‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 128 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES DERNIÈRES ANNÉES (i885-i898.)

L'année suivante, en octobre et novembre 1 885. Meyer fit paraître, dans la Deutsche Rundschau, l'œuvre dont nous avons vu sa pensée inquiétée deux ans auparavant : la Justicière. Cette « Magna Peccatrix », dont avait tant rêvé l'imagination du poète, sortait des limbes de l'inconscient pour apparaître au plein jour de la publicité. De ses recherches historiques préparatoires, portant, ainsi qu'on l'a vu, sur l'époque de Frédéric II, Meyer ne conserva que deux noms: celui d'une sœur d'Eccelino : Palma Xovella, celui d'une fille naturelle du Hohenstaufen : Stemma.

Meyer a dressé à l'entrée de la Justicière l'image monumentale qui domine à la fois le moyen âge et la propre enfance du romancier : Charlemagne. Combien de fois, au temps où la famille Meyer habitait le Grimer Seidenhof, le jeune Conrad n'avait-il pas, en compagnie de sa sœur, contemplé, en donnant libre cours à son imagination évocatrice d'enfant et de futur poète, la statue vénérable, nichée dans la tour du Grossmùnster, qui désigne à l'admiration des regards zurichois Charles le Grand, la couronne impériale en tête, revêtu de vêtements de pierre aux plis raides et archaïques, avec son glaive posé à plat en symbole de justice sur ses deux genoux1 !

1. Cf. Angela Borgia, p. 56. « Da stand er, Don Giulio, plotzlich in einer ernsten Yersammlung, in einem Kreise von RichtL'rn resschiedener \ olker

La Justicière s'ouvre par un tableau de Rome. Nous sommes sur les degrés de l'Ara Caeli ; Charlemagne est là, dans le nimbe de sa récente dignité impériale, entouré de ses guerriers bardés de fer, d'Alcuin et de ses étudiants ; il se prépare à entendre une messe pour le repos de l'âme de son père, le roi Pépin. Des profondeurs de l'église résonne la lente psalmodie des moines : « Precor sanctos apostolos, Petrum et Paulum». Parmi les assistant se tient à l'écart, dans une attitude timide, un jeune homme inconnu, à la gracieuse tournure, en costume de Rhétie, sur lequel ne s'arrête aucun regard. Un guerrier à la solide carrure, porteur d'un cor de chasse de forme étrange, s'approche du jeune adolescent, qui répond au tendre et joli nom de Gra* ciosus, et le lire amicalement, avec une bonté bourrue, de cette situation embarrassante. Tous deux, le jeune homme ;i la tournure de page elle robuste soldat en armure descendent de l'Ara Caeli vider un gobelet de vin dans une taverne des environs. Graciosus s'acquitte alors du message qui l'a amené à Rome. Il sait qu'il a devant lui Wulfrin, le fils de Wulf, des Grisons; il l'a reconnu à son cor qui est un legs de famille. Dame Stemma, la justicière, la châtelaine du domaine de Malmort, la souveraine d'une partie de la Rhétie, l'a chargé lui, Graciosus, d'aller trouver Wulfrin dans I 68* corte de Charlemagne et de le décider à venir à Malmort. Elle veut se laver publiquement devant Wulfrin, le lils de son époux et d'une première femme, du soupçon terrible qui pourrait peser sur elle. Voici les faits, vieux déjà de bien des années, que Graciosus et Wulfrin se remémorent dans la taverne romaine : Le seigneur Wulf, le père de Wulfrin, a autrefois brigué la main de la fille du seigneur de Malmort, âgée alors de seize ans; il l'a obtenue. Très peu de temps après son mariage, et au retour d'une expédition. il tombe mort comme foudroyé dans la cour du manoir de

u. Meiten. lu der Mille sass, grau u. slreng, wie aus Stein gehauen, Carola" Maguus; sein grosses Richlsrhwrrl a.uf die Knice gelegt. »

