‹ C'est une belle fille!Chapitre 3 sur 6 · IV · texte numérisé non relu

IV

Un ami éprouvé

Georges se félicitait chaque jour davantage d'avoir ris du service, dans le civil, auprès de son bleu. Jacques convenait qu'il n'aurait pu découvrir un plus adroit serviteur.

Certain après-midi qu'il était seul et vaquait, sans ennui, sans humiliation, aux soins du ménage, Georges lut arraché à sa besogne par un coup de sonnette assez vif.

Georges tendit l'oreille. Ce valet appartenait à celte l'amille d'hommes d'une sensibilité aiguë, supérieure, mais en somme dégénérée, et qui entendent mieux lorsque le bruit s'est évanoui, comme s'ils écoutaient moins le prolongement d'un son qu'ils n'évalueraient le poids de ce son après sa chute sur la molle surface du silence.

Georges, en outre, n'était pas pour rien un bon valet de comédie.

La particularité île ce coup de sonnette l'avait fait

suffisamment prudent pour qu'il ne commît pas cette sottise de courir au seuil avec une hâte dont la moindre conséquence pouvait être funeste.

Selon sa propre expression, et ainsi qu'il le rapporta par la suite à son maître, il analysa ce coup de sonnette.

C'était un coup assez énergique mais non pas dru, pas nerveux non plus et qui n'avait, certes, rien de féminin. Ce n'était pas davantage le carillon confiant ainsi qu'un rire cordial, le carillon de l'ami ancien certain d'être reçu, et bien reçu. Ce n'était pas encore le coup de sonnette d'un créancier. Un porteur de traite y met plus de ruse, ou plus d'offense, plus de rageuse autorité. Le domestique était certain de reconnaître le coup de sonnette d'un familier. Mais encore ? De quel ordre ce familier? .

Après tout, le mieux était d'y aller voir. C'est ce que fit le valet.

Il se trouva alors en présence d'un personnage singulier dont l'harmonie vestimentaire n'était guère mieux révélatrice que le prestige de son coup de sonnette si personnel.

Nous entendons tous des voix, à de certains moments; seulement, ils sont trop rares les privilégiés qui consentent y à croire. Georges, sans crédulité, entendit lui aussi, des voix et ces voix lui disaient : (( C'est le coup d'un faible qui n'est fort qu'autant qu'il investit im plus faible, »

c'est une belle fille !.. l'w

Georges eut le tort de n'ajouter aucun prix à cette communication providentielle, laquelle était l'expression authentique de la vérité.

Toutefois, son pernicieux scepticisme se trouva contrebalancé par l'ordinaire sentiment de son devoir qui lui fit penser, presque haut, à la vue d'un quidam qu'on pouvait, sans déraisonner estimer de l'espèce redoutable: Minute, je suis là!

L'homme, en apparence assez dé(;u d'être introduit, prudemment d'ailleurs, par ce valet qu'il ne connaissait pas, eut pu passer pour élégant à n'y pas regarder de trop près. Ses vêtements étaient de bonne coupe et ses souliers de bonne marque, seulement il était permis de déplorer que les uns et les autres, sans doute, n'eussent jamais été taillés à sa mesure ; enfin, décidément, son linge n'était pas impeccable. L'homme portait une barbe assez correcte ; d'où venait alors qu'on avait ù son aspect le sentiment qu'elle n'était portée que par économie et cachait une de ces faces molles de gentilshommes avachis à qui convient le feu du rasoir et de qui tout pelage dénonce une plus totale déchéance?

