Les sentiments de Gilberte étaient toujours mitigés. Cette créature dont Philippe disait qu'elle possédait un cœur mitoyen vivait assaillie d'émotions contradictoires. Doucement émue à la pensée de revoir Lucien, elle se fâchait d'apprendre que le poète du Bal des Vie //m t'5 devenu le poète de A Genoux / Mà'ii lui apparaître sous les dehors mystiquement agrestes d'un paire menant ses bètes.
Sans doute avait-il de la paille dans les cheveux. Quelle horreur! C'est pourquoi Gilberte s'interrogeait afin de bien connaître s'il convenait de sauter au cou de Lucien sans lui avoir, au préalable, et sur le mode aigu, lait honte d'un scandaleux, d'un indigne, d'un ridicule équipage.
Gilberte voyait suffisamment juste. Lucien ne retenait sa chevelure d'aucun bandeau d'azur ou d'ccarlate, il ne drapait pas une demi-nudité évangélique dans quelque peau de mouton et n'avait point la houlette en mains.
Le sceptique Philippe lui-même eut le cœur serré, lorsque Dagobert, avec sa fougue africaine, ayant jeté la limousine au beau milieu d'un troupeau bêlant dont il écrabouilla deux magnifiques unités, le berger
bondit du tas de pierres sur lequel il méditait pour bondir au devant de la dangereuse machine. C'était Lucien, un Lucien vraiment égaré, émacié, les cheveux en désordre, les yeux brûlants, brillants de fièvre, un Lucien habillé d'une méchante blouse déchirée, ses pieds nus dans des sabots souillés de fumier. Il brandissait une grosse branche de noisetier encore parée de feuillage et, à son poing, s'enroulait un chapelet commun de vieille paysanne. Une barbe ridicule commençait d'envahir son visage ravagé. De ses lèvres sortaient des sons confus et c'est en toute sincérité que Philippe put s'écrier :
— Malédiction ! Il est idiot ! . . .
— Lucien ! glapit Gilberte en portant rapidement ses mains devant ses beaux yeux faits, afin de leur dérober l'horrible apparition.
Raymond Lebigre, écrasé de responsabilité, ne sut rien dire et se sentit en un moment envahi d'une sueur abondante et glacée.
Ayant prestement sauté à bas de sa carriole paysanne qui rejoignait enlin l'auto, Percier murmura à l'oreille de Kalidjé qui souriait:
— Voilà l'artiste, princesse ; je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir. En province, vous savez, on n'est pas monté comme à Paris.
La princesse affectant de traiter le farceur en enfant, le paya d'une petite tape amicale sur ses joues pleines et bien rasées.
c'est une belle pille !.. 271
Lucien se trouvait dans un état de dépression qui ne lui permettait pas d'organiser fortement son discours. Toutefois, les idées naissaient en son esprit avec plus de naturelle abondance, plus de précision raêmo ({u'il ne l'aurait pu espérer, nonobstant un bégaiement ([u'excusait la surprise.
— Que me voulez-vous ?... l'ourquoi uit |MM.i.-,ni>t/.vous?... Je ne vous connais plus...
p — Il ne me connaît plus ! glapit Gilberle tordant ses mains à en faire craquer ses gants.
Lebigre la voulut consoler, s'y prit sans adresse et ne fut pas heureux.
— Je vous reconnais. Monsieur, dit l'inattendu jer au jeune Percier, vous m'espionniez... je ne jblierai pas.
Le petit Percier estimait qu'il fallait laisser divaguer ce malheureux.
Le saint Jean-Baptiste de Rospordern reprit :
— Fuyez ! Fuyez ! Laissez-moi !... je ne vous appartiens plus!.. De quoi vous êtes-vous alarmés! Qui vous pousse à me reprendre comme un déserteur ? Oui, c'est bien cela, comme un déserteur. J'ai été logique, j'ai été jusqu'au bout d'une pensée; je sais, ça n'est pas dans vos mœurs et c'est ce qui vous déconcerte... j'ai détruit le faux équilibre qui vous fait illusion et vous me le reprochez... et vous avez peur. Laissezmoi... je ne suis plus à vous!... D'abord je mentais, je me dupais, je no savais pas... je cherchais une
ou
basse monnaie de gloire dans la comédie du salut... mais on ne s'approche pas impunément de la vérité, même niée. Loué soit Dieu qui m'a éclairé sans me foudroyer! Loué soit son tonnerre I Qu'il m'environne et qu'il vous accompagne !
Philippe Arnal conclut à la nécessité d'être m positif. a
— Lucien, dit il, tu nous fais injure. Laisse-moi t'apprendre, en outre, qu'il n'est pas un Dieu, tu entends ? — pas un, à qui ne soit désagréable pareille exaltation. On sert mal dans la fièvre, souviens-t'en. Tu appartiens à une Eglise à qui nous devons la plus fine des civilisations, qui condamne le scandale et n'a jamais aspiré à désoler la planète du spectacle permanent de la danse des fous.
— De quel droit violez-vous ma retraite ?
— Lucien...
— Chère amie, de grâce, laissez-moi raisonner Lucien. Lucien, nous te demandons l'hospitalité, je te prie de nous conduire auprès du Père Séraphin et je te jure, en retour, que nous ne déciderons rien qu'en sa présence et avec son approbation.
Lucien secoua la tête. Ce n'était plus un illuminé. Sa fièvre l'abandonnait ; il se devinait vaincu. Il consentit à tout.
C'est alors que Gilberte, pantelante, s'approcha de lui. Il pleurait, redevenu tout petit enfant.
Raymond Lebigre dut soutenir sa maîtresse et,
dans un désespérant silence, la troupe se joignit au troupeau précédé du berger sanglotant.
En serre-file, Mahmoud gambadait avec les chiens, tirant la langue et mordant les moutons pour quvi l'imitation lut plus parfaite et le jeu [)lus amusant.
Le voiturier tentait d'obtenir quelques explications (lu chauffeur nègre ; alors le jeune Percier intervint :
— C'est pas tes oignons, notre nûssion est terujinée; on retourne à Quimper, et au trot.
La robe d'organdi.
Le Père Séraphin, noyé dans sa barbe grise, épàndue comme celle d'un Dieu Fleuve, s'éveilla au premiei chant des cloches.
Ce fut pour bâiller et souffler bruyamment, tousser ^ussi formidablement que s'il expectorait la foudrej siffler un cantique, puis se chanter, — faux — selon' sa coutume, sur un motif de plain-chant, les événements capitaux de la veille ainsi que le programme de la journée à vivre :
Il est venu dans ma maison Des voyageurs de bonne mine Qui vont pourtant ravir Vagneau, L'agneau que Dieu m'avait donné.
