DÉFENSE COLLECTIVE
présentée — au nom des prévenus Coueste, E. Massard, G. Deville, L. Chabry ; Brtolle et Boguet (Chambre syndicale des Mécaniciens) ; I ixnen (Chambre syndicale des Tailleurs); J.Bernard et Damlaincourt (Corporation des Serruriers) ; J. Vaidy, A. Audonnet et S. Paulard (Chambre syndicale des Employés de Commerce) ; Tassotte (Chambre syndicale des Menuisiers) ; Kilchenstein et Chevallier (Chambre syndicale des Mégissiers) ; Gaston Picourt, Gerbaud, L. Boulet, Jeallot et Oriol — par le prévenu Jules GUESDE.
Avant de m'occuper, messieurs, de l'unique chef d'accusation qu'on ait osé maintenir contre nous, et dont le ministère public s'imagine peut-être avoir fait la preuve, alors qu'il n'a réussi qu'à en établir le néant, force m'est, pour empêcher une interversion de rôles non moins contraire à la vérité qu'à notre dignité, de vous faire en quelques mots l'historique du comment et du pourquoi nous sommes ici.
Car si jamais apparences ont été trompeuses, c'est assurément dans le cas actuel. Puisque, à en juger par la brutalité des arrestations et par la longueur de la prévention cellulaire dont plusieurs d'entre nous ont été l'objet, nous avons l'air de ne comparaître par devers vous que contraints et forcés, alors que la vérité est (comme vous allez le voir) que nous n'avons rien négligé, que nous avons mis tout en œuvre pour provoquer et obtenir les débats qui viennent de s'ouvrir, et que ce procès que nous paraissons subir, c'est nous qui l'avons voulu, cherché, j'allais dire « intenté ».
Il y avait plus de cinq mois, messieurs, que se
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tenaient périodiquement, salle Diderot, des réunions privées pour l'organisation du Congrès ouvrier international socialiste, sorti des délibérations du Congrès ouvrier de Lyon ; Tordre du jour de ce Congrès avait été discuté et arrêté, ainsi que sa date d'ouverture, lorsqu'intervint une interdiction, aussi peu motivée qu'inattendue, de la préfecture de police.
Ces réunions de la salle Diderot avaient toujours eu lieu au su de toute la presse qui avait inséré au fur et à mesure tous les avis de convocation, ainsi que les résolutions prises et l'appel aux travailleurs des départements et de l'étranger. Et lorsque nous fûmes avisés verbalement qu'elles étaient prohibées comme le Congrès lui-même, il se trouva des hommes, parmi lesquels j'étais, pour protester contre ce qu'ils considéraient comme un abus de pouvoir et pour refuser de s'y soumettre.
Les raisons de notre refus ont été exposées dans une Déclaration qui fut en son temps reproduite par les journaux et dont je vais vous donner lecture, — le ministère public ayant eu soin de ne la citer qu'en la mutilant :
« Les soussignés, membres du Comité pour la « réception des délégués à l'Exposition universelle de « 1878 et pour l'organisation du Congrès ouvrier inter- H national socialiste, auxquels se sont joints les délégués « à ce Congrès déjà nommés par les groupes ouvriers ;
« Vu l'interdiction verbalement prononcée contre le « Congrès par la préfecture de police et le ministère de « l'intérieur;
« Attendu que la classe ouvrière, comme les autres « catégories de citoyens, a des intérêts propres qu'il est
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de son devoir de défendre, et dont la défense ne saurait être limitée ou entravée par les frontières nationales politiques ;
« Attendu qu'en profitant de l'Exposition pour recevoir les travailleurs des autres pays et pour discuter avec eux certaines questions d'intérêt commun, les travailleurs français, en général, et les travailleurs parisiens, en particulier, ne font que suivre l'exemple des gens de lettres qui se sont réunis il y a deux mois en Congrès international, et des commerçants et industriels, dont le Congrès également international, organisé par les chambres syndicales patronales, a lieu, en ce moment même, au palais officiel du Trocadéro ;
« Attendu qu'abaissées, que supprimées ainsi pour les patrons, les frontières ne sauraient être relevées arbitrairement et exclusivement contre les ouvriers, sans que la République se rende coupable d'un de ces dénis de justice qu'une monarchie même hésiterait à commettre ;
« Attendu, d'autre part, que la forme de réunions privées adoptée pour le Congrès ouvrier international socialiste suffit à le soustraire à l'ingérence de l'administration, laquelle n'a ni à l'autoriser, ni à l'interdire, obligée qu'elle est de n'y voir que l'exercice d'un droit incontesté et incontestable, un effet de la liberté et de l'inviolabilité du domicile, quitte — si des délits venaient à être commis — à traduire leurs auteurs devant les tribunaux compétents ;
« Attendu, enfin, qu'en organisant le Congrès en question, les travailleurs parisiens n'ont fait que se conformer à une décision du dernier Congrès ouvrier de Lyon ; qu'ils ne sont pas libres de laisser cette
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« décision en souffrance; qu'il est, au contraire, de leur « honneur d'en poursuivre et d'en assurer l'exécution ; « Déclarant pour ces motifs :
« !*• Qu'ils ne sauraient tenir compte d'une inter- « diction verbale dictée par des intérêts de caste et « dénuée de toute base juridique ;
« 2** Que le Congrès ouvrier international socialiste « aura lieu à la date précédemment fixée, soit du 2 au « 12 septembre 1878;
« Et attendu que, faute de continuer à remplir le « mandat qu'ils ont accepté et dont ils ne se sont pas « fait relever, la majorité des membres de la commission « exécutive et des commissions de propagande et de « contrôle doivent être considérés comme démission* « naires ;
« Ils décident qu'une assemblée générale aura lieu à « une époque qui sera ultérieurement indiquée pour « procéder à leur remplacement, et que, d'ici là, tout ce « qui concerne le Congrès devra être adressé aux « citoyens Henri Gerbaud, trésorier provisoire, 214, rue « de Charenton ; Jules Guesde, secrétaire provisoire, « 10, place Dauphine ».
Suivaient 25 signatures — qui devaient amener 23 d'entre nous sur ces bancs.
- La réunion générale du comité organisateur, dont il était parlé dans cette pièce, ne put avoir lieu, la salle Pétrelle où elle devait se tenir s'étant trouvée fermée et occupée par M. Elie Fouqueteau et ses agents lorsque nous nous y présentâmes le 24 août dans la soirée.
Mais, sans nous laisser intimider ou décourager par cette nouvelle violence, contre laquelle nous fûmes le soir même une vingtaine à protester collectivement et
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publiquement, nous persistâmes à tenir le Congrès interdit et traqué, « fût-ce au domicile de l'un de nous ». (Ce sont les propres termes de la protestation).
Et, à cet effet, après une réunion salle d*Arras, consacrée à la réception des vingt-cinq délégués de Marseille à l'Exposition, et dont le même M. Fouqueteau, arrivé trop tard pour la dissoudre, ne put que constater la levée; après un dernier avis adressé à la presse, nous nous acheminâmes chacun de notre côté et avec notre carte nominative d'invitation au domicile personnel et privé du citoyen Finance, 104, rue des Entrepreneurs, à Grenelle, où eurent lieu les razzias qui nous firent aussi arbitrairement qu'inutilement passer par le Dépôt et par Mazas pour arriver à cette barre.
En agissant comme nous l'avons fait, en allant jusqu'au bout de notre résistance à ce qui nous apparaissait, à ce qui devait nous apparaître comme le plus monstrueux des dénis de justice, nous n'ignorions pas, nous ne pouvions pas ignorer ce à quoi nous nous exposions, — quoique les faits, je dois le reconnaître, aient dépassé toutes nos espérances.
Les risques qui nous attendaient dans cette voie nous avaient été dénoncés tout au long par M. le préfet de police lui-même, qui — sans paraître se douter qu'il existe des articles de lois qui prévoient et punissent les menaces sous condition — avait imprudemment menacé notre trésorière et notre secrétaire d'alors d'une triple poursuite :
Pour association illicite.
Pour fédération des chambres syndicales,
Et pour affiliation à l'Internationale,
Si nous ne renoncions d'ores et déjà à toute idée de Congrès.
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Et nous n'en avons pas moins persévéré dans notre tentative ; et aucun de nous n'a eu, même un instant, la pensée de s'avouer vaincu ou de déserter la lutte, parce que — et j'appelle toute votre attention sur ce point caractéristique, messieurs — les questions soulevées par les agissements contradictoires de la préfecture de police et des organisateurs du Congrès étaient tellement gravés, tellement vitales, qu'il fallait qu'elles fussent tranchées quand même, et que le souci de nos intérêts et de notre liberté disparaissait, devait disparaître devant la nécessité de leur solution, quelle qu'elle fût.
Il s'agissait de faire établir expérimentalement si tous les citoyens, comme il se trouve des gens pour le prétendre, sont réellement égaux devant la loi ; ou si, au contraire la loi, faite à l'image et à l'usage d'une classe, défend aux uns, les pauvres, ce qu'elle permet aux autres, les riches. Toutes les variétés de la France capitaliste avaient pu tenir librement et publiquement, à l'abri de l'Exposition universelle, leurs congrès internationaux et y prendre telles mesures internationales qui pouvaient convenir à leurs intérêts particuliers. La France laborieuse, la France au travail de laquelle on devait toutes les merveilles entassées au Champ-de-Mars et au Trocadéro pour l'admiration du monde entier, serait-elle seule exclue de ce droit — qui était devenu le droit commun — et ce, sous la République, sous un gouvernement issu de son suffrage souverain ?
Il s'agissait de faire décider, toujours par les faits, si l'inviolabilité du domicile proclamée par la Constitution de l'an VIII et, par suite, le droit de réunion privée, étaient autant de vérités pour tous ; ou si, au contraire, pour cesser d'être inviolable, il suffit qu'un domicile soit ouvrier, et si les réunions privées ne constituent un
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droit que pour ceux qui possèdent des salons attenant à leurs nombreuses chambres à coucher ou disposent, par faveur, des édifices publics.
Il s'agissait, en un mot, de mettre l'ordre social actuel au pied du mur et de l'obliger à se prononcer, par ses organes attitrés, sur la véritable place faite par lui au travail et aux travailleurs.
