LE VENT CHAUD DE L'ÉTÉ
i.p: vent chaud de l'ete
A Emile Clans.
Veerel
J'étais venu un jour dans cette miniature de vieille ville, après Middelbourg et Dombourg. Oui, j'étais venu là pour être près de la mer, pour voir aussi les jolies filles de Veere, avec leurs jupes ballonnées et leurs petits bonnets plats sur leurs cheveux relevés en rouleau. Il me semblait que dans l'une ou l'autre de ces petites maisons basses, aux toits couleur man-
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darine, il y aurait bien quelque chose qui me retiendrait pour un peu de temps.
Mon Dieu ! c'était là un si délicieux coin du monde, une pauvre chose perdue derrière un antique rempart, avec cette Tour-du-Passagevers-Camperland, qui décrit une demi-lune dans le petit port et, sur le quai, la haute maison de Charles-Quint, fleuronnée. comme une pendule 1
Voilà, il y avait aussi le quai de Veere! Des façades fleur de pécher, rose crevette, rose thé, encadrent de tranquilles fenêtres à très petites vitres vert bouteille contre lesquelles s'appuie Téchancrure en cœur d'un écran mauve ou bleu ou paiement lie de vin. L'ombre lilas des vieux arbres maille les pavés en biseau et ensuite monte aux blondes et roses façades. Toutes ces petites maisons semblent faites pour des poupées, des poupées en bonnets blancs, tire-bouchonnés d'antennes de cuivre. Toujours les jolies poupées de Veere s'en vont, à petits pas. vers les dunes, en balançant leurs lourds jupons évasés en cloche.
C'était encore cette énorme église, vide de son Dieu, qui fait sur les clos verts d'alentour
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et sur les champs au large une grande ombre, tournante comme le feu d'un phare, afin qu'il y ait au moins une chose qui dise encore que là, autrefois, un vaste port voyait entrer les flottes du mondp.
En débarquant par le bateau de Zierickzee, c'est elle qu'on aperçoit d'abord et puis on longe d'anciennes clôtures, des murs fleur de pêcher et rose crevette , comme toutes les vieilles pierres de Veere, des murs par de là lesquels s'épanchent des touffes de sureau et de syringas, avec des maisons à rideaux de guipure si petites qu'il en faudrait cent pour remplir seulement l'abside de l'église. Et l'on va baissant la voix comme dans un lieu plein de reliques, avec la peur de casser quelque chose, du silence, du sommeil, le peu de fragile vie demeuré dans cette solitude de Veere.
J'étais venu un dimanche : la petite ville semblait morte derrière ses rideaux fermés. Il n'y avait que le carillon du vieil hôtel de ville qui sonnait encore les heures de la vie. On eût dit une pluie d'été vers le soir : un fin oTésillement de notes lentes à en mourir tombait
du campanile, s'égouttail par-dessus les maisons avec un bruit mélodieux de larmes. Et personne dans les rues, rien que çà et là un visage se levant du crépuscule vert des chambres, le léger fantôme d'un être qui autrefois aurait vécu et qui, par-dessus l'écran, entre les petites guipures, me regardait passer. La Zélande, luthérienne et protestante, s'enferme chez elle le dimanche et lit la Bible. Mais moi qui venais là pour la première fois, je cherchais partout les bonnets à tire-bouchons de cuivre.
Au quai, même silence : les maisons dormaient sous les arbres, mirant dans les vitres vert bouteille les bateaux aux voiles repliées, les bateaux des pêcheurs d'Arnemuyde qui ne reprendraient la mer qu'à pointe d'aube. L'eau aussi flo flottait endormie, lavant doucement les dalles du môle, ridant d'onduleux reflet le sommeil des petites façades. Et toute la campagne, au loin, les prés, les champs, la dune avaient l'air de Hre la Bible.
