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CONGRÈS OUVRIER

(Salle d'Arras, -1876)

Le Congrès ouvrier

Le Congrès ouvrier, qui vient de se séparer après avoir adopté une série de « conclusions » qu'il ne sera pas inutile d'examiner à fond, a été diversement apprécié par la presse — même républicaine. Mais qu'on l'ait vu avec sympathie ou avec effroi, amis et ennemis ont été à peu près unanimes à reconnaître son importance.

Et comment aurait-il pu en être autrement lorsque l'on songe :

1** Que c'était la première fois qu'il était donné au prolétariat français de se réunir et de faire entendre sa voix ;

2° Que cette réunion avait lieu cinq ans à peine après les journées de Mai, dans le Paris de la Révolution ouvrière ou sociale du 18 Mars ;

3° Que la première parole des délégués, leur premier acte, avant même — qu'on me passe l'expression — de parler et d'agir, a été, pour se séparer, pour se distinguer de tous les partis politiques existants, en excluant de ses délibérations tout ce qui n'était pas travailleur manuel, délégué de travailleurs également manuels.

Sous cette dernière face surtout, le Congrès de la rue d'Arras constitue un événement de premier ordre, aussi menaçant qu'instructif pour nos politiciens de toutes couleurs.

C'était, en effet, renverser d'un seul coup l'échafaudage d'illusions et de mensonges qui nous masque

le véritable état des choses, et affirmer — ce qui n'est que trop conforme à la réalité — que les classes ont survécu à leur abolition nominale d'il y a quatre-vingtsept ans et que, malgré l'égalité devant le scrutin ajoutée depuis à l'égalité devant la loi, il existe dans cette société française, si unifiée gouvernementalement et administrativement, deux sociétés et deux Frances ayant des intérêts distincts, sinon ennemis.

C'était, d'autre part, signifier à celle de ces deux Frances qui faisait profession, métier de diriger l'autre, que son rôle directeur ou dirigeant était fini, et que la partie de la nation qui n'avait jusqu'alors existé qu'en sous-ordre, Jjour et par ceux que Son Opportunisme M. Gambetta appelait, en 1869, « ses frères aînés », entendait vivre de sa vie propre, ne compter que sur elle-même et fare dà se, comme on dit de l'autre côté des Alpes.

Et tout cela, qu'on ne l'oublie pas, à l'unanimité, sans phrases, comme la chose du monde la plus simple et la plus naturelle ; ce qui ne laisse pas, on l'avouera, de multiplier encore la portée de la manifestation.

Je puis me tromper, mais, à mon avis, pour rencontrer un fait social aussi considérable, il faut .remonter, dans l'histoire, jusqu'en 89, alors que par la bouche de Sieyès, — plus ambitieux et moins libéral que le Quatrième-Etat d'aujourd'hui qui n'a jamais affiché la prétention de refuser à autrui sa place au soleil, tout en réclamant son dû — le Tiers, de rien, demandait à être tout.

Telle n'est pas — je le sais — la manière de voir de quantité de républicains ou soi-disant tels, qui n'ont pu pardonner à ces premières assises françaises du travail

leur caractère exclusivement ouvrier, dans lequel ils veulent voir, en même temps que le gage de leur future « impuissance », une preuve éclatante de « l'ingratitude » et de « l'ignorance en matière d'économie ouvrière » des travailleurs de l'heure présente.

« Ignorance ! » Et pourquoi ? Parce que ce serait à des « bourgeois » que la classe la plus nombreuse et la plus pauvre serait en grande partie redevable des améliorations réalisées jusqu'à ce jour. Mais, outre que ces améliorations sont des plus discutables, qui ne voit que quelques bourgeois ne sauraient constituer la bourgeoisie, et qu'à ce compte-là, parce qu'il s'est trouvé dans la noblesse et le clergé d'avant la Révolution un Mirabeau et un Talleyrand pour prêter la main aux revendications du Tiers-Etat, le Tiers aurait dû considérer comme ses meilleurs amis les classes dirigeantes d'alors? Ces individualités bourgeoises, ensuite, que l'on invoque contre ce que l'on appelle le manque de mémoire des travailleurs, quelles sont-elles ? « Schultz- Delitsch », désavoué par le prolétariat allemand tout entier, et dont le système de banques dites populaires, à l'usage exclusif des petits commerçants, patrons, etc., offre ceci d'admirable que le crédit ainsi obtenu est toujours et fatalement en raison inverse du crédit nécessaire. Qui invoque-t-on encore ? « Michel Chevalier, Bastiat, les administrateurs des grands établissements d'Anzin et du Creusot ». C'est à croire à une plaisanterie. Pendant qu'on y était, pourquoi ne pas ajouter à cette liste des « bienfaiteurs de la classe ouvrière » Malthus et... le général de Galliffet?

« Impuissance! » Et pourquoi? Parce que — je cite textuellement — « l'émancipation de la classe laborieuse ne signifiant rien en dehors d'un modus vivendi entre le

travailleur et le bourgeois qui aflfranchisse le premier et ne le fasse plus dépendre exclusivement et complètement d'autrui, on ne saurait arriver à ce résultat si les deux intérêts en présence ne se réunissent pas pour délibérer en commun. »

Il y aurait d'abord beaucoup à dire contre cette manière de comprendre l'émancipation ouvrière. Mais je veux admettre que le XIX^ Siècle ait raison. Il s'agit, purement et simplement, d'un modus vivendi à établir. En quoi cela empêche-t-il qu'avant « de se réunir pour délibérer en commun », le prolétariat et la bourgeoisie — le prolétariat surtout, qui se cherche encore en partie — se constituent, s'organisent isolément, à part, au mieux de leurs intérêts. L'Europe gouvernementale aussi cherche depuis quelques semaines un mode de conciliation entre la Serbie et la Porte, mais je ne sache pas que, jusqu'à présent au moins, il soit venu à l'esprit de personne de demander la solution du conflit à l'introduction de l'élément turc dans la Skoupchtina de Belgrade.

Reste le reproche « d'ingratitude » qu'auraient mérité les délégués de la France prolét:,rienne, pour avoir laissé au pied de la tribune de la salle des Ecoles la fraction de la bourgeoisie qui a associé sa cause à celle des travailleurs. Et si je l'ai gardé pour le dernier, c'est qu'il repose sur un malentendu des plus dangereux qui ne date pas d'hier et qu'il importe de dissiper au plus tôt.

Oui, sans doute, la classe laborieuse aurait reculé les bornes de l'ingratitude, et, ajoutons-le, de la maladresse, si elle avait jamais eu la prétention de mobiliser au profit des seuls ouvriers manuels l'action réformiste ou révolutionnaire, si elle repoussait, en d'autres

termes, systématiquement de son œuvre d'émancipation les ouvriers de la pensée ou de la plume. Mais, loin de refuser à quiconque le droit de coopérer à la régénération sociale qu'elle poursuit, elle a toujours protesté contre l'intention, que lui prêtaient ses calomniateurs, de substituer une classe à une autre, de créer, en un mot, r aristocratie des mains calleuses.

Ce qu'elle soutient, en s'appuyant sur une longue expérience, — et ce que je soutiens avec elle, — c'est que, l'intérêt étant la seule base sérieuse de toute association, les travailleurs manuels, dont les intérêts sont identiques, ne peuvent et ne doivent s'associer, congresser qu'entre eux.

Admettre comme sociétaires ou comme délégués dans les sociétés ou dans les congrès de typographes, de maçons, de tisseurs, etc.... des individus qui, si excellentes que soient leurs intentions, ne sont ni tisseurs, ni maçons, ni typographes, ce serait, qu'on le veuille ou non, paralyser, au lieu d'aider, ces sociétés dont le but est l'amélioration des conditions matérielles de ceux qui les composent.

Introduire ensuite dans ces groupes, généralement peu lettrés, des hommes qui ont pour eux la double supériorité de l'instruction et de la parole, sinon de l'intelligence, ce serait mettre ces groupes dans une situation des plus périlleuses pour leur indépendance et les exposer à devenir l'instrument de l'ambition de quelques-uns.

Mais de là à excommunier les hommes de bonne volonté qui, par leur éducation ou par leur position sociale, appartiennent aux classes dirigeantes et qui sortent de leurs rangs pour venir à elle, il y a un abîme.

Loin de refuser leur concours, qu'elle est la première

à déclarer indispensable, la classe ouvrière Taccepte et le demande, mais elle fait appel à leur dévouement pour donner à ce concours la forme qui peut être la plus utile à l'œuvre commune.

Que nous aidions le prolétariat manuel, qui ne saurait avoir la prétention de résoudre à lui seul la question sociale, de nos conseils et de nos lumières dans la presse et dans les réunions publiques — lorsque le droit de réunion nous aura été restitué par les opportunistes — à la bonne heure ! Que dans les cercles populaires, partout, en un mot, où il ne s'agit pas exclusivement du travail et de son organisation, mais d'idées générales et de propagande, nous ayons droit de cité, rien de mieux.

Mais à cela doit se limiter notre action — parce que au delà elle deviendrait un péril et se retournerait contre notre propre but.

