‹ C'était l'étéChapitre 18 sur 18 · UNE MERE · texte numérisé non relu

UNE MERE

J'ai choisi la maison un peu loin du village, pas trop près des chaumes. Je me sens mieux seule ainsi, je suis plus avec ma pensée, je suis plus avec Lui. Il n'y a entre nos cœurs que la route qui va là-bas et par laquelle il reviendra. De la porte, c'est à peine si je l'aperçois, sinuant au bord de l'eau, sous les arbres. Mais je sais qu'elle est là ; j'entends les sonnailles des attelages s'égrener au fil du pavé. 11 y a aussi, le soir et le matin, les vaches qu'on mène passer le gué et qui meuglent longuement. Toutes ces rumeurs me sont connues : elles ont pour moi le charme des choses en dehors de la vie ; elles sont les voix de ma solitude et bercent mon esprit, venues d'une autre rive. D'ailleurs, je n'ai qu'à monter à ma chambre pour la voir toute entière.

cette route. Elle arrive du village; il me semble qu'elle arrive du bout du monde, et à l'opposé elle se perd dans Thorizon. Tandis que mes yeux regardent, mon cœur descend l'escalier^ traverse le jardin, traverse les champs, et, de pavé en pavé, bondit au-devant de celui qui doit venir.

La maison s'oriente au levant; elle est paisselée de vignes. Elle a tout juste le nombre de chambres qu'il faut pour vivre à deux, et que ne puis-je dire ! y attendre ensemble la mort. Un petit champ l'entoure, clôturé d'une haie profonde. Trois moutons autrefois y pâturaient dans les herbes folles, dans une sauvagerie de nature. J'y ai tracé au cordeau les allées; le jardinier, un vieil homme, plantait sa bêche partout oîi moi-même je plantais mes jalons ; et cela a fini par faire un jardin. Comme il fallait bien penser à la subsistance, un carré s'est trouvé vers le bout oîi se pomment à présent des choux. Et j'ai aussi trois pommiers qui font de l'ombre.

Je vais là-dedans en sabots avec mon air de bonne femme, j'appuie à la haie une guérite en osier qui m'abrite du soleil. Et les jours se pas-

LA MÈRE 23î>

sent. Ils sont si longs, les jours ! Les heures me font l'effet dos bœufs lents, annonciateurs de l'hiver, qui déjà labourent la campagne ; pesamment, ils vont jusqu'au bout du champ et recommencent. Moi, je suis comme le valet qui les aiguillonne et, pour les accélérer, leur jette des mottes de terre; ils ne se pressent pas davantage. Cependant, si long qu'il soit, le temps ne suffit pas à toutes mes besognes. C'est à peine si la maison s'achève; tous les jours j'ajoute un pauvre luxe, j'en voudrais faire un palais pour le recevoir, et ce ne sera jamais qu'une grange. Les laboureurs qui habitèrent ce logis seraient bien étonnés s'ils me vo^^aient monter à l'échelle et clouer ici un rideau, là une tenture. Vécurent-ils heureux, du moins? Leur pauvre vieux cœur ne revient-il pas en sanglots dans les nuits d'hiver? Eux aussi, peut-être, retrouvèrent un fils qu'ils avaient cru perdu! Je m'intéresse bien plus à la pauvre humanité depuis que je la vois à travers moi-même. Je prête aux autres mes propres douleurs et mes joies.

Derrière la maison, au bas des champs en pente, un bois s'étend. Il verra de sa chambre

l'or des premiers rayons sur les cimes, l'ombre bleue des sous-bois. Les roses du couchant ensuite s'effeuilleront dans ses vitres. Sa journée commencera donc et finira les regards tournés vers la lumière. Peut-être elle est plus belle à mesure qu'elle décline : on sait qu'on va la perdre ; on la boit d'une soif charmée et anxieuse ; €t puis, du grand torrent qui ruissela tout le jour, il ne reste plus qu'une goutte de clarté ; on dirait un pleur qu étanche lajnuit. Mon Dieu permettra-t-il que mon soir aussi s'allume d'une clarté dernière et qui laisse une larme après elle? Je croyais le soleil mort; j'ai regardé du seuil de ma petite maison vers l'orient; il a reparu; il luit au bout de la route; il a la lumière de ses yeux, de ses ■chers yeux divins. Ah! Seigneur, vous existez puisque cette chose existe, puisque je vais revoir

J'écris à sa fenêtre, j'écris à sa table dans

LA MÈRE :>il

l'odeur de la terre, dans la poussière blonde montée des sillons. Les dernières capucines, des pois d'Espagne s'enroulent autour du laiton, font un rideau léger sur la clarté du paysage. Le bois en paraît fleuri de safran et de vermillon; la terre, comme au velours brun d'une veste, s'est piqué un bouquet de gala... Je voudrais pleurer, j'ai peur d'être trop heureuse, il me vient d'étranges superstitions, comme si autour de nous, dans l'air, rôdaient de méchants esprits aux écoutes de la joie humaine... Alors je baisse la tête, je rentre mon bonheur pour ne pas être aperçue. Je voudrais être une petite taupe très bas sous terre.

A mesure que les jours avancent, je ne vis plus de ma vie normale. C'est comme la vie, en moi, d'une autre que moi et qui flotterait aérienne, frôlant à peine du bas de sa tunique le sol, un esprit léger entre deux airs, le subtil et ailé pistil d'un pissenlit sous la bouche du vent... Pourtant j'entends bien au fond de moi l'horloge, le battant de ma vie comme un gong et qui va, va, fauche les heures... Oh oui I je vis, je voudrais arrêter mon cœur par moments, tant ses batte-

ments m'effraient... Il me semble qu'il ne pourra jamais battre jusque-là...

Dix jours! Je me crie cela dans le silence des chambres... Plus que dix jours! Et c'est une éternité, ces dix jours sont des siècles. Hier je me suis jetée sur mon lit, j'ai enfoncé ma tête sous l'oreiller; le monde n'existait plus, il n'y avait dans cette ténèbre de mes yeux que cela, cela... dix jours! Je les voyais, j'ai vu le temps qui' les moulait à sa grande meule en feu, ils tombaient en petite pluie de cendre rouge... Et moi, je tordais mes mains par-dessus l'oreiller, je comptais dix, neuf, huit. Je crois bien que c'était mon cœur que le temps broyait... Sept, six, cinq... Et puis j'ai cessé de crier, je n^osais plus compter, je me suis arrêtée longtemps à trois. Trois! c'était si proche que ça semblait presque passé déjà... J'aurais voulu souffrir

encore d'attendre... Deuxl Uni Un! Ah! mon Dieu!...

Mais vivrais-je seuleraeni jusque-là? Je ne pouvais plus ravoir mon souffle, je me répétais éperdument un ! un ! Rien que de cela, j'ai pensé mourir. Ensuite le mot a traîné comme une musique, comme un frémissement de harpe, comme toutes les harpes du paradis.