Allons, leve-toi, vieux pêcheur, C'est r heure du petit salé...
En dépit du vers final, il y avait une tristesse pro-
fonde, bien que contenue, dans la voix du moine devenu métayer. Tout en psalmodiant à faux, le Père Séraphin, gras et velu, le cuir tanné, se retournait en son étroit lit de fer à l'imilation d'un épagneul sur la paille de sa niche. De culbute en culbute, le saint homme se laissa rouler sur le carreau, ce qui lui proura une fraîcheur salutaire par tout le corps, lui donna un instant de vraie joie et le libéra tout à fait (lu sommeil. Alors, il fil sa prière, à genoux sur un oscabeau de sa fabrication, cruellement barbelé de fils (le fer et bourré de moins de paille que d'épines. Ses rudes dévotions achevées, il plongea et barbotla dans une grande cuve, enfila une cotte bleue, un très vieux gilet de chasse, chaussa des sabots sonores et descendit au jardin.
Raymond Lebigre l'y avait précédé. Frais équipé, l'illustre écrivain semblait prêt au départ. Il savourait bucoliquement le lait dont une vieille servante, nouée et déchirée plus qu'un saule, emplissait des bols poyr tous les hôtes.
— Avez-vous bien dormi, mon Père ?
— Je vous rends grâce, monsieur l'académicien. A vous voir ainsi guêtre je présume que vous ne vous résolvez pas à retarder votre départ. Je regretterai Lucien, cela va sans dire ; Lucien, c'était un peu mon (ils ; oui, déjà mon fils, dit le moine avec calme, c'està-dire avec courage.
Il ajouta :
— Mais je vous regretterai aussi, monsieur l'académicien, et ce M. Arnal, si riche d'esprit, et la société de ces dames et encore le petit Mahmoud, délicieux bambin mécréant, tout à fait mal élevé mais que Dieu doit chérir et qu'il sauvera, car nul n'est plus que ce moutard turc près de la saine et puissante nature qu'il faut imiter, monsieur l'académicien.
— Vos regrets, mon Père, ajoutent au prix de l'hospitalité. Merci. Nous partons en effet, il le faut. Toutefois, je puis vous assurer que nous ne nous mettrons pas en route avant la fin de la journée. Il nous reste ^ quelques bonnes heures. Partant avant le coucher du soleil, nous aurons le temps d'atteindre Quimper où nous prendrons l'express du soir. Le nègre infernal m ramènera seul l'auto de la princesse à Paris.
— Lucien ne résiste plus ?
— Résolu à nous suivre, il m'apparut soudain, hier, au coucher, saisi de je ne sais quelle hésitation. Qu'en pensez- vous, mon Père ?
Le vieillard balançant la tête :
— J'aimais Lucien, en père et aussi en frère ; le retenir m'eût donné beaucoup de joie ; mais j'en conviens, il est raisonnable qu'il vous suive. La mélancolie de notre vie paysanne et champêtre exige pour être soutenue comme il faut un sang plus fort que le sien. Ici, tout est à craindre pour lui des plus dangereuses rêveries. Enfin, Monsieur l'académicien, il y a autre chose à quoi j'ai réfléchi. Lucien peut mieux
servir Dieu qu'en s'employant aux travaux bucoliques nii vous l'avez surpris.
u Je ris dans mon chagrin en songeant à sa grande liayeur, lorsqu'au détour de la roule votre automobile lonça au milieu de son troupeau de moutons. Je ne m'y connais guère, mais vous qui l'avez fait récompenser par la grande Académie — ce qu'il m'avait ( aché — ne pouvez vous y tromper. Or, l'Eglise, mon incompétence n'est point telle que je ne m'en puisse percevoir, manque singulièrement de talents dé- Noués à sa gloire. Nous attendons un Lamartine et nous saurions nous contenter d'un Lefranc de Pompignan.
« Les Pères n'ont pas été très heureux dans leurs
dernières négociations. Souvenez-vous de cet affreux
barde recueilli, comblé, tiré de l'infamie et qui, à
[.ourdes. abandonna la procession pour boxer le bran-
irdier-major en vociférant : « Probable que c'est pas
l'eau de la grotte qui m'a donné du cœur pour casser
Il sale... » Je n'ose achever, Monsieur l'académicien.
11 faut, et je le soutiendrai malgré la peine que me
■ luse cette séparation, il faut, il est de toute nécessité,
[lie Lucien vous suive à Paris et s'y abandonne à sa
destinée, si le Ciel lui a donné le don de poésie et si,
race à vous, je ne l'oublierai point, ce don n'est dé-
armais qu'au service de la foi.
Lebigre, dont l'unique désir désormais était de déguerpir au plus vite, serra vivement les mains velues
278 c'est une belle fille I,.
du Pèie Séraphin, au moment que Lucien^ Philippe et Gilberte paraissaient au jardin.'
Gilberte était très joUe ce matin-là, déjà parée pour le voyage ; plus jolie de se composer une grave image sous le voile tendu aplatissant la capote de soie raide.
— Ainsi, fit le Père Séraphin en se détournant pour essuyer une larme, ainsi... le fatal moment est arrivé !
Le religieux ouvrant ses bras de lutteur reçut Lucien sur sa poitrine et embrassa longuement le jeune homme, l'enfant prodigue du spiritualisme, repris et timide, maladroit autant qu'un homme de la classe ému de reprendre ses habits de pékin.
Ensuite, le Père Séraphin baisa dévotement la main fine de Gilberte, charmé de sa bonne idée, très fier d'avoir, pour la première fois et sans ridicule, sacrifié au galant cérémonial.
On l'avait assuré que M^'° Gilberte Marise consacrait sa jeunesse à de bonnes œuvres. Gela lui suffisait. Surtout il avait cette prudence de ne rien tenter pour obtenir la preuve du contraire. Il balbutia, sincère puisqu'il voulait croire et qu'en cela réside le ténu mécanisme de la foi :
— Vous êtes une sainte !...
Gilberte qui, elle aussi, ne demandait qu'à croire, chancela de se sentir ainsi angélisée.
Lebigre fut touché en son cœur et Philippe, impassible, apprécia autant qu'il le fallait.
— Mon Père, dit Gilberte d'une voix aux sonorités
c'est une belle pille !.. a79
d'haniioiiica, M. Sernave hésite encore ; c'est k vous qtril api^artient de le convaincre.
— M""*^ xMarisea raison, mon enfant ; songez à votre mère qui vous pleure et songez surtout à ce beau talent, vous ne pouvez plus me le cacher, dont notre sainte
luse doit avoir le bénéfice, Lucien secouait la t^te doucciiiciit, ubstuuMueat.