Et c'est pourquoi — je ne veux pas en douter — tous ceux qui sont sincères et qui, en se retournant contre les privilèges politiques et économiques de la caste dominante, n'ont d'autre objectif que d'arriver à cette égalité sociale que poursuivent les travailleurs d'aujourd'hui, loin de se froisser d'être f>àr endroit et par instant tenus à l'écart, n'hésiteront pas à adopter la politique séparatiste que je viens d'indiquer et qui peut seule — je le répète — rendre efficace leur coopération.

Il ne s'agit pas en effet — que la réaction cléricale et monarchique le sache bien — d'un divorce entre ouvriers de la même œuvre, mais de deux corps d'armée — si je peux m'exprimer ainsi — partis de points différents pour arriver au même but.

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Le Travail des Femmes

Que la femme, que l'ouvrière ne puisse vivre de son travail dérisoirement rétribué, c'est ce qu'a surabondamment établi la série de faits et de chiffres, plus navrants les uns que les autres, produits à la tribune de la rue d'Arras.

Or, à la mise en lumière d'une situation aussi anormale, à la révélation de cette iniquité sociale, qu'ont opposé les Pangloss de l'heure présente et leurs organes? Ont-ils contesté chiffres ou faits? Ont-ils crié à l'exagération ? Nullement. Ils ont pris leur plus fin sourire, et de cet air qui voudrait être narquois et qui n'est qu'idiot, ils ont demandé au Congrès ouvrier s'il croyait leur apprendre quelque chose et avoir rien découvert qui ne fût déjà connu.

Pas un d'entre eux qui ait compris que l'aveu contenu dans ce langage était, en même temps que la condamnation la plus terrible du présent ordre de choses, la justification de tous les efforts qui pourraient être tentés pour le changer.

Si, en effet, l'étendue de la plaie vous était connue

— et vous vous en vantez ; si, depuis longtemps, la démonstration vous avait été fournie du dilemme monstrueux dans lequel était enfermée la femme du peuple : la prostitution ou la mort, comment se fait-il que vous n'ayez apporté au mal aucun remède?

De deux choses l'une : ou vous ne l'avez pas voulu

— parce que vous en bénéficiez — ou vous ne l'avez pas pu. A vous de choisir; mais, dans les deux cas, vous

n'échapperez pas à la nécessité d'une démission — ou d'une destitution — pour indignité ou pour incapacité. Ce n'est pas tout.

Ces mêmes hommes, ces mêmes classes dirigeantes qui, depuis 1789, ont eu entre les mains la société toute entière refaite à leur image et à leur usage, qui disposent encore aujourd'hui de notre argent par l'impôt, de nos consciences par l'école et l'église, de nos corps par l'armée, la police, la magistrature, et n'ont pas réussi, dans ces conditions de toute-puissance, à mettre le salaire des femmes au niveau de leurs besoins les plus immédiats, osent reprocher au Congrès ouvrier, aux représentants de cette partie de la nation qui ne jouit même pas de la liberté de se réunir sans autorisation, de n'avoir pas résolu cette même question en quelques heures et en quelques paroles !

Qualifie qui voudra une semblable dérision!

Les conclusions formulées par la première commission et votées à l'unanimité par le Congrès peuvent se réduire aux suivantes :

Création immédiate de chambres syndicales de femmes ;

Répartition du travail sur un plus grand nombre au moyen de la réduction de la journée de travail à huit heures et de la suppression du travail de nuit ;

Application aux ouvroirs, couvents, prisons, de la loi sur le travail des enfants dans les manufactures fixant le minimum d'âge à treize ans et la durée du travail à six heures en trois séances ;

Ateliers coopératifs.

Et quelque amélioration qu'on puisse espérer de la mise en pratique de ces conclusions, notamment de la première, il n'est pas douteux — ouvriers et ouvrières

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sont les premiers à le reconnaître — qu'elles ne renferment pas la solution désirée !

Cette solution, d'ailleurs, — qu'ils me permettent de le leur dire, — ét.ût de toute impossibilité dans les termes où la question avait été posée rue d'Arras :

1° Parce que le problème du travail des femmes n*est qu'un des côtés du grand problème du travail en général et ne saurait en être détaché, traité, et surtout résolu isolément ;

2° Parce qu'il se complique d'un autre problème, non moins capital, celui de la femme, de ses rapports avec l'homme et de son rôle dans la société.

Dans l'ordre ou, plus exactement, dans le désordre économique d'aujourd'hui, le travail de l'homme, pas plus que le travail de la femme, n'est rétribué à sa valeur réelle. Mais si le prix de ce travail, comme celui de toute autre marchandise, est abandonné à l'arbitraire de l'offre et de la demande, il existe cependant un minimum au-dessous duquel il ne saurait descendre sans mettre en péril les intérêts capitalistes et qui correspond à ce que l'économie politique appelle « le coût de production ou de reproduction » pour les biens ou choses échangeables. De même, en effet, que les produits qui ne rembourseraient pas au moins le producteur de ses frais et dépenses cesseraient bientôt d'arriver sur le marché, de même, si la rémunération du travail ou le salaire devenait inférieur au tantum qui est indispensable au travailleur pour ne pas mourir de faim, le travail ne serait plus en mesure de s'offrir ou s'offrirait à un prix exorbitant, par suite de la disparition ou de la diminution des travailleurs.

C'est à ce phénomène — qu'on le sache bien — et nullement à leur humanité, comme Nos Seigneurs les

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capitalistes voudraient le donner à entendre, que la classe ouvrière, en France et ailleurs, doit de ne pas être plus complètement expropriée, dépouillée des richesses par elle produites.

Or, pour le travail de la femme, rien de semblable ; cette garantie, si insuffisante qu'elle puisse être, que le travail masculin trouve dans l'avidité même du capital, disparaît, et la loi de l'offre et de la demande fonctionne sans minimum. Pourquoi ? Parce que, sous l'empire des lois faites par l'homme à son profit exclusif et de préjugés qui ont pénétré jusque dans la classe ouvrière, — ainsi que nous le verrons plus loin — il est convenu, accepté, que la femme n'est pas un être complet, se suffisant, pouvant et devant se suffire à lui-même, mais un être en sous-ordre, une espèce de complément de l'homme, vivant, pouvant et devant vivre de lui.

Dès lors, le travail n'étant plus pour elle qu'un moyen d'existence tout à fait secondaire — contrairement à ce qui se passe pour beaucoup qui en meurent, mais qu'est-ce qui va compter les cadavres? — sa rémunération n'a plus besoin d'être assez élevée pour lui permettre de subsister. Assurée que la femme lui conservera \ ouvrière dont elle a besoin et dont les deux bras se retrouveront toujours au moment voulu, l'exploitation industrialiste peut se donner libre carrière et ne pas mettre de borne à ses exigences.

Qu'on juge, d'après ce qui précède, de l'erreur commise par les divers délégués, qui, à la salle des Ecoles, sont venus déclarer « que l'homme, étant le plus fort et le plus robuste, doit gagner de quoi subvenir aux frais d'entretien de son ménage » ; qualifier de « regrettable » le travail des femmes, et répéter.

après M. Prud'homme, que « la véritable place de la femme est au foyer ».

Non, quelque supériorité de force que l'on suppose à l'homme et quelque rémunérateur que puisse devenir son travail, il n'est pas possible de condamner la femme à le voir subvenir à son entretien. Moins que personne, les ouvriers qui, par leur émancipation civile et politique, ont appris à connaître le mensonge de toute émancipation non économique, peuvent vouloir éterniser la subordination économique d'un sexe à l'autre. Ce serait vouloir faire de la femme le prolétaire de l'homme, sans compter que toute dignité se trouverait du même coup enlevée à des rapports sexuels sans liberté.

Non, la place de la femme n'est pas plus au foyer qu'ailleurs. Comme celle de l'homme, elle est partout, partout où son activité peut et veut se déployer. Pourquoi, de quel droit l'enfermer, la parquer dans son sexe, transformé, qu'on le veuille ou non, en profession, pour ne pas dire en métier? L'homme aussi, lui, a des fonctions qui répondent à son sexe ; il est mari et père, ce qui ne l'empêche pas d'être médecin, artiste, ouvrier de la main ou de l'intelligence. Pourquoi, de quel droit — si épouse et si mère qu'on la veuille, pour ne pas parler de celle qui n'est ni l'une ni l'autre, la femme ne pourrait-elle pas, elle aussi, se manifester socialement sous la forme qui lui convient le mieux ?

Le mal n'est pas — comme j'aurai l'occasion de l'établir explicitement avant peu — dans le travail, même industriel de la femme, mais dans le prélèvement, dans la dîme capitaliste dont le travail féminin, comme le travail masculin, quoique à un plus haut degré, est

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l'objet. Il est encore dans les entraves mises par les rnœurs autant que par les lois à l'action sociale de la femme.

Assurer à la femme comme à l'homme le développement intégral et la libre application de ses facultés. Assurer d'autre part au travailleur, sans distinction de sexe, le produit intégral de son travail. Là est toute la solution — et elle n'est que là.

