FIN DU ROMAN
Ils arrivèrent à la maison des tilleuls. Marianne, aussi peu parée que le premier jour, les reçut avec un sourire.
« Mademoiselle, lui dit Sylvestre affermissant son courage, venez, s’il vous plaît, dans celte allée, et eau-
sons un moment seuls. J’ai des paroles graves à vous dire. »
Marianne le suivit presque machinalement.
« Vous savez, mademoiselle, reprit Sylvestre, pourquoi j’ai eu l’honneur de vous être présenté? »
Cette question surprit la jeune fille.
« Je le sais, monsieur, répondit-elle d’une voix mal assurée, mais avec une dignité dont Sylvestre fut ému.
« — Oui, continua-t-il, l’ami qui nous connaît bien tous les deux a pensé que Dieu nous avait destinés l’un à l’autre. Mais ne pensez-vous pas qu’avant d’aller plus loin nous devrions nous connaître aussi par nous-mêmes, autant du moins qu’il se peut? »
Marianne se tut.
v< Pour moi, reprit Sylvestre, depuis que je vous ai vue, il me semble que je sais ce qu’il m’importe de savoir. Vous êtes douce et simple, c’est ainsi que ma raison vous a souhaitée , il me sera facile de vous aimer très-tendrement, et toujours. Voyons maintenant si vous parviendrez à m’aimer un peu... Je dis un peu pour commencer. Je souhaite et j’espère davantage. » Marianne baissa la tête et rougit. Elle aurait voulu jeter les yeux dans l’allée où se trouvait sa mère; elle n’osa. Cependant, au fond de son cœur, elle ne sentait rien qui l’empêchât d’aimer M. Sylvestre, quoiqu’il lui parût singulier en ses discours. Une amie de couvent lui avait dit une fois que le jeune homme qui la demandait en mariage lui apportait des images, des livres, des bouquets, et lui faisait entendre qu’il la trouvait jolie, en poussant de gros soupirs. Marianne en était restée à
cette idée, et les façons toutes différentes de Sylvestre la déioutaient légèrement, sans qu’elle fût éloignée de les estimer meilleures.
« Mademoiselle, continua Sylvestre, écoutez-moi avec attention et avec bonté. Ce que j’ai à dire me semble bien sérieux. Vous savez que j'ai trente ans. Mon caractère est fait; je suis ce que je serai toujours. Je puis me dépeindre en toute exactitude.
« Je suis chrétien et je parle à une chrétienne. Je ne me ferai pas tort dans votre cœur en vous disant que je prends comme un devoir cette sage disposition de la Providence, rappelée par l’Église, qui attribue à l’homme l’autorité dans la maison.
« Non-seulement le bon ordre et la décence l’exigent ainsi ; mais, avec le caractère que j’ai, cette pleine autorité qu’il faut me laisser, est nécessaire à votre bonheur. Je serais le plus insupportable des esclaves, je serai le plus soumis des maîtres.
« Ne me demandez pas où je vais, vous le saurez toujours; ne m’imposez pas ce qu’il faut que je fasse, et je ne ferai guère que ce qui vous plaira.
« Je n’aime point le monde; il est mauvais pour moi, il le serait davantage pour vous. Outre qu’il me gâterait certainement, il pourrait vous troubler. J’en deviendrais plus difficile encore, et vous perdriez de deux façons.
« Si vous m’acceptez, c’est un adieu que vous dites à la fortune. Je ne serai jamais riche, à moins que Dieu ne le veuille absolument, mais je ne m’y prêterai pas. Je suis incapable d’une combinaison quelconque qui m e puisse enrichir. Je ne suis propre qu’à gagner ma vie, et
j’en bénis Dieu- J’ai là-dessus des idées anciennes, trèsréfléchies, très-entières. Je vous les ferai connaître plus tard. Je suis sûr que vous les approuverez.
« Point de fortune, donc point d’éclat. Jamais de brillantes parures, jamais de beaux divertissements. 11 tau que vous trouviez votre bonheur dans votre maison ; une maison humble et fermée, comme celle-ci, visitée d’amis sûrs, partant peu nombreux : ceux des vôtres qui me conviendront, ceux des miens que vous agréerez. Voudrez-vous renfermer tous vos souhaits dans ce petit cercle et toutes vos joies dans ce petit espace ? »
Marianne s’enhardit à lever les yeux. Son regard clair et doux exprimait surtout le désir de bien comprendre.
