OPINIONS, MAXIMES ET SENTENCES DU GUIDE
Un bon guide, porteur d’une honnête figure et qui sait de bonnes histoires, nous conduit au Montanvers et sur la « mer de glace. »
Il y a de beaux sapins, de beaux rochers, de beaux escarpements, d’enivrantes odeurs. Que dire des traînées de soleil, des brouillards, des lointains ?
Tout cela est aimable, solennel, grandiose, terrible , sublime, et, ce qui vaut mieux, surprenant. Pour la mer de glace elle a complètement raté.
Le diable soit des Gicérons qui imaginent ces noms
emphatiques ! L’imagination se monte là-dessus, et la réalité fait banqueroute.
J’aurais certainement admiré cette coulée de glace entre des montagnes énormes. Mais une mer ! Pour y voir seulement de la glace je me fis prier,
Vous trouvez là le registre où cet imbécile qu’il faut rencontrer partout a déposé ces vers que vous avez lus partout qu’il faudra partout relire.
C’est en vers que l’homme a dit le plus de sottises. Cependant, il en a dit en prose beaucoup aussi ; beaucoup, beaucoup !
« Guide, que pensez-vous des Anglaises? — Monsieur, dans ma jeunesse, ça m’étonnait. Mais, après tout, ce sont des femmes comme les autres.
« En général elles sont blondes. Il y en a de rousses. Des dents longues, un teint frais. Elles aiment prodigieusement le thé... avec du rhum.
« Pour leur religion, c’est la protestante ; ce qui fait que plusieurs vous offrent des Bibles. On les porte à monsieur le curé ; il en allume son feu.
« — Guide, aimez-vous votre pays? — Monsieur, vous connaissez le proverbe : A Chamounix , onze mois d'hiver et trente jours de mauvais temps.
« Nous disons encore entre nous, dans la veillée, — nos veillées son longues ! — nous disons en riant : Parlons des montagnes, mais restons dans la plaine.
« Cependant on est né là. On y a son clocher, sa maison, son cimetière. C’est là qu’on a été jeune, qu on s’est marié, aue les enfants sont venus.
« Qui est-ce qui n’aime pas son pays? — Ah ! brave homme, celui qui n’a point de clocher, point de maison, point de cimetière ;
« Celui qui est jeune et qui ne se marie pas, qui se marie et qui n’a point d’enfants, qui a des enfants et qui ne les garde pas;
« Celui-là, brave homme, n’aime pas son pays. Et celui-là n’est pas rare à rencontrer dans les plaines de ce bas monde !
« — Il ne se rencontre point chez nous, grâce à Dieu. Le pays est dur, mais nous le trouvons beau. Nous y vivons dans le danger, mais on a des amis.
« Si nous partons, il faut que le sort nous attache par des liens bien forts, qu’il nous mette des entraves bien rivées, pour nous empêcher de revenir !
« Tel que vous me voyez, je suis parti. J’ai été soldat là-bas, de l’autre côté, en Piémont. J’ai vu les oliviers, les orangers, les vignes.
a Mon temps fini, on m’a dit : Reste. On m’a offert un établissement, de l’argent, une maison au soleil sous les oliviers.
« Non, non! Je suis parti comme un isard. En gravissant la montagne il me sembla que je marchais enfin, et que cela ne m’était pas arrivé depuis des années.
« Quand j’ai revu la neige, j’ai tendu les mains, je me suis mis à pleurer. Était-ce bêle! Mais je ne pouvais me retenir. Je m’en donnais tout mon soûl.
« Vous croirez que j’avais une promesse de mariage ? Non ; franc je revenais, franc j’étais parti. Je ne pleurais que pour la neige et pour la liberté.
« Le montagnard, voilà l’homme libre! Quand j’eus mis la main sur mon fusil, — non plus le sot fusil de soldat, mais mon fusil à moi, ma carabine ; —
« Et quand je me vis sur le mont Blanc, seul, tout seul en face du ciel et de la neige, avec mes aigles, avec mes ours et mes isards ,
« J’ôtai mon bonnet, j’armai ma carabine. A genoux, sur la neige, — quel homme s’est jamais trouvé plus heureux? — je bénis Dieu qui m’avait fait libre;
Et sans viser, uniquement pour me prouver que j’étais bien chez moi, que je faisais bien ma volonté, je brûlai ma poudre en criant : Vive le roi !
« La montagne me rendit hommage. Un écho répéta mon coup de carabine par dix coups de canon, ou plutôt par dix coups de tonnerre.
« Et l’écho cria dix fois : Vive le roi ! Le roi, c’était bien moi-même ! Ce jour-là j’abattis un aigle et deux isards. Oui, j’aime mon pays ! »
Ainsi parla le guide. J’entrai en grandes réflexions sur l’homme, sur le patriotisme, sur la liberté. Affaire de quatre ou cinq paragraphes, six au plus :
Dieu a répandu partout le bonheur avec une extrême abondance. Pour vivre heureux, tout homme n’a qu’à vivre où Dieu l’a mis, comme Dieu l’ordonne.