J'allai ainsi jusqu'à la Tour-du-Passage-vers- Camperland, près du pier, et là je me sentis si seul que, pour penser à quelque chose, j'ouvris
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ma boîte à aquarelle et me mis à mouiller mon papier d'un peu de toute cette grande eau qui là-bas, sous les nuages d'argent, faisait une barre bleue, d'un bleu fleur de chardon.
Au bout d'un petit temps, une voix de vieille femme en colère cria du fond d'une maison :
— Dieu ne veut pas qu'on refasse ce qu'il a fait!
Et je ne voyais pas la vieille, je ne vis qu'un bout de bras en buis qui sortait d'une fenêtre et sembla me jeter un sortilège. Après tout, cette femme disait une chose profonde. Est-ce qu'il y a un homme au monde qui puisse ajouter un peu de beauté à Tœuvre de Dieu ? Je quittai la mer. et encore une fois, je recommençai à tourner entre les vieux murs.
Il y avait là, quelque part, devant un mail planté de peupliers, une petite maison délicieuse, une maison fleurie d'un ton hortensia, si fraîche au bord du gazon vert qu il me vint la pensée que j'aurais bien voulu finir d'une mort très douce derrière ces fenêtres festonnées de dentelles. Oui, une maison comme on en voit dans les Béguinages de Flandre , devant un pré oii
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paît un mouton frisé. Une ombre azurée treillissait la brique, tremblait au seuil de la porte comme une main d'aïeule qui rentre chez elle et met la clef dans la serrure. C'était une chose de vie si humble et si paisible! Je restai un longtemps assis sous les peupliers devant la maison, comme un pauvre devant qui les autres portes se sont refermées.
Et puis il vint un jeune visage sous un bonnet, une petite tête qui, avec des antennes de cuivre en spirales dans les cheveux, me regardait de ses yeux d'émail bleu, le bleu que la mer avait là-bas, sous les nuages d'argent. Celle-là ne me dit pas que Dieu a mis un commandement sur la beauté des choses. Elle ne disait rien et tranquillement, de dessous son bonnet pastellé d'ombre tendre, au bout de son long cou nu, elle levait vers moi un regard ingénu de petite chèvre. Un fichu lilas se croisait par-dessus sa guimpe rose, avec un pli à l'épaule. Ses bras sortaient d'une courte manche étroite, dorés d'un hàle vif, picotés de couperose comme les petites taches qui pointillent un abricot mûr. Avec cela, les joues les plus fraîches, le
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tard d'un nuage de vermillon sur la pâleur laiteuse, sur les transparences de fine porcelaine bleuâtre des tempes.
— Un joli Glaus, pensai-je.
Et j'aurais voulu doucement prononcer son nom en tenant sa main dans la mienne.
— Comment t'appelles-tu? demandai-je en souriant.
Je lui parlai ainsi comme si elle eût été encore une enfant. Je ne connaissais que très imparfaitement la chantante musique avec laquelle les gens de Zélande disent qu'ils s'aiment et se défirent. A ma question elle se mit à rire, dandinant son petit corps au fond de sa grande cloche de jupes. Et ensuite, tout à coup, comme un oiseau s'envole, avec son rire clair qui, à ses dents, faisait froufrou, elle se sauva et laissa retomber sur elle la porte. Il me parut que je comprenais à présent le sens des verrous d'ombre que les grands peupliers bruissants mettaient sur la maison. Celle-ci, au bord de son mail vert, fut aussi une chose morte comme tout ce Veere d'un long dimanche de sommeil et de Bible.
Mais le lendemain, comme encore une fois
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j'étais revenu m'asseoir là, je la vis passer derrière la haie du courtil. Elle vint jusqu'au bord de la haie et me fit un salul, un signe léger de sa petite tête qui remua les plaques de métal sous son bonnet blanc. Moi qui lui avais parlé comme à une enfant, je demeurais un peu confus, voyant qu'en somme, c'était une des jolies filles de Yeere, une vraie petite femme qui aurait pu étreindre déjà amoureusement un homme. Le vent chaud de l'été soufflait.
— Goëndag (bonjour), lui dis-je.