Par suite des exploits policiers du 5 septembre dernier, par suite de l'envahissement avec effraction du local possédé et occupé par le citoyen Finance, et de l'empêchement matériel ainsi apporté à la tenue du Congrès ouvrier international socialiste malgré sa forme de réunion privée, nous savons déjà, au moins en partie, ce qu'il nous importait, ce qu'il importait au prolétariat français de connaître.
Nous savons qu'administrativement, que gouvernementalement — puisque le président du Conseil, M. Dufaure, s'est décidé, par la lettre que vous connaissez, à couvrir son collègue de l'intérieur et son préfet de police — nous savons que l'égalité, je ne dis pas économique, je ne dis pas politique, mais simplement civile, que la bourgeoisie n'a cessé de nous donner pour la conquête la plus précieuse de son 89, ne dépasse pas la limite de la classe dirigeante et possédante ; que, même à huis clos, les salariés ne sauraient faire ce que font au grand jour leurs patrons ou employeurs ; que pour les prolétaires il n'y a ni domicile inviolable, ni réunions privées.
Mais nous savons encore autre chose, dont nous nous doutions, à vrai dire, quelque peu, mais dont il ne saurait nous déplaire d'avoir fourni une nouvelle preuve à nos dépens :
C'est qu'il est possible, en 1878, après 1789, après
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l83o, après 1848, après 1870, d'empoigner sur la voie publique, comme des malfaiteurs, sans mandats, ou avec de simples mandats de perquisition, des citoyens se rendant paisiblement à l'invitation d'un de leurs amis ;
C'est qu'en violation formelle de la loi, il est possible de perquisitionner, la nuit, jusqu'à l'alcôve de nos femmes et jusqu'au berceau de nos enfants ;
C'est qu'il est possible d'emporter, sans l'apposition du moindre scellé, c'est-à-dire de voler — toujours la nuit — les papiers des citoyens élevés à la dignité de suspects, par un fonctionnaire dont ils ont osé mettre en question l'infaillibilité ;
C'est qu'il est possible d'attendre dans une cellule du Dépôt plus de vingt-quatre heures un premier interrogatoire, même pro forma, quitte au commissaire de police qui y a procédé, en se substituant de sa propre autorité au juge d'instruction exigé par le Code, de postdater son procès-verbal et de rentrer dans la légalité par un faux en écriture publique ;
C'est qu'il est possible d'infliger à des prévenus politiques l'affront des menottes, oui, des menottes qu'il nous a fallu subir à plusieurs reprises et en public, tant pour aller à l'instruction que pour noiis laisser photographier malgré nous ;
- C'est, pour tout dire, que cette légalité bourgeoise dans laquelle on entend nous enfermer comme dans un cercle de fer, la bourgeoisie et ses fondés de pouvoir sont les premiers à la mettre sous les pieds, dès qu'ils y trouvent ou croient y trouver le moindre intérêt.
Ce qui, d'ailleurs, peut nous indigner, mais ne saurait en aucune façon nous étonner, étant donné la nécessité, la fatalité, pour nous démontrée, de l'avorte-
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ment de la Révolution au siècle dernier entre les mains de ceux qu'on a pu appeler les « nouveaux seigneurs du capital ».
Du moment que, sous les grands mots de liberté et d*humanité, le Tiers-Etat d'il y a quatre-vingt-onze ans ne visait qu'au pouvoir ; que, simple fraction de la nation, il entendait la confisquer à son profit en devenant ce tout, dont parlait Sieyès et qu'avaient été pendant des siècles la Noblesse et le Clergé ; qu'il ne poursuivait qu'une substitution de classe ; et que les Droits de l'Homme, si pompeusement déclarés par lui, n'étaient pas, ne devaient pas être les droits de tout homme, assuré socialement dès sa naissance, et par le seul fait de sa naissance, du développement et de l'application de toutes ses facultés, mais les droits de quelques hommes, de cette fraction de l'humanité assez heureuse pour trouver dans le milieu familial tous les moyens de pourvoir individuellement à sa conservation et à son développement ; du moment que, sur les ruines des charges et des titres héréditaires, il maintenait l'hérédité des fortunes, continuant l'inégalité civile supprimée à son bénéfice par l'inégalité économique dont il bénéficiait ; il était impossible que tous les abus de l'ancien régime contre lesquels il s'était insurgé et qu'il venait de balayer, ne reparussent pas l'un après l'autre ; il était impossible que sa situation de classe privilégiée ne l'amenât pas à user et à abuser du même arbitraire dont s'étaient servies, dont avaient dû se servir avant lui et contre lui les classes privilégiées auxquelles il succédait ; et qu'après avoir commencé par instituer ce qu'il appelait les « formes protectrices de toute liberté et de toute justice », il ne finit pas par piétiner toutes ces formes, incompatibles avec sa domination de caste.
Parce qu'il n'y a pas, messieurs, trois moyens de cr:éer et de maintenir Tordre, même matériel, dans les sociétés humaines :
Ou la société est fondée sur la justice, sur l'égale répartition entre tous des charges et des avantages, sur l'égale satisfaction des besoins de chacun ; et l'ordre naît et subsiste de lui-même par l'égal intérêt que tous ont à le conserver : c'est la liberté, cette liberté que tous les gouvernements nous ont successivement promise et qu'ils ne nous ont jamais tenue, parce qu'elle n'était pas de leur compétence ;
Ou la société est fondée sur le monopole, monopole d'instruction, de richesse, etc., et sur l'exploitation, qui en dérive, du plus grand nombre par quelques-uns ; et dans cette société-là, qu'une minorité seule a intérêt à conserver, l'ordre est affaire de force ; c'est l'arbitraire et la violence, cette violence et cet arbitraire dont nous sommes aujourd'hui par devers vous les témoins et les victimes.
Il nous reste maintenant à apprendre de vous, messieurs, si toutes ces inégalités, si toutes ces iniquités, si cette mise en interdit de la majorité laborieuse de la nation et la suppression à coups d'argousins du droit de réunion privée pour les prolétaires, si tout cela est légal et a pu être opéré légalement.
Jusqu'à présent, la préfecture de police et le ministère seuls sont engagés, compromis dans cette très instructive affaire. L'ostracisme dont a été frappée la classe ouvrière reste purement administratif ou gouvernemental. C'est le pouvoir politique qui a seul rompu en visière à un prolétariat trop conscient de son droit et de sa force pour ne pas relever le gant qui lui est jeté.
Il s'agit de savoir de vous, messieurs, si le pouvoir
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judiciaire, dont Tindépendance est ou doit être absolue, entend se faire, sinon le complice, au moins Tauxiliaire d'une pareille provocation, en la légalisant pour ainsi dire.
C'est ce qui constitue à la fois votre responsabilité et l'importance toute particulière du verdict que vous êtes appelés à rendre, lequel, s'il ne devait pas aboutir, non seulement au plus triomphal des acquittements, mais à la condamnation la plus formelle de tout ce qui s'est fait contre nous depuis trois mois, en consacrant et en consommant l'excommunication prononcée par tous les organes de la société d'aujourd'hui contre la masse des salariés, obligerait ces derniers, traités en parias, à se considérer comme hors la loi et à agir en conséquence.
Ceci posé — pour que nul n'en ignore — j'arrive sans plus tarder au délit sous l'inculpation duquel sont actuellement poursuivis non pas 39 citoyens ou citoyennes, mais, ce qui est bien différent, 39 délégués ou mandataires de plus de i6 corps d'état parisiens. Et ici, il m'est impossible de ne pas remarquer tout d'abord deux choses :
La première, c'est que les articles 291 et 292 du Code pénal et les articles 1 et 2 de la loi du 10 avril i834, Qui sont suspendus sur notre tête, ont été à plusieurs reprises l'objet d'une demande formelle d'abrogation de la part des mêmes hommes actuellement au pouvoir qui vous demandent de nous les appliquer aujourd'hui. De telle sorte que les républicains gouvernementaux ne se contentent plus de renvoyer à plus tard, aux calendes grecques, comme inopportune, la suppression, plusieurs fois promise à leurs électeurs, des entraves apportées au droit d'association ; mais que libres de
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laisser dormir ces armes condamnées par eux — r comme ils laissent dormir la loi d'expulsion contre les Jésuites — ils en sont arrivés à s'en servir eux-mêmes et à essayer d'en frapper — qui ? — les travailleurs qui ont eu la naïveté de les porter au pouvoir, leurs électeurs ouvriers du 20 février 1876 et du 14 octobre 1877.
Ma seconde observation a trait à la consultation de MM. Crémieux, Albert Joly, Gastineau, etc., qui a été portée hier à votre connaissance, et dont nous pourrions nous couvrir contre l'accusation qui pèse sur nous, en enfermant votre justice dans le dilemme suivant :
Ou MM. Crémieux, Albert Joly, Gastineau,etc..., ont interprété exactement les lois existantes — et l'association illicite disparaît pour faire place tout au plus à des réunions non autorisées ;
Ou M. Crémieux et ses collègues se sont trompés dans leur consultation ; — et comment pourriez-vous exiger de simples citoyens, travailleurs manuels pour la plupart, qu'ils connaissent mieux les lois de leur pays qu'un ancien garde des sceaux, deux fois ministre de la justice française ?
Mais je renonce, mais nous renonçons, mes amis et moi, au bénéfice de cette consultation, que nous n'avons, à vrai dire, ni provoquée, ni demandée. Et nous disons simplement au ministère public :
.L'association non autorisée dont vous essayez de npus accabler n'existe pas, ne peut pas exister :
Elle n'existe pas, parce que, de l'aveu de votre supérieur hiérarchique, M. Dufaure, garde des sceaux de l'heure actuelle, plaidant dans le procès des Treize du second et dernier Empire — je cite textuellement — « pour une association, il faut la permanence. On s'organise pour une occasion déterminée (les élections
alors, le congrès aujourd'hui) ; ce n'est qu'une réunion, malgré le comité, malgré les listes de souscriptions qui peuvent être produits ou constatés ».
Elle n'existe pas, parce que, en admettant même que, contrairement à l'opinion d'il y a treize ans du présent ministre de la justice, la périodicité des réunions et l'identité des personnes et du local suffisent à constituer une association, malgré la non-permanence du but, l'association qui pourrait résulter des cinq mois de séances du comité organisateur du Congrès ne saurait être considérée comme illicite, la tolérance dont le gouvernement — averti hebdomadairement par la presse — les a couverts jusqu'au 2 août, emportant au moins une autorisation tacite.
