‹ C'était l'étéChapitre 2 sur 18 · L'AME DE VEERE · texte numérisé non relu

L'AME DE VEERE

La petite Pietje, la fille de cette maison sur la place où il venait des voyageurs, me dit :

— N'avez-vous pas vu encore le garçon qui toujours joue de sa petite musique?

Qu'est-ce qu'elle voulait dire? J'étais depuis trois jours à Veere et n'avais rencontré personne encore qui ressemblât à ce garçon. Mon Dieu, pensai-je, y a-t-il vraiment, ici, dans cette petite ville de Veere, un garçon assez sot pour faire ce qu'elle dit? C'était là une chose qui me paraissait bien inutile, puisque les maisons y sont toujours fermées et que si rarement on voit s'avancer contre les vitres une vieille femme ou un très vieil homme ou une jolie fille à bonnet plat, avec des plaques de métal aux tempes.

Personne ne l'eût entendu. Dans cette étrange ville de Veere, ils ont tous, derrière leurs petites fenêtres à carreaux verts et bleus, l'air de très anciennes momies qu'on montrerait sous une glace.

Voilà, c'était bien là mon impression. Si j'avais entendu ce garçon passer dans la rue en faisant son bruit de musique, j'aurais porté mon doigt à mes lèvres, pour lui enjoindre de ne pas troubler le silence qui dort au fond des maisons. Le soleil lui-même, en petites flaques d'or rouillé,! dort au milieu de la rue. Il y a si longtemps qu'il est malade d'éclairer cette ville qui a vécu autrefois et qui ne s'est plus réveillé ! Sa lumière s'est usée à la marche des seuils, comme le pas d'un mendiant qui revient tous les matins frapper à une porte, et personne n'ouvre cette porte l'ombre a mis les verrous.

Je vivrais cent ans, je n'oublierai jamais cette rue de Veere, ni les petites maisons qui, au bord; des trottoirs, semblent joindre les mains et dire des prières. C'est si loin de la vie qu'on n'est plus sûr de vdvre soi-mênie : on n'aperçoit plus qu'une ombre légère qui va devant chaque pas

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qu'on fait, et on ne sait pas où elle va. Elle va vers l'église et le cimetière ; elle va oii sont allées toutes les autres. Et là-bas, derrière les remparts, il y a la grande mer avec ses bateaux; il y a tout le vaste ciel lourd de nuages qui s'étend par-dessus la mer. Je croyais, là, mourir un peu moi-môme, d'un faible battement de cœur éteint, avec l'étonnement de mes doigts faisant un geste de vie au soleil.

— Cette petite folle de Pietje s'est amusée de ma crédulité, me dis-je. Ou bien cela s'est passé très anciennement, en un temps où tout le monde n'était pas mort dans cette ville.

Le carillon, en ce moment, ébruita son petit air très doux : on croyait se rappeler l'avoir entendu une après-midi de dimanche d'été dans une maison où un grand-père, les mains croisées sur son bâton, regarde filtrer la poussière de la rue sous la porte. C'était un air aux rouages cassés, comme en ont les vieilles boîtes à musique. Cela bruina en fin grésillement mélodieux sur ma tète et j'étais tout à coup triste, comme si j'entendais la chanson qui avait bercé les berceaux et endormi les agonies de l'antique Veere.

30 c'ét,\it l'été...

Sur la place, un joli hôtel, de ville, orfèvre comme un reliquaire, avait de hautes figures dans des niches, des rois ou des saints. Mais qui connaît encore l'histoire de Yeere? Je pensai qu'après tout, c'était peut-être du carillon làhaut que m'avait parlé cette enfant aux yeux un peu sauvages. Et maintenant, je considérais presque avec mépris ces vieilles images, si démodées sous leurs dais, et qui toujours semblaient regarder là-bas, du côté de la mer.

Depuis des siècles, ils étaient sur leurs socles, avec leur lète sur le côté, attendant quelque chose qui jamais n'était verni. Voilà, peutêtre leurs yeux d'ombre dans leurs têtes de pierre guettaient le retour des flottes qui, un jour, avaient quitté le port. Il y avait aussi une très grosse tour d'église près de la place, une tour dont la clef, maintenant, était au fond de la mer.

Quelle ironie! songeai-je en riant. Tout le monde est sorti de Veere; ils sont allés le long des remparts jusque dans la dune. Il n'est resté que quelques vieilles gens, avec une petite ombre sale sous les narines, comme la mousse verte

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