Et maintenant elle riait sans moquerie ni effarouchement et elle restait là dans l'ombre des peupliers avec des pastilles de soleil sur la blancheur de son bonnet. Elle avait l'air d'un petit saxe en pâte bleuâtre, toute claire et rose et azuline par-dessus la haie. Et moi, m'étant approché, je riais comme on rit pour apprivoiser une aimable petite bête un peu craintive.
J'avançai ensuite la main ; je touchai ses doigts rouges, vernis comme une pince de homard ; et elle me regardait franchement dans les yeux, avec son clair regard de chardon bleu, avec son naïf regard d'enfant.
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Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir en moi pour qu'elle me regardât ainsi? Peut-être elle avait ri ainsi à d'autres hommes qui avaient passé. Je lui dis alors des choses comme on dit aux petites personnes qu'on rencontre sur la route. Et toujours elle riait avec sa bouche comme une grenade ouverte où reluisent les pépins. Je voyais bien qu'elle ne comprenait pas ce que je lui disais.
Une voix gronda dans une maison de l'autre côté du mail. Peut-être c'était encore une vieille femme; peut-être encore une fois cette vieille femme rappelait un commandement de Dieu. Et de nouveau le bonnet blanc se sauva comme la veille; et elle avait cessé de rire.
J'interrogeai les gens de l'auberge oii j'ét-ais descendu. J'appris qu'elle s'appelait Kaatje et qu'elle posait pour les peintres. Depuis un peu de temps, il en venait beaucoup à Veere, et à présent ils prenaient tous cette Kaatje pour modèle. « Voilà, pensai-je, elle a vu que je portais un calepin sous le bras. Son rire était une avance pour me pi*eposer ses services. » J'étais venu dans cette vieille petite ville, au bord de la mer,
pour voir d'autres visages que ceux des grandes cités; j'étais venu aussi pour peindre des bouts de marine avec des petites femmes qui regardent au loin partir des bateaux.
Tout s'arrangea pour le mieux. Je retournai à la petite maison, je cognai à la porte avec l'assurance de quelqu'un qui est attendu; et les verrous d'ombre glissèrent; la jolie enfant apparut dans le cadre de la porte. Je dis :
— Bonjour, Raatje.
Elle ne fut pas étonnée, ne douta plus que je ne fusse réellement un de ces hommes à barbe pointue qui écrasent des tubes de couleur sur leur palette. Avec un jargon qui l'amusait, je lui demandai si elle voulait poser pour moi.
— Ja lioore (oui certes), fit-elle.
Là-dessus des sabots battirent dans la maison
et une femme âgée, un vieux visage doux, aux yeux rongés par le sel, arriva et me dit que c'était un florin. Kaatje faisait avec ses doigts le geste d'ourler son tablier et elle ne riait pas, elle regardait, au loin, dans la direction de la mer. Après tout, c'était une chose naturelle que
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cette vieille, sa mère sans doute, me parlât de cela.
Ce jour-là donc, à la tombée du soir, je lui dis d'aller devant elle. et. ensuite, de s'asseoir comme elle le voudrait, et. ainsi assise, de faire ce qu'elle jugerait bon de faire. C'était une idée à moi qu'il ne faut demander à un modèle que de vivre de la vie qu'il mène le plus naturellement.
Kaatje, sous les derniers rayons, s'en alla à petits pas, comme si vraiment elle se promenait pour son propre compte. Elle suivit une rue, et puis une autre, s'arrêta une seconde pour dire une chose à de vieilles gens derrière les vitres vert bouteille. Ensuite elle tira son tricot, et ainsi tricotant, une des aiguilles sous le bras, doucement elle marchait, balançant son ballon de jupes avec le va-et-vient de ses gros petits pieds chaussés de souliers à boucles. Moi, je Suivais, croquant une attitude, un geste, attendant qu'elle se posât à son gré.