— Lucien, dit Raymond Lebigre, vous devez obéir ; fuser serait d'une trop méchante rébellion. A d'autres
riiumilité ! Il vous faut, cher poète, célébrer la divine gloire et accepter qu'un peu de gloire aussi retombe sur vous. Ce que j'ai fait à votre intention...
Mais le poète, écrasé sur un banc de pierre moussue, lança à l'immortel un tel regard de haine que Lebigre arrôta court.
Gilberle à son tour s'approcha de son amant, très près et parla. Décidément, elle était si jolie ce matin que le malheureux en la voyant ainsi penchée sur lui, en la respirant tout entière, pleura.
Dans le brouillard de ses larmes, il revoyait la scène du bois de Ghatou, au clair de lune.
Gilberte disait :
— Lucien, mou ami... le succès qui vous attend n'est que le signe de la défaite de ceux qu'il faut combattre. Choisi entre tous, poète, il vous faut demeurer tel !
Elle parlait évidemment pour l'humble Père Séraphin bien plus que pour le malheureux.
280 c'est une belle fille 1.. I
Elle parlait extasiée, en actrice que métamorphose im beau lole, très convaincue, choisissant ses mots, évitant surtout de prononcer le nom de Lucien ou de dire : M. Sernave. Elle recommença tout une phrase oour s'épargner, pour ne pas trouver au bout un « mon ami » qui ne lui semblait pas en situation.
Mais Lucien gâta tout cela lorsqu'il tomba sur les genoux, les bras vers le ciel mais n'atteignant qu'à la hauteur des belles hanches de la jolie femme, et criant de toute la force de son amour sacrifié :
— Gilberte ! Gilberte ! ma petite Gilberle
chérie I . . .
Raymond Lebigre se souvint, fort à propos, d'un catarrhe très ancien, et toussa d'abondance. Le Père Séraphin, avec de gros cris et de grands gestes, mit en fuite un matou saccageant sa vigne, Gilberte verdit dans le cadre du voile rose ; la colère la blessa si fort qu'elle serra les poings, meurtrissant ses mains fines de ses ongles pointus, et elle crut détester à jamais, et de tout son cœur, cet amant effondré dont un cri désespéré ruinait son crédit spirituel.
Déjà PhiUppe relevait charitablement Lucien et s'asseyait auprès de lui sur le banc, en l'enlaçant ainsi qu'un petit frère.
— Suis-nous, mon vieux; suis-nous etnete défends plus contre la littérature. Hé ! je sais, ce n'est que de
(VEST l'NE BELLE FILLE 1.. 281
la littérature, mais qu'est-ce qui n'est pas, hors le boire et ic manger et encore ! — de la littérature ? Qu'est-ce qui n'aboutit pas à de la littérature? Tes cbains, Lucien, tu en feras de la littérature, et ce sera hien ainsi, et tu leras de la littérature aussi avec le ( hagrin des autres. La littérature, uion petit, c'est toi, ( est notre maître M. Raymond Lebigrc qui la mettons au point ; mais tous, sans le savoir, font de la littéraliire et nous fournissent, encore et toujours, de la littéilure. M"*" Marise, ne protestez pas chère amie, et 1; bon Père Séraphin, font, h leur fa(,on, de la littéra- 'lie, et je ne dis rien de la princesse.
— lié î lié ! gloussa le Père, soudain très amusé, ]»' me souviens d'une tragédie écrite au séminaire :
Oui, je meurs en cJwétien sous la dent des lions En montant vers le ciel sur un nouveau Pélion.
— Tu l'entends? dit Philippe avec indulgence. Lucien prit la main du Père Séraphin et la main de
Philippe.
— Mes grands, mes chers amis !
— El moi? implora humblement Lebigre.
— Vous aussi, maître, vous aussi !
— Mais il n'a que deux mains, dit Philippe.
Puis Lucien cracha dans un affreux ricanement :
— Littérature !
282 g'bst une belle fille !..
Il ajouta :
— C'est promis, Philippe. Laissez-moi seul avec le Père Séraphin.
La matinée s'achevait.
Le Père Séraphin entrant dans la grande salle de la ferme y trouva Mahmoud, très sage, par hasard, feuilletant des illustrés pieux qui ravissaient sa jeune âme parce qu'on y voyait beaucoup de messieurs et de dames — les dames presque toutes nues — croqués par des animaux féroces.
Le religieux flatta d'une tape ecclésiastique la joue brune de l'enfant du Bosphore, bourra sa pipe, l'embrasa et la fuma en silence, la tête entre ses mains noueuses, soufflant très fort, ainsi qu'un robuste animal meurtri.
Le départ nécessaire de Lucien, du moins s'était-il laissé persuader de cette nécessité, lui déchirait le cœur. ^
Pauvre vieux moine devenu .paysan, arraché à son couvent par des mains qu'il croyait armées par l'Antéchrist et qui n'étaient que des mains d'agioteurs î II songeait douloureusement que l'amour fait souffrir quand il n'est pas divin.
Au-dessus de la grande salle commune était la chambre offerte à Kalidjé, la plus grande parce que c'était la princesse qui avait le plus de colis. La
Turque s'y altardait en robe légère, en robe d'une étoffe qui évoquait pour Philippe la toilette de M*"" de La Baudraye, froissée à la promenade par TasCacieux Lousteau, le grand ancêtre. Car Philippe était là.
lia princesse ne songeait plus du tout à Jacques Albier, elle ne cédait qu'aux impulsions directes et pour l'émuuvoir il fallait la présence. Philippe l'avait bien compris et ne négligeait plus rien de ce qui devait aboutir à une (in lugicpie, cette lin dont, en outre, MadelineetJacques lui tiendraient compte commed'une action généreuse.
Piiilippe résolvait a m*^ uv^^ci, atiii de rentrer en iji àtrc à Paris, d'oser avant le départ de la ferme sous peine de perdre le fruit d'une si belle et si prompte campagne. Or, l'heure pressait.
\ prit entre ses doigts un pli de l'étoffe fragile vj.» il chiffonna, cvniquement, avec une application d'autant plus révultanle qu'elle semblait sans passion. On ne pouvait concevoir pire sorte d'outrage. La princesse n eut cependant pas un sursaut. Elle regarda Philippe de ses longs yeux d'esclave adulée, de favorite impérieuse.
Philippe, sans lâcher l'étoffe déshonorée, demanda sournoisement :
— Aimez-vous l'organdi?
— L'organdi ? Qu'est-ce donc, mon cher ;' Ln parfum 1^ Une boisson glacée? Un variété de ouistiti?