Malmort, alors que sa jeune femme Stemma lui tend un gobelet de bienvenue auquel elle a cependanl préalablement, selon le rite traditionnel, goule elle-même à pleines gorgées. De cet homme qui n'a été son époux que quelques jours, Stemma a eu une fille, Palma Novella, née neuf mois après la fin tragique du comte Wulf. Maintenant, après bien des années, la châtelaine de Malmort, veut se justifier publiquement du soupçon d'empoisonnement qui pourrait peser sur elle. Cette justification rétrospective, à laquelle aspire sa nature avide d'équité, il est tout juste qu'elle la reçoive des mains de celui que la nature a chargé d'être le défenseur des droits et de la mémoire de Wulf : du guerrier YVulfrin son fils. Que celui-ci s'en vienne à Malmort : c'esl à la fois son devoir, et la prière que lui transmet Stemma par l'entremise de Graciosus, son envoyé.

Le rude Wulfrin, qu'une sorte d'horreur instinctive éloigne de sa belle-mère, refuse franchement. La main du destin l'amènera cependant contre son gré à Malmort.

Le second chapitre nous conduit à Malmort à l'heure du soir; le soleil couchant teinte de rouge les créneaux. Dans la cour, nous voyons une jeune fille à côté, d'une fontaine dont l'eau fraîche se brise sur ses bras nus. C'est Palma Novella, la demi-sœur de Wulfrin, jeune créature séduisante, d'une élémentaire « fraîcheur de source », dont le cœur rêve sans trêve du grand frère parti pour la guerre dans les armées de l'empereur Charlemagne. Le vœu le plus ardent de cette jeune âme serait de voir enfin, de pouvoir étreindre son frère qu'elle ne connaît pas- L'occasion lui en est offerte par un hasard. Le guerrier Wulfrin, au cours d'une reconnaissance militaire, est tombé entre les mains des Lombards de Witigis. Un de ces pirates s'est glissé des repaires de montagnes qui servent d'abri à ces bandes jusqu'à Malmort; il a pénétré dans la cour du manoir et s'offre à libérer Wulfrin de ses fers et de la mort prochaine, si sa sœur Palma consent à acheter le captif à prix d'or. Palma Novella n'hésite pas. Pour ce jeune cœur gonfle d'adoles-

cente tendresse, l'occasion est trop belle de devenir l'instrument de salut de son frère chéri. Elle court à son appartement, en revient tenant relevée comme un tablier sa jupe où miroitent joyaux et pierreries. Wulfrin aura la vie sauve. Stemma, la « judicatrix » de Malmorl, que nous voyons ici pour la première fois en scène, est survenue dans la cour de Malmort, surprenant sa fille dans sa négociation avec le brigand lombard ; elle consent au marché. C'est une imposante apparition que la justicière, sa lance en main, son casque sur la tête, avec ses traits sévères et l'ébène de m chevelure. La nuit est venue; Stemma, la châtelaine, enjoint à sa fille d'aller chercher le repos sur sa couche. Elle aussi va s'assoupir ; mais son sommeil ne sera pas le repos de l'innocence qui détend doucement les traits de sa fille : cfj sera le cauchemar traversé de visions d'une conscience de coupable. Car la « judicatrix ». la souveraine de Malmort, la redresseuse de torts, la dispensatrice de l'équité, est une grande coupable; celle qui a pour mission de démasquer et de punir le crime est elle-même une criminelle. Et c'est son passé de fautes que va nous révéler son rêve. Stemma avant son mariage a%vec YYulf a goûté l'amour entre les bras d'un autre, du clerc Peregrinus. Quand elle a épousé Wulf, celle qu'on croyait vierge portait dans ses flancs l'enfant d'un autre: Palma Novella est la fille de Peregrinus. Quant à Wulf, — c'est ce que nous apprendra une page postérieure de la nouvelle, — le jour où, dans la cour de Malmort, il s'est affaissé foudroyé par une mort subite, c'est le poison offert traîtreusement dans la coupe de bienvenue par Stemma qui l'a tué. Des mains de sa femme qui, protégée par un contrepoison, a pu impunément avaler devant témoins trois gorgées du breuvage fatal, le malheureux a reçu une mort comparable en horreur tragique à celle de l'Atride.