Je voudrais dormir, mourir tout un temps, n'être plus que la petite chose dans l'attente de la résurrection... Le blé dort sous terre en attendant le soleil, la feuille vit repliée dans le bourgeon... Ah ! mon amour, mon cher amour! Je suis morte, on a allumé les cierges et tout à coup un pas a monté l'escalier... Ne l'entendrais-je pas du fond de la mort? Ne remonteraisje pas une à une toutes les marches du sépulcre pour venir au-devant de toi, ma vie, mon enfant! Vois, ma gorge s'est gonflée commeau temps du

lait; mes mamelles étaient taries; la vie est remontée en elles comme le vin dans la vigne... Maintenant mes bras ne te laisseront plus partir.

Jeudi.

J'ai été trop heureuse ces jours derniers. Je suis triste, horriblement triste. Ce soleil des paysages me semble une ironie : il brûle noir dans mes yeux. Mes orbites sont vides comme les trous d'une tête de mort. J'ai fermé toutes les fenêtres, je ne veux plus que de l'ombre autour de moi. La lumière rentrera seulement avec Lui si jamais elle rentre. Et je suis demeurée assise, droite, les mains sur mes genoux, comme une aïeule qui a vu partir sa race. Mes os sont sans huile, je n'entends plus les coups de cloche en moi... Je n'entends plus ma vie, elle s'est usée de trop brûler dans le vide. 11 fait un silence effrayant en moi et au dehors... A quoi bon écrire?

LA MKHE 245

... Minuit. Je ne puis trouver le sommeil. Sitôt la nuit venue, après cette torpeur de tout un jour, il m'a pris une agitation, mes nerfs dansaient de fièvre. Michèle, ma servante, la bonne fille, m'a offert d'aller chercher le médecin. Non, bon cœur, ce n'est pas avec ces herbes-là qu'on peut guérir les âmes. Ce n'est pas le médecin qu'il faut faire appeler... Allez sur la route et si vous le voyez, celui qui doit venir, dites-lui que je me meurs de l'attendre. J'ai ouvert les fenêtres, j'ai regardé là-bas du côté de l'horizon. Il n'y avait pas de lune, je n'ai rien vu que la nuit... Une nuit de souffles larges, profonds, une nuit où l'on entend respirer la terre. . . Cette paix immense ne m'a pas calmée. . . Je suis descendue, je suis remontée, il n'y a peut-être à cinq lieues du pays que moi qui veille. Toutes les femmes ont leur mari ou leur enfant auprès d'elle. Moi seule...

Je me suis rappelé l'affreuse nuit, la nuit bénie... Je ne pouvais tenir en place, je montais, je descendais comme maintenant. Et puis, je ne sais plus, des gens s'empressaient, j'ai entendu un cri, un vagissement... J'ai senti mon

âme me quitter et je n'ai plus vécu qu'en la petite vie qui m'arrivait. Mon cher amour, je repense à cela et il me semble que je vais t"enfanter une seconde fois, que je vais de nouveau mourir pour te donner la vie. Volontiers je mourrais ainsi tous les jours pour entendre ta voix comme alors j'entendis ton cri.

Des roses pâles fleurissent rOrient. Les derniers papillons se sont brûlés à ma bougie. Adieu, mon amour... Je mets autant de baisers sur tes yeux qu'ils eurent de regards qui ne furent pas pour moi.

Samedi.

Le messager a déposé dans le vestibule une montagne de paquets. Passe pour moi la grange, mais pour lui ! J'avais pris le train au relais du petit village voisin, trois quarts d'heure à marcher dans les herbes humides. Il m'a fallu tordre mes jupons en arrivant... Bast! je redeviendrai

LA MKRE ^47

coquette quand il sera revenu. D'ici là, est-ce que je tiens à quoi que ce soit qui soit encore l'autre femme? Est-ce que je suis seulement sûre de vivre? Et me voilà partie pour la ville, ce n'était pas jour de marché; les boutiques dormaient, les rues faisaient ronron, ma présence a dérangé des poussières.

A force de tout bousculer, j'ai trouvé des bouts de choses pas trop mal. Une serge à carreaux rouge et blanc surtout. Ce sera charmant aux fenêtres, tout à fait rustique. Si cependant il n'allait pas aimer le rustique? J'en fais vraiment un peu trop à ma tête... Et puis, pour notre chambre à manger, ces étains, ces grès, la vieille soupière en je ne sais quoi... tout cela déniché dans un fond de bric-à-brac, une boutique aux petites vitres vertes, tandis qu'au bout de la rue, en levant les yeux, j'apercevais le beffroi et son jacquemart qui bat les heures.

J'aurais voulu lui trouver des soies un peu rares, lui en faire une dalmatique pour son lit, son pauvre lit tout nu ! Je déferai une de mes robes, cette soie lilas si jolie au temps que je n'étais pas encore devenue la bonne femme que

je suis. Une grosse dame blette dans son comptoir ma regardée derrière ses lunettes, m'a dit : « Sûrement, madame marie quelqu'un? » Ah! mon chéri, j'étais en veine ; je lui ai bravement répondu : « Non, c'est moi qui... » Il y a si longtemps que je savais plus comment on rit. La grosse dame n'a rien remarqué : elle roulait des yeux! elle me complimentait!... Et cependant, n'est-ce pas vrai? Est-ce que mon cœur ne t'est pas fiancé ? Y a-t-il des noces comparables à celles d'une mère qui retrouve son enfant!... J'ai passé la soirée à déballer, à clouer les étoffes sur les murs, aux fenêtres. Tu verras tous les coups que je me suis donnés sur les doigts. Maintenant les chambres, avec leurs fleurs dans les vases, leur ramage de papiers et de tentures, ont un air de reposoir de procession. Michèle battait des mains, la bonne douce fille ! elle est allée appeler Norbert qui binait ses choux... 11 a laissé ses sabots sur le seuil... Puis, ensemble, se parlant à voix basse, ils sont entrés sur la pointe des pieds. Toute ma joie est revenue. Ma joie! Pauvre femme dont le cœur bat comme la foudre éclate,

et- qui ne trouve que ce mot banal, la joie...

Mais je suis folle, folle ! Je suis heureuse comme les autres souffrent.

Dimanche.

Je suis allée à notre Sainte Mère la Vierge. Je me suis mêlée à ses humbles enfants dans la petite église blanche, une chapelette qui est comme le cœur rayonnant de ces campagnes et qu'on appelle Notre-Dam.e-des-Bonnes-Odeurs. Je suis restée longtemps à genoux sur les dalles après que toute l'assistance se fut écoulée. Je n'ai jamais prié comme aujourd'hui. Mon cœur était comme un volcan d'amour, un brasier de roses et de cierges. 0 Marie! ô Mère de toutes les mères ! Symbole de toutes les douleurs ! Cœur transpercé de toutes les flamberges I Sois secourable à la plus indigne, mais aussi à la plus torturée! Cinq années, ô Mère des affligés, ô Étoile par- dessus les naufrages, ô Tabernacle! Cinq

250 (/était l'été...

années loin de mon enfant, loin de mon fils, cinq années pendant lesquelles la chair de ma chair me fut ravie, cinq années, ô toutes les Miséricordes, ô toutes les Agonies! Et je ne suis pas morte, mes torts furent durement expiés, puisque pendant cinq années j'ai vécu la poitrine ouverte et vide de mon cœur... Cinq années! Et il vient, il traverse les mers, mes bras Tattendent, éperdûment ouverts... Faites, ô Reine, ô Mère ! que les voiles doucement l'apportent à la côte, qu'il soit doucement bercé sur le navire comme lenfant pour qui chante la nourrice... 0 Marie, sovez bénie entre toutes les femmes.