Je dois le dire, avec son dandinement qui la faisait s'appuyer sur une hanche, et puis sur l'autre, et la saillie de ses coudes en dehors, cette jolie petite Kaatje tantôt avait l'air d'une petite
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oane trottinant dans le chemin et tantôt étran-. gement m'évoquait une volaille troussée à la montre d'un marchand, une volaille dont les ailes se cassent à angle brusque, roses et grenues. Elle avait mis un collier de perles rouges à triple rang, comme les riches paysannes.
Il arriva qu'ayant ainsi marché un peu de temps, elle s'assit sur un talus vert au bord des petits jardins plantés de choux, de poireaux et d'oignons. Et, maintenant, elle me faisait face, ses pieds croisés sous le rebord de son tablier bleu, avec le découpé de sa guimpe rose sur les pignons qui, du côté de l'Occident, se teintaient de lueurs gorge de pigeon. J'ébauchai là un assez joli pastel; et tout à coup, le soir tomba; nous n'avions rien dit ni l'un ni l'autre.
Le jour suivant, j'allai avec elle vers la mer. Des ouates rapides et molles couraient au vent dans un bleu lavé, salin, comme étincelant de cristaux de soude. Des couches plus hautes planaient immobiles, des îlots de nacre fondus par les bords. Quelquefois la mer, sur une longue distance, se violetait, écaillée de vaguettes courtes comme les plissés d'une étoffe.
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Et Kaatje, ce jour-là, laissa son tricot sur l'herbe, près de ses grosses jupes bouffantes. Elle regardait passer au large les grands steamers et les petites voiles safran. Elle ne me parlait pas. C'était moi qui lui parlais; elle avait par moments un rire que je n'avais encore entendu chez aucune autre fille, un rire qui un peu ressemblait au miaulement d'un petit chat. Des mouettes aigrement tournoyaient; il passait aussi des sarcelles et des courlis sur le grand pays tranquille,. baigné d'une chaleur d'août.
J'allumai une pipe, puis, bornoyant d'un œil selon la coutume des peintres, je lui dis :
— Kaatje, n'avez-vous pas un petit ami qui navigue là-bas sur l'eau?
— Née hoore non certes , fit-elle, en tournant ■ite fois les yeux vers les vieux toits de Veere. Je vis doucement briller l'émail tendre de son
regard et lui demandai si c'était plutôt là qu'elle avait un ami. Et encore une fois elle se mit à rire en secouant la tête :
— Née hoore ! répondit-elle.
Non, elle n'était pas expansive, cette Kaatje... Ja hoo7\ Née hoor... Cependant pourquoi, sous
la guimpe rose qui serrait ses petits seins, n'aurait-elle pas eu une âme comme les autres ?
— Dites-moi, Kaatje, s'il n'est ni là ni ici, où est-il, Tami qui a le droit de chatouiller doucement votre main ?
Elle haussa les épaules et me dit un peu lasse, sans tristesse :
— Personne n'a encore fait cela à Kaatje.
Et puis elle chantait une drôle de petite chanson pas gaie oii un marin oubliait une fille comme elle, pour suivre les ondines aux cheveux verts au fond de la mer, et toujours, avec ses yeux si paiement bleus qu'ils ressemblaient à deux gouttes d'eau sur une fleur de chardon, elle suivait au loin les houles légères. Cette après-midi-là. je ne demandai plus rien à Kaatje : elle semblait être redevenue un peu farouche.
Avec les jours, elle prit confiance. Elle vint avec moi du côté des remparts, près du vieux moulin. On avait là une belle vue sur la marine et les barques -des pécheurs d'Arnemuyden. L'énorme tour de l'église prenait des tons d'argent et d'or, par-dessus les pignons rose thé et
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crevette dans les coulées de soleil. On apercevait aussi la Tour-du-Passage-vers-Camperland, près des madriers de la petite estacade. Et Kaatje, à un pas de moi, était comme une douce chose de vie qui ne me demandait jamais s'il était bientôt temps de me quitter pour rentrer chez elle, une si aimable chose, sous ses plaques de métal et son bonnet blanc, que moi, à présent, je l'appelais amicalement :
— Lief dingske (chère petite chose i.
