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ET L'ORDRE SOCIAL

La Crise lyonnaise et l'Ordre social

Les classes aussi possédantes que dirigeantes et leurs apologistes attitrés, les économistes classiques, s'imaginent avoir tout dit, tout justifié; leur ordre social leur paraît aussi innocent de la crise qui pèse sur Lyon que M. Jules Simon de la mort des Droits de V Homme, lorsqu'ils sont arrivés à établir que cette crise, qui livre à toutes les horreurs de la misère et de l'aumône plus de trente mille familles ouvrières, tient aux quatre causes suivantes :

« 1** La grande hausse de la matière première ; la soie ;

« 2° Le resserrement des marchés étrangers qui, sous l'influence des craintes de la guerre en Orient ou des difficultés économiques et politiques particulières, nous achètent de moins en moins de soieries ;

« 3° La variation de la mode, le goût public qui préfère aujourd'hui, soit pour l'habillement des femmes, soit pour l'ameublement, les étofi'es mélangées ou les étoffes de laine aux soieries pures ;

« 4° Une nouvelle organisation de la production des soieries, le développement de la fabrication à la campagne. »

Ces causes, que j'ai tenu à reproduire textuellement.

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sont-elles les seules? C'est ce que je ne puis ni ne veux affirmer ou contester. Je les prends telles qu'elles me sont données par les souteneurs du présent ordre de choses, et je n'aurai pas de peine à démontrer que, loin de dégager, elles engagent et accusent au suprême degré l'organisation sociale d'aujourd'hui.

Pour commencer par le commencement, cette hausse de la soie, dont viendrait tout le mal, et qui a été de 60, de 80, de 100 °/o n'est pas, comme on le voudrait, d'ordre naturel, fatal. La mauvaise récolte de la soie en France, à l'aide de laquelle on essaie de l'expliquer, ne l'explique pas ou ne l'expliquerait qu'en très petite partie, parce que, ainsi que l'a pertinemment exposé un journal qui ne nous avait pas habitués à un parler aussi franc, XEcho, la production séricicole de notre pays dans les meilleures années n'a jamais dépassé 1/10 de la production du monde entier.

C'est à la spéculation, à une spéculation effrénée, qu'est due cette hausse, qualifiée, par M. Paul Leroy- Beaulieu lui-même, « d'énorme », de « sans exemple », c'est-à-dire à des tripotages financiers qui sont à un ordre social fondé non pas sur le travail, mais sur l'exploitation du travail, ce que le choléra est au delta du Gange, un produit aussi nécessaire que logique.

Donnez-moi un état social dans lequel la richesse soit et ne puisse être que le résultat du travail, proportionnelle au travail accompli, c'est-à-dire équivalente à la plus-value que l'activité d'un chacun aura pu donner à la matière sur laquelle elle s'exerce, et la hausse factice qui immobilise depuis quelques mois i5.000 métiers et jette sur le pavé une population tout entière, limitée au manque plus ou moins général de la récolte, est immédiatement réduite de 5o, 60, 80 °/o, réduisant, d'autant le chômage.

LA CRISE LYONNAISE ET l'oRDRE SOCIAL

Mais il n'est pas jusqu'à la partie de la hausse qui tient réellement à la mauvaise récolte qu'une autre organisation sociale n'eût pu prévenir. De l'aveu de l'Economie politique, cette mauvaise récolte doit être attribuée au « peu de soin apporté dans le choix des graines ». « Les producteurs tiennent beaucoup plus au bon marché qu'à la qualité. » Or, croit-on que si, au lieu d'être ainsi laissé à l'arbitraire intéressé de quelques individus qui ne risquent en réalité qu'une partie de leur superflu contre l'espérance de gros bénéfices, le choix des graines dépendait de ceux dont l'existence est suspendue à une bonne récolte, des ouvriers euxmêmes, toutes les garanties ne seraient pas toujours prises touchant la « qualité » sacrifiée aujourd'hui au « bon marché »? Croit-on, en d'autres termes, que si la masse de ceux qui vivent de la production et de la fabrication de la soie, organisés corporativement, étaient mis en mesure d'opérer, d'acheter eux-mêmes, il y aurait place pour cette négligence homicide dont on se plaint, et qui n'est qu'une forme de la spéculation capitaliste ?

Poser cette question, c'est la résoudre, et la résoudre contre un ordre économique qui, en laissant le capital d'un côté et le travail de l'autre, fait supporter aux travailleurs les conséquences du « jeu » plus ou moins habile, mais toujours également égoïste, du capital devenu à lui-même sa fin.

J'arrive à la seconde « cause », aux marchés étrangers qui, sous le coup d'une guerre sinon probable, au moins possible en Orient, nous achètent de moins en moins. Et, de fait, nos exportations soyeuses sont tombées de 876 millions en 1875 à 296 millions en 1876. Mais, outre que la hausse de la matière première provo-

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quée chez nous par les accaparements de la spéculation doit être pour quelque chose dans cette diminution de nos exportations, comment nier que les craintes qui ont amené le resserrement des marchés étrangers doivent être portées au compte, au passif d'une organisation sociale qui non seulement permet la guerre, mais la rend inévitable ?

Il n'est personne qui ignore et qui conteste que les armées permanentes de plus en plus nombreuses et de plus en plus coûteuses, qui ont officiellement pour but la défense du territoire, sont considérées par les classes au pouvoir comme un élément indispensable, comme une condition sine qua non de la « sécurité » intérieure. Par suite de l'antagonisme d'intérêts auquel donne lieu la division économique de la nation en classes distinctes, la partie privilégiée ne saurait défendre, « conserver » ses avantages particuliers qu'à l'aide de baïonnettes plus ou moins passives. Et comme le fait d'avoir une armée entraîne fatalement à s'en servir, comme il faut, d'autre part, donner une raison d'être extérieure à l'impôt d'hommes que l'on lève chaque année ; comme, enfin, on ne saurait laisser à l'état de capital mort un personnel et un outillage qui absorbent plusieurs centaines de millions par an, il en résulte qu'au lieu de soldats pour la guerre, on a, on crée — sans s'en rendre un compte exact toujours — la guerre pour les soldats.

Ce ne sont pas, d'autre part, les travailleurs qui veulent, qui voudraient jamais la guerre. D'abord, parce que ce sont eux qui en font toujours les frais ; ensuite, parce que leurs intérêts de producteurs en font les ennemis nés de toute destruction. Et ils en ont tellement conscience que, en 1864, en pleine gloire militaire impériale, ils jetaient par dessus les frontières les bases

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