Mardi.

Je relis tes lettres, toutes tes lettres. 0 mon amour, pardonne ce regret : il yen a douze seulement, tu m'écrivais le jour de Tan et le jour de ma fête. Vois cependant, je n'ai jamais eu fini de les lire, j'en aurais eu pour une éternité. Mes

LA MKRK 2oi

lèvres les ont bues et mangées. J'y ai mis tant de baisers qu'ils ont effacé les mots. Mais les mots sont descendus en moi comme des gouttes de clarté et de vie, ils se sont confondus à mon sang, ils ont été le battement par qui mon cœur s'est arrêté de mourir... Et c'est bien vrai, tu arrives! Je vais sentir ta bouche tout près de la mienne! Quatre jours ! plus que quatre jours ! Je voudrais à présent mériter ce trop grand bonheur par un peu de souffrances encore. Il me semble que le temps m'a manqué pour suffisamment m'y préparer... Quelquefois je tiens mes deux mains sur mon cœur ; j'ai la sensation que je porte ainsi un vase fragile, un vase d'encens et d'aromates, comme le lévite qui va devant son Dieu dans la procession. ÎS'es-tu pas mon seigneur et mon maître, ù mon cher fils?

Tes lettres, ô tes délicieuses lettres! Va, je comprends tout. Ce n'était pas ta faute, il y avait quelqu'un derrière toi, n'est-ce pas? Quelqu'un qui regardait aller tes mains, qui regardait tes mains faire en dehors de toi le geste de tes plus intimes pensées... Et alors, tu les déguisais, tu devenais un autre enfant écrivant

à une autre que ta mère. Moi, j'avais froid et chaud, un feu me courait et tout de suite après de petits glaçons me perçaient. Il me semblait qu'une ombre avait passé sur ton âme comme la nuit sur un flambeau, comme la mort sur des cœiirs de roses. Et puis, tout d'une fois la clarté revenait, j'étais toute éblouie de ton amour... Je voyais, j'étais sûre de lire entre les lignes toute ton âme. Je récrivais tes lettres en moi comme sûrement tu les avais pensées.

Quatre jours ! Dans deux jours tu auras débarqué. J'ai là ma vieille carte oii, à travers les mers, à travers les lignes ondulées qui sont les coure nts, je t'ai senti me venir, oîi je te suivais de fbt en flot, oii mon cœur dans ses bonds était comme la barque qui te portait... 11 est nuit. La voie lactée aussi est comme une mer d'un continent d'étoiles à l'autre... Et c'est encore toi là-haut, c'est toi toujours et partout... Adieu, mon cher enfant! Je vais embrasser tes deux joues sur ton oreiller cent fois.

LA MKRE 253

Mercredi matin.

S'il allait tarder! Une avarie au navire, une escale forcée... Non, c'est impossible. Non, non, non, raille fois non! Jésus eut une mère... Et cependant c'est fini, je ne suis plus heureuse.

10 heures.

Je suis descendue au jardin. Il y avait encore des roses. J'en ai fait un bouquet, je l'ai porté sur ton lit. Elles sont rouges comme mon sang. J'ai laissé saigner mon cœur sur ton lit... Et ensuiteje suis retournée cueillir toutes les autres fleurs. J'en ai rempli les vases sur ta table, sur ta cheminée. Les fleurs répandaient une odeur de miel... Ta table! Ton lit! Je défaille en écrivant cela. Toutes mes pensées ont fini par te faire cette maison... Combien de temps y resteras-tu, mon fils]? Je ne te demande pas un trop

la

grand sacrifice... Rien qu'un mois, au moins un mois, dis?... Et après... après...

Midi.

Qu'est-ce qu'il pourrait bien aimer? Quelles nourritures légères et délicates? Je serai sa servante ; il me semble que mon désir sera assez fort pour faire jaillir de terre des fruits merveilleux... Il aimait les gâteaux aussi comme tous les enfants...

7 heures.

Une méchante pensée est comme une mouche autour d'un fruit trop mûr. S'il allait ne pas venir I Je chasse la mouche, elle revient, elle suce ma sève vive. Si cet homme barbare, si son père, après toutes les autres tortures raffinées

dont je souffre depuis douze ans, n'avait raj)proché de mes soifs ardentes ce vase parfumé que pour l'écarter ensuite de mes lèvres!

Mon Dieu '.faites que je meure plutôt! Faites que cette nuit je m'endorme dans votre paix. Seigneur, que la nuit à jamais scelle mes yeux si son image n'y doit plus fleurir!

Jeudi.

Deux jours ! Il a dû débarquer I Tout mon être a bondi. J'entends ses pas me venir, chacun de ses pas le rapproche de moi. Et en même temps j'ai le sentiment que la distance, que l'espace s'accroît à mesure. C'est seulement depuis ce matin que je comprends l'éternité. Je ne vis plus. Aurai-je donc moins de force dans le bonheur que je n'en ai eu dans mes afflictions?... J'ai envoyé Michèle brûler deux cierges d'une livre devant la Vierge. La pauvre fille est agitée, perd la tête. Norbert aussi parfois s'arrête de biner, de sar-

cler, et, les mains sur sa bêche, regarde pardessus la haie... J'essaie, pour me reprendre à quelque chose, pour vivre jusque-là, de travailler à cette couverture pour son lit. J'ai mis les ciseaux dans ma robe, je couds... Mais tout de suite l'aiguille me tombe des doigts... .Alors je m'étends par terre, je me couche sur le froid du carreau, j'étouffe de toutes mes forces mon cœur sous moi.

La dernière fois que je l'ai vu, il y a cinq ans, il me ressemblait encore un peu. Les yeux surtout... du moins on me le disait. Mais ai-je eu jamais des yeux aussi beaux que les siens? Clairs, ingénus, mouillés, deux gouttes d'eau, deux perles vives d'un orient divin... C'était alors un jeune homme délicat, à peine un léger nuage blond à la lèvre... Maintenant, il a vingttrois ans. Se peut-il? Mon Jean est devenu un homme. Je le portais toujours tout petit dans ma pensée. 11 avait toujours l'âge oii il s'asseyait sur mes genoux et me baisait dans le cou en m'appelant maman... Puis on me l'a pris, les mers, l'Amérique... et il m'écrivait : ma chère mère..» Appelle-moi encore ta maman, mon amour.

