C.-F. Meyer s'est chargé, dans la notice autobiographique
i. Bluntschli. Denkwurdigkeiten aus meinem Leben. i. Ibidem., p. 112, t. I.
D'Hakcourt. 1
nniisf à Anton Reitler, de compléter ce portrait. « Mon père, écrit-il, le Regierungsrat Ferdinand Meyer, enfermait, dans un corps d<' complexion fragile, un tempérament pacifique, une incroyable conscience de travailleur, un remarquable talent d'organisateur1. »
Ce caractère sans tache fut un défenseur convaincu de la République représentative, et un adversaire décidé de la Démocratie absolue, dont la nature tumultueuse le blessait pour ainsi dire physiquement. (Reitler, p. n.
(Miels sont les points de repère dans l'existence de Ferdinand Meyer? Né en 1799, ses années de collège terminées, il se rend, en 1817, en qualité de secrétaire. auprès de son père le colonel Joli. -Jakob Meyer 1763-1819), alors gouverneur à Grùningen2.
En 1820, nous le voyons à Berlin, où il est inscrit à l'Université et où Savigny et Schleiermacher exercent sur lui une grande influence.
En 1821, il passe le semestre d'été à Gôttingen, où Eichhorn fait profonde impression sur lui.
Dans l'automne de la même année, il s'en retourne en Suisse et passe l'hiver à Lausanne. C'est là qu'il fait la connaissance de celle qui sera sa femme, Elisabeth Ulrich, la sœur d'un camarade d'enfance. L'union, dès à présent décidée, ne se réalisera que deux années plus lard, en 1824.
Au printemps de 1822, il retourne à Zurich. Il y est nommé secrétaire de la commission de justice et professeur d'économie sociale à l'Institut politique ; en 1826, troisième Staatsschr< Lber; quelques années après mars 1 83 1) membre
1. Anton Reitler. C. F. Meyer, eine literar Skizze zu des Dichters 60. Geburtslag Leipzig, Hœssel, 1 885.
Sur le colonel Johann-Jak. Meyer. Cf. la brochure parue en 1911 ' Kiindig el intitulée Un Zurichois d'autrefois. C'osi la traduction lise d'un récil de Lavater imprimé à Zurich en 1820. La même brochure contient des ■ souvenirs 0 de Wilhelm Meyer, lils du colonel, entre 1801 el [8o5,sousle titre Les années d'enfance d'un petit Zurichois il il 1 <i cent "//s 1 les pages donnent une excellente idée de la vie el de l'esprit du vieux Zurich »: elles uous font très l>ini connaître le milieu d'où sorti) C. I Mever.
du Regierungsrat. En même temps il donne son temps el ses soins au Conseil d'Instruction publique qui vient d'être créé. Son talent de rédaction lui ouvre toutes les portes.
Cependant le contre-coup de la Révolution de Juillet en Suisse vient bientôt l'arracher à ces fonctions. La démocratie absolue triomphe; Meyer avec ses amis, tous partisans de la République représentative et modérée, quitte le Gouvernement.
En i833, toute activité politique lui étant interdite, il se tourne du côté de l'enseignement, et obtient un poste de professeur d'Histoire et de Géographie au Gymnase.
Pendant les loisirs forcés que lui fait la situation de son pays, cette nature de grand travailleur, comme bien on pense, ne reste pas oisive. Ferdinand Meyer se livre avec passion à son goût favori, l'histoire, et publie de longues et substantielles monographies1.
En 1839, le ZùriputscJi, manifestation révolutionnaire à l'occasion de la nomination de David-Fr. Strauss à une chaire de l'Université, a pour conséquence la chute des libéraux et la reprise du pouvoir par le parti conservateur. Ferdinand Meyer reprend toutes ses anciennes fonctions et reçoit en même temps la charge de Président du Conseil de l'Instruction publique.
L'énormité de la besogne qui eut fait chanceler le tempérament le plus résistant était accablante pour des épaules naturellement frêles. Meyer succombe à la tâche en 1840, à l'âge de quarante et un ans.
Ce rapide exposé des lignes extérieures d'une vie écrasée
1. C'est d'abord l'Histoire de la commune évangélique de Locavno, de son émigration et de ses destinées, gros travail de plus de 1000 pages étayé consciencieusement sur les sources. Cette œuvre lui vaut le titre de docteur de l'Université de Zurich et — ce qui est bien plus sensible à L'auteur — une belle lettre d éloges de Léopold Ranke, le grand historien qui restera toujours son modèle.
si ensuite l'Infructueux essai pour séculariser la fondation de Coire pendant les années 1 556-1 56i, autre enquête se distinguant par les mêmes qualités de scrupuleuse exactitude el de solidité (paru dans le Schweiz. Muséum fur histor. Wissenschaften, i838-i83q).