Mieux que tout cela ce qui confondait le perspicace serviteur, c'était le chapeau de l'inconnu. Ln superbe haut-de-forme, un Lock, mais trop large pour l'homme réduit au parti héroïque de prolonger une erreur jusqu'au dandysme et de se rabattre complètement les oreilles avec son couvre-chef. Or, comme devinant chez le valot do chambre une défense assez

hostile, l'inconnu n'hésita pas à laisser de côté toute morgue et à soulever poliment ce beau chapeau. C'est alors, tandis que Thomme inclinait au-dessus de son front, en pleine lumière, cette coiffure de lord, que Georges put voir qu elle était, de part en part, percée de deux petits trous égaux, à la hauteur du fin turban de soie I percée comme d'une balle de moyen cahbrel

— Monsieur Jacques Albier est-il chez soi P demanda l'étrange visiteur qui visait aux belles manières et n'était pas très sur de sa langue.

— Monsieur n*est pas chez soi, repartit Georges dont, durant cinquante mois, ce fut le fort de mater les loustics les plus résolus des quatre escadrons d'un régiment de cavalerie légère.

— Quand revient-il I*

— Monsieur ne m'en a rien dit et ne m'a pas laissé d'instructions.

L'homme sembla demander des idées à celle des boutonnières de son gilet de fantaisie qui était veuve de son bouton ; après quoi il releva la tête, car il était de petite taille, et demanda :

— Il y a longtemps que vous êtes à son service i^

— J'ai toujours été au service de Monsieur.

Le masque blafard du gentilhomme barbu et déchu ne dénonça aucune surprise.

Cependant, Georges crut deviner en l'homme une assez grosse déception. L'homme ajusta à son œil

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gauche un monocle, loisa le valet, mais en même temps il eut, avec un sourire contenu, une de ces horribles contractions de la gorge particulière à ceux qui souffrent de la faim. Ceux qui ont laim ? Kt vraiment, en dépit des plus adroits elVorts d'élégance de riuconnu, Georges eut le sentiment précis d'avoir devant lui un misérable bougre qui n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Georges, lesté d'un cœur ^ciiaïuic, luL ^>iMJiiaiu l^uc l'inconnu seconda davantage afin de le pouvoir mener fraternellement à la cuisine. Il avait su, jadis, ce que c'était qu'une journée sans repas.

Mais l'inconnu ne s'abaissa qu'à une maigre confidence :

— Je suis Fernand Lhéritier de Listrac. Silence de Georges.

— On ne vous a jamais parlé de moi ?

— Non, Monsieur.

— Vous direz, ajouta Lhéritier retrouvant sa superbe vous direz à votre maître que son condisciple est venu le voir et reviendra peut-être.

— Bien, Monsieur.

Lhéritier dit encore, s'abandonnant :

— Nous avons Jacques et moi lait nos classes >< Pau... j'ai été quelque temps son secrétaire...

Il n'ajoutait pas : a Pour devenir son secrétaire, j'ai pris un soir la plume en main d'autorité, lui disant : m Dicte ! > et c'est ainsi qu'il écrivit son pre-

mier roman, auquel il ne songeait guère. Je me suis maintenu sous ce toit par la ruse, à force de tyrannie et d'humilité, m'introduisant dans sa vie secrète cl pliant son iinge tour à tour. J'ai négocié des ruptures, promené le chien ; j'ai donné des leçons de stratégie et battu les tapis, consolé des femmes en pleurs et flatté bassement la portière. Tu ne me connais pas? je suis FernandLhéritier, bourreau de soi-même et chéri de ses autres victimes, le gentleman de la Manche !

Tandis que Georges détaillait avec mépris laccoutrement du drôle, ce dernier considérait avec envie la livrée de Georges, et ses lèvres, en vérité, tremblaient comme s'il allait dire : a Mon habit ! Ma cravate ! » avec des larmes acides dans la voix.

Vulgarité des douleurs sincères ! Atroce sincérité des chagrins burlesques ! Ce gentilhomme vagabond était tristeautantqu'unecuisinièrecongédiée. Cabouche, bonne âme, en souffrait pour M. Lhéritier de Lislrac.