LA MKRE :257

J'ai défait son lit. J'ai tout enlevé: puis j'ai remis les draps comme s'il y avait déjà couché une fois, comme s'il allait y dormir une nuit nouvelle... Les roses étaient un peu passées, mes baisers peut-être les avaient brûlées. Et j'ai aussi renouvelé les fleurs dans les vases. Quelquefois je reste longtemps sur le seuil de la chambre, sans bouger, retenant mon haleine... Je n'ose plus entrer, c'est comme un mystère qui se passe là. Je voudrais alors prier, je croise les mains, mais en parlant à Dieu, c'est encore son nom qui me vient aux lèvres.

Je ne quitte plus la fenêtre, je regarde la route qui va là-bas. Elle vient du bout du monde et y retourne... C'est encore par là qu'il repartira.

Mon Jean, mon doux chéri, tu vas retrouver une bien vieille femme. Me reconnaîtras-tu seulement? Il faut que je m'habitue à cette idée que tu me regarderas peut-être avec des yeux changés, avec des yeux où il y aura de l'étonnement, de la tristesse, un peu de pitié, qui sait? Oh! non, pas de pitié; toi seul dois ignorer tout ce que j'ai souffert. Je veux être pour toi ta maman heureuse, toujours.

Jean! mon JeanI J'ai attendu le soir, je suis allée au bois. Je t'ai appelé longtemps par ton cher nom dans l'ombre qui montait des taillis. D'abord je t'ai appelé tout bas pour moi-même. Je m'extasiais de la musique de ce nom si simple, si franc, et qui fut le nom de mon père. C'était comme un souffle de vent charmé à mon oreille, comme le son d'argent d'une petite cloche au loin, comme mon Angehcs à moi... Et puis mon cœur s'est mis à crier tout haut, je sanglotais, je délirais : JeanI Jean! L'écho m'a renvoyé ma voix, j'ai cru que tu me répondais toimême. Je ne pouvais plus me reprendre, j'aurais crié ainsi jusqu'à mon dernier souffle.

Maintenant, comme hier, comme les autres jours, j'écoute, tu marches en moi. C'est la dernière nuit que je vais être sans toi. Cela m'oppresse d'un bonheur délicieux, comme une eau fraîche et lourde, une eau qui vous monte petit à petit jusque par-dessus la bouche et où on se noie.

A demain î A demain !

LA MÈHE 259

Aujourd'hui.

Je n'ai pu dormir. Je suis restée toute cette nuit la tète appuyée à ton oreiller. Je n'ai plus eu conscience du temps qu'au battement de mes artères. Puis, le jour est entré à pas blancs. J'ai ouvert ta fenêtre. Un brouillard bleu noyait les champs, le bois fumait dans l'aurore. Tous les jardins du ciel se sont mis à effeuiller des roses. C'était le premier matin, c'était mon jour d'éternité qui se levait. Ensuite, je suis descendue, j'ai ouvert les portes, j'ai ouvert toutes les portes afin de te recevoir. Pourtant, tu ne m'as rien dit, je ne sais pas même l'heure à laquelle tu arriveras... Je sais seulement que c'est aujourd'hui. J'ai pensé : il n'a pas voulu m'effrayer par un télégramme. Tu as bien fait, mon Jean... Je n'aurais jamais osé l'ouvrir.

Dans la campagne, au loin, un premier train roulait. J'ai écouté longtemps. Le bruit s'est perdu dans l'horizon.

2 heures après-midi.

Mon enfant, aie pitié I Viens pendant que j'en ai la force encore!

Minuit.

Cest fini... Tous les trains sont passés, tous les trains me sont passés sur le cœur. Aucun n'a ramené mon Jean. Et je ne pleure pas, j'ai trop pleuré de larmes dans ma joie, il ne m'en reste plus pour ma douleur... Je suis morte et je vis, je ^ds ma mort les yeux ouverts. Verrai-je encore se lever le jour de demain?

Samedi.

Michèle m'a demandé : Monsieur est donc ma-

lA MÈRE 201

lade, qu'il n'est pas venu? Voilà tout un mois qu'elle travaille avec moi, la bonne fille, à lui faire son nid. J'ai baissé les yeux, une grande honte m'accablait. J'ai répondu : « Oui, Michèle, il est un peu malade... Sans cela il serait revenu, n'est-ce pas? » Je me suis aperçue que je l'interrogeais plutôt, je me suis tue.

Dimanche.

Il y a huit jours, une pauvre mère s'agenouillait devant votre cœur percé de glaives, ô Marie, Mère des afflictions. . . Cette mère, la voici encore, plus humble, cognant du front la dalle... La voici, elle aussi, toute saignante et martyrisée. Agréez l'holocauste de son cœur. Agréez ses plaies et ses épées. Que votre volonté soit faite, à mon Dieu, qui ne m'avez pas jugée assez punie... Je vais user mes genoux sur mon calvaire.

Lundi.

La roue des jours s'est remise à tourner... Je revis mes espoirs, je ne vis plus que de cette vie en arrière... Mes heures font au rebours le tour du cadran. Je ne sais si je pense encore. Je crois réellement qu'il y a quelque chose de mort en moi... Et cependant mon corps fait encore le geste de la vie.

Je n'ai plus osé entrer dans sa chambre. La porte en est restée ouverte; mais je passe devant elle comme une ombre. Il y a toujours sur le lit les anciennes roses: je ne les ai pas renouvelées. Leur arôme mourant emplit Fescalier... Pourquoi ne suis-je pas entrée? J'obéis ainsi à des choses en moi, dont je ne sais pas les causes.

Mardi.

J'ai cru m'apercevoir que les gens me regar-

daient. 11 y avait de la pitié, de la sympathie, peut-être autre chose encore dans leurs regards. Je ne vais plus au village. C'est à peine si je descends au jardin. Je m'enferme dans ma chambre... Cet « autre chose » me fait toute froide. Je suis pour ces âmes primitives une si étrange femme!.. Ils m'aiment, je crois, un peu et à la fois ils se méfient. Ils ont pour les apparences anormales la peur instinctive de l'animal, de la vache aux gros yeux chimériques, du chien qui aboie à la lune dans les puits. Je n'ai pas de mari, je n'ai presque plus de fils. Et ce sentiment inexpUcabl'^ éprouvé devant Michèle l'autre jour, me revient comme s'ils lisaient au fond de moi la chose effacée... comme s'ils me jugeaient! Ah! les pauvres femmes! Nos mariages, même déliés, ne sont pas finis. La loi ne défait que les liens matériels. Je suis toujours la femme à qui un père a repris son enfant. Je suis toujours la mère qui a une rougeur au front, une rougeur qui ne vient pas des baisers de son enfant.

Norbert me paraît découragé. Il ne regarde plus du côté de la route par-dessus la haie. Il a cessé, lui aussi, d'espérer. Le pauvre homme

264 c'ÉTÂiï i/été...

avait mis tout l'effort de ses vieux ans à embellir le jardin pour les pas du jeune maître. C'est ainsi qu'il l'appelait en me parlant de lui. Ce mot remuait en moi des intimités si délicieuses, si profondes! Il était comme le droit reconnu de l'enfant dans la maison. Il était comme une parole d'humble servage saluant l'arrivée d'un doux seigneur. Il me donnait un maître à moi-même. Le doux seigneur n'est pas venu, et le jardin retombe à l'abandon.

