‹ Ça et làChapitre 33 sur 46 · DU ROMA N CHRÉTI BH · texte numérisé non relu

DU ROMA N CHRÉTI BH

V oici quelques idées que j'ai retenues d'une conversation avec Marie Gjertz. C'est elle qui parle :

Une Suédoise protestante, Frédérika Bremer, aimable esprit, très-grand cœur, a donné de prétendus romans de la vie réelle, que des auteurs français catholiques s'efforcent mal à propos d'imiter. Ils ont trouvé que ces romans suédois étaient agréables; ils se sont dit : « Francisons et déprotesiantisons cela et ce ne sera pas mauvais. » Ils n'ont pas considéré que, dans les mains de mademoiselle Bremer, la vie réelle, laide et chétive

éloffe, sert à habiller quelque chose de charmant, ridéal.

Mademoiselle Bremer est une étrange personne. Vieille fille, elle aime les femmes, même jolies, môme mai iées. L'on ne saurait, je crois, en moins de mots, donner meilleure idée d'une âme ! Ses livres sont consacrés à glorifier la femme dans toutes les conditions; elle se vooe à la peindre ornée de tous les dons sans orgueil, afflig^'e de toutes les disgrâces sans rancune contre le monde ni contre Dieu.

Frédérika n'entend pas que ses héroïnes soient inutiles. Il faut quelles souffrent, qu'elles consolent, qu'elles corrigent, qu'elles éclairent. Aiment-elles un homme dont les qualités leur promettent un bonheur facile et constant : cent obstacles s'élèvent, et ces amants assortis finissent par aller mourir chacun de son côté. Dans la vie réelle pourtant, il y a bien aussi quelques mariages de pleine sympathie et quelques ménages heureux; mais, avec la délicatesse de la femme et le sûr instinct de l'artiste, Frédérika sent que l'amour n'est plus idéal, n'est plus digne d'une femme, dès que l'on ôte la croix.

L'amour d'une femme, — je dis une femme, — porte toujours les ailes de l'amour divin. Quelques-unes, dès ie commencement, ont les ailes assez fortes pour élever leur âme jusqu'au cœur du divin Epoux : elles y demeurent sous le voile éternel. Chez d'autres les ailes sont plus faibles; elles ne peuvent que voleter. En attendant

leur entier développement, Tâme a besoin de se reposer sur un objet sensible. Cette âme peut se tromper, sans doute. Néanmoins, si c'est une vraie âme de femme, soyez certain que dans cet objet elle a cru reconnaître quelque trait de rÈpoux divin, ou qu'elle s'est voulu donner à remplir quelque parcelle de la mission du Christ, consoler et sauver. L'amour humain n'est qu'une station avant d'arriver au cœur de Jésus : elle y apprend à souffrir et à mourir..

Frédérika prend aussi le parti de la femme artiste ; elle lutte contre le préjugé « Scandinave, » dit- elle, qui, dans cette quasi-sage Scandinavie, refuse un peu aux femmes le droit à la littérature et aux beaux-arts. Bonne Frédérika ! Elle n'est jamais venue chercher à Paris ce pain dur et amer de la servante des arts ! Si elle avait subi les charges accoutumées du droit aux beaux-art», elle aurait vite réclamé le droit au silence, le droit à la clôture; et comme l'idéal de ces deux droits n'existe point dans le protestantisme, elle se serait hâtée de frapper à la porte catholique, la seule qui ouvre aux femmes le royaume de la sainte paix.

Je le demande à vous, Frédérika, non à vous, les sultanes-mères de la gloire : une femme qui parle, une femme qui pose pour faire de l'art, que rèvez-vous de plus contraire à l'idéal ? La femme idéale ne s'occupe que d'aimer. Ses yeux ne voient que TÈpoux, ses oreilles n'écoutent que TËpoux, son cœur ne bat que pour

l'Époux, et sa langue ne sait qu'une parole et ne l'adresse qu'à l'Époux. Sa gloire est d'aimer.

Mademoiselle Bremer, si éprise de l'idéal, dont elle aperçoit quelque chose des yeux de son cœur, aurait aimé à décrire cette véritable femme et ce véritable amour. Mais la pauvre protestante n'est jamais entrée dans un couvent de carmélites; et c'est pourquoi, ayant considéré ce monde, elle n'y a vu d'autre refuge pour l'amour idéal que la mort.