Resteraient donc les réunions du comité qui ont pu être tenues depuis le 2 août, autrement dit depuis rinterdiction préfectorale.
Mais à cette époque, vous ne l'ignorez pas, le comité s'est scindé en deux : une partie, la minorité, ceux qu'on a appelé les « violents », insistant pour qu'il soit passé outre à un arrêté qui leur paraissait abusif au premier chef, pendant que la majorité, les modérés, bien que non moins révoltés de ce déni de justice, voulaient se soumettre tout en protestant.
Or, de ces deux fractions, la seule qui, d'après l'accusation elle-même, aurait réussi à se réunir à trois reprises différentes, est précisément celle qui se croyait forcée à prendre en considération l'interdiction prononcée. Ce qui, en donnant à ses réunions, si elles ont réellement été tenues, un but absolument différent de celui poursuivi par le comité organisateur du Congrès, suffirait à les retrancher du dossier de la prétendue association.
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L'autre fraction, dont nous étions, a bien tenté, elle, de toutes .les manières, de reprendre Tœuvre d'organisation interrompue. Forte de son droit, elle avait publiquement pris l'initiative de la convocation à la salle Pétrelle, qu'il n'a pas tenu à elle de faire aboutir. Ces réunions, sur lesquelles on voudrait asseoir l'infraction à la loi de i834 et aux articles 291 et 292 du Code pénal, nous avons fait — nous le déclarons bien haut — tout ce qu'il était humainement possible pour les avoir ; et si l'intention peut être réputée pour le fait, nous sommes les premiers à revendiquer toute la responsabilité qui peut en découler.
Mais, je le répète, il ne nous a pas été loisible de les tenir. Entre chacune de nos tentatives et leur réalisation s'est interposé, comme un obstacle insurmontable, un procès-verbal sanctionné par un certain nombre d'agents de la paix.
Et quand je dis que, malgré notre volonté bien arrêtée de ne tenir aucun compte du non volumus de M. Albert Gigot, nous n'avons pu réunir une seule fois le comité d'organisation, qu'on ne croie pas que j'oublie ou que je tente d'escamoter la réunion de la salle d'Arras que l'on évoque contre nous.
Cette réunion nous appartient, et nous sommes, mes amis et moi, tous prêts à la signer ; mais d'abord, véritable hors d'œuvre, elle n'avait pas pour objet le Congrès lui-même, mais la réception des 25 délégués de Marseille à l'Exposition universelle ; elle se composait ensuite, non pas des délégués des groupes ouvriers au comité organisateur, mais des délégués de ces mêmes groupes au Congrès, dont le mandat annulait nécessairement celui de leurs devanciers.
Le délit à l'aide duquel on nous a transformés en
prévenus est donc, de tous points, imaginaire. Pour aller jusqu'au bout de notre pensée, ce n'a été qu'un prétexte.
Un prétexte pour empêcher la tenue d'un Congrès que les classes dirigeantes, M. le Substitut a dû l'avouer, considéraient comme devant être le point de départ d'une révolution dans la classe ouvrière, jusque-là trop généralement dupe de la sophistique économique bourgeoise ;
Un prétexte pour autoriser des arrestations multiples, destinées à terroriser les travailleurs et à les détourner, à l'aide de cette terreur salutaire, de la voie socialiste et révolutionnaire dans laquelle ils tendaient de plus en plus à s'engager ;
De même qu'après les arrestations faites et le Congrès étranglé et enterré, ce même délit maintenu n'a plus été qu'un moyen pour l'autorité politique de se disculper de la série des violences dont lui demandait compte l'opinion publique indignée.
Et si j'emploie ce mot de prétexte, c'est en connaissance de cause, sciemment, volontairement, parce que je suis en mesure d'en établir la parfaite exactitude, ne serait-ce qu'à l'aide des variations par lesquelles a passé la prévention à notre égard, avant de revêtir la forme définitive — j'aime du moins à le croire — que vient de lui donner le ministère public.
Si je consulte en effet mon premier interrogatoire subi, non pas le 5 septembre comme le porte faussement le procès-verbal signé Dulac, mais le 6 dans la nuit, c'est « de ce fait que plusieurs convocations sont indiquées sur la même carte d'invitation au « Congrès » que l'on « conclut » à une « association non autorisée ou illicite », alors que depuis, tant dans nos interro-
gatoires que dans le réquisitoire de M. le Substitut, on s*est soigneusement abstenu d'incriminer un Congrès qui n'a même pu avoir un commencement d'existence.
Comment expliquer, d'autre part — sans se placer à notre point de vue — le fait des arrestations opérées, où ? à Grenelle ! alors que pas une seule des réunions dont on essaie aujourd'hui de constituer cette association en vertu de laquelle nous avons été arrêtés, n'a été tenue dans le XV^ arrondissement ?
Pourquoi enfin ce chef d'affiliation à l'Internationale qu'on n'a mis qu'après coup, trois jours après les « scènes » du 5 septembre, à la charge de sept d'entre nous, sinon pour se débarrasser des réclamations de la presse et pour en finir avec les protestations qui se faisaient jour de toute part ?
Un gouvernement, non pas à la poursuite d'un délit constaté, mais à la recherche d'un délit à créer, frappant successivement à toutes les portes, rue des Entrepreneurs, salle Diderot, salle Pétrelle, rue d'Arras, et aboutissant, faute d'avoir pu trouver ce délit nulle part, à le mettre partout — tel est le spectacle auquel nous assistons depuis trois mois, spectacle écœurant, s'il en fût, mais surtout absolument incompréhensible, si des déclarations mêmes du ministère public il ne résultait, avec la clarté de l'évidence, qu'au fond de tout ceci il n'y a qu'un coup tenté — à l'exemple, sinon sur l'ordre, de l'Allemagne prussienne — contre le socialisme révolutionnaire français.
Oui, messieurs, ce que l'on poursuit en nous sous le couvert d'association illicite — je n'en veux d'autre preuve que le langage de l'accusation — ce sont les opinions socialistes et révolutionnaires professées par le plus grand nombre d'entre nous ; et ce serait se
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tromper étrangement sur le compte de l'opinion publique que de s'imaginer qu'on a réussi à lui donner le change sur les « tendances » auxquelles est réellement fait le présent procès, en nous adjoignant des co-prévenus qui peuvent se mouvoir dans un autre ordre d'idées.
Loin d'ailleurs de chercher à dissimuler les tendances qui nous ont valu l'honneur — quelque peu périlleux — d'une assignation en police correctionnelle, nous sommes prêts à les affirmer hautement ici comme partout ailleurs.
Oui, nous sommes de ceux qui poursuivent une révolution sociale, qui croient à la nécessité et à l'inévitabilité en même temps d'un 89 ouvrier. Et savezvous pourquoi, messieurs ?
C'est que nous pouvons nous dresser devant la société d'aujourd'hui avec le même réquisitoire formulé contre l'ancien régime par le Tiers-Etat d'autrefois ; et qu'à l'appui des revendications du Quatrième-Etat, nous pouvons invoquer les mêmes arguments, les mêmes droits invoqués par le Tiers à l'appui de ses revendications d'il y a 91 ans.
« Tout était privilège, dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers eux-mêmes », dit M. Thiers de l'ancien régime et à l'appui de la Révotion dont il prétendait écrire l'histoire.
Tout est aujourd'hui encore privilège dans les individus, les classes, les communes et les professions elles-mêmes, pourrions-nous dire à notre tour de l'ordre social actuel, et à l'appui de la Révolution dont nous entendons non pas écrire, mais faire l'histoire.
Privilège dans les individus, dont les uns, le petit nombre, sans agir, avant même d'être capables d'action, trouvent dans leur berceau les moyens d'être tout.
d*arriver à tout, science, fortune, dignités ; alors que, /pour l'immense majorité, ce même berceau ne contient qu'un lait tari, l'ignorance la plus absolue ou la dérision de l'instruction primaire, les travaux forcés de l'usine ou de la mine dès l'âge de 10 ans et l'éternelle misère du salariat ;
Privilège dans les classes, dont l'une, celle des capitalistes, ne connaît ni frontières, ni loi contre les réunions et les associations, alors que celle des prolétaires voit tous ses mouvements surveillés, entravés et ne peut ni s'entendre pour parer à la concurrence meurtrière que ses membres sont condamnés à se faire entre eux de ville à ville, de pays à pays, ni rechercher en commun — sans s'exposer à être traduits par devers vous — la raison et le remède de leur exploitation ;
Privilège dans les communes, dont plusieurs milliers, chefs-lieux de département, d'arrondissement ou de canton, sont sous le régime de municipalités imposées, dont la plus grande, Paris, n'a pas de municipalité du tout, alors que So.ooo autres s'administrent par des maires et des adjoints de leur choix ;
Privilège dans les professions, dont l'une, celle de prêtres, entraîne l'exemption de l'impôt du sang ; dont d'autres, dites libérales, réduisent pour ceux qui peuvent les embrasser, la servitude militaire de 5 à i an, et dont d'autres encore, comme les fonctions publiques, mili- , taires, civiles ou judiciaires emportent pour leurs titulaires une retraite, des indemnités, une pension, alors que le plus grand nombre ne laissent à la vieillesse, à la maladie ou aux infirmités de leurs membres, ouvriers de l'industrie ou de l'agriculture, d'autres ressources que la charité publique ou la mort.
Dans cette même prétendue histoire de la Révolution
française, M. Thiers écrit encore, comme justification de la prise de possession violente du pouvoir par le Tiers-Etat, que le « Tiers comprenait toutes les classes utiles et industrieuses, et que, s'il ne possédait qu'une partie des terres, du moins il les exploitait toutes. »
Or, comment nier, messieurs, que tel soit précisément le cas du Quatrième-Etat, du peuple des salariés, qui, de l'aveu des économistes bourgeois, « constitue toutes les classes productives » et qui, s'il ne possède rien du capital terrien et industriel, est seul à le mettre tout entier en valeur ?
Mais il est inutile que je vous refasse ici, sur de nouveaux frais, le programme et la justification de nos revendications. Ce que nous voulons, ce que nous avons le droit de vouloir, nous l'avons assez souvent dit et écrit à la face du soleil pour qu'il nous suffise de nous citer nous-mêmes, ne serait-ce que pour prévenir le soupçon de ceux qui, ne nous connaissant pas, pourraient nous supposer capables d'arranger, de refaire notre Collectivisme incriminé à l'usage de la 10^ Chambre.
