LA JUSTICE DE DIEU
IN eus visitâmes Tabbaye. Hélas! hélas! L'église est une grange à foin, le réfectoire une écurie. Deux anges sculptés en cariatides, d'un beau style, soutiennent un râtelier ; des chapiteaux mutilés portent des auges et des mangeoires.
« J*ai été précédé dans celte maison, nous dit notre hôte, par un homme qui prit plaisir à dévaster ce que les révolutionnaires avaient épargné. Il mutila lui-même
56 danslamontache.
ce qui restait de statues et fouilla les lombfaux encore intacts.
a Dans l'église il avait établi Técurie , quoique ce fût moins commode qu'ailleurs. Il y laissait le Uim'wr ci prenait plaisir à montrer celle profanation, il disait : « Voilà nos reliques ! — De ôre tuo te judico, » dit le Chanoine.
« On lui demandait pourquoi il se nuisait ainsi k luimême, puisqu'il gâtait sa propriété. Il avait alors une certaine manière de rire, et il répondait : « Dieu a dai- « gné bénir son humble serviteur; je puis faire un |j c sacrifice. »
« Il ajoutait ; « Je détruis cette masure afin qu'elle ne t puisse pas être facilement réparée ; je ne veux pas « qu'il vienne jamais à l'esprit de quelque fanatique de t la rétablir dans son ancien état. »
Jean-Marie, le chasseur de chamois, assis sur un fûl de colonne, nettoyait sa carabine. « Oui, dit-il, ainsi parlait ce gredin. Si vous rapportez ce qu'il faisait, n'oubliez pas sa mort.
« Une mort de canaille et de mangeur du bien des pauvres, une vraie mort de réprouvé. J'y étais et j'en suis bien aise. Ça m'a fait peur, et ça m'a fait du bien. Il est mort ici, dans cette église, sur le fumier de ses bêtes, moins brutes que lui.
K II était riche, insolent ; il faisait le mal avec plaisir, toute sorte de mal, et il prospérait; mais cette prospérité prit fin. Les banqueroutes et les désastres le jetèrent dans les dettes : il mit en vente Tabbaye.
« Il Tavait trop abîmée ; il n'en trouva pas ce qu'elle valait lorsqu'elle lui était tombée dans les mains. On s'accordait pour la déprécier; les finauds de son espèce attendaient qu'il fût plus bas encore.
« Il entrait en rage. On prenait plaisir à le mettre sur les charbons. On lui disait : « S'il y avait encore cela, et € encore cela, et tout ce que vous avez saccagé, l'abbaye c se vendrait magnifiquement. »
« Un jour qu'il venait de manquer un acquéreur, à cause des réparations devenues nécessaires par suite de sa folie, je le vois entrer comme un fou dans l'église. Il écumait et blasphémait.
« Il tenait à la main son marteau ; il le lance contre cette petite figure d'ange souriant, la seule qui reste à la naissance des nervures. Le marteau rencontre uie barre de fer, rebondit vers lui et le frappe au front.
« Il pousse un cri de damné, chancelle, et va tomber la face sur le fumier. J'avoue que mon premier mouvement fut de rire. Cependant il ne bougeait plus; je le relève et l'assieds où je le trouY(>-
f On accourt. Il vivai*. encore. Qu'il était hidonx î Quelqu'un va chercher M. le curé. Quand il rouvrit les yeux, voyant la soutane, lï s écrie : " Non! non! > Il vomit un dernier blasphènit, il est cadavre.
t Nous étions terrifiés. Le curé pria un moment; puis, d'une voix et d'un regard de juge, il nous dit : a Qu'il vous en souvienne ! » Le soir tout le monde était confessé, moi en tête. J'en avais besoin!
a Ainsi mourut ce gredin, nous convertissant par sa mort abominable. C'est le seul bien qu'il ait fait dans le pays, comme l'animal qui vaut mieux mort que vivant. Il en est encore vexé dans l'enfer.
« Moi, Jean-Marie, je dis que Dieu est très-bon de donner ainsi leur compte à ceux qui veulent leur compte, et de frapper dan» sa colère le pécheur endurci qui refuse le pardon. Gela soulage le sentiment de la justices qu'on ne ménage guère ici-bas.
