LA JAL0U8II
Tai lu le fameux discours de Pascal sur les Passions de Vamour. Il m'a paru obscur, et, si je Pose dire, trèsennuyeux.
Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de Tamour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la plus saisissable est la jolousie. L'amour tranquille est indolent; il s'endort volontiers, volontiers il passe du sommeil à la mort ; enfin il ne se mène pas généralement comme on voit dans les livres et sur les théâtres, et c'est une affection qui est plus forte et plus turbulente dans l'esprit que dans le cœur. Je crois bien que, si on lisait moins de romans, il y aurait moins d'amoureux. Mais la jalousie, voilà vraiment une flamme !
J'en conclus que l'amour est, au fond, un très-vif sentiment d'adoration pour nous-mêmes. On veut avoir un
«sclave et être un dieu, et ce qui lèse cette souveraineté où nous prétendons sur une autre créature, nous blesse véritablement au cœur. Être repoussé, peine légère ; r'gner sans combat, plaisir médiocre. Voir s'établir et régner un autre, lorsque Ton est soi-même exclu, voilà le dard, voilà ce qui chasse le sommeil, ce qui indigne, ce qui étouffe, ce qui fait rêver de mourir.
Mais, comme ces prétentions et ces colères ne sont après tout que de l'impertinence humaine, peu d'êtres humains ont la force et le malheur de contrefaire la Divinité jusqu'à garder de leur juste échec un ressentiment éternel. Je m'explique : faits pour imiter Dieu, nous le contrefaisons. Voilà d'où vient la pointe cruelle et formidable de la jalousie dans l'amour ; elle peut servir à nous faire comprendre cette qualité de Dieu jaloux que Dieu prend si souvent comme un de ses plus hauts attributs et dont tant de pauvres sots se scandalisent. Dieu, par là, déclare et son droit sur nous et son amour pour nous. Il nous donne l'amour, nous lui devons l'amour, il le veut. Nous ne le donnons pas, on ne nous le doit pas, et nous le voulons, et, si nous ne l'obtenons pas, rien ne nous paraît plus digne de nos vengeances.
Les poètes ont si bien exploité cette tendance orgueilleuse, qu'il n'y a guère de bourgeois qui n'honore, du fond de son âme, les victimes de l'amour et qui ne s'en entretienne fort attendri avec sa bourgeoise. Ils appellent a victimes de l'amour » ceux qui persévèrent dans le ressentiment de jalousie et qui finissent par se venger, soit contra la aoeur rabelle, soit contre eux-mêmes. Ces
victimes me paraissent des endiablés que Torgueil possède entièrement.
Si Ton pouvait mettre à l'alambic un Arius, un Luther, un Calvin, un Lamennais, et le premier venu qui tue son infidèle ou qui se tue lui-même dans une furie de jalousie, on trouverait les mêmes éléments dans Thérésiarque et dans le jaloux.
Les éléments premiers de tout ne sont pas nombreux, et la chimie des passions, comme l'autre chimie, rencontre partout ridentité des substances.
CONFESSION LITTÉRAIRI.
usqu'a vîngt-quatre ans je n'avais lu avec plaisir que des écrivains modernes. J'admirais fort M. Michelet, madame Sand, même M. Janin et quelques autres. J'aimais les vers de M. de Lamartine ; je savais par cœur ceux de M. Hugo. Quant à M. Déranger, il ne m'a j'amais plu d'aucune manière ni par aucun côté, et je le tenais pour un jumeau de M. Scribe. Mais nos anciens auteurs, je ne les goûtais pas et je ne les lisais pas. J'habitais une petite ville où ils n'étaient guère connus que de nom, notre
cercle de jeunes gens, quoique Ton s'y piquât de littérature, faisait plutôt état de les mépriser.
Dans la vérité, peu d'entre nous étaient nés pour gravir à ce beau Parnasse ; je ne dis pas, bien entendu, comme auteurs, je dis comme simples auditeurs. Il y faut les mêmes qualités naturelles et acquises que poui se plaire à la bonne compagnie. Nous étions assez loin, et nous admirions que ces « perruques » se tinssent en si haute renommée. Avec les préfaces romantiques du temps, nous pensions que l'art d'écrire, comme l'ait de penser, s'était singulièrement perfectionné depuis 1789; nous estimions que nos contemporains le portaient au merveilleux. Il y a un âge où le bruit plaît .plus que la musique, et l'acidité des truits verts plus que la saveur des fruits mûrs. C'est pourquoi nous chérissionsM. Hugo. Ceux qui n'ont pas changé de goût, changeant d'âge, n'étaient pas capables de maturité.
J'ouvrais l'autre jour une édition des Feuilles d'automne illustrée par je ne sais quel crayon gauche et lourd. La vignette qui me vint sous les yeux représentait un homme de quarante ans, chauve, en déshabillé de fonctionnaire public, assis devant un bureau chargé de dossiers, une lettre à la main, l'air sentimental. Sous l'image : 0 mes lettres d'amour !... Cette bêtise m'a fait rire de bon cœur. J'ai vu en esprit quelques-uns de mes irais de 4833, aujourd'hui dans les places les plus graves et les plus grasses,relisant leurs vieilles lettres d'amour! Ma mémoire, soudain réveillée, me rendit toute la pièce. Je la trouvai pesante, chevillée impudemment, d'un sentiment qui ne s'éloigne guère du maniéré que pour
tomber dans le grotesque. Mais rillustrateui* a poussé la charge au comble moyennant celte face de préfet attendri. Que serait-ce s'il avait suivi le texte : « Je vous lis t à genoux ? »
Or, un jour, je vis arriver un camarade de mon enfance, garçon sage, affectueux, donneur de bons conseils, très-rangé, qui, gravement et après méditation, faisait de grosses, mais innocentes folies. Ayant amassé quelque argent dans une assez bonne place, il s'était persuadé qu'il devait quitter sa place et dépenser son argent à faire le tour de France. Il entra le sac sur le dos, le bâton à la main, frais et gaillard dans sa mine hâlée, la plus douce et la plus hardie que Ton pût voir. Son sac renfermait un livre, c'était Gil Blas. « Comment, lui dis-je, tu lis cela? — Je le relis, répondit-il, et je le trouve toujours plus charmant. On y voit quantité de figures plaisantes, tout y est raconté drôlement, et la vie est peinte d'une manière qui amuse et qui instruit. D'ailleurs il n'y a d'agréable à lire qu'un livre déjà connu. On n'est pas forcé de le dévorer d'un bout à l'autre, au risque de manquer la moelle et d'oublier ses affaires. Un seul chapitre de Gil Blas me repose. Par ce moyen, je suis seul ou en compagnie comme il me plaît. »
Il m'en dit tant que nous nous mîmes à lire Gil Blas^ profitant de l'avantage de n'en prendre qu'à notre gré ; nous primes tout. Cette lecture me fut extrêmement
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Utile. L'initiateur vivait dans le monde politique. De soi», coin de petit secrétaire il n'avait pas laissé de voir plusieurs dessous de cartes, et il faisait avec esprit des commentaires intéressants. Doué de plus de sens littéraire que lui, je commentais à mon tour des saveurs qu'il n'avait pas dégustées.
