A. Br. 11. p. 54 (en franc
Julie se mettait à la portée de ce grand garçon à l'allure guindée « d'un étudiant allemand » 1, et essayait de débrouiller l'écheveau de sa pensée par la raison lucide qu'elle avait cultivée au moyen des mathématiques et de la dialectique. Cette cérébrale n'était, en effet, rien moins que romanesque. Élevée en pays de Vaud, où son père était bailli d'Echallens 2, elle avait appris à penser par le médecin philosophe Samuel Henzi. A onze ans, comme elle confie à Sophie La Roche, elle jouait alternativement avec la poupée et l'arithmétique, et dès quinze ans, elle s'habituait à dompter son « tempérament trop vif » par un contrôle incessant. Elle fut alors « d'un sérieux outré », avant de retrouver au commerce du monde un peu de sa gaîté primesautière. « Bientôt, j'entrepris la philosophie, et jamais je n'étais plus dissipée, plus extravagante, que dans le temps où je passais mes matinées à méditer sur le temps, l'espace et l'entéléchie. »
Chétive et délicate, il lui fallait faire violence à la nature, « abusant de sa bonne volonté par une application démesurée 3 ». Pour ne pas être à la merci de ses nerfs, elle s'astreignit à une diète sévère : « Il ne me fut plus permis d'être violente, même au risque de périr dans un accès de contrainte. » C'est ainsi qu'elle disciplinait une tête trop ardente par le calcul : « Lorsque vous voudrez oublier que vous n'êtes pas heureux, recommandait-elle à Zimmermann, occupez simplement les forces abstraites de l'esprit... Point de moraliste, point de poète!... Calculez, mon ami, calculez ! 4 » Quitte « à traiter son esprit en enfant gâté, quand il donnait des signes de lassitude », et à « évaporer sa bile dans le monde, pour ne pas risquer la mésaventure de Descartes ».
C'est ainsi qu'elle se tenait en équilibre, en dépit de sa « tête calabraise », qui lui donnait « l'air d'un volant prêt à partir, à la moindre impulsion, pour l'éther ou pour l'abîme ». Débarrassée
1. Sigmund Wagner (o. c, p. 287) rapporte l'impression que W. fit à Berne : oEr(W.) warganzein deutsctier Studiosus, von nicht selir empfehlenden Manieren und poch dabei ein halb sentimenlaler, hall) sinnlicher Geck. >
2. Friedrich von Bondeli fut membre du grand conseil et bailli de Tscherlitz, prévôt de Burgdorf, avant de s'installer à Kœnitz, aux portes de Berne (Sigm. Wacner, o. c, p. 2G2). Son grand-père avait été précepteur d'un prince de Prusse, de qui il tenait son titre de noblesse.