Un auteur catholique, voulant faire de la « vie réelle » en français, a louablement uté de son livre cet amour idéal pour un être humain ; mais il a oublié de mettre à la place l'amour de Dieu. Reste un manuel de la femme forte, appliquée à ramasser honnêtement et à dépenser sagement trente mille livres de rente. Dans tous les bouquets que sa main a formés on trouve des livrets de la caisse d'épargne.

Cet honnête ouvrage est présentement à sa sixième ou septième édition.

Auteur de bonne volonté, je ne voudrais pas vous faire de la peine, mais je ne voudrais pas que vous fissiez école. Il est temps, je crois, de crier au loup ! ce loup, cet affreux loup de la médiocrité, qui s'est fabriqué de fausses clefs pour entrer dans toutes les bergeries et qui les dévaste toutes. Quoi! nous aussi, chrétiens, nous aurions nos Champfleury qui nous empâteraient de vie

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réelle! Je dis que la fonction de la littérature est de nous élever au-dessus de la vie réelle ; que la littérature doit nous porter de la vie réelle à la vie surnaturelle, doit nous aider h subir Tune en nous parlant de l'autre ; — et l'art d'écrire n'a pas à s'occuper de la manière de faire servir deux fois le même bœuf et les mêmes choux !

Je hais la littérature qui vient nous dorloter dans les platitudes et nous enfoncer de plus en plus dans les couardises de ce monde. Cette littérature-là n'est bonne qu'à ravaler les inspirations de la droiture et de l'honnêteté, h les mettre au-dessous même de la sottise endiablée qui cherche son idéal dans le vice et qui s'illumine du feu des tripots. Nous sommes bien réguliers, bien économes, nous plaçons prudemment nos vertueux petits gains, et, en nous modérant sur la crinoline, nous achetons enfin un honnête petit château. Là, nous goûtons de sages ivresses. 0 Seigneur ! dans votre bonté, envoyez-nous un tapissier industrieux et consciencieux, car nous souffrons encore des courants d'air !... Pourtant, la souffrance étant inséparable de la vie réelle, nous saurons, s'il le faut, Seigneur, vous offrir cette croix I

Ailleurs, on fait fi de la vie réelle, on se jette dans l'idéal ; mais un idéal convulsif, qui méconnaît et brise les lois du cœur humain. On raconte les choses comme elles ne peuvent se passer, on les peint telles qu'elles ne sauraient être ; la tète, une tête déréglée, remplace le cœur. Une héroïne sacrifie à Dieu, contre toute logique.

l'amant le plus légitime ; puis elU; meurt de chagrin du sacrifice qu'elle a fait. Ainsi elle n'aime pas Dieu après n'avoir pas aimé son amant ; — et tout cela pour peindre Vamour !

Les protestants sont supérieurs dans ce genre de composition. Voici pourquoi :

La littérature, comme tous les beaux-arts, doit traiter du beau,, non de l'utile. Le beau a sa source dans l'esprit. Le cœur ne sachant autre chose qu'aimer, la belle littérature doit donc traiter de l'amour.

Un de mes amis, parlant absolument, ne veut pas de l'amour dans la littérature. Je lui demande bien pardon; mais de quoi veut-il que traite la belle littérature ?

Quoi ! point d'amour? Cependant le premier et le plus grand commandement de Dieu nous commande de raimer : Dieu trouve donc qu'il n'y a rien de plus excellent que l'amour sur la terre et dans le ciel ? Et mon ami ne veut pas que la littérature traite de ce qu'il y a de plus beau et de plus excellent ! J'espère qu'il s'expliquera. S'il entend parler de la passion dont M. Scribe a tiré deux cent mille livres de rente, cela ne s'appelle pas de l'amour.

Quant à ces pauvres protestants, ils s^occupent peu du commandement de Dieu ; mais, avertis par Timpérissable

YOËS PRlSBS OU CLOITRE. loo

iisslincl de l'art que la beaulù est dans l'amour, que Vaniour n'est grand que daus le sacrifice, ils prennent pour éléments rameur et le sacrifice.

La première condition du sacrifice, c'est que le sentiment brisé ne porte aucun trait de médiocrité. Aussi les auteurs protestants décrivent-ils dans le cœur de leurs héros, non pas un sentiment humain, mais Théroïsnie, les ravissements, Tadoration d'un amour de saint pour Dieu. Puis, sentant encore par instinct, ou plutôt par tradition catholique, qu'il y a quelque chose au-d<!ssus du sentiment humain le plus ardent, le plus pur, ils appellent ce quelque chose obéissance, respect de la parole donnée, devoir enfin. Le devoir, voilà leur élément de sacrifice. C'est devant le devoir qu'ils viennent briser vaillamment leurs affections et leur vie. De là, avec un peu de simplicité et un peu d'enthousiasme, on fait facilement sortir la grandeur et jaillir les larmes.

