J. A MAISON DES TILI.E U LS
Sylvestre tenait à faire bonne contenance; il frappa sur la porte un coup retentissant.
« Les voici, dit la mère avec émotion.
« — Oh ! oh! dit le père, on s’annonce en maître ! »
Marianne ne souffla mot, mais elle trouva aussi que ce monsieur frappait bien fort.
La servante vint annoncer que l’abbé Théodore attendait au jardin, avec un autre monsieur, mais qiù avait l'air sévère !...
« Ah ! mon Dieu, se dit Marianne, je vais pourtant être obligée de paraître.
Elle se leva et passa dans sa chambre, tandis que le père se rendait au-devant de l’abbé et de son ami.
On était à la fin de mai, bonne époque pour les jardins. Sylvestre entra dans un frais parterre, moitié bourgeois, moitié rustique, où toutes sortes de fleurs abondaient, mais surtout les roses. Les dahlias étaient rares; de quoi Sylvestre, homme de bon sens néanmoins, et disposé à philosopher sagement, ainsi qu’on l’a pu voir, ne fut point fâché. Il détestait les dahlias.
Sa raison était qu’ils ressemblent à ces grosses belles femmes de la banque et de l’industrie, qui n’ont fait qu’un saut de l’arrière-boutique et de la manufacture à la cour, où elles sont belles sans grâce, impertinentes sans esprit, riches sans élégance, ignorantes sans simplicité.
« Voyez, disait-il, le dahlia, quelle tige grossière, quelles feuilles lourdes, quelle absence de fantaisie! Toujours des pompons, toujours du velours, jamais de gaze, jamais de dentelles et jamais de parfum. C’est la fortune qui se pose effrontément sur les épaules d’un rustre. Vous faites valoir la variété des couleurs : c’est ce que je reproche au dahlia ; voilà le trait distinctif d’une basse nature. 11 se teint des couleurs d’autrui, parce qu’il n’en a point qui lui soit propre. Le manant revêt l’habit des
gentilshommes, il n’attrape ni leur élégance ni leui esprit. Rouge, blanc, jaune ou panaché, il est toujours le même, toujours insipide. Cependant vous savez que personne n’a vu le dahlia bleu. On ne le verra point ! Vainement la foule des jardiniers et des chimistes, courtisans de fortune, travaillent à lui donner cette couleur qu’il envie. Le bleu, le bleu céleste, appartient aux humbles : bluet, liseron, violette, pervenche, véronique, pensée, clochette des champs, fleurs de haies, fleurs de rochers, fleurs des herbes, petites fleurs qui se cachent et qui ne veulent point briller. Dieu les a colorées d’azur, à cause de cette modestie sainte. Voulez-vous donc que Dieu permette à l’orgueil de revêtir le charmant et glorieux emblème de l’humilité ?... LIi n’v aura point de dahlia bleu ! »
L’abbé répondit :
« Mon ami, je vous trouve un peu de fièvre. »
Le père de Marianne se présenta. Par un petit chemin bordé de fraisiers et d’œillets, il emmena Sylvestre sous une tonnelle meublée de quelques chaises rustiques, où traînaient un chapeau de paille, une broderie et un livre. De la tonnelle l’œil embrassait tout le jardin. Une percée, ménagée entre les feuilles de vigne et de houblon qui s’étendaient comme une étoffe légère sur le treillis, laissait voir le principal clocher de la ville, surmonté d’une belle croix.
« C’est ici, dit le bonhomme, le boudoir de nos femmes, et il leur sert d’oratoire en même temps, grâce à ce clocher, qui semble placé là tout exprès. Quand il fait trop chaud, elles se réfugient sous les tilleuls. »
En disant ces mots, il arrachait quelques herbes qu’il venait de découvrir dans un carré de plantes potagères.
Sylvestre jeta un coup d’œil sur le livre oublié dans la tonnelle.
« Je gage, dit l’abbé, que ce ne sont pas les Méditations poétiques et religieuses.
« — Non, répondit Sylvestre, c’est le Petit Traité des petites vertus.
« — Oh ! oh! reprit l’abbé, stipulez que ce livre fera partie de la dot.
« — Après tout, poursuivit Sylvestre, cédant à quelque arrière-souffle de ses pensées du matin, ce serait Lamartine... »
Il n’eut pas le temps de se mentir. Marianne, accompagnée de sa mère, se dirigeait vers la tonnelle.