Gil Blas est un mauvais livre, plein de misanthiopie, avec du venin contre la religion. Vivre et penser en dehors de la religion n'est pas possible sans la haïr un peu. De plus, malgré la grâce du style et du sel, et l'observation vraie et fine, Gil Blas est un livre mal fait. Qu'est-ce qu'un tableau de la vie humaine où ne paraît pas un véritable homme de bien ? Ce défaut est radical. L'absence de la vertu préserve le vice du contraste qui fait ressortir sa laideur; le vice n'est pas châtié, le lecteur reste privé de leçon. L'œuvre, dès lors, manque aux conditions fondamentales de la bonne création littéraire: elle n'est pas vraiment honnête. Ce qui n'est pas vraiment honnête n'est pas vraiment beau. Ni mon ami ni moi n'avions aperçu ce grand défaut, et nous ne le pouvions pas voir, tels que nous étions alors. Restait le charme : immédiatement il me dégoûta de la faconde moderne, du roman d'intrigue, du roman de thèse, du roman de passion, de tout cet absurde et de toute cette emphase que j'avais tant aimés. J'interrompis la lecture de Lélia, qui était dans sa primeur , et je ne la repris que vingt ans après. Pauvre Lélia ! pauvre belle mal embaumée !
Je formai naturellement le dessein de relire nos classiques. Tout m'y plut, et ce fut un grand bonheur pour moi, par la salubre impression qui me resta dans ffsprit et dans le cœur. Intellectuellement et moralement, je me plaçais dans des courants qui emportaient beaucoup de miasmes dangereux et qui apportaient beaucoup de bons germes.
Je me suis expliqué le succès des romantiques. Quoiqu'ils ne se crussent pas révolutionnaires politiquement et ne voulussent pas l'être, ils l'étaient en effet, et plus adroits serviteurs de la Révolution que ces penauds de l'Académie, qui prétendaient tout à la fois défendre la bonne littérature et les principes de 1789. Les romantiques secouaient des jougs salutaires, insultaient à des statues jusque-là respectées; ils mettaient la langue littéraire à la portée et à l'usage de tout le monde ; ils faisaient large place à toutes les sensualités, par eux décorées d'un spiritualisme commode. Même avec des talents, les braves gens qui s'intitulaient classiques n'auraient pu résister.
Cependant l'extrême pauvreté du fonds romantique, par cela même qu'elle attirait la multitude, devait éloigner les esprits fiers. Il suffisait d'un peu de réflexion, et de voir ce profanum accourant de toutes parts. J'avais cette fortune de ne pouvoir me rencontrer en communauté d'opinion avec certaines gens que je ne fusse tout de suite intérieurement averti d'y regarder de près, et le moindre choc, la moindre lumière me détachait et me faisait changer. Ce n'est pas. Dieu merci, ce que Ton appelle esprit de contradiction, à quoi je me sens une
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aversion raisonnable; c'est le fait simple do naturel. Ainsi je quittai le romantisme et je me préservai toujours de l'impiété. Certain petit journal du lieu, de cette race qui nous a donné le Siècle^ ne fortifia pas médiocrement mes dispositions à respecter l'Église, qu'il attaquait sans cesse. Instinctivement je me révoltais contre ces opinions malhonnêtes et mal rédigées.
Mes nouvelles lectures affermissaient et développaient mes bons instincts, me faisaient peu à peu mûrir. Quoique je ne lusse que les littérateurs, ne connaissant rien encore de Bossuet ni de Bourdadoue, avec les seuls poètes je m'avançais. Ma préférence était pour Corneille. Ce que je préférais de Corneille, c'était le Cid ; j'y trouvais dans le langage, dans la passion, dans i'aventure, une fleur indicible. C'était la même sensation que j'éprouvais en me promenant seul, de grand matin, à travers la campagne où se mêlaient la rosée, le brouillard et le soleil naissant, tandis que mon âme, pleine d'ardeur«î et de tristesses confuses, cherchait l'impossible par des chemins inconnus, voulait jouir de tout, voulait sacrifier tout, et pleurait également ou d'abandonner Chimène ou d'abandonner l'honneur. Je lis encore le Cid, je n'y revois plus cela. L'homme qui vibrait avec cette passion, qui comprenait : Paraisse%yNavar rois, Maures et Castillans! estimant tout simple que don Rodrigue à lui seul exterminât une cohorte, puisque c'était l'unique moyen d'épouser dona Chimène, cet homme-là est mort, aussi mort que, quelques années après avoir fait le Cid, était mort l'homme qui l'avait fait. Maintenant je donne le premier rang à Polyeucte, parce que je suis chrétien, et c'est ua
progrès ; autrement je le donnerais à Cinna, et ce serait une décadence.
Racine suivait Corneille d'assez loin. La distance est moins grande aujourd'hui ; Corneille est toujours le premier. Dans Racine je préférais Andromaque et Bajazet. Athalie était trop forte pour moi, et n'est pas devenue à mes yeux, je l'avoue, le chef-d'œuvre de ce grand poêle. Je reconnais la compétence supérieure des juges qui mettent Athalie ^u-dessus du reste, mais je suis gêné par le son que la parole biblique a laissé dans mon oreille ; ce n'est pas celui que le poète me rend, et ses vers et ses personnages, tout admirables qu'ils sont, portent une coiffure à la Louis XIV qui n'est plus la simplicité inspirée. Le chef-d'œuvre de Racine, à mon gré, serait plutôt Phèdre. On me dira que Phèdre n'est pas beaucoup plus Grecque que Joad n'est Hébreu. Mais je pense que Ton peut arranger les Grecs comme l'on veut, et qu'il faut laisser les Hébreux comme ils sont.
Je n'ai point sacrifié sérieusement aux divinités étrangères. Je ne dis point que Shakspeare soit « un sauvage ivre, » mais je le trouve souvent grossier. Ses imitateurs français sont la plupart tout à fait brutaux. Leur théâtre s'adresse aux sens, non à l'esprit. La vérité qu'ils y pré-
tendent mettre n'y est pas ; ils l'y mettraient que je n'en ferais nul cas. Je ne charge pas les poètes de m'apprendre l'archéologie. La vérité historique au théâtre n'est qu'à peine un costume. A quoi bon faire débiter des alexandrins ou de la prose par des poupées dont tout le mérite est leur costume? Le moindre imagier me servira mieux et m'ennuiera moins. Quant à la vérité des passions et des événements, c'est pur mensonge ou pure ignominie. M. Hugo excelle à réunir ces deux choses. Un hugolâtre a soutenu qu'Iphigénie n'était point vraie historiquement et qu'il faudrait d'abord la nommer Iphianaise. J'ai conservé une haute idée de ce critique.