Voici, par exemple, ce qu'on a pu lire il y a un an, sous le gouvernement du 16 Mai, dans ce même journal « L'Egalité ^> que M. le Substitut invoquait hier contre nous :
« Ce que nous voulons
« Les Révolutions de 1 789 et de 1 848, dont se réclament aujourd'hui les conservateurs eux-mêmes, en appellent une troisième qui les complète et en soit, pour ainsi dire, la sanction.
« C*est cette nouvelle révolution, inévitable, que nous voulons et dont Finsurrection lyonnaise de i83i, les journées de juin 1848 et l'explosion du 18 mars 1871, constituent les signes avant-coureurs.
« A l'égalité devant la loi proclamée il y a quatrevingt-huit ans ;
« A Tégalité devant le scrutin proclamée il y a vingtneuf ans ;
« Nous voulons ajouter, sinon l'égalité organique et matérielle qui est affaire de temps, de beaucoup de temps, au moins l'égalité devant les moyens de développement et d'action.
« Les droits ne sont que des paroles vaines pour qui manque des moyens de les faire valoir, écrivait Mazzini en 1842.
« Et par suite de l'inégalité des moyens, que les révolutionnaires de 89 et de 48 n'avaient pas faite, mais qu'ils eurent le tort de respecter, de consacrer, V égalité des droits civils et politiques qu'ils décrétaient était et devait rester lettre morte pour l'immense majorité du corps social.
« La liberté individuelle devenait une réalité pour la classe possédante qui n'était menacée dans la libre disposition d'elle-même que par les lettres de cachet. Mais pour l'ouvrier, obligé, s'il veut manger et donner à manger à sa femme et à ses enfants, de se vendre, de vendre ses fatigues, sa santé, sa vie à un prix sans proportion aucune avec les valeurs par lui créées, elle n'était qu'un mensonge.
« Mensonge, également, la propriété que la Constitution de 1791 range parmi les « droits naturels et imprescriptibles de l'homme », pour qui non seulement ne
possède rien, mais ne se possède pas lui-même et doit servir d'instrument à la fortune d'autrui !
« Mensonge, la sûreté que la même Constitution « définit protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne et de ses propriétés ! » Le prolétaire n'a pas de propriétés, et quant à sa personne, la société ne la protège ni contre la faim, résultat du chômage, ni contre l'avilissement des salaires amené par la concurrence illimitée, ni contre la mort prématurée dans les puits à charbon, les mines de mercure, les soufrières, etc..
« Mensonge, la liberté de conscience pour qui manque du développement intellectuel et scientifique sans lequel la conscience, c'est-à-dire une opinion raisonnée, positive, n'est pas possible !
« Mensonge, l'accessibilité de tous aux fonctions publiques pour la masse des salariés éloignés par la misère des écoles supérieures, des facultés, pour ne pas dire des écoles primaires, et condamnés à l'atelier, à la manufacture, à la mine, dès l'âge de dix ans !
« Mensonge, la liberté du travail, d'après laquelle « aucun genre de culture, de commerce ne saurait être interdit à l'industrie des citoyens », pour qui n'a ni terre, ni capital, ni crédit !
« Mensonge, l'électorat pour qui ne sait pas lire ou est à la merci d'un maître qui lui demande son bulletin de vote !
« Mensonge, l'éligibilité pour qui a conscience de son ignorance et ne se donnerait pas à lui-même sa voix !
« Faire de ces mensonges autant de vérités pour tous — et ce, de la seule façon dont la chose puisse se faire, c'est-à-dire en assurant aux facultés d'un chacun un égal développement et un champ égal d'application —
voilà ce que nous voulons et ce que veulent avec nous, avant et plus que nous, pourrait-on dire, la justice et Tinté rêt général.
« Que notre tentative soit juste, c'est ce que nos adversaires mêmes, les bourgeois de l'heure présente, ne sauraient contester, eux qui ont accompli à la fin du dernier siècle, dans cette petite société qu'est la famille individuelle, la révolution que nous voulons accomplir — et que nous accomplirons, qu'on n'en doute pas — dans la grande famille humaine qu'est la société.
« L'ordre familial d'avant 89, comme l'ordre social d'aujourd'hui, était basé sur l'attribution à quelques privilégiés, remise au hasard de la naissance, de la totalité des ressources du groupe, à l'exclusion et au détriment des autres membres, de beaucoup les plus nombreux.
« C'est ce qu'on appelait le droit de primogéniture ou d'aînesse.
« Et le premier usage que fit de sa victoire le Tiers- Etat, de rien devenu tout, ce fût d'abolir le droit d'aînesse, ce fût, pour me servir d'une expression de M. Gambetta, « de faire disparaître cet attentat qui consistait à dépouiller les uns au profit d'un seul dans les familles, pour satisfaire l'orgueil de la race », et d'appeler tous les membres de la communauté à une part égale dans le patrimoine commun.
« Or, nous ne poursuivons pas autre chose.
« Nous voulons à notre tour faire disparaître cet attentat, plus énorme encore, qui consiste à dépouiller dans la société le plus grand nombre au profit du plus petit, pour satisfaire l'oisiveté de quelques-uns ; nous voulons abolir le droit d'aînesse d'une classe et appeler chaque homme à une égale jouissance du patrimoine de l'humanité restitué à l'humanité.
« Si la substitution de la famille égalitaire à la famille féodale d'autrefois était commandée par l'équité, comment la substitution de la société égalitaire à la société féodale d'aujourd'hui pourrait-elle ne pas l'être?
« Que, d'autre part, l'intérêt public, social, doive trouver sa satisfaction dans la réalisation de notre programme, c'est ce qu'à défaut de la science le simple bon sens suffirait à établir.
« Qui dit facultés dit forces, c'est-à-dire productivité et richesses. Que penserait-on d'un propriétaire qui laisserait en friche la majeure partie de ses terres, d'un éleveur qui laisserait décimer et épuiser par la faim les neuf dixièmes de ses troupeaux ? Qu'ils sont fous à lier, qu'ils méconnaissent leur intérêt le plus vital. C'est cependant ce que fait, aux applaudissements de ses exploiteurs, la sociéié actuelle lorsqu'elle laisse en friche l'intelligence du plus grand nombre de ses membres, lorsqu'elle laisse la misère paralyser ou briser leurs muscles. Et vouloir, comme nous le voulons, qu'il soit mis fin à un pareil état de choses, que les facultés d'un chacun, indistinctement, soient désormais assurées de leur développement intégrai, c'est vouloir que la productivité humaine soit portée à son maximum.
« D'un autre côté, sans matière première sur laquelle s'appliquer, l'activité cérébrale et musculaire, si exercée, si développée qu'on la suppose, est absolument et nécessairement stérile : c'est une roue tournant dans le vide. Or, dans les conditions présentes, cette matière première, ce capital, accaparé, monopolisé par quelquesuns, n'est livré au travail fécondant que dans la mesure qui convient à ces quelques-uns. Le fonds de production, pour parler le langage économique, est abandonné à l'arbitraire de l'intérêt individuel. Et
vouloir qu'il en soit autrement, que le capital désindividualisé soit mis tout entier et toujours à la disposition de Tactivité productrice de tous, c'est vouloir que la production sociale soit portée à son tour à son maximum.
« La voie dans laquelle nous avons la prétention d'engager la démocratie française, le but que nous donnons d'ores et déjà à ses efforts, correspondent donc, je le répète, à des exigences d'ordre moral et matériel à la fois.
« Ce que nous voulons n'est pas seulement équitable, c'est l'équité même ;
« Ce que nous voulons est possible ;
« Ce que nous voulons est nécessaire.
« Et c'est pourquoi il faudra bien, de gré ou de force, que nous finissions par l'obtenir. »
Tel est notre socialisme, que nous ne soumettons pas à votre jugement, messieurs, mais que nous n'avons aucune raison de ne pas vous livrer en entier, parce qu'il n'a qu'un but : l'émancipation humaine, le bien-être de tous par le travail et dans la liberté.
Libre après cela au ministère public, qui trouve plus commode de nous accuser que de nous lire et de nous comprendre, libre à lui de nous dénoncer à votre pouvoir discrétionnaire, comme autant d'ennemis de la famille et de la propriété. De pareilles imputations — que nous pourrions lui renvoyer — n'atteignent que leur auteur, dont elles accusent au moins l'ignorance.
Nous, ennemis de la famille î Mais pour ne rien dire de nos propres familles, de nos enfants, de nos femmes, de nos mères, dont le seul ennemi, aujourd'hui du moins, me paraît être M. le Substitut lui-même qui vous demande de les priver d'un père, d'un mari, d'un
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fils, est-ce que ce serait nous, par hasard, qui sans le savoir, pour réduire nos frais de main-d*œuvre et augmenter démesurément nos profits, enlevons sa femme à l'ouvrier, sa mère à Tenfant de Fouvrier pour renvoyer faire une concurrence homicide à son mari ou à son fils dans des fabriques et des manufactures où son sexe n'est pas moins odieusement exploité que son travail ? Est-ce nous qui — toujours pour encaisser davantage — après avoir enlevé la femme et la mère, enlevons encore au foyer vide le « petit » lui-même pour le convertir dès 9 ou 10 ans, non pas même en machine, mais en valet de machine? Serait-ce contre nous enfin, et non contre l'avidité des patrons — peu suspects de socialisme, à coup sûr — qu'il a fallu faire des lois comme celle de 1874 pour limiter ce drainage des familles prolétariennes — c'est-à-dire de 80 °/o des familles françaises — et pour veiller à ce qu'au moins, la nuit, l'épouse ne pût être soustraite au lit conjugal, la mère volée au berceau de son enfant ?
Pour que votre famille pût être détruite par nous, messieurs les conservateurs à outrance de l'ordre actuel, il faudrait d'abord qu'elle existât ; que la production capitaliste de l'heure présente ne l'eût pas broyée, émiettée dans l'âpreté de ses engrenages ; qu'elle ne fût pas en un mot un objet de luxe, à la portée seulement d'une petite minorité d'oisifs qui — le flot montant de la prostitution publique et privée en fait foi — ne savent même pas la respecter lorsqu'ils la possèdent.