', C.-F. MEYEH
de labeur, nous permet de fixer le trait principal de cette nature : la passion du devoir social. En cela, F. Meyer fut Suisse, dans le meilleur sens du mot, s'il est vrai qu'un des traits spécifiques de l'helvétisme soit l'absorption de l'individu dans l'intérêt collectif.
A côté du citoyen, quel fut l'homme ?
Ferdinand Meyer fut une nature silencieuse et exacte, un bureaucrate d'âme limpide que le contact direct avec les hommes effarouchait ira peu et qui ne se sentait tout à fait à son aise qu'au milieu de ses dossiers. Nous venons de le voir : il aima son peuple et sa ville par dessus tout; seulement, cet amour s'exerça de façon indirecte, médiate pour ainsi dire, à travers la poussière des actes et des rapports.
Même au service de son pays, Meyer resta le travailleur de cabinet. Il y avait du chartiste dans le citoyen. Son goût des longues et patientes enquêtes historiques le montre bien.
Son enfance avait été de celles qui annoncent généralement des natures de ce genre. Bambin, Ferdinand Meyer s'asseyait devant un atlas et, des heures durant, sans souffler mot, copiait les contours d'une carte, notant, avec une minutieuse patience de bénédictin, les moindres particularités de la flore ou de la faune, les superficies, les accroissements de population, etc.. Ou bien, il s'installait dans quelque coin et démontait pièce à pièce tous ses jouets pour, silencieusement, les reconstruire et les démonter de nouveau. Ad. Frey écrit sur lui (-ette phrase significative : « Ranger ses jouets lui était une plus grande affaire que le jeu lui-même. »
Ferdinand Meyer fut un idéaliste et un croyant. La foi était un besoin pour cette âme délicate et concentrée. Il aimait, à l'occasion des grandes fêtes liturgiques de l'année, consigner ses épanchements religieux dans des Méditations donl la candide ferveur nous apparaît bien dans les fragments que nous a transmis Langmesser1.
i. Méditations d'un profane à l'occasion de la fête </<' Pâques, 1 836 et Méditation à l'occasion de Noël, i836, Langmesser, p. 8-9.
Ces traits intellectuels et moraux dessinent à l'avance dans notre esprit les linéaments du physique. Ferdinand Meyer eut l'enveloppe traditionnelle de pareilles natures : un grand corps frêle, trop svelte, un peu étroit; un haut front dépouillé, un nez recourbé et fin, d'admirables yeux bleus, profonds à la fois de pensée et de candeur.
Cette âme calme, pure et toute unie contraste avec celle d'Elisabeth Ulrich, — la femme de Ferdinand Meyer, — tout en lui ressemblant. Sur tous les points essentiels les deux époux pensent de même : mêmes opinions politiques, mêmes tendances conservatrices, mêmes croyances religieuses. Ils pensent de même, mais sentent différemment. La flamme qui monte toute droite et paisible chez l'homme, tremble, vacille, avec des sursauts, des élans, chez la femme. Il y a dans l'âme de l'épouse du Regierungsrat Meyer un élément essentiel d'inquiétude.
Nous avons laissé C.-F. Meyer caractériser son père, laissons-le nous présenter sa mère : « Ma mère, Betsy Ulrich, écrit-il, fut, de l'avis de tous ceux qui la connurent, une femme d'une grâce extrême, une nature originale, fine et mélancolique, ayant, comme elle le disait elle-même, « l'esprit gai et le cœur triste * ».
Et Bluntschli, dans des lignes dont C.-F. Meyer lui-même nous a garanti la véracité d'accent, complète l'esquisse du mari par ce joli portrait de l'épouse. « Elle m'apparaissait comme l'idéal incarné de la femme. Je n'ai jamais goûté les femmes d'esprit qui veulent rivaliser avec les hommes. Mais en elle, je trouvais les dons intellectuels les plus précieux, la compréhension rapide et claire, la pénétration de jugement, unis à la grâce la plus exquise, à l'aménité et à la douceur. Elle fut une tendre et fidèle épouse, une bonne mère, une amie dévouée des pauvres, une sereine et aimable maîtresse de maison. En sa présence, je me sentais l'âme plus haute et plus pure que d'habitude. Profondément reli-
i. Anton Reitler, op. cit.