Le son puissant du cor réveille les deux dormei Stemma et sa Mlle. C'esl Wulfrin, libéré de ses fers. <|iii annonce son entrée dans la cour de Malmort. Palma s'avance au-devant de son frère. « le cœur battant, le regard lumi-

lieux ». Quelques instants après, Wulfrin pousse un cri haïf d'admiration, en apercevant sa sœur au haul «le la tour du manoir où sa mère lui a enjoint d'aller sonner la claire clochette qui a pour mission de rassembler le peuple de Malmort à l'heure de l'Angelus.

« Dans l'embrasure en flèche de la tour que venaient dorer les premiers rayons de soleil, une lumineuse et sereine apparition se détachait sur le fond mélodieux de l'aube. Wulfrin crut apercevoir un ange sonnant la cloche, pareil à ceux que les moines experts dans l'art des couleurs savent encadrer dans la délicate initiale d'un précieux livre d'heures; et un attendrissement ému, dont il avait honte, fondit et remplit son cœur... »

Stemma prend par la main Wulfrin et Palma ; et amenant au milieu du peuple assemblé ces deux êtres qu'elle sait — elle seule — étrangers parle sang l'un à l'autre, elle proclame, d'une voix de héraut que ne fait point trembler la voix de la conscience, — car la justicière est une sombre et endurcie criminelle, — : « le frère et la sœur ! »

Puis, elle se tourne du côté de son peuple pour obtenir de lui. devant Wulfrin, l'attestation nouvelle de son innocence dans la mort du comte Wulf. La foule répond par acclamation. Stemma fait face maintenant à Wulfrin : c'est de lui, du fils, qu'elle attend et désire l'absolution suprême. Le soldat lève la main à contre-cœur : « Je déclare la justicière innocente de la mort du Comte et veux être damné, si jamais je reviens sur ce passé ». clame-t-il la voix irritée.

La cour de Malmort se vide; Stemma disparait; il n'y a plus à côté de Wulfrin que Palma Novella qui jette ses bras autour du cou de son frère et le baise sur la bouche. « Laisse moi », crie rudement Wulfrin, et il se dégage violemment de l'étreinte de cette sœur qui l'irrite et le trouble.

Et ici transparaît déjà le motif qui, — à côté du crime de la o Richterin » et de sa soif d'expiation, — sera le second de 1 u'uvre : l'amour de Wulfrin et de Palma. qui se croient frère et sœur, et qu'un inconscient et profond émoi rapproche pourtant inlassablement l'un de l'autre. Cette voix trouble

de la nature, le farouche Wulfrin se refuse à l'écouter, à la comprendre, aussi longtemps que l'évidence ne s'est point faite en lui. Cette découverte tragique, il la fait le jour où Stemma le charge d'arranger les fiançailles de Palma et d'un voisin de Malmort, de ce même Graciosus dont le début de la nouvelle nous a fait connaître la jolie et svelte tournure et l'âme un peu timide. Le cœur de Palma n'aime pas ce gracieux et tendre garçon aux sentiments pusillanimes. Combien plus chérit-il le grand frère robuste, à la farouche carrure d| guerrier! Wulfrin et Palma quittent Malmort, par un étincelant matin, pour se diriger vers « Pratum », le domaine de Graciosus, où doit se conclure le mariage. Palma, rapide et svelte gazelle aux yeux clairs, aux pieds légers, gravit les pentes, la poitrine ouverte largement à la brise, comme portée par des ailes. « La montagne salue avec joie son enfant. ■ « Des papillons brillants voltigent autour de sa tête, le vent joue avec ses beaux cheveux blonds. »

Elle court tenant son frère par la main. Le couple arrive à un lac des Alpes, aux eaux « à la fois sombres et limpides dans leur profondeur verte » grùndunkelklare Gewàsser Une muraille de rochers projette sur Tonde son ombre oféante. Le frère et la sœur contournent les blocs de roc dont est semée la rive et parviennent à un promontoire dont la mousse tendre les invite à s'asseoir.

« Couchés côte à côte, ils contemplaient le défilé des mues glissant sur les sommets blancs sans les effleurer, — la fête céleste deg lentes formes mouvantes. Ici un bras se levait portant une coupe ; plus loin, des amants se penchaient l'un vers l'autre ; dans les airs vibraient doucement les harmonies d'une harpe aérienne... En silence, le couple contemplait la haute procession des nuées, jusqu'à ce que la fête «lu ciel, lasse d'être contemplée par des yeux terrestres, s'évanouit dissolvant... Palma plongeait un regard d'ivresse dans le fond du regard de Wulfrin.