— C'est une étoffe, madame, une étoffe semblable, ou presque, à celle-ci et pour cela, précisément, une étoffe qui me donne à rêver, mais non pas en songecreux à la manière de cette ganache de Barbey d'Aurevilly que faisait se pâmer le tulle illusion.
— Vous êtes incompréhensible.
— Ne cherchez plus à comprendre.
— Insolent 1
— Impertinent, je préfère
Le Père Séraphin leva la tête, puis se dressa, justement inquiet, interrogeant de ses bons yeux ingénus le plafond constellé de mouches en congres, importantes et bourdonnantes.
On menait un singulier train là-haut. C'était un insolite fracas de meubles bousculés, tirés violemment, de chaises renversées, un bruit de lutte, assurément, puis on entendit un cri de femme, et ce fut le silence.
Mahmoud, sans abandonner ses images, retint le 'TPère prêt à grimper, déplorable inspiration ! — chez son hôtesse.
— Y allez pas, M'sieur ! Sûr qu'elle se cogne avec quelqu'un, je reconnais bien là son genre. C'est justement pas le moment de la déranger. Laisse donc, M'sieur, ça la soulage et c'est autant de moins que je prendrai!...
La bonne souffrance
Les témoins de Jacques Albier, deux l^arisiens disti ligués, adressèrent, avec les procès-verbaux de la iiconlre, des notes sobres relevées d'un rien de lyrisme mondain ; précieux condiment. Le major Arcatlia Zanafredis expédia deux télégrammes héroïques, l'un à Salonique, sa patrie, l'autre à Santa-Fé-de- Bogota, le guerrier ayant vou^sa loyale épée à la défense des lits militaires colombiens. Le baron Hugo l^scholakre, avec un tact exquis, conta dans une feuille d'Europe centrale le rôle joué par lui en une « comédie bien française, mais tout de cœur et tellement de Paris pour le prétexte sentimental et excitant ! » [traduction littérale).
Nul compte-rendu de la rencontre ne valait celui qu'aurait seul pu écrire Jacques touché d'une blessure doublement pénétrante, parce que Jacques avait la
fièvre et que le sage Epictètc a dit sans laisser à personne l'espérance après lui de mieux dire : u Tu as la fièvre, mais si tu l'as comme il faut, tu as tout ce que tu peux avoir de mieux dans la fièvre, »
Georges, se souvenant des leçons de l'adjudant Branccinelli, le prévôt respecté du 14® chasseurs — Honneur aux maîtres ! — demeurait stupide d'avoir vu son maître si médiocre sur le terrain et, désolé, il allait se répétant :
— Ce n'est pas un duel, c'est un suicide. |
Jacques qui n'avait pas reculé d'un pouce devant '^ l'épée de son adversaire, recréait en son délire l'accessoire de la rencontre. Il entendait, crissant sur le sable de la piste, le pas lourd du major Arcadia Zanafredis et ce bruit imaginé le faisait plus exactement souffrir que sa blessure. En vain, puisqu'il rêvait, fermait-il les yeux pour échapper au. nouveau supplice de la roue, la vision du disque monstrueux de la Grande- Roue dont l'énorme masse l'avait obsédé, et qu'il imaginait maintenant se mouvant à une folle allure, crevant les murailles, perçant le plafond de sa chambre de fiévreux, l'entraînant, cloué sur son lit, dans un^ ronde infernale.
Il avait de fantasques pudeurs et si la douleur tordait les muscles de sa face, vite il s'enfouissait en ses oreillers, redoutant d'être pris au piège des dérouleurs de films.
Obstinément, il chassait d'une main cependant affai-
blie, une chose imaginaire et qui n'était pas la pointe de l'épée nue, mais le nez pointu et si affreusement blême de M. Ignace de Roskeln.
Puis l'esprit ^chavirant dans les proloiuleurs de son cœur, il nommait Madelinc, lui parlait, subissant le charme de sa présence réelle, si bien qu'il n'eut pas un cri de joyeux étonnement lorsque la comédienne, ainsi que l'adroitlecteur l'a depuis longtemps pressenti, accourut enfin au chevet de son blessé.
« Comme la petite chérie sera donc heureuse passé le duel ! » avait, en son jobelin de sleeping-car, sou |)iré Ignace do Roskeln, quand ses jouéfs molles bru laient encore du double soufflet à la française !
Vainqueur du combat en champ-clos, ayant régalé ^BS témoins, et s'étant, avec une noble indifférence, lissé taper de cinquante louis par le major à qui le duel avait coûté quelques frais de voiture, Ignace s'était joyeusement empressé au galant logis de Mavleline.
Lorsqu'il l'avait averti de la rencontre imminente, Madeline, sans cri, sans querelle avait chassé l'homme qui n'était que son sigisbée, accepté par dépit.
Madeline le haïssait autant pour le péril que son pée faisait courir à Jacques — les imbéciles sont si intelligemment servis par le hasard ! — que pour cette qualité imméritée d'amant qu'il prenait en combattant, sinon aux yeux du monde, du moins à ceux de Jacques.
288 c'est unb belle fille !..
Elle l'avait chassé, froide, crispée, lui défendant sa porte à jamais.
Il avait obéi, la laissant désespérée de ne pouvoir rien empêcher, meurtrie de savoir Jacques bravant pour l'amour d'elle un sérieux danger et torturée, en son absurde logique, de se refuser la joie de s'aller jeter dans les bras de son amant, puisque rien n'établissait encore, hélas ! qu'elle n'avait plus h craindre les caprices de Kahdjé.
Georges, son complice par le truchement de Lhéritier, dégradé, méprisé et pourtant généreux, Georges, depuis ce jour que Lhéritier, ivre de sa neuve situation parisienne avait, assez médiocrement d'ailleurs, joué s©n rôle de médiateur, vivait lui aussi dans un égarement assez voisin de celui qui désharmonisait l'exis tence de la comédienne.
Le valet prit sur lui, le combat terminé, d'avertir télégraphiquement Madeline de la déplorable issue. Un de ces vieux valets d'antan que leurs seigneurs admettaient à guerroyer, à souffrir sans honneur à leurs côtés, n'eût pas trouvé des termes plus heureusement mesurés pour correspondre avec la maîtresse de son maître.
En outre, il s'était gardé de dénoncer autre chose qu'une blessure anodine.
Georges attendait beaucoup de son initiative et la blessure de son ancien frère d'armes lui semblait maintenant proprement providentielle, bien que grave.