Lajoie de l’homme est dans son devoir. Quand Dieu lui dit : « Vis pour les autres, sois humble, » Dieu lui ordonne d’être heureux.
Le charme de la terre natale est une révélation particulière de sa secrète beauté. C’est un attrait au devoir. De là le vrai pariotisme, celui du paysan.
Le cœur aime les freins du devoir, la raison accepte ceux de la nécessité. Que l’homme puisse encore user de sa force pour dompter quelque chose, il est libre.
Le paysan se sent libre : il ne voit point de murailles, et il dompte la terre. Il aime cette terre avare, où il possède un autel et des tombeaux.
Le prolétaire des villes n’a plus de tombeaux, plus d’autel ; il vit sur le pavé, enfermé de murailles ; il s’amuse et il est malheureux, il détrône les rois et se sent esclave.
ÜAUDINLE, NOUVELLE SAVOYARDE.
Un petit quêteur sortit d’un recoin. De tous les recoins il sortait de petits quêteurs, nous présentant du fruit, des fleurs, du lait, même de l’eau.
Pour mon compte, — pardonnez, lois de mon pays * — je me fais partout un devoir d’encourager la mendicité, même sous l’honorable figure du commerce.
Mais un de nos compagnons commença d’invectiver contre les sujets mendiants de Sa Majesté Sarde, il s oublia jusqu’à traiter ce souverain de « roi des marmottes. »
« D’abord, dit le guide, ceci ne regarde point le Roi. Nous trouverions fort mauvais qu’il fît la dépense de placer des gendarmes dans nos vallées
« Pour empêcher quelques orphelins de vous vendre des fruits et des fleurs et les mettre en nécessité de voler ou de mourir de de faim.
« C’est le Conseil de la commune, — j’en suis, — qui permet cette petite industrie à ces pauvres enfants ; et , sauf votre respect, monsieur, je l’approuve.
« Réfléchissez que nous n’appelons point les étrangers. Leur luxe, leurs exemples, leurs discours offrent bien quelques inconvénients !
« Ce sont des oiseaux de passage. Ils ravagent un peu, pas autant qu’ils voudraient ; on les tire un peu, pas autant qu’on voudrait. On leur arrache quelques plumes.
« Les aubergistes sont les grands chasseurs; nous autres guides, les petits. Ces pauvres enfants tendent de légers filets. Qu’y reste-t-il? que perdez-vous?
« Aucun de vous ne s’en va moins riche qu’il n’est venu. Le curé pourrait dire si vous nous laissez tous aussi tranquilles que vous nous avez trouvés I
« Grâce à Dieu ! il n’y a point ici de bains, et nous n’y voyons que des passants. Cependant, depuis que l’on passe, il est arrivé des malheurs jadis inconnus. »
Comme le guide achevait ce discours, nous atteignîmes à la Cascade des Pèlerins. — Aucune figure de pèlerins et peu de cascade.
Mais il y avait une jeune fille assez jolie, qui nous offrit des fraises. La cascade est isolée. Je pensai à Claudine, nouvelle savoyarde, par Florian.
Voilà, j’espère, une donnée de roman assez hardie : l’héroïne se fait décrotteur dans les rues de Turin!... L’imagination n’est pas née avec vous, ô George !
Et quel succès! Vers 1829 on voyait encore partout des enluminures représentant la grande scène du drame, la scène de saisissement et de pleurs :
A genoux devant l’ouvrage, Claudine, fraîche comme le jour naissant, reconnaît, dans l’homme qu’elle décrotte, son propre séducteur. La brosse lui tombe des mains !!
J*admire l’imagination littéraire quand elle est portée au dramatique ! Notre George a inventé cent machines semblables, ou plus belles.
Et, certes ! j’approuve les dames qui ne se gênent pas pour déclarer que George est la gloire de leur sexe, bien au-dessus de cette vieille Sévigné.
George a réhabilité dans l’amour : l’escroc, le saltimbanque, le cafetier de petite ville; professions jusqu’alors mal vues à Cythère ;
Mais Florian, cinquante ans avant George, avait réhabilité du même coup, en un seul volume, la décrotteuse et le décrotteur.
O George, ô mesdames, il y a donc aussi quelque force d’espril dans le sexe faible où l’on prend les capitaines de dragons.
Lorsque nous quittâmes la Cascade des Pèlerins , Marianne s’approcha de la jeune fille. Nous vîmes quelle lui mettait quelque chose autour du cou.
« Elle lui donne une médaille de la sainte Vierge, dit Sylvestre. Guide, que vos enfants tendent leurs filets, c’est bien; mais voilà un poste périlleux ! »