Les deux hommes n'avaient plus rien à se dire. Lhéritier dont c'était le propre de ne nourrir que de courtes haines, ne gardait pas rancune au valet. Lui aussi devinait en Georges un personnage d'une sorte exceptionnelle, u Ce n'est pas dans un bureau de placement que Jacques a été chercher ce numéro-là ! » songeait-il inpeiio, et il enviait, la rage au cœur mais une rage appliquée à lui-même, ce rival en aventure qui dans l'aventure avait trouvé la sécurité, alors qu'elle lui demeurait si peu propice.

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Spéculant déjà sur les moyens les mieux propres à la reprise de la place, si ce pouvait être on qualité de conlident non plus commis aux bas services et en posture d'humilier ce laquais, Lhéritier trouva qut^lqne plate insolence, pirouetta et s'en fui.

Gomme chacun pense, Georges ne manqua pas d'instruire en détail son maître de cette visite, lorsque Jacques revint au logis en compagnie de Philippe Arnal.

— Lhéritier ! s'écrièrent les deux amis, d'une seule voix.

— Le concierge ne lui a pas fait prendre l'escalier de service ? demanda Jacques au domestique.

— Non monsieur, répondit Georges ; d'ailleurs ce... Monsieur était assez proprement vêtu... du moins il y avait apparence que ce Monsieur cherchait à... à frimer, si monsieur me permet de m'exprimer ainsi.

La dessus Georges donna une description complète des fantaisies vestimentaires de Lhéritier, insistant assez sur le suprême détail pour révéler dans quelle abîme de stupeur l'avait plongé la vue du beau chapeau percé de part en part.

— Voilà, fit Philippe, qui donne tout son pii\ .. l'équipée ! Ah ! cher Lhéritier î

« J'ai plus que toi, aux jours empoisonnés de mes vingt ans, souffert de l'impudence de Lhéritier, lequel possédait, en maître l'art, de ne point se faire jeter à la porte. 11 m'arriva de le rri^lre ^erf ou capitaine des

esprits infernaux, tant sa ruse me confondait. Lhéritier m'accablait de sa présence en mon étroit logis depuis deux longs mois. J'avais enfin résolu de le prendre amicalement par les omoplates et de le jeter dehors, au soir tombé. Ce soir-là éclata un orage d'opéra. Il faut avoir un billet à ordre à la place du cœur pour précipiter un parasite à la rue par un temps pareil. Un autre soir, je méditais son expulsion que je voulais cruelle, raffinée, un chef-d'œuvre d'humiliation ; j'y travaillais tout en brûlant, un à un, les rayons de ma bibliothèque. Lhéritier entra pliant sous le faix d'un sac d'anthracite belge, qu'il s'était procuré je ne veux point savoir comment ! Qui de nous, je te le demande, aurait eu l'énergie de renvoyer avec l'homme néfaste le sac que portait cet homme ? Ce fut Lhéritier, et c'est assez vexant, qui se lassa de moi pour aller se gîter chez quelque autre pauvre plus au large. Eh bien, j'en eus de la peine. C'est parce, que très profondément, nous aimions Lhéritier... de Listrac !

c< Oui c'est la vérité que ce sacré bougre nous infligeait le sentiment de nous punir, en nous fuyant ! Il nous jugeait indignes de l'héberger. Il faut dire, et je te l'ai assez indiqué, que Lhéritier payait loyer à sa façon. S'il faisait main basse sur les dignes pièces de la garde-robe étant faraud, ah ! quel magnifique insolent en eut fait la fortune 1 — il se faisait scrupule de protéger ses hôtes. Combien d'entre nous durent d'être éloignés de respectables maisons aux chaleureuses

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recommandations du cordial fâcheux qui ne parlait jamais plus de cinq minutes à quelqu'un sans tenter de le taper de cent sous ')... mais il était prêt à les partager. Délivrés du personnage, nous ne pouvions nous dispenser de lui porter intérêt. On n'abandonne pas aussi délibérément un si magnifique sujet d'observations. Il advint que Lhéritier disparut.