Le Travail et la Femme

Sans demander positivement que la femme soit exclue des « usines, fabriques et ateliers de toutes sortes », que le champ du travail économique, en d'autres termes, lui soit interdit, ce qui, dans les conditions présentes, aurait pour principal effet de « rendre à l'industrie française toute concurrence impossible avec l'étranger », le Congrès ouvrier s'est montré trop disposé à enfermer l'activité féminine dans le ménage pour que — selon ma promesse — je ne revienne pas sur une tendance que je considère comme néfaste et qui — je suis heureux de le constater — n'appartient pas en propre au prolétariat, mais a été emprunté par lui à ses seigneurs et maîtres.

C'est dans l'intérêt même de la femme — je ne l'ignore pas — que son compagnon de misère voudrait la soustraire à des fatigues « pour lesquelles elle ne serait pas organisée ». En quoi il se distingue du bourgeois qui, dans la prétendue incapacité industrielle et agricole de la femme, n'a en vue qu'une exploitation d'un autrç

genre. Mais si le mobile est excellent, il n'en est pas de même du moyen et surtout du résultat auquel il conduirait.

Pour peu qu'on examine, en effet, la raison du joug qui pèse sur la classe laborieuse et qu'elle cherche actuellement à secouer, on ne tardera pas à se convaincre qu'elle consiste dans ce fait que les instruments de production, et en conséquence les produits, se trouvent concentrés dans les mains d'une partie de la société qui dispose ainsi de la vie de l'autre partie. Par suite de la monopolisation des biens économiques ou des richesses, il faut à la majorité non possédante passer par tous les caprices de la minorité propriétaire sans laquelle et contre laquelle il ne saurait rien exister.

Or, étant admis que l'homme seul doit produire, étant donné que ce soit lui qui subvienne aux besoins de la femme, à son entretien, qui ne voit que cette dernière se trouvera vis-à-vis de lui dans la même situation, dans la même dépendance que le travailleur actuel vis-à-vis du capitaliste ?

Elle n'existera plus que conditionnellement, dans la limite qui plaira à l'homme ou — ce qui est pis encore — dans la limite oîi elle lui plaira, « Courtisane ou ménagère ! » Rien de moins conforme à la vérité que cette conclusion du trop célèbre inventeur du mutuellisme. Si la femme est forcément ménagère, ne peut subsister en dehors du ménage, elle sera nécessairement courtisane, ce qui constitue cette dernière étant la subordination des rapports sexuels à des considérations étrangères à ces rapports mêmes.

Le travailleur ne saurait donc, sans se rendre coupable à l'égard d'une moitié de l'humanité du déni de justice qu'il reproche avec raison à la bourgeoisie,

limiter en quoi que ce soit le droit qui appartient à la femme comme à tout être de vivre en travaillant sans rien devoir à personne.

Ceci, pour la femme, pour sa dignité et sa liberté qui — ne l'oublions pas — constituent la moitié de la liberté et de la dignité humaines.

Mais il est un autre point de vue plus général encore auquel il convient de se placer pour envisager la question qui nous préoccupe, c'est celui de la société tout entière, sans distinction de sexe.

Je ne serai contredit par personne — par l'ouvrier moins que par tout autre — lorsque j'aurai affirrné que l'émancipation du travail ne saurait être trouvée en dehors de son universalisation.

Le généraliser, l'étendre de quelques-uns à tous, tel est l'unique moyen d'en diminuer le poids pour ces quelques-uns.

Or, comment arriver à ce résultat si on commence par réduire, de propos délibéré, le nombre de ceux entre lesquels le travail pourrait et devrait être réparti, en proclamant et en organisant l'oisiveté économique de toute une moitié de la famille humaine?

On ne saurait, d'autre part, se le dissimuler : quelle que puisse être, en matière de digestion, ou d'indigestion, la faculté de la classe jouissante, elle ne saurait suffire à expliquer, à générer la misère que traîne après lui l'ordre social actuel et qui tient évidemment à une insuffisance de production. On répartirait entre tous, aussi équitablement qu'ils le sont peu aujourd'hui, les produits de l'heure présente — surtout les produits alimentaires — qu'on ne réussirait pas à procurer aux besoins de chacun la quantité et la qualité de satisfaction qui constituent le bien-être.

Il sera nécessaire, en d'autres termes — même dans la société de demain — pour réaliser ce desideratum, d'augmenter la production. Et comment, sinon en augmentant le travail ?

Ce qui revient à dire que si la répartition, entre tous les membres de la collectivité, du travail exigé par la production insuffisante d'aujourd'hui doit réduire la journée de travail pour chacun à six heures, par exemple, le supplément de production rendu indispensable pour l'universalisation du bien-être devra la porter, au moins momentanément, à sept ou huit heures.

Et c'est en face d'une pareille augmentation de travail commandée au corps social par l'intérêt de tous, qu'arbitrairement, au nom de l'intégrité d'un foyer domestique qui, pour beaucoup, restera à l'état de lettre morte, on pourrait mettre la femme, toutes les femmes, hors de la grande loi du travail !

Il est, d'ailleurs, facile de s'expliquer comment, au risque de rendre à tout jamais insoluble le problème de la suppression de la misère, le travailleur a été amené à vouloir constituer une exception au bénéfice de sa compagne « moins forte et moins robuste ».

Ne connaissant lui-même du travail économique que les mauvais côtés, le passif, par lui épuisé sans compensation, pouvait-il ne pas finir par le considérer comme un ennemi, et par essayer d'en défendre femme, fille, sœur ?

Son erreur — et elle ne lui est pas particulière — a été de ne pas distinguer entre le travail en soi et les conditions particulières, accidentelles dans lesquelles il s'opère et s'est opéré jusqu'à présent.

Le travail, le travail économique, n'off're de son essence rien de désagréable, de pénible. Loin de là. Ne

consiste-t-il pas dans l'application de l'activité musculaire OU cérébrale à l'utilisation des phénomènes et agents naturels ? Et cette activité du cerveau et des muscles — qui est tout le travail — ne répond-elle pas à un besoin irrésistible de ces organes ?

Pour revêtir le caractère odieux, intolérable qu'il présente le plus souvent encore aujourd'hui, pour se faire haïr de l'homme qui sans lui serait le dernier et le plus misérable des animaux, il a fallu l'exploitation à outrance dont il a été l'objet :

Il a fallu d'abord qu'au lieu d'être le travail pour le travailleur, à son profit, il devint le travail pour autrui, au profit d'autrui ;

Il a fallu, en second lieu, qu'il fut exagéré, poussé au delà des forces humaines, par suite de sa limitation à une fraction du corps social, obligée de suppléer par un excès d'activité à l'oisiveté de l'autre fraction ;

Il a fallu enfin, qu'au lieu d'être libre dans sa forme, il fut imposé au plus grand nombre, sans la moindre considération pour les aptitudes spéciales de chacun.

Mais, on ne saurait trop le répéter, débarrassé de cette série d'abus qui ne constituent pas plus le travail que le gui ne constitue l'arbre qu'il étouff'e, rendu à sa productivité, à sa durée et à sa liberté naturelles, le travail cesse d'être un fléau pour devenir le premier élément, la condition sine qua non de tout bonheur humain. Et à ce travail là, qui oserait contester que la femme ne soit aussi apte, n'ait autant de droits que l'homme ?

Les Syndicats ouvriers et la Bourgeoisie

Lorsqu'en 1791, sur la proposition de Chapelier, l'Assemblée nationale défendit par une loi « toute espèce de corporations de citoy ens de même état et profession » elle s'abstenait au moins de distinguer entre les divers intérêts auxquels il était interdit de s'associer, voire de se réunir et elle comprenait dans la même mesure « l'entrepreneur ou le patron et l'ouvrier.

Ce dernier, sans doute, était la véritable, pour ne pas dire la seule, victime de cette limitation de la liberté individuelle sous prétexte de liberté du travail, puisque l'isolement auquel il se trouvait condamné le livrait sans défense possible à toutes les prétentions, à tous les caprices des Nouveaux Seigneurs du Capital. Mais les apparences au moins étaient sauvées ; on avait encore l'air de maintenir égale la balance entre les deux parties ; il n'y avait pas violation flagrante du principe nouvellement proclamé de l'Egalité de tous devant la loi.

Depuis, ce semblant même d'impartialité a été mis de côté par l'audace croissante du Tiers devenu tout ; et pendant que, sous toutes les formes possibles et imaginables, capitaux et capitalistes étaient autorisés, provoqués à se grouper, à se coaliser, pendant qu'on abaissait pour eux les frontières au delà desquelles toute protection et toute garantie leur étaient offertes, le travail seul était maintenu en dehors du droit de réunion et d'association.