Ni Norbert, ni Michèle ne m'ont plus reparlé de l'absent. Mais leurs yeux me suivent de loin, affectueux et craintifs. Quelquefois, la bonne Michèle soupire. Je leur suis reconnaissante de eur discrétion.

Mercredi.

Je suis partie à travers la campagne. J'ai pris par les sentiers qui m'écartaient du village. Malgré la pluie, j'ai marché, marché... Un peu de

LA MÉIŒ 265

force m'était revenue; j'étais presque heureuse, heureuse! de me sentir en accord avec la tristesse du paysage. Des nuées basses et lourdes traînaient; Teau du ciel hersait la terre jusqu'aux horizons. C'était la même oppression noire et vide qu'en moi-même ; un vent léger gémissait aux arbres; les feuilles semblaient égoutter des pleurs. Et une grande solitude faisait paraître les champs abandonnés et nus. Je ne sais plus au bout de combien de temps j'ai atteint le remblai à la crête duquel passe la voie ferrée. Je me suis appuyée à un arbre, j'ai attendu. Un grondement s'enfla, monta des plaines comme une rumeur de grandes eaux. Mon cœur battait avec une force extraordinaire, je dus entourer l'arbre de mes bras pour ne pas tomber. Et je ne respirais plus; je vivais d'un espoir infini dans la minute qui allait venir. Une masse noire vertigineusement se rapprocha dans les hachures grises de l'air; le sol de proche en proche fut secoué. Comme l'éclair, comme la foudre, le train passa sur le remblai, dans un tourbillonnement de ciel... Peut-être il y avait là derrière les vitres, regardant s'accourcir l'étendue, un fils qui s'en re-

tournait vers une maman aussi après un long exil.

Le train déjà s'était enfoncé dans les horizons quand la conscience me revint. Je compris alors pourquoi, à travers la pluie et le vent doux^ percée jusqu'aux os sous Tabri incertain d'un en-cas, mes pas, presque à mon insu, m'avaient menée jusqu'au remblai. C'était la première fois que je me reprenais à cette pensée des trains, roulant là-bas, emportant les départs et les retours, toute la vie... J'étais venue simplement pour voir passer cette file de voitures cahotées comme à travers un orage, pour me sentir un instant battue du grand vent des âmes précipitées à leurs destinées. Je ne crois pas qu'aucune autre pensée m'ait fait marcher si longtemps à travers la campagne. Encore fut -elle plutôt instinctive ; je ne la reconnus qu'après qu'elle se fut réalisée. Cependant, ô mon cher Jean, c'était bien toi encore qui en ce moment fus cause du délicieux, de l'atroce battement de mon cœur... Je te sentis tout à coup si près de moi qu'il me sembla que c'était toi qui venais de passer. Ton souffle me glissa sur les lèvres ; le tremblement

i.A Mi: m: 267

de la terre courut en moi comme si elle s'était agitée sous tes pas... Serait-ce de nouveau l'espoir? Je m'en suis retournée plus tranquille, allégée, délivrée: je ne prenais pas attention à l'horrible froid qui me glaçait tout le corps. La pluie à présent avait redoublé ; elle entraînait les sables dans les ruisseaux...

Jeudi.

Une fièvre violente m'a prise en rentrant. Je crois que j'ai déliré un peu. Cette pauvre Michèle est restée près de moi une partie de la nuit... Vers midi, j'ai pu me lever enfin. Il me reste un grand brisement qui n'est pas sans douceur. J'ai longtemps pleuré. Maintenant je relis tes lettres. 0 mon Dieu! faites dans votre miséricorde que je cesse d'espérer encore!

Vendredi.

C'était aujourd'hui, il y a sept jours...

Sept jours! Je ne croyais pas que ma force aurait pu aller jusqu'à cela, jusqu'à supporter le retour de ce vendredi. . . Il est revenu et ne l'a pas ramené; il est revenu et je vis encore. Quelles indestructibles puissances résident en cette pauvre chose qu'jst notre vie, toujours sur le point de se briser en morceaux et plus forte que toutes les meules qui passent dessus ! . . .

J'ai voulu relire ces feuillets, être la femme que j'étais il y a sept jours... Plus tard, en les retrouvant au fond d'un tiroir, tu les verras jaunis, sillonnés de longs ruisseaux séchés. Distoi alors que mes larmes les ont arrosés, qu'une mère y pleura de ne pouvoir revivre l'heure adorable où elle t'espéra venir. Ce n'était plus qu'une femme presque résignée, après l'autre si heureuse qu'elle craignait d'en mourir... Que ne suis-je morte dans ce moment, avec le cher fantôme de mon bonheur entre les bras, avec le sourire extasié qui mettait à ma bouche l'illusion de tes

baisers! Vois, j'en pleure encore, les mots à mesure sont lavés par mes larmes tièdes comme par un sang plus pâle et qui ne s'arrête pas de couler avec ma vie...

Je suis descendue ensuite; j'ai voulu me retrouver plus près de toi, dans cette chambre parée de mon humble culte, oratoire des processions de mes pensées. Voilà sept jours que tu y dors, mon bien-aimé, sans que j'aie osé te réveiller... Tu y dormais si profondément que c'était presque autre chose que je ne veux pas écrire; je restais toute pâle rien que d'avoir approché du seuil.. Et je suis entrée, je marchais sur la pointe des pieds... Ta tête charmante reposait sur Toreiller, tu dormais d'un souffle léger, un sourire aux lèvres comme si tu rêvais à ta maman... Et les roses avaient perdu leur parfum funèbre, il n'y avait plus que l'odeur de ta chère vie... Je me suis approchée, j'ai mis un infiniment long baiser sur l'oreiller, là oii je voyais s'entr'ouvrir ta bouche. Je l'appuyais si peu que tu ne t'es pas réveillé, mon Jean... Et ensuite je ne pouvais plus m'en aller, je me suis assise dans ton fauteuil, je t'ai regarde long-

temps dormir. Un oiseau chantait dans l'arbre^ contre la fenêtre; c'était un chant très haut, comme venu du ciel, un chant que je n'avais pas encore entendu... Je ne pleurais pas, je souriais comme toi... Ce n'était pas un rêve, ce n'était pas ta chère ombre que j'ai cru voir; c'était toi, c'était ton image même.

0 mon enfant, sois remercié du bonheur que tu me donnes... Ta présence a refleuri la maison. M'as-tu seulement jamais quittée?

Samedi.

Il m'est resté d'hier une sensibiUté étrange. Je me crois vivre hors de moi-même une vie double, triple, une vie subtile comme un fluide et qui est toutes les formes par lesquelles mon âme se rapproche de toi, qui est toutes mes âmes fondues en la tienne. Mes sens aussi ont pris une acuité merveilleuse qui me charme et me fait divinement souffrir à travers ce qui sub-

siste de mon corps dans cet état délivré où je ne suis plus moi, où il me semble que je participe au mystère de la vie en dehors de moi.