(( Fort heureusement, nous avions tou> u LuUe époque, ce goût, que j'ai gardé, des mauvaises fréquentations. C'est parle truchement des pires crapules, rabattues par notre ami Horace Tourneur, que nous pûmes suivre très exactement l'intéressante évolution de Lhéritier qu'on avait dit tué et qui trompa la mort et les chirurgiens.

Durant un mois, Lhéritier fut le pensionnaire d'un coquin pittoresque, Balaccionni, en un pestilentiel réduit de V Hôtel du Bon Dieu, cet antique asile à truands, à coquillards, de la place du Petit-Pont, aujourd'hui démoli, et dans lequel la vermine se blottissait abondante et variée, aux nids creusés pour elle dans la muraille par les balles perdues de toutes les émeutes parisiennes.

(( Lhéritier et Balaccionni, artiste-peintre à l'en croire, s'étaient unis pour l'exploitation de leurs ultimes bienfaiteurs. Les protecteurs se montrant de plus en plus rebelles à toute protection se manifestant par l'octroi de menue monnaie, les deux fdous avaient conçu le vaste plan d'échanger leurs bienfaiteurs !

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il Tu nie comprends mal ? Je vais t'expliquer la comblnazione, pour parler Balaccionni. Les protecteurs de ce dernier recevaient de notre gascon des poulets ainsi troussés, ou à peu près : « Monsieur, « Sachant combien vous eûtes de bontés pour mon in- (( fortuné ami Césare Balaccionni, je ne puis vous ( cacher que le pauvre et cher artiste sera bientôt dé- (« livré d'une vie de privations et de déconvenues. Me- « nacé moi-même d'être chassé par mon logeur, j'ai (( recueilli ce mourant, méconnu jusqu'au bout. C'est (( la dernière fois que Yous aurez le soin de lui venir en « aide ; aussi je n'hésite pas à vous supplier de faire « qu'au moins sa dépouille... » Je n'achève pas' C'est ce qu'au Dictionnaire de l'Escroquerie, un beau livre à écrire, on définirait : le Coup du Linceul. Tu as deviné, possédant ton Lhéritier comme tu le possèdes, que les protecteurs de notre vampire recevaient, eux aussi, du Signor Balaccionni un billet de ce ton délicat. L'affaire ne fut pas trop mauvaise. Par malheur, les deux chenapans ne moururent point du tout. Force eur était de trouver autre chose. Mais quoi ? Ils trouvèrent moins beau. Ils se séparèrent. Lhéritier alla porter ses pénates chez un jeune scélérat de la Buci, du nom de Chabirot, dit Baromètre, ainsi nommé pour sa docilité à suivre les ordonnances de Ricord, plutôt que pour la variabilité de son humeur. Tourneur a du parfois t' entretenir de Chabirot qui faisait partie de sa meute. Non ? Chabirot, tu le sauras donc, était un

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vague, très vague artiste, elFroi des chaisières du Luxembourg, gloire des bars à deux sous du Quartier Latin, sur les banquettes crasseuses desquels il patinait, jusqu'à la fermeture, son fier costume à la Bruant.

0 Faux artiste, Chabirol passait justement pour un autiientique malfaiteur. Son sobriquet éloignait de lui les filles les plus téméraires et les plus dévouées. On ne pouvait décemment accepter d'être connue, du Luxembourg à BuUier, pour la maîtresse de Baromètre.

u Privé des subsides qu'il eut orgueilleu^uin^ ui empoché, l'esthète s'était tout simplement fait coupeur de bourses. Il tirait vanité de son adresse. D'ailleurs, sachant limiter son effort à ses besoins, il aurait eu scruspule à tailler les cordons d'un petit sac bien garni et qui ne demandait qu'à se laisser prendre, s'il lui restait cent sous en poche. Lorsque je serai vieux, chargé d'honneurs et jouissant d'une suffisante autorité, je me ferai marchand de morale et j'étonnerai le monde pensant par mes examens du Scrupule chez les bandits.

u Charitable, Ghabirot recueillit Lhéritier expulsé de V Hôtel du Bon Dieu. A la charité se mêlait quelque orgueil. 11 n'était pas peu fier de donner asile à l'élégant Lhéritier, attestant ainsi qu'il avait, satisfaction platement bourgeoise, un domicile bien à soi, et de sorte avouable.