Ç'est ainsi — pour ne pas remonter au delà des dix

dernières années — que dès 1868 « rAssociation internationale des travailleurs » était poursuivie et condamnée pour avoir — ce sont les termes de l'arrêt — « cherché à améliorer la condition de tous les ouvriers sans distinction de nationalité, et ce, par la coopération, la production et le crédit » ; et qu'en 1871, à travers cette même Association mise hors la loi, c'est la classe laborieuse tout entière qui était visée et atteinte dans le plus grand effort qu'il lui ait jamais été donné de tenter en vue de son émancipation. C'est ainsi encore que plus récemment, alors que pullulaient et que fonctionnaient en toute liberté les syndicats de patrons, alors que les syndicats pouvaient se fédérer et avoir leur organe, non-seulement V Union ouvrière parisienne était dissoute avant, pour ainsi dire, de naître, non-seulement les ouvriers se voyaient refuser l'autorisation de publier un journal, mais la majeure partie de leurs syndicats, à Paris et dans les départements, était impitoyablement frappée par l'arbitraire administratif.

C'était du temps de l'ordre moral, sous la République sans républicains imaginée par M. Thiers... au profit de M. de Mac-Mahon — je ne le nie pas. Mais voici près d'un an que ce régime innommable et innommé a été balayé par les votes populaires, près d'un an que la bourgeoisie républicaine est maîtresse de la Chambre des députés, sinon du Sénat; elle est au ministère avec MM. de Marcère, Christophe, Waddington — et je ne vois pas que rien ait encore été tenté pour mettre fin à cette inégalité dans la tolérance, en attendant X égalité dans la liberté réclamée par le Congrès ouvrier.

Que dis-je? La classe laborieuse vient à peine dans ce même Congrès de manifester l'intention de reprendre la voie syndicale qui lui avait été fermée en 1872, que

déjà les menaces surgissent de toutes parts et que Ton a pu lire dans le journal de M. Léon Say :

« On peut dire que c'est bien un autre Etat que les « ouvriers ont pour but de placer à côté de l'Etat lui- « même, et que, si on les laissait faire, ils en auraient « vite fini avec toute résistance individuelle. Les ateliers « indépendants seraient des déserts, et, de gré ou de « force, toute l'armée industrielle s'enrégimenterait « dans des cadres qui lui feraient subir la plus dure des « disciplines. Avant même qu'elles existent en droit, les « associations corporatives ont essayé déjà de se lier « entre elles et de former faisceau sous l'étiquette d'un « Syndicat central, que le gouvernement a supprimé en « 1872. La politique n'y serait pour rien qiiil n'en serait « f>as moins nécessaire pour l'Etat de s'opposer à ces « combinaisons d'une organisation du travail ne se « réclamant de la liberté que pour instituer l'oppression « universelle ».

Cette dénonciation en règle, cet appel à un nouveau coup de force contre une organisation encore à l'état de projet, calquée, qui plus est, sur l'organisation patronale, est des plus instructifs comme indice de ce que le prolétariat peut et doit attendre de l'Etat, même républicanisé. Et c'est pourquoi je l'ai reproduit intégralement. Quant aux calomnies qui l'étayent, est-il bien nécessaire de les réfuter ?

Lorsqu'à propos du groupement ouvrier par corps de métier préconisé par le Congrès, le Journal des Débats parle « d'ateliers vidés de gré ou de force », d' « oppression universelle » et plus loin de « fédération d'ateliers ne laissant plus sortir le travailleur une fois entré », il est impossible qu'il croie lui-même au nouveau

Spectre rouge qu'il lui plaît d'agiter aux yeux de ses lecteurs.

Il sait — M. Havard, un patron, pourrait le lui apprendre au besoin — que le mouvement corporatif actuel se distingue de l'organisation corporative d'avant 89, précisément en ce que pendant que cette dernière, limitative du travail transformé en monopole, était la plus grave atteinte au droit naturel de chacun de vivre en travaillant, les corps de métier qu'il s'agit de constituer aujourd'hui seront la plus solide garantie, l'organisation même de ce droit pour tous.

Mais on a besoin, rue des Prêtres, que le prolétariat français soit enragé afin de pouvoir le noyer, et l'on n'a rien trouvé de mieux — connaissant l'empire des mots sur un public peu habitué à penser par lui-même — que de lui lancer dans les jambes cette grosse accusation de mettre en péril la liberté du travail.

La liberté du travail en péril ? Mais, avant tout, il faudrait pour cela qu'elle existât et que ce qui nous a été légué sous ce nom par la Révolution de la fin du dernier siècle ne fut pas purement et simplement la liberté d'exploitation des travailleurs^ amenés par leur isolement obligatoire à se faire concurrence les uns aux autres et à s'enlever mutuellement le pain de la bouche. Le travail libre, c'est le travail librement choisi par qui doit l'exécuter, conforme par suite à ses aptitudes, à ses goûts particuliers ; c'est, d'autre part, le travail dont la rémunération, le prix, a pu être librement débattu entre celui qui le vend et celui qui l'achète. Or, je le demande aux économistes, qui est-ce qui préside actuellement à la répartition des travailleurs entre les diverses branches d'industrie, qui est-ce qui règle le taux des salaires ? — L'état du marché, l'intérêt du capitaliste, tout, en un

mot, sauf le travailleur qui n'intervient dans le contrat, quel qu'il soit, que pour le subir. Quelle liberté !

Admettons pourtant que nous nous trompions et que le travail soit réellement libre. Par qui, d'après le Journal des Débats, cette liberté serait-elle menacée ?

— Par le travailleur lui-même, autrement dit par celui qui en bénéficierait. Comprenne qui pourra une pareille énigme !

Ce qui est vrai — et ce qui explique sans la justifier la « grande colère des Père Duchesne » de la bourgeoisie

— c'est que les centres ouvriers qu'il s'agit de créer ou plus exactement les organes dont il s'agit de doter la classe laborieuse, en ne laissant plus de place à l'opposition du travailleur au travailleur, dont profite depuis plus d'un siècle le capital fait classe, ne peuvent manquer de diminuer, de réduire les profits de ce dernier. La période du bon plaisir est passée pour lui ; désormais il ne sera plus seul à faire la loi, et il lui faudra compter avec la somme des travailleurs qui, individuellement, sont aujourd'hui devant lui comme s'ils n'étaient pas.

Mais qui oserait soutenir que cette mise en charte de Tabsolutisme capitaliste, que cette espèce de constitution qu'il devra subir, ne soit au plus haut degré d'ordre et d'intérêt public ? Comment, ensuite, sans assumer la responsabilité d'une lutte bien au-dessus de son courage, pourrait-il se refuser à un frein qui résulte ou résultera naturellement de la rentrée du prolétariat dans le droit commun ?

C'est, en effet, sur le terrain de la liberté pour tous que s'est placé le Congrès ouvrier dans cette très importante question des chambres syndicales, repoussant toute législation spéciale, n'attendant rien que du libre concours des travailleurs et ne demandant à la

République, acclamée par lui de confiance, que de lever l'interdit dont la classe la plus nombreuse et la plus pauvre est depuis si longtemps frappée.

Abrogation de la loi de 1791 qui n'est en vigueur que contre eux, et des articles 291, 292, 298, 294 du Code pénal qui ne laissent de place à la liberté de personne, — pour les travailleurs, tout est là ; et nous verrons dans un prochain article, par l'usage qu'ils entendent et qu'ils pourraient faire de cette liberté rendue à tous, que les travailleurs ont raison.

Les Syndicats ouvriers et la Classe ouvrière

Si grande que soit la peur dont est galopé le capital à la seule idée d'une organisation quelconque du prolétariat venant endiguer ses débordements, elle égale à peine la confiance du travail dans les chambres syndicales que lui permettrait de fonder et de faire vivre la suppression de toutes les entraves apportées jusqu'ici à la liberté de réunion et d'association. Et il n'y a pas à douter que cette confiance soit pleinement justifiée.

L'impuissance dans laquelle s'agite la classe ouvrière, depuis quatre-vingt-sept ans, est en effet tout artificielle; elle résulte d'une législation faite sans elle et contre elle, qui constitue au contraire toute la force — non moins artificielle — de ses adversaires.

Ces lois rapportées, la lutte redevenue égale, le dernier mot ne saurait manquer de rester au travailleur.

C'est même pourquoi — persuadé, comme je le suis, que si on suicide quelquefois les classes, elles ne se

suicident jamais elles-mêmes — il m'est impossible d'admettre que la caste dominante d'aujourd'hui se dépouille volontairement de privilèges légaux en dehors desquels elle cesserait de dominer.

Je ferai cependant comme s'il devait en être autrement, et j'examinerai — aussi brièvement que possible — comment la classe ouvrière entend constituer ses syndicats, ce à quoi elle compte les faire servir et le parti qu'elle pourrait en tirer, toujours dans l'hypothèse d'un retour au droit commun, que je n'espère pas.

Etant admis — ce qui n'est pas contesté dans le peuple travailleur — que la base de toute association est la communauté d'intérêts, et, d'autre part, que ces intérêts ne sauraient être mieux connus et mieux sauvegardés que par les intéressés eux-mêmes, l'élément constitutif des chambres syndicales ouvrières n'était plus à chercher : c'était le corps de métier, les travailleurs des diverses professions ayant évidemment, en outre des intérêts qu'ils partagent avec les autres membres de la grande famille du travail, des intérêts particuliers, spéciaux, dont ils ne sauraient se dessaisir.