Organiquement, la famille représente ou devrait représenter, pour les nouvelles pousses humaines, les garanties nécessaires de conservation physique et de développement intellectuel qui n'existent aujourd'hui que pour quelques-uns. Et loin de vouloir détruire ces
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garanties, aujourd'hui illusoires pour la masse, je le répète, nous entendons en faire autant de réalités pour tous, en les transférant à la commune ou à la collectivité tout entière, qui n'a pas seulement un intérêt supérieur à mettre, dès le début, chacun de ses membres en mesure de produire le plus et le mieux possible, mais possède encore et surtout les moyens d'arriver à ce résultat.
Nous, ennemis de la propriété ! alors que le seul reproche que nous adressions à la propriété d'aujourd'hui, dans sa forme actuelle, laquelle n'a cessé de varier dans le temps et dans l'espace, est précisément d'être trop limitée, trop restreinte ; de n'être, de ne pouvoir être que le fait, le privilège d'un petit nombre, et de ne pas exister pour la masse ! Alors que notre unique préoccupation, le but exclusif de nos efforts est de l'universaliser, c'est-à-dire de la créer pour chacun et pour tous, de la seule manière dont la chose soit possible, en appelant tous les hommes indistinctement à la co-propriété des capitaux naturels (terres, mines, etc.) et des plus-values successives qu'ils ont pu retirer du travail des générations passées, de façon à ce que disposant sans condition du capital qu'il met en valeur, chacun, transformé en travailleur, puisse jouir du produit entier de son travail !
Après avoir mis chaque homme en mesure de produire, lui assurer la propriété de la totalité des valeurs par lui créées, si c'est cela que le ministère public entend par destruction de la prop>riété, alors, oui, nous voulons détruire la propriété ; mais nous voulons la détruire comme on a détruit en 1848 le droit de vote en le démonopolisant et en l'étendant du petit groupe des censitaires à la totalité des citoyens ; comme
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on a détruit en 1873 le service militaire en y astreignant tout le monde, et comme on essaie actuellement de détruire l'école primaire en l'ouvrant gratuitement à tous les enfants, sans distinction !
Il est un point cependant sur lequel M. le Substitut a frappé juste — je ne fais aucune difficulté de le reconnaître. C'est lorsqu'il nous a représentés comme autant d'ennemis de la religion, de toutes les religions, de ce qu'avec la permission de M. de Marcère dans les congrès catholiques, c'est-à-dire internationaux au premier chef, l'ex-capitaine de Mun appelle « les droits de Dieu ». Oui, cela est vrai, nous sommes athées ! Athées comme Diderot, athées comme Fuerbach ! Athées avec Laplace, avec Gœthe, avec Lamarck !
Mais encore n'apportons-nous qu'une ardeur très relative à cette campagne contre un mythe, à laquelle suffit largement la science même bourgeoise d'aujourd'hui, la science des Lyell, des Huxley, des Broca et de cet Hœkel — un Allemand comme mon ami Hirsh — - à qui notre ministre de l'instruction publique donnait, il y a deux mois, non pas une cellule à Mazas, mais l'hospitalité de la Sorbonne, et dont X Histoire de la création naturelle ne laisse pas de place pour un créateur.
Que ce soit là, malgré tout, des idées, des théories subversives pour le ministère public, c'est ce qui est bien possible, et ce dont pour ma part je n'éprouve pas le besoin de me disculper, au moins jusqu'à ce qu'on m'ait indiqué en quelque matière que ce soit, une idée, une théorie qui ne soit pas subversive de quelque chose. L'idée républicaine des fonctions électives est en politique subversive de l'idée monarchique des fonctions héréditaires, de même que la théorie galiléenne était en astronomie subversive de la géocentrie biblique, etc., etc.
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De quoi, ensuite, nos doctrines seraient-elles subversives? J'ouvre le « Voyage d'Alfred Wallace », le célèbre naturaliste anglais, « à TArchipel Malais », et je lis ;
« En comparaison de nos étonnants progrès dans les « sciences physiques et de leurs applications pratiques, « nos systèmes de gouvernement, de justice adminis- « trative, d'éducation nationale, toute notre organisation « sociale et morale sont à Vétat de barbarie. »
Subversives de la barbarie ! telles seraient donc nos idées, nos théories ; outre que ce sont des théories, des idées, et que comme telles vous n'avez, messieurs, aucun droit sur elles.
J'ai dit, messieurs ; mais avant de me rasseoir, en terminant et pour me résumer, je me permettrai — passez-moi l'expression — de mettre votre justice au défi de nous condamner.
Vous ne nous condamnerez pas, parce que ni le Congrès ouvrier international socialiste, ni son organisation, en leur qualité incontestable de faits temporaires, momentanés, ne pouvaient donner matière à une association.
Ce n'est pas moi, c'est M. le garde des sceaux, ministre de la justice, qui vous le crie par la bouche du M. Dufaure de i863.
Mais vous ne nous condamnerez pas pour d'autres raisons encore :
Vous ne nous condamnerez pas, parce que les poursuites sur lesquelles vous êtes appelés à statuer ont été accompagnées, illustrées d'une série de méfaits, violences contre les personnes, arrestations illégales, outrages aux prévenus, violation de domicile, faux en procès-verbal d'interrogatoire, etc., etc., et que condamner les victimes de ces divers attentats, ce
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serait, sinon acquitter de droit, au moins couvrir en fait de l'autorité de vos jugements, les fonctionnaires prévaricateurs ;
Vous ne nous condamnerez pas, enfin :
Parce qu'au point de vue de la conservation sociale il y aurait au moins imprudence à montrer une Exposition universelle des produits du travail, qui a abouti avant-hier même à la distribution des récompenses que vous savez aux capitalistes et aux patrons, se soldant pour les travailleurs par une distribution d'amendes et de prison ;
Parce que, comme je le disais en commençant, ce serait donner force de loi à la mise hors du droit commun de la France ouvrière prononcée « par commissaires et non par juges » le 5 septembre dernier;
Parce qu'en établissant l'existence non pas seulement économique, non pas même politique, mais civile et judiciaire des classes, ce serait mettre la classe sacrifiée dans le cas de légitime défense ;
Et que vous ne voudrez pas, messieurs, assumer gratuitement une pareille responsabilité.
Par jugement en date du 24 octobre, Sont condamnés :
Jules Guesde, à 6 mois d'emprisonnement et 200 francs d'amende. G. Deville, à 2 mois d'emprisonnement et 100 francs. E. Massard et Coueste, à 1 mois et 100 francs.
L. Chabry, G. Picourt, J. Vaidy, Jeallot, S. Paulard, à i5 jours et 5o francs.
Gerbaud, à 8 jours et 5o francs.
Briolle, Boguet, L. Boulet, Vivien, Bernard, Tassotte, Audonnet, Auriol, Damlaincourt et Kilchenstein, à 100 francs. Chevallier, à 16 francs.
LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE
Congrès ouvrier socialiste de iWarseille, 1879
La Propriété collective
En concluant — ce sont les termes de sa « déclaration » — « à l'appropriation collective du sol, du sous-sol, des machines, des voies de transport, des bâtiments » et autres moyens de production, le troisième Congrès ouvrier de France, tenu à Marseille en septembre-octobre dernier, n'a pas seulement coupé le câble qui retenait notre prolétariat dans les eaux radicales bourgeoises. Il a encore et surtout consommé l'union des prolétaires de tous les pays (l'Angleterre excepté) autour d'un programme commun et unique; — ce que n'avait pu X Internationale elle-même, dont les résolutions collectivistes de Bruxelles et de Bâle avaient eu contre elles les délégués français, les uns dupes, les autres complices de la sophistique proud'honnienne.
Aussi s'explique-t-on facilement les clameurs de colère par lesquelles nos dirigeants les plus républicains ont accueilli cette entrée — définitive — =• de la France des salariés dans le mouvement socialiste européen. \J Association internationale des travailleurs mise hors la loi ; Paris pris d'assaut, dix jours de tuerie, Brest, Lorient et leurs milliers d'empontonnés, Satory et ses poteaux d'exécution, la Nouvelle-Calédonie et son peuple de déportés, tout cela pour aboutir en moins de neuf ans à transformer, en partisans à outrance de l'expropriation de la classe capitaliste, les innocents « organisateurs (sur le papier) du crédit et de l'échange » ! Il faut avouer qu'on éclaterait à moins, et que, pour cette fois, les oies
LA PRQPRIÉTÉ COLLECTIVE
du Capitole bourgeois sont pleinement justifiées dans fleurs cris d'alarme.
Mais comme on s'est bien gardé, dans les critiques dirigées contre la majorité du Congrès de Marseille, de découvrir le véritable motif de cette bruyante polémique ; qu'on s'est couvert, avec une habileté cousue de fil blanc, de l'intérêt ouvrier compromis, paraît-il, dans des « extravagances d'un autre temps » ; il ne sera peut-être pas inutile de passer brièvement en revue les objections à l'aide desquelles on essaie de faire rebrousser chemin à nos travailleurs, et d'en établir en quelques mots le néant.
Aussi bien aurons-nous ainsi l'occasion de compléter les considérants dont le Congrès de Marseille a étayé son collectivisme, en montrant ses revendications en parfaite conformité, non plus seulement avec la justice, mais avec la science et ses données les plus expérimentales.
Que dire tout d'abord de l'argument puisé contre la solution collectiviste de la question sociale dans l'opposition qu'elle serait appelée à rencontrer dans les campagnes ? Cette opposition sera-t-elle aussi vive et aussi générale qu'on le prétend, lorsqu'il aura été possible d'exposer au paysan qu'en échange de la propriété toute nominale de son lopin de terre il s'agit de lui assurer, par la co-propriété de tout le sol socialisé ou nationalisé, , la propriété, réelle celle-là, du produit tout entier de ses efforts ? Il est permis au moins d'en douter, étant donné surtout que, sous l'empire de la concurrence, son lopin de terre est destiné fatalement à aller plus ou moins rapidement « arrondir » la grande propriété voisine. Mais en fut-il autrement que le non volumus rural n'en constituerait pas moins le plus étrange des appels de la
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part de gens qui se proclament républicains et contre les revendications républicaines desquels l'Empire et les autres monarchies ont invoqué pendant des années l'opposition des mêmes campagnes à la République. A qui est-il permis d'ignorer que les ruraux, les pagani ou païens d'autrefois, ont toujours et partout été les derniers souteneurs du passé contre le présent et surtout contre l'avenir, réfractaires à l'hygiène, à l'école, etc. ? Impossible d'indiquer un seul progrès accompli dans quelque ordre que ce soit qui ne l'ait été contre la masse paysanne qu'il a fallu en quelque sorte violer pour l'amener à se laisser féconder. Loin d'atteindre l'appropriation collective, les préventions de Jacques Bonhomme
— si tant est qu'elles fussent insurmontables — se retourneraient comme la plus formelle des condamnations contre l'appropriation individuelle, convaincue, par le caractère essentiellement réactionnaire de ses suprêmes champions, d'être — ce qu'elle est d'ailleurs
— la plus réactionnaire des institutions.