Elle aimait aussi que je lui dise :
— Lief snuitje.
Qui signifie petit museau gentil.
Je disais cela par badinage et il nous en venait comme la nuance d'une camaraderie un peu intime. Elle allait avoir bientôt vingt ans. Sa tante (elle me parlait de la vieille femme avec laquelle elle vivait), autrefois avait possédé un perroquet que son fils, le mousse, lui avait rapporté de San-Francisco. Elle disait simplement Cisco. 11 était reparti et jamais plus n'était revenu. Il y avait aussi chez eux un pot à tabac, en vieux Delft, qui représentait un chat en colère. Ces petites histoires m'intéressaient, comme
d'humbles détails d'existence que je ne connaissais pas encore. Elle avait l'air, en les contant, d'une pensionnaire venue là en vacances, ou d'une jeune béguine parlant de ses petits Jésus roses comm^Jes fondants.
Maintenant, quelquefois je prenais plaisir à toucher, avec un doigt, la chair couperosée de ses bras. Elle était dure, légèrement râpeuse et si fraîche, d'une fraîcheur de peau humide à l'ombre. Mon doigt, en s'enfonçant, faisait à Tentour une petite cerne blanche.
— Cela, non certes! Née hoor! disait-elle en riant.
Et elle ne retirait pas son bras quand je recommençais. Mon Dieul oui, celui qui un jour la prendrait tout entière dans ses bras, avec son corps frais qui sentait le sel de la mer, celui-là ne serait pas à plaindre. Or, une fois, en lui montrant avec la main le tour de ses jupons, je lui demandai combien il y en avait là. Je ne l'ai jamais vue plus gênée ; son visage s'enflamma comme les maisons deVeere quand, de la dune, on les regarde au soleil couchant. Un petit feu de colère, je crois bien que c'était de la colère,
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passa sous Tare haut de son sourcil. Je lui avais fait cette question plutôt innocemment. Et tout à coup, avec une singulière dignité, elle me répondit :
— Il y en a huit I
— Huit jupons, Kaatje!
Et encore une fois je pensai au beau jeune homme à veste de velours, avec des plaques d'acier à la taille, qui viendrait un jour et les ferait tomber tous les huit, l'un après l'autre, comme on démaillotte un petit enfant.
Je n'étais pas tous les jours en humeur de travailler. Je laissais alors reposer les crayons dans la boîte et tout de même elle venait avec moi comme si, en ne posant pas, elle faisait encore là une chose qui eût été convenue entre nous. Je regardais longtemps la goutte d'eau bleue de ses yeux. C'étaient comme deux taches claires et perlées avec une légère barre grise' au fond. El puis, me tournant vers la mer, je croyais les voir encore, ces yeux pâles et clairs, se multiplier à rinfîni et courir sur les petites vagues. Je n'ai jamais su ce qu'il y avait dans les yeux de Kaatje.
Ja lioor... Née hoor... Maintenant elle me disait aussi qu'elle se couchait à neuf heures, qu'autrefois elle s'en allait avec des paniers de légumes au marché de Middelbourg, que sa tante ne finissait pas d'écurer le carreau, de polir les cuivres, de passer à la peau les vitres. Et, brusquement, elle s'arrêtait de parler, me jetait un regard de côté et puis regardait la mer , 0 Kaatje! Kaatje! c'était bien la vaste mer et tous les petits bateaux de la mer qu'il y avait au fond de tes yeux — et tous les petits bateaux de la mer !