« Lhéritier se laissait vivre sur les basses charcuteries que Gliabirot rapportait chaque soir. 11 ne craignait pas de vider allègrement le verre de Baromètre pourvu qu'il fût plein d'Aramon, cru singulier dont tu ne sais rien et qui ouvre les portes d'effroyables paradis, pires que l'Enfer. Il fumait les pipes suspectes et raflait la monnaie douteuse. Chabirot tolérait tout. 11 attendit pour se fâcher que l'intrus se fit un gilet avec son beau cache-nez de soie écarlate. L'homme est ainsi bâti. Bien entendu, Lhéritier ne se laissa pas mettre sur le pavé sans un peu de résistance. L'autre n'insista pas ; quand on a su attendre cinq heures sous la pluie celui dont on espère vingt sous on a atteint a la pa- - tienle énergie des sages ; Chabirot n'en résolut pas moins d'infliger à son tyran une forte leçon. Plus adroit et moins sanguinaire que le furieux auquel on reprochait d'avoir un peu tué Lhéritier, Baromètre spécula sur l'immense lâcheté du pensionnaire obstiné. (( Certain matin, avec beaucoup de bonhomie, le bohème pria son.hôte de l'accompagner rue de Rivoli. 11 y avait, disait-il^ rendez-vous avec un copain de Montmartre ; un gaillard tout d'une pièce, enclin aux témoignages directs de l'amitié et naturellement disposé à payer l'apéritif lorsqu'on l'en priait. Lhéritier, sans méfiance suivit son logeur sustenteur, jusqu'aux portes des magasins du Louvre. Pour lui conter quelque histoire très divertissante, Chabirot le tenait par le bras, mais il serrait très fort, certain de la puissance de sa

prise, assuré que l'autre ne pouvait s'échapper ù sou gré. L'héritier l'écoutait avec beaucoup d'intérêt ainsi que savent écouler ces sortes d'êtres quand ils ont la promesse de quelque breuvage un peu rare. Des dames élégantes sortaient du magasin, heureuses d'avoir converti en fraîches babioles l'or tristement conquis par des époux ou des amants qui croient représenter une force sociale. Le bon Chabirot ne pensait guère à cela ; il n'eut jamais le culte des idées générales. Soudain, il avisa le réticule le plus brillant, le mieux gonflé, le tira doucement, en maître, l'amena jusque sous le nez de son faux complice et, prestement, trancha les cordons de soie. Alors il lâcha Lhéritier devenu livide en un moment, le poussa dans la foule parfumée, hurla : Au voleur ! et disparut en tire laine qui connaît son affaire.

« Au cri poussé, la volée se retourna ; toutes lesautres s'assurèrent qu'on ne leur avait rien dérobé. Elles se bousculaient, criaient toutes à la fois. Elles entouraient Lhéritier cloué sur place par la terreu* . L'effroi le rendait tout à fait imbécile. Quelques-unes brandissaient des ombrelles, prêtes à frapper le premier suspect qu'on désignerait à leur vengeance. Une douairière mattlue réclamait des agents ; une iille publique tirait une longue épingle à chapeau. Dans leur délire aucune ne prêtait attention au misérable qui voulait se dérober et ne pouvait fuir, claquant des dents, la sueur de mort au front, ou bien, ces folles ne lui trouvèrent