Pour Ignace de Uoskeln la défense de reparaître qui lui avait été signifiée ne résistait pas à son examen. Ce Lohengrin des wagons-lils inlernationauxet du Stock- Exchange croyait à runiversalitc de son expérience pour avoir été touché par la grâce décent clinnats confondus. Pouvait-il justement concevoir que l'essence combinée de tant de climats empoisonnait sa sensibilité et le faisait tout à fait incapable de préjuger de l'éclat des floraisons uniques auxquelles le doux air de France, « votre si belle France » ainsi qu'il disait luimôme, était uniquement propice ?
En dépit de tout, Ignace, donc, ne doutait point d être reçu.
Sa stupide confiance de vaniteux sentimental, de tendre dénué de sensibilité lui donnait à répéter encore avant d'aller combattre : « Ach ! comme la petite chérie sera donc heureuse passé le duel !
Son rival dépéché d'un coup qu'il avait appris du
maître d'armes du prince Lichtenslein, Ignace de
Roskeln se fit conduire chez Madeline, plus que jamais
ivaincu qu'il serait reçu. Il le fut et, tout de suite,
claironna sa déplorable victoire.
Toutefois, en face de Madeline dont la douleur muette
atenue, gardait un étrange pouvoir de rayonnement, il n'était plus aussi insolemment certain qu'il eût mieux valu pour lui recevoir que donner.
— Ach ! j'ai corrigé cet homme qui ne vous tour- 'i^enteia plus, belle chérie. H faut m'aimer comme je
290 c'est une belle fille !.. il
vous aime, tellement j'ai eu plaisir à penser mourir pour vous ! Mais c'est l'autre donc qui a retrouvé le bon coup d'épée. Ach ! m 'aimerez- vous enfin ?
Madeline, sur la foi du télégramme du cavalier fidèle ne croyait encore qu'à une blessure légère. Dolente pour cela mais non point angoissée, haineuse, mais sans se laisser deviner, elle interrogea l'ennemi :
— Vraiment, Ignace vous avez blessé Jacques Albier ? Est-ce grave ?
Enhardi par cette indifférence bien jouée, Ignace de Roskeln s'empressa de satisfaire Madeline :
— Je dis un bon coup d'épée.
Madeline crut défaillir. Elle fit un effort inouï pour ne pas faiblir et s'écrouler aux pieds d'Ignace de Roskeln, misérable femelle abattue, tant elle se serait méprisée d'être secourue par l'ennemi. Mieux que ses paroles sans précision, l'imbécile satisfaction qui s'étalait sur la pâle face adipeuse de l'heimatlos persuadait l'amoureuse de la réalité des souffrances de Jacques. Elle eut le courage de poursuivre ses questions.
— A l'épaule?
Alors la tranquille sottise, gonflée de vanité et d'es
pérance, éclata en bêlements magnifiques :
— Hé ! non, en pleine^poitrine ! C'est miracle que le poumon n'ait pas été traversé. Mais j'ai, moi aussi, risqué beaucoup. D'abord il n'attaquait pas et se défendait mal. J'en étais comme confus, comprenez ; je ne voulais tout de même pas lui assassiner !..,
c'est une belle fille !.. Î91
« (Tétait comme s'il nvalt vraiment cherché la mort.
(( Puis, soudainement, il s'est jeté sur moi comme furieux. Alors, moi aussi j'avais liberté pour bien toucher et j'ai louché, comme il fallait, content, Madeli"^, content d'avoir pour vous risqué beaucoup. là. Madeline...
Madeline semblait grandie, toute blanche, les doigts fragiles agités d'un douloureux tremblement. Seule, elle n'eût pu se dominer davantage et se fût abimée sur le tapis ; la présence exécrable de l'ennemi, de l'assassin de son Jacquot, de cet ahuri sentimental, malfaisant et qui la desirait, soutenait son énergie, cette énergie qu'il lui fallait entretenir, grandir, pour châtier à son tour.
Ce fut soudain et terrible.
Elle vint à l'ennemi, les bras ouverts. Ignace ne donna pas une seconde au doute ; souriant, presque hilare, épanoui, il savourait à l'avance l'étreinte qui 'allait payer de tant de peines et d'une si chèr^ paience.
Nul fat illustre jamais n'attendit si benoîtement son alaire. Don Juan lui-même n'espéra pas plus sereiement le suprême baiser d'Elvire.
A pleines mains, Madeline saisit ainsi que de la eige, les joues molles et froides du misérable ; elle 3rra, tendit les muscles et les froissa. Ses ongles >ignés, ouvragés, qui étaient à la fois des bijoux et
des armes, s'imprimèrent dans la chair livide qui se colora lentement.
Les gros yeux myopes d'Ignace de Rolsken papillotaient, s'emplissant de larmes qui restaient comme cristallisées au bord des paupières lourdes, sans pouvoir s'écouler librement, largement.
Sans lâcher la proie torturée, la comédienne lui jeta à la face :
— Je suis contente que vous m'aimiez, content'^ parce que vous en allez souffrir I... Si vous me l'av; tué, je trouverai mieux pour vous désespérer et gâcher à jamais votre vie inutile. Vous osez m'annonccr votre victoire ! — et elle le suppliciait avec une férocité soutenue.
— Mais vous ne sentez donc rien ? Vous ne sentez donc pas que ce ne peut être une victoire ?
« Mon petit ! Mon petit ! Votre cruelle sottise me fait au moins comprendre mes fautes, elle me le rend, elle me rend à lui 1 Grâce à vous, je ne crains plu^ rien de mon amour.
« Va-t-en î Va-t-en ! cria-t-elleendécouvrantqu'ellô avait du sang au bout des doigts ; va-t-en l Tu ne comprends donc pas qu'il faut que j'aille retrouver mon petit !...
Elle fermait les yeux, raide, toute sa chair crispée, se reprenant à tordre la viande molle et maintenant violacée, sanglante sous les ongles roses, à crever les joues d'Ignace qui souffrait aussi directement des tor-
tures physiques que lui infligeait l'amoureuse cour-
< iicée que de la délresse de son cœur.
Atrocement meurtri, incapablede se contenir davane, ivre d'être vaincu, blessé et humilié, considérant lin la partie irrémissiblement perdue, il repoussa de ite sa vigueur sa bourrello.
Madeline lui résistait, agralanl ilést-spcrément ses les dans les chairs déchirées, prèle, eîit-on pu
. .ire, à lui touiller la gorge.
i Ignace de Koskeln, accablé de douleur et de rage iespérée, poussa un ignoble juron tudesque, ou Idish, et tordit les bras de Madeline pour la jeter, pantelante, sur une causeuse.
En tombant elle se blessa aux genoux, la rude inte d'Ignace lui avait brisé les bras, cassé les poi-
I.a liiie comédienne des petits théâtres de haut goût, 1\ légante, la délicate n'était plus qu'une femelle, une r< luelle rossée qui se cabre sous les horions du mâle, pas même mâle de son choix.