Je lus les Fables. J'eus bien quelque peine k saisir IV rome gaulois; j'y vins pourtant, et ce fut une jouissance exquise. Les gens de collège, s'expliquant sur la manie de laire tant étudier les poètes du siècle d'Auguste, prétendent qu'ils forment ainsi le goût de leurs écoliers. Je crois que ces garçons de douze à dix-huit ans, la plupart nés pour la médecine et le notariat, dégustent avec fruit Phèdre, Virgile et Horace! Il y paraît à leur admiration pour M. Scribe. Quant à moi, je n'arrivai que vers ma vingt-quatrième année à sentir le charme profond des Fables de La Fontaine. Je ne parle point des Contes; c'est un régal de vieillard corrompu ; ils me répugnèrent ; jd ne les ai pas lus tous, je n'en relirai aucun.
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Molière ne me plut que le dernier, sansenthousiisme. Mon goût n'est pas à la comédie ; la comédie n'est pas un goût de jeunesse : la nature humaine y est mise trop bas. Je devins chrétien avant d'avoir pu descendre, et les lumières religieuses rendirent invincible et définitive mon antipathie pour un certain ordre de raillerie et de dérision. J'aimais néanmoins cette ^âce de style, celte originalité saine, cette liberté si supérieure à la platitude laborieuse ou à l'enflure et à l'amidon des modernes.
Une parenthèse sur Molière. Ayant lu sa biographie écrite par un admirateur nommé Bazin, j'ai dit ce que j'y avais trouvé. Je n'y avais pas trouvé tout à fait un honnête homme. J'ai été incomparablement plus injurié pour avoir exprimé cet avis, que M. Proudhon pour avoir dit que Dieu est le mal. On m'a accusé d'impiété. Des écrivains qui insultent à toutes les bonnes renommées de la terre et qui calomnient jusqu'aux saints du ciel, des journaux qui assassinent encore Louis XVI et Marie-Antoinette dans leurs feuilletons, ont eu l'ingénuité de croire qu'ils me feraient regretter d'avoir esquissé la figure du compère des Béjart. Mais enfin Molière a rencontré un vengeur qui mérite plus de considération : c'est madame Sand.
Cette dame a fait du père de Scapin le héros d'un drame, du flatteur de Louis XIV un républicain. Rien ne montre mieux de quelle façon il est possible de peindre Molière en beau. Cette tentative m'a paru ridicule, mais j'avoue que, pour faire admirer le personnage, il n'y avait pas moyen de s*en tirer autrement. L'intérêt de parti commandait de sacrifier l'histoire. Madame
Sand, hiérophante ambigu des mystères démocratiques, au lieu d'écrii'e un drame, a écrit un sermon. Je ne la chicanerai point là-dessus; je ne suis point sur la terre pour soutenir les intérêts de la muse du lhéi\tre et morigéner les auteurs qui la font bâiller, je me contente de soumettre à madame Sand, qui a beaucoup de talent, et qui me semble parfois le premier écrivain de ce temps ci, une observation dont elle pourra profiler plus tard.
Dans ses romans elle s'est dooné carrière; elle a orné le vice et l'athéisme de tous les agréments qu'ils sont susceptibles de recevoir, et elle a ainsi singulièrement charmé les lecteurs. Dans son théâtre, devant le peuple, ses personnages, ses héros du moins, mènent une vie pure, ont des pensées honnèies, en un mot sont chrétiens; peu s'en faut même qu'ils ne le disent. Ce n'est pas hypocrisie, c'est la preuve d'un très-grand sens littéraire. Des impies, des débauchés, des philosophes professant sur la scène les doctrines les plus caressées de l'auteur, feraient horreur au parterre des boulevards. Là il faut ou de la vertu, ou de telles apparences de vertu que les spectateurs s'y puissent méprendre. Sans doute ces spectateurs se prêtent à l'illusion ; mais n'importe, il faut de la vertu ; et cette vertu est chrétienne, parce qu'il n'y a pas de vertu d'une autre espèce. Si le personnage vertueux n'était pas chrétien par quelque endroit, s'il n'observait pas dans sa conduite la plus grande partie des règles chrétiennes, s'il ne les observait pas d'une façon réfléchie, déterminée, comme une âme qui sent sur elle le regard de Dieu et qui n'est pas seule-
ment honnête, mais reli^itase, l'homme vertueux serait faux et ridicule, et l'art dramatique ne produirait rien de beau. Hors de TÈglise point de salut pour l'art. Voilà ce que je voulais dire, et je reviens à mes vieux auteurs. Sur le papier il n'y a pas loin de madame Sand à madame de Sévigné ; c'est l'affaire d'un point.
Madame de Sévigné devint de mes meilleures amies ; je puis dire que je l'aimai personnellement. J'ai toujours son livre sous la main. Heureux livre ! qui ne se compose que de pages charmantes et pures, semblable à une campagne pleine partout d'épais gazons, de grands arbres et d'eaux vives, où l'on s'aventure sans aucune appréhension de rencontrer ni reptiles, ni mares infectes, ni chiens enragés, pas même un seul visage désagréable, puisque enfin cette marquise est toujours là, vive, fine, joyeuse ou attendrie, pour donner un tour plaisast aux importuns et les congédier avant qu'ils ennuient. Je conviens qu'elle laisse échapper des mots désobligeants. Ces saillies, qui ne siéraient pas partout, ne sont point si condamnables en style épistolaire, sous la plume d'une femme dont on connaît rhonnêleté. Elle ne laisse aucune mauvaise impression, elle est piquante, un peu satirique même, point misanthrope. Lui voit-on jamais de la haine ? Des traits fâcheux qu'elle raconte tire-t-elle jamais une conclusion générale contre la pauvre humanité? Quant aux petites erreurs de son jugement, qu'estce que nous pardonnerons si nous ne pardonnons cela ? Pour moi, j'aime assez qu'elle se trompe et déraisonne de temps en temps, et je ne suis pas fâché de voir que j'aurais quelquefois pu lui tenir tète ; lui prouver, par
exemple, qu'elle n'aimait point tant monsieur Nicole, et qu'elle avait plus d'esprit que le bon Coulanges. Mais ce charme et cette grâce et ce cœur simple, comment ne les pas chérir? Gomment ne pas aimer cet air de raison, de politesse et de bonté ?