On n'a cependant pas craint — admirez cet esprit de suite — de reprocher au collectivisme d'être un « retour en arrière », à « l'état sauvage ». Et pourquoi? Parce qu'à l'origine des sociétés, alors que l'existence familiale n'avait pas encore fait place à une vraie vie sociale, non-seulement le sol, seul capital alors existant, mais les produits du sol, étaient en commun. De cette communauté primitive de tout au profit de tous, à un moment où l'activité humaine comme celle de l'animal se bornait à récolter, on en a conclu au caractère nécessairement rétrograde de la mise en commun des moyens de travail. Comme si certaines institutions des premiers temps de l'humanité, telles que le principe électif, le suffrage universel, n'avaient pas dû plus tard,
LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE
en pleine civilisation, être reprises et restaurées comme l'expression la plus haute de cette civilisation. Comme si, d'autre part, en voulant socialiser ou nationaliser la partie du sol consacrée à la culture, les ouvriers collectivistes de Marseille faisaient autre chose que suivre l'exemple, que continuer l'œuvre des bourgeois les plus bourgeoisant qui ont déjà socialisé — - et ils s'en font gloire — la partie du sol consacrée aux transports et aux communications, routes, ponts, canaux, etc.
Rien de plus facile, certes, que de crier contre le communisme. Mais ceux qui crient le plus haut, saventils quelle somme de communisme renferme cet ordre social qu'ils entendent conserver et défendre per fas et nef as ? Savent-ils, pour me borner à quelques chiffres, que sur les 7.862 hectares que mesure la superficie totale du Paris de 1879, ^942» soit plus du quart, sont d'ores et déjà propriété commune ou publique (voies, 1450 hectares, squares et jardins publics, 177, cimetières intérieurs, 93, etc.), sans que nous en soyons, que je sache, devenus plus « barbares » qu'à l'époque où la presque totalité du sol parisien était possédée individuellement ? Savent-ils enfin et surtout que les pays les plus avancés sont précisément ceux où cette propriété publique est la plus étendue, témoin l'Allemagne qui y ajoute les voies ferrées et la France qui ne sera pas longue à l'imiter ; de telle sorte que le degré de civilisation pourrait presque se mesurer à la quantité d' appropriation collective déjà réalisée ?
Les collectivistes, du reste, ne sont pas des communistes dans le sens que l'on a accoutumé à donner en France à ce dernier mot. Ils n'ont jamais, ni à Marseille, ni ailleurs, demandé la mise en commun des fruits du travail, des objets de consommation ; pas plus qu'ils ne
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veulent supprimer toute propriété individuelle. Loin de là ; ce qu'ils attendent de l'appropriation collective des moyens de production, leur but, en la poursuivant, est la constitution, la création — dans les limites des produits consommables — de la propriété individuelle, mais pour tous et fondée sur le propre travail de son titulaire. Entre eux et les plus entêtés conservateurs de l'heure actuelle il n'y a, en un mot, qu'une différence de quantité. Alors que ceux-ci entendent borner le domaine public ou l'appropriation commune aux routes, aux chemins de fer, aux forêts, etc., les autres, nous autres qu'ils calomnient lorsqu'ils ne peuvent pas nous fusiller, nous voulons l'étendre au sol cultivable, à la mine, à l'usine, etc. Et ce, non-seulement, comme je le disais tout à l'heure, pour assurer aux travailleurs la propriété des valeurs de consommation ou de jouissance sortis de leurs efforts et supprimer ainsi la misère actuellement attachée au travail comme l'ombre au corps, mais encore, sinon surtout, parce que si elle a été dans le cours de l'évolution humaine la condition de la plus grande production possible, V appropriation individuelle ou privée des instruments de travail est devenue, avec les machines, la vapeur, les procédés de la culture intensive, etc., le plus grand obstacle à la productivité de notre espèce.
Il faut, en effet, toute la mauvaise foi ou toute l'ignorance de nos détracteurs pour oser, comme ils le font, intervenir en dernière ressource contre nos conclusions avec la « supériorité économique de la propriété privée », alors que ce qui ressort, avec l'évidence de la lumière, de la rapidité avec laquelle les gros capitaux absorbent les petits, c'est que la propriété privée a cessé d'être le rapport entre l'homme et les
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choses le plus productif de biens ou de richesses ; c'est ^ue la production privée ou capitaliste, avec laquelle elle ne fait qu'un, n'est plus actuellement qu'une catégorie historique épuisée.
Pour qu'il en fut comme ils le voudraient, pour que l'appropriation individuelle des moyens de travail put être, je ne dis pas inséparable de la production maxima, mais compatible avec elle, il faudrait :
1° Que les propriétaires privés eussent toujours intérêt à produire le plus possible ;
Qu'ils en eussent toujours les moyens.
Ce qui n'est pas, est-il besoin de le dire, et ce qui ne saurait être :
1** Les propriétaires individuels n'ont pas intérêt à faire rendre à la terre tout ce dont elle est capable. Considérez plutôt ce qu'ils entendent par « une bonne année ». Est-ce l'année la plus abondante en blé, en vin, etc. ? Allons donc î L'excédent de l'offre sur la demande effective, en faisant baisser les prix, diminue leurs bénéfices sous forme de rentes ou sous forme de profit, d'intérêt du capital engagé. C'est ainsi que dans sa réponse du 3o novembre 1821 aux délégués de la Chambre des députés, Louis XVIII pouvait parier des « INCONVÉNIENTS gui naisseut de la surabondance des RÉCOLTES et qu'aucune loi ne peut prévenir ». Et, de fait, la récolte du froment en France qui s'élevait, de 48.157.127 hectolitres en 1817, à 52.879.782 en 1818 et à 63.945.878 en 1819, voyait sa valeur totale tomber de 2.046.000.000 francs à 1.442.0OO.OOO et à 1.170.OOO.OOO. L'Economie politique est d'ailleurs ici d'accord avec les faits lorsqu'elle proclame que « la rente baisserait ou s'évanouirait par le fait d'une offre ou d'une quantité plus
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considérable de produits (i) ». Quoi d'étonnant par suite que les propriétaires évitent de dépasser le quantum de production au delà duquel leur rente « s'évanouirait ? » Combien de terres, d'autre part, comme Xagro romano (2) qui, drainées, irriguées, cultivées, doubleraient sinon plus la production agricole actuelle ! Mais à l'état de vaine pâture, c'est-à-dire sans travail, sans frais, les revenus qu'elles fournissent à leurs propriétaires princiers suffisent et au delà à tous leurs besoins, leur enlevant jusqu'à l'idée de les mettre en valeur.
2° Les propriétaires n'ont pas les moyens de faire rendre à la terre tout ce dont elle est capable. La petite culture qui résulte de la division de la propriété ou de la multiplication des propriétaires limite la productivité de la terre à la quantité de capital ou de crédit dont disposent ces derniers, en même temps qu'elle augmente les frais de production, ce qui constitue un autre genre de limitation. Sait-on à quel chiffre est évalué par l'agronomie française et anglaise le capital roulant nécessaire pour une culture intensive ? A 600 et à 1.000 francs par hectare. Quelle espérance que, écrasé comme il l'est par l'impôt, par l'usure, par la concurrence de plus en plus écrasante de l'Amérique et de la Russie, Jacques Bonhomme puisse jamais satisfaire à une pareille condition ?
La grande culture — qui accompagne au moins
(1) Lampertico, Economia det Popolt e degli Statt, vol. IV, page i36.
(2) Des derniers chiflEres publiés par le ministère de l'agriculture et du commerce, il résulte que, sur une surface totale de 64 millions d'hectares, la France n'en cultive que 49 millions et retire seulement profit de 44 millions et demi.
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virtuellement la grande propriété, maintenue législativement, comme en Angleterre, par le droit de primogéniture ou reconstitué, comme en France, fatalement par rimpossibilité pour le petit propriétaire de lutter sur le marché contre le grand propriétaire voisin — la grande culture, bien qu'elle se présente tout d'abord sous un jour plus favorable à la production, aboutit cependant par une autre voie aux mêmes effets limitatifs que la petite culture.
L'écueil contre lequel elle se heurte est le salariat, dont elle est inséparable étant donné la propriété individuelle.
Le cultivateur salarié, c'est-à-dire rétribué arbitrairement, sans proportionnalité aucune avec le résultat ou le produit obtenu, n'apporte pas au travail tous les soins, énergie et économie (dans les semences, dans l'usage de l'outillage) dont il serait susceptible.
D'un autre côté, l'insuffisance du salaire réduit au delà de tout ce qu'on peut imaginer sa capacité productive. Ne ressort-il pas des études physiologiques les plus sérieuses (l) que pour obtenir son rendement maximum l'organisme humain a besoin par 24 heures d'une quantité et d'une qualité d'aliments correspondant à i.5oo grammes de pain et à un kilogramme de viande, avec les accessoires obligés en boisson ? Un kilogramme dé viande et i.5oo grammes de pain ! Et c'est à peine si, selon les pays, la majeure partie des travailleurs agricoles arrivent à se rassasier de pommes de terre ou de polenta.
(1) André Sanson, — Conditions économiques de la production animale.
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Autres obstacles — et non les derniers — apportés à la production par la propriété individuelle :
a) Elle empêche l'application de la division du travail, de la vapeur, etc., à l'agriculture mise hors la science et livrée à un empirisme épuisant.
b) En donnant lieu à la rentey elle crée le rentier dont l'oisiveté, bien que constituant, pour la société, une perte sèche (consommation sans production), n'est cependant que le moindre des défauts, maître comme il l'est d'enlever des millions et des millions de bras à l'agriculture pour les employer à des travaux désavantageux ou stériles.