« Monsieur, » commença-t-elle...
Et elle s’arrêta, comme effrayée du son de sa propre ïoix.
« Je vous conjure, lui dit Sylvestre avec un accent qu’il ne se connaissait pas, je 'vous conjure d’ètre sans crainte et de parler. Cet entretien nous éclairera tous deux dans la grave rencontre où nous sommes. Il nous est bon de nous entendre aujourd’hui. M’avez-vous parfaitement compris ?
« — Oui, monsieur, répondit-elle un peurassurée : j’ai compris... au moins quelque chose. Je ne vous demanderai jamais d’aller dans le monde ; je n’en ai jamais eu le désir. Je n’aime que le bon Dieu et mes parents.
« — Dieu soit loué ! poursuivit Sylvestre. Moins vous aimerez le monde, plus vous serez heureuse à la maison. C’est quand nous nous retirons du monde que l’espace
du ciel s’ouvre devant nous. Vous savez qu’on s’v élève avec deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté. J’ai assez vu le monde pour vous assurer qu’il n’a point d’occupation plus chère que de rogner ces ailes-là. »
Marianne parut presque à l’aise, comme si elle se trouvait en pays connu.
« Oui, monsieur, fit-elle presque avec joie. Je l’ai lu dans l 'Imitation.
« — Et pour le reste, mademoiselle, continua Sylvestre, que me répondez-vous? L’obéissance vous paraîtra-t-elie difficile ?
« — Monsieur, toute ma vie je n’ai fait autre chose qu’obéir. J’ai l’exemple de ma mère sous les yeux, et je sais qu’elle est très-bonne et très-honorée.
« — Ainsi, dans tout ce que je vous ai annoncé, rien ne vous effraye ?
« — Mais non, monsieur, rien du tout. Pour l’autorité, je sais qu’elle appartient au chef de la famille. Pour le monde, je ne l’ai guère vu, et le peu que j’en ai vu ne m’a guère plu. Pour les divertissements, on ne m’a pas élevée à les aimer et je n’en ai pas besoin; car je ne m’ennuie point ici où pourtant je n’ai rien à faire. Pour la richesse, j’ai appris à bénir Dieu des douleurs qu’il nous épargne et à me contenter des biens qu’il nous envoie. »
Elle s’arrêta, surprise d’avoir parlé si longtemps.
« Eh bien, lui dit Sylvestre, donnez-moi votre main, mademoiselle. Nous aimerons le bon Dieu et nous nous aimerons. Votre empire s’étendra plus loin que vous ne
pensez ; j’ose vous promettre que vous serez heureuse. Chacun de nous reçoit de Dieu ce qu’il lui faut. »
Il offrit son bras à Marianne, redevenue tremblante, et la reconduisit à ses parents.
Sylvestre voulait être rassuré, il ne l’était pas. Il voyait bien une innocente enfant élevée dans l’humilité, dans l’innocence, dans la pratique de toutes les vertus dômes* tiques. Qui lui garantissait que ces vertus avaient pris parfaitement racine et ne seraient pas renversées par le premier coup de vent venu du dehors?
Il demandait ce qu’il ne pouvait pas savoir et cherchait ce qu’il ne pouvait pas trouver. « Quelles questions posez-vous, lui disait l’abbé Théodore, et pourquoi voulez-vous que la jeune fille pense et réponde comme si déjà elle avait la grâce du sacrement qui fait l’épouse?
« Souhaitez que Dieu incline son cœur vers vous et le vôtre vers elle. Lorsque l’amour sera devenu l’union, il sera ce grand amour qui parle un grand langage, ou qui, sans parler, se porte aux grandes actions.
« L’époux et l’épouse qui s’aiment parce qu’ils aiment Dieu se sont mutuellement plus chers que la vie, et la vie leur est moins chère que la loi de Dieu. Ils tiennent entre eux de nobles conseils et ils se proposent d’être unis dans l’éternité. »