Le catholique se trouve dans d'autres conditions. Il doit faire du beau en gardant le commandement de Dieu.

11 faut qu'il se dise en commençant : « Il est écrit : Tu aimet'as le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprity de toute ton âme et de toute tes forces. Donc, si je touche à l'amour humain, je dois le tenir k une température modérée, t

466 fUES PRISES DU CLOITRI.

Mais par ce soin de consulter à chaque moment le thermomètre, il se rend gauche; ses personnages prennent insensiblement une tournure de petitet mécaniques; et adieu la beauté, adieu la vie !

Écoutez moi, poètes, écoutez un moyen simple de vous tirer d'affaire ! Osez aimer Dieu, et vous traiterez de Tamour de Dieu , et vous verrez comme tout ira ! Puisque ce premier commandement que vous avez à Tespril, et qui vous glace, vous ordonne d'aimer Dieu de tout voire cœur, ce n*est pas pourtant pour vous flacer. Gréez des personnages qui aiment Dieu de tout leur cœur, vous aurez de la grandeur, vous aurez de la flamme ; vous en aurez autant par-dessus les protestants que Tamour de Dieu est par-dessus l'amour des hommes.

L'auteur de Tout pour Jésus dit qu'on ne peut se figurer un Séraphin consciencieux; de même, j'ai peine à imaginer une œuvre d'art consciencieuse, formule d'éloge très-usitée dans les feuilletons, pas par conscience ! La grande, la véritable beauté ne sortira jamais de ce qui n'est pas l'amour, parce que la beauté n'est autre chose que le rayonnement de Tamour. Si j'ai dit le contraire, je l'ai fait sans peser mes paroles et je me dédis.

L'infortuné protestant qui cherche l'idéal est obligé de chercher dans le cœur de l'homme ; car il n'a pas la PRÉSEiNCE RÉELLE. Il $ait que le Christ est mort pour

*tti, il sait que le Christ est Dieu ; mais la counaissarice est lettre morte. Elle reste dans l'esprit sans toucher, surtout sans pénétrer et imprégner le cœur.

Dans son unique Église, Dieu ne s'est pas contenté de laisser le commandement; il est resté lui-môme au milieu de ses enfants, pour leur donner la force de l'accomplir. Parce que le cœur de Thomme a besoin d'un objet sensible pour fixer son amour, Dieu s'est fait lui-même cet objet sensible que deuiandent nos cœurs. Il est donc là, parmi les siens, leur communiquant non-seulement la lumière de son Esprit, mais aussi les divines ardeurs de son sang et de ce cœur qui a tant aimé le monde.

L'amour de Dieu ne devrait donc pas être représenté par l'artiste comme une peine et un ennui, comme un sentiment médiocre, sans charme et sans ivresse, mais comme quelque chose de grand et d'irrésistible, un torrent du ciel, un torrent de d«Mices qui entraîne l'âme, qui l'emporte, qui lui fait accomplir sans effort toutes les merveilles de l'abnégation et du sacrifice.

Si vous voulez savoir quel champ le bon Dieu a ouvert tux arts, lisez l'Evangile de Marthe et de Marie.

Marthe est occupée à tous les soins extérieurs que peut désirer l'Époux. Elle le nourrit, le vêt, le visite dans les prisons; elle le suit sur les champs de bataille; elle s'élance jusqu'aux extrémités de la terre pour lui acquérir des serviteurs et des enfants.

Mirie, au contraire, uniquement éprise de la beauté de rKpoux, penJiie Jans son amour, perd tout souvenir d'cll»» même et des créatures. Son amour est plus parfait, i-arce que son anéantissement est pins parfait. Ellr n'agit plus, pas même pour la gloire de l'Époux, parce qu'elle n'existe plus. Tout son cœur s'est abîmé dans le cœur de l'Époux. Et que dit l'Époux? Que Marie a piis la meilleure part. C'est Marie qui aime; la beauté idénle, c'f'St Marie. Croyez-vous que l'Epoux soit injuste? S'il faut mourir pour lui, croyez-vous que Marie hésitera plus que Marthe, ou demandera une louange pour sa mort, en disant à l'Epoux : « Seigneur, regardez -moi mourir? » Et s'il faut glorifier les beautés de l'Epoux et rendre au genre humain le service de le faire connaître et de le faire aimer, qui s'en acquittera mieux de Marthe ou de jîarie ? Marthe pourra faire plus de discours; Marie ne dira qu'une parole, mais c'est cette parole de Marie qui mettra le feu et qui remplira tout de chaleur et de lumière, les deux choses dont vit le monde.