Ce qui me plaît dans madame de Sévigné dit assez ce < qui ne me plaît pas dans Saint-Simon. A mesure que je vieillis et qu'il devient populaire mon estime pour Saint- Simon diminue. Certes ses Mémoires sont un beau pays, et plantureux à merveille ; mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé. L'esprit de dénigrement qui l'enfièvre lui fait plus de partisans que son talent extraordinaire et étrange. Il est à la mode parce que, dans notre époque féconde en statuettes, le plaisir exquis est d'égratigner les statues. Beaucoup de gens le trouvent honnête homme ; c'est un dernier trait de pudeur : ils n'oseraient tant Taimer sans ce mérite. Si Saint-Simon est honnête homme, il l'est malhonnêtement. Envieux, hargneux, ingénieux à tout gâter. Tout le jour courbe* comme le plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales, il se sature, et, le soir, il dégorge en flots de lave. Le feu qui fait toujoiu^^ .ravailler ce volcan, toujours couler cette lave, n'est pas le feu de l'honneur, ni celui du génie. Ces belles flammes veulent le jour. Saint-Simon se cache ; il fabrique sa prétendue histoire en secret , comme on fabriau» la fausse monnaie. Il a
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cent fois plus besoin de déchirer les hommes que de coniballre leurs erreurs. Si forte est cettep assion, qii\;lle triomphe à un degré inouï et unique du désii- le plus puissant de l'artiste, celui de montrer son œuvre, ou tout au moins de montrer son art. Il ne veut, il ne peut taire autre chose que mordre; s'il n'a un homme sous la dent, il n'est capable de rien. Sa conscience ne permet pas qu'il l'ignore; c'est pourquoi ses contemporains ignorent qu'il écrit. On ne connaît aucun autre exemple ni d'une telle force ni d'une telle lâcheté. Il a tout son génie, toute sa vengeance, toute sa vie, dans un tiroir bien fermé. La postérité ouvrira le tiroir, et ses ennemis sans défense seront diffamés. Il vit cinquante ans avec celte pensée, à peine troublé de quelques scrupules stériles. C'est un méchant et une âme basse, et toute sa morgue de duc et pair est ignoblement chargée de rancunes de laqnais. Notre époque de grandes jalousies et de petits courages lui fournira des émules. Se venger n'importe de quoi, n'importe comment, passe pour une force ; l'applaudissement, quelles que soient les mains, est reçu comme la gloire. Gela fera partir beaucoup de pauvres cerveaux, aigris d'avoir été rétribués suivant leur juste valeur. Tout ce qui n'aura pas su marcher fera des Mémoires contre l'obstacle. Jadis on flétrissait l'auteur d'un outrage anonyme . par un progrès bien digne du temps, les honnêtes gens mêmes ne craindront pas de se permettre des outrages posthumes. Ils diffameront ceux qui les auront tenus ou remisa leur petite place; ils diront que leur vainqueurs n'avaient ni probité, ni talent, ni courage ; et ils se consoleront ainsi, fort mal, d'avoir
été très-bien vaincus. Déjà plusieurs sont en besogne. Il en est que je plains : ils mêlaient à leur faiblesse et à leurs erreurs assez de qualités pour mériter Toubli.
Je ne fis jamais grand cas de La Rochefoucauld ; c'est un précieux peu aimable et peu sincère. Son amourpropre aurait sans cesse besoin d'une définition qu'il ne donne pas, ou qu'il ne donne pas juste, «t les trois quarts de ces fameuses Maximes sont des pauvretés qui ne valent que par le tour, des bulles de savon, des noix creuses. On ôte l'enveloppe amère et dure, et il n'y t rien.
La Bruyère, au contraire, m'enthousiasma. J*aimais sa pointe, son éclat, son poli. Il a baissé dans mon estime. Cette fine pointe ne pénètre pas toujours bien avant, elle est habituellement trempée de fiel. Le volume des Cœt'actères , quoique court , devient pesant d^s le milieu. La Bruyère est un vieux garçon mécontent dos femmes, un littérateur mécontent de la société. Il ne se trouve pas en assez bonne place pour un homme qui sait le grec et qui écrit bien le français. Nous qui voyons l'Académie pleine d'anciens ministres, nous pouvons penser que la patrie n'aurait pas été perdue quand
môme Antisthènes, au lieu de gouverner TÈtat, se fûl fait vendeur de marée.
Malgré ces critiques, que j'ai faites plus tard, combien tous ces écrivains sont honnêtes et la plupart chrétiens dans le fond , et que je m'applaudis de les avoir aimés 1 C'est grand dommage qu'ils n'aient pas davantage tiré leurs inspirations du Christianisme. Avec celte connaissance de la langue, cette force de pensée et le loisir que la société leur faisait, ils auraient créé des monuments contre lesquels il semble que le génie du mal se fût épuisé sans fruits, et l'on ne pourrait pas étudier le français sans devenir bon catholique. Déjà par elle-même la langue du dix-septième siècle est un rempart contre l'impiété ; et c'est pourquoi les uns, de dessein formé, les autres instinctivement, délaissent tant de chefs-d'œuvre. On parle beaucoup de la bonne, de la grande éducation littéraire que la France reçoit : je doute qu'il existe mille Français en état de goûter Molière.
Je remontai au delà de la grande époque et je descendis en deçà. Au delà, pour recommencer par le chefd'œuvre d'inauguration, les Provinciales, je fus surpris de l'ennui que j'y trouvai. Je détestais cependant les Jésuites ; mais enfin je n'étais pas forcé de m'ennuyer parce que je détestais les Jésuites. Je continuai de les détester, et je plantai là le livre, terrassé à moitié chemin. Je ne l'ai jamais repris au'uue fuis, par hasard, et
seulement jusqu'à la fin des deux premières lettres, où l'aufeui' s'évertue à prouver que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius. Excellente leçon d'histoire et de bonne foi pour la jeunesse, h qui l'Université imposa longtemps cette impudence! Le nom de Pascal m'était resté avec une note d'ennui. Depuis j'ai lu et relu ses Pensées. C'est un grand esprit, et je veux croire que les jansénistes qui lui ont fourni des textes pour les Provinciales ont été plus coquins que lui.
Amyot me divertit extrêmement, sans me rendre fou des grands hommes de Plutarque, passion que je laisse à Rousseau de Genève et à madame Roland de Paris.
Rabelais m'étonna. Par quel jeu de la nature ou quel secret de l'art un pourceau pouvait-il avoir tant d'élégance et d'esprit? Pendant un temps, je le lus avec plaisir; j'étais surtout content de lui quand je n'étais pas content de moi. A. présent Rabelais a beaucoup engraissé. Où je trouvais des gouailleries amusantes je ne trouve plus que des grognements; ce qui me faisait rire m'attriste.
