SYLVESTRE A LOUIS
M. Sylvestre Dufresne a l’honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle Marianne Dupré.
P. S. Ce style, ami Louis, te prouvera que je suis décidément entré dans la prose. Il y a de cela quinze jours, et je m’y trouve bien, exactement bien. Avec un certain abbé Théodore, que je te ferai connaître, je suis d’avis que cette prose est la vraie poésie.
Oui, mon vieux camarade, pendant que tu mettais à la voile, je jetais l’ancre. J’ai bien regretté que tu ne fusses pas là pour voir et pour aider la manœuvre; mais cette manœuvre, que nous jugions si difficile, est vraiment d’une grande simplicité.
Un brave homme, qui vivait tranquille de ses petites rentes dans sa petite maison, a été accosté par cet abbé Théodore, qui lui a dit : « Vous êtes père d’une jolie et « digne fille ; vous l’avez élevée avec beaucoup de soins
« el d’alarmes ; vous l’aimez tendrement, il n’y a rien « sur la terre que vous aimiez davantage. Elle a vingt « ans.
« Donc, depuis vingt ans vous travaillez et vous pre- « nez des peines et vous vous imposez des privations « en vue d’un moment qui est arrivé. Combien donnerez- « vous au garçon qui viendra prendre votre fille et qui « l’emmènera, pour que désormais elle l’aime plus que « vous ? »
Le brave homme a dit un chiffre ; il a dit que cela était prêt, sonnant, liquide ; qu’il était prêt aussi ; que sa femme aussi était prête. On est venu me chercher. On m’a donné à dîner, et on m’a fait de la musique ; puis le notaire a été prié de passer à la maison, puis nous avons laissé nos noms à la mairie, puis nous nous sommes arrêtés à l’église, puis j'ai mis l’argent dans ma poche et j’ai pris la fille à mon bras, et nous sommes partis.
Et nous voilà, attendant de rencontrer, dans vingt ans, si tout va le mieux du monde, quelque garçon comme moi, qui viendra me demander quelque fille comme elle, aux mêmes conditions. Et puisse le garçon trouver en effet une fille comme elle, et lui-même être dans les mêmes dispositions que moi !
Tout cela semble grotesque, et tout cela est trèsauguste. « Ignorez-vous, m’a dit l’abbé Théodore, que « nul homme dans ce monde n’a la permission de vivre « pour lui seul, et n’est grand qu’autant qu’il accepte ce « sacrifice dont la Providence a fait une loi d’amour et « sait faire au besoin une loi de rigueur
« Le figuier stérile sera coupé et jeté au feu. Mais, si « le figuier chargé de fruits voulait garder ses fruits, « sous prétexte qu’il les a nourris de sa sève et qu’il « les a portés longtemps, les fruits lui seraient ôtés de « force ou tomberaient d’eux-mêmes. — Qu’est-ce que « c’est que ta sève, et qui te l’a donnée? Et qui te prouve « qu’elle t’a été donnée pour toi ?
« Travaille, produis pour d’autres qui travaillent et « produisent pour toi. Tu n’es, comme eux, qu’un ouvrier « dans l’atelier immense. Tu n’auras de ton travail que a la peine qui t’est due, parce que tu es pécheur ; que « ta gloire et la récompense que le Maître t’assignera, « parce qu’il est un Maître juste et bon.
« Et si tu ne veux pas travailler, ou si tu ne veux trace vailler que pour toi, le Maître tout-puissant saura bien, « malgré ta mauvaise volonté, tirer quelque parti de toi : « et en même temps il en tirera toute justice. Arbre « égoïste ? tes fruits se détacheront ou te seront arra- « chés; arbre stérile? tu seras arraché toi-même, tu « feras du bois de chauffage.
« Ne trouvez pas mauvais, Sylvestre, a continué l’abbé, « ne trouvez pas mauvais ce que Dieu a bien établi. Cette « dépendance où il nous enferme est sainte et salutaire ; « tout ce que l’usage a institué de conforme à cette don- « née divine est salutaire et sain.
« Vous entrez dans une carrière de joies laborieuses, « dans une carrière d’asservissement étroit et de sacri- « fice continuel. A votre raison plus forte Dieu impose « un joug plus pesant ; mais sous ce joug plus pesant, si « vous savez le prendre, votre âme deviendra plus forte.
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« Marchez droit, et vous ne ferez plus un pas qui ne « vous rapproche de Dieu.
« C’est à présent que vous ne vous appartenez plus, « et rien de ce que vous produirez désormais ne vous « appartiendra. Votre cœur ne vous appartient plus : la « part disponible, en quelque sorte, celle que Dieu vous « laissait pour les créatures, vous ne l’avez plus, vous « en avez disposé. Elle est à votre femme, elle est à vos « enfants.
« Votre fortune ne vous appartient plus : c’est un « dépôt placé en vos mains, que vous ne devez pas seule- « ment garder, mais essayer d’accroître. Vous en rendrez « compte si vous le gardez en avare, vous en rendrez « compte si vous l’accroissez en injuste, vous en rendrez (t compte si vous le dépensez en prodigue et en étourdi. « C’est le pain de votre femme et de vos enfants; qu’il « soit sacré, qu’il reste pur !
« Et le cœur de cette épouse qui a quitté pour vous la « maison de son père, quoique vous appartenant tout « entier, ne vous appartiendra pas néanmoins exclusive- « ment: quand les enfants viendront il se fera un parce tage sublime, qui ne vous ôtera rien et qui cependant « portera tout sur eux. Cette royauté, qui alors vous « sera donnée, vous dépouillera en quelque façon de ce « qui vous reste encore.