Un peu plus ému qu’il ne s’y attendait, Sylvestre vint à leur rencontre. Il vit une pauvre jeune fille fort troublée, mais à qui son embarras n’enlevait aucune des grâces de la jeunesse et de la modestie. Elle baissait un front généreux ; elle avait la taille souple. D’une main elle s’appuyait au bras de sa mère, de l’autre elle tenait une fleur cueillie par distraction.
a Dans le fond, pensa Sylvestre, elle n’est pas mal. Mais ce qui me plaît, c’est qu’elle rougit et qu’on ne l’a point parée. »
Marianne se contentait de penser qu’elle serait trèsheureuse si ce prétendant abrégeait sa visite et s’en allait bientôt.
L’abbé Théodore entama la conversation en l’honneur du jardin; Sylvestre ajouta l’éloge du clocher,
qui se rattachait tout naturellement au sujet. Marianne trouva suffisamment douce la voix de ce terrible homme. Au bout d’un quart d’heure elle s’enhardit jusqu’à le regarder à peu près; il lui sembla qu’il n’avait point cet air sévère dont la servante s’était effrayée. Toutefois, remarquant en elle-même qu’il ne paraissait éprouver aucun embarras, elle ne savait trop ce qu’il fallait conclure de ce merveilleux sang-froid. Il lui vint aussi à l’esprit quelle devrait parler, sous peine de passer pour sotte ; mais, après avoir médité ce qu’elle allait dire, le courage lui manqua : elle se tut. Ce silence ne faisait pas le compte de l’abbé Théodore ; il s’ennuyait de parler presque 'seul, et ne doutait pas que le naïf esprit de la jeune fille ne fût le plus propre du monde à charmer son ami.
« Marianne , lui dit-il , êtes-vous muette , mon enfant ?
« — Hélas ! répondit-elle avec un regard qui demandait grâce, vous le savez !
« — Si vous ne voulez pas parler, poursuivit l’impitoyable abbé, je vous ferai chanter, ma fille.
« — Eh bien ! reprit-elle en se dirigeant avec résignation vers le piano (car la nuit était venue et l’on était rentré dans la maison), j’aime encore mieux chanter.
a — Bon! dit l’abbé, forcé d’interrompre ses poursuites; chantez-moi le Pèlerin. »
Marianne préluda, non sans abîmer un certain nombre de notes, ce qu’elle dénonça généreusement elle-même en haussant les épaules; et, d’une voix douce et juste, mais tremblante, elle chanta ce couplet innocent :
C’est la madone du village !
Encor un peu de chemin,
Bientôt tu verras son image :
Courage, bon pèlerin !
«Non, dit-elle en s’arrêtant, j’ai trop peur!
« — Rassurez-vous, mademoiselle, dit Sylvestre prenant pitié de la jeune fille ; c’est à moi de trembler. »
Ce fut la parole la plus remarquable de cette entrevue, et celle qui resta célèbre. On prit ensuite congé avec de grandes révérences.
RÉFLEXIONS DE L’üN ET DE L’AUTRE.
« JjjH bien, Marianne? dit le père.
« — Cher papa, dit Marianne, vous voulez savoir ce que je pense de monsieur Sylvestre ? Je ne le sais presque pas. La peur m’a dominée. Pourtant je n’ai rien remarqué qui dût m effrayer. Sa physionomie est ouverte, sa voix est franche et semble venir d’un bon cœur. Extérieurement je le trouve comme tout le monde.
« — Je le soupçonne, observa la mère, d’avoir l’humeur un peu fière et despotique.
« — Il ne me semble pas, dit Marianne ; et j’ai pensé
qu’il ne manquait point d’indulgence à la manière dont il a voulu me rassurer, disant que c’était à lui de trembler. Au reste, mes chers parents, je m’en remets à vous. Mieux que moi vous savez ce qu’il faut faire.
« — Tout ce que j’ai vu de lui m’a plu, continua le père ; mais enfin je ne suis pas la fille à marier. Tu dois prononcer, mon enfant.
« — Véritablement, père, je ne puis.
« — Faut-il l’autoriser à revenir?
« — Mais... s'il le demande.
« — Il le demande. Je l’ai su par l’abbé Théodore, ce matin. Tu sais que l’abbé Théodore l’aime beaucoup et t’aime aussi.
« — Oui, mon père, et je sais que vous m’aimez. Et vous, vous savez avec quelle confiance je vous ai toujours obéi. »
Son père l’embrassa.
« Mais ici, poursuivit-il, mon cœur, ma raison, mon devoir, tout me défend de rien ordonner. Veux-tu que je refuse ?
« — Pourquoi, papa? Cela lui ferait peut-être de la peine ! »
C’était précisément ce que Sylvestre avait répondu aux questions de l’abbé.
