Le Ju mai
Le motif décisif pouvait-il être son élection au sénat de Biberach, par laquelle il se disait « appelé par la Providence à faire du bien à sa patrie »? 1 Tel ne fut pourtant pas son empressement à obéir, qu'il ne retardât son départ afin de recevoir des propositions annoncées de Gôttingen, si peu tenté qu'il fût par une chaire d'Université, puisqu' aussi bien « le seul poste avantageux serait celui qui le délivrerait de toutes sortes d'affaires publiques et des devoirs de société, et lui assurerait pour toute sa vie de l'indépendance, de l'aisance, de la liberté pour suivre ses goûts en toutes choses » 2. C'est bien pour cela que Wieland renonce si vite « à la moitié de lui-même ». Il se flatte sans doute de trouver plus d'un moyen de concilier ses projets relatifs à lui-même avec ses nouveaux devoirs, et de réaliser « le seul bonheur qu'il y ait pour lui en ce monde ». Le croyait-il vraiment?
Une fois de plus, l'instinct bourgeois l'avait emporté sur l'engouement de l'esprit. Si charmé qu'il fût de l'intelligence, de la culture et de la valeur morale de Julie, Wieland sentait trop bien la distance qui le séparait d'elle, pour ne pas souffrir dans sa vanité, et supporter à la longue ce contrôle sur sa fantaisie et sur son caractère. L'intrépide logicienne menaçait l'intimité de sa rêverie, ne lui eût peut-être pas laissé le refuge de sentimentalisme religieux dont il avait besoin pour s'aventurer dans le réel. Et puis, ce n'était pas la femme qu'il lui fallait, non plus qu'à sa mère, pour un établissement confortable et solide : elle était trop civilisée, trop cérébrale, et au surplus de santé fragile. Ne reconnaissait-elle pas elle-même, cette « prude par principe », que, « de la tête aux pieds, elle n'était pas faite pour le mariage »? *
1. A. Br. II, p. 135. Cette élection eut lieu le 30 avr. 1760, après que le poste de prêteur (Stadtammann), auquel il avait prétendu, lui eût échappé trois mois avant, « le seul qui lui convenait puisqu'il n'avait rien à démêler avec le gouvernement de la ville », et lui laisserait « la plus grande partie de son temps », tandis qu'il avait déclaré renoncer d'avance au poste de conseiller, qui l'obligeait t à renoncer aux Muses, à la liberté et à l'oisiveté philosophique », sans parler des « dépenses considérables » qu'il fallait envisager avant d'en tirer parti. Cf. F un de, p. 166).