Et de fait, c'est à l'unanimité que le Congrès s'est prononcé en faveur de la forme corporative ou professionnelle, ne faisant d'exception que pour les localités où les ouvriers d'un seul métier ne suffiraient pas à composer une chambre syndicale sérieuse. Et encore dans ce dernier cas a-t-il été entendu que la combinaison devait être limitée aux ouvriers de métiers similaires.

Ces syndicats corporatifs, maintenant, ne sont, dans la pensée ouvrière, qu'un instrument, un moyen.

« C'est un point de départ et un point d'appui », a déclaré un des délégués de Marseille.

Et plus explicitement, après avoir exposé comment

l30 AUTOUR DU PREMIER CONGRÈS OUVRIER

« ils sont plutôt des comités organisateurs d'autres associations », le délégué de Roubaix a attribué à leur activité :

« L'organisation de l'enseignement mutuel et professionnel ;

« La création de bibliothèques populaires et de sociétés de consommation ;

« La fondation de caisses de retraites. »

Ce n'est certes pas moi qui me plaindrai jamais de ce que le prolétariat étende trop sa sphère d'action et veuille trop faire par lui-même. Rien de ce qui est humain — selon l'expression de Térence — ne doit lui être étranger, et, l'heure venue, il aura à refondre, à mettre en harmonie avec la nouvelle société basée sur le travail, toutes celles des institutions actuelles qui auront encore une raison d'être. Mais à chaque jour suffit sa peine, et si je ne peux qu'applaudir, par exemple, à l'idée de greffer l'école sur l'atelier, il m'est impossible de ne pas observer que la partie la plus importante de sa tâche n'est pas là aujourd'hui. Il m'est impossible surtout de ne pas regretter que le Congrès n'ait pas donné la première place à l'action réparatrice que sont destinés à exercer dans les rapports du travail et du capital des syndicats réellement libres et n'ayant à compter qu'avec l'intérêt de ceux qui les composent.

- C'était là — que les délégués me permettent de le leur dire — le côté qu'il importait de mettre en lumière, non pas pour eux peut-être qui savent à quoi s'en tenir sur la portée du mouvement syndical actuel, mais pour la partie de la classe ouvrière qui n'était pas représentée rue d'Arras, et pour vaincre l'indifférence de laquelle on ne saurait trop établir :

1° Que les chambres syndicales ouvrières, en

AUTOUR DU PREMIER CONGRÈS OUVRIER l3l

supprimant la concurrence entre travailleurs, sont appelées à faire disparaître la principale cause de l'avilissement des salaires ;

T Qu'à défaut de la misère, dont l'abolition est subordonnée à la réunion dans les mêmes mains des deux facteurs de la production, le capital et le travail, aujourd'hui divisés, elles peuvent servir à abolir le salariat dans ce qu'il a de particulièrement odieux et insupportable pour le salarié.

Quant aux moyens à l'aide desquels ces résultats pourraient être obtenus, ils seraient, à mon avis, les suivants, que je signale d'ores et déjà à l'attention du prochain Congrès :

Il faudrait d'abord sortir le plus tôt possible, c'està-dire au fur et à mesure de leur transformation, les syndicats de leur isolement et relier entre elles, départementalement et nationalement, sinon internationalement, les chambres de même métier, en même temps que dans tous les centres industriels, au moyen d'un syndicat mixte, on relierait entre elles les chambres de métiers divers.

Il y a dans cette double série — professionnelle et interprofessionnelle — de groupement un élément de force — déjà expérimenté — qu'il importe de ne pas négliger.

Il conviendrait ensuite que chacun des syndicats dressât, dans son milieu particulier, une statistique du travail qui devrait être portée à la connaissance de tous les intéressés, et qui permettrait d'effectuer la répartition des travailleurs, de façon à équilibrer le plus possible l'offre et la demande.

Il faudrait enfin et surtout que les ouvriers se déshabituassent de plus en plus de traiter directement

l32 AUTOUR DU PREMIER CONGRÈS OUVRIER

avec le capital et obligeassent ainsi ce dernier à passer par leurs syndics. Ce qui — réconomisme politique a dû le reconnaître par la bouche de M. Molinari à propos d'associations ouvrières anglaises déjà entrées dans cette voie — équivaudrait à une véritable suppression du salariat, le travailleur cessant de dépendre d'un patron qui l'exploite sous prétexte de le rémunérer pour devenir une espèce d'actionnaire d'une compagnie d'égaux dont il partage les risques et les bénéfices.

Cette substitution dans les rapports entre ouvriers et patrons, des corporations aux individualités, qui est à mes yeux de la dernière urgence, ne s'effectuera, je ne l'ignore pas, que peu à peu, progressivement.

Mais il y aurait en tous cas un premier pas à faire.

Les Conseils de Prud'hommes

Il suffit de jeter les yeux sur les conseils de prud'hommes — tels qu'ils fonctionnent aujourd'hui — pour savoir à quoi s'en tenir sur la prétendue abolition des classes opérée civilement en 1789 et politiquement en 1848.

Il n'y a plus de classes — la bourgeoisie même républicaine le proclame chaque jour par la voix de ses mille journaux ; — et dans un tribunal arbitral, destiné à conjurer ou à résoudre à l'amiable les conflits entre deux ordres d'intérêts aussi divers que ceux du travail et du capital, la balance n'est pas tenue égale entre les deux parties : une majorité factice se trouve être assurée aux plus forts, aux patrons, en conséquence de l'attri-

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bution au gouvernement de la nomination du président, du vice-président et des secrétaires !

Il n'y a plus de classes ; — et, depuis vingt-huit ans que la classe ouvrière poursuit le redressement de cette injustice ;

La République du gouvernement provisoire a pu faire place successivement à la République de l'état de siège de Cavaignac, à la République présidentielle de M. Louis Bonaparte, à la présidence décennale du Deux- Décembre, à l'Empire de 1852-1870, à la République du 4 Septembre, à la trêve des partis de Bordeaux, à la République sans républicains de M. Thiers, au septennat de M. de Mac-Mahon et à la République légale de l'heure présente ;

Sept fois le pays a pu avoir la parole dans des élections générales ;

Une élection présidentielle et trois plébiscites ont pu avoir lieu ;

Sans que, dans ce va-et-vient de tous les partis politiques au pouvoir, il se soit trouvé personne pour faire droit à une réclamation aussi légitime !

C'est ainsi que le Congrès ouvrier de 1876 a dû réclamer pour les conseils de prud'hommes l'élection de leurs bureaux. Mais à cela ne se sont pas bornés ses desiderata.

Il a réclamé, entre autres m^esures destinées à rétablir l'équilibre entre la partie ouvrière et la partie patronale, des conseils ;

L'électorat des conseillers basé sur la liste électorale politique ;

La suppression de tous les frais judiciaires ; L'attribution d'une indemnité aux conseillers ;

l34 AUTOUR DU PREMIER CONGRÈS OUVRIER

La réduction du mandat à trois ans ; La publicité des séances.

Rien de mieux fondé que cette série de revendications, à l'appui desquelles je me bornerai à faire observer :

Que, par suite des conditions arbitrairement mises à l'électorat des prud'hommes ouvriers, pendant que les quatre mille patrons que Ton compte à Paris sont tous électeurs, sur les cent cinquante mille ouvriers qui composent les deux cents corporations parisiennes, c'est à peine si cinq mille sont appelés à voter ;

Que la majeure partie des contestations portent sur les salaires, c'est-à-dire sur l'existence même du travailleur, et que ce dernier n'a pas souvent les moyens pécuniaires de poursuivre le patron réfractaire, à qui le dernier mot se trouve toujours ainsi assuré ;

Que le prud'homme ouvrier, qui n'a que son travail pour vivre, ne saurait, sans une indemnité correspondante, prélever sur sa journée le temps nécessaire pour atteindre à la compétence du prud'homme patron, en même temps que la dépendance économique dans laquelle il se trouve vis-à-vis du capital expose ses mandants à n'être plus représentés que nominalement pendant six ans ;

Et que le huis clos actuellement en vigueur est tout à l'avantage de la partie patronale, dont il favorise les tentatives d'intimidation et de corruption.

Mais, si équitable, si indispensable que puisse être une réorganisation sur de semblables bases de l'institution des prud'hommes, qui sait combien d'années s'écouleront encore, combien il faudra accumuler de congrès ouvriers avant de rien obtenir?

J'ajouterai — pour ne rien dissimuler — qu'en fût-il

AUTOUR DU PREMIER CONGRÈS OUVRIER l35

autrement, ropportunisme républicain, qui a pour unique principe d'ajourner les questions, sous prétexte de mieux les résoudre, fit-il exception pour les prud'hommes, que cette juridiction réformée serait encore loin de présenter pour l'ouvrier les garanties d'une véritable magistrature arbitrale.

On devine facilement pourquoi.

Quelle que puisse être l'égalité établie par la loi entre ouvriers et patrons dans le sein même des conseils, elle se trouvera toujours plus ou moins viciée, détruite par l'inégalité qui, en dehors des conseils, existe forcément entre qui emploie et qui est employé, entre qui ne dépend de personne et qui dépend de tout le monde.