Quand une époque préfère Marthe à Marie, elle applique sa sagesse à écarter la chose nécessaire ; et c'est à quoi les utilitaires réussissent admirabiemeni; d'où l'on peut inférer la grandeur des époques utilitaires et tirer leur exacte mesure.

Les arts n'ont rien à montrer, la littérature n'a rien à dire aux heureux que Dieu a favorisés du don de médiocrité. Qu'ils lisent, qu'ils ne lisent pas, qu'ils regardeat

des tableaux ou qu'ils n'en regardent pas, qu'ils entendent de la musique ou qu'ils n'en entendent pas, ils iront toujours leur même petit trot, ni plus lentement ni plus vite. Ils savent ce qu'il faut pour éviter l'enfer, ils le font. Quand vous les voyez commettre des actes de vertu, sans aucune visible nécessité, ne les accusez pas de folle dépense. Ils ne dépensent pas, ils mettent à la caisse d'épargne pour le ciel, sachant que le bon Dieu leur rendra tout au centuple, et qu'ils assurent ainsi, moyennant quelque gêne, leur bon petit poste dans l'éternité, bien à l'abri des révolutions, des faillites el des courants d'air. Ils doivent avoir quelque peine à s'expliquer la prodigalité du Créateur, qui leur donne des roses à cent feuilles lorsqu'il pouvait, comme il Ta bien prouvé, avec quatre ou cinq feuilles seulement, faire une fleur ou même une rose. Pour eux, d'une seule rose ils en feraient vingt, et de ces vingt ils en auraient mis dix à la caisse d'épargne, et la terre serait trèshonnêtement parée. Mais, enfin, le bon Dieu est prodigue ! Ce qui importe à savoir, c'est que Dieu paye bien, protège bien, est très-utile. Ils aiment Dieu comme utile.

D'autres, qui souvent valent moins, mais qui me semblent avoir de quoi valoir beaucoup plus, veulent que le bon Dieu soit beau. Pour ceux-ci il a donné les beauxarts. A ceux-ci donc les beaux-arts, dont le but suprême Mt de faire connaître aux hommes la beauté de Dieu.

Or. la beauté de Dieu étant le rayonnement de

amour, la source des beaux-arts est au siège de l'amour divin, dans le sacré cœur de Jésus.

Que la belle littérature nous parle doDc du bel amour; que l'écrivain en répande le charme sur tout ce qu'il conçoit. Je ne demande pas que tous les héros ou personnages de romans et d'histoires poétiques soient des saints, que la peinture ne peigne que des saints, que la musique ne chante que des hymnes Je sais quHl y a une hiérarchie dans les arts comme dans la vie humaine. Je demande seulement que l'art ne se traîne pas misérablement dans la poussière, à travers toutes les misères de la vie réelle, et ne sorte pas de là pour se précipiter au hasard et en trébuchant dans un idéal insensé ; mais qu'il s'élève par des actes du divin amour jusqu'à cette sphère privilégiée, surnaturelle, où Ton apprend à dire sans retour et sans eflfort: « Seigneur, je vous aime! »

Cette voie est la plus large de toutes, on y peut user de tout, même de la vie réelle ; mais alors la vie réelle fournit des êtres nobles et réellement vivants, La lumière de vérité ne montre rien de grand qui ne soit vrai et rien d'humble qui ne soit beau. Il n'y a plus de vertu plate, ni d'héroïsme faux; il n'y a plus rien de guindé, plus rien d'ennuyeux; partout se répand l'éclat des bons et doux sourires, partout s'ouvre la source des saintes larmes; et quiconque voudra parler ce langage, je le défie bien de ne rencontrer que desi cœurs qui n*entendent pas I

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Job, dans sa prospérité, n*a rien à désirer. Est -il complètement heureux? Non; il appréhende les maux qui peuvent tomber sur lui (m, 25). Voilà de quoi calmer les regrets qu'il me semble voir parfois dans votre cœur au sujet du sacrifice que Dieu vous a demandé. Vous n'avez rien perdu. Les mains qui tiennent des fleurs en sentent les épines et les verront flétrir. L'état heureux en ce monde est celui dont on remplit les devoirs ; tout état dont on remplit les devoirs par un sentiment d'amour pour Dieu qui les a donnés, c'est-à-dire où I'oh fait des sacrifices, est heureux ; et le plus heureux est celui où le sacrifice est plus grand. Peu d'hommes, il est vrai, savent ces choses à vingt ans, quoique cependant rame les devine ou tout au moins les pressente. Mais Dieu se charge de notre éducation. Un peu de patience, et nous connaîtrons l'incroyable néant de tout ce qull peut nous demander d'abandonner pour lui.