Mon Dieu 1 tout cela paraît bien singulier. J'entends vraiment vivre le silence; il s'anime de rumeurs étranges comme s'il avait un cœur et que ce cœur se mît à battre sourdement. Il est plein de pas qui viennent de Tliorizon, il est comme toutes les choses de nous qui vont se réaliser. C'est peut-être nous qui sommes des muets pour nous-mêmes quand au contraire il est, lui, le silence, notre âme qui nous parle à l'oreille. J'entends ainsi, à d'immenses, à d'inexprimables profondeurs, frissonner magnétiquement, vibrer des êtres, des parcelles de vie et d'inconnu.

Quelqu'un marche autour de moi. Des esprits légers heurtent les boiseries. Un rire, une musique de fête tinte dans la clarté des cristaux. Je tressaille de ne savoir qui veut entrer dans la maison et se coule derrière la porte et fait là un petit bruit avec la bouche, comme pour se faire reconnaître. Des mains me frôlent si doucement que je crois que c'est le vent. Je me parle et

c'est une autre voix qui me répond, je vois passer des figures dans les miroirs... Elles me regardent, elles disparaissent, elles semblent vouloir ne pas quitter les confins de la vie... Mes nerfs sont tendus comme des cordes de harpe : le moindre frôlement les fait résonner.

Mardi.

J'ai laissé passer ces trois jours sans écrire. A quoi bon? On n'écrit pas le vide. Cette vie fluide, aérienne, délicieuse, ce courant d'au delà qui sensibilisa mes moindres fibres n'est plus... Tout espoir encore une fois a disparu... Je n'entends plus les voix, personne ne marche pliis autour de moi, je vis par habitude.

Ce matin, comme j'étais au jardin, Michèle, de loin, m'a appelée. Elle agitait dans ses doigts une lettre que le facteur venait d'apporter. J'ai eu une telle secousse que je serais tombée. Alors elle s'est mise à courir; elle était très rouge.

La pauvre fille ! C'était un prix-courant de la marchande où j'ai acheté mes rideaux. Quelle ironie et comme cela me paraît loin déjàî... J'ai déchiré lentement ce papier. Je n'éprouvais nulle douleur. Je ne ressentais plus rien, rien...

Mercredi.

Si du moins tu m'avais écrit, mon Jean, si tu m'avais dit : Je ne peux pas venir... On ne veut pas que je vienne... Un mot, rien qu'un mot... .l'aurais compris, c'eût été une douceur, presque une joie. Une mère se contente de si peu de chose!

J'ai perdu mon enfant à jamais. Je n'ai plus d'enfant... C'est bien toutes les morts en une seule... Il me semble que je descends chaque heure plus avant les spirales d'un puits, que jamais je ne finirai de m'enfoncer dans l'horrible noir sans limites.

274 t/ ÉTAIT l'été...

Et je ne me révolte pas ! Je ne tends pas les bras vers Dieu en maudissant la vie !

Jeudi.

Une grande paix morne en moi, un grand silence comme parmi des ruines... Je ne pense plus même à la mort; je ne désire plus mourir... Peut-être il y a pour l'âme à la longue, dans cet état d'anéantissement, une volupté plus grande que toutes les autres...

Seigneur! Seigneur! rendez-moi plutôt la souffrance ! Faites, Seigneur, que mes genoux saignent sur les pentes de ce calvaire, que mon cœur chaque fois soit écartelé sur les claies où il vous a plu de le traîner... C'est encore avoir un enfant que de souffrir pour lui !

5 heures du soir.

Demain vendredi... Mon Vendredi-Saint!

Vendredi, dans la nuit.

Jean! Mon Jean est revenu! et je ne suis pas morte sur le coup. Je me suis dressée, j'ai porté la main à mon cœur... Jeanî mon Jean ! je n'ai pu dire que ce seul mot, je me suis sentie mourir une seconde... Mes bras ne s'étaient pas ouverts. Tu t'es approché, tu m'as embrassée sur le front en me disant maman... Je crois bien que ce baiser m'eût fait revenir à la vie du fond de la tombe. Il m'est entré dans le sang, il a coulé

dans toutes les parties de mon être, il m'a inondée

comme un fleuve. Et cependant je ne pouvais

déraidir mes bras.

Mon Dieu! moi qui m'étais imaginé que nous

serions tombés dans les bras l'un de l'autre à en

perdre le souffle... On a toujours tort d'arranger à l'avance ces grands moments divins. Tu me regardais étonné, un peu gêné; tu t'étais fait, toi aussi, une autre idée de ta mère... Moi, je répétais toujours: Jean! mon Jean! C'était délicieux comme la minute avant d'entrer en paradis, et puis je me suis mise à sourire en te regardant, j'ai posé mes deux mains sur tes épaules.

Je ne cessais pas de te regarder et de sourire, je n'avais plus conscience que je vivais, dans l'immensilé ravie de ma vie. J'aurais pu rester ainsi des siècles à te regarder. Tout d'une fois je suis tombé sur une chaise, j'aurais voulu tomber à tes pieds. Mes mains t'attiraient à moi. Tu étais presque sur mes genoux comme autrefois. Puis je t'ai entraîné comme une folle, je t'ai poussé dans la maison là... là!... Mes lèvres t'avaient baisé mille fois que je n'avais encore rien dit, je te serrais contre moi, je pleurais, j'avais de grands cris dans la gorge.

Jean! mon Jean! toi aussi, tu étais si ému que tu ne trouvais rien à me dire... Peut-être, mon Jean, je te faisais un peu peur. Une mère, c'est

LA Mi:UE

presque comme uno bête à qui un a pris son petit et qui le retrouve... Tu ne t'attendais pas à toute cette folie I Pense donc, après cinq ansi après avoir désespéré de te revoir jamais I Mais j'aurais dansé pieds nus sur des clous ! Je serais venue vers toi à travers le feu! J'aurais accepté de tomber morte rien que pour caresser un instant ta petite chair d'autrefois! Et c'était toi^ c'était bien mon fils qui m'était rendu! Je pressais ton front dans ma poitrine, je mangeais à pleines lèvres tes cheveux... J'ai dû te faire mal à force de te serrer contre moi.

Et puis, ô les yeux que tu eus tout à coup! Tu t'es mis à pleurer, tu te courbais un peu; tes larmes me tombaient sur le front, lentes, chaudes ; nous sommes restés longtemps à sandoter. Vois -tu, ce moment -là suffirait à me payer de toutes mes souffrances. Je ne crois pas qu'une mère en puisse connaître de plus délicieux... Ensuite toutes les paroles me sont parties à la fois, je ne sais plus ce que je te disais, j'ai dû te parler de ton voyage, de ta santé, de ta vie là-bas. Tu étais un peu étourdi, tu me souriais, tu ne trouvais à jeter dans ce

«278 C ÉY.UT L ÉTÉ...

flux de mots qu'un oui, un non, en agitant tes cheveux bouclés... Mon Dieu! C'est que c'est vrai, tu as gardé les cheveux que tu avais enfant, les belles boucles brunes que j'enroulais autour de mes doigts. J'étais obligée de lever la tête pour te regarder. Quand je pense que tu ne me venais qu'à l'épaule ! Maintenant tu me dépasses de tout le front, ta maman semble avoir voulu rester juste assez grande pour atteindre à ta bouche.