On se plaint = et avec raison — de l'immigration de jour en jour plus considérable des campagnes dans les villes ; mais pourquoi cette immigration, qui est peutêtre la principale cause du déficit encore actuellement existant entre les moyens de subsistance et les besoins de la population ? Parce que les salaires industriels, des industries de luxe surtout, sont aux salaires agricoles dans la proportion de 3 à i. Et par quel miracle les travaux qui ne répondent qu'à la satisfaction de la vanité ou de la fantaisie d'un petit nombre sont-ils mieux rétribués que ceux qui tendent à la satisfaction des besoins primordiaux de tous ? Parce que, en suite de la propriété individuelle, la part des produits annuels qui peut servir d'élément à une nouvelle production — ou le capital — est concentré, monopolisé entre les mains de quelques-uns qui l'emploient naturellement à la production spéciale et personnelle qui leur agrée.
c) En partageant la grande famille humaine en possédants et en non-possédants, ces derniers de beaucoup les plus nombreux, évidemment attirés vers ces biens dont ils se trouvent privés et dont ils sont les véritables
LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE
créateurs, la propriété privée ou exclusive, comme on dit en Italie, oblige les premiers, la classe propriétaire, à entretenir sous le nom d'Etat des services dits publics mais purement répressifs ou défensifs de leurs privilèges, tels que police, magistrature, clergé, armée, etc., qui, en Europe seulement, coûtent par an et volent par suite à la production plus de i5 milliards.
A ces i5 milliards ainsi consommés improductivement par 10 millions de fonctionnaires de tout ordre, soldats, juges, prêtres, geôliers, bourreaux, inséparables d'un ordre social fondé sur la propriété capitaliste, qu'on ajoute les 10 milliards au bas chiffre que représenterait le travail de ces 10 millions d'hommes fonctionnarisés, — et l'on aura une idée de la nature de l'action exercée sur la production par l'appropriation individuelle. Et l'on devra reconnaître qu'en poursuivant la fin d'un pareil état de choses, en voulant « par tous les moyens possibles » briser une forme de la production qui a cessé de répondre aux nécessités de la production moderne, les collectivistes ont pour eux la science, dont ils ne tendent qu'à traduire en faits, à mettre en vigueur, les arrêts souverains.
Ce qui, je le répète, ne laisse à ceux qui nous combattent que le choix entre ne pas savoir ce qu'ils disent ou ne pas dire ce qu'ils savent ; entre se tromper grossièrement, comme il n'est pas permis de se tromper, et tromper sciemment et cyniquement leurs lecteurs devenus leurs dupes.
Il est vrai — et nous n'avons aucune raison de le dissimuler — que ce n'est pas sur ce dernier terrain que le Congrès de Marseille a placé son collectivisme ; qu'il s'est moins préoccupé des conséquences productives de l'appropriation sociale des moyens de production
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que de ses conséquences distributives ; qu'il a vu avant tout, dans ce retour à la collectivité, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme, que dis-je ! de l'immense majorité humaine par une chose, plus « Reine du monde » que « l'opinion » de Pascal, le capital. Mais, nous le demandons, qui pourrait s'en étonner ou l'en blâmer ?
Composé uniquement de travailleurs, de prolétaires, de victimes en un mot de l'ordre capitaliste, n'était-il pas tout naturel que le côté émancipateur de la solution collectiviste lui suffit ? En quoi ensuite la valeur scientifique de cette solution se trouverait-elle diminuée du fait de sa portée libératrice ?
Oui, en même temps qu'elle favorise la productivité humaine, qu'elle lui donnera tout son essor, la rentrée à la société de tous les instruments de travail marquera le terme de la monstrueuse inégalité qui préside à la répartition et à la consommation d'aujourd'hui.
Oui, en supprimant, en tant que facteur personnel de la production, le capital devenu propriété anonyme et en permettant de la sorte de traiter tous les produits comme les fruits exclusifs du travail, elle en assurera toute la jouissance aux travailleurs.
Oui, sous la seule condition du travail, approprié aux aptitudes et proportionné aux forces d'un chacun, elle créera le bien-être, l'égal bien-être pour tous.
Et seule elle le peut, parce que qui dit propriété privée, individuelle, des moyens de production dit exploitation sans travail, par la minorité propriétaire ou capitaliste, du travail de la masse des producteurs non propriétaires ; parce que le capital individualisé, personnalisé» fait le travailleur-outil, n'entrant dans la jouissance des produits généraux du travail que juste
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pour ses frais d'entretien et de reproduction ; parce que le capitalisme y pour tout dire, a pour effet obligé, pour revers nécessaire, le salariat, cette dernière forme — la pire peut-être — de Tesclavage.
Sur ce point, pas de doute possible ; ou les instruments de la production deviendront sous la forme collective, sociale ou nationale (peu importe le nom) la propriété indivise et inaliénable des travailleurs associés, — et la division du travail, seule source de toutes les richesses, étendue à ses dernières limites fonctionnera au profit de ces travailleurs, de machines en mouvement pour le compte d'autrui, convertis en producteurs pour leur compte et maîtres de la totalité de ces richesses par eux produites.
Ou ils continueront à être, comme à Theure présente, appropriés par quelques-uns — et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, comme ils sont condamnés à s'accumuler, à se concentrer de plus en plus, tous les bénéfices de la division du travail iront à un nombre de plus en plus restreint d'individus, en dehors desquels il n'y aura pour les autres — c'est-à-dire pour la classe accrue des prolétaires — qu'une misère toujours égale.
Notre classe ouvrière a fini par le comprendre ; c'est ce qui l'a faite collectiviste — et ce qui la conservera telle, à quelques rigueurs désespérées que puisse avoir recours une caste à bout de raisons.
{La Revue Socialiste, 20 Janvier 1880.)
A ROUBAIX
Congrès national du Parti ouvrier français
Le Congrès ouvrier de Roubaix
L*importance des Congrès ouvriers n*est plus à établir après l'action qu'ils ont exercée depuis quelques années, non seulement sur le prolétariat français, mais sur notre bourgeoisie elle-même.
C'est le Congrès de Marseille qui, en 1879, a donné pour but aux efforts, jusque là chaotiques, de nos salariés, l'appropriation collective des moyens de production, réunissant ainsi pour la première fois, dans la conscience de leur mission historique, les travailleurs du monde entier.
Ce sont les Congrès de Paris, du Havre, etc., qui, pour cette révolution économique à accomplir, ont mis la classe ouvrière, constituée en parti politique distinct, sur la voie de l'Etat à conquérir de haute lutte, en même temps qu'ils la dotaient d'un programme électoral capable de grouper sur une série de revendications immédiates le ban et l'arrière-ban des exploités.
Ce sont ces revendications, d'autre part, qui, affirmées par plus de cent mille voix aux élections générales de 1881, ont obligé opportunistes et radicaux à rougir de socialisme leur eau claire politicienne et à promettre — sinon à tenir — des lois ouvrières sur la réduction de la journée de travail, la responsabilité des patrons en matière d'accident, des retraites pour la vieillesse, etc..
Le Congrès qui doit s'ouvrir ce soir à Roubaix ne sera pas, on peut en être sûr, inférieur à ses aînés. A son ordre du jour — que Ton trouvera plus loin (1) et
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dans lequel le myopisme du Siècle voit « un changement de méthode », alors qu'il ne s'agit que d'une étape nouvelle — figure une question rendue plus brûlante que jamais par la crise de surproduction que nous traversons : J'entends parler d'une législation internationale du travail.
Dans l'établissement, en effet, par voie de conventions internationales, d'un maximum d'heures de travail et d'un minimum de salaire, réside le seul remède qui, dans l'ordre capitaliste, puisse être apporté aux chômages de plus en plus meurtriers dont souffrent périodiquement tous les pays de grande industrie.
Les prolétaires le savent si les quarante-quatre bourgeois de la Commission d'enquête en sont encore à l'ignorer après je ne sais combien de séances à huis clos. Et, persuadés comme ils le sont par une expérience de près d'un siècle que, même dans la limite du possible, la classe possédante et gouvernante ne se décide à « réformer » que dans la mesure où elle y est contrainte et forcée, ils s'apprêtent à lui imposer cette solution provisoire.
Ce sera l'œuvre du Congrès de Roubaix.
Lorsqu'en 1880 — poussée l'épée dans les reins par ses démocrates socialistes — la République suisse saisit les différents Etats de l'Europe d'un projet de conférence internationale destiné « à régler par une législation combinée la durée et les conditions du travail dans les fabriques, en protégeant partout également les femmes et les enfants », elle n'obtint que des réponses négatives, quand on daigna lui répondre. Pourquoi? Parce que, ou les organisations ouvrières existant dans ces divers pays n'étaient pas assez puissantes pour peser efficacement sur leurs gouvernements, ou — comme les
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Trade' s-U nions paralysées par des chefs vendus — elles refusèrent d'agir.
Tout autre est la situation aujourd'hui. En même temps qu'ils voyaient décupler leurs forces, les partis ouvriers d'Europe et d'Amérique sont arrivés dans ces trois dernières années au plus parfait des accords sur la nécessité de la même campagne à entreprendre à la fois sur tous les points du monde machinisé. Et ils se sont donné rendez-vous à Roubaix pour arrêter en commun le plan de la nouvelle bataille.
D'Allemagne, de Suisse, de Hollande, de Belgique, d'Espagne, sont déjà arrivées les adhésions, en attendant les délégués annoncés. La Fédération démocratique anglaise qui poursuit, comme nous, la nationalisation des moyens de production et compte depuis quelques mois deux vaillants organes : To day et Justice, a, de son côté, fait choix, pour la représenter, des citoyens Belfort Bax et Quelch.
C'est donc sous les meilleurs auspices que va se mettre au travail le Congrès national — et international — de Roubaix, doublement à la hauteur de sa tâche puisque, pour collaborer à cette première action internationale tous nos grands centres manufacturiers, depuis Lyon jusqu'à Lille, depuis Reims jusqu'à Montluçon, sans oublier Paris, ont mandaté les plus dévoués parmi leurs militants.
Ne dût-il, d'ailleurs, pas aboutir à faire capituler sur ce point spécial le gouvernementalisme bourgeois que le septième Congrès du Parti ouvrier n'en ferait pas moins époque dans l'histoire prolétarienne en consacrant, sous sa forme positive et concrète, l'union des travailleurs de partout contre l'internationalisme de leurs exploiteurs.