Puis, vint l'heure écrasante et lourde de midi avec son charme trouble. Palma étreignait son frère de tout son amour et de toute 908 innocence Comme la brise, elle caressait les boucles de ses cheveux ; elle l'embrassait «l'une étreinte de rêve, comme le lac, à ses pieds, bai-

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sait la rive. Wulfrin sentait son âme se dissoudre dans la nature ; il lui semblait qu'il ne faisait qu'un avec la vie de la terre. Sa poitrine Be gonflait. Son cœur battait à se rompre. Du feupassail devant ses yeux .

Alors une voix d'enfant cria : « Vois-donc, Wulfrin, ce couple qui l'embrasse dans l'eau. »

Le regard de Wulfrin plongea dans l'onde que L'ombre faisait obscure et qui doublait l'image des roches de la rive et du couple formé par le frère et la sœur. « Qui sont ces.deux êtres ? » cria-t-il.

« Nous, frère ». répondit Palma d'une voix timide ; et Wulfrin pril peur quand il vit qu'il tenait sa sœur entre ses bras. Un frisson le secoua, il bondit, et, sans se retourner vers Palma qui s'attachait à ses pas, courut vers le soleil...

Et la frayeur de ce frère qui se voit incestueux devient .certitude, quelques instants plus tard, dans le domaine de Graciosus, quand il se violente l'âme pour arracher à sa sœur son consentement à l'union avec le châtelain de Pratum. « Au moment de donner sa sœur à un autre, il comprenait avec certitude qu'elle était ce qu'il avait de plus cher sur terre. » Wulfrin, se déchirant le cœur pour obtenir à un autre la main de celle qu'il aime, nous rappelle la situation analogue d'Astorre dans les Noces du Moine; et l'excellent Graciosus. devant ce sacrifice, révèle la môme absence d'observation que Germano. Il a préparé un repas rustique, composé de lait et de vin, sur la plate-forme de la tour de son castel ; tous trois sont assis sur un banc, Palma au milieu. Le parapet de la plate-forme est assez haut pour dérober aux trois acteurs la vue du sol ; le seul champ ouvert à leur regard est celui d'un ciel d'orage où s'accumulent des nuées de soufre. En manière de symbole et comme signe de bienvenue à la châtelaine de Pratum, Graciosus veut tendrement porter aux lèvres de sa fiancée une cuillerée de lait. Mais les lèvres rouges de Palma se détournent de Graciosus... « Donne-moi à boire, Wulfrin. »

C'est Graciosus qui va se charger de porter l'évidence suprême dans la conscience de Wulfrin. Il lui montre, pendant l'absence de Palma, un volume illustré de miniatures en couleurs. L'une de ces miniatures représente un guerrier

D'Harcolkt. 2|

casqué repoussant de la main une jeune fille qui fait mine de le poursuivre. Sous la vignette il y a écrit : « Byblis ». Graciosus commente la scène : « La sœur aime le frère ; — puis il complète, pudiquement : — elle l'aime d'un amour de péché;... elle le désire... » Wulfrin voit avec horreur dans la miniature l'illustration de sa propre folie. Il fuit comme un Janine, l'épée hors du fourreau, enjoignant à sa sœur de prendre pour revenir à Malmort le chemin de la montagne; lui, il prendra celui de la vallée ; si la malheureuse « croise son chemin, il la jette dans le torrent ». Il part, suit pour revenir une des plus effroyables gorges de Rhétie, traver un paysage d'horreur et de désordre comme ceux qu'affronte

I Alighieri à la suite de Virgile, dans d'effrayantes ténèbres que sillonne l'éclair. Tout d'un coup, il aperçoit sa sœur qui vient à sa rencontre, sur un tronc de sapin jeté comme une passerelle chancelante sur les eaux mugissantes du torrent.

II la prend à bras le corps et la précipite contre le roc, pui> la ramasse meurtrie, mais encore vivante, reprend sa course et, arrivé comme un fou à Malmort, remet à Stemma qui attend son retour le corps de sa fille inerte comme un cadavre.