Sans y songer, Madeline releva violemment des cvolVes et découvrit sa jambe aHn devoir sa blessure. Entre les fines mailles arrachées du bas, le genou apparaissait sanguinolent.
A demi-folle, se rajustant d'un geste prompt, échappant à l'oubli dans lequel elle avait un instant plongé, outragé de subir le regard, un regard penaud cependant, d'Ignace de Hoskeln, sur ses grâces décou-
894 c'est une bbllb fille !..
vertes, Madeline, à demi-folle, secouant sa chevelure écroulée, chercha quelque immense injure à jeter à l'ennemi. Elle ne trouva rien, puis soudain cria :
— Prussien î Sale Prussien ! . . .
Or, cela qu'elle n'avait pas cherché, cela qui lui était venu naïvement à l'esprit et qui semble vulgairement hors de propos, c'était cela qu'il fallait dire, cela que justifiait la colère, cela même encore qu'exigeait la pitié I
Peu perspicace pourtant, Ignace ne s'y trompa point et le silence qui suivit établit péremptoirement que la première phase du drame était irrémédiablement close.
Les larmes de l'étranger coulèrent enfin. Il pleura, abondamment, le front dans les mains, la poitrine soulevée de sanglots enfantins, tandis que Madeline, haletante encore, achevait de se rajuster devant la glaCe, avec beaucoup de soin et de méthode.
Ayant assez pleuré, Ignace dit enfin à celle qui paraissait avoir oublié une présence qui pourtant lui était odieuse à ce point :
— Pardon 1 Oui, je suis une brute. Vous voulez me faire injure ? Madehne !... Vous n'avez pas fait grâce au Prussien... oui, le Prussien I... un pauvre Prussien égaré, perdu ! dans des compUcations françaises I . . ,
« Je m'excuse de dire si long, encore quand je suis
déjà chassé. Il y a beaucoup de votre faute, Madeline.
(( Je ne savais pas, je ne connaissais pas. Sans guide
aurais-je tout de suite compris Versailles etleLouviei* Pour le cœur il n'y a pas de guide. Si, il y a. Mais vous n'avez pas consenti d'ctre le guide.
(( Cela vous amusait de perdre sur sa route le pauvre Prussien qui demandait sou chemin. Jcdis il y a beaucoup de votre faute. Tout le mal, je l'ai commis pour vous, pour bien faire. Zo ! J'ai risque tout le coiitraiie de ma chance. Adieu. Vous ne me retrouverez jamais
ant vous, ça je puis jurer. Permettez-moi seulement tir toujours penser...
Adieu !... Adieu !... Ach ! Madeiine, je soutire si
cssivemcnt !...
Et Madeiine oublia tout. Elle oublia qu'elle avait été une lameutable chose meurtrie, entre les mains apaisantes de Mathilde empressée, baignant, massant sa ti isle maîtresse, lui restituant, à force de soins intelligents, cette beauté, sa santé et son énergie, et la moitié de sa conscience.
A Madeiine, qui toutefois avait su choisir longuement sa toilette de retour au bercail amoureux, il semblait que le vol fabuleux du tapis enchanté des vieux
iiles l'avait ainsi transportée au chevet de son amant.
Très pale, Jacques reposait, étendu dans le grand lit, leur grand ht de jadis et de demain.
Lorsqu'elle parut, Jacques dormait, veillé par le
29G c'est une belle fille !..
docteur et Georges dont la joie fut telle qu'il eût voulu tomber aux genoux de la jeune femme.
, Madeline vit son amant bien pâle, mais elle crut volontiers aux paroles rassurantes du médecin.
Même, puisqu'elle espérait si fermement en une prompte et sûre guérison, elle ne s'épargna pas les vilains détails scientifiques, ces détails farcis de mots qui font si peur aux belles amoureuses gentiment ignorantes.
Ça lui paraissait brave d'entendre de pareilles choses, et cette bravoure c'était une belle preuve d'amour, et Madeline fut heureuse de retrouver la force et la vertu du sourire, d'un sourire de joie authentique, lorsque le docteur lui confia, enthousiaste :
— Il s'est battu comme un lion I Il s'était bien battu et sortait vainqueur du combal
singulier. Il est tant de manières d'être vainqueur et; est-ce que l'adresse à Tépée d'un Ignace de Roskelnj peut en faire un vainqueur ?
Fatiguer Jacques eût été imprudent ; Madeline pro-3 mit d'être sage.
Elle regardait le blessé, résigné à retarder auss longtemps qu'il le faudrait des embrassements donî l'espérance la soulevait.
Jacques dormait, amaigri en un jour, les yeux mj clos, plus beaux d'être plus ardents.
— Mon joli, joli malade ! gazouillait Madeline. C'est alors que le blessé se laissa choir dans un doux
délire. Assurément, rien ne l'avertissait par les sens de lu présence de sa maîtresse et pourtant il murmurait :
— Tu es là... tu es là !... je l'attendais... tu as été longue !... Madeline, il fallait venir plus tôt, beaucoup plus tôt !.. . Depuis quel soir n'es-tu pas venue ?. . . Je ne souffre pas, tu sais... C'est si doux d'être malade, de... de... de... tu ne me quitteras plus ? Tu vois, je ne sais faire que des sottises quand tu n'es pas auprès de moi... J'ai mauvais caractère... Je me suis battu, je puis bien le l'avouer... je me suis battu... parce que je croyais que tu avais payé mes dettes. . . est-ce assez comique ?. . . en somme, c'est vrai... tu l'as voulu, ne dis pas non... C'est charmant, c'est joli... joli comme une idée de Madeline.-.Madelinon.., Manon... bourse commune... bah ! des préjugés... C'est gentil tout plein... tu sais, je te rendrai ça, plus tard, bientôt... c'est très chic ce que tu as fait... et il y aura toujours un fier coup d'épée, quand je serai guéri, pour celui qui dira... qui osera dire... que je suis...
— Jacques !
— ... qui dira que je suis. . .
— Oh I ne peut-on l'obliger à se taire, docteur.*^
— Apaisez-vous, madame, ne parlez pas.
— ... qui dira que je suis un... Oh ! ce nez ! enlevez ce nez!... oui, c'est gentil, très gentil... c'est crâne... c'est...
— Il s'est endormi. Pauvre chéri !
Retirant son grand chapeau devant la glace, Made-
line se prépara à la longue veillée, belle comme une
nuit d'amour, belle des plus douces, des plus chères
inquiétudes.
Le docteur s'étant retiré, Georges revint pour dire : — Au moins que Madame n'oublie pas que je suis
là, moi aussi. Madame n'aura qu'à sonner, je viendrai.
