Roth, 1, j. L
Que la fortune se montre aimable ou revêche, il n'en vivra pas moins en homme de plume, qui, « s'ennuyant comme un charbonnier » dans le cercle aristocratique de la résidence, trompera son dépit par la littérature. Trop vaniteux pour se contenter d'un second rôle, même sur cette scène « héroïco-lyrico-farcique », trop irritable pour supporter la hauteur des nobles, il n'aura d'autre ressource que de se tenir à l'écart, à contempler le monde dans la « lumière joviale » à laquelle sa vision était accommodée. Pour ne pas être à la merci de la fortune, « cette grande humoriste », il établit à Weimar, ne ipse desim mihi, comme il écrivait à Riedel, la « manufacture » de son Mercure, sur les plans jetés avec Jacobi, dans l'espoir de grouper les meilleurs esprits d'Allemagne, Lessing, Herder, Môser, Garve, Kant peut-être1. Il reportait sur le plan littéraire son ambition politique. Dépris de cette dernière illusion, il lui restera son indépendance d'esprit, la quiète satisfaction de l'ironie. Étranger ici encore, il se retranchera dans le détachement de Démocrite, tout en jouissant des plaisirs délicats d'une société cultivée, et bientôt du commerce de Goethe, de Herder, de Schiller.
Il arrivait dans sa Tarente, comme il l'avait souhaité à son Agatkon2, mais sans l'inquiétude morale de son héros, douillettement blotti dans le bien-être domestique ; avec « sa petite femme », qui mettait son bonheur et sa fierté à n'être que son épouse et la mère de ses trois filles, que la nature avait formées con amore, il se sentait « le plus heureux des mortels » 3. Sa mère, qui vient le rejoindre, veillera également à son ménage4. Il va pouvoir s'abandonner au fil du rêve « tranquille et presque limpide, avec mille considérations réconfortantes, mille douces chimères qui surgissent de temps en temps de son âme » 5. Cette grâce lui était impartie, de vivre la sagesse de ses figures poétiques : Aristippe,
1. D. Br., [, p. 302; Hans Wahl : Geschichn- des T. Merkur. Berlin, 1914 (Palaestra, CXXV11).