Montaigne ne m'agréa point de sa personne. Il étale trop sa lecture, quoiqu'il y mette de l'aisance, et il cherche trop son esprit, bien qu'il ne manque jamais de le rencontrer. Un trait personnel de Montaigne me semble peindre à merveille l'espèce philosophique et littéraire
Ce penseur qui disait : Que sais-je ? parce qu'il croyait «avoir tout, ne sut pas s'arranger pour faciliter le culte qu'on lui rend. Il était maire de Bordeaux ; la peste y
vint, il prit la poste ; il alla dans s;i campagne peindre la peste qui n'y était pas. Se« adjoints le conjurèrfinl de revenir. Serviteur ! Il resta chez lui , ruminant Épictète.
M. Grûn, considérant que « l'immortalité est acquise à Montaigne, écrivain et philosophe, » s'est mis en tête de nous le faire bien connaître en son privé, afin que nous le vénérions comme il faut. Ayant cherché, fouillé, rêvé, il a fini par produire un juste volume, d'où il conste que ce grand esprit, qui prétend partout avoir toujours dédaigné les honneurs, n'a pas laissé de se remuer assez pour les obtenir. Il a attrapé quelques emplois, n'a brillé dans aucun, n'a pu aller haut nulle part. Petit chevalier de Saint-Michel au moment que l'ordre se rapetissait, petit diplomate, petit militaire, très-petit maire de Bordeaux ; grand raisonneur toujours. En homme sage, il finit par se donner aux bouquins; en homme d'esprit, se remémorant tant d'efforts infructueux pour atteindre à la grandesse, il écrivit : «Vengeons-nous à en médire.» Voilà ce que le bon Griin a trouvé pour canoniser Montaigne; et il l'estime bien canonisé, sauf sur la fuite de Bordeaux, où il ne trouve pas qu'on le puisse nettoyer tout à fait. L'honnête cœur tudesque de M. Grûn ne peut expliquer cette fuite. Bah ! qu'il accepte l'explication toute ronde et à la cynique suggérée par son héros lui-même : « le suyvrai le bon parti jusques au feu, mais « exclusivement si ie puys. » A se montrer trop difficile on ne ferait de statues qu'aux saints; il ne resterait plus de dévotion pour les sages.
J'ai d'assez bonne heure abjuré le culte des dieux.
demi-diemt et héros de la littérature et de la philosophie. Je cessai de suivre ce courant, Tun des plus forts de l'époque, dès que je vins à me demander en quoi le don d'écrire, pris intrinsèquement, peut rendre un homme plus respectable que le don de chanter ou de jouer du violon. Le don en lui-même est certainement quelque chose, puisqu'il sort du commun. Il signale un homme destiné de Dieu à quelque besogne partieulière; cet homme est donc à honorer, comme quiconque est revêtu d'un grade. Mais s'il se dégrade ? s'il manque à sa fonction ou par trahison formelle, ou par inintelligence et lâcheté?
Il me parut que la plupart des capitaines de littérature et de philosophie ressemblent à des capitaines de troupe régulière qui se feraient capitaines de brigands. L'espèce littéraire, vu l'abondance de ses félonies, ne me fit pas du tout l'effet de tenir de près ii l'élite du genre humain. Ces gens d'esprit sont plus exposés que d'auties aux périls de la vanité, et le contraste de leur langage et de leur tempérament les rend souvent ridicules. Lorsque j'eus occasion de les fréquenter, je demeurai stupéfait en examinant la cage grossière où chantait l'oiseau qui m'avait charmé de loin. Quant au public, figuré par le bon Grùn, toujours en extase, il est excusable : c'est la victime de la gloire. Dans cette multitude, pourtant, beaucoup ont moins de goût et moins de reconnaissance pour la forme qui les amuse que pour la pensée qui les corrompt.
Ce petit journal dont j'ai parlé, qui me fortifiait dan» la disposition d'aimer TÈglise , en l'attaquant sans
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littérature et sans honnêteté, me fut encore utile d'une autre manière, par son culte pour le» écrivains du xviii" siècle. Je les abordai, muni de cette première note. L'ennui vint tout de suite, et ^éloignai. La nécessité me les a fait reprendre. Les Buffon, les d'Alemhert, les Gondillac, les Helvétius, les Diderot, tous, jusqu'à Volney, me paraissent dignes de leurs admirateurs, qui, la plupart, ne les ont pas lus. C'est un dégoût que cette époque, en littérature comme en tout le reste, et je me tiens au jugement que Voltaire en a porté, «f II n'y a que vous, écrivait-il à d'Alembert, qui empêchez que ce siècle ne soit la chiasse du genre humain, j Jugement aussi juste qu'ignoble. Et comptez que l'exception faite en faveur de d'Alembert ne pesait pas plus aux yeux de Voltaire qu'aux miens.
Quant à ce Voltaire, qui ]ugeait si bien ses compères et complices, il a certainement une jolie prose. Elle était très-propre à ce qu'il en voulait faire et à ce qu'il en a fait. Comparée à la véritable prose française, c'est le stylet de l'assassin à côté de l'arme des preux. Il est luisant, aigu, bien trempé, enjolivé au manche, et il tient dans la poche. Jamais le traître dard n'a fait briller un éclair ni renversé loyalement un ennemi. Voltaire , si connu, ne fut pourtant toute sa vie qu'un anonyme. 11 frappait de nuit, au coin des rues, enveloppé d'un manteau. Aujourd'hui, contraint de se montrer, il rédigerait le Charivarij qui ne serait pas notablement plus fort.
Voltaire est infiniment méprisable. Rien de plus hideux que le cynisme de ce vieux satyre dans la moitié de ses écrits et dans les trois quarts de ses lettres familières. Pour son célèbre et merveilleux esprit, je ne trouvé pas qu'il en eût tant. En somme, tous les jugements de Voltaire sont cassés ou par la science ou par la probité. Il n'a pleinement l'admiration que des sots, pleinement l'estime que des drôles. Le titre de voltairien est plus qu'une demi-injure. Ce n'est pas la preuve d'un grand esprit d'avoir travaillé soixante ans pour se faire une pareille renommée. Les noms de Bossuet, de Racine, de Corneille, de Joseph de Maistre, rendent un autre son.
« Mais enfin, dira-t-on, peut-être ne voulait-il que sonner, et il sonne ; et ce son est encore funèbre à tout ce qu'il a haï. Il a donc, tout au moins, eu l'esprit d'atteindre son but? » Je ne trouve pas cela. Son but était d'enterrer le Christ, et au contraire le Christ l'a enterré. 11 n'y a pas encore cent ans que Voltaire est mort; je doute qu'on en fasse la fête quand le siècle sera écoulé. D'ici là, que le soleil luise ou qu'il vienne des orages, les statues de Voltaire seront fort dégradées. Ni le temps ni les orages n'auront éteint un seul des cierges allumés sur l'autel du Christ. Cependant ce n'est rien encore.
