DAWS I.A M OU TAC NE
contre r/îgalitô de la mort, qui ne sera plus que IV-galité du néant.
« Tu défendras au prêtre d'instruire, il n'instruira point; tu fermeras l'église, elle sera fermée ; lu rompras les vœux de la sœur Andrée, ils seront rompus. Voilà qui va bien! Tu m'ôteras mon chien, ma carabine et la montagne. Je n'aurai plus tout cela que par ta permission, quand tu voudras manger un isard. Car d'aller tuer un isard, ce n'est pas l'œuvre d'un savant; la science n'a point de jarrets.
« Et lorsque je serai vieux et malade, à la place des consolations du curé j'aurai tes visites, que je payerai; à la place de la sœur Andrée j'aurai pour infirmières des femmes que tu auras choisies et dont tu ne pourras plus faire autre chose, et que je payerai.
a Puis enfin, dans cette terre ingrate et dure où j'aurai répandu ma sueur pour m'acquitter de ce que je dois aux savants, je descendrai sans espérer le ciel, sans le connaître, sans l'avoir vu. J'y descendrai tout entier; tu m'auras volé mon âme !...
« Mon ami, quand tes mesures seront prises, quand tu te trouveras prêt pour dissoudre l'école, pour fermer VEglise, pour rompre les vœux de la sœur Andrée, — commence par m'envoyer un gendarme savant, pendant mon sommeil.
€ Qu'il ôte ses bottes et qu'il marche à pas de loup : j'ai le sommeil léger! Qu'il muselle mon chien, qu'il m'enlève ma carabine, qu'il me lie, endormi, de bonnes cordes neuves; qu'il me mette un bon bâillon pour m'empêcher d'appeler les pâtres et les autres chasseurs. Car, si je peux gagner la montagne,
« Aussi vrai qu'il y a un Dieu, — le Dieu que tu ne connais pas, — aussi vrai que je m'appelle Jean Marie, — ceux que tu enverras me chercher ne reviendront pas tous, et ceux qui me ramèneront ne me ramèneront pas vivant !
« Et je te donne un conseil : Prends garde que la montagne ne tombe sur toi. Elle mettrait tes membres en mauvais état; elle les mettrait en mauvais état, c'est moi qui te le dis! Et toutes les frictions de vin blanc que tu saurais faire ne te répareraient que médiocrement !
a II y a une chose que vous ne savez point, vous autres savants : c'est que la mesure est pleine à votre endroit, comme elle fut en d'autres temps, par vos soins, remplie à l'endroit des nobles et des prêtres ; c'est que vos habits h queue de morue sont en horreur, comme ont pu l'être es soutanes et les habits brodés ;
G C'est qu'on est las de vos écritures, de vos percepteurs, de vos enregistreurs, de vos régisseurs, de votre morgue, de vos avidités; c'est que vous êtes des menteurs et des usurpateurs ; c'est qu'il y a bien des endroits
70 UAfCS LA MOWTACNE.
OÙ VOUS avez fait du peuple une bête irritée qui se démusellera, (;t qui de ses gifles et de ses dents travaillera d'étrange sorte vos papiers, vos habits et voire peau !
« — Tu as entendu, cousin, dit le chanoine au noédecin abasourdi. Maintenant, bois le reste de ton vin blanc et va te coucher; et puisses-tu demain matin avoir retrouvé assez de bon sens pour faire ta prière ! Ta la faisais avant de tant connaître les mérites du vin blanc. En ce temps-là tu n'avais pas la simplicité de croire que Dieu se laisserait vaincre par toi, et qu'il n'aurait pas de vengeurs. •
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lE collège des Jésuites, à Mélan, est un collège de campagne, institué pour la pauvre et robuste Savoie. On y trouve à bon marché une éducation qu'il faudrait payer cher; saine, ennemie des lâches douceurs et des frivolités qui font les hommes et les savants dont nous jouissons depuis un demi-siècle. Ici point de dorures; dulatin tout nu, la vie toute crue. »
Ainsi nous parla le chevalier, que nous retrouvâmes à Mélan, où il faisait sa retraite des vacances. « Mais^ hélas ! ajouta-t-il, quelle cuisine 1 Je croyais être sobre et coulant sur la nourriture : Je vois ici tous les jours que je suis un vil délicat. J'ai horreur de moi-même, et ce u'o&t pas ma seule affliction.*
t J'ai trouvé, en arrivant, quatre Pères, excellents religieux, savants et gens d*esprit. L*un mange de tout, l'autre ne mange de rien, le troisième ne songe jamais à ce qu'il mange, le quatrième croirait céder à une sensualité coupable s'il faisait la moindre remarque sur ce qu'on lui donne à manger.
« Au milieu de ces quatre Pères, »e frère cuisinier, créé pour la circonstance, s'abandonne sans contrôle aux plus folles inspirations; que dis-ie?il se livre aux essais les plus indéchiffrables ! J'ai subi depuis huit jours des potages sans nom, des fricassées sans figure, des rôtis qui rebutent l'analyse aussi bien que la dent.
« Et les jours maigres ! Qui donc a déniché ces œufe, et quel animal féroce a pu les pondre ? Quelle imagina^ lion dépravée a su déguiser à ce point ces légumes? En quels lieux de la mer a~t-ou rencontré pareille morue? Quant à la cave, si les révolutionnaires envahissent un jour le collège, je ne leur souhaite qu'un châtiment : qu'ils vident cette cave !
