‹ C.M. Wieland, la formation et l'évolution de son esprit jusqu'en 1772Chapitre 111 sur 505 · CHAPITRE IV L'ÉDUCATION SENTIMENTALE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

Privé de son collaborateur 1, Bodmer se promettait de jouir pendant les années prochaines de sa société et de son concours. Avec sollicitude, il l'avait installé chez son beau-frère, le Dr Gessner, tandis que pour son enseignement le précepteur disposait d'un local confortable dans une bonne maison de la Kirchgasse, dite maison de Constance parce que son propriétaire, le juge Grebel, administrait les propriétés de l'évêque de cette ville 2. Un fils du juge, Hans Rodolphe, avec son cousin, Hans Caspar Meyer von Knonau, et les deux frères OU, fils d'un commerçant, constituaient le petit auditoire, auquel s'était joint, pour le premier semestre, un jeune Waser3.

Pour nouveau que lui était le métier de pédagogue4, que Wieland avait assumé d'un cœur léger, il ne manquait pas d'intérêt pour lui, même si, dès le début, il éprouva quelques déboires au sujet de l'ardeur et de l'intelligence de ses élèves 5. Il lui devait des rela-

1. Bodmer à Hess, 20 juin 1754 : « Sein Auszug von mir hat mich ein wenig> à seul gesetzt. » (Zehnder, p. 690.) Cf. Anecdoten : « Ich entwohnte mich mil Schmerzen von seinem Umgang. »

2. A Zellweger, 20 juin 1754 (Archiv. f. Litgesch., 12, p. 602).

3. Cf. Bouvier : Un cahier d'élève du précepteur Wieland, dans : Pages d'Histoire, dédiées à Paul Vaucher, Genève, 1885 (Archiv. f. Litgesch. 12, p. 595 ss.).

4. Archiv f. Litgesch., 13, p. 600 : « Gegenwârtige Geschâfte sindihmneu, und er hat in seinem Leben noch niemals andere Arbeiten gehabt als solche, diter ohne particulare Verbindung gerne iibernommen hat. » Dans une L. (inédite) à Hess, fin janv. 1755, l'.odmer signale que la moitié de l'enseignement est pris par le latin, le grec et le français, et que W. traduit à ses élèves les Métamorphoses d'Ovide.

5. A Ring, W. déclare, le 25 janvier 1755, « dass er mit seinen jwigen Herren so nicht fortkomme, wie er gemeint. Er habe die jungen Herren nach sich abgemessen, und nach seinem Triebe, den er hatte, etwas zu lernen... Allein so sind seine Herren nicht ... » (Archiv. f. Litgesch., 13, p. 493.)

tions nouvelles, dont les moins appréciées n'étaient pas celles qu'il entretenait avec la mère du jeune Grebel, et surtout avec sa parente, Elisabeth Grebel Lochmann, qui lui avait demandé de& leçons de philosophie pour un de ses neveux. Prétexte à des rapports qui prirent bientôt un tour romanesque 1.

Au sortir de sa longue retraite dans la « cabane » de Bodmer, il était assez naturel que le jeune idéaliste se laissât prendre au plaisir de la société, et aux compliments parfumés de quelques matrones, aussi intriguées de sa réputation séraphique qu'éberluées par ses écrits 2. Qu'il n'eût pas seulement comme admiratrices des bourgeoises « d'âge à peu près canonique » 3, dont aucune, comme il remarque avec désinvolture, « n'a jamais été une beauté », mais aussi quelques jeunes fdles, plus faciles à étonner par son platonisme, telles que la sœur de son élève, Elisabeth Meyer von Knonau, « une bonne enfant de la nature », naïve et fantasque, et la jeune Schulthess, celle qu'il appelle Mélissa, et à laquelle il montrait un empressement que Bodmer trouvait suspect 4, c'était pour donner quelque préoccupation au bon maître. Celui-ci, au cours de ses promenades au Musenhof, une terrasse plantée d'arbres qui domine la ville, ou sur les berges de la Limât, rencontrait parfois son disciple, de moins en moins assidu, en compagnie de l'une ou de l'autre de ses vertueuses amies5.

Peut-être, Bodmer n'eùt-il pas pris autant ombrage à cette

1. Cf. Raumer, p. 401 ; Hirzel, p. 68; D. Br., 11, p. 110 s., A. Br. I, p. 241 s. Éli abeth Lohmann était née en 1714, et avait épousé en 1745 le juge Grebel, décédé en mai 1753.