Non, laisser une renommée en mépris à la science, aux arts, à la probité, en entier honneur auprès des seuls faquins et des seuls coquins, ce n'est rien encore ! Cet homme d'esprit s'est fait un sort plus triste et plut sot. Il a été très-malheureux. Toute sa vie il a menti, enragé et tremblé ; il a été poignardé par l'avarice, poi-
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giiardé par la jalousies [ioigridrdé par la peur ; il a et peur des hommes et peur de Dieu. Quand les hommes se furent jetés à ses pieds, il était vieux, il ne pouvait plus autant qu'il aurait voulu exploiter les hommes, et Dieu lui faisait plus peur encore. Car Dieu ne se prosternait pas et son heure approchait. Voltaire a eu le chagrin de croire en Dien; il a cru comme le diable, qui hait et qui tremble. L'insolent, chargeant de fard son blême visage, insultait ù Dieu pour jouir un moment des applaudissements d'une canaille en habits. Cette canaille, il la méprisait; que ne méprisait-il pas dans son siècle, excepté d'Alembert? Mais il n'osait pas mépriser les applaudissements. La canaille aussi lui faisait peur. Si elle avait un moment cessé d'applaudir, il eût cru qu'elle allait siffler.
Et enfin il est mort. Voilà la fin du triomphe et le grand commencement de la justice. Ces vils succès achetés du mensonge, mélangés d'ignobles transes, les voilà terminés. Il laisse sur la terre, dans une fange infâme, un vieux hideux cadavre qu'une multitude hébétée traînera tout à l'heure au Panthéon. La pompe immonde et ridicule semblera un ruisseau qui remonte par quelque prodige horrible. Cependant l'âme a paru devant Dieu. 0 justice ! ô épouvante ! ô pitié ! cette âme a paru devant Dieu, devant Jésus-Christ éternel, entouré de ses saints éternellement glorifiés. Jésus a regardé Voltaire, et Voltaire a vu Jésus; il a emporté cette image dans la nuit de son châtiment?
Pour avoir de l'esprit sur le chemin de Voltaire, il faudrait échapper à la mort et à la postérité, ou tout
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au moins à Dieu. Ces trois puissances étant inévitables, Vollaire a fait le métier non-seulement le plus vil, mais encore le plus sot. Sa prose est d'ailleui's jolie.
Toutes ces lectures m'avaient fort éloigné des moder» nés. Soit que j'aie exagéré en ce t(^mps-là, soit que la qualité générale du style se soit améliorée, ou enfin que l'habitude de lire des journaux fasse un contraste favoble aux auteurs qui écrivent encore avec goût et avec étude, j'ai beaucoup modifié la sévérité de mon opinion. Nous ne mancjuons pas d'artistes ni d'habiles ouvriers. Madame Sand est un grand écrivain. Elle a l'élégance, le nombre, la sobriété, la couleur, et le don des dons, la vie. Chose étrange ! la plume qui s'est le plus trempée dans les corruptions du temps nous a enfin donné de vraies pastorales. Je parle de ces jolis romans où nos derniers paysans du Berry revivent dans la grâce de leur langage et dans la majesté de leurs vertus. « Ce sont bien eux, me disait un gentilhomme du pays , des hommes de parole, plus prudents que rusés, plus fins qu'astucieux ; des femmes chastes ; des pères de famille qui avaient le sentiment de leur autorité et qui l'exerçaient avec vigilance et douceur ; des enfants toujours respectueux et vaillants C'était un brave peuple, véritablement plein d'honneur. 11 avait des délicatesses exquises, et une répugnance pour ce qui est bas et vil, sur laquelle il semblait qu'on ne le ferait jamaif passer... Hélas ! le poids du mépris ne se pouvait porter. Une tache encourue par quelqu'un rejaillissait sur
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la famille, sur le pays. L'homme s'attachait au devoir par toutes les impressions de son enfance, par toutes lei afTections de son cœur. Il aimait son piiuvre sol, son clocher, son horizon. Voilà ce que madame Sand a su voir, a su aimer, a su peindre ; elle s'est emparée de cette poésie qu'elle a tant contribué à chasser du monde. — El néanmoins, ajouta une femme que j'avais décidée à lire les romans duBerry, malgré le nom de l'auteur, et n^'anmoins, ces livres charmants, on sent en vingt endroits qu'ils sont d'elle,... et elle y a mis autre chose que son génie. — Avouez cependant que c'est un giand artiste ? — Tant que vous voudrez ! mais je ne la lirai plus. »
Alfred de Musset et M. Hugo sont aussi des artistes, avec la marque et le malheur du temps. Ils étaient nés pour la grande poésie. L'un est sans suite, l'autre est sans goût ; l'un a méprisé son génie, l'autre en est follement idolâtre. A cause de cela l'un n'a que des fragments, l'autre n'a que des éclairs.
J'ai laissé M. de Lamartine. Je le mettais au-dessus de tout pour l'ampleur et la douceur du flot poétique. Il me semblait en le lisant que je voyais mes émotions couler de mon cœur, et que c'étaient là les pensées qui s'efforçaient de chanter en moi. Je croyais alors que le» iensations étaient des pensées. Jocelyn parut. Je n'avais aucune religion ; cependant je fus choqué du sujet. J« trouvai que Jocelyn était faux en tout, faux amant, faux dans son langage et plus ennuyeux que le vainqueur d'Ivry et de Gabrielle, célébré sur le trombone de Voltaire. A présent que j'ai vu de vrais prêtres, Jocelyn avec son rabat moucheté de pleurs amoureux, ma
semble gtrrtout ridicule. Jocelyn est un philanthrope et un protestant habillé en prêtre. D'un philanthrope et d*un protestant jamais on ne fora un personnage poétique. C'est contre nature. Aucun moyen de tirer une poésie vraie d'un sentiment faux. Jocelyn a été tué par l'ennui. La vaine élégance du vers ne l'a pas sauvé. Il n'en restera que quelques morceaux détachés^ peu nombreux, et ce sera, je pense, le destin de tout ce qu'a écrit M. de Lamartine au profit des lâchetés contradictoires du doute contemporain. Ni la piété ni l'impiété de l'âge prochain ne voudront de cet auteur. Il avait de beaux dons. Quel jet de poésie, même dans la prose! Comme les images abondent, se précipitent, s'entassent! Que de richesses pour ne faire qu'un bruit stérile !
Chateaubriand a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain tels que je les aime ; c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours affairé (le sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle jamais sans phrase. Tout son cœur et tout son esprit sont dans son encrier avec toutes ses phrases, et il a fait de cet encrier un piédestal où il prend toutes ses poses. Il est de ceux qui ne savent écarter aucune pensée capable de revêtir une belle couleur et de rendre nn beau son.
Atala est ridicule, Hené odieux; le Génie du Chrù- Hanisme manque de foi ; les écrits politiques manquent de sincérité ; les Mémoires sont écrits pour faire admirer
le personnage, mais ce moi, toujours vain et parfois haïssable, jette une ombre fâcheuse sur la beauté littéraire, souvent éclatante.