H Le Père qui nuinge de tout nrofl're deux fois de cet mets déplorables; le Père qui ne mange de rien le regarde avec un œil d'envie ; celui qui ne songe pas à ce qu'il mange avale comme s'il respirait, et celui qui exerce sa vertu se refuse même la consolation de répondre à mes regards désolés. — Innocents voyageurs, que venez-vous faire en ce lieu d'expiation? •
Le chevalier se tut ; nous regardâmes Jean-Marie avec une certaine stupeur. Il comprit cette muette éloquence et nous promit qu'il saurait s'introduire dans la cuisine. En vérité, il fit merveille, Le dîner, aidé d'un appétit savoyard et d'une conversation intéressante, se trouva bon... pour des chrétiens.
Quels braves gens que ces Jésuites! On était en train de les chî^sser du Piémont, et ils ne peuvent s'attendre à rester longtemps en Savoie, malgré les vœux du pays. Ils étaient fort tranquilles. « Que nous importent, disaientils, toutes ces entreprises ?
« Le problème que les révolutionnaires se donnent à notre égard n'est pas petit : c'est de savoir comment ils ruineront des gens qui n'ont rien, et comment ils empêcheront des hommes qui ont voué leur obéissance à Dieu de faire la volonté de Dieu.
t En nous dépouillant, ils nous mettent dans la perfection de notre état; en nous chassant ils nous sigm*
fient que Dieu nous impose l'épreuve de Texil ; en nous donnant la mort ils nous donnent la couronne que nous demandons à la vie.
« Ils nous ôlent la joie de leur faire du bien, et ils froissent nos cœurs dans les affections si fortes qu'inspirent toujours l'Église et la patrie. Mais l'espérance, ils ne nous l'ôtent pas, ni la douceur d'offrir nos souffrances pour leur salut.
« La tempête fait une œuvre de Dieu. Les graines sont dispersées par le vent, et le vent s'élève quand les graines sont mûres. Ainsi les déserts fleurissent, ainsi la poussière des palmiers traverse la mer. Partout où des martyrs sont enterrés, là germent des Églises. Dans l'Église les tombeaux sont féconds ; toute l'Église sort d'un tombeau.
« Les seules causes qui meurent sont les causes pour lesquelles on ne meurt pas. Souffrant et mourant pour l'Église, les chrétiens assurent sa vie. Voyez en combien de circonstances l'iniquité, longtemps triomphante, a trébuché enfin sur le tombeau de ses victimes.
« Elle persécute, elle exile, elle bâillonne, elle tue, et elle dit : « Je triomphe ! » Non, tu ne triomphes pas, et tes cruautés ne sont pas devenues des justices. La vérité s'affirme par des châtiments justes et miséricordieux ; l'erreur se révèle et se dénonce par les persécutions où elle s'épuise.
n DANS LA MOÎITACNE.
« Le monde ne se laisse ni tout entier ni lonfçtemp» ibusor par Terreur. Elle s'empare des mois; elle ne change pas les choses en changeant les mots. Dieu déjoue l'erreur en maintenant dans l'homme le sens moral. Les persécutions ne sont qu'un refus de combat contre la vérité.
c Refuser le combat) c'est s'avouer vaincu. Persécuter la vérité, c'est la confesser trop forte ; l'exiler, c'est Tenrvoyer en mission, elle revient ; la bâillonner, c'est la rendre plus éloquente ; tuer celui qui la porte, ce n'est pas la tuer elle-même : elle est immortelle ; mais ce grand crime fait surgir de terre un grand tombeau.
« De tous les points du monde et de la vie le tombeau du martyr est visible. Aucun éloignement ne l'efface. L'histoire s'assied là. Ne fût-ce que pour mentir, elie parle, et, tôt ou tard, à côté de l'histoire menteuse, la ceAscience appelle la vérité.
« Dieu le veut ainsi. Nul moyen d'empêcher Dieu de faire sa volonté. Nous pouvons donc attendre en assurance, nous qui voulons faire la volonté de Dieu. Nous pouvons être patients, nous qui savons qu'il est éternel
« Quant aux affronts et aux avanies, quant aux souffrances et aux déchirements de toutes sortes, c'est la croix, et notre état est de porter la croix. Nous sommes la Compagnie de Jésus, la compagnie du Crucitié. Nou» le savons, nous l'avons voulu.
« Nous portons cette infirmité de plus que les autres hommes, la qualité de Jésuite. Elle attire les pierres, les fouets , le glaive. Quand tout cela vient , nous n'avons pas le déplaisir de la surprise.
« Mais tout cela ne vient pas tout seul. « Le monde voit « la croix, dit saint Bernard, il ne voit pas Fonction. » Jésus-Christ fait bien aussi quelque chose pour nous. — Et peu de Jésuites voudraient être autre chose ! b
Le lendemain, du haut de la route, nous jetâmes un dernier regard sur le collège. Ce grand bâtiment paraissait petit au pied de la montagne, petit même dans la plaine. « Voilà cependant, nous dit le chevalier, un des cœurs de Thumanité.
« Supprimez quelques centaines de maisons semblables éparses sur la surface du globe, il n'y a plus de foi, et bientôt plus de lumières. — 0 Jésuites, étant ce que vous êtes, que n'avez-vous de meilleurs cuisiniers? »