2. A Zimmermann, Il janv. 1757 (A. Br., 1, p. 240) : « Die wenigen Damen, mit denen ich hier einigen Umgang habe, sind aile ùber 40 Jalire ; keine isl j -niais eine Beauté gewesen ; aile sind einer unverstellten Tugend wegen hochachtungs- ,\ui.!i : eine davon hat viel Wïtz und Lebhaftigkeit, isl s.-li r belesen, ohne es gegen Leule, die nicht ihre intimen Freunde sind, anders als durc.h vorzûgliche Be ■ heidenheit merken zu lassen. »

3. Cf. W. Scherer : Zeitschr. f. d. Altert. und Lit., XX, p. 355 ss. Anz. f. d. Utert., I, p. 34 ss. ; Er matin g eu : Wieland und die Seinveiz, Leipzig, 1924. p. 7 1 ss.

4. Gerold Meyer von Knonau : Aus einer Zûricher Familienchronik, 1884, p. 80 s.; Bodmer à Hess, févr. 1755 (inédit) : ■ Er (W.) hat fur die Jungfer [Schultili nie Freundschaft, die mai) an einigen Symptomen nicht fiir platonisch hii Ite. i

\ /.■llweger. 20 févr. 1754; cf. à Hess, 13 janv. L754 (inédit) : ■ Ich bin es gewohnt, dass Wieland die Werktage un 1er m ich und Jungfer Gr(ebel-Lochmann) teilt. i nter Jungfer A. (Amtmann) sind aber noch immer ein paar Frauenzimmer begrilTen. »

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dissipation 1, s'il n'y avait vu un obstacle à ses entreprises. Pour Elisabeth Lochmann, en particulier, il avait la garantie des amis de Winterthur, qui la connaissaient pour romanesque, sans doute, mais pour trop prudente pour vouloir tourner la tête à un clerc, même aussi novice et aussi enthousiaste. Il est vrai, elle se trouvait, sur la quarantaine, dans une situation qui l'exposait elle-même aux aventures de l'imagination 2. Restée veuve d'un magistrat impotent, avec lequel elle avait vécu huit ans « comme Mlle d'Aubigné avec Scarron », elle ne dédaignait pas, en attendant l'occasion de refaire sa vie, l'hommage d'un sigisbé aussi transi, qui « n'osait mettre un baiser sur sa chère main » 3. Comme elle se piquait d'esprit, elle ne se faisait pas faute de l'aguicher par une correspondance que transmettait son neveu en des livres scellés : billets bientôt quotidiens, dont l'effet sur l'imagination de Wieland se devine *. Ce qu'il fût advenu de ce flirt philosophique, si la dame n'avait été plus avisée que l'Aspasie du conte5, le poète ne s'est pas gêné à le laisser entendre, oubliant la figure un peu ridicule qu'il faisait dans le rôle de son « mystagogue ».

S'il s'est flatté d'avoir été mis à l'épreuve, « alors que son amour

1. Bodmer avait lieu de se défier de l'idéalisme de son protégé, s'il est vrai qu'il eût été obligé de renvoyer sa domestique, comme il le raconte à Zellweger, parce que Wieland lui avait tourné la tête. Le bruit s'en était répandu jusqu'à Berne. (Bodemann : Julie von Bondeli, p. 53.)

2. D. Br., II, p. 110 : « Ich liebte in meinem 22 sten Lebensjahr von ganzer Seele eine Frau von 44 J., die geistreichste und gebildetste in Zurich, die Witwe eines wenige Monate vor unserer Bekanntschaft verstorbenen, in seiner Art ebenfalls einzigen Mannes, mit welchem sie mehrere Jahre in dem Verhâltnis, das einst zwischen Scarron und Mademoiselle d'Aubigné slallfand, wo nicht sehr gliicklich, doch sehr zufrieden und exemplarisch gelebt hatte. Ich galt damais zu Zurich bei einer eben nicht sehr zahlreichen K lasse fur eine Art von Genius, der vom Himmel herab gestiegen wâre, und sich nur gerade mit soviel irdischer Masse beladen hatte, um den Menschen sein Licht und seine Warme mitleilen zu konnen, ohne sie zu verzehren. Wir befanden uns beide, die Dame sowolil als ich, in e:ner mehr als gewôhnlichen Stimmung zu der Art von Schwarmerei, die sich das Ubersinnliche gern versinnlichen môchte. »

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