Et cet état de choses ne pourra finir que lorsque le travailleur aura derrière lui des <:hambres syndicales ou unions de métiers sérieuses sur lesquelles s'appuyer.

Une lecture instructive est celle du Journal des Débats, depuis qu'il daigne s'occuper du Congrès ouvrier.

Il y a quelques jours, l'organisation syndicale qui a été préconisée rue d'Arras et mise à l'ordre du jour de la France ouvrière constituait, pour la feuille de la rue des Prêtres, un péril social tel, que, comme la première Défense venue, elle partait en dénonciation et appelait sur ce futur « Etat dans l'Etat » les foudres administratives.

Aujourd'hui l'air est changé avec le musicien, quoique l'instrument soit resté le même. A M. Paul Boiteau a succédé M. Leroy-Beaulieu qui s'apitoie, trois colonnes

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durant, sur Tavenir ou, plus exactement, sur Tabsence d^avenir du mouvement syndical actuel, destiné, selon lui, à échouer contre l'indifférence de la classe ouvrière et surtout contre son peu de disposition à s'imposer des sacrifices pécuniaires.

A l'hypocrisie de ces lamentations, il n'y a qu'une réponse à faire : Puisque M. Leroy-Beaulieu est aussi convaincu de l'inanité de l'effort tenté aujourd'hui par le prolétariat français, qu'il persuade son ancien collaborateur, M. Léon Say, d'user de son initiative ministérielle pour saisir les Chambres, à leur rentrée, d'un projet de loi ainsi conçu :

« Les articles 291, 292, 293 et 294 du Code pénal sont et demeurent abolis ».

On verra alors si « le plus grand embarras des chambres syndicales » nées ou à naître, est la rentrée des cotisations, et si « le sentiment de l'intérêt général, celui de sa classe, celui des générations à venir » est aussi faible dans le peuple ouvrier qu'on le prétend rue des Prêtres.

Mais jusque-là, jusqu'à ce que, par suite de la suppression de toutes les entraves apportées par une législation de parti à la liberté d'action des travailleurs, l'expérience ait prononcé contre ces derniers, les classes dirigeantes, dont le Journal des Débats est l'organe le plus autorisé, méritent qu'on leur dise qu'elles ne cherchent, en calomniant la classe dirigée, qu'un prétexte pour ne pas nous restituer la liberté de réunion et d'association qui nous est due.

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Les Candidatures ouvrières

L'étonnement et l'indignation de nos politiciens à voir la classe ouvrière leur rompre en visière et afficher l'intention de ne plus se faire représenter que par des ouvriers, autrement dit par des mandataires ayant les mêmes intérêts que leurs mandants, ne sauraient se comparer qu'à l'étonnement et à l'indignation de la famille Bonaparte atteinte dans ses trente et quelques millions de liste civile par le vote de déchéance de 1871 :

« Comment ! après avoir arraché à la France un blanc-seing, après nous être substituée à elle dans la toute-puissance de son action, nous l'avons épuisée de sang et d'argent pendant dix-neuf ans pour la jeter finalement désarmée sur les baïonnettes prussiennes ; et, au lieu de nous voter des actions de grâces et de se serrer autour de nous dans ce qui lui reste de départements, elle se sépare de nous avec fracas et nous interdit son territoire démembré ? Mais c'est plus que de l'ingratitude, c'est de la trahison ».

L'ingratitude ou la trahison de la classe ouvrière — les deux mots ont été prononcés — est absolument de même calibre. Depuis 1848 qu'à travers les barricades de Février, semées de leurs cadavres, les travailleurs se sont ouvert le chemin des urnes, ils ont partout et toujours confié la défense de leurs intérêts à des candidats sortis de la classe moyenne.

Jamais le moindre doute, pas plus sur le républicanisme dç M. Ollivier que sur le socialisme de M. Louis Blanc.

Votes ou fusils, ils se sont toujours mis tout entiers à la disposition de ceux qui s'intitulaient leurs représentants.

Et de cette confiance aveugle, de cette abdication entre des mains non ouvrières, qu'ont-ils retiré en vingt-huit ans?

Serait-ce une diminution des charges sous lesquelles plient leurs épaules de salariés, un remaniement, dans le sens de la justice distributive, d'un système d'impôts qui est proportionnel, progressif à rebours, prenant plus à ceux qui ont moins et moins à ceux qui ont plus?

Le projet de budget de M. Gambetta, de près de trois milliards, fournis en majeure partie par les contributions indirectes ou de consommation, répond trop éloquemment, hélas ! à ce premier point d'interrogation.

Serait-ce plus de latitude, plus de facilité pour se mouvoir, pour opposer à la coalition de la féodalité capitaliste le faisceau de leurs forces et de leurs revendications ?

Qui n'a présents à la mémoire la prétendue liberté de coalition de 1867, la loi contre l'Internationale de 1871 et surtout les articles de Damoclès 291, 292, 293 et 294 du Code pénal, suspendus par tous les régimes sur tôute initiative ouvrière ?

Serait-ce au moins une garantie contre leur mort inutile sur les champs de bataille de l'ambition de quelques-uns ?

Qu'on se rappelle la première expédition romaine, la prise, ou plutôt la méprise de Sébastopol, les guerres de Cochinchine et du Mexique, Mentana, et Sedan sur Frœschwiller, et Metz sur Sedan, et Paris sur Metz !

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Il faut avoir le courage de le reconnaître au risque de faire son propre mea-culpa, le suffrage, tel qu'il a été pratiqué jusqu'ici, sous la direction de la classe moyenne, a été pour le prolétariat français une immense duperie.

Des transportations en masse de Juin 1848, accomplies sous les yeux de la Montagne impassible, aux mitraillades de Mai 1871 contresignées par la Gauche associée à la Droite dans des félicitations aux vainqueurs de Paris que l'histoire aura à qualifier, on ne trouverait peut-être pas un seul acte législatif qui ne soit répressif ou préventif des aspirations prolétariennes.

Pour tout dire en un mot, ceux qui font métier de la représenter auraient voulu faire l'éducation électorale de la France laborieuse, la convaincre de la nécessité de faire elle-même ses affaires, l'amener à intervenir comme classe dans le scrutin, qu'ils n'auraient pas pu procéder différemment. La sécession politique proclamée rue d'Arras est leur œuvre. C'est leur désintéressement systématique de tout ce qui intéresse le travail et le travailleur qui l'a provoquée et rendue inévitable.

Et s'il y a lieu d'être surpris de quelque chose, c'est que les victimes de cette situation aient été si longtemps à ouvrir les yeux à l'évidence.

En reconnaissant, avec le Congrès ouvrier, que la classe qui nourrit, habille et loge l'autre sans être ellemême à l'abri du froid et de la faim, n'avait retiré jusqu'à présent aucun avantage de son action électorale, qu'elle n'était ni moins décimée par l'impôt, ni moins

exploitée par le capital, ni plus libre de ses mouvements qu'avant son admission au scrutin, ai-je entendu accuser l'honnêteté de ceux qui la représentent nominalement depuis des années et en faire autant de « traîtres » à leur mandat ou à la cause populaire?

Loin de moi une pareille pensée.

Je suis persuadé, au contraire, que beaucoup de bancs de gauche étaient et sont encore, comme l'enfer, pavés des meilleurs intentions, et que si rien n'a été fait pour restituer aux travailleurs leur place au soleil, c'est qu'il était impossible de rien faire.

Non, la responsabilité de la stérilité, au point de vue ouvrier, des Chambres représentatives qui se sont succédé en France depuis le 24 Février 1848 ne saurait être attribuée exclusivement à la mauvaise foi des hommes qui les ont composées ou les composent encore aujourd'hui.

Cette stérilité, pour ainsi dire constitutionnelle, tient à une autre cause ; et on continuerait à changer les personnes, comme on l'a fait jusqu'ici, qu'on ne ferait que continuer à justifier le mot de feu l'homme d'esprit qui signait Alphonse Karr : « Plus ça change, plus c'est la même chose ».

Il y a quelque trois ans, à propos d'une pétition longuement motivée adressée à la fameuse Commission Dûcarre par les mécaniciens, chauffeurs, aiguilleurs et autres employés des chemins de fer, un journal du Midi écrivait :

« Il faudrait se faire une étrange illusion sur le « compte de l'Assemblée réactionnaire qui s'éternise à « Versailles, pour espérer une minute la plus petite « réforme en la matière dont il s'agit. Composée en « grande partie d' administrateurs ou de gros action-

« naires des chemins de fer, V assemblée est juge et « partie dans sa propre cause, et l'on sait par suite ce « qu'il faut attendre d'elle en pareille circonstance ».

C'était mettre du premier coup le doigt sur la plaie et, en même temps que le mal, indiquer le remède, le seul remède possible.

L'Assemblée de Versailles n'est pas, en effet, la seule parmi nos assemblées qui ait offert une majorité d'administrateurs, d'actionnaires, de gens, en un mot, dont les intérêts sont en opposition avec les intérêts de la classe salariée, de la France laborieuse et sans autre capital que ses bras.