« Non, disait-il, la personne ne me déplaît pas. Pauvre petite, à qui pourrait-elle déplaire? Un pouce de plus ne m’aurait point effrayé; mais qu’est-ce que cela peut faire au bonheur? Le bonheur ne se mesure point à l’aune. D’ailleurs la taille est élégante. Je ne dis rien de la voix; ce petit timbre faible et doux suffit aux chan-
DU MARIAGE ET DE CHÀMOUiNlX. 35
sons du berceau... Elle se tirerait mal d'une mélodie de Schubert..., mais le pot-au-feu n’en sera pas moins soigné. Ah! Schubert et le pot-au-feu, mon cher abbé , ce sont deux choses qui diffèrent ! Néanmoins celte jeune Marianne est charmante dans son humble maison. C’est un joli tableau. Assise à la fenêtre encadrée de jasmin, elle tient son aiguille un moment oisive et laisse errer ses regards rêveurs sur les fleurs de l’enclos
« — Je ne nie pas que le tableau soit joli, dit l’abbé, mais Marianne n’a point de regards rêveurs. A quoi voulez-vous qu’elle rêve, cette enfant?
« — Qui sait? dit Sylvestre; à son cousin, peut-être.
« — Quel cousin ? dit l’abbé.
« — Son cousin, dit Sylvestre. 11 y a toujours un cousin qui soupire et qui fait des vers.
« — 11 n’y a point de cousin, dit l’abbé ; je le saurais, je pense ?
« — Ce sera donc, poursuivit Sylvestre, une élégie de moins. Mais vous vous trompez ; le cousin existe et il ne demande qu’à fondre en larmes. Après tout, peu importe ! On lui donnera un soupir, et son compte sera réglé. Pour moi, j’ai autant envie de me marier que de m’aller pendre.
« — Que ne le dites-vous? s’écria l’abbé. Rompons, cela est facile.
« — Non, dit Sylvestre: puisqu’il se faut marier, et que l’occasion est bonne, prenons-la. Nous avons prié Dieu, le cœur ne dit ni oui ni non ; c’est le moment d’en finir. N’écoutons pas l’esprit ; l’esprit est un sot qui n’a jamais fini d’objecter. Je ne suis pas amoureux, voilà mon
tourment, et je voudrais l’être, voilà ma folie. Car, si j’étais amoureux, j’irais en avant, sans volonté, sans prudence, sans faire aucun sacrifice de cette liberté vaine dont les séductions m’attachent au célibat. Le beau mérite de se marier amoureux ou de se battre furieux ! Un vrai brave est celui qui va au péril de sang-froid, domptant les secrètes terreurs de son âme. Retournons à la maison des tilleuls, si l’on veut m’y recevoir.
« — Je pense qu’on vous attend, dit l’abbé.
« — Voilà, reprit Sylvestre, ce qui me défend d’hésiter. Voyez-vous, abbé, je n’aurai jamais le cœur de dire non à une honnête fille qui veut bien de moi. Il me semble que ce serait lui dire : Je vous trouve laide, ou sotte, ou pauvre. Du moment qu’elle a consenti à se laisser présenter, il faut que je l’épouse si elle n’y a point de répugnance. Je me dois cela.
« Cependant, reprit l’abbé, réfléchissez...
« — Bah! dit Sylvestre, j’ai réfléchi durant plusieurs années, et vous voyez où j’en suis. Je sais à peu près jusqu’où peut aller mon cœur, et je n’ai, après tout, à trembler ici que pour moi. Cette jeune Marianne n’est pas à plaindre si elle m’épouse. Je me crois certain de faire un bon mari.
« — C’est sur quoi je me fonde, dit l’abbé, pour espérer que vous serez un heureux mari. Mais je vous entends dire des choses qui m’alarment.
« — N’écoutez pas, répondit Sylvestre ; tous les levers de soleil produisent des brouillards. Ces vapeurs témoignent combien est déjà fort cet astre naissant. Si j’étais moins résolu à me marier, les chimères dont je vous
fatigue pourraient-elles si violemment disputer mon cœur ?
Ils partirent. Sur le chemin qui le menait à un but si sérieux Sylvestre garda le silence, considérant la nécessité de pénétrer tout de suite plus avant dans l’âme de celle à qui il allait lier ses jours. A son avis, le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon, être moins absolu pour l’épouse chrétienne que pour la religieuse. Sa loyauté l’obligeait de faire comprendre à "Marianne qu’il l’entendait ainsi, et pour tout de bon.
Grand Dieu! pensait-il, si je rencontrais un de ces sprits faussés pour qui le mariage et l’affranchissement le toute gêne et de toute autorité ne sont qu’une même chose ! »