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L'Œuvre Internationale du Congrès de Roubaix
Le septième Congrès national du Parti ouvrier français, qui vient de clore ses travaux après avoir tenu dix séances privées et sept séances publiques et organisé sept grands meetings à Roubaix, à Tourcoing, à Lille, à Gand (Belgique) et à Paris, a été à la hauteur de sa tâche.
Il a tenu tout ce qu'il promettait tant au point de vue extérieur qu*au point de vue intérieur.
Pour la première fois depuis que notre prolétariat a mis la main à son organisation en parti de classe, il a rencontré, pour l'appuyer officiellement et se solidariser avec ses délégués, les prolétariats déjà socialisés d'Allemagne, de Belgique, d'Angleterre, de Hollande et d'Espagne.
Alors que l'Europe n'est plus qu'un vaste camp ; alors que, de quelque côté qu'on prête l'oreille, on est assourdi par le bruit des armes : fusils que l'on transforme et que l'on introduit jusque dans l'école primaire, canons que l'on fore et que l'on roule, torpilles que l'on charge et que l'on essaie ; alors que l'entr'égorgement des peuples est à l'ordre du jour des gouvernements, une voix a été entendue dans Roubaix, disant : « Guerre à la guerre ! »
Et c'était la voix des travailleurs belges, à laquelle s'ajoutait la voix des travailleurs allemands rappelant le renversement de la colonne Vendôme par les travail-
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leurs parisiens et s'engageant à renverser à leur tour les colonnes Vendôme allemandes.
La paix internationale était faite par dessus les Vosges, par dessus les Alpes, par dessus la Manche et par dessus les Pyrénées — disparues dans une accolade fraternelle.
Ce n'est pas tout.
En même temps que, d'un bout à Tautre du vieux monde, les gouvernants ne rêvent que tueries, les possédants se sont entendus pour la chasse aux socialistes. C'est la bourgeoisie allemande qui, par l'organe de M. de Bismarck, réclame deux nouvelles années d'état de siège. C'est la bourgeoisie autrichienne qui suspend les garanties constitutionnelles. C'est la bourgeoisie suisse qui, sur les ruines de son ancien droit d'asile, se fait le gendarme des Hohenzollern et des Hapsbourg, pendant que la bourgeoisie française, mal lavée du sang de Mai, entasse incarcérations sur expulsions.
Et, en face de cette Sainte-Alliance propriétaire, que fait le Congrès de Roubaix ? Il affirme, il signe au grand iour la Sainte-Alliance des dépossédés.
« L'Association internationale des travailleurs — dit Belfort Bax au nom de la Démocratie Fédération d'Angleterre et d'Ecosse — a pu être interdite par la loi française ; elle a pu mourir. Mais il est une Internationale qu'aucune loi ne saurait empêcher, qu'aucune loi ne saurait atteindre : C'est l'Internationale des besoins et des revendications du prolétariat des pays dits civilisés. Les peuples peuvent être parqués dans des frontières ; mais l'exploitation capitaliste, la même partout, unit tous les salariés dans le même but à atteindre : la socialisation des moyens de production. »
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Et il termine par le cri de : « Vive la Révolution internationale ! »
Le Parti ouvrier socialiste allemand ne s'exprime pas autrement :
« La solidarité des travailleurs de tous les pays n'existe pas seulement dans les idées, elle existe surtout dans les faits. Que les dirigeants, les exploiteurs s'attaquent, se fassent la guerre, rien de plus naturel, car c'est la peau d'autrui, celle des ouvriers qu'ils se disputent ; mais les intérêts des exploités, des opprimés sont partout les mêmes. La question nationale existe pour ceux qui exploitent les nations ; elle ne peut exister pour ceux qui veulent en finir avec cette exploitation... Nous sommes frères, et si nous nous consolons de ne pouvoir, par suite de notre lutte intérieure, nous faire représenter effectivement à votre Congrès, c'est qu'entre frères il n'est point besoin d'ambassadeur. »
Ecoutez maintenant le Parti socialiste ouvrier espagnol :
« Le prolétariat des pays où manque la liberté politique pour l'organisation et pour l'action, fait sien votre Congrès. Il voit dans vos délégués ses propres délégués. »
Et le Parti socialiste belge :
« La cause des travailleurs est une. Nous sommes prêts à mettre en pratique vos viriles résolutions. »
De par le Congrès de Roubaix, voilà donc en pleines persécutions, sous le feu de l'ennemi, pourrait-on dire, la grande armée socialiste reconstituée dans l'unité de la Révolution ouvrière à accomplir.
C'est une nouvelle phase qui s'ouvre dans la lutte générale pour l'affranchissement du travail.
A l'action nationale va succéder l'action interna-
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tionale (2), la seule féconde à notre époque de chemins de fer et de télégraphes, alors que l'exploitation et la compression ouvrière ne connaissent pas de frontières.
Et n'eussent-ils que cette œuvre à apporter à leurs mandants de tous nos grands centres industriels, que les délégués à notre septième Congrès national pourraient se présenter le front haut.
Ils ont bien mérité du prolétariat universel.
L'Œuvre nationale du Congrôs de Roubaix
Les politiciens à tant la ligne — les calomnies se paient à part — qui ont parlé de « contes bleus » et de « sophismes extravagants » à propos du septième Congrès national du Parti ouvrier français, seraient tout ce qu'il y a de plus penaud, s'ils étaient mis en demeure de spécifier ce qui s'est fait à Roubaix.
Pauvres gens de lettres de l'ordre actuel, comme les sous-Rivarol de l'ancien régime, ils sottifient sur commande, les yeux fermés, sans savoir le premier mot des choses qu'ils sont salariés pour traîner dans la boue qui leur sert d'encre.
Ce n'est qu'à ce prix qu'ils ont pu « tomber » un Congrès dont le travail, tant théorique que pratique, défie toutes les critiques de la science la plus officielle.
Placés, par la statistique des diverses industries demandée aux ouvriers eux-mêmes, en face de l'évolution économique moderne, les représentants de notre prolétariat ont-ils versé, je ne dis pas dans la phrase, mais même dans le sentiment ? Allons donc ! Avec une
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précision mathématique, ils se sont bornés à constater ~ je cite les termes :
1° « Que la misère, l'insécurité et la servitude ouvrières vont croissant avec les applications industrielles et commerciales de la science, avec le progrès du machinisme, avec le développement national et international de l'industrie et du commerce et avec rénorme augmentation de la richesse sociale ; »
2'' « Que la centralisation qui s'accélère dans le domaine de la production et de l'échange fait disparaître la classe moyenne, transforme, par l'actionnariat et l'anonymaty les propriétaires en oisifs et accumule dans la classe des salariés toutes les activités tant intellectuelles que musculaires. »
Eh bien, qu'il se lève, le Laveleye ou le Paul Leroy- Beaulieu qui, si rétribué qu'il puisse être pour escamoter les phénomènes économiques qui gênent la bourgeoisie, ose contester le bien-fondé de cette double série d'observations au bout desquelles il y a, comme conclusion forcée, la nécessité et la possibilité en même temps de la Révolution collective ou communiste que nous poursuivons !
En dehors des boulevardiers, dont le champ d'étude n'a jamais dépassé le café de Madrid, et qui ne connaissent de leur siècle que l'absinthe Pernod ou les horizontales à l'heure, je ne sache pas qu'on trouve même un demi-savant pour soutenir, soit que nous ayons mal observé, soit que nous ayons mal conclu.
Au point de vue pratique, sur le terrain de l'action immédiate, qu'a décidé le même Congrès, de plus en plus réfractaire à la « déclamation », cette dernière ressource des classes qui s'en vont, comme la bourgeoisie de l'heure présente ?
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Le Parti comptait déjà trois journaux : le Travailleur, de Saint-Pierre-les-Calais, la Défense des Travailleurs, de Reims, le Cri du Forçat, de Lille, faisant, dans le Nord et l'Est, avec le plus grand succès, l'éducation socialiste de la masse. On s'est occupé des moyens de multiplier ces écoles mutuelles des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes, en assurant, par la formation d'un comité central de rédaction, la vie prochaine de nouveaux organes dans le Centre et dans le Midi.
Le Parti avait, depuis son Congrès du Havre de 1880, un programme électoral unique, qui lui a permis de se servir impunément du suffrage universel, devenu d'instrument de duperie un moyen d'émancipation, en groupant politiquement les prolétaires, qu'il avait jusqu'alors éparpillés derrière tous les états-majors bourgeois.
Ce programme a été affirmé à nouveau, et il a été résolu à l'unanimité qu'aucun groupe ne saurait entrer dans les élections, tant municipales que législatives, sans l'arborer dans son intégralité (3).
A cette organisation politique — de beaucoup la plus importante, puisque, tant qu'elle ne se sera pas emparée des pouvoirs publics, la classe ouvrière les aura contre elle — le Congrès de Roubaix a ajouté, comme unique moyen, dans la société actuelle, d'enrayer l'exploitation prolétarienne, une organisation corporative réunissant, dans la nécessité du pain quotidien à défendre, les travailleurs d'une même industrie d'un bout à l'autre du territoire (4). Et, prêchant d'exemple, il n'a pas voulu se séparer avant d'avoir jeté les premières bases de deux Unions nationales de métier : celle des tisseurs (Reims, Roubaix, Roanne, Troyes, Lyon) et celle des verriers (Anzin, Montluçon, Lavaveix-les- Mines, etc.) (5).
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Telle est — nationalement parlant — Tœuvre de notre septième Congrès, de cette « comédie » comme ont dit les uns, de ce « four » comme ont dit les autres. Et, s'en étonne qui voudra, nous sommes fiers d'un pareil résultat.
Le Congrès de Roubaix n'a pas fait la révolution. Il n'avait pas à la faire. Les révolutions ne s'improvisent pas ; elles sont imposées à la classe sujette par les désordres économiques et politiques nés de l'incapacité de la classe maîtresse, lorsque le rôle historique de cette dernière est épuisé.
Mais le Congrès de Roubaix, en vue de ces bouleversements qui ne peuvent tarder, a préparé et discipliné les forces ouvrières. Il a contribué à les rendre plus aptes à diriger le prochain mouvement révolutionnaire.
Et cela suffirait à sa gloire, n'eût-il pas, comme je l'exposais l'autre jour, ouvert le champ international aux prolétariats des divers pays d'ores et déjà engagés dans une première action commune.
(Le Cri du Peuple, 3o Mars-i6 Avril 1884).