Ah! mon chéri, mon adoré Jean, je te retrouvais un homme, toi qui n'étais encore qu'un enfant I Je ne puis me lasser de me répéter cela : Un homme! mon fils est un homme. Et cependant comme tes cheveux charmants, comme la petite forêt bouclée de ton front, les traits de ton visage m'évoquent toujours ton premier âge. Ils ont gardé la fleur divine d'innocence, ils ont à mes yeux la beauté tendre du souvenir. Mon Dieu! avec quelle passion je te regardais! Je ne pouvais détacher mes regards de la couleur et de la lumière de tes yeux, de la courbe de tes

sourcils, de la forme de ta bouche. Je te répétais constamment le même mot charmé : Que tu es beau, mon Jean' Que lu es devenu grand! Tu avais fini par en rire en relevant la fine pointe de ta moustache d'un eeste joli et viril, car ta lèvre s'est couverte d'une soie souple et brillante... Dans ma petite folie, j'oubliais que tu arrivais de loin, que tu devais avoir faim... C'est toi-même qui fus obligé de m'en faire souvenir. J'ai appelé Michèle; elle levait si haut les yeux qu'elle n'eût pas contemplé autrement une tour. Et tout à coup nous avons aperçu à travers les vitres mon vieux Norbert qui remontait du jardin et lui aussi te regardait, naïvement émerveillé, avec des regards comme il y en a dans les vieux tableaux.

Alors les mots m'ont manqué, je battais l'air de mes gestes... Voyons, vite, vite, ma bonne fille... Des œufs, une omelette, les confitures... Et nous avons fait ensemble notre première dinette l'un près de l'autre, dans la petite salle à manger. Je ne me lassais pas de voir aller tes mains fines, j'en caressais la peau légèrement ambrée, le tiède et lisse satin. Et d'autres fois je

n'osais pas te toucher, je te buvais des yeux comme une idole... C'est à peine, mon pauvre chéri, si je te laissais le temps de manger. Je t'étourdissais de mes questions, j'aurais voulu tout savoir à la fois de tes études, de ta vie... Te voilà donc ingénieur, toi aussi ! . . . Tu n'avais pas voulu me l'écrire pour m'en laisser la surprise... Que je me sens peu de chose à côté de toute cette science !

Et puis, c'était des « t'en souviens-tu? » qui ne finissaient pas et nous reportaient au temps où tu étais encore mon cher petit enfant, oîi nous n'avions qu'une même vie, toi et moi. Comme si tout cela ne t'était pas sorti de la tête ! Tu plissais les yeux dans un efTort de mémoire, tu remuais la tête; tu as eu réellement l'air, par moments, de te rappeler. Je crois bien qu'il y avait là simple complaisance de ta part... Ensuite nous sommes retournés au jardin ; tu m'as demandé si la fumée du tabac ne me gênait pas. J'ai senti un léger coup au cœur. Un seul mot suffit à nous faire mesurer les intervalles : quand je t'ai perdu, tu ne fumais pas encore.

Je t'ai mené vers les roses, un vol d'abeilles

faisait la roue d'or autour des phlox, et puis Norbert t'a offert un bouquet, il ne savait que te dire en te le présentant, le doux vieil homme!... Nous nous sommes longtemps promenés, j'appuyais mon bras sur le tien. J'étais redevenue une toute jeune femme. J'aurais voulu te montrer à tout le village... Et nos deux ombres se mariaient à terre, je ne savais plus quelle était la mienne. Heureuses les mères qui peuvent finir ainsi, les douces vieilles mamans tremblantes qu'un bras filial retient de mourir!

Pourquoi as-tu cessé de me parler tout à coup, mon Jean? J'ai cru voir se creuser un pli entre tes sourcils. Ah! pauvre cœur en démence qui cherche des taches à son bonheur î

La nuit nous a surpris dans ta chambre : je tenais tes mains dans les miennes, je te souriais €omme quand tu es venu. Je n'avais plus, comme au matin, qu'un mot à la bouche : Jean! mon €her Jean ! Et je regardais tes yeux : tout le ciel de ce soir charmant, de ce soir d'or et d'améthyste s'y reflétait.

Mon Dieu! tout cela n'est pas un rêve !

Un vent léger agite la cime des arbres dans la

campagne, on dirait la respiration de la terre... Et un autre souffle aussi monte des chambres. La maison à présent a une âme.

Je ne puis trouver le sommeil. J'ai besoin de me parler à moi-même. La nuit doucement avance. Il a sonné deux heures dans le grand silence. Là-haut tournent les étoiles. Mon cœur est resté suspendu à la minute du temps qui nous réunis. Le ciel et la terre ont beau se mouvoir. Toutes les pléiades réunies peuvent replonger aux gouffres du matin. Ma vie n'a, désormais, qu'une heure infinie.

C'est à peine si je vois le papier sur lequel je trace ces mots. Mes pleurs coulent doucem^ent. ne cessent pas de couler comme une rosée tiède... Je n'ai pas voulu les pleurer tous devant lui. Maintenant ils se mêlent à mon encre... Chacun d'eux est comme un peu de mes yeux oii est restée son image ; c'est encore toi que j'y revois comme à travers les morceaux brisés d'un miroir...

0 mon Jean I J'ai besoin de m'écrire à moimême que tu m'es revenu, que tu es là près de moi, dans ta petite chambre, dormant ton beau

LA MËRE tH'.^

sommeil de jeune homme... J'ai besoin de m'attester que la présence sous ce toit n'est pas un rêve, que c'est bien toi dont le souffle heureux, léger, m'arrive par ta porte ouverte... Je suis allé te border comme autrefois quand tu étais petit, je t'ai baisé cent fois sur les yeux, sur tes adorables yeux couleur de miel et d'abeille... Ils se fermaient déjà, cette journée t'avait tant fatigué... Et ensuite je suis restée dans l'escalier, écoutant respirer toute la maison à travers le soulèvement harmonieux de ta poitrine... Il y a des bonheurs qui ne peuvent s'exprimer.

Jean! mon Jean! tu m'es revenu! je voudrais éterniser chacune des sensations de ce jour adorable. Je voudrais que jusqu'à ma mort elles revivent pour moi en ces feuillets mouillés de larmes. Oh! minute par minute les laisser s'égoutter de mon cœur comme l'eau de mes yeux tandis qu'elles sont toutes fraîches encore 1

Ma main tremble, mon cœur bat avec une force inouïe, je suis encore trop près du bonheur. Se peut-il vraiment que ce fut ce matin? Se peut-il qu'un seul jour suffise à contenir une telle immensité de joie?

Samedi.