11 arrivait aussi que pendant des heures elle restât là, tenant fermée sa johe bouche aux lèvres retroussées comme une fille de Veere qui avait son secret et ne le voulait pas dire. Qu'estce qu'elle pouvait bien penser de moi dans son grand silence intérieur? Mais avait-elle seulement jamais pensé à moi? Et même pensaitelle à quelque chose, cette Kaatje qui si gentiment riait sitôt que je l'appelais <( Lief snuitje » ou « Lief dingske? »
Quand, ensemble, nous allions sur le quai, les pêcheurs d'Arnemuyden nous regardaient avec
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de grands visages sérieux ou bien ils crachaient dans l'eau, par-dessus le bordage. Nous n'osions plus appuyer nos coudes aux pierres de la ïourdu-Passage-vers-Camperland et, de là, voir les bateaux abaisser leurs voiles et tranquillement enfiler la passe. La vieille femme, un jour, avait de nouveau tendu son bras en buis et crié un commandement de Dieu, à propos de la chose innocente que nous faisions, tous deux, en écoutant clapoter l'eau contre la pierre.
Le passeur, parfois, s'avançait sur le pas de la porte et regardait si, de l'autre côté de l'eau, le signal de Camperland ne faisait pas hisser Je panier au bout de la longue perche. Bon! voilà le panier. Alors il détachait la barque, montait la voile, mettait le cap sur la ligne brune qui, tout là-bas, barrait la grande coulée glauque. La vieille quille dansait, rasait, louvoyait. Mais il y avait à présent d'autres filles à bonnets blancs et à colliers de corail comme Kaatje, qui venaient nous observer à la Tour. Celles-là, avec des bouches pincées, ensuite se retournaient sur ses petits pas lents, ses petits pas sous ses robes comme le ballement d'un battant au creux d'une cloche.
Kaatje, ses beaux bras couleur d'abricot mûr croisés sur la poitrine, ne paraissait pas s'occuper d'elles.
Elle vint le soir dans la dune, près de la mare, et elle s'asseyait près de moi, dans ses grandes jupes qui tombaient sur la pointe de ses pieds.
Le couchant rose et vert glissait sur les pignons et les grosses bouées du quai peintes en rouge ; les cordages et les voiles des barques dans le port se saumonaient, s'empourpraient, fanfaraient écarlates. Un incendie délicat, toute la gamme des roses, allumait à la pointe des eaux violettes la Tour-du-Passage-vers-Camperland. Et du campanile s'égouttait la musique du carillon, une bruine de sons légers, aériens, qui flottait dans les cristaux vermeils de l'air et rournoyait au-dessus de nous comme la vieille chanson des berceaux. C'était si doux, si triste, cette musique venue de la ville, un sanglot, le battement las d'un cœur, l'inutilité de toujours espérer. Et quoi encore? C'était comme si, après bien du lemps, je revenais là et que quelqu'un me dît : u Cette Kaatje si jolie a passé, on l'a portée au
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cimetière; mais, vous savez, elle était déjà un peu vieille. »
Cependant Kaatje n'était pas morte : ses yeux étaient toujours deux taches claires dans l'ombre, et elle semblait attendre. Je ne sais pas ce qu'elle pouvait attendre. Je pensais : C'est le sel de la mer qui leur fait à toutes ces beaux yeux limpides comme de transparentes veilleuses, comme les petites vagues bleues sous lesquelles roule Tâme des marins naufragés.
Après tout, j'étais bien fou de prendre tant attention à une si pauvre fille. Peut-être, bien f] autres avant moi étaient venus aussi s'asseoir auprès d'elle dans la dune. Peut-être il en viendrait encore tant d'autres qui, à leur tour, quand sonnerait le carillon, regarderaient au fond de ce cœur silencieux d'enfant et ne le comprendraient pas. Qui jamais a pu connaître le cœur des jolies filles de Veere?
Moi, un soir, je dis à Kaatje :
— Voilà, petite chose de vie, à présent je vais repartir. Je penserai souvent à toi.
Sa guimpe rose doucement s'agita ; elle ne me dit rien et elle me regarda longtemps avec ses
yeux fleur de chardon. Et puis elle regarda la mer. Le vent chaud de Tété soufflait.
Jamais plus je ne suis revenu à Veere.
Kaatjeî exquise Raatjeî Vas-tu toujours là-bas à la dune, à Theure du soir et du carillon? Et "■ celui que tu devais aimer, est-il aussi parti?
L'AMiE DE VEERE