A Zimmermann, 22 déc 1759; Tobler, o. c, p
où elle villégiaturait en été, Wieland s'attendait bien à trouver une femme d'esprit, mais non pas le bas bleu qui le désarçonna par son érudition et sa faconde :
Elle me parla tout d'un coup de Platon, de Pline, de Cicéron, de Leibnitz, de Pfaff, d'Aristote, de Locke, des triangles rectangles, équilatéraux, que sais-je, moi? Elle parla de tout... Elle a de l'esprit, du savoir, de la lecture, de la philosophie, de la géométrie, de la trigonométrie sphérique si vous voulez, mais elle a le don de me déplaire souverainement. Vivent les femmes idiotes!... 11 n'y a pas de fdle de l'Oberland que je ne lui préférerais ! 2
Ce jour-là, Julie avait « mis son masque », comme elle faisait quand elle était intimidée, qu'elle soupçonnait « qu'on venait la feuilleter comme un livre ». Elle « jetait alors au nez des gens tout un paquet de choses à trier » 3. Voulait-elle confondre la fatuité du petit prodige, ou l'éblouir de façon qu'il ne vît pas sa figure de « laideron pittoresque », ses yeux fatigués de myope, son teint ravagé par la petite vérole, encore que la chevelure noire y ombrageât un beau front, ainsi qu'elle le remarquait à ses heures de coquetterie, et pour que son attention ne s'attachât qu'à sa voix, qui lui assurait une sorte de souveraineté dans la société? A la seconde visite, Wieland fut charmé, et à la troisième, il ne distingua plus qu'un « cœur excellent ». « Elle est extrêmement ouverte avec moi; elle va jusqu'à me faire des déclarations, qu'une fille ne fera jamais qu'à un philosophe, qu'elle suppose honnête homme et étranger4. »
1. J. J. Schadelin : Julie Bondeli, die Freundin Rousseaus und Wielands, Bern 1938, et surtout E.Bodemann: J . Bondeli und ihr Freundeskreis... Hannover 1874, où se trouve une partie de la correspondance avec Zimmermann et Usteri. Sophie La Roche, dans Mein Sehreibtiseh, II, 1799, donne aussi des fragments de ses lettres. Enfin une jolie monographie récente de Lilli Haller (1924). Cf. l'art. de François-Poncet, dans la Revue de V Enseignement des Langues vivantes, nov. 1912.