pas la mine d'un voleur pour ce qu'il portait ce matinlà de beaux habits volés I

<t C'est sur un rôdeur levantin^ un marchand de cartes transparentes coiffé d'une viscope déchirée, qu'elles se ruèrent toutes à la fois, ces Bacchantes des Grandes Occasions, ces Furies de la Nouveauté, ces Ménades du Madapolam, du Nansouk et du Shantung î Elles le griffèrent, le giflèrent, le frappèrent à coups d'ombrelle, selon leur degré d'éducation et leur situation mondaine. La fille écrasa sous ses hauts talons Louis XY les pieds du misérable, nus dans des espadrilles. Tandis que des inspecteurs accourus du fond de leurs comptoirs entraînaient la victime sanglante, elles imaginaient, unis par un commun délire, des supplices chinois. A de tels brigands c'était trop peu que crever les yeux, couper les poings, brûler la chair à petit feu, et autres gentillesses !

(( Tranquillement installé à la terrasse d'un café de la rue Saint-Honoré, Ghabirot eut la satisfaction de voir fder au petit trot de chasse Lhéritier qui avait retrouvé ses jambes, le péril passé. Le parasite ne se retourna même pas lorsque son bourreau lui cria : « Héa ! et c't apero ? T'en veux donc plus^ p'tit gars ? »

— Il est regrettable que les moyens de ce Ghabirot soient trop particuliers à Ghabirot ; c'est dommage, en vérité, car ils sont efficaces. Mais comment conçois-tu, mon bon Philippe,que des hommes tels que toi et moi . . .

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— Uh ! moi...

— Ile ! oui, toi... malgré ton aflectalion d'amoralisme, ayons été amenés à coudoyer de semblables êtres !

— Bah ! répondit Philippe, sais-tu donc si bien d'où viennent ceux que tu rejoins le soir dans les plus respectacles maisons et qui se plaignent d'une journée harassante ? Les affaires. Monsieur ! Ils disent « les affaires » ; la pègre prononce « les affures », et ça prend un sens terrible. Certes, ton petit crétin de Sernave ne connaît rien de tout cela. Il est une ligure distinguée du peloton des dispensés ; pas môme un embusqué tel qu'on se plut à le peindre, naguère. Les embusqués, mon cher, ont plus de souplesse et ne gagnent enlin leur bon coin que pour s'être savamment accommodés des pires promiscuités de la cliambrée.

— L'important, fil enfm Jacques que cette longue contribution à l'histoire des sociétés excentriques au x\* siècle avait distrait de ses tristes rêveries, l'important est que me voici délivré à jamais de Lhéritier de Listrac. >

Philippe secoua la tête :

— Détrompe^toi, il reviendra.

— ïu ne le crois pa^^ '} s'écria Jacques sincèrement épouvanté.

— J'en suis convaincu, au contraire.

— Allons donc î Cela me fâche. On n'est imprudent à ce point qu'une fois et, fût.-ce par jeu, dussé-jc me

laisser entraîner à ta suite en de téméraires explorations, je ne descendrai plus jamais assez bas...

— Qui te dit qu'il ne s'élèvera pas ?

— Tu veux rire ; on ne pend plus !

— A ton aise. Moi, je crois à la fortune de M. de Listrac. Je le vois sur les sommets, et sans déplaisir, ma foi. Son triomphe aurait mon salut sincère.

— Et tu crois aussi...

— Qu'il reviendra ? Absolument.

Sérieusement alarmé, Jacques se prit à réfléchir,

puis, secouant la tête, il s'informa :

— Sais-tu s'il fréquente encore parfois le Café du Belvédère ?

— Chaque soir un habitué prend sa soucoupe.

— Bon. Pauvre type, il est malheureux ; je vais lui envoyer cinq louis.

— Farceur ! Tu sais bien que tu les as pas, ou plutôt tu ne le sais pas, heureux jeune homme capable encore d'oublier. Fais-lui parvenir cent sous ; je t'affirme qu'il en sera fort content.

u Mais garde toi bien d'imaginer un moment que ce soit là payer une prime d'assurance. On ne s'assure pas contre M. de Listrac. Il reviendra.

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