Dans les Martyrs mainte scène m'a ému; bien des mots, comme des coups de lance, ont fait couler Teau et le sang. Les beautés sont nombreuses et grandes, môlées [(d'emphasesdéploiables et de fautes de goût qui étonnent. Il faut s'accoutumer à l'empois antique, qui semble parfois fourni de la propre main de Bitaubé. Quand roreille y est faite, on se laisse traîner.
Cymodocée a bien de la peine à devenir chrétienne; la grâce agit moins que l'amour, qui, je crois, n'a pas coutume d'agir en ce sens. Il échappe à Gymodocée des mots malheureux. J'aime mieux la jeune fille du Flavien deGuiraud, pauvre petite chrétienne qui se débat contre l'amour.
Eudore est trop amoureux et trop chrétien. Il y a là quelque chose de manqué. Ni le chrétien ne tomberait dans cette folie amoureuse, ni l'amoureux à ce point de folie ne resterait si chrétien. L'auteur a bien imaginé le combat, il ne l'a pas senti, faute d'être assez chrétien et d'avoir été assez amoureux. Ghateaubriand n'avait pas le tempérament à être l'un ou l'autre au degré poétique.
Les postiches archéologiques que Ghateaubriand a mis à la mode paraissent chez lui horriblement démodés. Inévitable sort de ceux qui créent des beautés fausses ! On perfectionne le procédé, et ils semblent les imitateurs maladroits de leurs propres copistes. L'érudition des Martyrs est plaquée, accrochée, raccrochée, encom* brante ; c'est un bric-à-brac.
La partie mythologique chrétienne ennuie, et même elle afflige. Ces conseils tenus dans le ciel sur le destin d'Eudore et de Gymodocée, à l'imilation des conseils de rOlynipe sur Troie et les Grecs, ont le double inconvénient de choquer beaucoup et de ne pas intéresser du tout. En outre ils ne sont pas d'une lhéf)rie exacte. L*auteur a voulu étaler de la poésie chrétienne; il n'y a pas de poésie, il n'y a qu'une contrefaçon des fictions païennes. La poésie chrétienne est dans le cœur. Chateaubriand avait la sensation chrétienne, il n'avait pas le sens chrétien. Les Martyrs restent un livre fameux, quoique passé. Il y a toujours du mérite dans les livres qui ont produit un grand mouvement, et qui, n'ayant plus de cours, conservent leur renommée. Toutefois ce livre est faux de pensée, de couleur, de style, trop chargé de métaphores, trop rembourré d'épisodes maladroits, d'une langue trop maniée et qui fatigue par le soin et la recherche.
J'ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand, sur un rocher qui apparaît de loin. L'emphase de ce tombeau peint l'homme et ses écrits et leur commune destinée. Chateaubriand a exploité sa mort comme un talent ; il a pris dans son tombeau une dernière pose, il a fait de ce tombeau une dernière phrase ; une phrase qui se pût entendre au milieu du bruit de la mer, une pose qui se pût voir encore dans la brume et dans la postérité. Mais ce calcul sera trompé. N'ayant toute sa vie songé qu'à lui-même et rien fait que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier. Sa gloire, placée en viager, est venue s''^*^in(J'^'^ dans cette mer dont il a
voulu suborner le murmure pour le Iranstorm^r en applaudissement éternel.
Quel sera Tavenir de beaucoup d'autres qui n'ont pas eu celte grande rhétorique, qui n'ont pas jeté ce grand éclat, qui ne sont que d'habiles ouvriers, mais ouvriers de choses inutiles, sans aucune bonne pensée, et souvent sans aucune pensée? Cette époque orgueilleuse a méprisé le vrai; elle a imprimé des fables malsaines sur des papiers qui tombent en poussière. Les monuments de son esprit disparaîtront dans le néant, et il ne restera d'elle, pour la raconter, que le simple et le vrai, qu'elle aura méprisés.
Je ne crains pas que Ton m'ahonte en m'opposaiit à moi-même le peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion sans borne pour les chefs-d'œuvre d'un art où je ne suis qu'un pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'œuvre n'ont pas la marque du vrai : je les tiens altrs pour des travaux de fous ingénieux ou de traîtres, et tout le succès qu'ils peuvent obtenir ne diminue rien à mon dédain. J'use en cela d'un droit de nature. Il y a deux races en ce monde, depuis Abel et Gain, deux races adverses et ennemies. L'une est faite pour croire, pour respecter, pour aimer, pour adorer, pour porter humblement et
Taîllamraent les jougs du devoir. L'autre, incrédule, haïsseuse, impie, blasphème et raille, et ne se soumet qu'à la force, pour laquelle elle se sent moins de haine que pour le devoir; race révoltée contre la société humaine autant que contre Dieu. Les livres nés de cette race ne peuvent me plaire, puisque j'appartiens à l'autre.
Dans la race dont je suis, il y a des tribus militaires ; je suis d'une de ces tribus. Parce que tout mon sang frémit contre le mensonge, on m'a appelé révolutionnaire; parce que j'ai refusé toul hommage aux idoles, on m'a outrageusement comparé au charlatan sinistre qui s'est fait un talent et une renommée d'aller par carrefours hurler contre Dieu. Grâce à l'éducation qu(' la société inflige aux enfants du peuple et que cet infortuné et moi avons également reçue, j'aurais pu sans doute devenir un révolutionnaire, mais non pas comme lui. Nous ne sommes pas de même race. Je n'aurais pas enfoui mon âme dans l'absurde stérilité du blasphème. On ne lait que des esclaves parmi les peuples à qui l'on ôte Dieu ; ce n'est pas là ce que je me serais proposé si ma raison avait fléchi devant les problèmes dont le spectacle du monde l'obsédait. J'aspirais à la liberté et à la juslice ; je n'aurais pas cherché ces filles du Ciel dans la boue; je n'aurais pas cru que Dieu me laissât le soin d'inventer la liberté et la justice. La foi catholique, en m'enseignant que les nations sont guérissables, m'a préservé de la dangereuse folie de vouloir refaire l'espèce humaine et du crime de la mépriser.
Il y a des révolutionnaires qui se prétendent catholiques ; ils croient l'être, je leur souhaite de le devenir.
Pour moi, je ne suis pas révolutionnaire, parce que je suis orthodoxe. Ils ont dit que je n'étais orthodoxe que pour un temps, que je secouais ma chaîne. Je suis en parfaite paix d'esprit et de cœur dans cette chaîne. On ne secoue pas la chaîne longtemps sans qu'elle rompe! Plusieurs l'ont rompue. Je puis faire comme eux, sans doute ; ce sera ma faute, comme ce fut la leur. La religion n'aura pas manqué de lumière, l'Église n'aura pas manqué de patience ; j'aurai manqué de vertu.