Hy menée!
Lq6 reporter, ces poètes sans le savoir, à qui est dévoluo la gloire de composer d'ultimes chansons de gestes — et quels gestes ! — les reporters, pensonsnous, n'ont pas suffisamment, — souvenez-vous des plus récentes unions de la cour et du jardin — fait ressortir que les mariages bien parisiens ne se célèbrent plus qu'à la campagne.
Après le Théâtre de la Nature, convient-il de se moquer du mariage aux champs ? Nos maîtres d'élégance n'ont pas encore rappelé les violoneux et les sonneurs de cornemuse, mais, patience.
Or, en l'église Sainte-Agnès-de-Ghatou furent bénis . t dûment unis et à jamais, ce qui est plus grave, viarie-Ange-Chrétien-Phiiippe Arnault de la Vaudray, dit Philippe Arnal, et la princesse Kalidjé, nièce du cidevant Commandeur des Croyants Abdul-Hamid khan IL
300 c*estJune"belle 'fille !..
Certes, Ghatou ça n'est pas très campagne, comme disent les bonnes gens, mais quoi ! naguère, l'académicien Raymond Lebigre et la jolie Gilberte Marisen'y découvraient-ils point ■ — de nuit, et pour le plus grand dommage d'un trop tendre spiritualiste — le Bois sacré?
G'est l'abbé Servant qui célébrait l'office. On s'étonnait un peu de la dureté de son masque. Gomment n'était-elle pas plus lisible la joie de ce jeune prêtre dévoué à son sacerdoce et ivre de piété? N'allaitil pas de conversion en conversion? Le Père Ghapavoine, bon connaisseur et peseur peu complaisant des âmes, avait daigné le féliciter et le recommandait à la bonté de Mgr l'Archevêque de Paris.
L'abbé Servant avait éclairé des lumières divines l'âme frivole de Lucien Sernave, hier poète frivole, Gilberte Marise adoptait une si édifiante attitude et ser vait avec tant de zèle intelligent les desseins de l'Eglise qu'il fallait bien lui pardonner l'irrégularité de sa vie, irrégularité tout entière imputable à l'obscurité des origines de la jeune femme. Enfin, la princesse Kalidjé, une infidèle, abjurait solennellement, agenouillée sur les marches de l'autel, comme s'agenouillait à ses côtés, élégant et bel esprit, le dernier représentant d'une des plus vieilles familles catholiques du Berry ; un Berry dominé, il est vrai, par la perspective fantôme du perron de Tortoni.
La joie du prêtre eût dû s'augmenter à la pensée que
l'artisan de cette perfection était la petite cousine Madeleine, par d'autres nommée Madeline, qui rachetait Ainsi beaucoup de ses fautes et ne pouvait manquer à donner, elle aussi, quelque jour, un saint exemple.
D'oLi venait alors que le jeune prêtre, hier beau comme Saint-Michel prenait la mine d'un vieux vicaire bougon et expédiait sa messe, en fonctionnaire mécontent, on paria de r.nitel, efi raté de 1m |./.-.ii-
Jardinier d'une roseraie céleste, souffriez-vous, l'abbé, de bénir les frelons, les sauterelles et les bêtes pillardes abattues sur le trésorembaumé? VA cependant, l'abbé, je vous vis reconquis à vous-même, votre beau visage empreint de bonté, de pureté, quand vint l'instant de la bénédiction, car la vertu du pardon est assez haute pour sauver avec le pêcheur le prêtre qui l'absout.
La mélancolie dont soutTrit l'abbé Servant était bien loin des pensées de Lebigre, lequel s'était uniquement efforcé de cacher au jeune prêtre que Lucien, remis aux mains glacées de M"" Sernave et reconduit à Nancy, renierait par les soins du pasteur Michel Sernave son oncle, la foi de Gilberte et du père Séraphin. A Lebigre lui-même, le sort avait réservé d'apprendre plus tard que Lucien brûlerait .4 Genoux ! et publierait son premier ouvrage, un instant dédaigné, sous cette mention fullacîeuse à demi : Le Bal des victimes, par Lucien Sernave, auteur d'un (en très petits caractères) ouvrage couronné par l'Académie Française (en capitales
égyptiennes). 0 Lebigre 1 les desseins de l'Institut sont impénétrables I
Au chant de l'orgue, le cortège pénétra dans l'église. Plus que jamais fidèle à la mémoire d'Etienne Lousteau, son grand, son authentique ancêtre, Philippe Arnal s'était vêtu d'une redingote olive à double collet, d'un pantalon en drap de soie amande, et h souspieds, cravaté de cachemire blanc et coiffé d'un haut chapeau gris perle. L'épousée, encoreque christianisée, disparaissait sous les voiles ; des voiles de nuances incertaines brodés de fleurs en laine, chef-d'œuvre d'une troupe de petites filles élevées par un grand couturier dans une sorte de couvent dirigé, à la slave, par un ancien colonel russe tombé dans la théosophie, assisté d'un maître de ballet.
Venaient ensuite, dignes, confits en béatitude, Raymond Lebigre et Gilberte Marise, puis Rodolphe Lescar,le puissant directeur de rO/îrï^(7a, témoin de Philippe avec Lebigre ; Omar Pacha, témoin de la princesse ainsi que Jacques Albier, faible un peu, souffrant encore de sa blessure, mais radieux, nourri de sa joie reconquise et prenant pour soi le chant nuptial des orgues, puisque à son bras Madeline se faisait aussi lourde, de toute sa tendresse, comme font les plus simples et les plus franches amoureuses, heureuses d'ainsi user, d'un unique élan, leur force, dans l'attente émerveillée des enivrantes faiblesses, des surhumains anéantissements.
Il ne manquait, c'est Omar-Pacha qui en fit la remarque malicieuse à l'oreille de Philippe, que M. Ignace de Koskeln et le jeune Mahmoud.
Or, le pâle Ignace voguait sur des mers étrangères et le jeune Mahmoud, maître absolu ce jour-là du domaine maternel, hurlait k son aise, en conscience, pour la plus totale affliction d'une Suissesse sans fantaisie préposée à sa surveillance et que Mahmoud, tandis que le Saint-Père bénissait sa mère par procuration, accablait de coups de poings et de coups de pied et d'injures dont u Chienne de chrétienne » était la moins colorée. L'étrange moutard, tendre et brutal, grandi de se connaître fils d'un sultan jadis redoutable, souffrait obscurément que sa mère reniAt tout un passé dont il avait l'obscure gourmandise. U chérissait néanmoins son père adoptif, confiant en ses promesses, ne doutant pas que lui, Mahmoud, ne serait plus jamais battu, qu'un jour toutes les femmes retourneraient au harem et qu'il irait à la guerre I Car les malheurs fondant sur la patrie ottomane déchiraient sa jeune Ame. Quand Kalidjé, parfaite, priait en la chapelle consacrée à cette Sainte Agnès dont l'ingénu et violent mystère lui demeurait caché, Mahmoud, le flanc orné d'un merveilleux tambour dont Philippe lui avait fait présent, menait un fier tapage, saccageant le lit par lui décrété place-forte, le salon naïvement assimilé aux riantes vallées de la Maritza, et, certain de la revanche impossible du Croissant, pleurait d'aise à
cette vision en cognant sur les hanches rebondies de la blonde fille des pasteurs dArgovie, comme si c'eût été les flancs surpris d'une simple division bulgare.