Toutes les Chambres qui ont parlé, légiféré, voté en notre nom depuis 1848, se sont trouvées, par suite de la qualité de leurs membres, être juges et parties dans leur propre cause. Et, comme la loi de la nature humaine n'est ni le dévouement ni l'héroïsme, propriétaires, industriels, rentiers, commerçants, avocats — pour ne pas parler des princes, ducs et marquis — transformés par la naïveté électorale en représentants, en défenseurs légaux des prolétaires, ouvriers et paysans, ont constamment et presque nécessairement sacrifié aux exigences de leur situation personnelle les réclamations de leurs mandants.

Ils ont été, pour tout dire, plus avocats, plus commerçants, plus rentiers, plus industriels et plus propriétaires que députés, — ce qui, on l'avouera, est dans la logique des choses, et ne saurait surprendre que les esprits habitués à demander des poires à un prunier.

Comment vouloir, par exemple, qu'un certain nombre de Schneider, qui encaissaient à la fin de l'année d'autant plus de millions que la main-d'œuvre s'était trouvée

être à plus bas prix par suite de la concurrence entre travailleurs, supprimassent les obstacles qui s'opposaient à Tassociation, à la coalition des forces ouvrières ?

Gomment vouloir que des de Broglie, des Buffet et autres contempteurs du « nombre », qui ne peuvent espérer prolonger leur domination, le monopole gouvernemental de la classe dirigeante, qu'au prix de l'ignorance populaire, de l'abêtissement des masses, organisent l'instruction universelle et intégrale, ouvrent les esprits, et rompent avec l'Internationale noire dont le métier est de préparer les esprits à la servitude ?

Bénéficiant les uns et les autres de la misère et de l'ignorance, comment leur serait-il possible de faire sérieusement la guerre à l'ignorance et à la misère?

Autant vouloir qu'ils se suicident. Et je l'ai déjà dit, mais il n'est pas inutile de le répéter : une classe quelle qu'elle soit, qu'elle soit fermée comme la Noblesse d'avant 1789, ou qu'elle soit, comme la Bourgeoisie d'aujourd'hui, à l'état de perpétuel recrutement, ne se suicide jamais. Ou elle attend pour le faire, comme la Noblesse de la nuit du 4 Août, d'y être forcée par les événements.

Lors donc que, l'expérience aidant, — une longue, douloureuse et souvent sanglante expérience, — la classe ouvrière est arrivée à comprendre qu'il y aurait folie à déléguer plus longtemps l'exercice de sa souveraineté à des hommes qui ne sauraient en user à son profit qu'à leur propre détriment ;

Lorsqu'elle se décide, comme aujourd'hui, à ne se faire représenter que par des mandataires pris dans son propre sein, c'est-à-dire par des mandataires qui, en opérant pour elle, se trouveront en même temps et fatalement opérer pour eux-mêmes ;

Elle ne fait qu^un acte de bon sens, auquel on ne pourrait reprocher que de venir aussi tard.

N'est-ce pas d'ailleurs la bourgeoisie qui lui a donné l'exemple, lorsqu'elle n'était encore que le Tiers-Etat?

Qu'on se reporte à la convocation des Etats-généraux d'il y a quatre-vingt-sept ans :

N'est-il pas vrai que, comme le prolétariat de 1848, le Tiers aurait pu alors se laisser prendre aux belles paroles des nobles qui se disaient ses amis et réclamaient comme lui la réforme des abus existants. Il l'aurait pu d'autant mieux, que les cahiers dans lesquels il devait consigner ses volontés ne laissaient point de place au caprice, à la fantaisie de ses futurs mandataires. Mais non, cette garantie qui manque à nos ouvriers par suite de l'interdiction du mandat impératif, formellement inscrite dans toutes nos Constitutions, ne lui parut pas suffisante. Il comprit que, de même que lui seul pouvait avoir une connaissance exacte de ses besoins, lui seul était en mesure de faire valoir ses droits. Les candidats à particule furent, à quelques exceptions près, écartés, et c'est comme classe, comme troisième Etat, en personne, qu'il fit son entrée à Versailles. De là, la Révolution qu'il a pu accomplir à son profit exclusif, et qu'en lui empruntant sa méthode, dans ce qu'elle a d'applicable à la situation présente, le prolétariat renouvellera et complétera au profit de tous.

Autant un ordre de choses, qui appelait les différentes classes à élire séparément leurs mandataires, offrait de facilités à la représentation directe du Tiers-Etat, autant

la représentation directe du Prolétariat rencontre d'obstacles dans les conditions sociales et politiques d'aujourd'hui.

J'ai déjà parlé de la loi du 17 Juin 1791 qui interdit aux travailleurs de se réunir pour discuter et s'entendre « sur de prétendus intérêts communs » et qui suffirait à tuer dans l'œuf toutes les candidatures ouvrières. Mais, en dehors de cette « monstruosité » — l'expression est du Journal des Débats — ces dernières ont contre elles :

f 1° L'idée habilement répandue et entretenue dans les masses par une foule de Jules Simon de toutes grandeurs, que les classes ayant été abolies au grand avantage de tous, ce serait les ressusciter, aller contre cette égalité même que poursuit le peuple travailleur, que de confier la défense des intérêts ouvriers à des ouvriers ;

l"" La fiction légale — corroborée malheureusement d'une interdiction qui n'est pas fictive — d'après laquelle, une fois élu, le candidat cesse de représenter exclusivement ceux qui lui ont donné leurs votes pour représenter la totalité des citoyens, la France entière, aussi bien celle qui a voté contre lui que celle qui n'a pas eu à se prononcer sur son compte ; — ce qui, en ne laissant de place à aucun lien, à aucun contrat entre mandants et mandataires, abandonne ces derniers à eux-mêmes, à leur bon plaisir, que quelques-uns appellent encore conscience ;

I 3** La main mise, et mise nécessairement, sur l'indépendance électorale des salariés par ceux qui les salarient et qui, s'ils ne sont pas candidats eux-mêmes, ont leurs candidats qu'ils n'entendent pas laisser blackbouler impunément. « Parler, voter selon sa

conscience — c*est Edgar Quinet qui récrivait dans sa République, condition de la régénération de la France — est un péril pour le travailleur ; ouvrier, il perd ses riches clients ; paj'san, on lui retranche son bail. Le voilà, pour un bulletin, sur la paille, lui, sa femme, ses enfants » ;

4° L'état de division, d'éparpillement, d'anarchie \ dans lequel, la concurrence aidant, les lois restrictives de la liberté d'association tiennent la classe ouvrière, et l'impossibilité qui en résulte, pour qui n'a ni argent, ni journaux, ni loisirs, d'improviser, dans une période électorale de vingt jours à peine, des candidatures acceptables et acceptées par les divers métiers et ateliers ;

5° Les vides iniquement produits dans les rangs | électoraux du prolétariat par la condition de six mois de domicile imposés à l'électorat politique. Comme si, en effet, cette mobilité des ouvriers n'était pas motivée par les exigences de la production nationale ; comme si ces nomades du travail, où qu'ils aillent, n'étaient pas partout et toujours suivis des mêmes impôts à acquitter, des mêmes lois à subir, du même territoire à défendre, et comme si, à la permanence et à l'ubiquité des devoirs ou des charges, ne devaient pas concorder l'ubiquité et la permanence des droits !

6° Le scrutin d'arrondissement qui multiplie les 1 frais d'élection et présente cet autre inconvénient de ne permettre aux prolétaires de se faire représenter par un des leurs qu'à la condition d'être électoralement la majorité qu'ils sont réellement, dans la société, mais qu'ils ne deviendront que peu à peu, lorsque les chambres syndicales auront pu faire l'unité dans la classe laborieuse.

De CQS impedimenta — et je n*ai cité que les principaux — les uns, comme on le voit, sont du domaine de Touvrier qui peut ou pourra, avec le temps, en débarrasser lui-même sa voie ; les autres, au contraire, dont Torigine est dans la législation, échappent à son initiative et ne sauraient disparaître qu'avec le consentement, sinon le concours, de l'Etat.

Et c'est pourquoi — malgré sa très légitime méfiance de Faction gouvernementale — en même temps qu'il se prononçait pour la création d'un organe socialiste destiné à émanciper intellectuellement le prolétariat et à lui servir de centre de ralliement ; en même temps, d'autre part, qu'il décidait la « constitution, partout oti faire se pourra, d'un jury d'examen composé exclusivement de travailleurs, à l'effet de se rendre compte des capacités et des convictions politiques des candidats », le Congrès ouvrier a conclu — et avec tout le droit possible :

« A la nécessité absolue du retour au scrutin de liste » ;

« A ce que tout Français jouissant de ses droits civils et politiques puisse être électeur sans condition de domicile ».

C'est sans doute à ces dernières résolutions qu'a voulu faire allusion M. Jules Simon lorsque, sous les voûtes complaisantes de la Sorbonne, il a protesté contre « toute reconnaissance légitime du droit de la classe ouvrière à une représentation directe ». Mais cette façon de crier : « Au privilège ! » comme d'autres, pris la main dans le sac, crient : « Au voleur ! » pour donner le change à la police, n'a, dans le cas présent, aucune chance de succès.