Soyez persuad<^ qu'en renonçant au fantôme vous avez acquis la réalité. Je tous atiends au premier heureux qui viendra porter à vos pieds l'angoisse de ses joies.

Évitez donc les retours qui vous exagèrent le mérite de votre renoncement. Craignez les larmes que l'on vers^ sur soi-même. La chair lésiste, quelque plaintive qu'élit se fasse, mais l'âme languit. L'Esprit-Saint les appelle homicides, ces tristesses trop éloignées de la douleur qu'exigent nos véritables misères.

Que si vous ne pouviez vaincre ce penchant, alors n'hésitez pas. Vous n'êtes point fait pour la milice où vous avez aspiré dans une flamme passagère de ferveur. Il n'y a rien de si grand que d'être prêtre, rien qui exige autant la vigueur de l'âme et la vigueur de l'esprit. Dans le camp austère du sacerdoce ne portez pas un cœur plein de mélancolies funestes et ridicules. Le prêtre doit faire bon visage aux choses de la vie. Non vultus tristis, non gravatus se exhibeat; sed hilari vultu, imo yratias agat.

J'ai eu le bonheur d'entendre l'évêque de Tulle parler sur le sacerdoce, et cette voix qui annonce si noblement la vérité de Dieu , magna tuba veritatis , a déroulé devant mon esprit le plus sublime idéal de la grandeur de l'homme. Écoutez ce que j'en ai pu retenir.

a Le monde existe parce que Dieu a voulu un lieu de croissance, d'évolution, d'épanouissement pour des âmes faites à son image, destinées à partager son éternelle félicité. Étudier ce monde, cela peut intéresser la curiosité ; exploiter ce monde, cela peut devenir une chose utile ; la chose capitale, c'est de faire des âmes divines.

t Le prêlpe, enrichi plus que tout autre de dons divins, vraiment Dieu par participation, est constitué pour orner de divinité tout l'univers, pour répaudre sans mesure la vie divine : ut vitam habeant et abundantius habeant. Qu'il ne se laisse pas détourner de sa fonction ! S'il la remplit bien, il ne sera pas seulement un homme juste qui, ayant beaucoup reçu, doit beaucoup donner; il ne sera pas seulement un homme bon, qui prend h sa charge les pauvres, les pcLitîi, les atfligés, les ignorants; il ne sera pas seulement un sage qui, dans la corruption et les délices universelles, sait vivre d'austères contemplations; il sera bien plus, incomparablement : il sera le sauveur des âmes, par conséquent le sauveur du monde. Car le monde périrait le jour où il ne s'y verrait plus d'âmes occupées d'aller à Dieu.

a Que ce siècle donc use et abuse des forces naturelles du monde, qu'il fasse abonder la richesse, qu'il multiplie les commodités de la vie, qu'il décore de titres pompeux ces vulgaires emplois de l'intelligence humaine, qu'il chante le progrès, la civilisation, qu'il oublie que tout cela n'empêche pas de mourir, et que tout cela meurt, comme on le voit écrit sur ces fameuses ruines, Ninive, Babylone, Memphis, Tyr, Carthage, Corinthe, Rome enfin, puisque cette grande Rome aussi est entrée dans la mort; que le siècle rie de pitié en contemplant des territoires où ne fleurit guère que la vie divine ; le prêtre demeure calme dans son rôle auguste; il juge ce siècle, il continue de faire des saints, et il est Tarc-boutant du monde.

t Si le prêtre est obligé de contredire, sa contradic-

lion sera encore le salut du monde : il empêchera le monde de se heurter h plus fort que lui, de se heurter à Dieu. Car le Seigneur est miséricorde : la miséricorde est son fond, son essence, son cœur, ses entrailles, vitcera misericordiœ ejus. Un être cesserait de vivre si on lui arrachait les entrailles; Dieu ne serait pas s'il n'était pas miséricordieux. Sa miséricorde a tout créé, conserve tout. Oui, sans doute ! Mais un attribut terrible n'en peut pas moins jaillir de Tessence de Dieu. Il est la vie, le bien, le beau, Tordre, l'harmonie. Il faut qu'il demeure cela, qu'il le soit pleinement. Qu'une créature, homme, peuple, siècle, se lève contre lui : par ce fait insensé de la créature, Dieu qui, par lui-même, n'est que bon, devient juste et terrible. Il faut bien que le beau, l'ordre, l'harmonie demeurent ; Dieu passe et l'obstacle est brisé.