« Et les petits de ce monde ouvrent les yeux. Il, fuient qu'ils ne seront point grugés et insultés impunément, et que 1<*. méchant n'est pas à l'abri du tonnerre, et que son bonheur est ooHrt et mauvais, m
Lit CHASSEUR DB GHAMOII.
Jean-Marie, le chasseur de chamois, se sait bon gré d'être au monde ; il trouve que Dieu lui a fait une belle
ne.
« L'homme qui n*est pas chasseur, dit-il, est-ce un homme? Mais il faut chasser sur la montagne. Chasser en plaine, est-ce chasser ?
« J'étais encore dans le sein de ma mère ; je lui criais : « Hâtez-vous! hâtez-vous ! Mettez-moi au monde, *( et que j'entre en chasse. »
« Il y a tout sur la montagne, des chamois, des loups, des renards ; il y aussi des aigles ; il y a des fleurs, il y a de grands vents.
« Là, plus d'une fois, je me suis vu face à face avec le tonnerre; plus d'une fois j'ai vu le tonnerre sous mes pieds.
60 DArfS LA MOr<TAG!«R.
t Si tu connaissais le bruit du vent dans les sapins, si tu connaissais le bruit de la foudre dans la montagne» lu ne voudrais plus d'autre musique.
a La nuit, seul dans K» j^jntagne, quand le torrent mugit, quand les venls grondent, c'est là qu'un homme sait ce qu'il vaut.
« Le matin, sur les pic» élevés, à la naissance de Taurore, c'est là que l'homme sent la grandeur de Dieu. De son cœur jaillit la prière!
a J'ai rencontré Dieu sur ia montagne, je lui ai parié. En pleurant je l'ai béni de m'avoir donné mon chien et ma carabine. »
tOUR ÂlfDRÉI.
iSTOiRE cueillie à la Chapelle, un petit pays dans les tirs, par où nous avons passé au soleil couchant, sous la conduite de Jean-Marie. — Et Jean-Marie nous montrait les montagnes vêtues d'ombre, baignées de lumière»
vertes, noires, dorées, étincelantes ; et ils*écriait : « Vive Dieu!
« Vive Dieu! les voyez-vous, mes diamants! les voyez-vous, mes paradis ! Voyez-vous mes cascades qui tombent en blocs d'argent! Voyez-vous mes nuages qui volent ! Cet obélisque planté sur un socle de montagnes, qui regarde passer les nuages du haut des cieux, la Dent du Midi, couverte de neige et de glace,
« C'est le baromètre qui m'indique le temps de demain ; c'est mon guide fidèle sur les sentiers connus des seuls chamois. La Dent du Midi est là pour moi. Les autres s'en servent, mais elle m'appartient. Voilà mon pays de chasse, où je me promène tous les jours de ma vie, entre la terre et les cieux.
« Je l'ai vu mille fois et dix mille fois. Je l'ai vu au plein soleil, je l'ai vu à l'aurore, je l'ai vu dans les nuits sereines et par les jours d'orage, et je Tai toujours trouvé si beau qu'il m'a toujours semblé ne l'avoir jamais vu encore. Et tout cela est plein de chamois, de loups et d'aigles, et de braves gens.
a II n'y a guère de porte que je ne puisse ouvrir sans frapper, à toute heure de la nuit et du jour; et les portes par où je ne passe point, les gens de bien et d'honneur ne les ont pas souvent franchies . — Jean-Marie, sois le bienvenu. Prends place auprès du feu, bois un coup, allume ta pipe. »
6â DANS LA MOIlTACnE.
Jean-Marie, le premier aigle que vous verrez passer au delà des nuages, vous rabattrez, pourvu qu'il soi» beau ; vous arracherez de son aile la plus belle plume, et vous me l'enverrez à Paris. Je veux me servir d'une plume d'aigle (une fois n'est pas coutume) pour décrire vos exploits.