Le quatrième chapitre nous montre la Justicière confessant Wulfrin et obtenant de lui l'aveu de sa ilanime criminelle, Une seule idée calme la conscience torturée du malheureux: il va rejoindre les armées de Gharlemagne, puis reviendra avec le Grand Empereur à Malmort pour recevoir des mains mêmes de Stemma sa condamnation. La pensée de l'expiation, de l'aveu public, en plein jour, de sa honte apaise cette conscience bourrelée. « Il te manque donc la force de porter le secret de la faute ? », lui dit Stemma.

Mais elle-même, la grande criminelle, va un jour sentir l'impérieux besoin, la soif presque physique de l'aveu. Le destin a voulu que sa propre fille surprenne son secret, une nuit où, devant la tombe de son époux, dans le crépuscule lunaire, elle a crié sa faute à la nuit. Palma était derrière ell«' et L'entendait. Depuis qu'elle connaît le passé de honte et de

gang de sa mère, La jeune fille dépérit ; sa bouche se refuse à toucher aux aliments; elle va mourir. Et devant cette vie chère qui s'en va et que tue surtout le poison du silence infamant, du secret, la Justicière se résout à l'aveu.

Mais voici qu'au moment même où elle propose à sa fille d'inviter Charlemagne à Malmort pour y recevoir de ses mains son jugement, le grand empereur franc parait dans la cour du manoir. Stemma s'avance avec sa fille et, devant le peuple assemblé, d'une voix puissante, public son crime. « Elle est la meurtrière de Wulf; Palma et Wulfrin n'ont pas une goutte de sang commun. » Puis elle tire de son sein un llacon de cristal, le porte à ses lèvres et s'abat foudrovée. L'empereur Charles a joint les mains : « Oremus pro magna peccatrice », ordonne-t-il au peuple qui est tombé à genoux. Wulfrin épousera Palma \

1. La figure de Stemma a des devancières dans l'œuvre de Meyer : la fondatrice du cloitre de Monasterlingen, dans Plauteau couvent, cette duchesse Amalaswinla dont Gertrude conte à Poggio la légende : « C'était un.- grande pécheresse, coupable d'avoir empoisonné' son époux, mais -i puissante, >i haute, que la justice des hommes ne pouvait l'atteindre. Alors Dieu toucha sa conscience et elle tomba en un grand abattement, désespérant du salut de son âme » : la mère de Engel dans Engelberg.

... Dich hat ein lustverloren

Ein frevelmutbig Weib geboren.

Das prachtig auf der Burg gelebt,

Die iiberm Sebâehenthal geschwebt

Ermordet hat sie den Gemahl

Und ward die Buhlin ihres Knechtes.

Sie aber floh in nacht' gem Schritt Und trug dich untern Herzen mit.

Betsy Meyer a voulu voir également une parenté entre Stemma et la sombre Jutta à' Engelberg, et, dans toute cette dernière œuvre une sorte de préparation, de première étape de la Justicière. Elle indique des traits parallèles : 1 attitude du vigoureux et sauvage Kurt à l'égard du jeune Beat, caractère di' trempe plus molle, se retrouve dans la position de Wulfrin vis-à-vis de Graciosus ; le clergé est chargé dans les deux œuvres d'un rôle identique Je conciliation et de paix : enfin les deux récits baignent dans la même al phère de légende et de merveilleux. Il est certain qu'on pourrait multiplier les rapprochements de détails : la course de « l'enfant de 1;, montagi Palma « aux rapides pieds de gazelle », à travers la Fraîcheur abrupte de Alpr, en compagnie de Wulfrin, nous rappelle celle d'Engel aux côl •>rave Rhétien son futur époux. Toutes deux connut la main .lui- la main de