La faute du mémorialiste serait capitale d'omettre que de nombreuses illustrations parisiennes emplissaient la nef de l'église artistement rustique. Heureuse matinée pour les reporters, le petit Percier et les tourneurs de cinémas. A peine peut-on signaler que Rodolphe Lescar à trois reprises abandonna sa place, son rang, afin d'aller ennuyer d'instructions les cinq rédacteurs et photographes de VOrneya mobilisés pour la cérémonie. Notons encore que Lebigre s'attira les cinglants reproches de Gilberte pour s'être assis ou levé à faux sans tenir scrupuleux compte des sonores avertissements du bedeau cramoisi. « Vous, un champion de l'Autel I »
Les journaux ont tout décrit, même le joyeux repas dont fut suivie la bénédiction nuptiale. Il semble pourtant que telles paroles d'importance n'ont pas été recueillies avec la piété convenable.
A Madeline rougissante de plaisir, Raymond Lebigre avait dit :
— J'ai vu Glaretie hier ; j'ai sa promesse et celle aussi de l'autre Raymond, le Président I...
Gilberte ajouta :
— Et c'est dans l'acte de Jacques que tu débuteras Raymond est si bon !... le mien ! Dis oui, bigre I...
« Sois heureuse chérie, autant que je suis heureuse I
Les deux amies s'embrassant, se mignotant, Gilhoi'te chuchotait à l'oreille de Madeline :
— J'ai reçu de Lulu la plus tendre des lettres... je te la lirai.
Madelink. — Jacques, il faudra faire quelque chose [lour ce pauvre Lhéritier... Il t'est si dévoué et il a été (l'une si discrète obligeance dans mon horrible solitude!... Le voici sur le pavé, et c'est un peu notre œuvre.
Philippe. — A propos, Jacques, désormais, le poète riche, c'est moi !
Jacques. — Erreur choquante, mon bon ami ; M. \lbier le père m'ouvre ses coffres nombreux et qu'on prétend fertiles en or.
Philippe. — Bah ! Il est convaincu ?
Jacques. — De ma valeur?... A coup sur de ma ileur sociale. Il a fallu, pour accomplir ce miracle, le tup d*épée providentiel de l'heimatlos en partance et
utimental. Impuissant à m'intervie^Yer si je battais la impagne, le petit Percier, ton saute-ruisseau, interviewait Georges Cabouche, mon domestique et mon ancien. Ce valet bien moins fataliste que son maître Jacques a été, tu le reconnais, merveilleux d'à-propos. (^leorges commence ses mémoires dans un repos bien agné. Je le dote et il épouse. Qui ? Mathilde, lingère, ruedeLongchamp. De tels serviteurs ne se remplacent pas.
Omar-Pacha. — Mon cher ami Philippe...
On fit cercle.
— ... mon cher ami, le gouvernement impérial est trop heureux de vous offrir la croix de commandeur du Medjidihé. Eh oui, la croix de commandeur, du coup. Celui à qui en devait revenir l'honneur médite dans ks prisons de Sofia. Acceptez-la. M
Et donnant l'accolade au nouveau commandeur, il™ poursuivit à voix hasse :
— Acceptez-la, vous l'avez bien gagnée ! Je suis podagre, j'ignore l'art de la guerre et suis bien empêché de courir aux armées supplier qu'on m'accorde mon droit au sacrifice subalterne. Mais si je puis me flatter d'avoir favorisé votre union, j'ai bien mérité de ma malheureuse patrie.
Raymond Lebigre, de l'Académie Française, an Révérend Père Chapavoine... et Une page d'art nègre.
Mon cher Ernest,
Je suis bien satisfait d'apprendre que Tabbé Servant a reçu de toi la plus réconfortante des épîtres. La plus belle aussi. Un jour, le plus tard possible, mon cher ami, les Lettres du 1\. P. Chapavoine apprendront aux générations nouvelles à quelle hauteur une conscience forte peut conduire le style familier.
(( Te souviens-tu, Ernest, de ce que je t'écrivis, naguère, au sujet de ce jeune desservant ? Nous avions, je le reconnais volontiers, bien imprudemment jugé ce digne prêtre qui est, par l'effet d'une politique discrète dont nous ne lui marchanderons pas l'honneur, l'artisan d'une si unanime félicité.
« Il caresse obstinément Pespérance de se dévouer, là-bas, en Extrême-Orient, à la sainte propagande. Tu as le pouvoir de le satisfaire et je me persuade que tu n'y voudras pas manquer, même si sachant aussi bien que moi que, d'une complexion délicate, pauvre corps fragile déjà usé par l'âme, l'abbé Servant ne peut pas résister longtemps au climat meurtrier du Yunnam. Je te sais, mon pieux Ernest, assez d'héroïsme au cœur pour ne pas même redouter d'apprêter un martyre 1 L'Eglise en a besoin.
a Je t'embrasse affectueusement.
« Raymond Lebigrb. »
Et le nègre ? L'enfant de Gham ? demanderont h scrupuleux qui tinrent un compte exact des personnages.
Le nègre Dagobert a résisté aux séductions redoi tables de la Métropole. Il a regagné son Afrique natal et c'est en ces termes qu*il fit à ses maîtres divers s( adieux raisonnables :
— Dagobert reprendre chéchia. Tiraillous ça bit connaître ! Dagobert content toucher prime. Tirailloi ça qu'est franc I Dagobert dans deux mois caporal V y'a dit commandant. Ça qu'est bon I Ça qu'est franc i Y'en a ça même chose le jour, même chose la nuit,
Ça s'y peut pas discuter. Tu dis ça galons laine, ça moins-moins, pas giand'rhose ? T'en as raison, mais ça y'a pas moyen z'eireur. A Paris, toi pas moyen fixé. Tu crois toi réussir, toi bien arrivé, toi gagné gros-lot? Ça Paris pas vrai, jamais bien connaître î Toujours moins-moins !...