CHAPITRE VIII AGATHON
De Berne, Wieland avait apporté, pour occuper ses premières années de Biberach et inaugurer la nouvelle période de sa vie littéraire, ou plutôt sa vie littéraire elle-même, l'œuvre antérieure n'étant plus à ses yeux que tâtonnements et ébauches, deux projets d'importance : l'un, tout d'application et d'abnégation, qui, en faisant valoir l'écrivain, lui réconcilierait peut-être les honnêtes gens qu'avaient indisposés les écarts de sa plume à Zurich : la traduction de Shakespeare ; l'autre, qui apporterait la justification de la révolution survenue dans ses idées et la réhabilitation de son caractère : un roman philosophique, qui deviendra Agathon.
Que les deux entreprises aient été entamées dès son retour, afin de marcher de front, on en a le témoignage dans une lettre de Gessner à Iselin du 3 janvier 1761 l. D'une part, Wieland traduirait Shakespeare « aussi bien qu'il souhaiterait de l'être lui-même », de l'autre, par YHistoire naturelle d?un philosophe, il rendrait compte de son expérience et de la formation de son esprit 2. Le parallélisme des deux ouvrages, qu'il soit affaire de circonstances ou propos réfléchi, n'en accuserait que mieux l'effet du séjour à Berne. L'un et l'autre, ils étaient conçus pour le monde, dans un sentiment d'opportunité et d'intérêt, et ils se soutenaient l'un l'autre. Au portrait idéalisé qu'il faisait de lui-même, il fallait l'atmosphère de fiction et de vérité, l'illusion de la fantaisie shakespearienne. Grâce à elle, Agathon ne rappellerait que de loin la
1 Inédite (Arch. d' Iselin à Bâle) : < W. ubersetzt den Shakesp. und schreibt, cr wolle ihn so gut zu ùbersetzen trachten, als er wûnschte, ubersetzt zu werden, wenn er Shakesp. wàre. Zu gleich arbeitet er zum Ausruhen an einer Gattung Roman, die « natiirliche Geschichte eines Philosophen. *