« Et ces enfants, pour qui vous allez vivre, ne vous « appartiendront pas : Dieu les prendra, la patrie les « prendra, la société les prendra; ils s’en iront d’eux- « mômes, emportant tout, et jusqu’à leur cœur. Chaque a pas qu’ils feront dans la vie les éloignera de vous.
« Après le mariage, vous passerez au second rang; après « les enfants, au troisième ; après que vous aurez tout « fait et tout donné, ce n’est pas votre mort qui sera « l’inconsolable douleur.
« Mais les larmes de vos yeux et les sueurs de votre « front seront des perles précieuses, si, les répandant « pour d’autres que vous sans les ménager, vous les « donnez avec allégresse à qui vraiment vous les im- « pose, je veux dire à Dieu. Elles couleront comme un « baume qui vous réjouira de son odeur céleste ; elles « seront recueillies par la main des anges et déposées « dans les trésors éternels.
« C’est Dieu qui les comptera, c’est Dieu qui les gar- « dera* c’est Dieu qui en accroîtra la valeur. Par ces « richesses vous rachèterez les péchés de vos pères, c et ceux de vos frères, et les vôtres, et ceux de vos « enfants. Comprenez donc ce rôle auguste où Dieu vous « appelle; comprenez que Dieu vous veut à son image « et à sa ressemblance ; embrassez l’arbre de la croix ;
« c’est le fruit de cet arbre qui est l’amour. »
Ainsi m’a parlé l’abbé Théodore, que je te veux donner pour ami, suivant notre vieille coutume de mettre en commun nos amis ; et tel est, frère Louis, le portique du mariage. Et toutefois ce portique austère est fort entouré de fleurs et d’oiseaux bien chantants. L’austérité m’en est visible; elle ne m’effraye point.
Comment te peindre Marianne ? J’ai commencé par ne lui trouver aucune ressemblance avec le Rêve. Tu sais, ce fameux rêve dans lequel il entre du Walter Scott, du Tony Johannot, du Lamartine et d’autres ingrédients,
principalement tirés de la littérature à la minute et de la gravure sur bois. Point de littérature , point de mélancolie, point d’attitudes ! La figure de tout le monde, l’habit de tout le monde, les idées de tout le monde.
Mais, sous ce premier aspect, quelle grâce naïve! et, sous cette grâce naïve, quel ferme et haut sentiment du devoir ! et, dans cette hauteur, quelle candeur et quelle humilité ! Je suis étonné, ravi et plein de respect; et mon cœur contient une source de tendresse que je ne me connaissais pas et que je sens inépuisable. Il me semble que cela s’épanche en ordre et en paix comme une eau profonde qui ne sera jamais troublée, jamais inutile, qui ne cessera pas de féconder la terre et de refléter le ciel.
Marianne, en entrant dans la maison, ’s’est mise à sa besogne de ménagère comme si elle n’avait fait autre chose de sa vie. Elle s’est occupée de ranger son linge, de tenir ses comptes. Le lendemain de notre mariage, l’ayant quittée un instant, je l’ai retrouvée l’aiguille à la main. Je lui ai demandé qui la pressait de travailler ainsi; elle a murmuré que se sentant trop d’inclination à rêver, elle avait cru mieux faire de se mettre tout de suite au devoir. « Seulement, a-t-elle ajouté avec un sourire timide, en me montrant son ouvrage, depuis une heure je n’ai pas fait un point. »
Nous travaillons le jour; le soir nous nous promenons après une visite à quelque église. Nous comptons nous divertir de la sorte un demi-siècle durant, si Dieu veut. Nos entretiens sont charmants. La chère créature n’a pas l’idée du mal. Elle me fait des questions qui
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m’humilient; mais, en même temps que je suis intérieurement humilié, je me sens plus d’estime pour moimême, parce que Dieu a daigné me donner cette innocence en garde et cette vertu pour appui.
Je sens grandir mon cœur, mon esprit s’élève, ma vue s’affermit sur les choses de ce monde et sur les choses de Dieu. Je vaudrai mieux que je n’ai valu et ma vie ne sera pas inféconde; et je suis heureux, et j’aime. Être heureux, aimer, ah ! c’est le même mot, mais il y a manière de l’entendre. Aujourd’hui je l’entends !
A présent, compère, voici ce qui me reste à dire, et la sommation que je t’adresse au nom de la sainte amitié.
Une vieille parente a eu l’idée de nous donner pour cadeau de noces un voyage en Suisse. Il n’y a pas, ditelle , de meuble dans un jeune ménage qui conserve mieux sa fraîcheur et qui soit plus utile que ce voyage de première lune et de premier printemps, que l’on refait ensuite vingt fois et mille fois au coin du feu.
Marianne palpite à la pensée de franchir la frontière; elle fait ses paquets d’une main presque agitée. « Qui « m’aurait dit que je voyagerais si loin, que j’irais jus- « qu’en Suisse ? Mon ami, de quel point de la route « verrons- nous le mont Blanc ? Faufil emporter des « fourrures? »
Dans quinze jours nous serons à Besançon. Trouve-toi là. Marianne, à qui j’ai, tant parlé de toi, sera contente de te voir. Elle estime qu’on ne saurait être trop nombreux pour faire face aux périls de la terre étrangère.
Adieu, mon vieil ami; toute tendresse est plus vive
dans mon cœur, et, en aimant plus que je n’aimai jamais, j’aime davantage tout ce que j’ai aimé.
Que Dieu te donne une Marianne qui me laissera mon vieil ami Louis, comme ma Marianne te laissera ton vieil ami.
Sylvestre.