',-j. C.-F. MEYER

Meyer écrivait en 1 883 à Louise von François, parlant de deux nouvelles, dont Tune est certainement les Noces de Moine et dont l'autre a grande chance d'être la Justicièrt : « Ich Shakespearisiere darin ein bischen (Je m'inspire légèrement de Shakespeare) . » Si l'influence de Roméo et Juliette peut être, à la rigueur suivie, et a pu être notée par un critique ignorant assurément de la ligne ridessus (M . Julian Schmidt) dans les Noces i/u Moine, et si c'est la même main souveraine du destin qui semble pousser les amants de Vérone et les amants de Padoue vers une brève volupté couronnée par la mort, il est bien plus certain encore que lady Macbeth est l'inspiratrice de la « Magna Peccatrix », de la sombre Justicière bourrelée rie remords, de la somnabule qui joue, dans les nuits où la fuit le sommeil, avec les flacons de poison qui ont été ses instruments de crime. Nous connaissons suffisamment, par la biographie et la correspondance de Meyer, son admiration pour l'auteur d'Humlet.

Peut-être est-ce à l'influence du dramaturge anglais que la nouvelle est redevable de son allure scénique si décidée. Entre toutes les œuvres de Meyer, celle-ci est assurément celle qui se prête à passer le plus directement, avec le moins de transformations, sur la scène. La tentative de M. Woerner l'a bien montré. Toute l'élaboration dramatique est coil

leur amant. Toutes deux, Palma et Engel, traversent des gorges où mugi) un torrent irrité, sur la chancelante passerelle d'un tronc d'arbre qu'éclal la poussière d'eau de l'abîme ; toutes deux sont blondes avec des yeux clairs l'or de leur chevelure attire des sarabandes d'étincelauts papillons, Charlemagne et Rudoll de Habsburg ont un air de parenté dans leur rôle de monarques arbitres :

Im Thaïe schmettert Horngeton :

Der Graf von Habsburg. hocb zu Ross, Zieht ein mit kriegerischem Tross, lui Beich stuhl jeden Silndenschaden "Zu heilen

Ces quelques éléments communs ne doivent évidemment pas faii l'analogie de deux œuvres entre lesquelles subsiste une différence profonde d accent, de tonalité générale : la molle suavité àEngelberg n'a pas la trace dans la Justin

tenue dans la nouvelle1. Non seulement celle-ci se divise naturellement et comme spontanément eu actes el en scènes ; non seulement le dialogue et — chose nouvelle — le monologue y prennent une place prépondérante ; non seulement il y a parfaite unité d'action dans ce thème qui, resserré en quelques jours, observe la plus classique progression jusqu'à la culmination tragique ; mais encore le décor se <|e^si ne pour ainsi dire irrésistiblement dans l'esprit du lecteur. I une succession de tableaux où ne manque presque aucune indication scénique 2.

1. « Vous m'avez dit une fois, écrit Louise von François, que toutes vos nouvelles avaient été originairement conçues par vous sous forme dramatique- Cette dernière en tout cas ne laisse point de doute à ce sujet. Vous ne nous donnez pas un fait, mais une marche (Drang) vers la catastrophe dans la plus concise plénitude dramatique. » Briefw. Meyer-Francois, p. 177.

2. Premier acte : les degrés usés de l'Ara Cœli, couronnés par la statue équestre de Constantin; la suite bardée de fer de l'empereur Charles; discussion et quolibets de la Palast Schule ; dans le fond, l'église, d'où partent les psalmodies des moines ;... à la lin l'Empereur, dans sa stature monumentale, dressé en « Cheroub », un cor géant à la bouche.

Deuxième acte : Malmort le soir; les créneaux du manoir rougis par le soleil couchant; près d'une fontaine, une jeune fille, les bras nus éclaboussés par l'eau fraîche, et monologuant; un grand pin aux brandies formant un candélabre géant; l'entrée en scène du pirate lombard en baillons écartâtes ;... à la fin le chœur de la foule, les acclamations populaires absolvant la Richterin.

Et ainsi de suite jusqu'au couronnement du drame, cette théâtrale cour

plénière, dont M. Spitteler a si justement noté le caractère de gi pement

Scénique d'opéra, et où se donnent rendez-vous tous les acteurs de la pièce, sous l'arbitrage suprême de l'Empereur, « en grand manteau bleu, les yeus étincelants ».