Mais j'ai presque le devoir de dire que j'espère demeurer fidèle. Après vingt ans, j'ai pu expérimenter la douceur et la facilité de l'entière soumission ; l'obéissance ne demande rien de trop à la fierté humaine. La foi catholique n'est pas une loi d'asservissement. Précisénoent parce qu'elle enchaîne la passion, la foi affranchit l'esprit. Quelle raison, dit l'évêque de Tulle, se trouve à l'étroit dans la Somme de sai.nt Thomas?
Et j'espère qu'enfin des hommes viendront qui voudront se faire l'honneur de remarquer une différence fondamentale, entre l'écrivain qui s'est rendu célèbre par la brutalité de ses blasphèmes contre toutes les vérités divines et celui qui s'est rendu odieux pour les avoir toutes adorées.
Quant au talent d'écrire on pourrait mettre dans un sac le talent de M. Proudhon et celui de M. le vicomte de La Guéronnière : pour mon goût particulier, — s'il ne s'agissait que d'écrire, — je tirerais sans faire de vœux.
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LA. PEUILLB TOLANTI.
ow trafic est de feuilles volantes, » dit un personnage de Shakespeare. Combien sommes-nous, aujourd'hui, qui trafiquons de feuilles volantes ! Étrange et risible métier î On est écrivain pour vivre. Il ne s'agit plus de réfléchir, de méditer, de corriger ; il s'agit de charger la feuille volante. L'écrivain fait sa page quotidienne pour gagner son pain quotidien.
L'invention des journaux a créé encore cette misère. La littérature y périra par la facilité de produire sans labeur, par la corruption du goût public, par l'irresponsabilité, par l'impossibilité prochaine de faire lire le moindre volume un peu sérieux. L'écrivain sérieux verra qu'il est dupe. Signalé comme ennuyeux ou dévoré par la foule des abréviateurs, il n'obtiendra nulle gloire, ne fera nul profit.
Le plaisir d'écrire est perdu. Le plaisir d'écrire, c'était ée vivre avec une pensée, de la mûrir, de la vêtir, de la faire forte et belle. Cette joie allégeait toute peine. Je suppose qu'autrefois on faisait un livre comme on élève
un enfant, avec diligence, avec patience, avec amour. On se disait du livre comme de l'enfant : 11 me coûte, mais il me fera honneur.
Nous n'en sommes plus ià. Une idée vient. Est-elle creuse, est-elle féconde : peu importe. On Télire ou on la rogne à la taille d'un article; on la badigeonne d'un grossior vernis, on la jette sur la feuille volante. Et maintenant, feuille volante, envole-toi.
Voilà pour l'idée qui se présente. Celle qui se rpfnse, qui veut être attirée, est prise de force, accommodée de force, clouée sur la feuille volante, vendue. Il faut premièrement couvrir et vendre la feuille ; il faut porter quelque chose au marché, il faut vivre. La pensée et l'art, questions secondaires, si ce sont des questions. 0 pauvre lecteur ! mais plus pauvre écrivain !
On a vu naître et multiplier ces malheureux qui ne font plus rien que pour écrire. Ils lisent, c'est pour écrire ; ils regardent, c'est pour écrire: ils aiment, ils haïssent, ils souffrent, ils pleurent, toujours pour écrire. Ils tiennent note de leurs sensations, de leurs sentiments : matière à écrire, matière à ouvrer et à vendre ! Il faut couvrir la feuille volante, il faut gagner son pain.
Ne croyez pas que beaucoup n'aimassent mille fois mieux faire autre chose. Une illusion de jeunesse, les circonstances, les imprudents conseils, même des entraînements généreux, m^-nae l'impérieuse vocation, les ont
poussés dans cette carrière ; ils D'en peuvent plus sortir, la nécessité est là qui les presse. Sachez -leur gré lorsqu'ils restent honnêtes gens. Plusieur» y ont quelque mérite.
En toute chose le mal est aisé ; il a des attraits par lui-même. La littérature du mal se fabrique plus vite, s'écoule mieux. Flatter les passions qui touchent au vice, flatter les erreurs qui touchent au mensonge, rien n'est plus commode, rien ne a fournit davantage à la poésie V.. » On a la faculté de peindre un certain demi-nu qui n'est pas encore trop chaste pour le grand marché populaire et qui se fait recevoir dans les bonnes maisons.
L'honnête homme couvre la feuille volante d'honnêtes pensées, et tout au moins d'honnêtes paroles, quand il n'a pas de pensées ; mais il se fait dédaigner du public et vilipender de ses confrères. J'en connais que le public honnête lui-même a fini par haïr, à force d'entendre les écrivains malhonnêtes les vilipender.
Aux yeux de beaucoup de gens de bien, la pire et plus horrible bête qui soit sur terre est l'homme de bien qui ose vanter et défendre le bien. « Cet homme, disentils, irrite les méchants ; vous verrez qu'il nous attirera quelque malheur. Ceux-là hurlent contre nous qu'il fait hurler contre lui, puisque, hélas 1 nous pensoa» comme lui. »
* Racine, sur Phèdre.
Je tiens néanmoins qu'il faut continuer d'être honn'^te, sans souci de plaire davantage ou de moins déplaire à ceux qui par diverses raisons montrent en ce temps un'* égale horreur de la franche honnêteté et de la franche vérité.
Quant aux jcies de Fart perdues , les regretter un moment est légitime ; se prolonger dans ce regret serait lâche.
Que penserait-on du soldat qui se tiendrait à l'écart du champ de bataille pour aiguiser son épée?
Dieu t'a fait pour le temps où tu vis, et le temps où tu vis est fait pour ton âme. Il ne s'agit pas des joies que tu pourrais goûter, mais de l'œuvre que Dieu te demande. Fais ton œuvre, fais-la d'un cœur libre et tranquille, et même joyeux. Ne compte pas ce qui te manque d'applaudissements, ce que tu entends de murmures, ce que tu reçois d'avanies.
Qu'importe tout cela? Des applaudissements, qu'en resterait-il à ton âme ? Des murmures et des avanies, qu'en restera-l-il sur ton âme? Si tu as fait de bon cœur ce que tu as cru sincèrement que Dieu te demandait;
Si tu as aimé l'honneur de Dieu; si tes mains, quoique débiles, ont quelquefois soutenu la vérité de Dieu ; — si tes feuilles volantes, plus ou moins artistement colorées, ortent cependant la bonne nouvelle de Dieu,
Il importera peu qu'elles duren* moins d'un jour ! Ce
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que tu leur auras confié ne tombera pas et ne périra pas, mais s'envolera vers Dieu
Tes paroles malhabiles, mai» sincères, entreront dans les trésors divins ; et un jour elles redescendront comme des ailes qui viendront s'attacher à ton âme; et ton trafic de feuilles volantes, si mesquin ici -bas, t'aura pourtant servi à gagner le royaume éternel.