Serena, v. 498 ss. (A I, p
comme un « trop rigide devoir », sera éludé dans l'au-delà. Le thème wertherien flotte seulement dans la brume automnale 1...
Dans son cadre féerique, la vie n'est que le jeu d'ombres falotes, à la merci du sentiment. Le « platonisme », qui est comme le climat moral de ces récits2, n'est sans doute pas l'effet d'une imitation consciente, même s'il participe, suivant la remarque de Lessing, « de la tendresse alambiquée et tbélématologique » mise à la mode par Elisabeth Rowe 3. C'est aussi le ton de l'imagination du jeune poète et comme 1' « accent naturel de son âme ». Il s'accorde à son impressionnisme sentimental, conférant à la rêverie la grâce de la résignation.
En silhouettes de pastel, les figures se détachent à peine du cadre stylisé qui reflète leur destin; elles se meuvent, également sensibles, dans une pénombre grise 4. Frêles comme des fleurs, elles appartiennent au décor comme les motifs qui ornent les allées du parc. Cet effacement spleenétique pouvait paraître à Wieland « naturel », plus « vrai » que la grâce animée de Bernis et de Chaulieu. Ne s'adapte-t-il pas au flou de sa vision, en estampe évocatrice d' « harmonies visibles»?5 Wieland a compris « que les idées doivent passer par le cœur dans V intelligence, pour revenir de V intelligence au cœur » 6. En lui l'artiste s'affirme : « Je ne connais pas plus misérable créature qu'un homme qui croit à la métaphysique ! 6 »
C'est par cette sensibilité subjective, par cette suave fluidité du dessin, que les contes se sont imposés, mieux que les autres essais, à l'attention du public. Dans les traductions de Michel
1. Serena a épousé malgré elle un homme qu'elle n'aime pas, et qui est indigne de son cœur. Tandis qu'elle se consume de chagrin, elle rencontre Ariste, l'homme qu'elle pourrait aimer, qu'elle aime, et pour qui elle meurt dans un ravissement.
2. A. Br., I, p. 86; Vorbericht, 1762 (A I,p. 424) : « Das Alter, worin der Verfasser dnmals vvar, ist eigentlich dasjenige, worin empfindliche Seelen von den reizenden Schwàrmereien am stârksten hingerissen werden..., worin die ganze Natur uns mit zârllichen Sympathien erfiillt, und eine Liebe, wie diejenige, die Petrarch seine fur Laura fuhlte, die ganze Schôpfung in unsern Augen verschônert, und allem, was um uns ist, ihren Geist und ihre Wonne mitzuteilen scheint ».
3. Vossische Zeit., 1753, 15 mars (Lessings Werke, Hempel, 12, p. 492).
4. Cf. Die Unglûckliehen, v. 284 ss., 194 SS. (A I, p. 375, 372).
5. Selim, v. 588 ss. (A I, p. 423); Melinde, v. 245 ss. (A I, p. 401).
6. A. Volz (MorgenbL, 1839, n» 97, p. 381); cf. Euph. Brgzh., 3, p. 78.
Huber et le V. B. Tscharner 1, ils vont servir, avec les poèmes philosophiques de Haller et quelques récits moraux de Hagedorn, à donner en France le goût « d'une poésie pure et honnête » comme remarque Dorât, qui, dans son adaptation de Selim, s'est appliqué à rendre « cette couleur tendre et cette grâce naïve » que vantait V Année littéraire en 1768 2. Le premier hommage français qui fît honneur à Wieland. Mais, dès leur parution, Lessing assurait à l'auteur « une place éminente parmi les poètes allemands3 », alors que Ramier et Gleim, ne retrouvant pas la manière des Êpîtres et du poème de la nature, le cherchaient du côté de Goetz et de Kleist 4. Hagedorn ne cachait pas non plus son approbation 5. Quant à Bodmer, il avait tout lieu de se féliciter de son nouveau disciple : il n'eût certes pas fait mieux, énonçait-il en guise de suprême éloge. Wieland lui paraissait « aussi fort en morale qu'en littérature »; il remplacerait avantageusement Klopstock auprès de lui 6. Aussi l'auteur considérait-il ses contes avec prédilection, en dépit de leur flou psychologique et de la platitude
1. SiipFLE II, p. 36; Hassencamp, p. 274. Les contes ont été le premier ouvrage de W. introduit en France. Dès 1755, le Choix littéraire de Genève donnait une trad. de Selim et Gulhindy, reproduite l'année suivante dans le Journal étranger, avec le Mécontent, Balsora, la Vertu malheureuse. Quelques années après, V. B. Tscharner ajoutait à la trad. des Poésies de Haller (2e éd., 1762, 2" part.) 3 épîtres de Hagedorn et le Mécontent de W., sous le titre de : Firnaz et Zohar, avec les fragments d'un Hymne, faussement attribué à W. En 1762, Michael Huber recueillait Melmde et Selim dans son Choix de poésies allemandes (I, p. 352-388).
2. Journal encyclopédique, II (1770), lre partie, p. 97. Dorât avait fait précéder son adaptation versifiée de Selim et Selima (1768) de Réflexions sur la poésie allemande. La « naïveté », qu'il trouve à certains auteurs allemands, tiendrait à leurs moeurs et à leur sensibilité, d'où le « caractère attendrissant » de leurs ouvrages qui « amènent ces larmes délicieuses qui partent du cœur et que l'esprit n'arrache jamais »; ils sont « simples » et expriment une « âme pure, honnête, amie de l'humanité ». L'Année lût., VIII, 1768, p. 330, trouve que le conte imité de VV. est « rempli de poésie, d'images, de grâce et de sentiment ». Cf. Rossel, Histoire des relations littéraires entre la France et l'Allemagne, 1897, p. 81 ; L. Raynaud, L'Influence allemande en France au XVIIIe et au XIX' siècle, 1922, p. 54 ss. ; Th. Supfle, Gesch. des deutschen Kultureinflusses auf Frankreich, II, p. 36.
.'!. Lessing, Werke, Hempel, 12, p. 492.