Moi qui, même aux jours les plus mauvais, trouvais la force de confier à ces cahiers ma douleur, je suis sans force pour écrire mon bonheur. . . Il est peut-être plus facile d'être malheureux. Et puis j'ai peur, c'est si fragile tout cela! J'ai bien plus encore qu'autrefois la sensation de porter entre les mains un vase frêle et merveilleux; ma vie, comme une huile parfumée, y est enfermée; et je n'ose faire un pas, je voudrais m'immobiliser, mes mains tendues devant moi, parmi la fuite dangereuse des heures.

Il est minuit comme hier... Au revoir, mon Jean! Dors sans rêve... Dors de toute mon àme!

Dimanche.

Festin. J'ai fait venir de la ville des nourritures un peu moins champêtres. Moi-même j'ai passé

toute une heure dans la cuisine à battre une crème : il les aimait tant autrefois... Au malin nous étions allés entendre ensemble la messe dans la petite église blanche. 0 chère Notre- Dame-des-Bonnes-Odeurs! pardonnez si mon Jean fut cause de quelques relâchements dans les habituelles ferveurs qui s'élèvent vers vos pieds bénis I... Une mère mouillait de ses larmes la dalle et par ses actions de grâces s'efforçait de suppléer, dans vos balances divines, à l'offrande un peu tiède des cœurs. Il est si beau! Il apparaissait là comme un jeune roi...

Après le dîner, nous nous sommes promenés longtemps dans la campagne. Un léger nuage a passé sur moi. Mon Jean n'aime pas « les paysans », comme il les appelle. Il a affecté un certain dédain pour les arbres de mon bois. Je sens bien qu'il est habitué à de plus grands spectacles. Pourtant, enfant, c'est ici que j'ai souffert pour toi, c'est ici que par toi je suis heureuse. La beauté que nous prêtons aux choses ne vient-elle pas des sentiments à travers lesquels nous les contemplons?

Lundi.

~ Déjà trois jours! Je ne sais quelle superstition m'a fait arrêter les pendules dans la maison..» La nuit en tombant me pénètre d'un étrange et mystérieux frisson, elle est l'intervalle obscur où s'élabore l'inconnu. Je dors peu. Quelquefois une inexprimable angoisse me prend, je descends sur la pointe des pieds, il me semble qu'il n'est plus là, que quelqu'un me l'a volé. Et tout à coup j'entends sa respiration derrière la porte... La vie me revient, je ne puis plus m'en aller, je demeure de longs instants, les pieds nus sur le carreau, dans le froid des ombres.

Il a plu tout le jour. J'avais mis sur les rayons de sa petite bibliothèque quelques livres^ des poètes, des sages. Il les a feuilletés d'un doigt négligent. Il m'a avoué qu'il préfère Tac-

tion à la méditation. Je l'ai longtemps regardé : pour la première fois je me suis aperçue qu'il ressemblait à son père. C'est une autre âme que la mienne qui se reflète dans son genre de beauté mâle et hardie. Le coup fut si brusque que je dus remonter chez moi. Je me suis vue dans une glace : j'étais affreusement pâle. Même ses yeux, ses chers beaux yeux ont cessé de ressembler aux miens : un éclair dur et froid les traverse par moments... Non, non. Ce n'est pas vrai, je suis victime d'une funeste illusion. Je mens! je mens!

11 m'a parlé beaucoup de son cabinet de travail là-bas. Il y a une grande pendule en bronze sur la cheminée, de hautes bibliothèques le long des murs. Sa table est en paUssandrc incrusté de plaques de marbre. Chaque mot me perçait d'un coup de poignard. Je comprends pourquoi il ne m'a rien dit encore de sa chambre. Gomme il doit la mépriser! Pourtant, ô mon Jean, je l'avais arrangée ainsi qu'un calme et sûr refuge pour notre amour. Je l'avais mise sous la garde du Dieu des campagnes, une àme simple et recueillie en eût goûté le charme. Depuis tant de

temps que, meuble à meuble, usant mes mainset mes yeux à la parer de son pauvre luxe d'étoffes, je l'accordai à l'espoir de ta présence, il fut l'oratoire où mon culte agenouillé secrètement venait t'adorer.

Je ne t'en veux pas, il n'y a ici nulle amertume. Je te plains plut(H. Entre celui qui sans doute te réclame déjà là-bas et ta mère, tu dois connaître le supplice de faire de ton cœur deux parts et peut-être de ne pouvoir les faire égales.

Mercredi.

Toujours la pluie. Nous vivons resserrés,, notre àme manque d'air. Je crains que mon Jean ne s'ennuie.

11 a par moments des silences qui me font mal. Je tâche de maîtriser le tremblement de ma voix, je lui demande : « A quoi penses-tu? » Il ne me répond pas, il détourne la tête. Et une gêne lourde entre nous s'abat, comme si chacun nous

avions une pensée que nous n'osions pas nous dire.

Pourtant, tout cela est encore du bonheur puisque tu es là !

Jeudi.

Il m'arrive de lui prendre le front entre mes mains. Je regarde longtemps ses yeux, je me baigne dans leur lumière : c'est un or léger, vivant, mobile, comme le tremblement d'une goutte de soleil sur une feuille. Il y a au fond le regard droit d'une conscience. Ces yeux-là ne mentent pas. Ils ne peuvent avoir rien de caché pour une mère.

Samedi.

Voilà la grande, la dernière épreuve... Jean, mon Jean me quitte, et il se marie. Ce n'est

pas asse^ que son père m'ait repris son cœur : une autre, une femme, m'arrache le dernier lambeau qui m'en restait encore... 0 mon fils! je vais te perdre deux foisi

Une ma pas dit cela brutalement, d'ailleurs. 11 m'a préparée presque tendrement, avec des ménagements dont je lui sais gré. Néanmoins, j'ai senti venir le coup. Quand l'horrible mot du départ fut prononcé, j'ai crié : « Jq le savais I » Je n'avais fait jusqu'alors que l'ignorer volontairement... Et ensuite il m'a parlé de l'autre chose... Une jeune veuve, très riche, naturellement. Je soupçonne son père d'avoir le premier conçu la pensée de ce mariage. On s'est rappelé que j'existais, il fallait bien que moi aussi je dise oui, pour les convenances.

Je lutte, j'essaye de combattre le sentiment de haine qui m'est venu contre cette femme. Je ne puis... Ils se sont mis ensemble pour me voler mon enfant.

Mon Dieu! mon Dieu! Souffrirez-vous qu'une telle chose soit? Est-elle seulement possible?

... Le matin va paraître. Je n'ai pu fermer les yeux. Il dort d'un sommeil heureux, profond.

tandis que mes entrailles saignent, saignent. Pardon I pardon! cher enfant! Je n'ai peutêtre que l'égoïsme de l'amour!

Lundi.

Tout est consommé. A quoi bon continuer ces paroles de mon ànie à mon àme? Je n'espère plus même qu'il les lira un jour Dormez donc repliés dans ces feuillets, restez ensevelis à jamais, mes bonheurs et mes tristesses!... Et toi, chère maison désolée oii la joie n'apparut qu'un jour, clos tes portes, demeure fermée sur le souvenir de celui qui est parti... Il n'y a plus ici qu'une très pauvre vieille femme, une m^re orpheline de son enfant.

Page 1