Entre ceux qui, sous prétexte que « la loi a mis le

dernier sceau à l'égalité en établissant le suffrage universel direct entre tous les citoyens, sans exception de naissance, de fortune, de profession et même d'éducation », veulent monopoliser entre les mains d'une prétendue « aristocratie du talent » la représentation nationale, se tailler un fief électoral et gouvernemental dans le devoir créé au « nombre » d'abdiquer en faveur des « capacités », et les ouvriers qui ne demandent à l'Etat que de ne pas enchaîner leur liberté d'action, de cesser de les empêcher de se faire représenter par qui bon leur semble, la conscience publique ne saurait hésiter.

Et l'ancien ministre de M. Thiers en 1871, l'ancien collègue de M. de Cissey dans la prise de Paris en sera pour ses frais de calomnie, comme il en a été — les revendications ouvrières aussi nettes, aussi vives, aussi puissantes que jamais en sont la preuve — pour ses frais de bombardement et de fusillades par procuration.

Pour aller, d'ailleurs, jusqu'au fond de ma pensée, je devrais ajouter qu'à la place du Congrès je ne me serais pas montré d'aussi facile composition, et que, profitant de la clause révisionniste inscrite dans la Constitution de 1875, j'aurais saisi l'opinion publique d'un projet de loi ainsi conçu :

« Attendu que le Sénat, tel qu'il est composé « actuellement, ne répond à aucune réalité objective ;

« Qu'inutile, s'il n'agit pas et se borne à enregistrer « les volontés des élus du suffrage universel, il devient « un rouage dangereux, une occasion de révolution « aussitôt qu'il veut faire usage de la puissance qui lui « a été légalement attribuée ;

« Considérant que, par suite de l'opposition existant « entre la qualité intrinsèque du député d'hier, d'aujour-

« d'hui, de demain, c'est-à-dire son état de propriétaire, « de rentier, d'industriel, etc., et sa qualité extrinsèque, « accidentelle, passagère, de représentant, de fondé de « pouvoir d'ouvriers et de paysans, paysans et ouvriers, « c'est-à-dire les sept huitièmes de la nation, dont les inté- « rets se trouvent naturellement et constamment sacrifiés « aux intérêts particuliers de leurs mandataires, ne sont « représentés que nominalement dans nos Parlements :

« Art. 1". — Le Sénat, tel qu'il a été constitué par « la loi constitutionnelle du 25 Février 1875, est aboli ;

« Art. 2. — Il lui sera substitué une Assemblée élue « par état (au sens qu'Alexis Monteil donne à ce mot I « dans son Histoire des Français), par corps de métiers, j« chacun de ses membres devant appartenir au corps |« de métier, à l'état qui l'aura élu. »

De même, en efïet, que l'on est citoyen, c'est-à-dire membre d'une cité, d'un pays, et égal sur ce point aux autres membres du même pays et de la même cité, ce qui n'empêche pas que l'un soit commerçant, l'autre propriétaire, celui-ci patron, celui-là ouvrier, et comme ouvrier, comme patron, comme propriétaire, comme commerçant, inégal en moyens d'action ;

De même que, comme citoyens, comme égaux, on a des droits, des avantages communs à se garantir les uns aux autres, pendant que, comme commerçants, propriétaires, patrons, ouvriers, c'est-à-dire comme inégaux, on a des intérêts distincts, opposés, contraires, à faire valoir les uns contre les autres ;

De même, à côté de la Chambre des députés qui représente les dix millions d'électeurs français dans ce qu'ils ont de commun et d'égal, c'est-à-dire leur qualité, leurs droits de citoyens, il ne serait que juste d'instituer

une autre Assemblée dans laquelle serait représenté ce qui distingue les électeurs et les inégalise, leurs fonctions économiques, sociales ; dans laquelle, en un mot, tout en étant déjà représentés comme citoyens dans la première Chambre, les ouvriers seraient représentés comme ouvriers, les patrons comme patrons, les propriétaires comme propriétaires.

Cette Assemblée des Etats, qui équivaudrait à une sorte de carte en relief de la France économique, et qui, par cela seul qu'elle mettrait en présence dans leur proportion véritable les diverses forces sociales, serait le plus puissant agent de l'équilibre et de l'harmonie cherchés, aurait pour moi l'immense avantage sur les candidatures ouvrières de provoquer et de hâter le groupement, l'organisation du prolétariat des villes et des campagnes que les candidatures ouvrières ne font que permettre.

De leur entrée dans le Parlement, les travailleurs n'attendent pas leur émancipation économique ou intellectuelle — et avec raison. L'Etat, même l'Etat de M. de Marcère, ne leur dit rien qui vaille. Et tout ce qu'ils lui demandent, ne pouvant pas en faire abstraction, c'est de s'occuper le moins possible de leurs affaires, de ne pas intervenir par une législation de classe en faveur de leurs exploiteurs de toute nature.

Du triomphe des candidatures ouvrières ils n'espèrent pas autre chose que la suppression des « nombreuses entraves semées sur leur route » et la restitution des « libertés politiques nécessaires à l'amélioration de leur sort ».

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Et quoi qu'en disent le Temps et autres organes de -la « meilleure des Républiques » il est difficile de nier que leur importance numérique justifie et au delà une espérance aussi modeste.

Qu'ils ne soient pas, en effet, toute la nation, quoi qu'ils en constituent toute la richesse, c'est ce qui est possible ; mais des chiffres mêmes invoqués par nos adversaires, c'est-à-dire :

Ouvriers de la grande et petite industrie. 3.6i3.094

Journaliers agricoles 3.000.000

Il ressort que ces six millions et demi de prolétaires des villes et des campagnes, s'ils étaient en mesure de se concerter et de combiner leurs votes, arriveraient à être majorité dans les corps élus comme ils sont majorité dans le corps électoral.

Je veux cependant mettre les choses au pis, supposer que, pour une raison ou pour une autre, la classe ouvrière ne réussisse pas à obtenir, dans les assemblées gouvernementales, la prépondérance à laquelle elle a droit — et je n'en proclame pas moins utile, opportun, nécessaire, l'effort qu'elle s'apprête à tenter pour se faire représenter directement.

Pourquoi?

Parce que, quelles que puissent en être les conséquences législatives, fut-il impossible d'arracher électoralement aux classes dirigeantes les libertés nécessaires qu'elles monopolisent, cet effort aura pour effet inévitable de resserrer les rangs du prolétariat, de rallier ses membres dispersés et divisés par le suffrage universel de 1848 à aujourd'hui.

On criera tant que l'on voudra au paradoxe, on m'accusera avec M. Jules Simon de « réagir contre les grandes choses » de la République du 24 Février ; mais

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s'il est pour moi un fait indéniable, c'est que, loin d'avoir apporté une force nouvelle à la France laborieuse, son admission au scrutin, dans les condWons où elle s'est opérée, a été pour elle un élément de faiblesse.

Avant 1848, lorsque le cens partageait la nation en deux nations dont l'une n'avait que des droits, pendant que l'autre n'avait que des devoirs, l'union se trouvait naturellement faite, sur la base même de leur exclusion de toute participation à l'administration de la chose publique, entre les victimes de la même exploitation économique et politique.

L'ouvrier, le paysan, tenu par la loi loin des urnes où son sort se décidait sans lui, n'avait à être ni républicain, ni monarchiste ; les divisions politiques lui étaient inconnues; il restait paysan, ouvrier, exclusivement ouvrier ou paysan, et, comme tel, l'allié naturel, le frère obligatoire de tout ce qui était paysan ou ouvrier contre les seigneurs et maîtres de l'un et de l'autre. Mis hors le pays légal, il n'avait pour ainsi dire qu'à se laisser faire pour se trouver « légion » devant des adversaires oublieux de la vieille devise : divide ut imperes.

Au contraire, depuis qu'ils ont été appelés à faire « acte de souveraineté », les prolétaires ont cessé d'être eux-mêmes pour se fondre, se répartir dans les cadres divers et rivaux de la bourgeoisie politicienne, à laquelle ils ont purement et simplement servi d'appoint. Ils sont tombés, en un mot, — qu'ils me passent la comparaison — au rang de ces mercenaires du Moyen-Age, combattant les uns contre les autres sous des couleurs qui n'étaient et qui ne sont point les leurs, pour le plus grand avantage de l'ennemi commun.

Or, les candidatures ouvrières aidant, le travailleur

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décidé à ne plus se faire représenter que par un -travailleur, la situation est retournée comme un gant. Le suffrage universel devient, comme la lance d'Achille, capable de guérir les blessures qu'il a faites.

D'un des principaux instruments de la désorganisation ouvrière qu'il a été jusqu'ici, le voilà transformé en facteur — et en facteur tout-puissant — du groupement corporatif ou professionnel en dehors duquel le prolétariat ne saurait rien être et rien espérer.

{Les Droits de F Homme, Octobre 1876).

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