MEYER
de l'attitude, — aussi bien dans l'œuvre que dans la vie, — il y a quelque chose qui rappelle notre Alfred de Vigny. Parmi les pièces subjectives du poète (les morceaux impersonnels et historiques, Cassar Borgias Ohnmacht, Papst Julius, etc., ont ici moins de valeur d'exemples connue comportant de leur nature même le caractère de solennité) nous en choisirons deux qui nous paraissent bien mettre en relief ce trait de sa physionomie : Morgenlied et Das heiligt Feuer :
Dans la noble splendeur de la pourpre,
Fêté par le clair chant des merles,
Couronné de roses, accompagné par la voix des flûtes,
Le Jour naissant promène son orgueilleuse démarche.
Le malin, qui eût inspiré à tout autre lyrique allemand quelques vers de Stimmung légère et musicale, a pris, sous la plume de Meyer, la majesté d'un jeune demi-dieu symbolique promenant ses pas orgueilleux dans une sorte de jardin d'Armide.
Das heillge Feuer est peut-être plus caractéristique en-
core
Sur la flamme à l'éclat d'or
Est fixé, au plus profond de la nuit,
L'œil sans sommeil de la vestale,
Qui surveille le feu éternel de la Déesse.
Vînt-elle à s'assoupir, à s'endormir,
La flamme vînt-elle à s'éteindre par sa négligence,
Elle serait enfouie dans la profondeur du tombeau
Où reposent la poussière et la pourriture.
Une flamme palpite dans mon sein,
Mlle brûle à toute heure, en tout temps;
Allumée par le souffle des Muses,
Elle leur est une constante offrande.
Et je la veille avec une sorte d'effroi sacré,
Pour qu'elle brûle haute et claire;
Car je sais que le veilleur infidèle
Est enfoui vivant au tombeau.
Meyer recrute son entourage immédiat parmi les rois, les
LES POESIES
empereurs, les papes et les génies de L'humanité. Sa muse n'effleure que les sommets de l'histoire. Les rubriques des livres entre lesquels sont partagées les Gedichte sont déjà à elles seules assez caractéristiques : Vorsaal, Gôttev, Bénie, Manner... Les compagnons habituels de notre poète sont : Schiller, Michel-Ange, Bismark, Dionysos, Giorgione, Titien, Achille, Raphaël, Napoléon, Socrale, Silène, Penchée, Alexandre, les Dioscures, Manlius Torquatus, Vercinfcétorix, César, Frédégonde, Pertarit, Ilarun et ses fils, saint Louis, Frédéric II, Becket, Manfred, Gonradin, Péfirarque, le roi René, Dante, le Prince Noir, Gamoëns, Jules de Médicis, les Conquistadors, César Borgia, Jules II, Benvenuto Cellini, Pergolèse, Luther, Jean Huss, Don Juan, Marie Stuart, Coligny, Henri de Guise, Cromwell, Milton, Charles Ier d'Angleterre, etc., etc. Nous en passons!
« Ma muse ne voyage qu'avec la grande histoire (ich muss mit der grossen Histoire fahren) * » dit un jour Meyer à Gottfried Keller, — un mot qui agaça le narrateur des humbles destinées de SehUvyla, le père d'Henri le Vert et de Salander ! Cari Busse a pu opposer en Meyer le poète du « Festtag » à Fontane le poète de 1' « Alltag » 2.
Cette solennité s'accompagne d'un extrême caractère de conseience (Bewusstheit) dans l'emploi des moyens poétiques. Le lecteur qui aborde Meyer avec l'opinion que le lyrisme est l'expression spontanée d'un tempérament s'expose à être déçu. La muse de notre poète ne s'échappe jamais ; elle est enchaînée par l'art. Ses pas sont comptés et disciplinés. C'est un fait caractéristique que jamais Meyer ne se laissa, dans les sociétés où était connu son talent, arracher une ligne d'improvisation. Le résultat de cette élaboration méticuleuse et savante, le fruit de cette inlassable conseience d'orfèvre, c'est un extraordinaire niveau général
i. Frey, p. 299.
2. Julian Schmidt s'exprime presque eu termes identiques : « Die Natujr I1.1t in allen Formcn fur ihn eine gewisse Sountagsstimmung, etwas das die Andacht erweekt. »
D'Hapcovrt. 20
JH)6 C.-F. MEYER
de perfection. Un critique — Otto Stœssl — a fait la remarque que le volume de Meyer est, de tous les recueils lyriques allemands contemporains, peut-être « le seul qui ne contienne pas de mauvais vers » '. C.-F. Meyer a écrit un jour à Félix Bovet qu'il « aimait la simplicité el la pureté d<> la langue de Racine » et goûtait même les « trois unités »'-. Son œuvre poétique s'accorde avec ce goût : elle a la royale froideur, l'incomparable ordonnance conventionnelle des jardins du grand siècle. C.-F. Meyer aimait, pour nous servir d'une de ses propres expressions, à « distancer » les objets! ce n'est que détaché de la personnalité de l'auteur, en tout cas suffisamment éloigné pour avoir perdu sa chaleur émotive et humaine, qu'un thème devenait à ses yeux vraiment matière d'art. Ce principe d'objectivité rattache nettement notre poète à l'école parnassienne avec laquelle il partage le second caractère essentiel de son art : la plasticité.
« Un casque d'or d'un merveilleux travail »3, voilà comment Detlev von Liliencron caractérisait la poésie de Meyer. Les Gedichte sont absolument, exclusivement plastiques. Il est remarquable qu'un lyrique de langue allemande se soit a ce point dépouillé de tout élément musical de « Stimmung ». Les lieds d'amour eux-mêmes, nés à des profondeurs de sensibilité où n'a pu s'opérer encore le travail de clarification et de modelage, de « Gestaltung », les liedB d'amour nous offriront des images à contours définis où le dessin l'emportera sur la musique. Les titres en seront concrets : Die Ampel, Der Blutstropfen, Stapfen... La première évocation du monde sentimental dans la conscience (!<• Meyer est un objet : une lampe, une goutte de sang, des pas imprimés sur le sol... Ces pièces sont, dans leur ensemble, (1 une extraordinaire précision de vision. Ce trait mérite d'être noté dans un domaine où le traditionnel lvrique alle-
i. Oito Stœssl, C. F. Meyer, Berlin. igo5. Collection Brandes « Die Literatur », B