Présentement, tâchez de ne plus regarder la montagne, qui vous excite trop au discours, et laissez monsieur le Chanoine nous parler d'une colombe. C'est la sœur Andrée, supérieure des quatre religieuses d(; la Chapelle; supérieure de l'hôpital, de la pharmacie, de récole et de la visite des pauvres. Trois religieuses et sœur Andrée, cela fait huit.
Sœur Andrée reçut un vieillard dont l'air de détresse la toucha plus encore que de coutume ; car il n'est pas rare qu'elle pleure quand elle voit un malheureux. Mais, à Tâspect de celui-ci, elle sentit un désir plus qu'ordinaire de le secourir. Il semblait malheureux jusqu'au fond du cœur.
11 apportait une ordonnance de médecin pour diverses choses coûteuses. Déjà sœur Andée gémissait de n'avoir rien à donner et de ne pouvoir rien donner. Calculant ce que le pauvre aurait à payer, elle n'y tient plus. Elle court devant le crucifix; elle se jette à genoux, elle fond en larmes.
Elle se plaint à Dieu« et à la Vierge Marie, et à saint
André, son patron, l'amant de la croix; elle se plaint de ne pouvoir suivre les mouvements de sa charité, d'être obligée de demander de l'argent à ce pauvre qui a besoin de secours.
Mais bientôt elle s'effraye. Quoi donc ! n'a-t-elle pas murmuré contre la règle austère qui contient son cœur et qu'elle a choisie ? N'a-t-elle pas regretté sa vocation qui l'oblige à la pauvreté étroite ? N'a-t-elle pas voulu écarter sa croix? — Elle va trouver son confesseur, s'accuse et demande une pénitence.
Le confesseur la gronde, mais d'une voix mal assurée; puis il pleure ; puis il dit à sœur Andrée : v< Ma sœur, vous avez donc si bonne envie de donner à ce pauvre le médicament dont il a besoin? Eh bien! j'en ferai les frais, et même j'ajouterai quelque chose. Votre pénitence sera de m'avoir pris mon argent. »
Le pauvre demande ce qu'il faut payer. « Rien du tout, dit la sœur ; recevez au contraire encore ceci. » Le pauvre veut remercier. « Non, dit-elle; moi, je ne peux donner que mes prières ; mais monsieur le Curé a "voulu vous assister au ncm de Jésus-Christ. » Le pauvre reprend : « Vous êtes vraiment la servante de Dieu. >
Or ce pauvre était calviniste. Il songe en lui-môme ; et cependant sa maladie empire, et il sent qu'il va mourir. Il demande alors le curé et la bonne sœur ; il les prie
64 OANSLAMOnTACriE.
de venir tous deux, de venir au plus tdt. Les voilà près de son lit.
t Vous m'avez donné quelque chose de la part de Jésus-Christ; vous, monsieur le curé, un remède ; vous, ma sœur, des prières. Votre remède et vos prières m'ont guéri d'une maladie plus dangereuse que celle dont je meurs. 0 ma sœur, vous avez bien prié, et Dieu vous a bien entendue !
« J'ai quelque chose aussi à vous donner pour Jésu^- Christ, c'est mon âme. Elle lui appartient, il l'a conquise par vous. Père, je veux mourir catholique, baptisezmoi. Sœur, soyez ma marraine; je veux mourir sous le nom d'André; donnez-le-moi ; c'est le nom que je veux porter éternellement devant Jésus-Ghrist«
rOLéUIQUE DE JEAN-MARIK.
Il y avait près de Saint-Jean-d'Aulps, avant 93, une belle église. Les révolutionnaires l'ont détruite. Ils voulaient abolir la mémoire de saint Guérin, évêque civilisateur du pays, et ils cherchèrent ses reliques vénérées
BANS LA MOWTAGNE. 65
du peuple, pour les profaner. Un homme eut le bonheur de les sauver, et le peuple les vénère toujours.
La montagne fut nommée dans ce temps-là, par ces hommes-là, mont Marat, en l'honneur de Marat, VAmi du Peuple, le même qui demandait un régal de cent mille têtes. Le peuple ne le sait plus. Il connaît encore la place où saint Guérin , retournant à son évêché, rebroussa chemin pour a 1er mourir chez 1ns moines qu'il venait de réformer.