« Le prêtre est donc la plus grande force du monde . Pour demeurer dans cette force il doit éviter toute dissonance ; il doit être un. Sénèque a dit cette merveilleuse sentence : c Si vous avez rencontré un homme un, vous avez vu une grande chose. Mais elle est le fait réservé du sage ; tout le reste a plusieurs visages. » Or, pour se faire un, pour ne pas être obligé de varier, il se faut modeler sur la perfection absolue, sur Dieu. Que le pirêtre donc, en toute chose, regarde Dieu. Dieu est saint. Dieu est bon, Dieu est sage, Dieu est fort. Dieu e&t la science même. Toutes ces perfections, revêtues d'une chair mortelle, présentées sous une forme accessible et infiniment aimable, se sont appelées Notre Seigneur Jésus-Ghrist. Voilà; l'exemplaire du prêtre. Pour ce qui

est de la science : Pie scient et scienter pius^ lui dit saint Augustin.

« Que le prêtre, après avoir fait l'umlé dans sa personne, dans sa volonté et son inlelligence, dans sa foi et dans ses mœurs, la fasse encore avec ses frères, avec ses chefs, avec le Chef suprême de la hiérarchie sacrée. QuMl aime du fond de ses entrailles le souverain Pontife, qu'il maintienne toutes ses prérojçatives, qu'il use de tout son pouvoir pour écarter de lui toute offense, tout chigrin. Que, s'il apprend qu'il pleure, ce père commun des âmes, il se hâte de prier pour que Dieu arrête ses larme»^ terribles à qui les fait couler. Que le prêtre s'applique i le faire aimer des peuples ; qu'il leur montre dans toute sa majesté le roi de la grande doctrine, le gardien de la justice, le représentant de Dieu ici-bas, le vicaire de Jésus-Christ, le vicaire de l'Amour. Quel homme a entendu une parole comme celle qui fut dite à saint Pierre : Et ego dico tibi quia... super hanc petram œdift^ cabo Ecclesiam 7neam ? C'est l'affirmation, c'est le serment d'un Dieu. La terre entière dut tressaillir. Un Dieu donnait sa parole que pour jamais, du cœur d'un père, du cœur d'une mère, la vérité et l'amour jailliraient sur le monde.

a Tel est donc le prêtre. Sur sa lèvre repose, toujours pure, toujours féconde, cette parole de Dieu si haute, si sublime, si savante, la parole qui dit le mot de tout et qui le dit pour toujours, et qui est toutefois moins digne encore d'admiration que d'amour : Verba non tuntùm miranda, sed amanda. Dieu a donné le prêtre au monde ; la charge du prêtre est de donner le monde à Dieu. Le

prêtre est l*homme universel. C'est pourquoi il est âhi^ché de tout, affranchi de tout lien particulier, exclu de toute affaire qui n'est pas l'affaire du salut public. Il ne se donne pas le fardeau de la famille privée, lui qui a pour famille le genre humain ; il ne s'engage point dans la voie où Ton trouve les richesses de la terre, lui qui doit garder ses mains libres pour distribuer les biens éternels ; il n'altère aucune part de son cœur, que Dieu s'est réservé toui entier, pour le donner tout entier, comme il se donne lui-même. Voilà le magnifique rôle du prêtre : il est donné de Dieu, il donne Dieu, il donne l'univers, il le donne sans obstacles, sans gêne aucu ne, il le donne à tout. Libre de servir, grand et noble servage. »

Je n'ai pu vous rendre cette voix forte et généreuse, celte science inépuisable, ces beaux développements qui ouvrent des espaces quasi infinis, et tant d'horizons par delà ces vastes espaces ; cela est le secret du génie et l'inénarrable parfum de ces fruits de sagesse si remplis de sucs de vie. Mais cette esquisse décolorée vous dit pourtant ce que doit être le prêtre. Si votre âme n'a pas assez d'un tel fardeau, elle n'est pas digne de le porter; éloignez-vout.

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