L'obsession de faire du théâtre traverse comme un « leit-motiv » la correspondance de Meyer. Il parle d'un « démon » qui le tourmente sans cesse. qui le «. chevauche ». L'espoir delà réalisation l'accompagna jusqu'à la fin. « Les dangers ne m'effrayent point, confesse à Kôgel, en 1890, ce candidat dramatique de soixante-cinq ans. Je crois pouvoir maîtriser le» difficultés du Brame : une langue riche, passionnée et souple, la dialectique el La sophistique du cœur. J'espère, dans le drame, créer quelque chose de très clair pour tout le monde; quelque chose qui puisse étreindre les masses. Je voudrais faire en drame Frédéric II et aussi Henri V. Et finalement, — ajoutait Le comme saisi d'une vision mélancolique de la réalité, — tout cela n'aboutira en fin de compte qu'à une nouvelle .»

Le rêve de Meyer, en effet, avorta. Betsy, qui fut si longtemps le secrétaire de son frère, nous avoue que jamais il ne lui dicta plus avant que les quelques premières scènes d'introduction dramatique. Il revenait toujours 1 la nouvelle comme à sa sûre retraite, comme « délivré d un sortilège

Un billet extrêmement significatif de Meyer à François Wille (3o mars 1 885) nous apprend sous quelle influence la Richterin fut composée. Meyer y parle du roman de Dostoiewsky Crime et Châtiment, qu'il appelle un «chef-d'œuvre morbide », et dans lequel, ajoute-t-il, « l'homme sain peut apprendre infiniment de choses, surtout lanatomie de l'âme ».

« Ma Justicière, poursuit-il, a un motif analogue ; mon héroïne possède, toutefois, en sa qualité de suzeraine <lti moyen âge, des nerfs plus robustes que ceux du petit étudiant slave (RaskolnikolT). »

Il est aisé de marquer les points sur lesquels l'influi du romancier slave s'est fait sentir. Ce que Meyer lui a

le dramaturge frustré cherchait à se tromper par de mauvaises raiso

se disant « qu'il n'aurait plus tard qu'à reforger sa nouvelle pour en tirer

un drame ». Betsy.

Parmi les raisons pratiques de cet avortement, qui peut étonner quand on considère les aptitudes dramatiques réelles de Meyer, — dont la plus considérable fut peut-être la suggestibilité nerveuse qui lui permettait d'épouser successivement les sensibilités respectives de ses personne nous croyons pouvoir indiquer, d'abord, la superstition de la règle. Les velléités dramatiques de Meyer s'enlizèrént dans le dogmatisme. 11 étudia si longtemps, avec tant de respectueuse conscience, la théorie, qu à la fin il n'eut plus ni le temps ni le courage d'aborder la pratique. Les bai élevées par les manuels de dramaturgie autour du sanctuaire. — entre autres la Technik des Drâmas de Freytag, qui fut son livre de chevet et qui lui fut uéfas.te, — brisèrent son élan. Nous retrouvons ici une action comparable à l'influence immobilisante et stérilisante qu'exercèrent sur un compatriote de uotre auteur, sur Gottfr. Keller. les abstractions aristotéliciennes.

La malignité de celte étude vint se compliquer d'une confusion entre les (i ordonnances » françaises et les « ordonnances » allemandes. En même temps que Freytag4 Meyer compulsait Sarcey, Dumas, etc. Hérissé de difûcultés internationales, le drame s'évanouissait à îles hauteurs inaccessibles. Il y eut aussi des raisons intérieures : Meyer ne comprenait pas, n aimait pas l'acteur. Cf. préface du livre de Krœger.) Tout effet oratoir culé. conscient, le heurtait, lui laissait la sensation presque physique « a une violence et <\ uu reté >. « Au-dedans de lui-même naissaient d invo-

lontaires mouvements de défense et de contradiction qui luisaient 1 impression d'ensemble. » Cette hostilité, née d'une hypersensibilité intérieure à L'égard de tout cabotinage, est une fâcheuse disposition pour un auteur qui ambitionne la scène.

La psychologie de Meyer était peut-être aussi de celles qui se prêtent davantage an roman qu a la scène, parce qu'elles s'attachent plus aux évolutions intérieures qu'aux conflits.