Saint Guérin, comme saint Antoine à Rome, est ici le protecteur des bestiaux. De tous côtés on les amène à bénir le jour de sa fête. Grand sujet de raillerie pour quelques bourgeois, esprits forts jusqu'à l'article de la mort exclusivement. Le peuple ne veut pas abandonner le culte des saints ; la bourgeoisie veut supprimer tout culte. Germe de guerre civile qui ne coûtera pas peu de sang!
Le soir, au souper, nous vîmes en présence deux types intéressants du peuple et des bourgeois : l'un, notre Jean-Marie; l'autre, un cousin du Chanoine, médecin dans les environs. Ce médecin trouve mauvais que h sœur Andrée soit pharmacienne; car, s'il venait, la^ médecin, à avoir deux fils, la pharmacie de sœur Andrée empêcherait un de ses fils de s'établir pharmacien. Les empiétements du clergé sont insupportables !
Ce bon médecin guérit toutes les maladies avec du
66 DAMSLAMONTACrfR.
nin blnuc. Dhs qu'il voit un Fiialade : • Qu'on lui donne, dit-il, du vin blanc! » A son avis le vin blanc est apt> rilif, révulsif, lénitif, etc.; diurétique, Ionique, béchique, etc. Il s'applique lui-même son remède; d'une langue épaisse il en décrit les bons effets. « L'effet de ton vin blanc, lui dit le chasseur, est toujours le mêm»;, et te voilà gris. »
Le médecin se piqua. Il commença d'oublier le respect et de mettre son cœur au jour. Ce qu'il en montrait n'était pas beau. Parlant de Tignorance de Jean- Marie et de ses préjugés populaires contre le vin blanc, il attaqua le maigre, le jeûne, l'abstinence, la continence, attribuant toute cette discipline antihygiénique aux calculs féroces du clergé :
a Parce que le clergé veut rendre les hommes débile* et malades, pour avoir plus de facilité de les amener à confession et de les réduire par ce moyen en servitude! » Aces mots je connus le journal que lisait le médecin du vin blanc. C'est toujours le même.
Le Chanoine nous fit signe de le laisser al^. Conti^ nuant de boire du vin blanc, il continua de réciter de la prose rouge. Il finit par dire que le clergé, ne voulant pas marcher avec l'esprit humain, se ferait de mauvaise» affaires, qu'on saurait bien lui ôter le peuple, que la science prendrait enfin seule et sans partage le gouvernement des esprit».
« Voilà, dit Jean-Marie ; et comme tu es savant, c'est toi qui nous gouverneras ! Nous ne boirons plus du vin blanc par ordonnance du médecin, mais par ordre du roi, et nous irons le chercher à la boutique du prince ton fils. Je vois le plan. Ceux qui auront attrapé des brevets seront les maîtres; les autres obéiront. Non-seulement la sœur Andrée ne sera plus pharmacienne, mais il pourra te plaire qu'elle ne soit plus religieuse, et elle ne le sera plus. Car, religieuse, elle est dirigée par le curé, et le curé nous dit par elte des choses qui ne te plaisent point.
« Les hommes ne sont plus tous également les enfants de Dieu dans les différentes conditions où sa providence les a placés pour le besoin général, leur donnant, avec la même espérance pour la vie future, un égal partage de devoirs, d'épreuves et de joies. Car le mendiant a ses bonheurs, et le roi a ses souffrances et ses humiliations, et l'un aussi bien que l'autre ne recevra de Dieu que la récompense qu'il aura méritée ; et la récompense du mendiant peut se trouver plus grande que celle du roi.
« 11 te déplaît que nous sachions ces choses, et cette égalité présente et future te déplaît. Il le déplaît que je sois ton égal, moi Jean -Marie, qui n'ai podnt de diplôme et qui ne connais point les vertus du vin blanc. Il n'y aura plus d'égalité. Il y aura des enfants de la science qui cotmmanderont, et des esclaves sans dipil^^me qoi devront servir, en attendant que maîtres et esclaves aieat P€a-