LES DERNIERES ANNEES i 7 '»

emprunté, c'est cette « anatomie psychologique » donl il parle dans son billet, le problème psychique du secrel envis comme toxine de la personnalité, de La décomposition d'une (une par le remords, du besoin presque physique de la libération par l'aveu.

Il s'agit, ici, d'autre cliose que dune suggestion littéraire, superficielle et transitoire de son essence. Ce qui nous intéresse, c'est bien moins le fait de l'influence d'une œuvre sur une autre œuvre que la raison intérieure de l'attraction d'une personnalité commecelle de Dostoiewsky sur celle de Meyer. Cette attraction présuppose une modification profond»- »l intime du moi de notre auteur.

Considérée littérairement, l'œuvre nouvelle n'a point la limpidité, ni la sérénité de ses devancières, Elle n'a point reçu ce dernier achèvement artistique qui détache l'œuvre de l'homme, « limpersonnalise », lui imprime cette tranquillité brillante, un peu froide, de pièce d'orfèvrerie que prisait tant le credo esthétique de Meyer. Elle renferme un élément trouble, émotionnel. Peut-être, comme cause accessoire, l'absence d'un cadre permettant à l'auteur de prendre du recul s'est-elle fait sentir au détriment et au dommage de l'œuvre dans cette première d'entre les nouvelles de Meyer qui, depuis 1874, nous soit contée directement. En supprimant la narration indirecte, l'auteur s'est volontairement privé d'un de ses moyens « instinctifs » d'objectiver son œuvre.

Il y a l'indice d'une psychologie quelque peu morbide dans le choix du thème de l'amour incestueux — ou cru Incestueux — entre Wulfrin et Palma, et un charme un peu malsain dans les belles pages qui nous montrent le frère et la sœur troublés par la griserie sensuelle dont les enveloppe la nature complice, à l'heure chaude de midi.

Les paysages dont l'œuvre est semée participent de caractère trouble. Quelques-uns sont parmi les plus beaux qu'ait tracés la main de l'auteur ; mais ils sont fantastiques et irréels; ce sont des paysages de rêve où se dissoui notre

imagination. Il leur manque la base saine, tangible, de la vie; ce sont des visions de mirages, de chimériques architectures de nuées, où la virtuosité de l'écrivain se révèle à la fois incomparable et décevante. Meyer s'éloigne de cette solidité matérielle, de cette « pesanteur substantielle korperliche Schwere » dont il sentait le besoin ; l'imagination, que tout son effort aura consisté à endiguer, s'émancipe d'inquiétante façon, menace d'empiéter sur le sens du réel.

Les songes, fréquents dans l'œuvre de Meyer, prennent ici une importance particulière. La vision de Peregrinus, le revenant qui, enveloppé de brume, s'avance d'une incertaine démarche d'ombre vers Stemma, le dialogue avec le fantôme, la cantilène en vers que chante ce dernier, sont caractéris-i tiques de cette seconde vie irréelle de rêve, qui, dans l'œuvre, dispute la place à la vie vraie, positive, du plein jour.

Il nous sera permis, enfin, de voir un dernier symptôme d'affaissement, de décadence relative, dans le sens éthique l qui se fait jour dans la Justicière. G. -F. Meyer, dans une lettre adressée à Fr.-Th. Vischer, accompagnait l'analyse du thème de sa nouvelle de ces deux mots : Gewissen, Gerechtigkeit. (Conscience, Justice). Il a parlé de la « Justice immanente » comme de « l'idée centrale3 » de son œuvre, du « travail intérieur de la conscience ' » qui force Stemma à avouer.

Ces lignes confirment ce que la lecture de l'œuvre nous apprenait déjà : une place plus large faite dans la vie inlc-

i. La biographie a essayé de montrer chez Meyer une curieuse loi de parallélisme entre les « minima » de vitalité artistique et les « maxima » de préoccupations éthiques. Jamais Meyer n'a été entièrement amoral : mais B| sa personnalité peut être assimilée à la somme constante de deux variables, l'Esthétique et l'Ethique, on peut peut-être dire avec quelque exactitude que, — au cours des fluctuations de son existence, — l'un de ces termes s'est enrichi précisément de tout ce dont s'appauvrissait son complément.

a. Siïddeutsche fifonatsblàtter, Mars, 1906.

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